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LA
DOMIIllCALE
Smiintal lfe& |3arat^^e^,
CONSACRÉ AUX INTÉRÊTS DE LA RELIGION,
A 1 A POLITIQUE , AUX SCIENCES , AUX LETTRES ET AUX ARTS, DANS LEURS RAPPORTS AVEC EI.I.E.
Livraisons du 1"' Novembre au 1" Juillet.
1" ANNÉE.
TOME PREMIER.
AU BUREAU DE LA DOMINICALE.
HUE GUÉmÎGAUD, N" T,
^854
LA
DOMINICALE.
IMPRIWEIUE DE FELIX LOCQtHK ,
rue ^f.-D.-(.^es-!■Victoiros, q''IO.
LA
DOMINICALE
CONSACRÉ AUX INTÉRÊTS DE LA RELIGION,
AVX SCIENCES , AUX LETTRES ET AUX ARTS , DANS LEURS RAPPORTS AVEC ELtE.
ORNÉ DE GRAVURES ET DE VIGNETTES.
TOME PREMIER.
PARIS
AU BUREAU 1>E LA DOMINICALE,
ÎUIE GUÉNÉGALD, N° 7.
'1853
Digitized by the Internet Archive
•in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/ladominicalejour01pari
CONSACRÉ AUX INTÉRÊTS DE LA RELIGION,
EXPOSÉ ©ES QUESTIONS RELIGIEUSES QUI
SERONT TRAITÉES DANS LA DOMINICALE.
Nous avons dit dans notre prospectus:
au milieu de la perturbation des sociétés un
instinct secret contre lequel se soulèvent
en vain les mauvaises passions , pousse les
hommes vers les croyances religieuses , et
il est aisé de reconnaître qu'une transfor-
mation mystérieuse s'opère au fond des
âmes, qu'une voix intime et forte com-
mence à se faire entendre à toutes les cons-
ciences.
Et ce n'est pas seulement dans les habi-
tudes de la vie , au foyer de la famille et
dans les actions extérieures, que se mani-
feste ce retour aux vérités éternelles-, on le
retrouve encore dans les œuvresde l'art, dans
les investigations de la science, et jusque
dans les productions les plus frivoles de la
littérature. Il semble que Dieu n'ait permis
à l'esprit de religion et de foi de se retirer de
nous que pour humilier notre orgueil , en
nous enseignant que sans lui , abandonnés
à l'esprit de vertige et d'erreur, nous nous
débattrions éternellement dans le doute et
les ténèbres , et qu'un jour nous serions
contraints de crier vers lui du fond de
l'abîme.
C'est là que la société est arrivée au-
jourd'hui j elle crie vers Dieu.
Seconder cette tendance des esprits , en-
courager les timides,réveiller les indifférensj
nioulrersoLis tous les rapports de grandeur et
d'influencemorale, les objets sacrés vers les-
quels la société se tourne d'elle-même ; faire
ressortir dans la religion catholique cette ad-
mirable unité, conditioo première de toute
existence, et qui n'est qu'en elle seule*, la
poser comme l'unique puissance capable
de prévenir les écarts du génie , de donner
un but à la pensée , et à l'art de sublimes
inspirations j faire de sa morale le seul asile
où les âmes froissées par le choc des pas-
sions et des événemens peuvent trouver ce
repos ou ces consolations contre lesquels
ne prévalent pas les illusions du monde et
les révolutions des empires , tel est le but
que nous nous sommes particulièrement
proposé. Pour donner une idée de la ma-
nière dont nous avons compris notre mis-
sion , nous offrons en sommaire des ma-
tières que nous devons successivement
développer.
La Religion peut être considérée, i^dans
son principe , I'Egriture-Sainte j 2° dans
ses dogmes; 5" dans sa morale ; 4" dans sa
discipline; 5° dans son culte, expression
de ses croyances.
La Pieliglon dans son principe»
1°. Les livres de l'ancien et du nouveau
Testament contiennent l'histoire des trois
grandes manifestations de la Divinité à la
terre , la création ou révélation primitive,
la révélation mozaïque, et la révélation
chrétienne. C'est là toute l'histoire de la
Religion. Il est donc d'une haute impor-
tance de commencer l'étude du christia-
nisme par prouver V autherdicilé , Vi/ité-
grife et la véracité des livres saints. Notre
base ainsi faite, nous exposerons la doc-
trine de ces livres dans l'ordre religieux ,
politique et moral-, nous la comparerons
avec celle des législateurs anciens et mo-
dernes que le dernier siècle ne rougissait
9
•a
LA DOMINICALE k
pas d'opposer à Moïse et à Jésus -Chris t.
Alors viendront les questions qui rentrent
dans les immenses domaines de la science
et de l'histoire :
1°. Ori[;ine du monde; divers systèmes
sur la formation du globe. — Buffon. • —
Cuvier. — Création de l'homme; sa chute,
et ses suites. — Déluge. — Régénération.
2". Origine des sociétés : institution du
mariage. — Polygamie , monogamie. —
Etablissement des sacrifices : sacrifices d'a-
nimaux , sacrifices humains.
3". Constitution religieuse et politique
des Juifs. — Principales époques de leur his-
toire, de leurs malheurs : leur conservation
au milieu des nations sans aucun mélange.
4". Prophéties : leur vérité , leur accom-
plissement; langage des prophètes.
5". Style des livres saints.
6'\ Coup-d'œil rapide surl'étatdesécoles
de la Grèce avant la venue de Jésus-Christ.
Systèmes contradictoires; aberrations de
ses philosophes sur Dieu et la morale.
7". Incarnation de Jésus-Christ : sa vie,
sa mort , sa résurrection ; miracles ; leur
certitude ; fondation du christianisme ;
martyrs.
8". Evangile : beauté de sa doctrine et
de sa morale : comparaison de la loi an-
cienne et de la loi nouvelle.
9°. Accord dans le récit des quatre évan-
gélistes : considérations sur les écrits des
apôtres , et de saint Paul en particulier.
10". Constitution primitive de l'Eglise;
ses développemens : Hiérarchie ecclésias-
tique : Institution d'un sacerdoce destiné à
perpétuer l'œuvre de Jésus-Christ : Unité
de l'Eglise: Avantage du sacerdoce chré-
tien pour la société.
Dogmes.
1". Toutes les religions ont leurs dogmes.
Comparaison entre les dogmes chrétiens et
ceux des autres religions.
2". Considérations sur les mystères: la
Trinité , PIncarnation , la Rédemption ,
3" Institution des sacrcmens. — Sacre-
mens dans Pancienne loi ,' et même chez
les peupler>jc)ïivés de révélations.
4" Baptême. — Sa nécessité pour le
salut, infidèles enfans morts sansbaplême.
b'\ Pénitence; confession des péchés,
publique, auriculaire.
6'. Eucharistie considérée comme sa-
crement , comme sacrifice.
7 . Doctrine consolante de la grâce, qui
unit Dieu à Phomme; la vie à venir, etc.
8°. De la croyance en général. Examen
de tous les systèmes philosophiques sur la
certitude par rapport à la religion.
9°. Du scepticisme , de ses erreurs; de
l'athéisme , du déisme , de Phérésie , et de
leurs conséquences anti-sociales.
10°. Existence de Dieu.
11". Immortalité, spiritualité de Pâme,
éternité des peines et des récompenses.
1 2*^. Doctrine consolante sur le salut des
hommes.
i3". La foi nécessaire au salut. L'Église
seule gardienne de la Foi ; hors de l'Église
point de salut.
Morale e'vangeltque.
1 o. Elle embrasse les devoirs de Phomme
envei-s Dieu , les autres hommes et lui-
même.
2°. Notions sur l'origine du bien et du
mal ; loi naturelle ^ premier devoir qu'elle
impose.
3°. De la morale évangélique comparée
avec celle de l'ancien Testament.
4°. Ordres religieux , services qu'ils ont
rendus au catholicisme , aux sciences ,
aux lettres et à Pagriculture.
5°. Providence dans l'ordre moral.
6°. Les préceptes de la Religion peuvent-
ils être régulièrement observés dans les
diverses classes de la société , et dans toutes
les circonstances de la vie ?
7°. Guerres de Religion ; à quoi doit-on
les attribuer?
8". Croisades, leurs conséquences mo-
rales et politiques.
9". Tolérance religieuse.
10". La société pourrait-elle exister sans
la Religion.
Ciille.
1°. Culte intérieur et extérieur dus à
Dieu.
LA DOMINICALE.
2°. Considérations sur le culte intérieur
ou ascétisme.
5''. Cérémonies catholiques propres à
exalter les sentimens de piété. — Semaine
sainte à Rome; — Culte protestant; —
Cérémonies payennes.
4*^. Comparaison des monumens anciens,
égyptiens , grecs , romains , avec nos édi-
fices religieux de différentes architectures.
5'\ Peinture, musique, poésie, élo-
quence , considérées comme l'expression
du sentiment religieux.
6^. Influence du catholicisme sur la
philosophie et la littérature.
7°. Ecrits des Pères de l'Église ; scolasti-
ques du moyen âge.
Discipline.
Les convenances et l'opportunité des
temps nous dirigeront dans le choix des
questions de discipline à traiter dans la
Dominicale. Nous nous contenterons d'in-
diquer les suivantes, qui sont d'un intérêt
plus général.
1° Histoire de la discipline ecclésias-
tique, conciles, synodes, officialités.
2° Des infractions aux lois de l'Eglise.
3° L'Église a-t-elle seulement le pou-
voir d'expliquer les lois divines?
4° * Lois pénales ecclésiastiques.
5" Biens du clergé-, origine de ces biens;
recherches sur leur propriété.
6*^ Possessions du clergé en Italie, en Al-
lemagne, en Espagne, en x4ngleterre.
7° Position actuelle du clergé français ;
du traitement des curés; origine du ca-
suel.
8" Fondations pieuses.
9" De la législation des fabriques , des
églises, des presbytères , des communautés
relir>ieuses.
10" Décisions de la jurisprudence sur les
matières religieuses.
Nous ne prétendons nullement avoir
renfermé dans un cadre aussi étroit toutes
les séries de questions , qui peuvent se di-
viser et se subdiviser à l'infini , et que nous
traiterons dans notre Dominicale. Aussi
nous empresserons-nous d'accueillir et de
résoudre toutes celles que nos abonnés croi-
ront devoir nous adresser dans l'intérêt de
la religion , aussi bien que dans celui de ses
ministres.
RELIGION.
DD CATHOLICISME COMME PUISSANCE CIVILISATRICE
(Premier Article.)
Tous les chefs de doctrine qui consa-
crent leur plume ou leur parole au main-
tien d'un certain ordre d'idées , ont soin
de placer derrière elles un principe assez
fort pour les porter, et assez fécond en
déductions vraies et générales, pour que le
grand nombre s'intéresse aux efforts de leur
prédication. Ainsi , les philosophes ont
parlé jusqu'ici au nom des vérités ration-
nelles, et en faveur de l'instruction des
masses; les politiques^ qu'on a long-temps
nommé libéraux , ont pris texte de l'égalité
naturelle des hommes, et ont réclamé
l'émancipation et le gouvernement libre
des royaumes ; nous autres , nous prenons
les doctrines catholiques pour point de
départ , et le bonheur de l'humanité pour
but.
Quand nous disons bonheur, nous en-
tendons la satisfaction de toutes les facultés
nobles de l'homme , le développement des
désirs honnêtes et généreux que Dieu a
semés dans son cœur. Nous croyons que
le christianisme catholique ne retranche
aucune idée, ne condamne aucun senti-
ment de ceux qui conduisent à la plus
grande dignité de l'individu et de l'espèce;
et nous le proposons hautement comme
l'ensemble des doctrines les plus belles , les
plus morales , les plus suffisantes , les plus
universellement applicables qui aient ja-
mais été offertes aux sociétés.
Il s'est élevé, dans ces derniers temps,
deux griefs principaux, dans lesquels se
résume toute la résistance faite au catho-
licisme , et qui formulent , dans leur plus
grande valeur , les attaques de la philoso-
phie et de la politique coutre la religion
chrétienne. Le premier qui, ù vrai dire ,
est un peu plus ancien que l'autre , con-
l
LA DOMINICALE.
siètc à reprocher au catholicisme son
amour du pouvoir temporel; le second,
à le considérer comme une doctrine qui a
fait son temps , et qu'il est nécessaire de
balayer à son tour, comme il balaya lui-
même le paganisme. Notez bien que ces
deiîx reproches sont faits à la religion chré-
tienne , au nom du bonheur et de la liberté
des peuples , ce qui leur donne un certain
air de candeur , et les rend plus spécieux
aux yeux des simples. En général , il faut
rendre cette justice à l'impiété actuelle,
qu'elle ressemble aux bourreaux du Christ
et ne sait pas ce qu'elle fait. La géné-
ration qui achève de s'éteindre n'était
pas ainsi -, lorsqu'un Voltairien blas-
phémait, il entrait en fureur, il appelait
Jésus-Christ un imposteur et les apôtres
des misérables-, mais il avait malgré lui
devant ses yeux leurs radieuses images, et
il tremblait-, il faisait effort pour ne pas
croire , et son impiété était pénible , cour-
roucée comme une révolte. Aujourd'hui ,
le vertige du dix-huitième siècle est passé ;
la grande conspiration encyclopédiste a
été menée à^fin, la croix a été traînée dans la
boue et le sang, et il n'a pas fallu de longues
années , pour s'apercevoir du vide que
l'absence de Dieu laisse dans les temples.
Vainement on y a porté les philosophes; à
peine si leurs cercueils réunis ont pu rem-
plir un coin obscur dans les caveaux ; mais
dans la nef, rien; dans l'immensité des
coupoles , rien-, au faîte des grands piliers,
autour desquels serpentait autrefois la
pensée religieuse, rien. Les athées du siècle
dernier sont donc passés de mode -, et leurs
livres honteux sont vainement exposés de-
vant quelques rares boutiques , où le public
les laisse comme à un pilori. La génération
présente n'est doncpasirréligieuse par philo-
sophisme, mais par nonchalance, par habi-
tude, quelquefois même par philanlropie,
persuadée qu'elle est que le christianisme
est une doctrine usée , qui arrête le dé-
veloppement de la civilisation.
Cette conviction, partiedes sommitésde
lasociélé, s'est peu à peu infdtrée jusqu'à
ses racines-, et c'est une chose à la fois cu-
rieuse et déplorable, que les formes s0U3
lesquelles elle se manifeste dans les diffé-
rentes parties de notre organisation poli-
tique. Le philosophe, c'est-à-dire , main-
tenant , un homme qui est parvenu à
coordonner quelques idées générales , for-
mule dogmatiquement sou opposition anti-
chrétienne -, le juriste se plaint de voir
le catholicisme se mêler aux lois civiles,
empêcher le mariage des prêtres et le di-
vorce des laïques ; le député refuse aujclergé
l'influence municipale, et le maire fait
ouvrir les portes de l'église , pour y in-
troduire le cadavre d'u|^ homme qui toute
sa vie a blasphémé la religion..
On ne peut pas dire en général, qu'il y
ait au fond de ces actes de la haine contre
le christianisme; il -y a tout simplement
préférence pour ce qu'on appelle ordre
civil. Cette préférence, autrefois haineuse,
réactionnaire , violente , est aujourd'hui
calme et froidement raisonnée. On fait
ainsi , parce qu'on ne croit pas pou-
voir mieux faire , et l'opinion publique
est si bien disposée aux choses bonnes et
vraies, l'impiété est si naïve, qu'il suffi-
rait de montrer le christianisme dans sa
beauté primitive , pour attirer à lui toute
cette masse d'intelligences errantes , qui
cherchent à se prendre à un grand et noble
principe.
Or , nous nous sommes dit que le catho-
licisme pourrait être expliqué avec fruit,
aujourd'hui mieux que jamais-, d'abord
parce que n'étant pas haï, mais seulement
ignoré , on ne rencontrerait plus de ces
partis pris qui rendent les discussions inu-
tdes-, ensuite, parce qu'en un temps où
l'on soulève de toutes parts des questions
politiques et morales, on serait tout étonné
d'en trouver dans l'histoire et les croyances
de la religion chrétienne les plus simples
et les plus rigoureuses solutions. C'est dans
cette vue que nous allons développer au-
jourd'hui quelques points du christianisme,
qui touchent aux choses sociales-, et nous
avons la confiance qu'après avoir suivi
l'enchaînement de nos idées, on demeurera
convaincu , comme nous , que la doctrine
LA DOMINICALE,
B
du Christ est de toutes la plus larçe , la
seule vraiment libérale , celle qui a le plus
fait, et qui est destinée à faire le plus
pour la civilisation des peuples.
Le christianisme est la religion qui a donné
lieu aux plus magnifiques développemens
philosophiques et littéraires, et les travaux
des Pères sont restés et resteront comme le
plus impérissable monument de l'esprit
humain. Cependant il est une vérité qui
n'est peut-être pas assez sentie par ceux
qui se servent de ces travaux , pour expli-
quer ou pour défendre la religion , et que
nous croyons utile de signaler. Dans cette
polémique sublime soutenue contre tous
les ennemis de la foi, les Pères n'ont traité
que les questions soulevées de leur temps^
n'ont résolu que les objections qui leur
étaient faites. Nous n'entendons pas parler
ici dans un sens de restriction absolue-, mais
nous croyons exact de dire qu'il existe une
foule d'idées qu'on chercherait vainement
dans les élucubrations sacrées des premiers
siècles. Et cela nous semble d'ailleurs na-
turel •, au moment où se fondait une reli-
gion nouvelle , elle avait surtout à rendre
compte de ses dogmes , et comme elle ne
fut jamais attaquée que par des philo-
sophes et des hérésiarques, elle n'eut qu'à
établir sa supériorité sur toute synthèse
humaine, et à défendre son indivisibilité.
Du temps de saint Augustin ou de saint Jé-
rôme, il n'existait pas de gouvernemens
constitutionnels ni les théories politiques ,
qui pussent disputer au christianisme l'hon-
neur de mieux comprendre les besoins des
peuples : les Pères n'eurent ainsi jamais
l'occasion d'approfondir le système chré-
tien , pour rechercher ce qu'il avait
d'éminemment civilisateur, d'éminem-
ment progressif, d'éminemment sympa-
thique à l'accroissement des facultés indi-
viduelles et des tendances générales.
On aurait donc tort de conclure du si-
lence des Pères sur la portée sociale du
christianisme , qu'ils n'ont rien dit parce
qu'il n'y avait rien à dire : ils n'ont rien
dit, parce que personne ne les avait inter-
rogés , parce que les difficultés qu'on leur
oppose n'ont été soulevées que plus de
mille ans après eux et lorsque la forme
toute nouvelle des nations leur donna l'oc-
casion de naître. Il y aurait donc mainte-
nant un travail supplémentaire à tenter
sur le christianisme , dans le but de déve-
lopper ses principes civilisateurs. On a
montré comment ses dogmes embrassaient
les destinées supérieures de l'homme-, il
faudrait montrer comment il comprit
l'histoire , comment il se posa dans la so-
ciété : on en a fait la. théologie ; nous al-
lons essayer d'en indiquer la politique.
D'abord, précisons bien les circonstances
dans lesquelles le christianisme se proposa.
Il existait à la surface de la terre de
grandes agglomérations d'hommes , qu'on
appelait royaumes ou empires , mais qui
ne ressemblaient eu rien à ce qui porte au-
jourd'hui ces noms-là. Aujourd'hui, le
chef d'un empire exerce une action directe,
par sa volonté ou par la loi , sur chaque
individu qui fait partie de l'ensemble ;
alors, le roi ou l'empereur n'avait de
puissance directe que sur les chefs de fa-
mille , car les esclaves n'avaient pas une
personnalité. Salomon, Xerxès, Tibère,
étaient maîtres de la vie d'un homme
libre -, mais l'esclave d'autrui ne leur ap-
partenait pas. Si David avait pris Urie au
lieu de prendre sa femme, Urie n'aurait
rien dit. Il y avait donc entre l'empereur
et l'esclave une barrière infranchissable
légalement , le chef de famille , le maître ;
et de même que le trône ne pouvait pas
protéger la cabane , de même la cabane
ne pouvait pas appuyer le trône.
La première conséquence qui sort de
cet état social , c'est l'impossibilité d'arri-
ver à une association politique homogènej
quelque étendus que fussent les empires ,
ils ne parvenaient jamais qu'à être un as-
semblage de tribus: l'Etat était borné par
le chef de famille -, le roi par les grands.
La seconde conséquence qui se présente,
c'est que la majorité numérique dans un
royaume ne faisait pas partie de l'Etat, et
n'entrait dans aucune espèce de rapport
avec le gouvernement 5 car l'esclave qui
O LA DOMINICALE.
voulait lever ses yeux jusqu'à la majesté
royale , sentait sur son front le pied de
son maître, et n'avait affaire qu'à lui.
La troisième conséquence, qui résume et
complète les deux autres , c'est qu'avant le
christianisme, ni la société, ni l'individu,
ne pouvaient s'étendre-, l'un était étouffé,
l'autre n'existait pas.
Voilà quelles étaient les bases de la so-
ciété antique , telle que la trouva Jésus-
Christ , et cela non-seulement en Judée ,
mais en Grèce, en Asie , dans l'Empire ro-
main , dans la Gaule -, l'association y avait
lieu de tribu à tribu, de famille à famille,
pour constituer les royaumes -, et la famille
elle-même se composait de plusieurs êtres
humains , dont un seul avait force morale,
droit, autorité, raison.
Une chose à laquelle on n'a^ pas porté ,
selon nous , une attention suffisante ,
c'est la constitution de la famillej payen-
parce qu'elle donne à elle seule la
ne
mesure de ce que fit le christianisme dans
l'ordre des intérêts politiques. Nous ne
voulons pas nous appesantir sur le témoi-
gnage contemporain des lois romaines ,
qui régissaient alors la plus grande partie
du monde connu; ni sur les réglemens ci-
vils des Juifs, qui conduisent pareillement
au même résultat , à savoir que , dans la
famille, à peu près toute l'autorité et toute
la propriété étaient concentrées dans le
père. Mais nous pouvons dire , en restant
dans un terme moyen d'exactitude , que
la mère, le fils, l'esclave , le colon, subis-
saient tous quatre une servitude plus ou
moins rigoureuse, plus ou moins complète,
mais qui remontait au même principe, c'est-
à-dire la supériorité de Tbomme né libre,
d'aïeux libres, du gentilhomme [genlis
homo, homme de race). Si l'on s'attaclie
à suivre, dans l'antique droit de l'Italie,
la marche de la femme, du fils , do l'es-
clave , on voit bien leur position s'amé-
liorer, leur esclavage s'adoucir; mais ce
progrès est un accident , le plus souvent
ocal, personnel; et nulle part, ni dans
es juristes, ni dans les philosophes, on ne
trouve l'esclavage attaqué en face , et son
principe nié.
Et c'est surtout en ceci que sont mises à
nu les forfanteries des philosophes qui
prétendent avoir trouvé la civilisation, et
qui font honneur aux célèbres écoles de la
Grèce, ou aux lettres romaines, du mouve-
ment social que le christianisme a seul
introduit. Nous regrettons même que le,
grand Bossuet , peut-être un peu préoccu-
pé de sa belle idée que la providence elle-
même avait pris soin de préparer le monde
au christianisme , et de faire servir les rhé-
teurs et les conquérans h assurer le triom-
phe de la croix, n'ait pas marqué plus
exactement la limite où finit le progrès
antique , et où commence le progrès chré-
tien. Mais qu'on précise donc la part de la
philosophie payenne dans les améliorations
politiques? Dans quel livre de Platon, d'A-
ristote, de Xénophon , de Cicéron , trou ve-t-
on écrit que la mère de famille aura une indi-
vidualité légale distincte de celle de son mari ;
le fils de famille des droits et une existence à
part , l'esclave un principe solennellement
reconnu , au nom duquel il puisse récla-
mer la liberté , et le pouvoir de devenir
chef de famille? Loin de là, on lit dans les
lois romaines , qui étaient le fruit des mé-
ditations de huit siècles, et l'expression
d'une civilisation avancée , que la mère
sera réputée sœur de son fils , pour pou-
voir succéder à son mari , parce que la
succession avait lieu de préférence en ligne
directe •, et encore c'était là une faveur ré-
cente , et qui datait des douze tables. Ainsi
tout ce que le droit romain , surnommé la
raison écrite , avait imaginé en faveur des
mères de familles , c'était une exception et
une absurdité. On lit encore dans la poli-
tique d'Aristote, qu'il existe deux espèces
d'hommes: les uns essentiellement libres,
les autres essentiellement esclaves; et c'estla
pliilosophie antique qui consacre ainsi ,
par la jjouche de son plus célèbre et de son
plus savant organe , l'abaissement perpé-
tuel de l'esclave , et l'anéantissement de
son individualité.
Nous avons dit que la législation juive
LA DOMINICALE.
était assise sur les mêmes principes , et ici
les exemples ne nous manqueraient pas.
Sans parler du témoignage exprès de la
Genèse . qui soumet la femme à son mari ,
du sacrifice d'Abraham et de celui de
Jephté, qui montrent dans toute sa rigueur
le droit de vie et de mort du père sur ses
enfans, l'Ecriture n'oftre - 1 - elle pas une
lamentation perpétuelle de l'esclave contre
la fatalité de sa naissance? Qu'est-ce donc
que la moitié de la Cible , sinon une ad-
mirable élégie de l'homme social, qui se
plaint de la malédiction qui pèse sur la
chair? Malédiction sur la mère, malé-
diction sur le fils , malédiction sur le ser-
viteur! La femme la première avait été
frappée de Dieu , et la colère du Tout-
Puissant était des(;endue jusqu'au fruit de
ses entrailles-, et l'homme était esclave,
parce qu'il était fils de la femme ! Cent
par la femme que le pèche' a commence^ i ) ,
et voilà que f ai été conçu, dans Viniquilé, et
9na mère irta enfanté dans h cri3ie (2):
Douleurs louchantes, que Jésus-Christ de-
vait consoler 1 Malédiction terrible, qu'il
devait lever au prix de sou sang !
Avec Jésus-Chvist, en effet, la famille
change de base , et les nations de forme ;
ce que ni Moïse, ni Socrate, ni Platon ,
n'avaient jamais soupçonné, Jésus-Christ
l'opère -, il crée l'iodividualilé de la mère,
du fils, du serviteur j il les fait vivre en
leur nom et pour leur propre compte; et
en même temps il les fait exister dans
l'état : élévation de l'individu, association
complète de l'espèce; civilisation par l'exal-
tation de la personne et par l'étendue de la
société; voilà ce que fit Jésus : nommez le
philosophe payen qui avait eu de pareilles
idées?
Jésus se présente donc aux peuples de la
terre, et il leur dit : J'abolis la famille
antique; il n'y aura plus de père comme
aujourd'hui; plus de mère, plus de fils,
plus de serviteurs comme aujourdliui :
vous serez tous ensemble et égaux en ma
(i) licclcsint. 2 5.
(i) Psalm. 5o.
présence (i). Les peuples crurent en lui, et
l'univers changea de face. Les hommes et
les femmes s'appelèrent désormais frères et
sœurs; Pesclave et le fils de famille man-
gèrent et burent aux agapes à côté du sei-
gneur; il y eut oubli universel et profond,
d'un coté, de la vieille suprématie , de
l'autre, de la vieille sujétion; toutcela fut
eifacé par la foi ; la foi en Jésus-Chrit jus-
tifiait l'esclave , le fils et la femme ; il fal-
lait croire et adorer, car Jésus n'alléguait
aucune maxime pour que cela fut ainsi;
il ne bâtissait sa sublime théorie de l'égalité
humaine à l'aide d'aucun raisonnement; il
disait aux hommes , croyez-vous? dès-lors,
venez; car la foi en moi sera votre salut.
Ohl il faut le reconnaître ici, avec saint
Augustin; il y eut autrefois des hotnmes
justes, et qui méritaient d'être imités'^ mais
un juste, rendant les hommes justes euX'
mêmes par leur croyance en sa doctrine,
personne nele futhormis Jésus-Christ (2).
C'est une chose frappante comme ces
exclamations dolentes contre la malédiction
de la naissance , qui remplissent le vieux
Testament , disparaissent dans le nouveau;
l'esclave appelé à la vie sociale ne se sou-
vient plus de l'antique anathème , auquel
il a échappé. La foi égalise toute chair, et
le mérite des œuvres remplace désormais
le hasard du sang; c'est une joie, c'est une
ivresse, qui font tressaillir l'humanité. Lors-
que Jésus fut entré chez Zachée , le pre-
mier des publicains , il lui dit : le salut
est aujourd'hui descendusur ta maison, et
tu es désormais un fils d'Abraham (5). Un
vil publicain fils d'Abraham 1 un être ,
méprisé par le monde , élevé à la hauteur
d'une race royale I associé à la dignité de
Salomon, de David, et de Jésus-Christ lui-
même ! voilà un libéralisme que la philo-
sophie païenne n'avait pas encore compris;
(i) Non erit homo , neqtic femina , ncqite pater^ ne-
que dominus , neqiie scrvus ; sed onmes coràm Jcsu-
C/trisCo,
{1) Fueriint mtdc» jusù Jiomines et imitaiidt, jiistus
antern etjuuifcans, iiemo nisi C/iri'lits. (.4riff:ist. contra
Pêiagianos, lib. i, ch;ip, xv.)
(3) Luc, chap. xrx.
8
LA DOMINICALE.
car Jésus faisait une violence inouie aux
préjugés de la société contemporaine 5 et
ses disciples eux-mêmes s'en étonnaient et
murmuraient (1). jMais il lui fallait rem-
plir vite sa mission et exprimer toute sa
pensée*, son œuvre était immense, et le
bourreau de Jérusalem le pressait. Dans la
doctrine de Jésus-Christ, on va toujours
ainsi aux résultats derniers, sans s'occuper
des transitions , qui seront l'œuvre de l'é-
glise 5 et il arrive souvent que l'évangile est
en avant de deux mille ans sur la société.
(Za suite à un prochain numéro.^
rt
GRAVURE. HORACE vernet.
X.£OU XII.
Annibal délia Genga naquit d'une fa-
mille noble, le 2 août 1760, au château
de la Genga , sur le territoire de Spolette.
Il fut nommé archevêque de Tyr par Pie VII,
qui le chargea d'une mission aussi difficile
à remplir qu'elle était importante pour les
intérêts de la Religion. L'Eglise d'Allemagne
se trouvait depuis plusieurs années dans un
état de trouble et d'abandon : ses biens
avaient été envahis par les princes protes-
tans, ses couvens et ses chapitres supprimés,
ses prérogatives détruites. Sur les pressantes
réclamations du pape et de son délégué ,
des conférences furent ouvertes pour cet
objet à Ratisbonne. Dans ces négociations,
l'archevêque de Tyr donna les preuves d'un
grand talent , et d'un zèle ardent pour les
intérêts de la Religion. Son énergie et son
éloquence auraient eu un plein succès , si
la guerre , qui s'alluma à cette époque dans
toute l'Allemagne, ne lui avait suscité des
obstacles insurmontables. Le prélat délia
Genga ne retira de sa pieuse mission que
la consolation d'avoir , par ses éloquentes
exhortations , ranimé la foi dans une partie
des peuples d'Allemagne.
Ses efforts ne suffisant plus pour arrêter
l'anarchie que la dispersion des chapitres
introduisait dans les sièges vacans et dans
tous les établissemens religieux, il revint à
r
(i) Murmurantes dicebant : tjuomodb ad liomiiiem
■ divertisset. Luc, chnp. xix.
Rome , où il fut créé cardinal le 8 mars
1816, et chargé, en qualité de vicaire-gé-
néral , d'une partie de l'administration
spirituelle de l'Eglise. A la mort de Pie
VII, les suffrages du conclave se réunirent
sur lui: il fut élu Pape le 28 septembre
1823 , et prit le nom de Léon XII.
Son règne fut marqué par des encoura-
gemens donnés aux arts, des cmbellisse-
mensàlacapitaledumonde chrétien, des se-
cours aux hôpitaux -, par de sages mesures
d'administration , et surtout par la des-
truction des bandes de brigands qui infes-
taient les états romains. Léon XII doit
être mis au nombre des souverains
pontifes qui ont le mieux compris l'esprit
de leur ministère, ainsi que les besoins de
leur siècle , et qui ont bien mérité de la
postérité.
Il mourut à Rome, le 10 février 1828.
C'est à M. Horace Vernet , l'un des plus
habiles peintres de l'école moderne , et qui
a été nommé par Charles X, directeur de
l'Académie de France à Rome , que nous
devons l'admirable tableau de l'introni-
sation de Léon XII , à laquelle il avait
assisté.
Il se trouva donc dans les circonstances
les plus favorables pour exécuter le por-
trait du nouveau pape. Mais, avec l'ardeur
qui le caractérise, au lieu de se borner à un
simple portrait , l'artiste embrassa d'un
rapide coup d'œil le spectacle imposant
du pontife suprême , porté par les cardi-
naux et autres dignitaires de l'Eglise, dans
la basilique de Saint-Pierre. Dans un ta-
bleau de grande dimension (environ 20
pieds de long), il a représenté cette ma-
gnifique scène avec le prestige ordinaire de
son pinceau . Le visage et le geste de Léon XII
y sont parfaitement rendus , d'après le té-
moignage des personnes qui ont approché
de ce pape. L'infirmité de ses yeux a été
légèrement déguisée , selon ce que prescrit
l'un des principes de l'art, et nous ferions
un reproche à notre graveur, homme d'un
talent éprouvé d'ailleurs , de n'avoir pas
suivi cet exemple, si cette vérité ne tour-
nait à l'avantage de la ressemblance. Cette
LA DOMINICALE.
peinture est remarquable par la richesse
de la couleur et par la fermeté du dessin.
La partie supérieure na(i,e , pour aijisi dire,
dans une lumière éclatante : le souverain
pontife s'y dessine comme dans une sainte
auréole. Quelques critiques cependant ne
trouvent pas cette lumière assez transpa-
rente , et lui reprochent de manquer de cha-
leur. La partie inférieure du tableau est te-
nue dans une demi-teinte ferme, et offre, par-
mi les persounaf^es qui portent Sa Sainteté,
des têtes d'un grand mérite sous le rapport
de l'exécution et de la ressemblance.
M. Horace Vernet présente l'exemple
presque vmique d'un talent perpétué de
père en fils jusqu'à la troisième génération.
Son père, M. Charles Vernet, dans un
genre de peinture beaucoup moins élevé ,
s'est acquis une réputation euro})éenne.
Son grand-père, Joseph Vernet, auteur des
admirables tableaux de marine qui ornent
le musée du Louvre, jouit d'une gloire qui
ne périra pas. Le jeune Horace, doué d'une
merveilleuse facilité, eut de bonne heure la
noble ambition de surpasser ses ancêtres ,
non-seulement dans le genre qu'ils ont cul-
tivé avec tant de succès , mais aussi dans
le genre historique , le plus relevé de tous :
portraits, marines, batailles, paysages,
genre familier , tableaux d'histoire , il a
tout tenté avec une supériorité réelle. La
flexibilité est le caractère distinctif de son
talent. Encore dans l'âge où l'artiste peut
acquérir, il désira l'honorable charge de
directeur de l'Académie de Rome , afin de
se perfectionner par l'étude des immortelles
productions de Raphaël et de Michel-Ange,
au milieu desquelles il allait vivre. Les vé-
ritables appréciateurs de son talent ne dou-
tent pas qu'il ne revienne un jour de l'an-
cienne capitale du monde avec la pureté
de dessin et la sévérité du goût qu'il ne
possède pas encore à un assez haut degré ,
et qui seules en feront un homme consom-
mé dans son art. Horace Vernet peut ce
qu'il veut: il n'a point encore obtenu le
titre de peintre de génie ; mais tout le
monde lui accorde le génie de la peinture.
BIOGRAPHIE.
BOSSUET.
Tout Paris , tout le Paris noble et puis-
sant , l'élégant Paris du dix-septième siècle «
était réuni ce soir-là à l'hôtel Rambouillet.
Une vive curiosité se peignait sur tous les
visages , tous les esprits étaient dans une
grande inquiétude, car ce même soir, à
cette société si remplie de merveilles -, grands
poètes , à commencer par Corneille, grands
écrivains en prose , à commencer par Pas-
cal -, guerriers sans pair, à commencer par
le grand Condé-, on avait annoncé une mer-
veille étrange •, à savoir, un jeune homme
de seize ans , nommé Jacques Bénigne Bos-
suet , né à Dijon le 27 septembre 1627, en-
fant de génie qui déjà réunissait dans son
esprit précoce , Homère et la Bible , les
Pères de l'Église et les orateurs de l'anti-
quité , saint Augustin et Cicéron , saint
Jean Chrisostôme etDémosthène. Cetteélé-
gante et savante société de l'hôtel Fxam-
bouillet , pour laquelle nous nous sommes
montrés si peu reconnaissans , et qui a
rendu tant de services au génie naissant du
dix-septième siècle , avait un instinct mer-
veilleux pour deviner toutes les gloires à
venir. L'hôtel Rambouillet était comme un
monument placé sur les limites des deux
règnes , moitié Ligue et moitié Fronde ,
moitié Louis XIII et moitié Louis XIV,
moitié Benserade et moitié Corneille , moi-
tié Pascal et moitié Voiture , qui devait
crouler aussitôt que Louis XIV l'empor-
terait sur Louis XIII , Corneille sur Ben-
serade , Pascal sur Voiture , Bossuet sur tous
les orateurs du monde chrétien. Il ne faut
donc pas vous étonner, sur la foi de quelques
méchans livres de rhétorique qui ne savent
pas ce qu'ils disent , si le 27 septembre 1640
le jeune Bossuet consentit à laisser un ins-
tant ses saintes et profondes études pour
être présenté à Phôtel Rambouillet. Tous
les grands hommes de ce temps , dans tous
les genres , avaient passé par l'hôtel Ram-
bouillet avant de se produire dans le monde.
Ce fut donc un grand silence dans cette as-
semblée de princes du sang, de grandes
^^ LA DOMINICALE.
dames, de gens d'esprit, entremêlés de
quelques hommes de génie , quand on an-
nonça ]\I. l'abbé Eossuet.
Alors on vit entrer un jeune homme
d'une tenue sévère , d'un regard réservé ,
mais plein de feu ; toute sa personne révé-
lait déjcà sou génie. Il était conduit par
M. de Feuquières,et à son aspect, tout ce
qu'on savait déjà de ses immenses études,
de son beau langage , de son inspiration
divine, tout cela parut croyable. De ce
moment , ou n'eut des regards que pour lui
seul. On l'entourait déjà avec respect, lui
ce jeune homme , si jeune ! Le respect qu'il
inspira tout d'abord fut même si grand,
que toute lecture et tout amusement pro-
fane furent suspendus sur-le-champ, et
qu'on le pria tout d'une voix de s'avancer
et de faire un sermon chrétien dans cette
réunion de jeunes femmes et de jeunes gens
qui s'étaient rassemblés pour le plaisir.
Le dix-septième siècle était un siècle
singulièrement intelligent et chrétien.Vous
tous qui aimez les grâces, Lesprit , la dé-
cence le goût , le savant langage, les no-
bles pensées, les chastes souvenirs, les
vertus hautes et austères, les égaremens
suivis de remords , la soumission à l'auto-
rité, regardez avec attention le dix-sep-
^ tième siècle! C'est une époque d'honnêtes
gens. Les poètes y parlent un beau langage,
les guerriers se battent a un grand cœur, les
femmes les plus légères conservent toujours
un reste de vertu qui ne les abandonne ja-
mais, et vont ensevelir au fond d'un cloître
les agitations et les remords de leur vie.
Partout rinfluencechrétienne se répand ctse
manifeste. Voici donc l'hôtel de Rambouil-
let qui tout à coup fait cercle autour d'un
jeune homme de seize ans! Voici donc ce
jeune honiîne entré sans préparatif et tout
d'un coup au milieu d'une fête; qui, «ans
se déconcerter de l'heure avanc:ée de la
nuit, de ce salon étincelant de lumières,
de cette pompe inaccoutumée , se tient de-
bout au milieu de cette assemblée profane,
et lui prodigue la parole de Dieu-, elle
aussi attentive , lui aussi solennel, que s'ils
étaient , elle et lui , au milieu de i'folise de
Notre-Dame ! Ce dut être im noble et tou-
chant spectacle. Bossuet à seize ans qui s'a-
bandonne déjà à ces inspira tionssoudaines, à
ces élancemens religieux, à cette éloquence
naïve, passionnée, mordante, à cette in-
time conviction qui fut son triomphe et sa
gloire. Et tout autour de Bossuet, cet le so-
ciété , surprise ainsi par cette voix péné-
trante , ce grand monde de grands person-
nages attentifs, émus, tremblans! Ces
hommes d'une si grande étude , étonnés à
l'aspect de tous les souvenirs chrétiens ou
profanes qui obsédaient déjà cette tête
si jeune et si bien faite. Quel admirable
orateur d'un côté ! mais d'autre part ,
quelle société admirable ! De ce jour , le
jeune Bossuet put comprendre tout ce qu'il
devait rencontrer de puissance dans la
chaire évangélique, une fois qu'il parlerait
de si haut à tout le dix-septième siècle
prosterné devant sa parole et devant sa
croyance. Quant aux hommes de l'hôtel
Rambouillet ils se séparèrent en silence ,
admirant en eux-mêmes la nouvelle puis-
sance qui venait de se révéler d'une ma-
nière si spontanée, et ils se disaient à eux-
mêmes, tout en regardant une dernière fois
cet enfant qui avait parlé comme un pro-
phète : Qi'i/s n'avaient jamais entendu
prêcher ni si tôt ni si tard.
Mais le jeune orateur que même les
applaudissemens des plus beaux esprits de
la France épouvantaient, rentra bien vile
dans sa retraite. Le dix-septième siècle qui
avait applaudi Bossuet à seize ans, n'en-
tendit î)lus parler de son orateur que
quatre ans plus tard. C'était en pleine Sor-
bonne, eu 1648. Bossuet allait soutenir
sa thèse. Tout Paris était là encore, tout le
Paris de Louis XîV: il était si avide delà
religion et d'éloquence! Déjà Bossuet avait
commencé à soutenir sa thèse , quand
tout- à-coup un bruit s'entend au dehors,
les grandes portes de la Sorbonne silen-
cieuses s'ouvrent avec fracas et avec orgueil .
Savez-vous qui entre à cette heure pour
entendre un jeune prêtre de vingt ans sou-
tenir au milieu de la Sorbonne , une thèse
en latin? L'homme qui entre à celle heure
LA DOMINICALE.
M
c'est le prince de Bourbon , c'est le jeune
héros de Rocroi et de JNordlingen dans
tout l'éclat de sa victoire , et à la veille de
la paix de Westphalie. C'est en un mot le
grand Coude, entouré des héros et des
compagnons de sa gloire. A cette vue, la
vieille Sorbonne tressaillit jusqu'en ses
fondemens, l'ombre de Richelieu applaudit
du fond de son tombeau, le jeune Bos-
suet lui seul ne fut pas déconcerté. Au
contraire, il reprit son discours commencé,
puis, par une transition toute cicéronienne ,
il rendit au héros cpii venait l'encourager
par sa présence, l'hommage de gloire et
de respect que méritait une si haute vertu;
après quoi il acheva sa thèse sous le regard
même du grand Condé , qui de ce jour en
fit son ami. Amitié sublime 1 immense im-
pulsion, qui portaient l'un contre l'autre
ces deux génies , qui unissaient ces deux
vertus jusque dans la tombe I Et comme
toutes les belles actions portent leur ré-
compense , Dieu accorda au grand Condé
plus qu'il n'accorda à Louis XIV. Le grand
Condé mourut avant Bossuet, et Bossuet,
en cheveux blancs , vieillard dont la voix
n'était pas éteinte non plus que l'ardeur et le
génie vint prononcersur la tombe deA'o/;am?,
comme il l'appelle , l'oraison funèbre de
Henri de Bourbon, prince de Condé, le
chef-d'œuvre de la douleur chrétienne,
le chef-d'œuvre de la langue française,
peut-être même le chef-d'œuvre de Bos-
suet !
Après ce second triomphe , Bossuet dis-
paraît encore du monde. Ce génie tout
brillant que vous voyez déjà , ce génie tout
puissant que déjà vous pressentez , aspire
cependant à la retraite. ïl se plaît dans une
vie cachée et tranquille. Il aime l'étude
autant qu'il aime la prière , car pour lui ,
étudier, c'est encore prier. Plus il va_, plus
il s'éloigne les études profanes -, il quitte
Homère , il abandonne Cicéron , il dit
même adieu à Démoslhène , son orateur
de prédilection , mais avec plus de regrets.
Après eux il ne veut plus lire que les pères
de l'Eglise, cette source de toute éloquence.
C'est là en effet l'arsenal de la parole chré-
tienne. Saint Jean Chrisostome, saint Jé-
rôme , saint Grégoire de Naziance , quels
orateurs I quelle passion infinie ! quelle
verve inépuisable ! quelle couleur orientalel
quel style ! Comme ils s'abandonnent tout
entier ces hommes, au christianisme qui
les inspire! Comme ils envisagent le passéet
l'avenir de cette religion sainte dont ils
sont les apôtres ! Quel triste et profond re-
gard ils ont jeté sur l'humanité égarée!
Avec quelle sainte mélancolie ils déplorent
la faiblesse des hommes! Quel violent
amour pour leurs semblables ! Quel aveu
naïf de leurs misères ! Quels pèlerinages
sans fm à travers l'égoïsme des nations
païennes pour convertir , pour affranchir ,
pour délivrer, pour sauver, pour conserver
le monde ! Aussi , que c'est là une noble
étude pour un jeune homme ! Que c'est là
un grand sujet d'émulation! A cette étude,
Bossuet a employé sa jeunesse-, les Pères
de l'Église et la Bible, telle était sa vie. Et
parmi les Pères de l'Église, saint Augustin
l'attachait surtout. Saint Augustin, cet
homme qui fut à la fois un législateur et un
chrétien, qui écrivit avec tant d'indépen-
dance l'histoire de son époque et sa propre
biographie. Voilà comment Bossuet parvint
à vivre ignoré encore quelques années. Mais
le moyen de vivre ignoré! Ce jeune hom-
me était à la fois l'ami de saint Vincent de
Paule et du grand Condé , ces deux héros
qui se partagent l'héroïsme", à saint Vincent
de Paule l'héroïsme chrétien , au grand
Condé, l'autre héroïsme; ces deux hommes
tous les deux et en même temps avaient
deviné et apprécié Bossuet.
Bossuet était à Metz, sa plume et sa
parole appartenaient à son évêque.!ll prê-
chait de temps à autre , c'est-à-dire qu'il
montait dans la chaire, et que de là, ora-
teur inspiré^, il prêchait aux chrétiens ,'^ ses
frères , les maximes de la religion , for-
mulées dans une langue qu'il a inventée,
qui est morte avec lui, et qui porte son
nom, la langue de Bossuet. Cette parole si
vive, si ingénieuse, si nouvelle, retentit de
Metz, à Paris. Le Roi et la Reine-mère vou-
lurent l'entendre j la ville et la cour se
■i^
LA DOMINICALE.
pressèrent aux sermons de Bossuet. L'église
de France n'était pas moins attentive que
le reste des catholiques. Cependant à l'en-
seignement de la chaire, Bossuet joignait
un enseignement non moins utile. Il com-
mençait déjà celte guerre contre le pro-
testantisme , à laquelle nous devons un
chef-d'œuvre unique dans le monde , V His-
toire des varia/ions. Que le cardinal de
Richelieu est à plaindre d'être mort avant
Bossuet ! Qu'il se fut estimé heureux , ce
grand homme , de pouvoir parler à celui
qui devait écrire un jour V Histoire des va-
riationsl Comme ces deux hommes, Bi-
chelieu et Bossuet , ont compris merveil-
leusement le caractère et l'infaillibilité de
l'église romaine! Comme ils ont été d'ac-
cord sur le respect qu'on devait à l'auto-
rité ! Quelles attaques ils ont portées au pro-
testantisme! Richelieu, il est vrai, a en-
levé La Rochelle aux protestans. Mais Bos-
suet leur enleva autant que La Rochelle, il
leur enleva ïurenne , aussi grand homme
que le grand Condé. Bossuet avait déjà pris
une part très-active au gouvernement de
l'église, il avait écrit son Exposition de la
doctrine catholique , il avait fait rentrer
dans l'obéissance les religieuses de Port-
Royal, censuré les écrits de M. Arnault et
de M. Nicole , quand il fut nommé à l'évê-
chéde Condom,en 1669.
Ici commence une nouvelle ère pour
Bossuet. Nous étudierons, sous tous les as-
pects , cette imposante physionomie qui
domine tout le dix-septîème siècle. Dans
notre prochain article , nous parlerons de
l'auteur des oraisons funèbres -, puis, nous
parlerons de l'ami de Louis XIV, et du pré-
cepteur de monseigneur le Dauphin.
SEMAINE RELIGIEUSE.
10 NOVEMBRE. 2^^ DIMANCHK APRÈS LA PEN-
TECÔTK, ET FÊTE DE LA DEDICACE DES ÉGLISES.
C'est avec un merveilleux esprit d'appli-
cation que l'Église, pour ses fêtes et ses
cérémonies , puise dans l'Evangile les
préceptes qui s'harmonisent avec elles j de
telle sorte que rien qu'à lire l'Évangile du
jour, on saurait déjà quelle fête ou quel
Saint célèbre l'Église. Voyez pour le 24'
dimanche après la Pentecôte , qui coïncide
cette année avec l'anniversaire de la dédi-
cace de toutes les Églises. « Jésus dit à ses
disciples : Quand vous verrez dans le lieu
saint l'abomination de la désolation prédite
par le prophète Daniel.... » Comme le début
est noble , grand , empreint de cette su-
blime majesté des Écritures-, comme tout
de suite vous entrez en plein dans le sujet
qui va captiver toutes les forces de votre
intelligence et de votre âme-, comme sur-
tout ces paroles ont le pouvoir d'éveiller
en nous d'épouvantables souvenirs, nous
qui avons vu déjà cette désolation dans nos
églises , et qui nous demandions en gémis-
sant, si les temps étaient accomplis !! !
C'est que Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu
lui-même , n'avait que faire , ainsi qu'il
nous arrive à nous vains rhéteurs , pour
attirer l'attention de son auditoire, de
toutes ces phrases contournées, de toutes ces
précautions oratoires qui nous mènent à
notre sujet lentement, et lorsque nous avons
pour ainsi dire secoué la distraction indif-
férente de nos auditeurs. A lui , il suffisait que
sa première parole eût frappé l'air, pour que
toutes les oreilles fussent attentives. Aussi
cette première parole était-elle toute puis-
sante, et laissait-elle de prime abord l'œil
de l'intelligence se plonger au fond des
prédications du divin Sauveur, comme
l'œil physique plonge d'un trait jusqu'au
fond du sanctuaire, lorsque tout à coup
s'ouvrent les deux baltans de la porte d'un
temple.
Ce n'e t pas non plus sans motif que ces
premières paroles se trouvent au commen-
cement de l'Evangile d'une fête qui rap-
pelle aux fidèles le jour où fut solennelle-
ment consacré le lieu dans lequel , enfans,
ils furent baptisés, où , plus grands , ils ont
participé à la sainte communion , où ils se
réunissent pour adresser à Dieu la prière
que Dieu rend profitable à tous, et où, en-
tourés d'amis et de parens en deuil , il» se-
ront portés un jour, après que leur âme
LA DOMINICALE.
^êra remontée au seîn de celui qui la cre'a
ie son souffle.
N'est-ce pas dire que lorsque le lieu saint
3st profané , battu en ruine , lorsque ses
ïiinistres sont outrajjés et dispersés , lorsque
!a parole de Dieu ne vient plus, édncelante
comme la colonne de feu qui devançait le
peuple juif, éclairer la marche des hom-
aies , n'est-ce pas dire qn'ils seront plon-
gés dans les ténèbres, que tous les liens
[jui forment la base sur laquelle la société
repose seront brisés; que , dispersés comme
les troupeaux sans pasteurs , les hommes ,
lésunis, se perdront dans la nuit. Et, en
lisant que toutes ces choses doivent arriver,
juand les temps prédits par Daniel seront
iccomplis , n'est-ce pas nous apprendre
jue nous devons veiller à ce que jamais
'abomination de la désolation n'entre dans
e lieu saint , et défendre l'Eglise contre les
mtrages des impies et les fureurs des hé-
é tiques?
Avec quelle joie les premiers chrétiens
luraient célébré cette solennité, dont, plus
ièdes et plus froids , la plupart d'entre
lous connaissent à peine le retour!
Mais hélas! le Panthéon était debout,
lebout aussi le temple de Jupiter et de
llars à Rome -, l'encens fumait aux pieds
les faux dieux que Rome avait rapportés
le ses conquêtes, et le Christ n'avait d'ado-
-ateurset de culte que la nuit, dans d'ob-
curs souterrains, au sein des catacombes-,
)u , si les fidèles confessaient leur Dieu en
alein jour, à la face du peuple , ce n'était
}ue dans le cirque, où rugissaient les tigres
3t leslions dont ils devenaient la proie , aux
jpplaudissemens de ce peuple cruel etstu-
aide qui se ruait à ce spectacle, et jetait
lux mourans ses moqueries et ses outrages.
Lorsque les empereurs de Rome furent
convertis au christianisme , ils chassèrent
tes idoles d'un grand nombre de temples,
3t, purifiés par des prières , des exorcismes
ît l'eau bénite , ces temples furent con-
sacrés au culte du vrai Dieu. Plus tard,
Ihéodose-le-Jeune ayant ordonné la des-
truction detouslestemplcopayens, il fallut
alors édifier des églises qui furent divisées
en plusieurs parties.
Elles avaient un ^^ro/j^/eé? ou grand ves-
tibule qui conduisait dans la cour anté-
rieure à l'église. Venait ensuite V atrium
ou l'entrée, seconde enceinte qui contenait
une fontaine appelée Cantliarus owPhiala',
des portiques appelés 7iai'lhe,r , étaient
destinés aux chrétiens pénitens, locushi-
(jentium. D'autres portiques qui se trou-
vaient au nord et au midi, étaient la place
réservée aux catéchumènes et aux auditeurs
locus audieiitium. En approchant du Jubé ,
se trouvait le troisième ordre des pénitens,
locus lusiraiorum. Devant le jubé , à
droite et à gauche , étaient des cloîtres ou
péristyles , séparés pour les hommes et les
femmes. Dans le fond se trouvait le sanc^
tuariuni et l'autel de la communion.
A la suite des peuples du nord, vinrent les
églises de l'architecture gothique , avec
leurs figurines , leurs dentelures , leurs
ogives, leurs colonnettes élancées, leurs
aiguilles délicates , leurs belles rosaces ,
leurs riches arabesques et leurs grandes ga-
leries.
Vinrent après les grands monumens du
siècle de la renaissance, avec leur archi-
tecture peinte et leurs eulourneraens ca-
pricieux -, et enfui les églises modernes ,
bâties sur le modèle des monumens de la
Grèce et de Rome.
Dans ces siècles , la construction des
églises a exercé une haute influence sur la
civilisation; par les réunions dont elles
étaient le but , elles ont contribué à l'adou-
cissement des mœurs; comme lieu d'ins-
truction religieuse , elles ont servi à éclai-
rer les hommes des rayons de la vraie
lumière , et long-temps , comme lieu d'asile ,
aux époques où la force brutale remplaçait
la loi , elles ont protégé le faible contre les
vengeances du fort.
Ce doit donc être pour les fidèles une
bien grande solennité que celle qui ramène
l'anniversaire de la dédicace des églises , de
ce lieu saint à qui les peuples doivent au-
jourd'hui leur civilisation et leur bonheur,
u
LA DOMINICALE.
et OÙ , SOUS peine de ruine et de mort , ne
doivent jamais entrer les mallieurs que
Daniel entrevoyait, à ces heures où l'ins-
piration de Dieu venait le visiter et lui ré-
véler l'avenir.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Dans un consistoire du 22 septembre , Sa
Sainteté a adressé aux cardinaux une allo-
cution dans laquelle elle a exposé les em-
piétemens sur les droits de l'Eglise que s'est
permis le gouvernement actuel de Lisbonne.
Toutes les démarches et toutes les résolu-
tions de ce gouvernement contre l'Eglise,
y sont énumérées, et le souverain pontife
montre comment de pareils procédés sont
non-seulement marqués au coin de l'injus-
tice, mais auraient pour résultat la ruine
totale de l'Eglise , et cela dans un paj-s qui
s'est toujours distingué comme son plus
ardent déienseur. Néanmoins, S. S. se borne
à une protestation paternelle , parce qu'elle
espère toujours que le nouveau gouverne-
ment, mieux conseillé, reviendra sur ses
résolutions. Aussi long-temps , par consé-
quent, que l'on n'aura pas la conviction du
contraire, on s'abstiendra sans doute d'em-
ployer les armes qui sont à la disposition
du saint père comme chef de l'Eglise.
— Le père Marie-Joseph de Gerams ,
religieux de la Trappe, vient d'arriver à
Marseille sur le brick anglais le Jiapide,
de retour de son voyage de Jérusalem,
du Mont-Sinai et de la Thébaïde , qui
a duré près de trois années. Ce religieux
est connu dans le monde pour l'ex-généraL
baron Ferdinand de Gerams , chambellan
de l'empereur d'Autriche.
— M. Martial Mouly , prêtre de la con-
grégation de Saint-Lazare , du diocèse de
Cahors , vient de s'embarquer à Nantes
pour la Chine , où il va porter les lumières
et les bienfaits de l'évangile.
M. l'abbé Lambert, vicaire-général
du diocèse de Poitiers, et célèbre prédica-
teur, vient de mourir. Il était né à Cher-
bourg en 1766.
]\X. Desjardins, docteur de Sorbonue
et grand-vicaire de Paris , est mort le 2 1
du mois dernier. Mgr. l'archevêque vient
de publier une lettre pastorale à cette
occasion. C'est un bien juste hommage ren-
du à l'homme excellent , doué des plus
riches dons de la nature et si remar-
quable par tant d'heureuses qualités
dont il possédait le rare assemblage. Pour
compléter son éloge , le prélat l'appelle Va-
mi Jîdcle en tout temps , dans la bonne et
la mauvaise fortune j qui avait si généreu-
sement partagé nos travaux et nos tribula-
tions. Cette lettre nous apprend que M. l'ab-
bé Desjardins, malgré de puissantes in-
stances, a refus(i plus d'une fois de hautes
fonctions et d'éminentes dignités. Les per-
sonnes qui ont connu ce vénérable prêtre,
s'associeront à tous les sentimens de Mgr.
l'archevêque de Paris. On n'a trouvé
chez lui à sa morî que la faible somme de
trois francs soixante centimes : c'était là
tout le trésor d'un homme qui avait eu
la direction de sommes considérables em-
ployées en bonnes œuvres.
— Un journal annonce la mort de
M. N.... de la commune de.... Ce person-
nage, frère de Pun de nos généraux les
plus distingués, avait, avant la révolution,
desservi la cure d'un village. Ayant quitté
l'état ecclésiastique , il fut successivement
préfet de plusieurs départemens , redevint
curé de son village après la restauration ,
et a laissé en mourant toute sa fortune
aux pauvres. Il a ordonné qu'on inscrivît
sur sa tombe: « Ci-gil N...., curé de la
commune de.... , ancien préfet, haronde
V Empire. )>
— L'ancienne cathédrale de Noyoa
vient d'éprouver le même malheur que
tant d'autres. Dans la nuit du 24 au 25
octobre , dt s misérables se sont introduits
dans cette éjjlise. Après avoir escaladé
les hautes grilles en fer du portail , brisé
une des portes, et franchi également les
grilles qui entourent le sanctuaire , ils
ont forcé le tabernacle , ont enlevé le
Saint-Ciboire qui était rempli d'hosties
consacrées, ont pris le custode et semé
les hosties, dans leur fuite, jusqu'à une
LA DOMfNICALE.
deâ portes latt?rales. Ils ont en même temps
dépouillé les troncs. 'On dit que la police
est à la recherche des coupables -, mais il est
à craindre que ses recherches ne soient sans
succès. Ce vol sacrilège a consterné les âmes
pieuses. Le clergé a arrêté de faire une cé-
rémonie en expiation de cet attentat, et
d'aller en procession le dimanche 27, avant
la messe, à l'endroit profané y faire amende
honorable. On estime le vol à 1,000 fr. Si
les voleurs avaient pu s'introduire dans la
sacristie , la perte eût été bien plus con-
sidérable.
— L'Europe offre en ce moment un sin-
gulier spectacle-, on la dirait séparée en
ieus parties distinctes-, l'une paisible et
s'acheminant , sous la main d'un pouvoir
respecté , vers une ère de progrès , de civi-
lisation et de bonheur-, l'autre, inquiète,
Lurbulente , et se débattant au milieu des
lois qu'elle a brisées sans trouver assez dé
oatience pour subir une telle situation , sans
ivoir assez de force pour en sortir. L'Ecri-
ture l'a dit ; Ceux qui labourent l'outrage
it shnenl la tempête les inoissonnent.
— A Londres , il y a eu une émeute pour
refus de l'impôt. Les promesses du minis-
;ère , et la conviction que les taxes ( asses-
ied taxes) seront abolies à la session pro-
chaine , ont contribué à rendre vains les
îfforts des agitateurs.
— La France n'est pas moins travaillée
)ar le malaise et les prétentions des basses
îlasses. Tandis que les ouvriers des difie-
■ens états se coalisaient pour obtenir une
liminution de travail et une augmentation
le salaire , les vignerons et les paysans du
lépàrtement du Bas-Rhin se sont soulevés
îontre les préposés des contributions in-
lirectes. Deux maisons ont été dévastées ,
;t la force publique a eu peine à calmer
;ette sédition , qui , pendant deux jours ,
i rendu la ville de Colmar le théâtre de
[raves désordres.
— K Paris, il y a eu, aujourd'hui
nème , une revue à l'occasion de l'arrivée
Lu roi des Belges. La garde nationale, con-
i6
voquée par ses chefs , n'a répondu qu'en
partie à l'appel qui lui était fait.
— Les journaux anglais avaient annoncé
que les affaires du Portugal étaient à peu
près terminées ; cependant on a appris de-
puis que don Miguel occupait toujours San-
tarem à quelques lieues de Lisbonne, et Pon
pense qu'il sera difficilement forcé dans
cette position, que les militaires français,
qui ont fait les guerres de Portugal, re-
gardent comme très-formidable.
— Quoi qu'en disent les feuilles officielles,
les troubles d'Espagne sont loin de s'ap-
paiser; le sang a couié dans les rues de
Madrid. On dit c{u'il y existait une cons-
piration dont le but était de proclamer
don Carlos. La régente ayant ordonné le
désarmement des volontaires royalistes , il
a fallu pour les y contraindre , faire le
siège de leurs casernes, et ce n'est qu'après
une vive résistance qu'on est parvenu ù
exécuter la mesure décrétée contre eux.
D'un autre côté , les carlistes continuent
à réunir leurs forces à Villafranca , et ou
s'attend à tout moment à ce qu'ils tentent
une nouvelle attaque sur Tolosa. Mérino
est toujours aux environs de Burgos à la
tête d'une troupe considérable. On assure
qu'il a pris deux jeunes religieux pour ses
aides-de-camp.
— On lit dans le Journal de Francfort :
L'Etat de PEspagne se dessine d'une ma-
nière assez sombre. Les Espagnols catholi-
ques et royalistes croient défendre, avec
don Carlos , leur religion et les vieilles lois
de leur pays. Il n'est donné à personne de
prédire le sort futur d'une contrée où se
balancent de si puissantes influences.
— D'après un arrêté du préfetdu départe-
ment de Maine et Loire, M. Bonneau,
prêtre, emprisonné pour délit politique,
a été extrait de la prison où il subissait sa
peine, et confondu avec des malfaiteurs.
Cet arrêté est ainsi conçu : « Considérant
que des motifs d'ordre public ne permet-
tent pas de maintenir dans les prisons d'Aûr
\6
pers M. Bonûeau , prêtre , condamne a
l'emprisonnement pour délit politique , ar-
rêtons... » Suit l'ordre de le conduire tm-
médiatement , sous bonne escorte , a la
maison centrale pour y achever sa peme.
« Ainsi, dit M. Bonneau, ce sont les
vœux et le dévouement que j'épanchais
dans le sein de M. le marquis de Barban-
çois qui portaient atteinte à V ordre puhhc,
ou bien les causeries faites entre les quatre
murs de la prison. Je ne puis du moins
assigner d'autres causes à ce brutal traite-
ment. Je vais en avoir bien d'autres a souf-
frir à Fontevrault-, car il paraît que le
quartier pour les détenus politiques n'est
point encore logeable , et ne le sera pas de
. sitôt. Aussi je dois m'attendre à endosser
Vuniforme des malfaiteurs dès mon ar-
rivée. C'est ce que vient de me dire M. le
procureur du roi Rabouan , avec lequel je
me suis entretenu un moment. Du reste,
il n'y aura rien de nouveau pour moi dans
ce lieu de souffrances
«Je suis arrivé à laprispn deSaumurhier
au soir. C'était à peine si je pouvais me te-
nir-, je n'avais pas déjeuné. Dans toute ma
journée, je n'avais pris qu'un petit verre
de liqueur aux Rosiers. Dans ce dernier
bourg, j'ai été attaché avec une grosse
corde dans la voiture , et l'on a mis un gen-
darme à côté de moi , avec sa carabine char-
gée... Que ceux qui n'ont pas les consola-
tions de la religion sont à plaindre 1... etc. »
— Voici un trait rapporté par la Gazette
de France , et qui honore à la fois la Reli-
gion et l'humanité.
Un ecclésiastique s'est présenté dernière-
ment chez M. T négociant; après quel-
ques questions pour avoir la certitude
qu'il s'adressait bien à M. T , il lui a
remis 2,000 fr. dont il était dépositaire :
C'est , dit-il , de la part d'une personne (^ui
depuis deux ans vit de privations pour
compléter cette somme. Ses remords ne
seront appaisés , sa conscience ne sera
tranquille que lors(iue vous aurez accepté
celte restitution.
Parmi ses nombreuses relations, M. T....
LA DOMINICALE.
ne pouvant deviner ce débiteur mystérieux,
se sert de la voie du journal pour lui
adresser ainsi qu'au vénérable prêtre tou8
sesremercimens.
— Le trait suivant , que nous emprutl-
tons à la Gazette des Tribunaux , a vive-
ment excité l'attention publique. Nous ne
le citons que pour montrer combien graves
peuvent être les conséquences d'une pre-
mière faute.
Il y a peu de jours, un jeune homme
d'une figure distinguée et vêtu avec élé-
gance , a comparu devant la cour d'assises.
Interrogé par le président, il se déclare
clerc d'avoué. Aussi c'est avec un profond
étonnement qu'on apprend que ce jeune
homme est prévenu de vagabondage. Sin-
gulière destinée 1 C'était un jeune homme
de bonne famille, d'une conduite honorable,
avantageusement placé dans une étude de
Paris, et voilà qu'une liaison formée au
Vauxhall, après un dîner de bazoche, vient
changer son avenir tout entier. La pension
paternelle et les modestes appointemens de
second clerc ne lui suffisent plus; il joue, et
ilperd-, il vole,il joue, perd encore j mais
la justice l'a saisi, et une condamnation
correctionnelle le jette six mois en prison.
Il n'en sort que pour aller à l'hôpital. Libre
enfin et convalescent, Use trouve sans asile.
— M. de Lamartine a enfin revu son
lieu natal , après un long , pénible et bien
douloureux pèlerinage. Il vient d'arriver
à Mucon , d'où il est parti pour conduire
madame de Lamartine à sa terre de Saint-
Point. De-là il doit se rendre à Marseille ,
afin de recevoir le cercueil de sa fille , qu'un
navire du Levant a transporté en France.
Ainsi , notre illustre poète n'est point au
terme de ses douleurs. Il va remplir un
triste et pieux devoir, et réunir aux objets
chéris qu'il a perdus les restes d'une iille
qui était sa seule espérance.
j Le ge'rant,
1 V. BOUCHET.]
IMptUMERIE DE 1-tI.lX LOCQV.N, r.UE mnUE-UAMK-DES VICTOIRES , l6.
JA BOMINTCALE.
^^
DE LA PAROISSE,
COMME UNITÉ TERRITORIALE.
C'est une chose beaucoup plus impor-
tante qu'on ne le croit communément
pour la bonne harmonieet la civilisation des
peuples, que l'unité territoriale qui sert de
point de départ à l'organisation d'un gour-
Ternement. Rien n'est facile comme de divi-
ser la surface d'un pays, quand on ne s'oc-
cupe que de la régularité des figures géomé-
triques-, rien n'est difficile comme de grouper
les populations, sans blesser ou détruire leurs
sympathies. Il n'est pas un seul de nos lec-
teurs qui ignore que la distribution actuelle
de la surface territoriale en France date
seulement de la révolution. L'Assemblée
constituante se mit en très-grand souci ,
comme nous disions, des figures géométri-
ques-, mais pour les hommes qui devaient
remplir ces cases départementales, la Cons-
tituante s'en est très-peu occupée.
On se demande en effet si c'est une rai-
son, parce qu'une rivière passe à droite ou
à gauche, pour qu'une grande réunion
d'hommes ait lieu de ce côté-ci ou de ce
côté-là, et quel rapport il y a entre une
montagne et un préfet? Nous comprenons
que l'administration d'un grand royaume
ait ses nécessités, etqa'ilfaille tenir compte
des moyens matériels de communication
et des modes divers d'hiérarchie ; mais les
hommes eux-mêmes, leurs habitudes, leurs
alliances, leurs mœurs, leurs races, n'en
faut-il pas aussi tenir compte? Quel est le
premier né, du département ou de l'homme,
et lequel des deux est fait pour la commo-
dité de l'autre ? Sous prétexte de régulari-
ser un service ou une comptabilité, on a
fait se coudoyer des populations qui n'a-
vaient jamais vécu entre elles , et on en a
séparé d'autres entre lesquelles il y avait
depuis des siècles harmonie et intimité. L'a-
vantage que la France a retiré de cette
grave mesure se réduit à une plus grande
symétrie cadastrale, et à une simplicité un
peu plus complète dans les ressorts admi-
nistratifs: la France est donc plus belle à
l'œil, plus nettement dessinée sur la carte ;
mais nous aimons mieux les divisions
d'hommes que les divisions de papier.
Qu'est-ce donc qu'un département re-
présente? Est-ce à dire que là où le départe-
ment finit,Ies productions du sol varient, que
la langue n'est plus la même, que les mœurs
s'altèrent, que les hommes appartiennent à
d'autres convictions ou à d'autres origines?
Pas du tout : le département finit à une
borne, à un poteau-, rien n'empêche que le
poteau ne soit avancé ou reculé, que le dé-
partement diminue ou s'agrandisse -, il vien-
drait même à être supprimé tout- à-fait,
que la population ne s'en apercevrait pas.
Si le département est une division con-
ventionnelle, factice, qui ne répond à au-
cune réalité dans les races, les mœurs, les
croyances, ou dans les productions du sol,
les arrondissemens sont des circonscrip-
tions encore bien plus arbitraires, bien plus
capricieuses, bien plus éloignées de toute
espèce de faits sociaux. Il n'y a qu'un ar-
gument à tirer d'eux, et encore leur est-il
contraire : ils contiennent un tribunal ci-
vil, et ce tribunal crée un point de contact
entre les hommes du même ressort. Ouij
mais quelle est l'espèce de rapport qui
amène les hommes devant la justice? des
rapports de cupidité, de fraude, de vol,
d'oppression , c'est-à-dire des idées d'envie,
de haine, d'antipathie profonde : ces cho-
ses-là n'unissent pas les hommes , elles les
séparent -, les tribunaux ne créent pas des
liens , ils les brisent.
Le canton a tous les inconvéniens du dé-
partement et de l'arrondissement : il ne
touche à aucune réalité humaine ou géo-
graphique; et nous arrivons ainsi à la com-
mune, ce noyau de l'état actuel, cette unité
primordiale de l'administration et du gou-
vernement de la France présente.
La commune n'est pas , comme on le
pense et comme on le dit souvent, un élé-
ment d'association naturel, et qui repré-
sente tous les intérêts de la société. D'abord,
il n'y a peut-être pas de commune en
France qui soit antérieure au douzième
siècle j et ce n'est pas ainsi un élément de
9
tA DOMlNfCALK.
^8
civilisation bien indispensable, puisque les
populations s'en étaient passées jusqu'alors.
Ensuite, commune ne voulait pas dire fusion
d'idées, de mœurs, d'éducation , mais seu-
lement communauté d'administration. Les
bourgeois, qui en avaient obtenu l'autori-
sation du roi ou de leurs seigneurs, se gou-
vernaient par eux-mêmes •, mais voilà tout,
et, parce qu'ils étaient constitués en com-
munes, ils n'établissaient pas entre eux des
liens plus forts, ils ne créaient pas des
chances de civilisation plus rapide. On peut
même dire le contraire avec une certaine
exactitude-, caries bourgeois, une fois for-
més en corps, en refusaient l'entrée à tout
le monde-, et il est resté de cette morgue
municipale d'irrécusables témoins, les fau-
bourgs des cités. Les communes urbaines,
bien barricadées dans leurs murailles, for-
çaient de s'établir hors de l'enceinte, à la
merci des bandits et des ennemis, les étran-
gers qui venaient implorer leurs privilèges-,
et ces maisons ainsi amoncelées hors des
villes, prenaient le nom, aujourd'hui insi-
gnifiant dcyàw^-Aotir^^, pour signifier que
leurs habitans n'étaient pas dés bourgeois
véritables. Ce n'est pas ainsi que le chris-
tianisme traitait les malheureux : tout
homme qui était entré dans une église,
fut-il criminel, était sous la sauvegarde des
fidèles.
C'est que la paroisse est en effet la seule
unité de territoire qui tienne compte de
tous les intérêts. La paroisse a pour centre
l'église, et autour de cette église se grou-
pent des populations qui ont été baptisées
à la même piscine , et qui iront s'ensevelir
dans le même cimetière. A chaque instant
de l'année, les paroissiens sont en relation
avec l'église et avec le prêtre qui la rem-
plit de sa parole. Le communal, au con-
traire, n'a jamais que trois relations avec
\di7naison connnune : quand il naît, quand
il se marie, quand il meurt; alors seule-
ment il porte son nom au registre munici-
pal, et il se crée un rapport avec un scribe
à gages-, et sur ces trois visites, il n'y en a
qu'une dont il ait la conscience, car s'il ne
se mariait pas, le membre de la commune
pourrait, à la rigueur, ne jamais voiï Son
maire, sauf l'époque de la conscription pour
les hommes. i
Mais dans la paroisse, ce sont des rapports
de toute nature et de tout âge. Enfaus, le
prêtre vous reçoit, vous inscrit au nombre
des siens, et se réjouit de la joie de vos mè-
res-, puis il instruit votre jeunesse il vous
enseigne les dangers de la vie et les vertus
des saints. Adolescens, il vous réunit en
foule, vous ouvre la dernière barrière qui
vous séparait des fidèles , et vous initie au
plus sublime des mystères. Hommes faits,
il purifie et consacre les ardeurs de vos»
âmes, et il place la bénédiction de Dieu sur
la tête chérie qui a déjà celle de votre
amour. Vieillards, il vous console -, mou-
rans, il vous ouvre le Ciel -, expirés, il ho-
nore votre dépouille-, et, ni durant la vie,
ni après la mort, ne cesse jamais d'exister
le lien qui attache un chrétien à sa pa-
roisse.
Si on examine la puissance de la paroisse
comme élément de civilisation , elle est im-
mense. Chaque semaine, une fois au moins,
tous les habitans se réunissent-, les amitiés
se lient, s'entretiennent ou se fortifient;
dans la commune , les femmes, les enfans ,
ne comptent presque pas-, ici , les familles
entières prennent chaque dimanche le che-
min de la même église , se réunissent men-
talement dans les mêmes prières, reçoivent
la même éducation religieuse -, enfin , dans
la paroisse , les hommes ce touchent toute
leur vie , aux fonts du baptême, au sacri-
fice de la messe et dans le cimetière.
La paroisse est la division territoriale la
plus ancienne du monde chrétien. Il y a des
paroisses actuelles en France , qui existaient
plusieurs siècles avant la formation des
royaumes de l'occident. Ce mot vient du
latin j^aroc/tm , et celui-ci de deux mots
grecs , qui veulent dire autour de la mat-
son, ou de r église. Les écrivains qui se son!
occupés de l'histoire du christianisme, onl
eu le tort de vouloir préciser l'origine des
paroisses, et d'en indiquer chronologique-
ment la formation. Les paroisses se soni
établies avec le christianisme lui - même ;
LA DOMINICALE.
et leur nombre s^est accru successivement ,
à proportion que se propageait la foi. Les
conciles du sixième siècle, tenus en France
ou en Espagne, mentionnent fréquemment
les paroisses-, ce qui donne à croire qu'elles
étaient organisées à cette époque dans ces
deux pays: ce ne fut qu'un peu plus tard ,
vers 680, qu'on les voit se former dans les
villages et les campagnes de l'Angleterre.
Il est évident que la doctrine des apôtres
s'étant d'abord répandue dansles villes, c'est
dans les villes aussi que s'établirent les pre-
mières paroisses. Mais il y a une singula-
rité historique sur laquelle il faut bien se
garder de prendre le change. Ces paroisses
urbaines n'étaient pas de simples cures ^
mais des êvéches. Les évêques ont précédé
les curés. Il ne faudrait pas non plus don-
ner au mot évêque , considéré dans les re-
cueils et les lois ecclésiastiques du sixième
ou du septième siècle, la signification qu'il
a eu dans les époques modernes , et qu'il a
même encore aujourd'hui : il désignait
alors le chef des premières associations
chrétiennes -, dans les textes latins , ce chef
se nomme indifféremment episcopus et
prœsul.
Si nous nous occupons seulement de la
France , nous voyons la foi sortir de l'en-
ceinte des villes vers la iin du septième siè-
cle et au commencement du huitième.
Alors les évêques urbains envoient dans
les campagnes, pour satisfaire aux besoins
du culte , des^borévêquesjou évêques am-
bulans , comme les nomment les textes ,
episcopi vagi. Ces prélats se rendaient aux
vœux des populations rurales , célébraient
les saints offices dans les rares églises qui
existaient alors, baptisaient les enfans;
mais ils ne faisaient pas leur séjour au mi-
lieu de leurs néophytes. Les églises n'étaient
pas encore régulièrement bâties, et elles
n'avaient pas de revenus certains , néces-
saires pour l'entretien des pasteurs : d'ail-
leurs les fidèles étaient peu nombreux. Il
paraît néanmoins qu'ils s'accrurent rapi-
dement; car, vers la fin du huitième siècle,
sous le règne de Charlemagne, les lois reli-
giei^es prennent tout-à-coup une immense
^9
extension. Les e'glises se multiplient, et un
capitulaire de l'empereur Lothaire , de
l'année 824 , défend d'en bâtir aucune
sans la doter de douze arpens de terre et
de deux serfs. Cette dotation était à la
charge des fidèles qui allaient assister aux
offices dans cette église; et le capitulaire
ordonne de la démolir , dans le cas où les
habitans refuseraient la terre et les serfs.
On trouve encore dans la compilation
faite par Anségise des lois de Charlemagne ,
relatives au clergé , des dispositions qui in-
diquent que les fidèles fournissaient à tous
les besoins du culte : le chapitre 1/(6 dis-
pose que les femmes doivent donner le
linge nécessaire.
C'est vers cette époque que les chorévê-
ques , ne pouvant plus suffire aux néces-
sités du culte dans les campagnes, et les
églises ayant des revenus fixes et suffisans,
on attacha définitivement un prêtre à cha-
que église: c'est l'origine des curés.
Il suffisait de dix maisons pour donner
lieu à ériger une église et à instituer une
paroisse : c'est un concile d'Orléans , tenu
au sixième siècle, qui l'a ainsi décidé. Au-
jourd'hui cela peut paraître surprenant
parceque dix maisons ne représentent à
peu près , terme moyen , dans les
campagnes , qu'une cinquantaine de per-
sonnes; mais au sixième siècle, la pro-
priété n'était pas divisée comme aujour-
d'hui ; c'étaient dix maisons de grands sei-
gneurs, de puissans propriétaires; et elles
renfermaient, en personnes libres ou en es-
claves , près de huit cents ou même mille
individus.
Trois choses constituaient juridique-
ment la paroisse : c'étaient , les ibnts bap-
tismaux , le cimetière et la desserte de l'é-
glise. Aux termes du chapitre 147 des com-
pilations d' Anségise, les curés ne pouvaient
pas recevoir dans leur église des paroissiens
étrangers. Avant de commencer les instruc-
tions ou le service divin , ils interpellaient à
haute voix les fidèles, pour leur demander
s'ils y étaient tous, et après vérification, on
faisait sortir les étrangers , s'il s'en trouvait
dans l'assemblée. La paroisse eut ainsi de
20
LA DOMntCALE.
bonne heure une délimitation précise. Si
plus tard, on bâtissait des maisons sur la li-
mite territoriale, ces maisons apparte-
naient à la paroisse vers laquelle était tour-
née la porte principale.
Dès que les cures eurent ainsi été fondées ,
par suite delà propagation rapide du chris-
tianisme, la nécessité d une hiérarchie con-
duisit à réunir plusieurs paroisses , en une
circonscription qu'on nomma chapilre ru-
ral, et à la tête duquel se trouvait un archi-
prètre. Un certain nombre de ces chapitres
forma un district , gouverné par un archi-
diacre , et la réunion des districts constitua
les diocèses conduits par les évoques. C'était
là l'organisation de l'église enFrance,versle
commencement du neuvième siècle. L'é-
tendue déjà considérable de cet article,
nous empêche de montrer en détail , com-
irient les diocèses réunis tentèrent de se gé-
néraliser encore df;vantage, et de se cons-
tituer même en églises nationales et sépa-
rées. Cette tentative fut à vrai dire univer-
selle : elle réussit en Syrie, en Palestine, en
Ʉypte, dans l'empire d'Orient , et l'on vit
fonder les patriarchats d'Antioche , de Jé-
rusalem , d'xVlexandrie et de Byzance. Mais
les guerres perpétuelles de l'Occident aidè-
rent à l'unité catholique , et il n'est resté de
la tendance primitive des diocèses, que les
souvenirs de l'église de Tolède, en Espa-
gne , de celle de Cantorbéry , en Angle-
terre, et des églises d'Arles, de Vienne , de
Bourges, de Sens, de Narbonne, dans la
Gaule.
•^ Pendant les mille années qui se sont
écoulées depuis Charlemague, la constitu-
tion hiérarchique du clergé, en France,
n'a donc presque pas changé-, seulement
les districts ont disparu,et les archevêques
ont été introduits. D'ailleurs, la paroisse
n'apas cessé d'être, jusqu'en 1790, l'unité
territoriale. C'est alors que l'Assemblée
constituante, obéissant à une idée fixe de
réforme radicale et universelle , brisa cette
antique division du sol , qui tenait à la
chair et aux os des habitans eux-mêmes,
et la remplaça par celle dont nous avons
déjà examiné la valeur.
Depuis que la commune a remplacé la
paroisse , il n'y a pas de sorte de rivalité
que des hommes ignorans dans leur haine
pour le catholicisme, n'aient essayé de fo-
menter entr'elles. Il n'en est pas moins
vrai , même aujourd'hui , que si la com-
mune est plus facile aux combinaisons ad-
ministratives, la paroisse tient plus inti-
mement aux mœurs et aux idées, c'est-à-
dire, à la civilisation. Dire commune , c'est
dire une étendue de territoire-, dire pa-
roisse, c'est dire la population qui se presse
autour d'un pasteur-, l'un est plus matériel,
l'autre est plus moral. On a donc tort d'af-
fecter une sorte de rigueur vis-à-vis de la
paroisse^ la commune trouverait plus de
prolit à s'en servir qu'à la rudoyer; et la
croix porte secours à qui lui en demande.
Il est évident que pour des peuples chré-
tiens; c'est toujours sur une église que la
pensée commune se dirige; et c'est un ci-
metière qui doit servir de centre aaturel à
toute grande population.
BOSSUE!
ORAISON FUNKBRE/
Dans la vie de Bossuet, l'oraison fu-
nèbre est une sorte d'accident involontaire-,
dans l'histoire de l'éloquence chrétienne
et de la langue française , Poraison fu-
nèbre est un progrès immense , après
lequel ni l'éloquence , ni la langue fran-
çaise ne pouvaient aller plus loin. La
position d'un homme comme Bossuet sous
un roi ombrageux comme Louis XIV ,
était une position difficile. Le roi très-
chrétien , se souvint toute sa vie de la
dépendance dans laquelle s'était passée son
enfance. Le souvenir du cardinal Mazarin,
le souvenir du cardinal de Kiclielieu ,
hommes d'état tout puissants, assis qu'ils
étaient au premier degré du trône , épou-
vantait Louis XIV. Vous sentez bien que
le grand roi , avec le merveilleux ins-
tinct qu'il avait pour deviner les hommes,
eut bientôt compris ce qu'il y avait de
puissance dans la tête de Bossuet , de force
et de netteté dans cet esprit prodigieux.
LA DOMINICALE,
Bossuet fit donc peur à Louis XIV, qui
voulait bien laisser l'éf^lise gallicane sou-
veraine maitresse dans l'église, mais à
condition qu'elle ne mettrait pas le pied
dans les affaires de l'Etat. Vous allez voir
comment Bossuet, malgré le roi , malgré
lui-même , devint un homme d'état sans
descendre de la chaire évangélique.
En ce temps-là d'étranges événemens se
passaient dans le monde. Non loin de la
France du dix-septième siècle , ce royaume
si réglé , si correct , si plein de foi et de
soumission à l'autorité , un autre royaume
plus avancé de cent ans, se soulevait dans
la révolte. Le vieux levain des discussions
religieuses fermentait dans ce malheureux
pays. La réforme après avoir brisé tous
les liens qui unissaient les sujets à leurs
rois, était devenueun pouvoir armé qui avait
ses soldats, son épée, son armure, son
point de ralliement , son mot d'ordre , son
chef, son héros, son idole, son Dieu,
Cromwell enfin. Ce fut en Angleterre une
révolution-modèle trèsbien imitée plus tard
par îa révolution française. On se battait ,
on s'égorgeait-, on prenait, on reprenait,
on vendait , on achetait , on condamnait ,
on décapitait le roi. Un homme masqué fit
tomber cette tête royale, la première tête
royale livrée au bourreau par lepeuple. Ce
fut un grand bruit en France. L'écho de
cette révolution épouvanta singulièrement
le dix-septième siècle français 5 mais c'était
un écho confus. Quelques esprits élevés
furent les seuls confidens de ces catas-
trophes inouïes. Parmi ceux-ci , Bossuet
et Pascal, ces génies chrétiens, furent,
vous n'en doutez pas, les premiers à savoir,
à comprendre , à s'expliquer à eux-mêmes
etpour eux-mêmes ceLLe solennelle histoire.
Quant à en parler au roi Louis XIV, per-
sonne n'osait. Comment dire au grand
roi qu'une révolution arrachait 1rs rois
légitimes à leurs trônes , les livrait au
peuple sans défense, puis du peuple au
bourreau? Il aurait fallu être iiien Ooé pour
tenir un pareil discours au ro( Louis XÏV,
pour lui parler de Charles Stuart ou de
Cromwell, par|exemplel Deux terribles
2i
dans le
réalités auxquelles Louis XIV ,
fond de l'âme , avait souci de penser.
En ce temps-là , il n'y avait que Bossuet
qui pût dérouler le tableau de ces révo-
lutions incroyables. Bossuet rentrait par
cela même, malgré lui et malgré le roi ,
dans la politique qui lui était défendue.
Quel spectacle que celui-là, grand Dieu !
La chapelle est tendue de noir*, le roi Louis
XIV et toute sa cour, et ses gardes , et les
princes du sang , .et les femmes du dix-sep-
tième siècle , et les poètes, sont tous réunis
autour d'un cercueil. Au milieu de la cha-
pelle, la chaire est vide encore. Tout à
coup , les chants funèbres ont cessé et un
homme a paru à la tribune évangélique.
Donnez-lui le temps de se recueillir, à eet
homme; bientôt il parlera plus haut
que duhaut.de la chaire-, il parlera du
haut des cieux. Et en effet, prêtez l'oreille,
grands de la terre : Erudimini, qui jiidi
catis tcrravi ; instruisez-vous vous qui
ju(jez le monde. Savez-vous ce qui s'est
passé dans ce monde, pour que le visage de
Papôtre soit empreint de cette tristesse so-
lennelle? Je vais vous le dire. Une reine,
femme, fille et mère de rois tout puissans ,
est morte hors de son royaume et sans cou-
ronne -, cette couronne a été enlevée à cette
femme si faible par les révolutions les
plus furieuses. Aujourd'hui ce noble cœur ne
bat plus; mais la religion catholique qui a
des palmes pour toutes les vertus difficiles,
ne veut pas que cette vertu royale dispa-
raisse de la terre sans avoir o')tcnu la con-
sécration de l'éloquence chrétienne. C'est
donc pour célébrer la vie de la reine delà
Grande-Bretagne que Bossuet monte dans
la (chaire de vérité.
Ecoutez I Quel commencement à la fois
tristeetsolennel! L'orateur, avant de parler
de ces (jranJes et icrrlbles leçons, commence
parsemellro sous laprotection de celui qui
ja.il la loi aux rois, à qui sculojppartieîit la
gloire, la majesle , l iitdéper.dancd. Après
quoi l'orateur aborde irauchemcut son
sujet: la royauté violée, les rébellioivs ?,o\j->
YEKXi!\us;iinerei/ieJ'u(jiiivequiHefrouvepas
d"" asile dans trois royaumes ; neuf voyage?
£â
LA DOMINICALE.
entrepris sur mer par une princesse, malgré
les tempêtes \ l'océan étonné de se voir tra-
versé tant de fois dans des appareils si
divers, et pour des causes si différentes-,
un trône indigtiement renversé , miracu-
leusement rétabli. Bossuet avoue dès
l'abord toutes ces catastrophes. On voit que
ce récit pèse à sou âme, et l'on comprend
qu'il a été heureux de se réfugier dans la
toute -puissance divine avant de con-
venir , en présence du roi de France ,
de cette indigne violation de la ma-
jesté royale. Vous retrouvez là , comme
partout, l'admirable unité de Bossuet, la
foi chrétienne , ce grand principe auquel il
à rattaché le monde à cette chaîne dont le
premier chaînon est au ciel , et à laquelle
sont suspendus tous les empires. Il n'y a
rien de plus beau dans la langue française
que cet exorde de Bossuet.
Le reste du discours vaut cet exorde.
C'est en vain que l'orateur assure que les
paroles lui manquent, et qu'il veut laisser
parler le cœur de cette grande reine. La
parole arrive à Bossuet infatigable ,
animée, austère, pénétrante. Et le voilà tout
à coup faisant l'histoire de Henrietle-
Mârie de France , fille de Ilenri-le-Grand
et reine d'Angleterre. Quelle hisloiie!
Après que l'orateur a rendu à cette
grande reine l'élogeque'méritaientses vertus
et son courage," après qu'il s'est arrêté tant
qu'il a pu sur l'hérésie d'Angleterre, cet
esprit de séduction qui trompe les âmes
hautaines , il arrive enfin à ce qu'il appelle
Vliistoire des malheurs d'Henriette. Alors
encore une fois il s'arrête ; il ne trouve
plus de paroles. C'est qu'en effet en parlant
desmalheurs d'Henriette, il fautparleraussi
des excl'S sacrilèges dont Charles I*"" fut la
victime. Et ici l'orateur chrétien devient
tout-à-faitun homme politique. Arrivé à ce
crime exécrable de l'histoire d'Angleterre ,
— le régicide I — ^Bossuet voit toute celte
histoire d'une place trop élevée pour im-
puter ce crime à la fierté indomj)table de
Janafion. Au contraire , au lieu d'accuser
j:iation anglaise , qui selon, ses plus
/pdôïes l^istoriens , tire son origine des
Gaules , Bossuet la plaint et la prend en
pitié. Il met sur le compte de l'hérésie
tous les égaremens des peuples. Il explique
à la manière du génie , comment le peuple
anglais ayant une fois relâché le lien de
l'obéissance envers l'Église , eut bientôt
rompu le lien de l'obéissance envers le roi.
Dans ces temps malheureux , il n'y avait
plus de frein pour personne: chacun s'était
Jhit à soi-mhne un tribunal où il se ren-
dait l' arbitre de ses croyatices: ces terres trop
remuées et devenues incapables de consis-
tance, sont tombées de toutes parts , et
n'ont fait voir que d'effroyables précipices.
Puis tout d'un coup , après avoir donné la
seule raison de toutes les fatales dissenssions
de l'Angleterre , l'orateur , pressé par son
sujet, est forcé d'expliquer comment il
s'est fait que toutes ces opinions opposées
se sont réunies tout d'un coup pour tuer
le roi.
Vous savez de quelle manière Bossuet s'est
tiré de cette iipimense difficulté : comment
il est parvenu à désigner Cromwell devant
Louis XIV, sans nommer Cromwell ! Com-
ment il osa parler du Protecteur , ce tueur
de roi , et en parler en termes grands et
nobles , comme il convenait de parler de cet
épouvantai! des rois. Le premier mot
de Bossuet , cette espèce de second exorde :
un homme s'est rencontré... est un mot su-
blime qui manque au traité de Longin. On
parle aujourd'hui de vérité historique j on
proclame bien haut les hardiesses du style ;
nos grands auteurs sont bien fiers de cette
espèce de familiarité bourgeoise, qu'ils ont
portée dans les écrits les plus opposés. Il y
en a d'autres, peintres ou poètes, ou même
(le très -savans historiens , qui pensent
avoir deviné Cromwell, et qui vous disent :
avez vous vu mon Cromwell l Les stupides
ou les ingrats qu'ils sont ! ils ne voient pas
que leur Cromwell , s'il est seulement sup-
portable, n'est supporté que parce qu'il
êstunpâlereflet, un faible écho du Cromwell
de Bossuet !
Une fois venu à bout de Cromwell, Bos-
suet avait rempli le plus difficile de cette
tâche immense. De Cromwell il revient à
LA DOMINICALE.
25
la reine , il raconte tous ses voyages ; tous
ses efforts, tout son amour pour son époux,
toutes ses larmes sur sa mort. Ici la sim-
plicité de l'expression s'élève jusqu'au su-
blime. — Les mntelols furent alarmés jus-
qu'à perdre l'esprit. — £lle rassurait tout
h monde par sa fermeté. — • Elle rampasse
quelquesvaisseaux quelle charge d'officiers
et de munitions , et repasse enfin en Angle-
terre. — Elle se trouva grosse, et accoucha
d'îine princesse. Or, tout ceci se disai t en pré-
sence de Louis XIV, ce roi si jaloux des pré-
rogatives royales! mais en même temps
c'était un homme qui comprenait toutes
choses, l'éloquence et la poésie plus que
tout le reste -, c'est là un des premiers pri-
vilèges d'un grand roi.
L'oraison funèbre de la reine d'Angle-
terre produisit une vive impression'^dans le
monde politique, aussi bien que dans le
monde chrétien. Jamais l'histoire n'avait
été racontée de plus haut*, jamais les évé-
nemens et les hommes n'avaient été jugés et
compris avec cette raison lumineuse et cette
croyance inflexible. Ce jour-là, Bossuet se
montra tout-à-fait Bossuet.
Mais que devint la ville, mais que devint
la cour, quandj dix mois après, seulement
dix mois, on vit revenir dans la chapelle
funèbre le même tenture de deuil, le
même monarque, la même cour, le même
orateur. Ce jour-là, rien n'était changé,
si ce n'est que dans le cercueil exposé là,
la fille remplaçait la nière. Alors Bossuet
apparaît encore. Que dira- t-il donc cette
fois, à propos de ce nouveau cadavre royal?
Vous croyez vous autres que son génie est
épuisé, à présent qu'il n'a plus à parler de
CharlesP"", deCromwell, du parlement, des
républicains, de Charles II; vous croyez
que l'orateur va rester muetcette fois , abîmé
dans la douleur , et que dix mois d'interval-
le ne lui auront pas suffi à retrouver encore
la même éloquence ?Vous_ne connaissez pas
Bossuet. C'est à la fois l'âme la plus aus-
tère , et le cœur le plus mélancolique ;
homme aussi habitué aux douleurs de la
terre qu'aux cousolations du ciel; orateur
et prophète à la fois, c'est-à-dire domi-
nant également le passé et l'avenir. Ce sera
donc cette fois avec sa douleur, que Bos-
suet remplira cette tâche nouvelle. Celte
fois , l'élégie chrétienne remplacera l'iilsto-
rien chrétien. 0 Bossuet! quand il se vit
en présence de cette fleur des champs qui
fleurissait avec tant de grâce ; quand il
la vit fanée pour jamais, une grande dou-
leur s'empara de ce génie sublime, pensant
que tout ce siècle mourrait peut-être au-
tour de lui , et qu'il serait obligé d'assister
à ces immenses funérailles !
Ce discours est un chef-d'œuvre de tris-
tesse et [àe la mélancolie chrétienne. La
cour qui avait encore dans la tête et dans
le cœur le retentissement de l'oraison fu-
nèbre de la reine d'Angleterre, la cour,
émue , transportée , charmée , pleurante,
à genoux devant tant de génie , oublia un
instant Louis XIV son maître, que l'on
n'oubliait guères même au pied des autels.
DE LA QUÊTE DANS LES EGLISES,
ou
DE l'aumône collective.
Dans ce siècle d'égoïsme et de confu-
sion, où les hommes se détournent trop
souvent à dessein des voies lumineuses du
salut, pour s'occuper uniquement des biens
périssables, comme s'il y avait une rançon
pour la mort, comme si le ciel réservait
des places privilégiées à ceux qui empor-
tent un riche linceuil , une quête ne ré-
veille fréquemment que des idées étroites de
fiscalité. Pour les esprits mondains, tout
ce qu'il y a de morale pure et touchante
dans cet appel à la bienfaisance et à la
charité, s'eftace pour ainsi dire [^devant
l'acte matériel que la légèreté ou l'irréligion
dénature. Mais pour ces âmes pieuses que
la contagion n'a pu atteindre, et qui se
sentent inébranlables et heureuses dans
leur foi , une quête dans le temple est un
acte édifiant et moral, autant par Tintcn-
tion qui le détermine que par le résultat qui
le couronne. Toutes ces offrandes qui
viennent se fondre en une seule , cette réu-
nion de fidèles dont les pensées s'épurent
'^ ^ LA DOMINICALE.
ensemble en s'associantau saint sacrifice, et
qui consacrent un devoir par une bonne
œuvre , jipportcnt au chrétien une joie
pure comme le bienfait , et douce comme
la reconnaissance. Mais c'est surtout lors-
que la parole d'un prêtre descend de la
chaire de vérité pour confondre et démas-
quer l'erreur , c'est lorsqu'elle plonge dans
les replis les plus secrets du cœur humain ,
pour y surprendre les faiblesses, et y fé-
conder le germe des vertus évangéliques,
que l'oflrande est à la fois et plus intime et
plus méritoire,
Bien des gens qui mesurent les questions les
plus;graves, à la portée de leur faible con-
ception, s'étonnent de voir les fidèles con-
tribuer aux frais qu'entraînent les besoins
du^temple. A les entendre, l'église qui alavé
les souillures de leur naissance , qui leur
ouvre le trésor des sacremens , toujours
prête à sanctifier , à pardonner et à bé-
nir j l'église n'est que la maison |des
ministres du seigneur auxquels viennent
profiter les dons d'une charité crédule.
D'autres croyant, ou peut-être feignant de
croire, que les embellissemens de l'autel
appartiennent à ceux qui le desservent,
partent de cette fausse opinion pour s'abs-
tenir de participer aux frais du culte , et
pour attiédir le zèle des fidèles. D'autres
enfin , s'attribuant tout-à-coup des sen-
limens d'abstinence et d'humilité, recher-
chent de la vanité jusque dans la richesse
des ornemens et dans les pompes des céré-
monies de l'église : comme si , dans l'im-
puissance d'honorer dignement celui qui a
semé les étoiles dans l'espace , et dont la
main ne s'ouvre jamais pour reprendre, la
piété ne devait pas du moins essayer de
donner aux saints lieux une apparence de
grandeur et de majesté. Sans doute c'est
en raisonnant ainsi que des hommes dont
les caprices épuisent les ressources des arts
et du luxe , se montrent subitement éco-
nomes et avares lorsqu'il s'agit du service
des autels.
Les payens, plus conséquens que ces
hommes , entouraient de vénération et
des pompes extérieures duculte , leurs
pompes
idoles et leurs faux dieux. A ces divi-
nités faites à leur taille , et qu'ils n'a-
vaient pu dépouiller de leurs passions
grossières, ils prodiguaient les marbres les
plus rares , et les métaux les plus pré-
cieux pour orner leurs simulacres et leurs
temples •, non-seulement les citoyens d'une
même ville tenaient à honneur de contri-
buer à l'érection de ces édifices vides du
vrai Dieu, mais les différens peuples, réunis
par les mêmes croyances , quoique séparés
de gouvernemens et d'intérêts , y faisaient
solennellement porter l'hommage de leurs
tributs. Ce n'est plus que dans les pays
d'une foi vive et forte , que l'on voit
s'accomplir encore dans notre religion, les
prodiges de dévouement si communs au-
trefois , et qui avaient dépassé de si
loin tous ceux des temps anciens. Scr
rait-ce donc que l'absence des sentimens
religieux rétrécit l'âme pour la laisser en
proie à la plus vile des passions, à l'a-
mour des richesses \ ou n'esl-ce pas plu-
tôt quel'orgueil des indifférens , se révolte
contre tout ce qui se rattache à des dogmes
dont l'inflexible sévérité les condamne?
Il est doux cependant , de pouvoir dire
qu'il est grand encore , et qu'il s'accroît
sensiblement, le nombre des fidèles qui
ne se lassent pas de contribuer à sou-
tenir par leurs offrandes la majesté des cé-
rémonies. Et comment dans ces pieuses res-
sources serait-il possible de suffire aux frais
du culte sans recourir aux dons d'un pou-
voir avare?
Comment pourrait-on défrayer ces mis-
sions lointaines et périlleuses , dont la gloire
est si humble devant le monde, qui vont
répandre parmi les nations barbares, la
parole de vie et d'espoir , pour accomplir
l'œuvre des apôtres , et pour ne faire un
jour qu'un faisceau lumineux de toutes les
croyances, réunies à celle du vrai Dieu.
En n'envisageant l'avenir que sous l'ins-
piration des événemens passagers qui
frappent aujourd'hui notre vue , on peut
croire qu'il est loin ne nous encore , le
temps de l'unité civile et religieuse , où
Rome plus brillante mille fois que par
LA DOMINICALE.
25
toutes ses splendeurs passées, redevieudra
par la religion , ce qu'elle fut par la con-
quête, la capitale du monde connu, comme
elle l'a été durant tant de siècles, de tout le
monde chrétien; mais si nous considérons
attentivement l'esprit des dissidens et des
sectaires de notre époque , nous ne tarderons
pas à reconnaître parmi eux le décou-
ragement du doute-, et comme la force
des réactions est toujours proportion-
née au mouvement qui les a précédées ,
nous pourrons dire avec confiance, que
nous entrons dans une ère de foi vive et de
renoncement raisonné aux systèmes d'une
philosophie aride et d'un matérialisme dé-
lirant. Déjà, nous avons a^u, et nous
voyous fréquemment encore, secouant l'es-
prit de vertige qui travaille les sociétés de-
puisundemi-siècle,les hautes intelligences
venir chercher le repos et l'espérance à la
source de toute espérance et de tout repos.
Bientôt , l'esprit de calcul lui-même, long-
temps appliqué à des spéculations maté-
rielles, s'étonnera d'avoir pris l'ombre pour
le corps , et dans ses conceptions les plus
hardies , dans ses hj'^pothèses les plus ma-
gnifiques, il] ne trouvera rien qui; ne soit
au-dessous de la promesse divine et des
jouissances de la Foi?
Mais admirez combien , par suite de
l'unité du dogme, tout s'enchaîne dans les
pratiques du culte. L'humhle journalier
qui se rend au temple où il jtrouve la véri-
table , la seule égalité , celle de tous les fi-
dèles devant Dieu , a prélevé sur le fruit de
son travail , peut-être sur les besoins de sa
famille , une légère aumône pour aider un
frère plus pauvre que lui , et ce don tout
modique qu'il est , ajouté aux autres ,
comme le donateur lui-même fait nombre
dans la grande famille de Jésus-Christ ,
complète le bienfait en élevant le chiffre
de l'offrande , en même temps qu'il aug-
mente le mérite devant Dieu.
Car ce n'est donc pas seulement pour
froid , et qui se renferme honteux dans sa
misère , de peur de blesser, par le spectacle
de son dénûment , les regards dédaigneux
du riche. On peut dire même que le but
principal de l'aumône collective est la cha-
rité -, et ce qu'il y a de plus admirable , c'est
que la main qui donne s'enrichit devant
Dieu , et place son offrande à un intérêt im-
mense sur les trésors infinis de sa misé-
ricorde.
Quel sujet plus digne d'occuper le
moraliste chrétien que l'histoire de toutes
les impressions, de tous les motifs dé-
terminans qui acompagnent chaque of-
frande mise à la quête pour les pauvres.
Que de retours secrets ^sur nous-mêmes-,
que de misères déguisées qui nous re-
viennent à l'esprit , lorsque nous sommes
appelés à soulager les infirmités et les dou-
leurs du prochain. L'un rattache au don
que réclame la charité . l'espoir de la gué-
rison d'un père ou d'une épouse... Les res-
sources de l'art paraissent impuissantes
contre le mal , mais il vient de donner au
nom du Seigneur... et il espère. L'autre est
dans l'attente d'un événement heureux -, le
temple qu'il négligeait vient de l'attirer... ;
car la Religion appelle aussi les désirs vifs
qui sont toujours mêlés de crainte. Il était
entré le cœur agité, inquiet...-, le calme
du lieu saint a rafraîchi son sang -, la gran-
deur des choses divines qui lient l'immen-
sité à l'éternité, a confondu et rapetissé ses
espérances-, il a fait l'aumône avec recueil-
lement et humilité , et il s'éloigne égale-
ment préparé à recevoir les dons de la
Providence, sans se laisser éblouir par
leur éclat , ou à se résigner à un mécompte ,
qui lui est envoyé peut-être pour lui apla-
nir la voie du salut.
Sans doute que toutes les aumônes ne
sont pas pures , comme toutes les infortunes
ne sont pas méritantes : il est des hommes
qui donnent par calcul ou par vanité,
comuie il est des pauvres qui attendent de
étendre l'influence de la religion par des [ la bienfaisance ce qu'ils devraient tenir de
ue l'on s'adresse 1 leur travail ; mais ces infirmités de l'âme
manifestations sensibles que
au zèle des âmes pieuses-, c'est pour nourrir
celui qui a faim, pour vêtir celui qui a
surtout dans l'état de confusion contre
lequel se débat la société , disparaissent en
26
LA DOMIIHIQAtE.
quelque sorte , et s'amendent les unes par
les autres. C'est ainsi qu'une aumône or-
gueilleuse s'épure aux bénédictions du
pauvre , et que l'oflraade de la piété et de
la vertu ennoblit et relève le pécheur qui la
reçoit. En supposant même les circons-
tances les plus défavorables, c'est-à-dire,
le vice opulent venant au secours du vice
indigent, il en résulterait cependant un
double bien-, d'un côté, celui d'un exemple
salutaire, et de l'autre, l'ajournement pos-
sible d'une mauvaise action ou d'un acte
de désespoir.
Quoi de plus louchant d'ailleurs que
cette communauté de bienfaits , que cette
association d'offrandes entre des fidèles
que les mêmes devoirs et les mêmes
solennités appellent au même temple, que
ce concours de tous , chacun suivant sa fer-
veur ou ses moj^ens, au soulagement des
infortunes ignorées. Combien n'est-il pas
doux et consolant de se dire : J'ai contribué,
autant qu'il était en moi , à arracher des
frères aux douleurs et aux dangers du besoin;
en travaillant à mon salut, j'ai peut-être
contribué au leur, car les infortunes ex-
trêmes engendrent le désespoir qui met
l'homme en révolte ouverte contre Dieu.
Enfin , pour redescendre à des intérêts d'un
ordre moins élevé , et à des considérations
plus mondaines, en nous faisant une loi
de prélever la part du pauvre, sur ce que
nous possédons , nous échappons au dan-
ger de nous créer des habitudes vaines
et souvent ruineuses , et nous apprenons
à être économes des biens que Dieu ne
nous a prêtés que pour les employer à la
gloire de son saint nom, et dont il nous
demandera compte quand le moment sera
venu.
Chaque jour voit des associations se
former, des assurances s'établir pour
parer aux désastres de la grêle et de l'in-
cendie. Il en est même où l'on essaie de
combattre, dans l'intérêt des survivans,
les chances de la mort : toutes ces fonda-
tions, plus ou moins utiles, reposent sur
Je principe de l'impuissance individuelle,
et sur la force des associations dont l'Eglise
est le type vivant , le type parfait.... •, et sî
nous sommes frappés des avantages qu'elles
procurent , elles qui n'ont en vue que les
biens terrestres , et dont un intérêt calculé
est l'unique base, comment refuserions-
nous de nous associer en Jésus-Christ par
le sacrifice facile de l'aumône collective,
pour améliorer, pour nous et autour de
nous , les conditions de la vie future , de la
vie qui ne change pas.
SEMAINE RELIGIEUSE,
aS*" DIMANCHE APRÈS LA PENTECOT K.
Parabole de l'ivraie dans le champ du père de
jamille. (St.Mathieu, cbap. xiii.)
Les paraboles que Ton rencontre si sou-
vent dans l'Ecriture sainte sont des ins-
tructions indirectes , des comparaisons in-
génieuses, qui cachent des leçons de mo-
rale sous un voile allégorique. Ce langage
figuré a pris naissance chez les peuples
de l'Orient , et on le retrouve dans tous les
écrits de leurs philosophes et 4^ leurs
prophètes.
Voulant nous borner aujourd'hui à une
courte explication de l'Evangile du di-
manche, nous la prendrons dans les pa-
roles mêmes de J.-C. à ses disciples.
Le Verbe éternel, le fils de Dieu est lui-
même cet homme qui n'a semé dans le
champ du monde que du bon grain , pour
accomplir cette prophétie de Jérémie : //
a été fait comme un laboureur sur la
terre.
La bonne semence qu'il a répandue à
pleines mains dans ce champ ingrat qu'il
a arrosé de ses sueurs et de son sang , ce
sont ses bienfaits , sa grâce , sa parole , son
évangile , sessacremens dans l'ordre moral,
et tous les prodiges de sa Providence dans
l'ordre physique.
L'ennemi qui vient semer l'ivraie parmi
le bon grain , c'est l'ennemi de Dieu et en
même temps le nôtre ; c'est l'ange déchu ,
occupé à reproduire le péché , et à en in-
fecter la terre.
i-Dansle père de famille qui ne veut point
que l'on arrache l'ivraie avant la moisson ,
il faut admirer la longanimité ; de Dieu
dans les actez •, Dieu est patient, parce
qu'il est éternel.
Ce temps de lamoisson, J.-C. nous l'ap-
prend, est la consommation des siècles.
Là finit la patience de Dieu ; là s'ouvre le
règne de la justice , règne éternel et im-
muable.
Dans cette semaine , on célèbre la
fête de saint Martin évêque de Tours,
que nos ancêtres, dès leur entrée dans les
Gaules , ont honoré d'un culte tout particu-
lier. Ils comptaient leurs années du jour de
sa mort , et nos premiers rois allaient so-
lennellement à Tours chercher sa chape
qu'ils faisaient porter à la tête de leurs
armées, comme un étendard qui devait
leur assurer la victoire.
Il naquit à Sabarie en Pannonie , sous le
règne du grand Constantin. Son père,
tribun militaire , le destina de bonne heure
à la profession des armes. Quoique d'une
famille païenne, le jeune Martin trouva le
moyen de participer aux instructions que
l'on donnait aux chrétiens, et à l'âge de
douze ans il fut mis au nombre des caté-
chumènes.Quelques années après, la volonté
de son père et la loi le forcèrent à prendre
les armes comme fils de vétéran. Aussi
brave et fidèle soldat que fervent chrétien,
il conserva au milieu de la licence des
camps , les vertus que la Foi avait fait
germer en son cœur. Rendu à la liberté, il
se mit sous la discipline de saint Hilaire de
Poitiers , et fonda le monastère de Ligugy ,
le plus ancien des Gaules, où il passa quel-
ques années desa vie dans la retraite. Mais
l'éclat de ses vertus , y fixa bientôt les re-
gards sur lui , et quand le siège de Tours
devint vacant, le peuple le choisit pour
évêque , et le porta en triomphe au siège
épiscopal. Les honneurs et l'autorité ne
changèrent pas la simplicité et l'austérité
de ses mœurs: son palais n'était rien de
plus qu'une pauvre cellule tenant à l'é-
glise. S'y trouvant néanmoins obsédé par
LA DOMINICALE. 2T
la foule qui se pressait autour de lui, il se
choisit une retraite entre la Loire et une
montagne escarpée, à deux milles de la
ville , où il fit bâtir le monastère de Mar-
moutier , parvenu depuis à une si grande
célébrité. Pillé , ravagé , incendié par
les Normands et dans les guerres de re-
ligion, il se releva toujours de ses ruines,
jusqu'à la dernière révolution , dont
la main vandale ne l'oublia pas dans son
œuvre de destruction. De longs cloîtres
à moitié détruits , des voûtes encombrées ,
des pans de murailles recouverts de lierre ,
des pierres tumulaires semées çà et là,
voilà tout ce qui reste d'im établissement
qui contribua plus que tout autre aux
progrès de la civilisation et des lettres 5
car il était de règle en ce moutier , que
les jeunes frères s'occupassent de la trans-
cription des livres anciens, tandis que les
pères vaquaient à la prière.
Saint Martin mourut à Candis , au con-
fluent de la Loire et de la Vienne. Dès le
5® siècle , le culte qu'on lui rendait, s'éten-
dit en Italie, en Espagne et dans toute
l'Europe , et sous Charlemagne il était
de stricte obligation.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Coîidamnation de quelques livres alle-
tnands par te'glise.
Depuis quelques années, sous prétexte
de travailler à la réforme de l'Église, il
s'est établi en Allemagne une société de
novateurs, d'autant plus dangereux, qu'ils
feignent du zèle pour la Religion , et ont
tous les dehors d'une grande piété. Ils ont
publié à très-bon marché, et fait circuler
en grand nombre une foule de petits livres
qui, par la hardiesse et la licence du style ,
trompent les ignorans et les simples. Le
mal allant toujours croissant, Sa Sainteté
Grégoire XVI, dans sa sollicitude pour
l'intégrité et l'unité de la Foi , a soumis à
un examen exact quelques-uns de ces
livres, et les a condamnés comme conte-
nant des propositions fausses , téméraires ,
scandaleuses , favorisant le schisme , l'hé-
résie, etc. Ces livres sont :
28 LA DOMmiCALE.
i<*. Sans le Christ, point de salut dans
l'Église et dans l'État; par Louis Juchs.
2". Des réformes sont-elles nécessaires à
l'Église ? De quell* manière convient-il de
les opérer? Quels obstacles y rencontrerait-
on? Édition publiée par J. L. Mersy.
3°. L'Église catholique dans le 19' siècle,
et sa constitution extérieure appréciée dans
les circonstances où nous sommes.
4°. Le combat entre la papauté et le
catholicisme dans le i5® siècle.
5°. La position du siège de Rome en
présence du 19® siècle, ou considérations
sur la dernière lettre encyclique, Dum
cap ut.
Le Saint-Père termine sa censure en
défendant de lire , de retenir et d'imprimer
ces ouvrages.
— On lit dans le Diario di Borna du
19 octobre:
M. Jean Denis Grivet , chanoine de
l'église métropolitaine de Besançon, est
arrivé dans cette capitale, chargé par M.
le duc Ferdinand de Rohan-Chabot, frère
de feu son Eminence le cardinal de Rohan-
Chabot, archevêque de Besançon , de
déposer le cœur du prince dans la cha-
pelle de la Vierge de l'église de la Tri-
nité-des-Morts , où un monument lui sera
élevé. Cette cérémonie a été en effet
remplie par le chanoine Grivet, le 16 de
ce mois, en présence d'un notaire , de Mg.
Ch. Jos. Eug. deMazenode,évêqued'Icosie,
du chevalier Auguste de Tallenay , premier
secrétaire de l'ambassade de France, de
P. J. Lacroix, autre chanoine de l'église
de Besançon , de la supérieure des dames
du Sacré-Cœur , et d'autres personnages
distingués.
— Un journal rapporte que Mgr. l'ar-
chevêque de Paris a réuni les curés des
diverses paroisses de la capitale pour leur
faire connaître le résultat de ses réclama-
tions auprès du gouvernement; ces"récla-
mations qui avaient pour but de deman-
der des secours à la liste civile pour des éta-
blissemens pieux ont essuyéun refus positif.
M. de Quelen a fait connaître également
à l'assemblée le résultat de ses démarches
relatives à la réouverture de l'église Saint-
Germain -l'Auxerrois. M. de Ramhuteau,
préfet de la Seine, aurait fait à ce sujet, de
la part de M. Thiers, une visite à Mg.l'ar-
chevêque, et tout en reconnaissant avec
lui la nécessité de rouvrir cette église, on
n'en serait pss moins dans l'intention de
céder aux mêmes considérations qui , en
février 1801 , dirigèrent l'autorité.
— Une ordonnance royale du 3o octo-
bre, autorise la transcription sur les regis-
tres du Conseil-d'État des bulles d'institu-
tions canoniques qui confirment les nomi-
nations de l'abbé Gualy à l'archevêché
d'Alby, de l'abbé Chaudru de Trélissat à l'é-
vêché de Montauban-, de l'abbé Double
à l'évêché de Tarbes-, de l'abbé Cadelon à
l'évêché de Saint-Flour-, et de l'abbé Casa-
nelli d'istria à l'évêché d'Ajaccio. Trois de
ces évêques, ceux de Saint-Flour, d'Ajac-
cio et de Montauban , ont prêté serment
vendredi dernier. Autrefois, àiiV^^mide la
religion , cette cérémonie avait lieu à la
chapelle, pendant la messe; maintenant
elle n'a plus de caractère religieux; elle se
passe dans un salon du château, au milieu
du bruit, des allées et des causeries des per-
sonnes présentes. Ces circonstances ne con-
tribuent pas à rendre la cérémonie digne
et imposante.
Une ordonnance royale, rendue ab irato
vient de dissoudre la garde nationale de
Colmar. On lui reproche de n'avoir fourni
contre la dernière émeute que cent hommes
sur onze cents dont elle se compose.
Angleterre. — Samedi dernier la Ta-
mise a atteint une hauteur si extraordi-
naire à Londres, que les quartiers de la baS'
se-ville qui avoisinent la rivière , se sont
trouvés subitement inondés. L'eau cou-
vrait les rues à plusieurs pieds d'élévation.
11 était alors quatre heures du matin, et les
habitans des étages inférieurs, réveillés
par un bruit terrible , n'ont pas tardé à
voir l'eau pénétrer de tous côtés avec une
LA. DOMNIICALE.
âO
violence telle , que les portes les plus soli-
dement fermées étaient enfoncées en un
clin-d'oeil. Les dommages causés par ce
malheureux événement sont estimés à plu-
sieurs millions de livres sterling- mais on
n'a eu à déplorer la mort de personne.
Portugal. — 11 n'est point arrivé de nou-
velles récentes de ce pays. Plusieurs jour-
naux anglais émettent l'opinion que la re-
traite des troupes royalistes, est moins une
fuite qu'une habile manœuvre due aux
conseils du maréchal Bourmont. D'après le
Morning - Port , don Miguel, comprenant
que sa principale force est dans l'appui du
peuple des campagnes , renoncerait à dis-
puter à son frère la possession des villes
maritimes, et l'attendrait de pied ferme
avec toutes ses ressources , au milieu d'une
contrée où la marche des constitutionnels
sera perpétuellement arrêtée par des obsta-
cles presque insurmontables. Dans six mois,
ajoute cette feuille, nous verrons quels pro-
grès don Pedro aura faits dans la conquête
du Portugal, ou quelle force il aura gagnée
à la reconnaissance de sa fille par l'Angle-
terre.
Espagne. — La lutte continue en Espa-
gne. Bilbao compte vingt mille hommes
bien armés , et prêts à se porter en avant
au premier signal. Ainsi , tandis que le gé-
néral Saarsfield n'ose faire un pas, et reste
comme bloqué dans Burgos, Mélino , à la tête
de dix mille hommes , s'est avancé jusqu'à
huit lieues de Madrid. Cependant le trou-
ble et la confusion régnent dans cette capi-
tale, et les mêmes hommes qui ont fusillé
les volontaires royalistes dans leurs caser-
nes, assiègent aujourd'hui le palais de la
Gobe7'?iadora demandant la tête des minis-
tres Zea et Cruz.
Italie. — Des lettres de Rome annon-
cent qu'une confédération va se former
entre les souverains de l'Italie, et que le
cardinal Odcscalchi est chargé de la rédac-
tion des articles de l'acte ; il paraît même
que le cardinal s'est déjà mis en route pour
Mo de ne.
On pense que ces dispositions sont un
résultat des coiiférences des souverains du
Nord. On ajoute que le gouvernement pon-
tifical seul devra tenir sur pied une armée
de 25,000 hommes , formée de troupes de
ligne et de milices provinciales : ce serait
une des conditions de l'acte de confédéra-
tion.
Nous apprenons aussi qu'à Castel-Gon-
dolfo, charmante villa de S. S. le Pape, il
y a des conférences dans lesquelles on déli-
bère sur le parti à prendre au sujet des
affaires d'Espagne et de Portugal.
Prusse. — D'après une lettre récente de
Berlin, le bruit courait dans les salons po-
litiques de cette capitale, que les trois
grandes puissances avaient fait protester
vivement par leurs ambassadeurs , à Paris,
contre Pintervention partiale de la France
dans les affaires d'Espagne et de Portugal ;
ces mêmes puissances ont , à ce qu'on pré-
tend, invité la France à se joindre à elles
pour délibérer sur les affaires compliquées
de la Péninsule.
Belgique. — Le ministre de la guerre ,
en Belgique , a adressé la circulaire sui-
vante aux chefs de corps de l'armée belge :
« Monsieur, vous ferez venir chez vous
tous les étrangers qui se trouvent dans votre
compagnie , et vous insisterez pour qu'il?
souscrivent à leur exportation pour le Por-
tugal 5 vous les forcerez même à se faire
porter sur les états que vous aurez à me
fournir dans les vingt-quatre heures. C'est
le seul moyen de nous débarrasser de tous
les étrangers qui encombrent notre armée. »
Une autre circulaire émanée du minis-
tère français enjoint à tous les oificters qui
ont pris du service dans l'armée belge, de
rentrer en France pour être réintégrés dane
le grade qu'ils avaient avant d'en sortir.
France. — L'anarchie est toujours en
progrès. Les coalitions, les émeutes d'ou-
vriers se propagent à Paris et dans les pro-
vinces -, et cequ'ily a de plus triste en cclay
c'est que le ministère, qui sent le besoin de
remédier à de tels désordres, est lui-même
travaillé par des divisions intestines. On ne
sait encore qui l'emportera au conseil, de
M, Humann ou de M. Soûl t.
^
LA DOMtïTtCÀLÏ.
On annonce que M. Féron , curé delà
cathédrale d'Évreus , est nommé à l'évê-
ché du Mans.
— On a trouvé dans plusieurs églises, et
notamment dans Saint-Sulpice;, de petites
médailles à l'effigie de Henri V, ayant pour
exergue 29 Novembre, et pour légende
Dieu nous Va donné.
— On lit l'anecdote suivante dans la
iienue de Paris : Le portrait du Jeune
Henri, crayonné par M. Grèvedon, est au-
jourd'hui en vente chez tous les marchands
d'estampes. Lors de la première séance
donnée à l'artiste par le prince, S. A. R.
madame la duchesse d'Angoulème , qui
était présente, dit tout à coup : « lAI. Grè-
yedon, ne trouvez-vous pas que notre Heuri
ressemble à quelqu'un? Allons-, n'ayez pas
peur -, nous le trouvons comme vous. »
M. Grèvedon cherchait peut-être, ouhésitait
à répondre : « Comment;, repritla princesse,
cela ne vous frappe pas ? il ressemble à
Napoléon I — En effet. Madame, ditM. Grè-
vedon. » Nous croyons l'anecdote vraie ,
et certes, soit que la ressemblance existe -,
soit que M. Grèvedon soit entré complai-
samment dans cette idée , voyez la tête de
son jeune Henri à côté de celle du jeune
Napoléon. La nature est bien birarre-, mais
on se ressemble de plus loin-, et l'on remar-
quera peut-être aussi qu'il a fallu un
voyage en Allemagne, aux augustes exilés,
pour leur rappeler que les deux petits-fils
de Marie -Thérèse étaient cousins.
— Lorsqu'on a retrouvé les dépouilles
mortelles de Raphaël dans le tombeau qu'il
s'était construit lui-même dans l'église de
la Rotonde à Rome , on s'est aperçu que
des infiltrations des eaux du Tibre pouvaient
mettre en péril la conservation de ces restes
précieux. En conséquence , le caveau a été
entièrement réparé, et les os du célèbre ar-
tiste, renfermés d'abord dans nn cercueil
de plomb, ont été déposés dans un tombeau
de marbre , que le pape a fait prendre au
Vatican, dans les salles du musée pontifical.
La cérémonie de la translation a eu lieu le
x8 octobre, avec grande solennité, et l'of-
fice des morts a été célébré en présence de
toutes les académies , et de tous les artistes
qui se trouvaient à Rome , et dont quel-
ques-uns s'y étaient rendus de fort loin. Le
Panthéon était illuminé.
ECOMONIE SOCIALE.
La première question que nous avons
cru devoir nous faire , a été celle de savoir
s'il était convenable de mêler la science
humaine à des matières religieuses.
De cet examen fait avec franchise , nous
avons vu découler le double avantage de
rendre la parole sainte plus puissante, et
la science plus populaire, et dès-lors nous
n'avons point balancé à travailler à les
unir , et à les faire avancer dans une voie
commune.
Pourquoi , en effet , le sacerdoce de la
primitive église fut-il si puissant? pourquoi,
à sa voix , voyait-on les peuples se pros-
terner , les rois eux-mêmes lui rendre hom-
mage ? c'est qu'il parlait non-seulement
au nom du Ciel , mais encore au nom de la
science, qui a aussi son ascendant, ses
bienfaits , ses miracles.
Peuples et rois lui savaient gré de garder
dans ses mains, et d'explorer à l'avantage
de tous, les précieux et rares trésors de l'in-
telligence des anciens, échappés comme
par miracle aux dévastations des barbares
du Nord 5 ils le remerciaient de stipuler,
tout en évangélisant avec ferveur, des lois
plus humaines qui pussent régir la terre;
de former des tribunaux éclairés où le
faible trouvât quelque appui contre la
force et l'insolence des gens de guerre -, de
perfectionner notre langue; de jeter les
premiers jalons des sciences; enfin, d'ho-
norer le travail en faisant tomber sous le
fer de vastes forêts , et en défrichant tout
aussitôt de ses propres mains ces terres in-
cultes,* montrant ainsi aux hommes là
noble trinité de la foi , du travail et de la
science.
Sans doute, les dévotions de la civiUsation
et les tourmentes de toute espèce qui se sont
oflertes à la traverse du sacerdoce, n'ont pu
LA DOMINICALE.
5^
Jul laisser une prépondérance exclusive,
mais il faut du moins qu'il songe à con-
server et à défendre celle qui lui reste j et
pour cela , il faut qu'il suive avec soin et
persévérance la marche du mouvement
intellectuel.
Car aujourd'hui que chaque heure a son
progrès, chaque jour sa découverte, chaque
pays son désir et ses vues de perfectionne-
moct, il n'est plus permis à personne de
rester spectateur indifférent ou immobile,
en présence d'intérêts si nombreux et si
animés.
Dans l'intérêt des sciences , surtout des
sciences qui s'appliquent aux besoins de la
vie , on doit sentir combien il serait heu-
reux que les prêtres pussent en apprécier
toutel' importance , pour les répandre et
les recommander autour d'eux. Sans doute
dans les villes , où se trouvent mille
foyers de communication intellectuelle ,
l'ascendant civilisateur du prêtre est moins
important-, mais dans nos campagnes si
isolées , si arriérées , si tenaces à la rou-
tine , on ne peut en contester les avantages.
Ainsi , seraient bien plus vite connus et ac-
cueillis les instrumens perfectionnés de
culture , les plantes nouvelles , les assole-
mens mieux raisonnes, les races d'animaux
moins chétives : l'hygiène serait aussi
moins négligée , la malpropreté moins ré-
pandue, l'absurde empirisme^moins écouté.
Assurément, l'instruction religieuse et
les soins du culte sont les premiers devoirs
du prêtre 5 mais il doit reconnaître égale-
ment qu'il n'est pas au-dessous de lui de
descendre quelquefois jusqu'à la sollicitude
des biens terrestres. Ces biens, indépendam-
ment qu'ils soutiennent notre existence , et
facilitent nos bienfaits à l'égard du mal-
heureux , sont un aide pour la vertu même
que la misère voit plus d'une fois faillir et
s'éteindre sous ses coups.
Ce n'est donc pas , comme on le voit ,
une tâche inutile que de vouloir tenir les
hommes chargés du ministère religieux
au courant des progrès des sciences, des
découvertes utiles , des procédés de travail
plus perfectionnés. Nous ne doutons pas
que , même pour leur propre compte , ils
ne nous sachent gré un jour de notre sol-
licitude. C'est surtout pour ceux-là qui vi-
vent beaucoup avec eux-mêmes , que les
sciences ont quelque chose d'attachant et
que la connaissance du progrès des arts
utiles est un véritable bienfait.
Mais comment procéder à notre mission
scientifique? C'est encore ce qui a dû mé-
riter de notre part une attention particu-
lière.
Nous adressant à des hommes d'un es-
prit assez bien cultivé ^ pour nous com-
prendre et nous suivre dans le développe-
ment raisonné et méthodique de la science
économique , nous nous garderons d'imiter
la plupart des journaux qui nous ont de-
vancés , et qui , des nombreux travaux
d'économie sociale que nous possédons ,
n'ontsu extraire que des fragmenssans ordre
ni liaison . ou bien des recettes dont l'essai
ne confirme que fort rarement les données.
Ce n'est pas là lesecret d'intéresser; c'est
encore moins le moyen d'instruire et de
rendre la science profitable.
Divisant l'économie sociale en plusieurs
grandes branches comme ou l'a fait de
toutes les sciences une fois que l'ensemble
en a été formé, nous exposerons les prin-
cipes {{énéraux sur lesquels chacune d'elles
repose. Ainsi tour à tour on saura de
quels élémens principauxse composent l'é-
conomie rurale, l'économie industrielle,,
l'économie domestique. Nous verrons aussi
quelque chose de l'économie publique,
dont l'intelligence aide beaucoup à suivre
la marche des débats parlementaires , et
rend bien plus fructueuses les études his-
toriques.
Une fois ces données bien établies , nous
nous appliquerons à ne rien laisser passeï
de notable qui ne soit mentionné, et au
besoin commenté. Nous rappellerons aussi
ce qu'il peut y avoir d'utile dans les pro-
cédés de travail déjà connus,* car il ne faut
pas non plus avoir Famour-propre de
croire que le passé n'a pas un héritage de
savoir qu'il nous ait transmis , et qu'il ne
soit profitable de le bien étudier autant
m
que de s'en aider dans la pratique des arts
et de la vie domestique.
Un aulie avanta-e que nous voulons
attacher à la Dominicale, c'est de pouvoir
avec elle apprécier le mérite des produc-
tions utiles qui viendront à paraître. Depuis
surtout rusage des annonces payée? qu'ad-
mettent les journaux , on ne sait vraiment
que penser à l'apparition d'un ouvrage
nouveau. Il n y a qu'une analyse réfléchie
et consciencieuse qui puisse corriger cet
inconvénient, et on peut se la promettre
telle de notre part.
Maintenant que l'on connaît nos vues,
nous devons les faire suivre d'un aperçu
rapide de l'économie sociale-, et dans le
prochain numéro seulement nous entre-
rons dans l'une des spécialités qui forment
les bases de la science générale que nous
tenons à faire connaître.
LA DOMINICALE.
lière les réunions de la société des écono-
mistes \ de sorte qu'il est juste de leur attri-
buer quelque chose de sa gloire.
Smith a eu le mérite de faire le premier
ouvrage rationnel et d'ensemble sur la
science de l'économie sociale. 11 expliqua
même avec un extrême bonheur quelques-
uns des points de cette science , que personne
avant lui n'avait abordés, notamment les
avantages du principe de la division du
travail industriel.
Les Anglais sont fiers de son ouvrage ,
intitulé : Recherches sur la nature et les
causes de la richesse des nations} et vrai-
La science de l'économie sociale ne fut
connue ni de l'antiquité ni du moyen-âge.
Une aveugle routine , que personne ne s'a-
visa d'analyser, présida aux diverses opé-
rations du travail industriel jusque dans les
premières années du dix-huitième siècle.
Seulement alors, en Italie, en Angleterre
et en France , on commença à penser qu'en
cela aussi on pouvait poser des règles, et
procéder plus méthodiquement qu'on ne
l'avait fait jusque-là.
Quesnay", médecin fort instruit, fut le
premier qui, en France , vers la moitié du
dernier siècle, se consacra à l'étude de
l'économie sociale. Réuni à quelques-uns
de ses amis non moins dévoués que lui à la
science, il forma la secte des econo?nisles.
Cette société publia plusieurs bons travaux ,
qui nous ont donné la clef des divers phé-
nomènes qui président à la formation des
richesses. Les plus connus de ces ouvrages
sont le Tableau économique de Quesnay,
et le travail deTurgot, Sur la formation et
la dislrihulion des richesses.
Un peu phis tard, paraît Smith en An-
gleterre. Pendant son séjour en France, il
avait suivi avec une attention particu-
ment cet orgueil est légitime.
La France a vu à son tour M. Say pro^
duire , au commencement de ce siècle , son
excellent Tt-aité d'économie politique. Cet
ouvrage , traduit en plusieurs langues , est
devenu classique. On ne pouvait résumer
avec plus de métlïode et de clarté que ne
l'a fait M. Say tous les principes de la science
économique.
Après ces écrivains, on devine qu'il n'a
pu y avoir que des traités particuliers sur
diverses branches de l'économie sociale.
Ainsi , Malthus a traité de la population ;
Kicardo, des finances; Hutkisson, du com-
merce -, Garnier , des monnaies ; Storch ,
Ch. Dupin , de la statistique-, Dunoyer, de
l'industrie j Thaër, Bigot de Morogues,
Mathieu de Donibasle , de Sismondi , de
l'économie rurale , etc. , etc. , etc.
C'est à ces écrivains que tous ceux qui
voudront approfondir la science doivent
s'adresser-, ils puiseront chez eux des con-
naissances aussi variées que profondes et
profitables-, et nous-mêmes, dans nos in-
vestigations et nos recherches , nous nous
promettons d'avoir plus d'une fois recours
à leur érudition.
Le jour où Téconomie sociale sera une
science populaire, il est certain que le bien-
être public sera plus assuré , et qu'alors
aussi il y aura parmi les hommes plus de
bonheur, plus de moi'alité, moins de souf-
frances-, et dès-lors on devine tout notre
désir de voir se réaliser un progrès auquel
se rattachent de si brillans résultats.
DU CHRISTIANISME,
COMME PUISSANCE CIVILISATRICE.
(Deuxième article.)
Peut-être serait-ce jnaintenant l'occa-
sion de répondre ici au reproche fait ré-
cemment au christianisme , d'être une re-
ligion usée , parce qu'elle a condamné la
chair, et exalté l'esprit. Il y aurait à dire
que Jésws avait précisément affaire à une
société qui gémissait sous l'anathèmp de la
chair, et qu'il attira vers le mérite des
œuvres, au moyen du ressort de l'âme et
du cœur. Qu'est-ce en effet que l'avantage
du père , dans les législations antiques?
une fatalité. La soumission de la femme?
une fatalité. L'esclavage du fils et du ser-
viteur? une fatalité. Que sont les choses de
la chair, la beauté , la force, la grâce? des
fatalités : c'est-à-dire l'absence de tout
effort, de toute intention, de toute mora-
lité, de toute vertu. L'homme les reçoit
bon gré, malgré-, il ne peut rien , ni pour
ni contre-, il est sans volonté vis-à-vis de
sa naissance-, il est .brute dans sa chair-, il
n'a que l'esprit pour s'élever aux grandes
choses -, et cet esprit , cette valeur propre
et individuelle , c'est le christianisme qui
les rendit communs à tous.
C'est dans les travaux des apôtres que
se développe surtout la pensée sociale du
christianisme, à l'occasion de l'applica-
tion de ses principes aux premières sociétés
des néophytes. Ici , la pensée devient nette
et précise; ici la fraternité se réalise, et
l'esclave s'élève au niveau de son maître ,
suivant les promesses de Jésus-Christ. Le
mysticisme qui couvrait les premiers mots
de ia bonne nouvelle , disparaît devant une
exactitude didactique et formelle -, les peu-
ples de l'Orient s'étaient profondément émus
à-l'annonce d'une vie nouvelle; mais quelle
était cette vie? Jésus n'avait parlé que du
Ciel. Les apôtres , poursuivant l'œuvre de
^eur maître, firent connaître la vie sociale
dont il avait été parlé : celui qui a un fils ,
a la vie j celui qui n'a pas de fils , n'a pas
LA. DOMINICALE. 35
la vie (i). Ainsi, c'était bien aux races es-
claves que le christianisme s'était adressé;
jusqu'à lui , l'esclave n'avait ni aïeux ni
enfans-, il était perdu entre deux solutions
de continuité , comme un misérable acci-
dent, un vil hasard, sans effet ni cause.
Jésus anoblit sa nature, le rattacha au
passé et à l'avenir, perpétua son nom , rem-
plit la série des années des parcelles de son
être ,• le transporta , par la piété filiale et
l'amour paternel , aux âges où il ne pouvait
pas atteindre lui-même; il lui donna la vie,
la famille , la durée; et c'est par Texalta-
tion de l'individu, écrasé par la fatalité
païenne , que le christianisme procéda à
la constitution des sociétés.
JVous trouvons qu'il y a dans le chris-
tianime , considéré comme système poli-
tique, deux choses bien distinctes, et qu'on
a eu peut-être le tort de ne pas séparer
suffisamment , quand on s'est occupé de
son histoire : c'est sa théorie et sa prati-
que , sa manière de concevoir et sa ma-
nière d'exécuter.
Sa théorie, rien de plus absolu : l'antique
association du maître et de l'esclave, de
l'homme et de la femme, du fils et du père,
est dissoute; le privilège de la naissance est
aboli , la malédiction de la chair eft'acée ;
le mérite ne se tire plus de la noblesse du
sang, de la force physique ou de la beauté.
Si un criminel, pour sejusti fier, dit St. Gré-
goire de Naziance, se vantait de descendre
d'illustres aïeux , il y aurait à lui répondre
qu'ils furent l'honneur de sa race, et qvi'il
en est la honte; et je nesais rien de plusri-
dicule que celai qui voudrait excuser sa
couardise , en montrant les palmes que les
siens auraient rapportées des jeux olym-
piques. Chacun pour soi, et Dieu pour
tous.
Le mérite , ou la défaveur, furent désor
mais des choses individuelles : on ne dut plus
demander si l'on était bien né, mais si l'on
était bon, juste, charitable;' si l'on était
Juif, Gentil, Barbare, mais si l'on était
(i) Qui kabetjUittm , habet -vitam ; gui nonhaht J{-
lium^ nof% habe( vitain, Joami. t, ^^
5
Zl
LA DOMl]N-It:Ai.E.
chrétien; il n'y eut plus , comme dans l'an-
cienne loi , des tribus favorisées , des races
élues, des maisons de Jacob et de David: il
n'y a pas d'acception de personnes devant
Jésus-Christ, dit l'apôtre (i); en un mot, le
Christianisme délivra l'individu de la soli-
darité de toutes les choses fatales, histori-
ques^ auxquelles il ne pouvait rien-, il le
mit à part du royaume et de la famille-, il
l'isola dans sa volonté , dans son pen-
chant , dans son intention : vouloir , vou-
loir sincèrement , ce fut là tout.
D'un autre côté, rien de plus relatif que
sa pratique. Si on n'avait écouté que la
lettre même du précepte chrétien, et la por-
tée abstraite de sa signification , le monde
serait entré tout d'un coup dans un épou-
vantable désordre-, l'esclave aurait quitté le
maître , et se serait improvisé maître à son
tour-, le fils de famille aurait secoué en un
moment le joug du père ; la femme aurait
refusé d'être la servante de son mari , pour
devenir exactement son égale ; et vous
concevez l'effroyable chaos qui serait ré-
sulté de cette immense , radicale et subite
dissolution sociale-, car enfin, il fallait une
transition à l'émancipation du serviteur,
du fils et de la femme , et la liberté n'est pas
une chose qui puisse s'apprendre en un
jour. Aussi , dans la prévision divine de
cette confusion inévitable et funeste, au-
tant la théorie chrétienne a été nette , po-
sitive, absolue , autant la mise en œuvre
va en être prudente et relative.
Jésus-Christ lui-même avait commencé
par donner l'exemple aux apôtres de cette
modération dans la réalisation de sa doc-
trine : autant il était rigoureux et inflexi-
ble sur les principes , autant il était plein
d'égards pour les faits sociaux qu'il se pro-
posait d'attaquer. Respect aux puissances ,
disait-il sans cesse; et rendez à César ce
qui appartient à César. Vous voyez tou-
jours les apôtres suivre invariablement
cette ligne tracée par leur divin maître. Le
fils de famille veut-il s'emparer impatiem-
ment de l'individualité que le Christia-
(0 St.-Paul aux Romains^ I, Tcrset ii.
nisme lui donne , l'apôtre lui crie aussitôtt
Enfaus , obéissez à votre père , car c'est
juste (i) ; la femme veut-elle secouer l'au-
torité du mari , l'apôtre lui dit encore : Je
veux que vous sachiez que l'homme est la tête
de la femme , comme Dieu est la tête de
l'homme (2); enfin l'esclave essaie-t-il de se
précipiter vers l'indépendance, l'apôtre lui
crie toujours: obéissez à vos maîtres char-
nels avec crainte et tremblement (3). JMais
il se hâte de rassurer ces trois intéressantes
victimes de l'antique fatalité ; il dit à
l'homme : Qui aime son épouse s'aime soi-
même (4); au père : Ne provoquez pas vos
enfans à la colère; au maître : Remettez la
faute au serviteur (5) ; enfia plus tard , à
l'empereur lui-même, par la bouche de
Tertullien : Je n'ai qu'un empereur , qui
est aussi le vôtre : c'est Dieu (6).
On peut donc , sans porter atteinte au ca-
ractère profondément civilisateur du chris-
tianisme, reconnaître qu'il ne se jeta pas à
l'étourdie au milieu des innovations , et
qu'il s'établit silencieusement au milieu des
sociétés , comme une puissance morale
qui attire et persuade , et non pas comme
une force brutale qui attaque et démolit.
Ce n'est pas le tout, en effet , que de dé-
truire; il faut remplacer; le chêne s'abat
en une heure, et il lui faut cent ans pour
s'élever: en attendant, la forêt reste vide.
On cesse d'être étonné de cette réserve à
changer les bases de la famille , lorsqu'on
songe à quelle masse inerte de choses aveu-
gles et charnelles l'Eglise allait s'adresser.
Le fils de famille , tel que l'avaient fait la
loi juive et la loi romaine , était une sorte
d'esclave, peu différent du simple servi-
teur; il avait vis à vis de l'ascendant des
rapports d'obéissance , et comme il était né
et qu'il avait grandi au milieu des idées de
sujétion, l'on conçoit toute la difficulté
(i) St.-Pani aux. Ephés., cap. vi , i.
(2) Si.-Paul anx Gorinth. i, cap. xi, 3.
(3) Si. -Paul aux Ephés. cap. vr, 5.
(4) Ibid. cap. V, 28.
(.')) Ibid., cap. vr, g.
(G) Tertull.,apologét.
LA DOMINICU.E.
35
qu'il y avait à le façonner à des sentimens
de déférence et d'amour ; il y avait à lui
ôter la soumission, et à lui donner la piété
filiale : il fallait Jésus-Christ pour le con-
cevoir, et l'Église pour l'exécuter. L'épouse
était moins encore que le fils , dans la mai-
son de son mari , et toutes les fois que les
lois romaines avaient voulu lui créer un
peu d'individualité, onl'avait vuechanceler
dans sa faiblesse , s'égarer dans la vanité
de son sexe , et n'acquérir de la volonté et
de la force que pour s'avilir. C'est un spec-
tacle qui s'est présenté, d'abord sous Au-
guste , ensuite du temps de notre régime
révolutionnaire , et qui se représentera
probablement toujours , lorsque la femme
ne s'appuiera pas sur son père ou sur son
mari. On a beau dire et beau inventer
des systèmes , on n'en trouvera jamais
un qui ait saisi de plus près que le chris-
tianisme le secret intime de l'humanité.
Il fallait donc amener la femme peu à
peu, et avec de longs ménagemens , à
la position d'égalité , pleine de respect et
d'affection , qu'elle-a acquise vis à vis de
son mari , dans les sociétés civilisées des
temps modernes j mais il ne fallait ja-
mais la livrer au caprice de son indivi-
dualité. Du temps des apôtres , comme de
nos jours , la femme osa aspirer à l'égalité
absolue*, l'apôtre lui interdit la parole dans
le temple (i) , comme la sagesse moderne
lui interdit l'initiative dans la loi.
L'esclave était encore plus éloigné que la
femme et le fils de famille , de l'individua-
lité intellectuelle , morale et domestique,
que le christianisme lui réservait. Rare-
ment marié, ou s'il l'était, uni brutalement
à sa femelle , il la prenait , la quittait , la
reprenait, elle ou une autre, sans que ja-
mais la loi et la société eussent affaire
dans cette union. Il en sortait des créatures
misérables et abandonnées , sans père ni
mère, et dont personne ne se souciait, que le
maître , parce qu'un jeune esclave de plus
élaitcomme un agneau né dans son étable. Il
fallait apprendre à l'esclave à être époux ,
(i) St. Paul aux Coiiqth., I, cap. xit, verset 3, 4:
à être père , à s'entourer d'une famille , à
goûter le bonheur ineffable de perpétuer
ses affections avec sa chair j et c'était là un
apprentissage long et pénible, auquel toute
l'antiquité n'avait pas suffi, et pour lequel
il était bien juste que le christianisme de-
mandât des années. Malgré la prédi-
cation d^ apôtres, la confession des mar-
tyrs, la morale de l'Évangile et la ferveur
des néophytes, du temps de Valentinien III
l'esclave ne s'était presque pas élevé à la
hauteur des sentimens chrétiens; les enfans
nouveau-nés étaient exposés par (centai-
nes le long des grands chemins par toute
l'Italie , et les loups , qui descendaient par
bandes des Abruzzes et des Apennins , ve-
naient faire curée de ceux que la pitié ou
la spéculation des passans n'avait pas re-
tirés de leur berceau de jonc ou d'écorce.
Les lois de cette époque sont pleines d'en-
couragemens pour ceux qui recueillent
ainsi les exposés , preuve que le nombre en
était grand 5 mais à proportion qu'on ar-
rive vers les périodes suivantes, on voit
les mêmes lois intervenir pour arrêter les
profits inhumains que faisaient les mar-
chands d'esclaves, et ordonner même qu'à
vingt-quatre ans accomplis, les sanguino-
lens , c'est ainsi que le code Théodosien
désigne les exposés , seront de droit libres
de leur corps.
C'est donc en condamnant théorique-
ment la base de la famille antique , et en
la conservant dans la pratique jusqu'à des
temps treille urs, que le christianisme pro-
céda â'ia conquête des nations. Il arrivait
précisément à une époque où l'avarice des
empereurs romains et la rapidité de leurs
chutes épuisaient les finam^es de l'empire
et désorganisaient les municipalités. Ici
nous aurions besoin de jeter un coup d'œil
sur les institutions curiales, qui répon-
daient assez exactement à nos conseils mu-
nicipaux d'aujourd'hui, avec cette diffé-
rence que les membres de ces assemblées
étaient non-seulement administrateurs ci-
vils, mais collecteurs de l'impôt, et soli-
daires envers le trésor des versemens pé-
riodiques à faire. Il y eut , comme nous le
56
LA DOMINICALE.
disions, tant d'empereur», et les soldats
leur faisaient payer si cher la couronne ,
quelescuriales furent ruinées, écrasées, dé-
sorganisées -, les franchises bourgeoises,
dont elles étaientles gardiennes, détruites et
oubliées ; et les populations occidentales
étaient ainsi flottantes , craintives et indé-
cises , lorsque les premiers évêqlies chré-
tiens leur apportèrent la foi , l'ordre et la
paix.
Pour mieux dissoudre la vieille société, le
christianisme l'attaqua, à l'aide d'une foi
nouvelle; et si l'on veut voir comment
les hommes venaient se grouper un à un
autour des églises, et former peu à peu
l'immense troupeau de Jésus-Christ, c'est
dans les lois qu'il faut étudier , com-
prendre et compter les triomphes de l'E-
vangile. Dès 378, un concile de Rome
écrivait, au nom de Damase, aux empe-
reurs Gratien et Valentinien, pour qu'ils
maintinssent la séparation déjà opérée des
lois religieuses et civiles. Le christianisme
se substitue partout insensiblement aux ha-
bitudes du paganisme -, les évêques rem-
placent le conseil des curiales et se font
les protecteurs des populations; les èufans
et les adultes viennent se faire baplister;
la vieille législation tombe en ruines. Ce
n'est plus le père qui vend trois fois son
fils par la balance ; ce n'est plus le fiancé
qui paie trois monnaies de cuivre la pos-
session de la jeune fille. Les souvenirs de
l'antique esclavage disparaissent; les con-
stitutions impériales revêtent chaque jour
un caractère exclusivement chrétftn. Le
mariage se fait d'abord, par un serment
sur l'Evangile , ensuite au milieu même de
fidèles assemblés dans l'église. Le Pape
Léon proscrit le concubinage; et c'est en
cela que se manifeste surtout le caractère
libéral du christianisme : une femme pour
un homme, un cœur pour un cœur, une
âme pour une âme , et non plus , comme
autrefois , un plein sérail pour la brutalité
d'un seul.
au moment où, partie des Apô-
doctrine de Jésus^Christ rayonnait
tout l'Occident, que la grande
invasion ^e 406 à 412 vint surprendre la
Gaule. JSom avons déjà dit que les muni-
cipalités ptaient désorganisées, les masses
en fermentation : d'un côté attirées par la
foi nouvelle, de l'autre retenues par les
croyances payennes , sans point d'appui ,
sans mot d'ordre, sans aucun centre de
réunion. C'est une cho&e inouïe de voiries
premiers évêques à la fois baptisant, ma-
riant, enterrant, administrant, et se dé-
pouillant de leurs habits sacrés , pour cein-
dre l'épée , courir sur les remparts , et re-
pousser les Barbares, Le Goth, le Hun , le
Franc, le Vandale, ne virent pas sans éton-
nement ces hommes simples, humbles et
terribles , enflammant les âmes par leurs
paroles, et guérissant les plaies des batail-
les avec le souvenir des promesses de Dieu.
Quand les villes étaient prises d'assaut, les
églises incendiées et pillées, les popula-
tions traînées en esclavage par les vain-
queurs, on ne voyait pas à la suite des
camps des princes captifs mornes et déses-
pérés , mais des évêques pieds nus , rési-
gnés comme leurs néc^phytes , se confiant
«ncore au Dieu des armées, et parlant de
lui, de sa loi , de ses récompenses, de ma-
nière à toucher le cœur des hordes sau-
vages qui les entraînaient.
Quand l'invasion fut terminée , quand
les flots de cette mer de nations se furent
écoulés diversement, selon la pente des
terrains, quand l'ordre revint après la con-
fusion, les peuples retrouvèrent les évêques
au milieu d'eux pendant la paix , comme
ils les y avaient trouvés pendant la guerre.
Ici commence entre le christianisme -et les
masses un rapport intime, une action in-
cessante et réciproque, une fusion de ten-
dance et d'intérêt , qui les soutient et les
fait grandir tous deux; l'Église se met en
rapport avec les hommes libres, par la
fondation des ordres ; avec les races escla-
ves, par la possession des terrains. Suivons
le développement de l'action civilisatrice
du christianisme dans ces deux direkions.
On sait assez généralement que c'est en
Orient que se formèrent d'abord les ordres
monastiques : l'histoire qu'en a écrite le
kA DOMÏNtCALE
moine Cassien , de Marseille , est Tintro-
duction indispensable à tous les ouvrages
qui nous initient aux fondations pieuses
de l'Europe chrétienne. Vers les premières
années du christianisme , des hommes, exal-
tés par la nouveauté de leur foi , et suivant
en cela un penchant commun aux imagi-
nations orientales , se condamnaient à des
rigueurs inouïes, physiques et morales:
c'étaient les ascètes : on peut les considérer
comme le premier degré de la vie monas-
tique. Plus tard, ils se séparèrent des so-
ciétés , vécurent seuls dans les déserts : ces
ascètes devinrent les ermites ou anacho'
rètes , et formèrent le second degré des
moines. Plus tard encore , pour des motifs
qu'il n'est pas facile de déterminer aujour-
d'hui , cédant peut-être à l'ascendant d'un
ermite plus célèbre, ils se rapprochèrent
peu à peu, et bâtirent leurs cellules à côté
les unes des autres : alors les anachorètes
prirent le nom de moines. Enfin , au lieu
de vivre dans des huttes séparées, ils bâ-
tirent et habitèrent un même toit : les
moines prirent alors le nom de cénobites,
et ils atteignirent ainsi le quatrième et
dernier développement de l'institution mo-
nastique»
C'est à l'état de cénobites que des moines
s'instituèrent en corps dans l'Occident, et
sans avoir pâ^ssé par les transformations
que nous avons indiquées. Il y eut bien ,
de çà, de là, quelques exemples de religieux
qui s'isolèrent de la société j vécurent seuls
da ns les bois > et même debout sur Un rocher,
à rimitation de saint Simon Stylite-, mais
ce ne furent que de rares exceptions. Les
cénobiles s'étaient à peine organisés, même
en Orient, qu'ils vécurent selon une cer-
taine discipline : les règles primitives les
plus célèbres sont celles de saint Antoine,
de saint Macaire , de saint Hilarion et de
saint Pacôme. Vers la fin du quatrième
siècle, la règle de saint Basile les remplaça 5
puis vint celle de saint Augustin, puis celle
de saint Benoit, qui effaça toutes les autres.
C'est à la première moitié du cinquième
siècle qu'appartient la fondation de la plu-
pari des monastères du midi de la Gaule :
celui de St.Faustin à Nistnes; celui de St.-_
Victor , à Marseille j celui de Lérins dan,
les îles d'Hièrés-, celui de St. -Claude, en
Franche-Comté, turent des principaux.
Les moines alors n'étaient pas des prêtres,
cottimê on lé pense assez cumn/linétnents
c'étaient de grandes associations de laïques,
qui se réunissaient volontairement pour la
facilité'des devoirs religieux Ou des travaux
littéraires ; mais d'ailleurs , il n'y avaifpour
eux ni ordination, ni engagemens ecclé-
siastiques. On entrait dans la communauté)
on en sortait à sa guise -, on choisissait son
genre de vie , ses prières, ses austéri/és .
Peu à peu , les moines couvrirent l'Éa-
rope *, leur popularité était immense , leuf
influence sans égale. A plusieurs reprises lé
clergé avait fait des tentatives pour se rap-
procher d'eux. Les actes des coéciles du
cinquième siècle abondent en dispositions
qui tendent à soumettre les monastères
aux évêques , notamment le concile œcu-
ménique de Chalcédoine ,*tenu en 45 1.
La règle de St.-Benoit, publiée en 628,
contribua à cette fusion des moines et du
clergé , en donnant à la quaUté de reli-
gieux un caractère irrévocaWe 5 un peu
plus tard , les moines obtinrent d'avoir àéé
églises dabs l'intérieur des monastères ,
desservies par des religieux ordonnés. Enfin,
vers le commencement du septième' siècle,
les innombrables cénobites répandus dan§
les Ga^^les , étaient tous devenus clercs , et
appartenaient directement à cette milice
de Jésus-Christ , qui avait Cdhquiê les tenn
pies des faux dieux et les cœurs des popu-
lations infidèles.
Tandis que le christianisme s'associait
ainsi étroitement les classes libres , actives
intelligentes, il tendait aussi la main âU:S
races esclaves , pauvres et ignorantes. t)ans
les lettres des Papes , qui vont depuis l'an
67 de Jésus^Christ , jusqu'à l'année 44^^
et qui ont été publiées par dom Constant ,
bénédictin de St.-Maur , on trouve déjà
de nombreuses dotations faites aux églises,
par des fidèles : ces dotations devinrent
encore incomparablement plus noiûbreûseé
et plus considérables après là conquête des
«^S LA DOMINICAJ.E.
Gaules par les Barbares , lorsque les chefs
Tictorieux , devenus chrétiens , firent des
fondations pieuses , enrichirent les mo-
nastères d'un très-grand nombre de terres
abandonnées et de landes stériles, dont la
règle de St»-Benoit amena le défrichement.
Une faut pas non plus oublier, dans l'his-
toire de l'origine des richesses cléricfiles, le
caractère de la législation religieuse,'qlii ap-
pliquait aux corporations les biens des néo-
phytes ordonnés. Vers le neuvième siècle,
les curés, les évêques et les moines possé-
daient peut-être plus du tiers de lafsurface
terri to^-iale de fe France, avec le nombre
d'esclaves nécessaire pour l'exploitation de
ces immenses domaines. Ainsi que nous
l'avons déjà dit, le christianisme avait
provisoirement maintenu le fait de l'es-
clavage, tout en l'adoucissant par degrés,
et en niant formellement son principe. Il
est incontestablement établi par des docu-
mens historiques , qu'il existait encore sur
les domaines ecclésiastiques, jusqu'à la fin
du onzième siècle; mais c'est bien pis en-
core sur les domaines laïques , où on le
trouve au commencement du quinzième.
Et puis, 1& Christianisme ne considéra
jamais l'esclavage comme une tache inef-
façable, comme une fatalité qui enlevât
les capacités morales ou politiques -, c'était
à ses yeux une suite du noviciat de la li-
berté. L'esclave pouvait s'élever par tous les
degrés de l'ordre ecclésiastique ; il pouvait
devenir portier , lecteur , exorciste , aco-
lyte, sous-diacre, diacre, prêtre, évêque ,
pape : Ebbon , archevêque de Reims, avait
été esclave chevrier, et le pape Jean XXII
gardeur de pourceaux. C'est par cette ten-
dance libérale que le Christianisme s'infil-
trait jusqu'aux rangs inférieurs delà société:
l'esclave d'un laïque n'avait en perspective
quel'esclavagede la glèbe, ou une lointaine
liberté, sans prérogatives sociales; l'esclave
d'un monastère, pouvait espérer raisonna-
blement de devenir moine , et peut-être
abbé. Dans les monastères , et même du
*^'^ips de Charlemagne , il y avait déjà des
écoles primaire^ destinées aux enfans des
scia vas; et tandis qti.e, seloo la '{ parolç de
Jésus-Christ , les moines laissaient les pe-
tits enfans aller à lui, ils instituaient les
fêtes pour la suspension des travaux , et le
soulagement des pauvres serviteurs inces-
samment courbés vers la terre.
Car c'est là un caractère des fêtes chré-
tiennes, que la révolution méconnut ,
avec beaucoup d'autres choses, en les abo-
lissant : de même que les évêques avaient
établi la trêve de Dieu , pour arrêter , au
moins pour un temps , les guerres des sei-
gneurs, de même ils établirent les fêtes des
Saintset des Confesseurs, pour le repos des
esclaves. Et quoi de plus beau , de plus
grand, de plus sublime que ces fêtes chré-
tiennes ! des joies sur la terre sanctifiés
par des joies dans le Ciel -, des populations
entières réunies au même instant, dans
toute l'étendue du catholicisme, par lesou-
venir de quelque ermite d'autrefois , de
quelque apôtre, de quelque martyr !
BOSSUET,
ÉDUCATION DU DAUPHIN.
Voulez-vous que nous parlions encore
de l'oraison funèbre de madame Henriette?
Un triste et doux souvenir est resté atta-
ché au nom de cette princes&e. Elle naquit
au milieu des camps et des batailles , parmi
les ennemis les plus acharnés de sa mai-
son : les premières paroles qu'elle entendit
furent des cris de rage et de fureur. Enfin
après une enfance passée dans la pauvreté
et la persécution , le Ciel devint plus clé-
ment pour Henriette. Louis XIV lui ouvrit
cette cour brillante de tous les genres de
splendeur. Aipsi élevée, Henriette d'Angle-
terre n'oublia jamais ses malheurs passés.
Elle appela , à l'aide de sa fortune , Bossuet
lui-même; elle se mit sous la loi de cet
austère chrétien. Bossuet, voyant cette
princesse si grande ainsi obéissante à l'É-
vangile, se sentit pour elle les entrailles
d'un père. Et non-seulement il lui donna
les instructions de la religion chrétienne ,
mais encore il la jeta dans l'histoire, cette
instilulrice des princes. Bossuet rentrait
donc encore dans la politique par la viedç
madame Henriette , comme il y était ren-
tré par la mort de la reine d'Angleterre.
C'était là un spectacle qui ne nous a pas
été refusé de nos jours. Une jeune princesse
qui veille sur le sort d'un peuple , qui tra-
vaille nuit et jour à son repos, qui s'expose
à mille dangers et à mille morts, pour-
suivie , captive, toujours forte et grande :
rien n'a manqué à la princesse de nos
jours, non plus qu'à la princesse Hen-
riette. Toutes les deux elles ont étrange-
ment payé de leur personne-, toutes les
deux elles se sont précipitées dans la gloire.
Bossuetseula manqué à la duchesse deBerry.
La mort , dit Bossuet , vint frapper
cette grande v]ct\me ^ pour /aire voir dans
îine seule mort la mort et le néant de toutes
les (fraudeurs humaines. C'est alors que
tout à coup retentit dans le palais cette
nouvelle : Madame se 7neurlj Madame
est morte!
Il y a cent cinquante ans qu'à cette pa-
role de Bossuet toute la cour de Louis XIV,
épouvantée , se leva sur son séant , cher-
chant de l'âme et du regard d'où partait
ce grand cri sublime : Madame se m.eurtl
Madame est morte! Depuis ce^temps, bien
des révolutions ontpassé sur la 'France: le
vieux trône a été renversé j la vieille
église a été ébranlée; tous les 'principes op-
posés qui se partageaient le monde ont
régné tour à tour. Eh bien ! après tant de
révolutions, après tant d'années écoulées,
nous frémissons encore à ces mots si sim-
ples : Madame se meurt ! Madame est
morte ! qui retentirent comme un tonnerre
dans cette nuit désastreuse. Voilà ce que
c'est que l'éloquence.
Aussi comme Bossuet l'a pleurée, cette
jeune princesse !
« J'ai vu sa main défaillante chercher
» encore en tombant de nouvelles forces
» pour appliquer sur son front le signe de
» notre rédemption.
)> La voilà, malgré ce grand cœur, la
» voilà cette princesse si chérie! la voilà
» telle que la mort nous l'a faite ! encore
» ce reste tel quel va s'évanouir, et nous
» l'alloDs voir dépouiUçç mêine de cette
LA DOMINICALE. 5q
» triste décoration; elle va descendre à ces
» sombres lieux, à ces demeures souter-
» raines , pour y dormir dans la poussière
» avec les grands de la terre , avec les rois
» et ]es princes anéantis , parmi lesquels à
» peine peut-on la placer, tant les rangs y
» sont pressés, tant la mort est prompte à
)) remplir ces places ! Peut-or bâtir sur ces
» RUINES? »
Jamais la langue française ne s'était
doutée de cette grâce austère , de cette mé-
lancolie si chrétienne. L'oraison funèbre de
Henriette d'Angleterre est un chef-d'œuvre
auquel on ne peut rien comparer dans au-
cune littérature de ce monde. Mais aussi
Bossuet n'avait jamais été plus le maître de
son sujet, et plus àj'aisedans ce triste sujet.
Dieu , la Beligion , un autel , des tombeaux ,
des grandeurs brisées, tout ce qui égare et
confond la pensée humaine: tout cela ser-
vait à agrandir la pensée de Bossuet. Il n'é-
tait jamais plus grand qu'en présence de
l'Eternel et du temps : de là seulement il
était à l'aise pour juger les peuples et les
rois.
Aussi écrivait-il à l'abbé de Rancé , ce
spirituel et ardent réformateur de la
Trappe , cet homme qui n'est pas un des
moins grands caractères de ce siècle si fé-
cond en grands caractères : « J'ai laissé
)) ordre de vous faire passer deux oraisons
» funèbres (l'oraison funèbre de la reine
» d'Angleterre et d'Henriette ) , qui , parce
» qu'elles font voir le néant du monde,
» peuvent avoir place parmi les livres d'un
» solitaire , et qu'en tout cas il peut regar-
» der comme deux têtes de mort assez
» touchantes. »
Après l'oraison funèbre de Henriette
d'Angleterre, Bossuet qui avait été nommé
évêque de Condom au commencement de
septembre 1670 , n'avait plus d'autre
pensée que d'aller dans son diocèse, loin des
grandeurs et de la gloire , pour y vivre
comme un saint évêque qui fait le bien et
qui prie le ciel , lorsque la mort de M. de
Perigny, précepteur du Dauphin, fils de
Louis XIV, appela Bossuet à cette place
iipportante, Bossuet fut surpris par cette
JiO I \ DOMINICALE
nouvelle au moment où il allait partir. Et
A'oilà comment il efitra dans ce palais dont
les murs même relentissaîent de son 'élo-
quence , comme dit le savant ëvêque
d'Avranches, M. Huet.
Dès ce jour, Bossuet avant de commencer
réducation du Dauphin , recommença
toutes ses éludes. Il revint avec bonheur
à Tantiquilé grecque et latine. Poètes ,
philosophes, orateurs, historiens, la Grèce
et l'Italie, Athènes et Rome , Homère
surtout qu'il savait par cœur-, puis, après
Homère, Horace et Virgile ! Il était si plein
de ces auteurs, que pendant l'éducation
de Mgr. le Dauphin , il en récitait des
passages entiers en dormant -, souvent
même il s'éveillait par la forte attention
qu'il apportait à les réciter, comme on se
réveille au milieu d'un songe dont on est
agréablement frappé.
Il y a dans les livres de Bossuet une
belle lettre en latin, adressée au pape
Innocent XI , dans laquelle Bossuet raconte
au 'Saint-Père toute l'éducation de son
royal élève. Celte lettre est digne de celui
à qui elle est adressée, et digne de celui qui
l'écrivit. D'abord, il apprit à son élève la
crainte de Dieu , qui est l'appui de la vie
humaine et qui assure aux rois eux-mêmes
leur puissance et leur majesté. Dans les
premiers temps , pour se concilier l'atten-
tion du jeune prince, Bossuet s'attacha
d'abord à l'intéresser;, à lui inspirer le goût
de l'étude. Celle du soir etdumatincom-
mençaitchaque jourpar la lecture dusaint
Evangile. Le prince demeurait dchout et
découvert tout le temps que durait cette
lecture^ et apprenait ainsi à F écouter avec
un respect r^eligieux. Les premiers mots
que Bossuet apprit à son élève , furent
ceux-ci : jnété , honte et justice. Il lui
enseigna les langues anciennes comme doit
les savoir un prince, lui faisant connaître les
gi-ands ouvrages parfixtraits,'et lui traçant
un portrait réel et simple des grands
hommesdePhistoire. Quant à la géographie,
Bossuet voyageait avec son élève sur les
cartes: tantôt en suivant le cours des
fleuves , tantôt suivant les côtes de la mer ,
et allant terre à terre; tout à coup cinglant
en haute mer et recotinaissant les ports
et les villes Jeûneuses dans les temps an-
ciens et modernes. Ce fut notamment
Phistoire que Bossuet inculqua à son royal
disciple-, et parmi toutes les histoires de la
terre, l'histoire de France, Phistoire du
royaume qu'il devait gouverner un jour.
Bossuet a laissé de précieux fragmens de sa
manière d'écrire l'histoire. Nous avons
de lui des morceaux admirables qu'il
donnait pour sujets de thèmes à son élève:
la mort de Charles VI , le portrait de
saint-Louis, le règnede Louis XI, le portrait
de Calvin, le récit de la Saint-Barthélemi,
le passage du Fihin par Louis XIV : voilà
pour l'histoire. L'enseignement philoso-
phique de Bossuet se résume dans un beau
livre, qui laisse bien loin Locke, Newton
et tout le dix-huitième siècle: la connais^
sancede Dieu et de soi-même.
Que si l'on trouve que nous nous sommes
trop étendus sur ce sujet , l'éducation de
Mgr. le Dauphin, c'est qu'on n'aura pas
songé qu'à l'heure qu'il est, la cour exilée
d-Holy-Rood, cette auguste et vagabonde
infortune devant laquelle Bossuet lui-
même resterait confondu, s'inquiète avec
anxiété pour savoir quelle doit être l'édu-
cation du royal enfant, comme si, pour un
roi catholique , pour un roi persécuté ,
pour un enfant qui doit avoir foi au passé
et à l'avenir, il y avait, mon Dieu, une
autre éducation possible que l'éducation de
Bossuet !
Et enfin , comme complément de l'édu-
cation de Mgr. le Dauphin, comme la der-
nière oeuvre de cette grande tâche, Bos-
suet conçut et écrivit le Discours sur
r Histoire universelle.
Quand ce livre parut en Europe , PEu-
rope faisait silence pour écouter le dix-sep-
tième siècle français. L'Europe entière ,
éperdue d'admiration , battit des mains
au Discours sur l'Histoire universelle. Le
plan et l'exécution de ce livre dominèrent
toutes les différences d'opinions , et firent
taire tous les préjugés de partis. L'Europe
n'eut qu'une voixpour louer ce livre, qu'une
1-4 BOMmrCALE.
Ai
âme pour le comprendre. Dans ce livre,
Bossuet parlait de tous les siècles à tous les
siècles, de tous les paj-s à tous les pays,
de toutes les communions à toutes les com-
munions. Et pour parler de toutes ces cho-
ses , il avait encore a{]randi son style 5 il
avait re'uni l'éclat oriental des prophètes
à la raison du génie français. Lisez ce
livre ! quel immense tableau se déroule
sous vos regards! Tout ce que l'Ecriture,
les prophètes , les promesses divines , les
expositions des mystères , leur nécessité et
leur vérité; tout ce que la tradition et les
écrits des Pères offrent de preuves et de
monumens, est réuni dans cette histoire,
et concourt à démontrer l'action constante
et inévitable de la Providence dans toutes
Jes vicissitudes et toutes les révolutions
du monde, pour arriver à une seule fin,
l'établissement du Christianisme.
« Tout cède à la fortune de César-, Alexan-
» drie lui ouvre ses portes 5 PEgypte
» devient une province romaine;Cléopâtre,
» qui désespère de la pouvoir conserver,
» se tue après Antoine-, Rome tend les bras
)) à César, qui devient , sous le nom d'Au-
» guste et sous le litre d'empereur , seul
» maître de tout l'empire : il dompte vers
» les Pyrénées les Cantabres et les As-
» turiens révoltés-, l'Ethiopie lui demande
» lapaix^ les Parties, épouvantés, lui ren-
» voient les étendards pris sur Crassus avec
» les prisonniers romains-, les Indes recher-
)) chent son alliance-, ses armes se font
» sentir aux. Rhètes ou Grisons , que leurs
)) montagnes ne peuvent défendre ; la Pan-
)) nonie le reconnaît -, la Germanie le re-
» doute , et lé Véser reçoit ses lois. Victo-
» rieux par terre et par mer , il ferme le
x» temple de Janus. Tout l'univers vie en
» paix sous sa puissance , et Jé-sus-Christ
» VIENT AU MONDE ! »
Les paroles nous manquent pour louer.
Ce sont là de ces chefs- d'œuvres qu'on lit
à genoux , et qu'on récite comme une
prière. Bossuet en écrivant VHistoire de
la chute des empires , a fait VHistoire de
tous les empires qui sont tombés après
lui. Au milieu de toutes ces révolutions
immenses , aii bruit de ce fracas ef-
froyahle d'eynpires et de trônes qui tom-
bent les uns sur les autres, les sap^es res-
tent immobiles , et ils se reposent en
paix avec Bossuet , à l'ombre de cette Pro-
vidence divine , qui n'a promis rélernité
à aucun empire, à aucune croyance, ex-
cepté à l'empire du Christ et à sa religion.
GRAVURE.
saikt-gehmain-l'auxerrois.
Il y eut au sixième siècle un évéque de
Paris qui fit élever une chapelle de l'autre
côlé de révêché , afin (jue les bonnes gens
de la campagne de Nanterre , qui venaient
pour prier Dieu , ne fussent pas forcés de
passer la rivière. Cette sainte chapelle est
devenue l'église de Saint-Germain-rx\uxer-
rois.
Il y eut plus tard un roi nommé Philippe-
Auguste, qui, vis-à-vis la chapelle sainte,
fit élever une grosse tour : cette grosse tour
est devenue le Louvre. La tour et la cha-
pelle ont grandi ensemble et de concert
l'une vis-à-vis l'autre , au grand conten-
tement et aux grands respects des peuples.
Singulières vicissitudes des choses hu-
maines! Le palais et l'Eglise, durant une
si longue suite de siècles , ont partagé la
même fortune. Pendant les premiers temps
l'Eglise protégea le palais. Tant que PEglise
fut respectée et puissante, le palaisfut puis-
sant et respecté. Les peuples vécurent en
paix à l'abri de ces deux ombres jumelles.
Puis enfin , après le dix-septième siècle ,
quand l'esprit de révolte s'empara de la
France , l'Eglise et le palais furent attaqués
en même temps l'une et Pautre. On chassa
le prêtre de l'Eglise , avant même qu'on
eût chassé le roi de son palais. L'Eglise
et le palais tombèrent ensemble j jusqu'au
jour où Bonaparte, cet homme qui fut si
puissant parce qu'il eut tous les genres d'in-
telligence, ayant compris que ce n'était
pas sans un secret dessein que la Provi-
dence avait mis Saint-Germain-l'Auxerrois
en présence du Louvre, l'Eglise de Dieu
L^
LA BOMINICALE.
en présence du palais du prince , ne voulut
pas relever le palais sans relever l'église.
La vieille et sainte église de Saint-Germain-
l'Auxerrois reçut à son tour la récompense
de la protection qu'elle avait accordée à la
tour du Louvre, quand le Louvre n'était
pas encore entouré de l'élégante colonnade
de Perrault.
Ainsi , dans les temps de foi chrétienne,
ce fut l'Eglise qui d'abord protégea le Lou-
vre; dans le temps où la politique remplaça
la croyance, ce fut le Louvre, à son tour,
qui protégea l'église. Aujourd'hui qui donc
protégera le Louvre et l'église? Le Louvre a
été envahi en juillet, et l'église a été respec-
tée-, puis, quelques mois après, l'église a été
profanée, sans qu'il y ait eu une seule émo-
tion au Louvre. Malheur aux époques qui
ont séparé si cruellement deux choses que
la loi divine, aussibienque la loi humaine,
semblaient avoir réunies pour jamais ,
l'église et le Louvre , le Louvre et l'église !
Malheur au Louvre s'il laisse profaner l'é-
glise ! L'église profanée aujourd'hui , le
Louvre sera violé demain. Mais voilà ce
que nos gouvernemens ne comprennent
plus.
Vous vous rappelez ces jours d'épouvante
et de deuil , quand la vieille et calme église
de Saint-Germain -l'Auxerrois ouvrit ses
portes aune populace échevelée et furieuse.
C'était un jour de saturnales. Le carnaval
allait finir, et il promenait dans les rues
sa figure avinée. Ce jour-là, toutes les ex-
travagances et toutes les folies parisiennes
avaient quitté le fond de leurs retraites.
Le vice parisien se montrait au grand jour.
Regardez! De toutes parts des hommes sous
des habits immondes , des femmes qui hur-
lent la débauche du haut des tombereaux
chargés de fleurs: la foule est partout. Lais-
sez passer la foule j le mercredi des cendres
viendra demain purifier cette ville égarée,
et lui rappeler qu'elle n'est que poussière.
Vain espoir 1 Tout à coup une voix, quelle
voix ! soufle sur ce peuple ; on entend
cette voix qui répète : À Saint- Germain-^
V Auxerrois l à Sainte Germain-r Auxer^
rois ! Soudain toute la foule se rue sur
l'église.
Rien ne les arrête. C'est en vain que le
saint monument est sans défense-, c'est
en vain qu'il ouvre ses portes comme pour
nne fête chrétienne-, c'est en vain que l'au-
tel est couvert de deuil ,et quel deuil! c'est
en vain quelesplusanciens souvenirs de la
France chrétienne planent sur le saint tem-
ple et le protègent : rien n'arrête cette foule
en démence. Les portes sont ouvertes , elle
brise les portes. La chaire de vérité est
muette , elle brise la chaire j l'autel ,
jusqu'à l'autel où se célèbre le redoutable
mystère ! l'autel de Jésus-Christ ! elle ren-
verse l'autel : rien n'est épargné. 0 dé-
mence! les Saintes tombent de leurs niches
consacrées j'ia vierge est mise en lambeaux;
les morts sont dépouillés du marbre qui cou-
vre leur.tombe-, l'orgue tombe en gémissant
sous les coups de ces furieux. Voilà donc
le saint temple ! voilà donc ce qu'ils ont
fait de ces échos qui répétaient les saints
cantiques ! A présent , l'écho vocifère et
chante des chansons obscènes. Rien n'est
épargné: ni les vitraux échappés à tant de
siècles, ni la cloche qui sonnait le baptême
de l'enfant et la mort du vieillard , ni le
tronc où le chrétien jette en cachette l'au-
mône qu'il destine à son frère indigent.
Toute l'église est livrée à ces sauvages -, ils
la frappent à outrance , ils la déchirent de
leurs mains, ils la lacèrent à belles dents;
ce qu'ilsne peuvent déchirer, ils l'insultent,
ils blasphèment, en dansant sur les débris.
0 folle journée de carnaval! ô quel
meurtre! ces gens ont tous un masque sur
la figure, mais ne croyez pas qu'ils rougis-
sent de leur crime ! Le masque ici, ce n'est
pas une précaution , c'est une insulte de
plus. Il n'y a pas là un des bourreaux de
la vieille égl-ise qui ait songé à avoir pour
elle les égards que le bourreau de Charles
P' avait pour sa victime. Si celui-là prit
un masque avant de frapper son roi , ce
fut du moins par respect et par prudence.
Ces tristes et incroyables profanations,
nous les avons vues de nos yeux. Nous
ayons y\Xy quand l'église a été pillée, J^
LÀ DOMINICALE.
ÂÛ
foule piller et briser le presbytère. Hélas!
ce fut cependant de ce presbytère, ce fut
de cette église que sortit le prêtre , que
sortit l'eau bénite , quand le 29 juillet ,
après la dernière bataille parisienne , on
voulut enterrer les nnorts au pied du Louvre.
Le 29 juillet, Téglise Saint-Gerraain-
l'Auxerrois ne voulut pas permettre que
tant de chrétiens fussent ensevelis sans la
bénédiction d'un prêtre : la tombe des hé-
ros du peuple de juillet fut bénie par la
vieille église. Aujourd'hui, elle est brisée en
lambeaux et toute meurtrie par ce même
peuple : voilà comment elle a été récom-
pensée !
Mais ce premier sacrilège n'a pas suffi à
l'horrible foule. Quand toute son œuvre de
destruction fut accomplie sur l'église , la
foule se porta de l'église à l'Archevêché,
La voilà, la voilà qui se rue sur le saint
édifice. Où est le pontife? la foule égorgera
le pontife? Où sont lesaumônes desfidèles?
la foule emportera les aumônes. Elle brise,
elle ravage , elle outrage , elle écrase en
passant l'évêché , cette charmante reli-
que toute brodée , tout élégante , tout
aérienne, tout imprégnée d'encens et par-
fumée de croyances. C'en est fait , l'évê-
ché n'est plus! c'en est fait, l'archevêché
est désert! La savante bibliothèque où
étaient réunis tous les Saints Pères , tous
les orateurs, tous les défenseurs, toutes
les gloires des trois églises grecque , latine
et française -, la bibliothèque qui avait
échappé même aux horreurs de l'ignorant
95 , n'échappe pas à la foule éclairée de
i83o. Les livres succombent comme s^ils
étaient des hommes. La Seine, indignée, les
reçoit, ces grands livres , gigantesques mo-
numens de la science passée^ et les rejette
sursesrives.La foule, voyant la bibliothèque
de l'archevêché abîmée , bat des mains
comme si ces livres étaient des hommes.
C'est un infâme chapitre à ajouter à la san-
glante et brutale stupidité des nations !
Et de là n'ayant pas trouvé l'archevêque
- àrarchevêché,rémeuteseportaàConflans.
Conflans est dévasté comme l'archevêché.
L'émeute se met à table et elle mange -, elle
semetaulit,etelle dort-, puis quand elle est
bien reposée et bien repue , elle reprend son
masque , elle reprend sa course , et elle va
achever dans l'orgie des bals masqués
cette horrible journée commencée si horri-
blement à Saint-Germain-l'Auxerrois. Et
l'on dit que nous sommes un peuple ci-
vilisé !
Depuis ce temps , la maison de Conflans
est restée dévastée, l'évêché est resté dé-
moli , et il n'y a pas un architecte en Eu-
rope, pas un ouvrier en Europe, qui le
puisse rétablir. Ce sont là des monumens
qui ne s'élèvent qu'avec la foi chrétienne ,
qu'avec l'art chrétien. Depuis ce temps
aussi, le prélat attaqué par cette horrible
foule, contemple ces ruines sans se plaindre j
on ne l'a vu qu'aux jours de prières et aux
jours de deuil quand le choléra s'est emparé
de celte immense ville courbée sous la
peur, etqu'ilestsortide son modeste asile le
charitable pontife,soutenant le courage de la
ville, elluirendant l'espérance qui lui man-
quait. Mais ce que le sain t prélat ne demande
paspourlui,mêmepoursa maison ravagée,
il le demande pour la maison du Seigneur,
pour l'église deSaint-Germain. «Rendez, dit-
» il, rendez au culte cet autel profanéjielevez
» cette sainte église; rappelez le prêtre qui a
» été chassé de chez lui -, rendez la sainte
» prière à ces voûtes , ses chants solennels
» à cet orgue , son encens au vrai Dieu. Ne
» cédez pas plus long-temps à la peur,
» puissans de ce monde! ne souffrez pas
» plus long-temps cet affreux spectacle , la
» plus vieille église de la France tachée et
» vide , veuve de ses autels , veuve de ses
» prêtresj veuve des cérémonies chrétiennes,
» veuve même de ses tombeaux! » Ainsi parle
le prélat-, il parle au nom dupasse, il parle
au nom de l'avenir , il parle au nom du
présent; il parle au nom de tous les chré-
tiens qui sont chrétiens dans l'âme et dans
le cœur. Mais ces très solennelles paroles
ne sont pas écoutées : le pouvoir tremble
encore devant les terribles passions popu-
laires,et en attendant, le vieux temple reste
fermé , l'arche reste profanée , le Christ est
par terre, et l'église n'est plus privilégiée que
Al
LA DOMINICALE.
parce que c'est un beau monument désert,
élégant, bien fait, d'une noble façade,
aux flèches élancées , aux gothiques ar-
ceaux.
0 temps malheureux , où la vieille
église n'a pas d'autre protection que la
piété de l'architecte! 0 trist'è époque , où
ce n'est plus la foi qui sauve la pierre
qu'elle a élevée triomphante dans les cieux !
0 misère! Voici une église qui gêne mon
alignement, dit le premier architecte. —
Oui , mais cette église est un fort beau
point de vue, dit le second architecte. —
Elle est bien vieille, reprend le premier
architecte. — Et c'est justement pourquoi
il faut la conserver, réplique le se-
cond architecte : une ruine ira bien et
fera grand effet au milieu de nos maisons
toutes neuves! — Tels sont nos débats. L'é-
glise attend pour savoir si elle vivra, le
jugement dernier des maçons. On la joue
aux dés , comme on a joué la robe du
Christ. Vous parlez de Bossuet! à ce triste
spectacle je vous demande ce que dirait
Bossuet ?
SEMAINE RELIGIEUSE,
a6^ DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE.
Parabole du grain de sénevé et du levain,
La plus petite des semences, devenue en
très-peu de temps le plus grand des légu-
mes , est l'emblème des faibles commen-
cemens et des rapides progrès du christia-
nisme. Tous les Saints Pères ont ainsi in-
terprété celte parabole.
Il fallait être Dieu pour oser concevoir,
prédire, et surtout exécuter une si vaste
révolution dans les croyances de l'univers
entier. Quel beau spectacle présente l'his-
toire du monde à cette époque I La société
chrétienne , si faible dès sa naissance , lut-
tant contre tous les désordres et tous les
vices , dissipant peu à peu les ténèbres du
paganisme, s'étendant de toutes parts mal-
gré les résistances des préjugés et des pas-
sions , envahissant la terre et allant enfin
s'asseoir au trône des Césars.
Dans ce magnifique édifice élevé au mi-
lieu des nations, il ne se trouve aucune
trace de la main humaine; la main seule
d'un Dieu pouvait opérer une pareille mer-
veille.
C'était sans contredit un siècle bien civi-
lisé que celui où apparut la Religion chré-
tienne-, c'était celui des plus beaux génies
de la Grèce et de Rome , dont les écrits
nous servent encore de modèles. Jamais le
goût de la philosophie , des sciences , des
lettres et des arts , n'avait été si générale-
ment répandu. Aussi Dieu choisit- il ce
siècle pour réformer la raison humaine ,
lui faire connaître son véritable usage, lui
découvrir ses limites, la soumettre à la foi ,
et l'épurer par sa morale. Pour opérer une
si étonnante révolution, il ne prend pas
les collaborateurs de son œuvre dans le
sénat de Rome, dans l'aréopage ou le lycée.
Il ramasse sur les sables de la mer douze
pauvres pêcheurs , sans lettres , sans édu-
cation, sans crédit, sans puissance*, et voilà
avec quels apôtres il entreprend la con-
quête du monde I A son ordre , ces hommes
grossiers , ignorans , se répandent sur la
terre, pénètrent jusque dans les écoles cé-
lèbres de Rome , de Corinthe et d'Athènes ,
défient hardiment les génies les plus puis-
sans, quils soumettent au Dieu iucoHnu.
Leur simplicité combat contre la dialec-
tique la plus subtile , leur ignorance contre
l'érudition , et leur grossièreté contre l'élo-
quence la plus brillante : cependant la
philosophie payenne est abattue; et l'Evan-
gile , prêché par douze pauvres pêcheurs,
règne à sa place dans l'univers « C'est qu'il
» a plu à Dieu, comme dit saint Paul (i),
» de choisir la faiblesse pour confondre Ift
» force; ce que le monde a de plus mé-
» prisp pour soumettre ce qu'il a de plus
» honoré. »
Le christianisme naissant avait encore
contre lui sa doctrine. Excepté un petit
peuple resserré dans un petit coin de terre,
où il vivait méprisé des autres nations , le
paganisme était alors la religion de l'uni-
(t) Et infirma tniindi elegit Deus ut confundalfortia,
et ii;nobilia mrtndi et côntemptibilia elegit Deus., i, c. a.
LA DOMINICALE.
^
vers. Chaque peuplade , chaquo ville ,
chaque famille , avaient leurs dieux ,
qu'elles chérissaient comme l'héritage de
leurs pères. Riante, voluptueuse, la reli-
gion payenne animait tout par sa poésie et
ses brillantes fictions : les champs, les bois,
les ondes , les astres même , étaient peu-
plés de ses divinités. De superbes temples
décoraient les villes, et des solennités, de
pompeux sacrifices , y attiraient le concours
des peuples. Rome croyait lui devoir sa
grandeur, et la Grèce lui devait ses jeux et
ses fêtes. Tout ce prestige, toutes ces illu-
sions, entretenaient le sommeil du genre
humain, dont le réveil ne pouvait que lui
être désagréable.
C'est dans ces circonstances si défavo-
rables que surviennent des réformateurs
sans autorité , heurtant de front les
croyances reçues, prêchant une religion
nouvelle avec ses dogmes incompréhen-
sibles: religion insociable, culte incom-
patible avec tous les cultes antiques; reli-
gion de privations et de souffrances. Au
nom du Dieu vivant, ils viennent changer
toutes les idées , abolir toutes les coutumes,
renverser toutes les idoles. A leur voix
puissante, le monde payen, docile, subit
le joug des maximes de TËvangile*, J.-C.
est sur tous les autels , Rome est chrétienne,
et la chaire des pontifes remplace le trône
des Césars.
Ici commence une lutte que tous les
siècles précédens n'avaient pas vue, et qui
a fait l'admiration de siècles qui ont suivi.
L'orgueil philosophique humilié, toutes
les passions , les préjugés vaincus, arment
la main de Néron, des Domitien, des Dèce.
Tout ce que la rage de ces tyran» peut
inventer, est mis en usage , les croix, les che-
valets, la flamrtiedes bûchers, les ongles de
fer, la dent des bêtes féroces. L'âge, le sexe,
aucune considération, ne peuvent garantir
de ces barbaries raffinées. Trois siècles en-
tiers s'écoulent sans que la persécution se
1 ralentisse, et si quelques rescrits favora-
bles amènent des intervalles de paix , le
feu se ranime bientôt avec plus de fureur.
<»■ ïls pourraient cependant , ces hommes
que l'on égorge , opposant la force à la
force , faire trembler à leur tour leurs bour-
reaux.Ils pourraient, en fuyant la persécu-
tion , faire de l'Etat une vaste solitude, tant
leur nombre est immense l Nous ne sommes
que d hier, disait Tertullien , et déjà nous
remplissons votre empire. Mais soumis par
un devoir sacré , ils prient pour leurs per-
sécuteurs , et leur sang devient une nouvelle
semence de chrétien, comme le dit le même
père de l'église. Enfin, l'orage cesse*, la
croix brille sur la couronne des Césars; les
oracles sont accomplis-, l'Evangile a triom-
phé du monde payen , et ce triomphe
seul est le monument éternel de sa divi-
nité.
Cette semaine ramène Fanniversaire de
saint Léon-le-Grand -, dontla fête se cé-
lèbre à Paris le lo novembre : cette année
elle a été renvoyée au 18 à cause de l'oc-
tave de la dédicace.
Léon naquit à Rome; il sortait d'une
des premières familles de Toscane. Dans
sa jeunesse , il se livra à l'étude de la litté-
rature et de l'éloquence et y fit de rapides
progrès -, mais son esprit juste et pénétrant
avait besoin d'alimens plus solides, et la
théologie , les livres sacrés devinrent
bientôt l'objet de ses profondes médita-
tions. Nommé archidiacre de l'Église
Romaine , il eut beaucoup de part aux
affaires sous les papes Célestinet Sixte III.
Ce fut particulièrement à ses soins qu'on
dut la réconciliation d'Aétius et d'Albin,
dont la mésintelligence pouvait avoir les
suites les plus déplorables. En 440 , s'ouvrit
pour lui la carrière où l'appelaient ses
hautes vertus. Le pape Sixte mourut , et
le clergé désigna , pour le remplacer, celui
que sa sainteté et son génie rendaient
le premier homme de son siècle. Léon
placé sur la chaire de saint Pierre aux
acclamations des fidèles et au milieu des
plus belles espérances , s'écria : « Seigneur,
» j'ai vu l'ouvrage dont vous m'avez
» chargé, et j'en ai été frappé de terreur,
» car quelle proportion y a-t-il entre le
» fardeau qui m'est imposé et ma faiblesse,
» entre cette élévation et mon néant? »
-4(3
I\ DOMINICALE.
Ses écrits lui ont valu une partie de la
gloire dont il a toujours joui dans l'Église.
Ils sont en effet les monurnens les plus au-
thentiques de sa piété et de son savoir. Ses
pensées sont vraies , pleines de force et
d'éclat. Ses expressions ont une beauté et
une magnificence qui charment , qui éton-
nent , transportent. 11 est partout semblable
à lui-même^ partout il se soutient, sans
laisser paraître d'inégalités. Sa diction est
pure et élégante, son style concis, clair
et agréable. On remarque dans les endroits
même où il est le pins élevé, une facilité
qui écarte toute apparence d'affectation ,
et qui montre qu'il ne faisait que suivre
l'impulsion d'un génie naturellement noble
et porté au sublime.
La loi du Christ avait alors triomphé
des supplices ordonnés par les empereurs ,
des risées de la multitude et des argumens
des sectes philosophiques. Rome qui , en
fermant les portes du temple de Janus,
avait dit: « Mon empire est impérissable,
mes lois, mes mœurs, en passant chez les
peuples que j'ai vaincus, les assimileront
à moi; je tiens dans mes mains la paix et
le bonheur du monde-, » Rome, muette à
la voix des docteurs et des apôtres , avait
enfin compris que les destinées des n at'vs
ainsi que les siennes, dépendaient d'une sa-
gesse et d'une volonté plus profondes et
plus fortes que cellçs de ses sénateurs et de
ses consuls. Le christianisme portait réelle-
ment à cette époque le sceptre et le flam-
beau dans toute cette société grecque et
romaine si policée , mais si restreinte et
si décrépite ! Pourtant , l'Homme-Dieu em-
brassant du haut de sa croix les siècles de
sa pensée , la terre de ses regards , avait
appelé à composer la nouvelle famille , le
genre humain tout entier. Cette porte
même , perpétuellement ouverte dans la
ville des Césars, semblait attendre un hôte
inconnu. Une grande fusion était devenue
imminente: elle commença. Celte moitié
de la race humaine répandue dans les forêts
de la Germanie , poussée par la soif du
pillage , déborda de tous côtés sur l'empire:
les peuplades se pressaient comme les
vagues de la mer 5 l'irruption fut rapide,
inévitable.
Quelle s'élève noble et imposante, la
noble tête de Saint-Léon , au milieu de ces
tempêtes qui crevaient coupsur coup! Dans
cette épouvantable confusion , oiî s'effa-
çaient les royaumes , qu'il prouva bien sa
sublime mission ! Le roi le plus puissant
et le plus terrible des peuples du Nord, At-
tila , après avoir ravagé une partie de l'Asie,
tomba sur l'empire d'Occident , traînant à
sa suite une armée de 700 mille hommes.
Refoulé hors des Gaules par les Francs,
sous la conduite d'Aétius, il entre furieux
en Italie, où il met tout à feu et à sang.
Les villes saccagées disparaissent sous des
monceaux de cendres; les peuples exter-
minés par le sabre appellent en vain à leur
secours. Le faible Valentinien tremblait
dans Ra venue, et les habitans de Rome,
terrifiés, croyaient voir déjà le roi des
Huns sur leurs têtes; Léon seul , conser-
vant son courage et sa confiance, se porte
au devant du farouche guerrier.
Il le trouva à Ambulicum au passage du
Menso : il n'avait avec lui ni aigles ni lé-
gions; mais sa parole était celle de Dieu,
dont le chef barbare se nommait le fléau.
Celui-ci s'arrêta , écouta le vénérable pon-
tife avec un saisissement religieux; le reçut
avec de grands|honneurs,fit évacuer l'Italie,
et ramena son armée en Pannonie où il mou-
rut bientôt. Attila près de Ra venue rappelle
Alexandre dans Jérusalem , chez ce peuple
hébreu dont l'histoire , comme une chaîne
lumineuse, joint deux grandes révélations.
Il n'appartient qu'au vrai Dieu de se ma-
nifester ainsi dans la personne de ses prêtres
sous l'empire de l'ancienne et de la nou-
velle loi.
La puissance du christianisme se per-
sonnifie dans Lëon-le-Grand; et soudain
devant celte puissance toute pacifique tom-
bent les armes de la barbarie. L'œuvre ne
tarda pas à s'accomplir ; l'empire dis-
parut. On vit encore des Barbares con-
tinuer leur chemina travers Rome, comme
sur une roule où rien ne dislraisait la
vue : Mais bientôt sur la nouvelle société
LA DOMNIICALE.
47
universelle où l'homme fute'gal à l'homme,
plana, pour la civilisation et le bonheur
du monde , funité de croyance religieuse.
Saint-Léora ne se fit pas moins chérir par
son humilité, sa douceur et sa charité,
qu'admirer par l'assemblage étonnant des
plus hautes qualités et des plus rares con-
naissances. Aussi fut-il toujours respecté
des empereurs, des princes, et des hommes
de tout état.
Il mourut le lo novembre /'^6i, après
avoir siégé 21 ans. Son corps fut enterré
dans l'église de St-Pierre. En 1716, on
mit ses reliques dans une boîte de plomb
surl'autel dédié sous l'invocation de Saint-
Léon, dans l'église du Vatican.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Dans l'une des paroisses de Lille ,
M. le curé a profité d'un passage de l'Evan-
gile pour parler en chaire du devoir, pour
les hommes religieux et bien intentionnés,
de se rendre aux élections. Se plaçant,
comme ministre de l'Evanjjile , au-dessus
des partis politiques , et puisant ses motifs
uniquement dans la nécessité de veiller au
maintien de la religion et des grands inté-
ïrêts de la société , il s'est adressé à tous les
chrétiens , dont le devoir est de refuser une
influence funeste aux hommes sans probité
et sans foi , sous quelque drapeau qu'ils
marchent , et de placer à leur tête les amis
de la religion , les défenseurs des pauvres,
les hommes probes et éclairés , partout où
ils se présenteront.
— Un jeune candidat au grade de doc-
teur en médecine , M. Verger, a soutenu il
y a quelques jours, devant la Faculté de
médecine de Paris, une thèse extrêmement
remarquable , et où respirent les sentimens
les plus religieux. Il est bon de constater
ce mouvement intellectuel qui s'opère de-
puis i83o, parmi la jeunesse française-,
car il prouve à la fois que la philosophie
sceptique du dix-huitième siècle est arrivée
à son terme , et que la jeunesse , s'éloignant
chaque jour davantage de ces hommes
jadis ennemis du pouvoir, aujourd'hui ses
complaisans et ses favoris, commence à
comprendre de quel côté elle doit chercher
la loyauté des opinions, ainsi que le pur
et sincère amour de la science.
— 11 y a eu dernièrement dans les plaines
de la Lombardie , près Médale, une grande
revue des troupes autrichiennes. Au milieu
d'un carré formé par 70,000 hommes, on
avait élevé un temple tout composé de
canons , de fusils , de pistolets , de baïon-
nettes et de sabres. On y a célébré une messe ,
à laquelle ont assisté l'archiduc vice-roi,
la duchesse de Parme , le prince Frédéric
de Prusse , le feld-maréchal Radezkhy, une
quarantaine de généraux , et un grand
nombre d'officiers de diverses nations de
l'Europe.
* — On écrit de Genève, en date du 7 no-
vembre :
Une société de sœurs de Saint-Joseph ,
venant de la Vendée , a obtenu dernière-
ment l'autorisation de s'établir dans la ville
de Carouge , et d'y fonder un couvent sous
la modeste dénomination de pensionnat de
jeunes demoiselles. Ces religieuses ontmêtne
été autorisées à acquérir une propriété dans
le canton.
— Le maire de Tarare vient ;de signifier
aux frères établis dans cette ville, que l'in-
demnité annuelle qui avait pour objet de
pourvoir aux dépenses de leurs écoles , ne
figurerait plus au budget de la commune ,
à dater du i"" janvier prochain.
— Le gouvernement pontifical a or-
donné que les voyageurs allant de Marseille
à Civita-Vecchia par les bateaux à vapeur,
feraient viser leurs passeports par le consul
de France à Gênes-, le défaut de cette for-
malité exposera les voyageurs à des retards
à Civita-Vecchia.
Angleterre. — Les puissances du nord ne
sont pas les seules à professer contre l'in-
tervention française dans les affaires d'Es-
pagne. Lord Grey s'est prononcé aussi
contre l'entrée de nos troupes dans la Pé-
ninsule -, il ne veut pas davantage consentir
à l'occupation, par les forces françaises, des
forteresses delà ligne des Pyrénées : « Si je
AS
hX DOMINICALE.
permettais, dit-il, une semblable mesme,
je ne pourrais me présenter devant la
chambre des lords. » Il a parfaitement
raison^ et on peut compter qu'il ne cédera
pas.
Prusse. — Le jour du départ du comte
de Nesseirode, plusieurs courriers ont été
expédiés pour Vienne, sans doute afin de
communiquer à la cour d'Autriche le ré-
sultat des négociations de Berlin. Ou dit
qu'il doit aussi se faire sans retard des
ouvertures aux cours de France et d'An-
gleterre. Le contenu de ces communications
est , comme de raison, encore un secret -,
seulement, d'après les négociations qui
ont eu lieu jusqu'à présent, on peut con-
clure que la presse française sera en défi-
nitive obligée de changer l'opinion qu'elle
s'était formée sur les dernières réunions
des monarques.
Italie. — S. S. le pape est revenue le 21
octobre de Castel-Gondolfo à Rome : on
ignore pourquoi S. S. a abrégé le séjour
qu'elle devait encore y faire. Les uns
l'attribuent au mauvais temps, les autres
aux complications politiques qui se succè-
dent depuisquelquetemps,et qui intéressent
particulièrement le Saint-Siège. Il est cer-
tain que la mort du roi d'Espagne est une
circonstance du plus haut intérêt, et que
la reconnaissance de la jeune reine est su-
jette à de très-grandes difficultés.
Portngal. — L'état d'épuisement du pays
aux alentours de Lisbonne, joint au désir
d'attirer les constitutionnels en rase cam-
pagne , a été le seul motif du mouvement
en arrière de l'armée miguéliste sur San-
tarem. Don Miguel a mis cette place dans
un état de défense formidable, l'armée
royaliste s'y trouve ainsi au centre d'une
contrée opulente et fertile , avec la ville de
Thomar pour position avancée, Elvas et
Alméida sur ses derrières, Vezea et Lamcgo
comme point d'appui à sa droite, et à sa
gauche l'Alentejo. La Serra d'Estrella est
imprenable , et on travaille en ce moment
à mettre Coimbre sur un pied de défense
non moins formidable.
Espagne, ^ Apres un échec tïès-grave
éprouvé à Tolosa et à Aspeyta , le Pastor et
Castagnon se sont renfermés dans Saint-Sé-
bastien. On dit que cette place a été aussi-
tôt serrée de près par les carlistes qui oc"
cupent non-seulement Tolosa, mais Irum.
On dit encore qu'un colonel de la garde-
royale du corps d'armée de Saarsfield,
ayant échoué dans une tentative faite
pour enlever ce général, est passé à Mé-
rino avec son régiment , aux cris de vive
don Carlos! Quant au général Saarsfield,
le cunciaior ^diV excellence, il se tient tou-
jours renfermé dans Burgos. A Madrid, le
fils du duc de San-Carlos a , dit-on , couru
quelques dangers dans une des sorties que
les troupes de la garnison sont obligées
d'exécuter pour écarter les nombreuses
guérillas qui viennent faire le coup de
fusil jusqu'aux portes de la capitale.
Nota. Le nombre toujours croissant des
demandes d'essais qui nous sont adressées,
ne nous permettant pas, quant à présent, de
dépasser une feuille d'impression , sans
accroître les frais d'une manièee trop con-
sidérable , nous sommes forcés de réduire
la chronique , et de renvoyer au prochain
numéro un article sur le curé Mérino, qu'un
journal de Bordeaux vient de calomnier
dans une notice biographique où sont accu-
mulés les faits les plus absurdes et les plus
controuvés.
M. Tabbé Thomas, chanoine à Chalons-
sur-Marne , vient de publier une nouvelle
édition des trois ouvrages suivans : 1° la
jyreparation à la première communion^
2° préparation àla conjirmation; 3" Sou-
venirs de la première communion.
Ces opuscules servent de complément
aux instructions de MM. les curés. On y
trouve des prières d'une onctueuse sim-
plicité, et des exhortations bien propre à
soutenir la piété des fidèles. {Poir les an-
tionoes.
Errata du dernier numéro. Page 3o,
2^ colonne , 44* ligne , lisez , les déviatiofts
de la civilisation , et non pas les dévotions
de la civilisation.
LA DOMlNfCALE.
-49
A NOS LECTEURS.
A^ous voici parvenus au quatrième nu-
méro de la Dominicale-, et avant de cesser
l'envoi gratuit de notre journal aux per-
sonnes qui nous l'avaient demandé pour
essai, nous nous croyons tenus à jeter un
coup d'oeil rapide sur ce que nous avons
fait, afin que l'on puisse entrevoir ce que
nous pouvons faire.
Sans doute nous ne nous aveuglons pas
sur notre œuvre-, mais si l'on veut bien
songer aux difficultés de toutes sortes qui
assiègent une entreprise commencée sur
une aussi vaste échelle que la nôtre ; ici
les bureaux encombrés de demandes, aux-
quelles ni les employés ni l'imprimerie ne
peuvent suffire; là, les écrivains qu'il faut,
dès le commencement, plier à l'idée uni-
taire, but et fondement de la Dominicale-,
ailleurs, les embarras causés par un ma-
tériel qu'il a fallu décupler , tant le succès,
dès les premiers jours , s'est élevé au-delà
de nos prévisions, même d'une année de
sollicitude et d'efforts ; sans compter les
avis, les conseils et les réclamations que
l'on donne ou que l'on demande coup sur
coup, ce qui prouve combien notre jouii-
nal était nécessaire.
Oui, si on veut bien prendre garde à
tout cela, peut-être trouvera-t-on que si
nous n'avons pas accompli toutes nos pro-
messes, du moins nous avons fait tout ce
qu'il était humainement possible de faire
dans les circonstances où nous nous som-
mes trouvés.
Certainement on aura vu avec quelle
hardiesse nous avons démontré la puis-
sance civilisatrice du christianisme; et on
conviendra que nous ne pouvions plus fran-
chement dessiner la position que nous ve-
nons occuper au milieu d'une époque qui
ne cesse de parler de reconstitution sociale.
Ces principes posés une fois , il est facile de
prévoir quelles conséquences en vont être
déduites , et vers quel centre vont conver-
ger les rayons intelligens que nous avons
groupés autour de notre idée première.
En établissant dans la société chrétienne
la paroisse comme premier élément d'unité
territoriale et de civilisation, tenant compte
de tous les intérêts , de toutes les affections
d'homme, de chrétien et de citoyen, n'a-
vons-nous pas indiqué que l'alliance de l'es-
prit de la paroisse avec celui de la commune
se fera de nouveau , comme avant le dou-
zième siècle , pour le bien de la religion et
du royaume de France, à l'heure non
éloignée sans doute , où , lasse de la cen-
tralisation qui la tient dans son réseau
administratif, la France s'élancera à l'af-
franchissement des municipalités, que ré-
clament plus haut, et plus nombreux cha-
que jour, les véritables soutiens de la
nationalité française.
En commençant par Bossuet notre série
de portraits biographiques des grands ora-
teurs , des hommes célèbres dont le chris-
tianisme et l'Eglise s'honorent , nous avons
voulu faire présager la ligne dans laquelle
nous allions marcher , en même temps que
dessiner nettement les caractères d'après
lesquels nous voulions qu'on reconnût le
beau dans lès arts comme dans les lettres.
Ainsi nous avons, du premier abord, car
c'était pour nous une première nécessité,
poséet discuté trois questions vitales: ques-
tion de civilisation , question de constitu-
tion sociale, question de littérature : et
toutes trois posées', discutées et résolues
avec le christianisme et l'Eglise pour ap-
pui et pour flambeau.
Voilà ce que nous avons fait malgré tous
les désavantages d'une position imprévue.
Aujourd'hui ces désavantages ont dis-
paru. Voici donc ce que nous allons faire:
le passé garantit l'avenir.
Nos écrivains et nos artistes savent bien
maintenant et ce que nous voulons et où
nous allons : aussi rédaction et gravures
vont-elles se ressentir de cette homogé-
néité de sentimens, qui rendent une idée
influente et forte.
Encouragés par les suffrages bienveillans
d'un grand nombre d'évôques de France,
30
LA DOMINICALE.
qui nous ont assuré d'un intérêt tout par-
ticulier, nous allons donner dans nos co-
lonnes une large place à la défense des
droits du clergé, et à la solution d'un
grand nombre de questions intéressantes et
neuves , qui nous sont venues de plusieurs
diocèses à la fois.
Pour répondre aux vœux qui nous ont été
manifestés, nous allons donner plus d'ex-
tension à la chronique hebdomadaire, sans
pour cela lui faire occuper plus d'espace
dans nos colonnes , grâce aux caractères
d'imprimerie, dont, pour celte partie, nous
nous servons à dater de ce jour. Si même
nos abonnés réclamaient généralement de
plus grands développemens dans les faits
politiques qui se rattachent aux hautes
questions religieuses et sociales, nous nous
empresserions de les sasisfaire , et nous dé-
poserions immédiatement le cautionne-
ment qu'exige la loi 5 nul sacrifice ne de-
vant nous couler pour étendre l'influence
des idées auxquelles nous nous sommes
voués.
Car nous aussi nous voulons faire une
propagande, propagande chrélienne , pro-
pagande de réédification, par la Foi et par
l'Évangile. Pour cela nous nous appuyons
sur ces hommes , héritiers des Apôtres ,
auxquels Jésus-Christ disait : « Allez , et
enseignez en mon nom. » Avec ce nom , il
y a bonheur et liberté pour tous ici-bas.
Aussi notre dévouement à ces hommes
est-il sans bornes , car ils ne peuvent vou-
loir que ce que Dieu veut dans sa sainte loi,
dont l'Église est l'interprète. Ce qu'ils ai-
ment, nous l'aimerons j ce qu'ils ' défen-
dent, nous le défendrons-, ce que les hom-
mes de la nationalité font pour la constitu-
tion civile, la commune, nous le ferons,
nous, pour la société religieuse, la pa-
roisse , nous efforçant surtout d'en sous-
traire les fidèles habitans à l'influence des
utopies désolantes et arides du matéria-
lisme. C'est pour cela que nous avons mis
sous presse l'Alinanach des Paroisses , qui
paraîtra le i5 décembre prochain, et qui,
sous les rapports de la morale , de la reli-
gion , de l'agriculture , etc., etc.,, por-
tera dans les paroisses tout ce qu'il im-
porte à un chréiien de savoir dans la con-
dition où Dieu 1 a placé , quelque modeste
qu'elle soit.
Le Directeur,
Akge de SAINT-PRIEST.
DU CHRISTIANISME,
COMME PUISSANCE CIVILISATRICE.
(Troisième etdernei- article.)
Ce qui distingua le cliristianisme à son
apparition, ce qui Téleva, sans plus de
comparaison qu'il n'y en a entre l'homme
et Dieu , au-dessus de toutes les doc-
trines des philosophes ; c'est , enlre au-
tres choses , d'avoir été une politique ,
eu même temps qu'une religion j c'est
d'avoir embrassé l'homme tout entier dans
la famille, dans l'État et dans le Ciel. Les
mystères tant vantés de l'Egypte, d'Eleusis
et de Rome, n'avaient pas eu ce caractère-
là , pas plus que les théories législatives des
sages. A part ce que les relij;ions antiques
avaient de désespérant et de misérable, elles
ne s'étendaient encore qu'a une [wilie des
sentimens de l'homme j les législateurs n'en
absorbaient non pi us que la moitié. Un bon
Athénien devait obéissance à la fois au ma-
gistrat et à Dieu , à l'Aréopage et à Minerve j
un Romain se partageait entre Jupiter et le
sénat. Dans le Christianisme, au contraire,
Jésus-Christ embrassait l'homme tout en-
tier, Thomme domestique, l'homme social,
l'homme religieux ; il était la sanction de
toute vertu , la récompense de tout mé-
rite , l'auteur de toute loi •, on ne pouvait
faire le bien qu'en vue de lui plaire, le mal
qn'en vue de lui désobéir; il était assis au.
foyer, dans la personne du père de famille ;
au tribunal, dans la personne du magistrat;
sur le trône, dans la personne de Tempe-
reur-, à l'église , dans la personne de l'évê-
que; au-dessus des grandeurs humaines,
des calamités, delà mort, au-dessus de
la terre, du soleil et des étoiles , dans la
gloire même de Dieu. De quelque côté que
se portât le regard du néophyte , il se re-
posait incessamment sur Jésus-Christ j sur
LA DOMINICALE.
5>f
quelque objet que se tournât sa pensée, il
y rencontrait Jésus- Christ pour le cou-
da mnt^r ou le permettre, le sanctifier ou
le maudire. Jésus-Christ était au bout de
tout, il était rori(j;ine, le moyen et le but-,
en un niot, par sa religion et sa loi , son
action sur l'humanité était incessante et
complète; jamais encore il ne s'était pro-
duit mille part une doctrine qui afï'cclàt
sur les individus un empire aussi général ,
aussi immeuse, aussi abs->lu , et qui , par
consé(pient , maîtresse de i'homnje entier,
pût changer en si peu d'années la face en-
tière de l'univers.
En même temps que le Christianisme était
la puissance la plus ét(^ndue et la plus ab-
solue qui eut jamais été acceptée; par les
hommes, elh- était aussi la plus d:gne de
leur enthousiasme et de leur adora tionj
elle était celle qui entrait le plus profon-
dément dans l'intelligence des nécessités
humaines , et qui se montrait armée d'un
pouvoir jusqu'alors inconnu, pour lessatis-
faire pleinement. Elle résolvait le problème
le plus difficile des sociétés, le problème
incessamment en question , alors, aujour-
d'hui, toujours-, elle agrandissait l'individu,
sans affaiblir la société ; elle donnait uu
immense développement aux droits per-
sonnels, tout en maintenant les droits so-
ciaux; elle faisait vivre ensemble la liberté
et la hiérarchie-, elle favorisait la société,
sans amener le despotisme j et l'individu ,
sans amener l'anarchie.
Cependant , malgré tous les avantages
que le Christianisme possédait sur les créa-
tions de la raison-, malgré la reconnais-
sance éternelle que les peuples auraient dû.
conserver, même humainement parlant,
pour cette doctrine si sainte , si libérale, si
noble , qui les a rendus plus forts, pluséclai-
rés et plus moraux , il était sans doute dans
les desseins de la Providence de permettre
qu'elle fût méconnue par les nations, et
que l'orgueil de l'homme essayât de se
substituer à Dieu lui-même dans l'ordon-
nance et la direction des sociétés. Avant
d'aborder l'histoire et l'appréciation des
efforts tentés par les philosophes pour con-
stituer les peuples , disons quelque chose
de deux événemens importa ns qui tien-
nent de très-pA'ès à cette cspèc e de déca-
dence du Christianisme , et qui rendent
plus intelligible sa situation présente vis-
à-vis des gouvernemens.
Il a été beaucoup question, durant ces
dernières années, de cequ'on nommela pri-
mitive église, soit que des incrédules se
fissent contre le Christianisme actuel un
argument spécieux avec le Christianisme
d'autrefois; soil qie des hommes dont nous
honorons le talent , sans partager leurs
idées, essayassent dcramener les croyances
catholiquesà la situation qu'elles occupèrent
d'abord vis-à-vis des iudi vidas et des pou-
voirs sociaux. Il nous semble que ni le
uns ni les autres n'avaient l'intelligence
complète de cette église primitive, dont ils
parlaient, et qu'ils vantaient dans des vues
si différeutes.
Le catholicisme est aujourd'hui une im-
mense soi'iéié , d'une régularité admirable,
ayant son centre, qui est le Pape, et sa
hiérarchie qui descend jusqu'au simple
fidMe. Mais celte société en contient deux
autres : la société ecclésiasti.que, qui com-
prend les personnes ordonnées à un degré
quelconque , et la société religieuse , qui
embrasse tous les catholiques laïques, sans
exception. Lorsque la doctrine du Christ
s'établit, cette distinction entre les deux
sociétés ecclésiastique et religieuse n'exis-
ta pas d'abord , et ne pouvait même pas
ejiister: elles étaient mêlées et confondues.
Les apôtres surprirent le monde payen en-
dormi, et les néophytes vinrent à eux tous
couverts des souillures antiques. C'est
ainsi qu'on fit évêques , les premiers caté-
chumènes qui annoncèrent une foi pure,
une conduite honorable, et qui, par leur
position , étaient à même d'exercer quel-
que influence sur la société, d'ailleurs,
jeunesou vieux, soldats ou curions, mariés
ou célibataires. C'est ainsi que se constitua
la primitive église, avec des hommes dé,à
formés par le paganisme, et enlat es dans
toute espèce de liens sociaux. Comme nous
Pavons dit précédemment, le Christianisme
m
LA DOMINICALE.
prenait le monde tel quelelui léguaient les
philosophes , les législateurs et les rois an-
tiques^ et il bâtissait son grand et admi-
rable édifice avec les mêmes pierres qui
tombaient deTédificepayen. L'évêqueavait
femme et enfans , comme Synésius de
Ptolémaïde; Tévêque était élu par tous ses
frères, qui pouvaient être évêques comme
lui. Le Christianisme consistait encore en
quelques groupes de fidèles , se formant ,
s'agrandissanl peu à peu, dans l'Italie, la
Grèce, l'Asie-Mineure , l'Espagne. Mais à
peine eut-il envahi la plus grande partie
de l'Occident, à peine la persécution des
empereurs , la constance des martyrs , la
pureté des dogmes nouveaux, eurent-elles
frappé le vieux monde d'admiration et de
stupeur, que le vieux monde refusa de
rendre les armes et de s'avouer vaincu. Les
philosophes, les sophistes et les hérésiarques
attaquèrent diversement la doctrine de Jé-
sus-Christ 5 et il fut nécessaire de la dé-
fendre , comme elle était attaquée, par les
armes de la raison , par l'éloquence et la
dialectique. Les évêques cessèrent dès-lors
d'être de simples fidèles , bons, aimés, cha-
ritables-, les chrétiens instruits apparurent
à la tête de l'église ; le talent, les études, le
loisir se mirent à part , et ainsi se forma le
noyau de la société ecclésiastique.
La nature même des choses , le simple
cours des événemens , fit donc du Chris-
tianisme deux sociétés : l'une écrivant ,
prêchant, discutant j l'autre recueillant en
paix le fruit de ses croyances : l'une admi-
nistrant le bien des communautés , faisant
des traités avec les chefs barbares ou inter-
venant dans les édits des empereurs-, l'autre
simple, candide , iuoffènsive, vivant sa vie
de travaux , de sollicitudes ou de joies do-
mestiques. Si nous n'avions pas un autre
but aujourd'hui , nous développerions
maintenant une chose bien curieuse , c'est
l'ensemble des petites causes, des nccidens
imprévus , mais naturels , qui détachèrent
peu à peu la&ociété religieuse de la société
ecclésiastique, lui créèr«knt des intérêts et
des défenseurs à part , au point qu'après
moins de quinze siècles, ces deux sociétés ne
se conçoivent plus sœurs d'origine et de but,
s"ap[)ellent de deux noms difterens: l'une
monde spirituel -, l'autre monde temporel ;
au point que la société religieuse s'est
placée , chose inouïe ! au dessus - de la
société ecclésiastique ; qu'elle l'étend , la
resserre, lui donne ou lui reprend la vie,
l'encourage ou la gourmande-, et que les
successeurs des Jérôme, des Augustin , des
Basile, des Ambroise, sont soumis à la loi
sociale des enfans de ces humbles catéchu-
mènes, qui venaient autrefois recevoir de
leur main le baptême , et de leur bouche la
sainte parole du salut !
Après la séparation de la société re-
ligieuse d'avec la société ecclésiastique, il
y a encore un autre grand fait , qui con-
court à l'explication de l'état présent du
catholicisme dans les gouvernemens , c'est
la Réforme.
La Réforme est une immense question ,
qui veut être sérieusement étudiée, pour
être bien comprise. Nous n'en toucherons ici
que quelques faces, et uniquement celles qui
regardent notre sujet. Lorsque Luther se
sépara de l'orthodoxie catholique , déjà et
depuis long-temps le divorce avait eu lieu
entre la société ecclésiastique et la société
religieuse-, et avant d'aller plus loin , nous
devons détruire quelques difficultés qui
s'élèveront peut-être dans l'esprit de nos
lecteurs. Il y avait eu , même au commen-
cement du neuvième siècle , sous Charle-
magne, plus tard sous saint Louis, plus
tard encore , sous Philippe-le-Bel , lutte
assez violente entre ce qu'on nomme au-
jourd'hui les deux pouvoirs, c'est-à-dire
entre l'Église et l'Etat, ouen d'autres termes,
entre la société ecclésiastique et la société
religieuse. Sans montrer jusqu'à quel point
se sont trompés la plupart des historiens
qui ont traité de ces querelles, nous fe-
rons observer qu'elles eurent toutes pour
causodesdifficultés de propriétés: propriété
territoriale, propriété de redevances,
propriété de prérogatives féodales. L'Eglise
fut donc attaquée dans son droit terrien,
et non pas dans son droit théologique -, le
pape intervint comme propriétaire, et
LA DOMINICALE.
55
Bou pas comme représentant de Jésus-
Christ; et l'on s'est mépris étrangement en
faisant de ces débats des questions reli-
gieuses. La Réforme est véritablement la
première qui ait attaqué l'Eglise comme
église, comme autorité, comme dogme.
La Réforme, partie du clergé, s'opéra dans
les laïques-, elle arma la société religieuse
contre la société ecclésiastique-, elle tenta
ensuite d'effacer la distance qui les sépare,
de les réunir, de les fondre entre elles,
comme dans la primitive Eglise. Mais ne
pouvant pas faire que les prêtres devinssent
laïques, elle fit que les laïques devinrent
prêtres.
Nous allons dire une chose qu'on pourra
trouver singulière au premier aspect, mais
que nous prions le lecteur de méditer ,
parce qu'elle nous semble vraie. La Réforme
était contenue dans le' Christianisme 5 mais
il fallait un petit esprit pour l'en tirer.
Voici comment: La base du dogme social
de Jésus-Chrit était l'individualisation de
tous les intérêts-, plus de père comme autre-
fois, c'est-à-dire de père absolu-, plus de
fils plus d'esclave , plus d'homme et de
femmes comme autrefois ; égalité devant
Dieu , et aucune acception de personnes. Il
suivait évidemment décela, l'individuali-
sation de l'intelligence, le libre exercice de
la raison, l'examen , enfin la Réforme.
Mais ce n'était là que la moitié du Cliiis-
tianisme. Pendant que Jésus-Christ indivi-
dualise le fils, la femme et l'esclave -, pen-
dant qu'il anarchise la famille antique, il
reconstitue la famille nouvelle -, il crée
l'amour paternel, la tendresse conjugale,
la piété des enfans, le salaire de l'esclave.
Il démolit et.il édifie, il anarchise d'une
main, et il hiérarchise de l'autre-, en un
mot, il fait la chose la plus difficile de
toutes, il concilie le développement de
l'individu avec le développement de la
société.
Luther, au contraire , gâta l'admirable
synthèsechrétienne,ennes'emparant que de
sa moitié: il fit toutpourl'mdividu, et rien
pour l'espccej il agrandit la liberté jusqu'à
l'anarchie, et les prérogatives de la raison
jusqu'à l'individualisme pur. C'est ainsi
que les hommes médiocres défigurent les
grandes conceptions. La moitié de notre
René Descartes a fait tout Locke -, l'autre
moitié, tout Kant.
La Réforme ne fut autre chose que Via-.
dividualisationdel'intclligence, et la moitié
de la conception chrétienne. C'est un sys-
tème tronqué, froid, stérile, et qui n'a rien
produit de grand. Les protestans n'ont pas
bâti un beau monument, n'ont pas composé
de la musique passable, et n'ont pas renda
un peuple libre. L'Allemagne est protes-
tante, et les paysans y sont serfs; les États-
Unis sont protestans, et les noirs y sont
esclaves.
C'estla Réforme qui est la mère de toutes
les théories modernes delà souveraineté du
peuple-, car le. contrat social de Rousseau
est tout entier en mille endroits de Jurieu
et de Claude. Nous allons montrer com-
ment cette doctrine, pareille au principe
de Luther, dont elle découle, n'embrasse
qu'une moitié de l'homme-, comment elle
anarchise, sans hiérarchiser-, et comment
elle est en arrière du Christianisme , qui
étreint au contraire l'homme tout entier ,
en le considérant comme individu et
comme être social.
Le premier principe de la souveraineté
du peuple, comme de la Réforme , c'est
qu'un homme vaut un homme. Il en dé-
coule, pour première conséquence, qu'un
homme ne se soumet qu'autant qu'il déli-
bère, qu'il juge et qu'il consent-, et de là
enfin ce second principe, qu'on ne doit
soumission qu'aux lois qu'on a consenties,
c'est-à-dire qu'à sa pi^pre volonté et à
soi-même. 11 n'est pas difficile de faire voir
que ce raisonnement mène à l'impossible.
D'abord on ne peut pas fixer une loi de
majorité, parce que la raison se développe
plus tôt ou plus tard , et que , selon Luther
et Jean-Jacques, on est soi-même juge de
soi-même. Tout homme qui déclare com-
prendre et vouloir délibérer, en a donc in-
contestablement le droit. Supposez main-
tenant une société organisée sur cette base;
elle ne pourra obliger logiquement que
61
LA DOMINICALE.
ceux qui l'auront consentie. Or, dans un
grand pays, il y a certainement à toute
heure un enfant qui arrive àl a^je déraison,
et qu'on ne peut pas soumettre aux lois,
s'il ne les a pas vote'es. Il faut donc re-
mettre en question les lois constitutives,
les formes administratives, enfin toute la
machine sociale, et cela à chaque heure,
à chaque minute : de telle sorte que la
forme de la société est une question perpé-
tuellement en suspens, sans qu'on puisse
jamais la résoudre; en d'autres termes, la
conséquence naturelle et forcée de la sou-
veraineté du peuple, c'est Tanarchie poli-
tique-, comme la conséquence delà Ré-
forme, c'est Tanarchie religieuse. Que s'il
n'en est pas tout-à-fait ainsi dans les pays
où ces idées ont prévalu, c'est qu'on n'a
pas osé y être tout-à-fait logique, ou bien
encore c'est que dans la boue dont a été
pétri le corps de Thomme , il reste l'em-
preinte de la main de Dieu •, c'estquenolre
cœur est toujours un peu moins absurde
que notre tête.
Ainsi, qui dit individualité de la raison,
dit examen et réforme-, qui dit réforme,
dit souveraineté du ppuple et anarchie per-
manente. Qu'on parcoure tant qu'on vou-
dra cette série d'idées, il est logiquement
impossible d'arriver à concevoir une
hiérarchie et une constitution de pou-
voirs-, c'est-à-dire que la doctrine de Lu-
ther et de Jean-Jacques ne considère de
l'homme que les penehans individuels, et
jamais les penchans sociaux; elle fait ab-
straction de la famille, de l'Etat, de l'hu-
manité; c'est l'isolement dans les habitudes,
le mysticisme dans l'intelligence, l'égoïsme
dans les sentimens. Si les peu|)les qui
professent ces idées n'en viennent pas là,
c'est, comme nous-l'avons déjà dit, qu'ils
valent mieux que leurs systèmes.
Si de la théorie de la Réforme et de la
souveraineté on passe à la pratique, c'est
ici que se manifeste tout ce que ces idées
ont d'étroit, de mesquin et de brutal.
D'abord il n'y a que des hommes médio-
cres et jaloux qui aient })u se complaire
dans ces idées de nivcliemcntj quand le mé-
rite existe, il se sent, il veut être mis en
compte. L'hiérarchie est un fait naturel :
il y a hiérarchie dans l'intelligenee , dans
la moralité, dans la force, dans la grâce;
vouloir détruirela hiérarchie, c'est craindre
d'y être mal placé , c'est vouloir usurper
un rang que régulièrement on n'aurait pas
eu, ou tout au moins c'est empêcher un
autre de l'avoir. Egoïsme! honteux égoïsme!
voilà tout.
Aussi rien n'est misérable et sec comme
tout ce qui rempli! les époques fameuses de
notre histoire, où la souveraineté du peu-
ple est mise en pratique : on s'ameute
contre tout ce qui est grand, tout ce qui
est illustre, uniquement parce que cela est
grand et illustre, comme ce démocrate
athénien, qui bannissait Aî"istide parce
qu'il était las de l'entendre appeler juste.
JVul sentiment de la dignité des corps, des
familles, des institutions ou de la gloire
des noms; tout ce que la piété ou le cou-
rage de nos pères avait élevé, était un re-
proche trop sanglant aux novateurs, pour
qu'ils n'eussent pas hâte de le renverser:
ils appelèrent à leur aide les sophismes et
les prétextes; car la haine et le mauvais
vouloir n'en manquent jamais. On appli-
qua dérisoirement aux Communautés ec-
clésiastiques les paroles où Jésus-Christ as-
sure que son royaume n'est pas de ce
monde, pour les dépouiller de ces posses-
sions qui dataient du troisième, du qua-
trième ou du cinquième siècle, et qui
provenaient du patrimoine des premiers
cénobites qui furent ordonnés. Aujourd'hui
même les écrivains qui affectent une sorte
d'allure libérale, justifient lés spoliations
révolutionnaires, en disant que les biens ec-
désiasticjues appartenaient à l'Etat. A quel
Etat, s'il vous plaît? La plupart des Cc<m-
munautés- mères avaient quinze siècles
d'existence, et il n'y avait pas de loi du
royaume qui datât seulement de cinq cents
années. Sous prétexte de l'égalité naturelle
des hommes, les nains de 1789 abaissèrent
toutes les familles géantes de notre vieille
histoire; ds abolirent les titres, les armoi-
ries, les noms: comme s'il était en la puis-
Là DOMINICALE.
m
sance des hommes de faire que telle race
n"ait pas été illustre , et telle autre dégra-
dée ', comme si la mémoire des sociétés ne
suppléait pas au vide des monumens ;
comme si l'amour et l'admiration des peu-
ples pouvaient jamais se tromper-, enfin
comme si les générations n'avaient pas
su démêler les bourreaux et les victimes,
les gloires antiques et les modernes célé-
brités I
T3u reste j autant la pratique des systèmes
révoliilionnairt-s avait été brutale, autant
elle fut inutile : après avoir couvert la
France de sang, de ruines et de tombeaux;
après avoir massacré les premiers-nés de
toutes nos gloires, il fallut , selon les pa-
roles de saint Rémi, relever ce qu'on avait
abattu, et brûler ce qu'on avait adoré.
Le seul homnie de génie qui sortit du
creuset de 1790, Bonaparte, donna un dé-
menti formel aux doctrines de la souve-
raineté du peuple, en les détruisant 5 car
enfin il les nia dans leur principe et dans
leurs conséquences-, il brisa le niveau de
fer des démocrates, et il rétablit toutes les
choses qui étaient des faits historiques et
réels; il rétablit lii noblesse, parce qu'elle
est un faitj les distinctions hiérarchiques,
parce qu'elles sont unfait; la religion, les
églises, le droit des consciences, parce que
cesont des faits-, en un mot, il replaça la
France dans la voie où Jésus-Christ avait
lancé le monde, en recommandant aux
apôtres de respecter les puissances, et de ne
jamais violenter les réalités sociales au
profit des théories.
BOSSUET,
VIE PRIVÉE.
C'est un spectacle touchant et plein de
dignité , que Bossuet vivant au milieu de
la cour du dix-septième siècle. Figurez-
vous le plus grand génie de son tenips.
'homme entouré des respects de l'Europe,
c saint évêque à qui le roi Louis XIV avait
confié l'éducation du dauphin de France ,
se vouant à une vie austère , frugale , mo-
deste , studieuse-, isolé au milieu du tour-
billon des courtisans. Tout ce que l'Église
avait de prélats respectés, tout ce que les
arts et les lettres a valent de renommées sans
tache se réunissait autour de Bossuet, et
composait son cortège, persailles, la ville
de Louis XIV, regardait en silence Bossuet
se pi oinenant entouré deFélite du royaume,
aussi respecté que le roi lui-mérne. Dans le
pompeux jardin de Versailles, Bossuet
avait sa promenade consacrée-, et la cour,
cette cour élégante et toute brodée, se re-
tirait avec respect devant l'allée de Bos-
suet, qu'elle avait surnommée Vaf/ee des
philosophes. Ce serait une histoire à faire
que cette allée du petit parc de Versailles.
Que de grands honnncs s'y sont promenés
à l'ombre de ces beaux arbres, que dis-je?
à l'ombre de Bossuet! Là, Féaélon , jeune
encore, s'abandonnait à l'enthousiasme
presque lyrique que lui causait l'anti-
quitéclassique; Bossuetsouriait à ses trans-
ports, et Fencourageait, en lui citant par
cœur des chants entiers de Viliade. Là ,
venait Pélisson, cet homme qui fut orateur
à force de reconnaissance, et qui , seul avec
Lafonlaine , osa délendre celui qu'avait
proscrit Louis XIV. Là, venait Labruyère,
cet homme d'un si grand style, cet ob-
servateur de tant d'esprit, qui a fait un si
beau portrait de Bossuet; Bossuet l'aimait ,
il l'écoutait-, il approuvait cette vive et
soudaine pt-inLure du dix-septième siècle,
les carac lèves , qui tient fort bien sa
place à côté des comédies de. Molière. On
cite encore connue les compagnons de
Bossuet dans cette allée des philosophes ,
plusieurs abbés d'un grand esprit et d'un
grand renom : Fabbé Langeron , Fabbé de
Labroue , Fabbé de Longuevue , l'abbé Re-
naudot et plusieurs autres; car dans ce
beau temps de FEglise de France, Fesprit ,
la science, l'étude, le beau langage, la
passion du beau et du bon , tout ce qui fait
la vie élégante et noble, savante et belle,
spirituelle et sage, était du domaine de
FEglise. Le clergé de France était la grande
gloire de la France, comme il était ^n
grand soutien.
Et dans ces promenades de V Allée des
Ô6
JLA DOMINICALE.
philosophes^ ne croyez pas que Eossuet et
ses rornpafjnons se livrassent à une con-
versation futile! Leur entretien était grave
et utile. Bossuet s'otîcupait alors à com-
menter l'Ecriture sainte. C'était le savant
abbé Fleury qui écrivait sur une grande
Bible les notes et commentaires de Bossuet.
Son premier soin fut pour les psaumes ,
ces chants sacrés que l'humanité répète
depuis trois mille ans dans les momens
d'angoisses, et qui resteront à la terre
comme le plus grand ])résent que lui ait
fait la poésie qui vient des cieux. Louis
XIV voyait de loin ce noble travail de
Bossuetj aussi plus d'une fois le grand roi ,
dans ses promenades solitaires, fit-il en
sorte d'éviter le sentier des philosophes , de
se cacher dans l'épaisseur de ses royales
allées; tant il avait peur de Bossuet!
C'est que dans ce temps-là, Louis XIV
obéissait encore aux passions toutes poéti-
ques de sa jeunesse. Le palais de Versailles
n'était pas tellement vaste, et ses allées tel-
tement ombragées , que Bossuet ne pût
apercevoir de temps à autre la robe flot-
tante de madame de La Vallière. Alors
Bossuet, ce chrétien si modeste et si retiré,
cet homme si éloigné des affaires et de la
cour, bien qu'il fût un des premiers de la
cour, se rappelant tout à coup l'autorité
de son ministère , attaquait de front la
passion de Louis XIV, cette même pas-
sion qu'il finit par dompter tout- à-fait ,
par écraser entièrement au pied de l'au-
tel où la duchesse de La Vallière prit
le voile des Carmélites. Femme malheu-
reuse et respectable, que son amour perdit,
qui expia par seize ans de jeune , d'absti-
nence et d'aumônes , les scandales de sa
vie , et dont les remords tournèrent encore
au profit de cette religion chrétienne, au-
tour de laquelle tout le dix-septième siècle
tournait incessamment!
Bossuet prononça le discours pour la
prise de voile de madame de La Vallière.
£t quand madame de La Vallière fut rem-
placée dans l'amour du roi par madame
de Montespan, Bossuet, toujours l'in-
^^^\ibU;chré lien que vous savez, reprit ce
visage austère et chagrin qni faisait tant
de peur à Louis XIV. Je sais ce que vous
allez me dire, nionpère , disait le roi. Mais
enfin le roi rompit encore cette dernière
chaîne; il n'eut plus d'autre union qu'un ma-
riage légitime ; alors, le roi marié, le dau-
phin élevé, lacour plusréservée que jamais,
le dix -septième siècle se reposant, dans le
calme et la foi , des carrousels et des fêtes
de Versailles, Bossuet n'avait plus rien h
faire ni à Versailles, ni à la cour : il partit
pour son diocèse de Meaux.
Ce fut le 16 février 1662 que Bossuet, •
au milieu d'un concours immense , prit
possession de son diocèse 5 après quoi, afin
de se recueillir pour la vie nouvelle dans
laquelle il entrait, il voulut faire une re-
traite à la Trappe. Ce sont là de ces émo-
tions qu'on ne peut rencontrer qu'au dix-
septième siècle. Si vous remontez dans les
temps primitifs de l'Eglise, à cette admi-
rable époque de solitaires qui vivent dans ■
le désert, vous avez le désert rude , inculte,
primitif, rien de plus. Mais le désert au
dix-septième siècle , mais les sévérités de la
Trappe au dix-septième siècle, mais l'abbé
de Rancé et Bossuet, l'un si ardent à tous
lesemportemens delà folle jeunesse, l'autre
si grand orateur , si grand historien , si
grand évêque, si grand homme, se re-
trouvant tout à coup l'un et l'autre au bord
de la même fosse, ce sont là de touchans et
solennels souvenirs. Figurez-vous (;eci,
aujourd'hui : un homme frappe à la porte
du couvent de la Trappe •, la porte s'ouvre.
Les religieux sont au chœur , à genoux ,
qui chantent les psaumes : l'étranger va se
mettre au chœur, à genoux, et il chante
les psaumes; l'étranger partage leur repas
de légumes cuits à l'eau-, il se revêt de leur
cilice, il se lève la nuit pour chanter matines-,
il jeûne et il prie-, il partage la vie des
solitaires. Et le soir quand il se promène
avec l'abbé de Rancé au bord de ces tombes
ouvertes , que croyez-vous qu'ils se disent?
L'abbé de Rancé est sorti du monde au
moment où le monde était dans toute sa
pompe et dans toute sa gloire, Bossuet est
encore de ce monde-, mais l'un et l'autre
Supplément.
SUPPLÉMEÎNT A LA DOMimCALE DU 2i NOVEMBRE.
m
ne parleront que du ciel et de réterni te.
C'était toujours avec de nouveaux re-
grets que Bossuet quittait Tanstérité de la
Trappe. Arrivé sur le seuil de la porte , il
bénissait l'abbé de Kancé , et il promettait
de revenir.
Le grand soin de Boosuet dans son dio-
cèse, c'était de donner la parole de Dieu à
son peuple. En prenant possession de la
chaire épiscopale, il avait contracté l'enga-
gement formel de prêcher à toutes les fêtes
solennelles de l'Eglise. Il fut fidèle à cet en-
gagement jusqu'à la fin -, mais depuis ce
jour, Bossuet n'écrivit plus ses sermons.
Avant de parler il se mettait à genoux, nu-
tête, aux pieds du crucifix, et quand il
s'était long-temps recueilli, il montait en
chaire, et là bientôt l'orateur s'abandon-
nait à son éloquence naturelle. Sa parole
était grave, profonde et animée; il la
mettait à la portée des intelligences les
plus vulgaires*, il savait parler à chacun
son langîjge , aux vieillards et aux petits
enfans*, puis, quand son peuple était ins-
truit, il parcourait les campagnes, il se
mêlait à sou clergé, il encourageait les ti-
mides, il exhortait ceux qui tremblaient,
il était pour eux un pasteur bienveillant,
et paternel-, les hôpitaux venaient ensuite-,
et le soir de ces pénibles journées, à peine
le prélat était-il rentré chez lui, qu'il se
livrait à une immense correspondance que
sa piété , son savoir et sa grande renommée
lui attiraient de tous les coins de l'Europe.
La collection des lettres de Bossuet, dans
ses OEuvres , forme une collection volu-
mineuse , et elles ne sont qu'une très-petite
partie de celles qu'il a écrites. Pour suffire
à tout ce travail , Bossuet se relevait à mi-
nuit, il travaillait jusqu'à quatre heures
du matin-, puis il se recouchait, et il dor-
mait encore une heure, reprenant son som-
meil comme il avait repris son travail, à
l'endroit où il l'avait interrompu.
En même temps il recevait dans sa re-
traite de Germiny , maison de campagne
des évêques deMeaux, tous les étran<jers
que la magnificence de la cour attirait en
leur voyage incomplet si, après avoir parlé
à Louis XIV, ils n'avaient pas parlé à Bos-
suet. Il n'y avait pas un prince, pas un
général d'armée se rendant en Allemagne,
qui ne vînt rendre ses hommages au prélat;
chacun d'eux s'en allait frappé de tant de
simplicité et de grandeur.
Mais si Germiny était une espèce de
petit Versailles, l'église de Meaux était
aussi une espèce de chapelle royale. Les
courtisans venaient à Germiny en sortant
de Versailles , afin qu'il fût dit qu'ils
avaient vu toutes les grandeurs du grand
siècle. Les prédicateurs de Versailles ve-
naient prêcher dans Léglise de Meaux en
sortant de la chapelle du roi , et l'opinion
publique attendait pour les juger que Bos-
suet les eût jugés eu dernier ressort. C'est
ainsi que Bourdaloae et Massillon firent
leurs premiers sermons en présence de
Bossuet et de Louis XIV; car ce fut là un
des grands bonheurs de ce roi. Jamais
l'éloqaoncc chrétienne n'a manqué à son
règne: à peine Bossuet était-il descendu
de sa chaire dans la chapelle de Versailles,
que Bourdaloue y monta; à peine la mort
eut-elle ravi Bourdaloue à la chaire évan-
géliquc; que Massillon se présenta. Que de
grands hommes amoncelés dans l'Église
en ce temps là!
Nous avons encore un dernier chapitre
à ajoutera cette incomplète biographie:
ce chapitre sera intitulé la Mort de Bos-
suet.
Nous y parlerons des quatre propositions
et de loraison funèbre du grand Condé,(}ui
réclame de nous un souvenir d'autant plus
profond, qu'on nous a privés aujourd hui
des derniers rejetons de cette race illustre.
Le portrait de Bossuet sera joint à ce
dernier article; celui de S. S. Grégoire XVI
suivra immédiatement.
NOUVELLE ÉDIFIANTE.'
L'été dernier, j'étais dans la belle ville
de Venise : admirateur passionné de Titien
et de Paul Véronèse, je passais toutes mes
France. Les plus distingués auraient cru journées à contempler les immenses édifices,
LA DOMINICALE.
que l'ardeur de leur foi et de leur génie à
peuplés de chefs-d'œuvres impérissables ;
je m'égarais avec bonheur au milieu de ces
ruines, sur lesquelles semble planer un ange
de poésie et de mélancolie, et comme la
vague de l'Adriatique, je pleurais en fou-
lant les grèves abandonnées du Lido. Un
matin, je ne sais plus quel jour, on
frappa à ma porte; un jeune français que
j'avais connu à Naples , venait me chercher
pour me faire voir le plus bel ouvrage qui
fût jamais sorti, disait-il, du pinceau d'un
artiste Italien-, j'acceptai et je le suivis.
C'était dans une petite chapelle de la ville,
obscure et si peu remarquée des cicérone,
que de nos jours le pied d'un Anglais
n'avait retenti sur ses dalles-, chose mer-
veilleuse! cardans cette contrée d'Italie,
partout où il y a des ruines on rencontre
des Anglais : je ne sache guères que les
lézards qui fréquentent davantage les vieilles
pierres.
Mon ami ne se trompait pas, le tableau
était digne d'une parfaite admiration :
c'était beau comme lesplus belles produc-
tions de récole Vénitienne. Voici ce qu'il
représentait : un homme , les cheveux
hérissés, la face tournée vers le ciel et
couverte d'une horrible pâleur, d'une
pâleur d'assassin, un tison à la main,
l'autre bras étendu , le pied sur un cadavre
encore palpitant : celui qui gisait à terre ,
était un bel adolescent à cheveux blonds ,
à lèvres roses comme le corail , ou plutôt
il avait jadis été rose et blond; aujour-
d'hui sa chevelure était de la couleur de la
terre et traînait dans une mare de
sang, sa bouche était bleuâtre, on voyait
son crâne entr'ouvert , ses os brisés , sa
cervelle pantelante. Sur le dernier plan
un ange apparaissait, des flammes l'en-
touraient d'une effrayante auréole, son œil
luisait comme une comète, et le peintre
s'était élevé à un si sublime degré de vérité,
qu'on croyait entendre tomber de la bouche
du messager divin, l'implacable malédic-
tion dont le seigneur l'avait chargé. Il
portait écrit sur une de ses ailes: Ne
occides !
— Et sait on , demandai-je à mon com-
pagnon , le nom de l'auteur de cette pein-
ture?
— On sait son histoire , me répondit-il,
maison ignore son nom-, tel est le néant
des splendeurs humaines ; il n'y a pas de
gloire sans fond et sans rive, pour ainsi
parler.
— Une histoire joyeuse sans doute?
— Pas tout à fait, reprit-il-, celui qui a
écrit en lettres d'or ces de ix niots : iVe
occides ^ est mort assassiné; son cadavre
est resté étendu, comme celui-là, sur la
terre souillée de son sang: il était tendre
et pur comme Abel...
— Et il a péri des coups d'un Gain , allez-
vous dire.
— Justement; je dois ajouter cependant,
que celui qui lui a arraché la vie , n'était
pas son frère; tous les historiens qui ont
rapporté ce trait s'accordent à dire que le
meurtrier n'était que son rival: le moine
qui l'appelle son parent, s'est trompé, je
le pense du moins , et d'autant plus volon-
tiers , que Piétro n'était pas un homme
entièrement perverti.
— Puisqu'il en est ainsi , Monsieur ,
asseyons-nous et veuillez me conter la fin
déplorable de cet artiste devant la toile
même qui vous l'a rappelée; je serai plus
disposé à m'appitoyer sur son malheur.
Le jeune français prit place en effet sur
un tronçon de colonne, et voici ce qu'il me
rapporta ;
)) — Au seizième siècle , lorsque la pein-
ture atteignait à son dernier degré de gloire
et de perfection , Piétro Solari se lia
d'amitié avec un jeune peintre de grande
espérance: son nom, je vous ai dit qu'il
n'était point parvenu jusqu'à nous.
— Vous le compariez tout à l'heure au
frère de Gain, votre récit, ce me semble,
serait plus clair si vous lui donniez le nom
d'Abel.
— Volontiers, reprit mon ami. Il mé-
ritait ce nom d'un souvenir à la fois si
tendre et si cruel, surtout s'il faut en croire
ce qui a été écrit de la douceur de ses
mœurs et de la beauté de son géAie. Les
LA DOMINICALE.
o9
deux artistes instruits dans le même atelier,
ne se ({uittèrent bientôt plus-, ils peignaient
tout le jour ensemble, et lorsque le soir
les venait surprendre , ils s'élançaient
dans la même gondole et allaient respirer
l'un à côté de l'autre, la suave odeur des
algues de l'Adriatique. Quelquefois ils
s'égaraient ensemble sur le sable du Lido,
devisant entre eux , comme deux fils de la
même mère, des beautés de la nature, que
leur pinceau essayait de traduire, des
étoiles qui sont la poésie des Séraphins, des
roses de la terre et de Marie ^ cette rose du
ciel , qu'Abel avait l'habitude d'invoquer
chaque fois qu'il prenait son pinceau.
Mais Piétro ne resta pas aussi religieux,
il avait vécu dans de mauvais lieux; il avait
prostituéaumondele génie queDieului avait
donné pour le glorifier-, sans cessé couronné
de fleurs , et sans cesse courbé aux pieds de
créatures impiu'es, il avait rabaissé son
âme, enavait fait pour aiuii dire un second
corps , lequel il ne rougissait pas de perdre
et de profaner. Mais peu à peu, comme par
un châtiment divin, son génie s'éclipsa. Il
avait dédaigné les pieux avis du jeune
Abel, ille vit;;randir, il vit son intelligence
s'enflammer t thriller, sa renommée s'éten-
dre comme un bruit de victoire , tand is que
la sienne s'évanouissait misérablement.
Piétro avait vécu comme les bêtes féroces,
satisfaisant les grossiers appétits de sa mau-
vaise nature , il devint comme une bête fé-
roce, c'est-à-dire qu'il perdit la raison et
les sublimes facultés qui font de l'homme
une sorte de Dieu créateur-, en un mot
Piétro resté sans génie fut bientôt forcé de
reconnaître que si la chasteté est une vertu,
c'est encore un précieux avantage.
Pendant le temps des erreurs de son com-
pagnon, Abel n'avait cessé de gémir. Les
triomphes qu'il remportait chaque jour ne
pouvaient le consoler 5 il priait Dieu pour
le coupable , et continuait à venir au Lido
pour se rappeler plus vivement l'époque
de la belle innocence de celui qu'il re-
grettait encore.
Un matin , le peuple était rassemblé sur
la place Saint-Marc, deux tableaux atti-
raient l'attention générale-, c'était à qui
les paierait le plus cher. Ils représentaient
tous deux une madone en prière : l'un était
l'ouvrage d'Abel , l'autre de Piétro. Un sei-
gneur opulent ayant traversé la foule, s'ar-
rêta devant la toile qu'avait peinte l'artiste
de Dieu. Quand il l'eût considérée, il dé-
clara que le peuple s'abusait étrangement
de confondre dans le même éloge deux
ouvrages si différens, et sans rien ajouter
de plus, il offrit à Abel en échange de sa
madone telle somme qu'il lui plairait de
demander. La populace battit des mains,
suivit en poussant des cris de joie Abel et
et son généreux protecteur : Piétro Solari
fut délaissé à côté de son œuvre j personne
n'en voulut parler davantage. Mais de
quelte fureur ne fut-il pas saisi, lorsqu'il
entendit le soir retentir des sonnets en
l'honneur de son rival, et se mêler à ces
chants des paroles injurieuses à son talent!
Si c'eût été un homme habitué aux vertus
chrétiennes, moins violent et moins livré
à la vanité, il n'eût pas senti s'élever en
lui les mouvemens jaloux qui conseillèrent
si mal son cœur , ou du moins il aurait
trouvé dans la soumission aux ordres de
Dieu la force de les combattre et de leur
résister.
Le lendemain matin, lorsque le peuple
se présenta de nouveau devant la maison
de son peintre chéri , il apprit qu'il avait
été assassiné : les couronnes qu'on appor-
tait pour sa table furent conservées pour
orner son tombeau.
Chacun s'en allait les yeux baignés de
larmes, se demandant à soi-même quel
pouvait être le meurtrier, lorsqu'un cri
épouvantable retentit dans la rue : c'était
l'assassin qui s'était montré sur le seuil de
la maison d'Abel, un couteau sanglant à
la main, les yeux effarés, et son habit de
velours en lambeaux.
— Vous cherchez l'assassin! s'écria-t-il ,
c'est vous tous, misérable peuple de Venise !
Il ne le fallait pas couronner de tant de
roses -, je ne l'aurais pas pris pour une vic-
time !
Et disant ces affreuses paroles , il secoua
60
LA domïnigalï;.
son couteau et s'élança à travers la foule.
]\lais , de même que les vagues de l'Adria-
tique s'ouvrent devant la gondole pavoisée,
de même s'ouvrit pour lui faire un passage
celte foule qu'il avait frappée de terreur: on
eût dit l'ombre d'un damné du redoutable
Dante Aligbicri.
Cette cliapelle si paisible aujourd'hui
où nous sommes assis lous les deux , voilà
Tasile dans li^quel il se réfugia pour se sous-
traire à la furie de la populace; car il
n'avait pas plutôt franchi ce seuil sacré,
que la colère publique, contenu un in-
stant par rénormilé du crime, éclata dans
toute sa sauvage grandeur. Desaints moines
étaient agenouillés à cet autel, le prêtre
célébrait la messe : Piotro Salari , tout dé-
gouttant du sang d'Abel, vint tomber au
milieu d'eux, pâle comme le Gain que |
vous admirez dans ce tableau ! Les hommes |
de Dieu Taccueillirent comme si ses mams
eussent été aussi pures qut- les leurs-, ilsl'ap-
pelèrent leur fils, le consolèrent, lui pro-
mirent grâce et protection. — Mon fils , lui
dit un de ces bons moines, joignez vos
mains et levez vos yeux au ciel : tandis
que je vais implorer le Dieu des miséricor-
des, reconnaissez vos fautes, et que le re-
pentir doscende en vous! C'est la même re-
ligion qui a placé l'espérance sur un tom-
beau, qui met encore le repentir à côté du
crime I
Pietro Salari s'agenouilla, joignit les
mains. Audebors rugissait comme un tigre
qui a perdu sa proie , Phorrible peuple qui
aime comme lui le sang et la chair de
l'homme : Pietro Salari joignit les mains et
leva les yeux vers le ciel, mais soudain il
chancelé, il pâlit de nouveau, et son corps
privé de force tombe inanimé sur le marbre
du saint parvis
Ce tableau que vous voyez, cette dou-
loureuse image du meurtre de Caïn , ce
chef-d'œuvre d'un jeune homme mort
avant l'âge , il l'avait aperçu I dans ce
farouche gardien de troupeau qui tient
un tison , il avait cru reconnaître les traits
de son propre visrge , il avait vu fumer ce
«ang répandu, s'ouvrir ces plaies, jaillir
ces débris cte cervelle •, il avait reconnu ce
cadavre et ce paysage désert où se passe
celte scène de mort !
Ce qui le renversait la face contre terre,
c'était la flamboyante apparition de l'ange
qui maudit Caïn : il avait senti passer au-
dessus de sa tête un esprit de malédiction
semblable à celui que son ami avait peint!
Ce qui arrêtait son sang dans ses v^eines et
lui faisait dresser les cheveux sur la tête,
c'était cette redoutable parole de Dieu -.Ne
occides !
A peine revenu à lui , il voulait se livrer
entre les mains du peuple , et par une mort
violente , expier le crime dont il s'était
rendu coupable -, mais les moines qui
l'avaient protégé dans sa fureur et fon aveu-
glement, leprotégèrent dans son désespoir.
Là finit l'histoire de Pietro Salari , assassin
de l'auteur de cette admirable peinture. Il
se repentit , voua à Dieu le reste de ses
jours, et comme il avait péché par vanité
etpar amour d'une vaine gloire, l'évêque,
son confesseur, lui défendit à jamais de
toucher au pinceau et aux couleurs.
Il est mort de froid et de macérations
aux pieds de ce tableau de la victime. Dieu
reçoive son âme! >>
C'est de cette manière que mon ami ter-
mina ce récit. Je vous le livre dans toute
sa simplicité, et je souhaite vivement qu'il
vous plaise autant qu'il m'a touché ce
jour-là.
MÉEÏNO,
WOTIGE BIOGRAPHIQUE.
Presque tous les journaux ont rapporté,
d'après le Mémorial bordelais ^ une notice
sur le curé Mérino^oh ce célèbre chef de
partisans est présenté sous les couleurs les
plus défavorables. L'auteur de cette notice,
qui se dit Espagnol , et qui bien certaine-
ment n'a jamais vécu dans l'intimité de
celui dont il prétend nous raconter l'his-
toire , veut bien rendre justice à quelques
qualités de Mérino, à son courage , à son
infatigable activité , à sa présence d'esprit
au milieu des dangers; mais, d'un autre
LA DOMINICALE.
64
côté , il le peint comme un homme sans
mœurs et sans religion , comme un bri-
gand infâme qui , non content d'étrorger
ses prisonniers, après les avoir cruellement
mutilés, fait assassiner ses frères, et mou-
rir sa mère à force de mauvais traitemens.
Evidemment le biographe espagnol n'a
connu celui dont il parle ainsi que par les
calomnies de ses adversaires politiques , et
il a accepte comme vraies toutes les fables
ridicules que le gouvernement des cortez
faisait répandre sur le compte des chefs les
plus renommés de l'arnjée de la foi. Cette
tactique pouvait être bonne en Espagne
en 1822, mais aujourd'bui que les faitssont
connus, que les hommes ont pu être ap-
préciés, non plus d'après le dire de leurs
ennemis, mais d'après les actes de leur vie
passée, on s'étonne de voir renouveler des
imputations qui ne peuvent plus tromper
personne, et qu'il est d'ailleurs bien facile
de démentir.
* Un officier supérieur, qui a fait la
guerre de 1823 , et qui , pendant plusieurs
mois, a eu l'occasion de voir fréquemment
Mérino , nous communique des renseigne-
mens sur l'authenticité desquels nous avons
tout lieu de compter. Les particularités
que nous allons en extraire sont peut-être
moins piquantes, moins romanesques que
celle du chroniqueur bordelais; mais du
moins , elles sont vraies , et c'est un avan-
tage que nos lecteurs ne manqueront pas
d'apprécier.
Geronimo Mérino est né, en 1764, à
Villoviado, dans la vieille Castille. Sa fa-
mille qui , sans être riche, jouissait néan-
moins d'une certaine aisance , l'envoya de
bonne heure au collège de Lerma , petite
ville située sur l'Arlanza, à environ quatre
lieues de son pays natal. Le jeune Gero-
nimo y fit de rapides progrès; mais quel-
ques injustices dont il eut à se plaindre de
la part de ses maîtres, lui ayant inspiré un
profond dégoût pour l'étude , il disparut
un jour sans rien dire à personne , et re-
tourna chez ses parens tout étonnés de le
revoir. Vainement chercha - t - ou à
vaincre sa résolution , il se montra inébran-
lable , et son père , pour l'en punir , autant
que pour lui faire sentir par le constraste
des situations, que la vie d'écolier était
moins pét)ible qu'il ne se l'était imaginé,
l'envoya à la campagne où il fut employé
à conduire et à surveiller les troupeaux.
Ce nouveau genre de vie , loin de le re-r
buter , se trouva être on ne peut plus con-?
forme à ses goûts , et à cause de l'indé-
pendance dont il le laissait jouir , et à
cause des exercices, des travaux, et des
aventures de tout genre, dans lesquelles
se déployait, et se trouvait pour ainsi dire
à l'aise , son incroyable activité de corps et
d'esprit.
Cependant, le curé de Villoviado étant
mort, et personne ne se présentant pour le
remplacer, un vieux desservant de Covar-
ruias, parent de Mérino , vient trouver le
jeune paire, et finit par le déterminer à
échanger sa mauvaise souquenille contre
la soutane du curé. Quelques mois suffirent
pour l'instruire sur les nécessités et les de-
voirs de sa nouvelle profession , et grâces
aux soins ainsi qu'à la protection de son
précepteur, qui jouissait d'un grand crédit
auprès de l'archevêque de Burgos, Mérino,
comme on l'a dit, prit rang parmi les
ministres de l'Evangile. Il en exerça leç
fonctions avec un tel zèle et un tel discerne-»
ment, qu'il-n'y avait pas dans la vieille
Castille, un seul pasteur dont la conduite
inspirât plus de respect, et dont la parole
eût plus d'autorité sur l'esprit des fidèles.
En 1808, commença cette guerre san-»-
glante et acharnée, où le génie d'nn grand
capitaine fut vaincu par l'énergie et le
dévouement d'un grand peuple. On a di-
versement rapporté les motifs qui déter-
minèrent le curé de Villoviado à prendre
une part active dans cette lutte mémo-
ble.
L'auteur anonyme de la notice insérée
dans le Mémorial hordelais^ parle de mau-!-
vais traitemens que des soldats françai^
auraient fait subir au curé redevenu berger;
mais nous préférons à cette explication un
peu suspecte de la part d'un homme qui
se donne comme l'ennemi de Mérino , les
62
LA DOMINICALE.
explirations fournies par les personnes qui
ont vécu près de Mérino lui-même.
Elles racontent qu'un {jéuéral français,
ayant frappé sur Yilloviado un impôt de
guerre que les habitans étaient dans l'im-
possibilité de payer, obligea ceux-ci à se
réunir dans l'église-, et quand ils y furent
entrés en si grand nombre qu'ils pouvaient
à peines'y mouvoir, il s'y rendit lui-même,
monta dans la chaire, et montrant aux
Espagnols un bataillon de soldats qui gar-
dait la porte principale, il annonça que
personne ne sortirait de l'église avant d'a-
voir satisfait à la réquisition qu'il avait
imposée. De longs murmures se firent en-
tendre dans l'auditoire, et à travers ces
murmures, une voix grave et retentissante
s'éleva, qui exhorta les Espagnols à souf-
frir Jes plus cruels supplices , plutôt que
d'obéir aux ordres de l ennemi de Dieu ,
qui venait de profaner son saint temple!
Cette voix était celle de Mérino. Le général
français donna ordre à ses soldats de s'em-
parer du prêtre audacieux qui n'avait pas
craint de lui résister ouvertement-, les
soldats obéirent , mais arrivés à la place
occupée peu auparavant par le curé, ils
n'y trouvèrent qu'une foule pressée, et que,
ni les menaces , ni les mauvais traitemens,
ne purent contraindre à donner la moindre
explication sur la disparition subite de
Mérino.
Comment était-il parvenu à s'échapper
et à tromper la vigilance des troupes qui
entouraient l'église? c'est ce qu'on n'a pu
découvrir ni expliquer, à moins de suppo-
ser quelque issue secrète qui ne fût connue
cjue de lui seul, ou de croire, comme le
peuple de Villoviado, que Dieu, dont il
venait de prendre la défense, l'avait sous-
trait miraculeusement à la colère de ses
ennemis.
Toujours est-il , qu'à deux jours de là,
Mérino parcourait les campagnes de la
Vieille-Castille, appelant les paysans aux
armes, et les menant au combat au nom
de la patrie et de la foi.
(^ette courte notice n'ayant pour objet
(p^ie de rétablir les faits dénaturés par l'es-
prit de parti , nous n'entrerons dans aucun
détail sur îeo événemens de cette guerre, si
désastreuse pour la France; d'abord parce
que ces événemens sont assez généralement
connus, et ensuite parce qu'ils nous écar-
teraient du but que nous nous sonmies
proposé, celui de faire connaître le carac-
tère et la conduite de Mérino.
Comme partisan , cet homme extraordi-
naire doit être classé à part. Ses moyens
d'influence ressortent d'une énergie peu
commune, même parmi ses compatriotes,
qui poussent à l'excès les sentimens si puis-
sans sur une âme généreuse, le zèle reli-
gieux et le dévoùment politique. A cette
inflexibilité de volonté , il joint encore une
patience dans les détails qui s'étend aux
dispositions particulières de ses bandes, et
l'on peut même ajouter de chacun de ses
guérilleros. Il démêle avec un coup d'œil
admirable ce que vaut tel homme, ce qu'il
vaudra dans une circonstance différente j
de sorte que cesinstrumens, si habilement ,
appropriés à l'attaque, à la défense et aux
retraites précipitées, répondent presque
toujours à la confiance de leur chef.
Un a dit qu'il ne voulait point que ses
bandes présentassent l'aspect d'un corps ré-
gulier et qu'elles ne portaient point d'uni-
forme. Il faut avoir bien peu connu Mé-
rino pour ne pas sa voir qu'il avait expres-
sément proscrit toute marque distinctivej
et en effet , c'était une condition néces-
saire du genre de guerre qu'il avait adopté,
et qui consistait à surprendre l'ennemi, à
l'attaquer quand on pouvait le faire avec
succès, et à l'éviter pour peu qu'il eût l'a-
vantage du nombre ou de la position.
Lorsque le corps de Mérino était réuni, il
marchait avec rapidité, profitait de tous
les accidens de terrain, et se présentait
à l'improviste devant le poste qu'il voulait
enlever. L'ennemi se trouvait-il être plus
nombreux qu'on ne l'avait pensé? le corps
se dispersait avant d'être attaqué, et les
guérilleros s'établissaient indistinctement
dans les cabanes et les maisons, comme
dans leurs propres demeures. Un signe de
convention qu'ils changeaient fréquem-
LA DOMINICALE.
63
ment , les faisait reconnaître des paj^sans ,
Les alcades fermaient les yeux, et telle
était la crainte qu'Inspirait Mérino, que
jamais on n'osa le trahir.
On suppose gratuitement que Mërino
traitait les prêtres avec mépris et cruauté;
on aurait dû se borner à dn-e qu'il ne par-
donnait jamais une défection, fût-elle ca-
chée sous l'habit ecclésiastique -, mais il
est également avéré que son respect pour
l'Église était aussi remarquable, même
au milieu de sa vie aventureuse, que ses
sympathies pour les prêtres étaient vives
et profondes.
Nous avons parlé de l'ascendant de Mé-
rino sur l'esprit des Castillans : l'écrivain
du Mé^norial Bordelais en rapporte une
preuve dont nous nous plaisons à recon-
naître l'exactitude. Lorsque Ferdinand eut
été ramené à Madrid par l'armée française,
sous les ordres du duc d'Angoulême , un
juge de première instance de la ville de
Coria, don Pèdre Martiuez de Velasco,
connu par ses opinions constitutionnelles ,
vint à Villahoz pour voir sa famille. Il y
avait alors dans cette ville beaucoup de
royalistes qui , emportés par le mouvement
réactionnaire qui s'opérait dans toute la
Péninsule, avaient mis en prison les libé-
raux les plus notables de l'endroit. Ayant
appris que Martinez Velasco était revenu
chez lui, ils se portèrent sur sa maison,
avec l'intention de s'emparer de sa per-
sonne. A leur arrivée, celui-ci exhiba son
passeport 5 il était écrit de la main de Mé-
rino , et portait que le seigneur don Pedi-o
Martinez de Velasco pouvait traverser sans
crainte les deux Castilles. Le chef de la
bande n'eut pas plutôt lu en tête de ce
passeport : Au nom de don Geronimo
Merino, que toute la loule mit chapeau
bas , écouta avec un silence religieux et
se retira sur-le-champ. Le commandant
baisa le passeport avant de le remettre , et
plaça une garde d'honneur devant la mai-
son de celui qu'il était venu pour arrêter.
A ce trait, qui n'a pas besoin de com-
mentaires , nous allons en ajouter un autre
qui prouvera également que Mérino n'^^
vait d'ennemis que sur le champ de ba-
taille, et qu'à l'égard des femmes il pous-
sait l'humanité jusqu'à la courtoisie. On
sait qu'en 1822, il parcourut les villes et
les villages de la Vieille-Castille, emme-
nant avec lui les jeunes gens qui étaient
tombés au sort dans le tirage exécuté con-
formément aux décrets des cortès. Il était
depuis quelques jours à Goumiel , à deux;
lieues d'Aranda de Douero, et occupait la
route de France, lorsque la marquise de
F. B..., dont le mari exerçait des fonctions
importantes &ous le gouvernement consti-
tutionnel, fut arrêtée par les troupes de
Mérino. La pauvre dame se crut perdue
sans ressource , mais Mérino s'étant ap-
proché de la voiture, lui souhaita un bon
voyage et la fit accompagner dans Gou-
miel par un de ses aides de camp , afin
qu'on lui donnât des chevaux, et qu'elle
pût continuer sa route sans obstacle. Les
soldats ne se montrèrent pas moins em-
pressés que leur commandant , et la mar-
quise partit enchantée d'un accueil auquel
elle avait été loin de s'attendre.
Pour bien faire connaître Mérino , il ne
suffit pas de le présenter dans la vie poli-
tique,où une foule de gens ne comparaissent
qu'avec un masque sur le visage. Il n'est
pas moins intéressant de le suivre dans sa
vie privée et dans ses rapports de famille ,
quoique à vrai dire, on retrouve toujours
quehjues traces de sa pensée dominante
jusque dans ses actes en apparence les plus
indifïérens.
On a parlé des mauvais traitemens à 'la
suite desquels sa sœur fut forcée de s'éloi-
gner de lui : le fait est qu'il aimait cette
sœur presque autant que la cause pour
laquelle il avait pris les armes; mais un
jour, ayant appris qu'elle avait donné
asile à quelques soldats français, il éclata
en reproches amers; car cette âme ardente
voulait un dévouement sans bornes.
Son plus jeune frère , qu'il fit passer par
les verges, venait de désobéir à ses ordres
à l'instant même où cette trans[îression
pouvait compromettre le salut de ses
bandes. Il prononça lui-même la sentence
6i
LA DOMINICALE.
et durant l'exérution , il se tint devant le
front de la troupe, la têle haute, l'œil sec
et impassible , comme une statue de la
justice; caril fallait maintenir la discipline
sous peine des plus grands désastres. Mais
dès que la justice fut satisfaite, il soigna le
coupable de ses propres mains , et lui
adressa des consolations de frère et de mi-
nistre de la religion.
Quant à son frère amé ^lEl-majo , sa fin
a été perfidement dénaturée. Voici le fait,
qu'on peut comparer aux plus beaux traits
de l'antiquité : Mérino venait de soutenir
une attaque assezvive,Z7-w^jo fut mortel-
lement blessé à ses côtés, encombattantavec
courage il fallait se retirer; et cet
homme , qui avait du sang Mérino dans
les veines , s'écria : Me iaisscras-tu tomber
au pouvoir des Français! Je ne puis t'en-
lever sans me perdre , lui repondit le chef ,
et lu sais que je suis l'âme de notre cause.
Tu peux me tuer, ajouta El-majol.... Mot
sublime! et qui s'exliala avec le dernier
soupir du frère de Mérino.
Son intrépidité comme soldat, et son
habileté comme chef de partisans, n'est
pas mise en doute, même par ses plus
grands ennemis. On l'a vu en 1822 , à la
tête de quelques insurgés , intercepter les
correspondances du' gouvernement, couper
toute communication entre Madrid et les
frontières de France , entrer dans Burgos
pour retirer des prisons les royalistes qui
y avaient été renfermes par les autorités
constitutionnelles, battre une colonne forte
de 5oo hommes, laire prisonnier le corps
qui formait la garnison de Méranda, et en-
lever celui qui occupait Ferma.
Le 5 1 octobre de la même année -, il fut
surpris dans Roa , qu'il occupait avec 600
hommes d'infanterie et 100 chevaux. Les
. constitutionnels, commandéspar Obregon,
arrivèrent si inopinément et avec des forces
si supérieures, que la résistance devenant
impossible, les guérilleros se dispersèrent
dans toutes les directions; un seul homme
protégea leur retraite, et, placé à l'entrée
du pont , contint l'ardeur des assaillans ;
cet homme était Mérino qui n'abandonna
le champ de bataille , qu'après avoir tué
plusieurs ennemis à coup d'espingole, et
donné à sa troupe le temps de se mettre en
sûreté.
Tel est rhommequi reparaît encore au-
jourd'hui à la tète des populations armées
qui couvrent le sol de la vieille Castille
depuis Santander jusqu'à x'\randa deDuero,
et qui , tenant Saarsfield bloqué dans
Bargos, vient insulter l'armée royale,
sous les murs même de la capitale. On a
demandé quelsétaient les motifs qui avaient
pu le déterminer à épouser la cause de
don Carlos de préférence à celle d'Isabelle;
la réponse est facile; don Carlos est le roi
légitime , don Carlos a pour lui le droit ,
il a la foi, et on n'en peut dire autant d'une
reine étrangère, qui éloigne d'elle le clergé,
et qui ne s'entoure que des ennemis dé-
clarés de la légitimité et de la religion.
SEMAINE RELIGIEUSE,
1^"^ DIMANCHE DE l'aVENT.
L'année ecclésiastique ne commence pas
au mois de janvier, comme Tannée ci vile;
mais au premier dimanche de l'Avent qui
se trouve toujours dans le mois de no-
vembre. Le nom d'Avent ou avènement ,
fut d'abord donné à la fête de la naissance
de Jésus-Christ , appelée maintenant Noël.
Ce nom s'étendit plus tard aux semaines
qui précédaient cette grande solennité ,
durant lesquelles on s'y préparait par les
bonnes œuvres et la pénitence , en observant
le jeûne et l'abstinence trois jours delà se-
maine. La ferveur s'étant accrue avec les
progrès du catholicisme , les églises de
Rome et de France s'imposèrent l'obli-
gation de jeûner tous les jours. Bientôt
même , quatre semaines ne suffisant plus
à la dévotion des fidèles, l'Avent commença
dès la fête de saint Martin, ce qui lui fit
donner le nom de carême de saint Martin.
Les capitulaires de Charlemagne et les
annales des conciles en font souvent men-
tion, et cette ferveur neseralentitquesurla
fin du moyen âge. La plupart des écrivains
ecclésiastiques prétendent que cette oWi-
JLA IJOMIJNICÂLE.
65
gation déjeuner tous les jours n'était im-
posé qu'aux clercs: c'est dans ce sens qu'ils
expliquent les décrets du concile de Mâcon,
tenu en 5oi. Urbain V, mort en i35o,
prescrivit à tous le ecclésiastiques seule-
ment, de garder l'abstinence trois fois la
semaine, pendant l'A vent: les laïcs étaient
formellement dispensés de cette obligation.
De nos jours, on ne trouve de vestiges
de cette pieuse pratique que dans les cou-
vents et les monastères.
Dans l'évangile de ce jour , Jésus-Chrisè
annonce le jugement dernier.
Le principe d'un jugement à subir après
cette vie est tellement conforme à la raison,
qu'il se trouve établi dans tous les temps ,
répandu dans tous les lieux, enseigné par
toutes les religions et adopté par tous les
peuples. Sans ce dogme , il serait impossible
de concilier la certitude d'un Dieu juste,
avec le spectacle de l'inégalité des biens et
des maux sur la terre : le crime presque
toujours heureux, la vertu trop souvent
tnisérable, feraient calomnier et même
nier cette providence admirable qui régit
l'univers.
Aussi les sages de tous les temps, péné-
trant dans les profondeurs de l'avenir, ont-
ils tous admis la nécessité d'une autre vie ,
oùla scène changeant, le bonheur fût enfin
une récompense et le malheur un châti-
ment. Ils ont tous admis un jugement, qui,
rétablissant l'ordre interverti dans ce
monde , rendrait les honneurs usurpés à la
vertu méconnue, poursuivie , outragée, et
couvrirait le vice de l'opprobre dont il a
l'art de se garantir. Voilà tout ce qu'a pu la
raison humaine-, et tous ses efibrts pour
aller plus loin, ont abouti à des fables
absurdes. Il a fallu la foi chrétienne pour
répandre des lumières sur ce dogme si im-
portant , sur cette base de toute croyance ,
etde toute religion. Déchirant le voile qui
cachait les dernières destinées de l'homme,
elle lui a révélé les jugemens qu'il aura à
subir: le premier au moment oùl'àme,
s'échappant du corps conune d'une prison
paraîtra seule aux pieds de Dieu-, le second
au jour où le monde sera anéanti , où l'âft.^
réunie à son enveloppe terrestre, sera jugée
à la vue de toutes les générations trem-
blantes de terreur.
Dans cet Evangile, J.-C. ne donne pas
seulement une vérité spéculative à croire:
« Prenez garde , ajoute-t-il , veillez et
» priez, afin d'être trouvés dignes d'éviter
» ces maux qui doivent arriver. » Vigi-
lance et prière , tels sont les deux mobiles
qn'il'donne à la conduite du chrétien. Ce qui
seul peutl'entretenir dans cesdeuxpratiques
si souvent recommandées dans l'Ecriture,
c'est la pensée continuelle du jugement der-
nier, cette pensée qui couvrit de martyrs
les échafauds , qui peupla les déserts d'ana-
chorètes , et qui , dans les jours de déso-
lation et de malheurs, fait encore la con-
solation du vrai croyant.
1^' déceynhre. Saint Eloi, évêque de
Noyon. Il fut d'abord orfèvre, puis con-
seiller intime des rois Clotaire , Dagobert ,
Clovisll, et enfin évêque de Noyon. Au
milieu du monde et de la cour, comme
dans l'épiscopat, il se distingua par son
zèle ardent pour le salut des âmes , et par
sa charité pour les pauvres et les malades
qu'il soignait lui-même.
Il mourut le i*"" décembre 669.
3 décembre. Saint François-Xavier.
L'étendue de notre journal ne permet pas
d'entrer dans tous les détails de la vie
de ce saint illustre. 11 faut des volumes en-
tiers pour rapporter les travaux nombreux,
les souffrances, les périls de cet apôtre des
Indes. '
Après avoir fait ses études à l'Université
de Paris, il se joignit à Saint Ignace de
Loyola, et jeta avec lui les premiers fon-
demens de cette société célèbre , restée
inébranlable au milieu de tous les oiages
et des tempêtes que l'esprit d'irréligion
excita contre elle, dès sa naissance. Brûlé
d'une soif ardente du salut des âmes, il
passa bientôt dans les Indes , où il con-
vertit à la foi chrétienne des raillions d'i-
dolâtres. Le récit des conversions qu'il fit,
des prodiges et des miracles que Dieu ac-
corda à son intercession , paraîtrait fabu-
66
LA DOMINICALE.
leux , s'il ne reposait sur des monumens
irrécusables, que les protestanseiix-mêraes
n'ont osé attaquer.
Il mourut le 2 décembre i552, dans l'île
de Sanciau,aumoHient de passer en Chine.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— S'il faut en croire des lellresd'Ilalieen date du
S novembre, le "grand-duc de Luccines aurait ab-
juré le calbolicisme , el serait eniré dans le sein de
l'éjflise proleslanle. Vivement affiii^é d'une pareille
nouvelle, le Sain(-Père aurait demandé au grand-
duc de démentir formellement celle rumeur , el le
jnince s'y serait refusé. En attendant, l'Espagne
vient de cesser de lui payer son apanage , et l'in-
demnité à la(juelle il avait droit par suite de l'a-
bandon du duché de Parme. On se rappelle que, du
vivant nicrae de Ferdinand YÏI , le grand - duc de
Lucques avait j)roleslé . avec les autres Bourbons
d'Espagne, contre la violation de la loi Salique.
— M. de LaMennaispersistantdans des doctrines
déjà condamnées parleSaintSiége, N. S. P. le Pape
a adressé à Mgr. l'cvêque de Picnnes, un bref par
lequel le dissident est sommé de faire sa soumis-
^sion dans les termes suivans: «je m'eiKjage à siti-
rre uniquement et absolument la doctrine expo-
sée dans Ut lettre ennjrlifjue {Celle lettre avait été
adressée à Mgr. l'archevêque de Toulouse.)
Mgr. l'évèque de Rennes a transmis ce bref à
M. de La 31ennais , et a cru devoir y joindre ses
exhortalions paternelles, comme étant son supé-
rieur ecclésiastique. Voici sa lettre :
« M. l'abbé ,
» Eu vous transmetlant la réponse de Sa Sain-
teté , j'ai la douce confiance que vous console-
rez le cœur de notre vénéral^le père , et que , par
voire docilité liliale , vous rassurerez l'église jus-
tement alarmée.
» Le souverain Pasteur vous trace, ainsi que vous le
lui avez demandé dans voire dernière déclaration,
le chemin qui conduit la brebis au bercail , el qui
l'y maintient, si elle ne veut pas s'en écarler.
))A olre cu'iu' et votre foi mecrient bienhautque
vous n'hésiterez pas à être d'accord avec vos éner-
giques et élo(pientes protestations d'amour, de res-
])ect et de soumission pour le Saint-Siège.
)) Ce sera un bonheur [)our moi d'en informer cel 1 i
qui, à notre grande salislaclion , l'occufie aujoui-
d'iuii. Il nous conjure, en gt-missaut (nous ne pou-
vons l'ignorer) de nietlre un terme à toutes ces fu-
nestes dissentious (pii lourmenlenl, qui scandalisent
mOme le troupeau de .lésus-ChrisI,
M lle(!evez, etc. «
M. de La \Iennais , au lieu de répondre aux sa-
ges avis contenus dans celte lettre, a publié dans
les journaux, celles qu'il avait adressées à N. S. P.
le Pape. Nous ne citerons que la suivante, parce
qu'elle résume les principes et les opinions des
autres :
Paris, le S novembre 1 833.
« Très-saint Père ,
)) Il me sufiira toujours d'une seule parole de
Votre Sainlelc, non-seulement pour lui obéir en
tout ce qu'ordonne la religion , mais encore pour
lui complaire en tout ce que la conscience permet.
» En conséquence , la lettre encyclique de Votre
Sainteté, en date du 13 août 1832, cûntenant des
clioses de nature diverse, les unes de doctrine , leS
autres de gouvernement, je d(''clare :
)> 1". Qu'en tant qu'elle proclame, suivant l'expres-
sion d'Innocent, la traditinn (fposioli(iue, ([in, n'étant
que la révélalion divine elle-même, perpétuellement
et infailliblement pronudguée dans l'Eglise , exige
de ses enfans une foi parfaite el absolue, j'y adhère
uni iuement et abschiment, me reconnaissant obli-
gé, connue tout catholique, à ne rien écrire ou ap-
prouver qui ij soit contraire;
» 2'. Qu'en tant qu'elle décide et règle différens
points d'administration et de discipline ecclésiasti-
que, j'y suis également soumis sans réserve.
» Mais afin que, dans l'état actuel des esinlts, par-
ticulièrement en France , des personnes passion-
nées el malveillanles ne puissent donner à la dé-
claration (pie je dépose aux pieds de Voire Sain-
lelé de finisses interprétations , qui , entre antres
conséqixences (pie je veux et dois prévenir, len-
draieul à rendre peut-être ma sincérité suspecte,
ma conscience me fait un devoir de déclarer en
même temps que, selon ma ferme persuasion , si,
dans l'ordre religieux leciirétien ne sait qu'écouter
el obéir, il demeure , à l'égard de la puissance spi-
rituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses
paroles et Ce ses actes, dans l'ordre purement tem-
porel.
«En implorant à genoux sa paternelle bénédiction,
j'ose supplier très-humblement le vicaire de Séms-
Chvist, auteur et consommateur de notre foi, de
daigner accueillir avec bonté l'hommage du plus
profoml respect avec lequel je suis de Votre
Sainteté ,
Le très-humble et très-obéissant serviteur et fils,
F. DE La Men.xais. »
M. de LaMennais, dit la Gazette de France, veut-
il entrer dans les termes de la déclaration sur la sé-
parai ion du spirituel et du temporel , invo(piée en
I (i2i par les évê(pies de France ? Dans ce cas il se
trouverait avec Bossuetet toute l'église gallicane.
Si, au contraire, il considère les opinions qu'il a
émises sur le droit d'insurrection , comme des opi-
nions (pii ne sont pas du domaine religieux , nous
croyons (ju'il se trompe. Le principe d'insurrection
est un principe prolestant qui a causé tous les maux
de l'Europe dejiuis hois cents ans.
— On écrit de Londres (|ue l'église sera un des
champs de bataille les plus disputés de la firochaine
session. Aussi, le ministère prend -il déjà quel-
ques précaulions à cet égard. Un plan de demi-
mesures a été comniunic(ué à un des prélais les
plus modérés de la ciiamLre haute, et il a répondu
qu'il serait forcé de l'attaquer dans ses principales
disposiaons. L'archevêque de Dublin, le membre
le plus libéral du banc des évècpies , ne siégera pas
dans la prochaine session, de sorte que le minis-
tère peut compter sur une opposition ecclésiasti-
que complète, sans en excepter même le propre
fière de lord Grey.
— La Gazette d'état de Berlin vient de publier un
acte de l'empereur de Russie , qu'on croirait plutôt
sorti de la chancellerie de {5erlin que de celle de
Pétersbourg, où d'oidinaire on n'a pas l'air de mé-
connaître et de vouloii' attaquer l'autorité, les droiis,
le régime et la discipline de l'église catholique.
C'est une sentence d'exil et d'expropriation contre
Mgr. l'Evèque de Cracovie, comte Skorkowski ,
dont l'empereur Nicolas a fait confis({i!er les biers
et saisir les revenus épiscopaux , en lui interdisant
le séjour et mènie le passage sur le territoire de
l'ancienne Pologne , qui se trouve soumis à la Rus-
sie. Jusque là , l'empereur Nicolas ne serait pas
sorti de son droit séculier ; et comme nous ne con-
naissons pas les lois polonaises au sujet des confis-
cations (pii peuvent atteindre les revenus ecclésias-
tiques, c'est une partie de l'ukase dont nous n'a-
vons pas à nous occuper en ce moment. Ce qui nous
a frappésdansce document russe, c'estqu'unprince,
autocrate et patriarche des Moscovites, ait cru pou-
voir instituer de sa seule autoriîé un autre prélat
catholique , en qualité d'administrateur capilulaire
du diocèse de Cracovie , et qu'il ait chargé cet ec-
clésiastique d'y remplir les fonctions épiscopales- ce
qui ne saurait appartenir qu'à Mgr Skorkowski, ou
ses délégués vicariaux. Cet ukase se borne à nous
dire (pie le titulaire a perdu la confiance de S. M. /.;
ce qui ne saurait empêcher qu'il ne reste évéque de
Cracovie , et ce qui n'empêche pas que le choix des
vicaires- généraux n'appartienne à l'évêque exilé.
C'est un acte du cabinet russe qui constitue une
usurpation manifeste , un empiétement évitlent de
l'autorité séculièi'e sur le droit imprescriptible des
évêques. Il est du devoir de tous les fidèles catho-
liques de protester et de réclamer avec une juste
sévérité contre un pareil abus de pouvoir , qui rap-
pelle les actes oppressifs de Henri VIII, et qui,
par conséquent, se trouve en contradiction directe
avec le caractère élevé de l'empereur de toutes les
Rnssies.
— MM. les évêques élus de Montanban et de
Tarbcs sont partis de Paris pour Bordeaux, où ils
doivent être sacrés par l'archevêque de cette ville,
assisté de deux évèquesvoisins. M. l'évêque élu d'A-
jaccio sera sacré à Aiich par M. le cardinal-archevê-
que ; et l'évêque de Ssint-Flour le sera dans :elle ville
par son prédécesseur, qui est transféré à A Iby. L'ar-
rivée de ces prélats est impaliemmenlalleuduc dans
LA DOMINICALE. * * 67
ces diocèses ; car (pioi ciu'en paissent dire certains
orateurs ou publicistes,la réduction des sièges n'est
point le voeu du pays.
— Les Frères f/es ficoleschrélien nés iVE{nm\)es,
qui ont déjà éprouvé la malveillance des membres
du conseil municipal , et la bienveillance des habi-
tans de cette ville , viennent encore de ressentir les
effets de celte double disposition. Comme on avait
besoin de fonds pour la construction d'un tliéàtre,
on n'a trouvé rien de mieux à faire, que de mettre
en vente le mobilier accordé autrefois aux Frères,
et qui a été vendu à vil prix. Mais aussitôt les âmes
pieuses se sont empressées de porter aux Frères du
linge et des meubles. C'est ainsi que la charité ré-
pare les torts d'un libéralisme anti chrétien.
— On écrit du département de la Loire : « Un ha-
bitant du bourg Saint- Jean-le-Chàlel vient d'y
fonder une école tenue par les Frères de la doctrine
chrétienne. Ainsi, de toutes parts, les maladroites
persécutions du pouvoir auront pour résultat de
rendre plus nombreux, et surtout plus indépendans
des communes et de leurs budgets , les établisse-
mens dirigés par ce précieux institut. »
— Les évê(pies de Belgique doivent s'assembler
prochainement à Malines, pourseconsiituer en une
espèce de concile , sous la présidence de M. l'arche-
vêque Sterckx. L'objet de cette réunion est d'arrê-
ter les progrès de l'hérésie du sieur IIelsen,le Châ-
tel de la Belgique.
— On assure que le gouvernement vient de
donner une somme de 1 ,000 fr. aux Frèresdeséco-
les chrétiennes de Cherbourg.
— Le Su H, journal anglais, prétend avoir ap-
pris par une lettre de Rome, qu'un grand nombre
de prêtres ont été envoyés par le Pape en mission
secrète en Espagne et en Portugal.
— On annonce (pie la plus grande activité règne
à la cour de Rome; on assure que de celte capitale
sont partis trois cardinaux , qui se rendent dans di-
verses cours de l'Europe. Le cai-dinal Casirnccio
Caslrarani va dans les duchés de Parme , de Mo-
dène et de Toscane ; le cardinal Fassacappa se rend
à Turin , et le cardinal Odescalchi à Vienne. Leurs
missions ont pour objet la ligue ou trailé de confé-
dération italique , qui va se former à l'instigation
des souverains du Nord.
— Un journal rapporte que ]M. Rotschild , ayant
appris que le vicaire de BouIognc-sur-Seine , à qui
on avait volé son argenterie , allait la remplacer par
des couverts en composiiion, vient de lui envoyer
nue boîle contenant mie ({uantité d'argenterie égale
à celle dont il a éprouvé la perte.
— Vendredi 22 novembre , fête de Sainte-Cé-
cile, il y a eu dans l'église de Saint-A'incent-de-
Paule, à Paris, une messe en musique exécutée par
MM. A H; an, Urhnn, Vaslin et les principanx ar-
tistes de l'Académie royale de musique.L'orcheslre
était dirigé par Ï\I. Habeneck aine.
68
LA DOMINICALE.
— On écrit de Dornecy (Nièvre) :
Lundi dernier, jour de la Sainl-îMartin , a en lieu
la bénédiclion de l'église (|ue les iiabilans de Dor-
necy viennent de faiie bâtir. Il y avait un grand
concours de peuple , et l'on remarquait les gardes
nationaux tous en habits d'unifunne. La présence
du supérieur du grand séminaire, assisté de plu-
sieurs ecclésiasliques du voisinage, adonné le plus
grand éclat à celle pieuse cérémonie.
— Plusieurs journaux rapportent une lettre du
comte de Marcellus , relative à la mort du jeune
Louis de Larocbejac(pielein , récemment tué de-
vant Lisbonne. Nous croyons devoir citer le pas-
sage suivant de cette touchante homélie :
« Il est toml)é en pensant à son doux pays , à sa
mère sa mère , autre liavhcl, qui pleure ses en-
fans, et ne veut pas être consolée parce qu'ils ne
sont plus. Comme son père , comme son oncle , il
avait semblé pressentir son dernier jour , en se mu-
nissant de tous les secours qu'offre au guerrier
chrétiea la religion du Dieu des armées ; et l'on
peut dire de lui ce qu'un grand orateur disait d'un
homme de bien aussi illustre par ses vertus et par
sa loi que par son nom : Il s'est évanoui dans les
brus de son Dieu.
» Famille de saints et de preux, famille incom-
parable, qui , toutes les ibis que le trône de son roi
est renversé , sacrifie un de ses membres sur les
autels de la fidélité : nouveaux Machabées qui s'im-
molent tour à tour et se succèdent pour la défense
de la cause sainte et du temple du vrai Dieu.
» Et moi, moi qui autiefois,à la tribune, osai me
nommer l'admirateur et l'ami de l'héroïque père
de ce jeune héros , moi qui commençai ma carrière
législative en célébrant la gloire, en recommandant
à la France le sort de cette noble et vaillante race ,
j'étais donc desiiné à pleurer avec elie la mort d'un
enfant que j'avais vu jouer sur les genoux de sa
mère , à gémir , dans ce nouveau désastre , sur la
vanité de la gloire , sur la réalité de la douleur ,
età envoyer poin- seule consolaliou ces tristes lignes
à une illustre et déplorable famille qui me permet
de m'honorer du nom de son ami.
» Ah ! dit Massillon , il n'est que le Dieu de toute
consolation qui sache parler au cœur... » Il offre à
l'âme affligée et soumise les espérances de la foi du
rhrélien , de cette foi si bieu appelée par le plus
aimable des saints la grande amie de l'esprit , et
j'ose ajouter du cœur de l'honnne. »
Allemagne. — On parle beaucoup dans les cer-
cles politiques , du congrès Allemand qui doit se
réunir prochainement à Prague. Les affaires de
France ne seront pas étrangères aux délibérations
de ce congrès, auquel assisteront les chefs des cal)[-
ncls des grandes puissances du Nord , et qui se dis-
tinguera de foutes les assemblées du même genre
par la brièveté de sa durées car on affirme que le
résultat des conférences sera publié dans les pre-
miers jours de la nouvelle année.
Espagne. — Les nouvelles continuent d'être dé-
favorables pour les partisans de la reine. Il est cer-
tain que le royaume de Valence est en pleine insur-"
rection. On assure que le gouvernement a appris
que la fameuse pointe du général Saarsfield sur la
Biscaye, était sans aucune chance de succès, et
qu'étant sorti de Burgosle 8 novembre, il avait été
obligé d'y rentrer.
Il est question d'un échec éprouvé par l'avant-
garde commandée par le général Sanl Yago Vall ,
qui aurait eu affaire aux Biscayens insurgés.
D'autre part, on assure que le curé Mérino est à
Uro , dans la Rioja , à la tète de 25,000 hommes ; on
dit aussi que l'ancien chef de bande Locho est en
campagne dans la Manche , pour soutenir Don Car-
los , et sur le Caragol et dans la Catalogne , où il
s'est rendu de Bilbao.
Le 1 3 de ce mois , un parti de carlistes , au nom-
bre d'environ 2,200, estentréà Irun à minuit. Vers
deux heures du matin, un détachement de vingt
hommes est venu prendre possession au nom de
Charles V, de la tète Espagnole du pont de Bého-
bie. Voilà donc les troupes Françaises obligées de
reconnaître par le fait, le pouvoir de Don Carlos,
et de correspondre avec ses agens , à moins de les
repousser à coups de fusil. Cette circonstance, sans
doute, n'avait pas été prévue.
Ce sont des moines et des prêtres (pu , en géné-
ral , commandent les insurgés. La plupart ont con-
sei-vé la soutane, mais ils ont quitté le grand so-
brero (pu les gênerait dans leurs mouvemens; un
schako on un bonnet de police le remplace. Les uns
portent un sabre de cavalerie en bantloulière, d'au-
tres sont armés d'une longue rapière, et presque
tous ont des pistolets à la ceinture. Une écharpe ou
un galon, est la manpie distinctive de leur grade;
les é|)auleHcs sont très-rares. Les soldats n'ont pas
d'uniformes, leurs armes sont de fabrique anglaise
aussi bien que les gibernes. Il règne dans cette
troupe une discipline qu'on ne serait pas en droit
d'en attendre, et qui prouve les sentimens qui ani-
ment les Espagnols combattant pour la cause de la
légil imité et de là religion. Les propriétés sont res-
pectées, et l'on n'a pas entend]i dire (pi'ils se soient
portes à aucun excès contre les personnes.
Italie. — Des lettres arrivées d'Ancône, annon-
cent (pie les escadres Française et Anglaise ont pé-
nétré dans les Dardanelles, contrairement aux dis-
positions du traité conclu entre la Russie et la
Porte-Ottomane. Aucune nouvelle ultérieure n'est
venue confirmer ni infirmer ce fait, qui pourrait ,
s'il était vrai , donner lieu aux plus g»raves consé-
quences.
Grèce.— Une lettre de Nauplie du 28 septembre
annonce qi:e les Palikares ont fait à Arta, contre la
régence, une proclamation danshupielle six d'entre
eux proleslenl cependant de leur fidélité au roi .
LA DOMINICALE.
G9
Leur principal grief consiste en ce que la régence
voudrait inlroduirc en Grèce , la religion catholique
romaine. On a envoyé contre eux des troupes avec
de l'artillerie.
PorUujal. — Les armées ennemies sont toujours
en présence sous les murs de Sanlarem, et rien jus-
qu'à ce moment ne fait augurer que le général pé-
driste soit en mesure de réaliser les esi>érances de
succès qu'on avait fondées sur ses opérations. D'un
autre côté on assure que de nouveaux renforts sont
arrivés à Don Miguel.
Les pédrisles ont beaucoup de peine à se mainte-
nir sur les autres points. Ils ont été chassés d'Al-
caier del Sol. Les troupes qui se trouvaient devant
Porto , prolitanl de l'affaiblissement de la garnison,
ont attaqué ses lignes an nombrede 5 à 4,000 hom-
mes qui sont presque parvenus à pénétrer dans la
ville. Le général Stubbs a , dit-on , reçu une bles-
sure grave. On assure qu'un grand nombre de sol-
dats découragés a fait défection.
— Les coalitions d'ouvriers continuent. La semaine
dernière on en a arrêté cinq ou six cents à Paris.
— L'hôtel deM. Laffitte, le Samuel de la royauté
de juillet, vient d'être m s en vente.
— Une affiche placardée sur les murs de Paris
par suite du jugement rendu contre le A'ational, at-
tire l'attention publique. Cette affiche commence
par ces mots : Lovis-PhiUppe, et finit par ceux-ci :
cinq mille francs d'amende.
— On écrit de Fonlenai (Vendée) •
« Le séquestre vient d'être apposé sur tous les
biens de M. le comte Auguste de Larojacquelein.
Celle dernière mesure, qui met le comble à toutes
les vexations dont la Vendée a été le sujet et le
prétezte, est peut-être plus odieuse et plus ridicule
que toutes les autres. La France sait, et le pou-
voir le sait aussi bien qu'elle, que M. de Laroche-
jacquelein n'a pas mis le pied sur le sol vendéen
depuis juillet 4850. »
— M. Desfontaines, membre de l'Académie des
sciences , professeur de botani([ue au Muséum
d'histoire naturelle et à la Faculté des sciences de
Paris, est mort vendredi dernier.
— Dans une des dernières séances de la Société
royale de littérature de Londres , on a annoncé le
prochain retour de M. Wilkinson , qui a long-
temps séjourné en Egypte. Ce voyageur a pu dé-
couvrir le mystère de la statue de Memnon. Il a
constaté que la merveilleuse harmonie qui l'a
rendue célèbre était })roduUe par une pierre so-
nore cachée dans ses vastes flancs , et qu'un homme
placé dans une niche intérieure, frappait à cer-
taines heures du jour avec une baguette de fer, de
manière à produire ces sons mystérieux qui fai-
saient rétonnement d'un peuple superstitieux et
ignorant. La statue même a été brisée, probable-
ment par Cambyse , et depuis réparée ; mais le se-
cret en a été soigneusement gardé. Cette version
se trouve en opposition avec celle du savant M. Le-
trône , qui a envisagé ce fait d'une manière plus
judicieuse, sinon plus exacte.
— Le collège supérieur de censure à Saint-Pé-
tersbourg vient de défendre, à cause des passages
trop libres qui s'y trouvent, la publication d'une
édition arabe des Mille et une ISiiits , préj)arée par
le professeur Habich , d'après un manuscrit ap-
porté de Tunis.
— Un électeur du canton du Havre a prolesté
contre le serment politirpie prescrii à chaque vo-
tant. Il a écrit au président du collège électoral
que, lorsque Louis-Philippe aurait prêté serment
de fidélité à Henri V, il prêterait à son tour ser-
ment de fidéliié à Louis-Philippe.
ECOMONIE SOCIALE.
agriculture. L'économie sociale se di-
vise ainsi qu'il a été dit (i), en plusieurs
grandes branches, diistinguées par les
noms d'e'conomie rurale , économie indus-
trielle, économie domestique et économie
politique. Nous allons nous occuper de la
première, mais en la considérant moins
en elle-même que sous le rapport de l'uti-
lité dont peuvent être par leur instruction,
les curés placés à la tête des paroisses de
campagne , pour diriger dans l'application
pratique des principes de cette science les
populations confiées à leurs soins.
L'économie rurale est la science qui en-
seigne les moyens les plus avantageux de
faire valoir et de gérer les biens de cam-
pagne : les terres , les bois , les maisons ,
les bestiaux, etc. En un mot, tout ce qui
constitue un domaine. Partie de l'économie
sociale, elle est susceptible comme elle, d'être
subdivisée en autant de branches qu'elle
offre de spécialités. L'économie forestière,
l'économie agricole, c'est-à-dire celle qui
concerne uniquementla culture des champs;
l'économie cjui enseigne la manière de
construire, d'entretenir les maisons d'ha-
bitation et les bâtimens d'exploitation ;
celle encore qui apprend tout ce qui con-
cerne l'éducation des bestiaux et les profits
divers qu'on en peut tirer ^ doivent être
considérées comme autant de sciences par-
ticulières. Mais comme il n'est pas question
(t) y^o^es la deuxième livraison, p. 3i.
'0
LA DOMINICALE.
pour nous de nous occuper de ihe'ories ,
nous supposons qu'elles n'en forment que
deux : l'une , comprenant , sous le nom
d'économie rurale, tout ce qui lient plus
immédiatement à la forme ^ comme les
maisons, les liestiaux , les outils, les ins-
truinens d'exploitation, la conservation
des récoltes de toutes espèces ,etc. \ l'autre,
embrassant tout ce qui concerne la cidhire
c?e*/(?rre5, l'entretien des bois et leur ex-
ploitation, etc.; nous désignons celle-ci
sous le nom à^ économie aijricole.
L'étude de ces deux sciences serait d'une
grande importance pour les cultivateurs
de toutes les cL^sses, mais la plupart ne
sont ni assez rirhes, ni assez avancés en
éducation pour être en état de s'occuper
d'autre cbose que de pratique. Les pro-
priétaires aisés, les maires, quand leurs
fonctions leur en laissent le temps , les
curés , surtout, sont plus avantageusement
placés pour pouvoir étudier les principes
de l'économie rurale ou a;;ricole, et en-
seigner par leurs exemples ou par leurs
conseils, comment il convrenl de les ap-
pliquer. Les habitudes sérieuses des curés ,
leurs relations continuelles avec leurs pa-
roissiens, le spectacle des travaux de la
campagne, qu'ils ont sans cesse sous les yeux,
les rendent naturellement observateurs ;
et comme presque tous sont au moins lo-
cataires d'un champ , d'un pré-, que tous
jouissent d'un jardin qu'ils aiment à em-
bellir et à rendre utile , il en est peu qui
ne soient capables de donner de bons ayis
sur les pratiques relatives à l'agriculture.
Geux-là surtout le sont davantage qui sont
instruits, par la lecture journalière des
meilleures publications sur ce sujet spécial,
à apprécier à leur juste valeur les innova-
tions qu'on propose , à prévoir le résultat
des expériences nouvelles qu'on voudrait
tenter. Ils peuvent alors, avec confiance,
encourager celles dont ils savent d'avance
que le résultat sera avantageux, et^ dis-
suader les cultivateurs moins éclairés, qui
songeraient à en faire sans en avoir assez
calculé la dépense , et sans connaître le
peu de probabilité de leur succès.
Un curé instruit sentira toujours faci-
lement que l'économie agricole ne doit en-
seigner que des choses positives , sanction-
nées , non par l'usage qui trop souvent n'est
que routinier, mais par des expériences
décisives, bien constatées, et répétées par
des hommes de pratique intçlligenset dignes
de foi. C'est surtout en agriculture que le
temps perdu ne se répare pas , et que les
essais sans bon résultat sont dangereux.
La naturen'opère que lentement, etsouveut
une saison , une année même, ne suffit pas
pour donner la solution définitive d'une
question de fait , et qui intén-sse plus ou
moins la fortune du cultivateur. Il n'en
est pas des expériences agricoles comme de
celles de chimie ou de physique. Quand
celles-ci ne réussissent pas, on en est quitte
pour la perte de quelques heures , d'un peu
de charbon, d'un creuset ou d'une cornue ,
ou bien pour refaire ou seulement rectifier
un instrument. Mais l'agriculteur, dont la
terre a été employée à un essai qui n'a pas
eu de succès, a perdu pour vme année le re-
venu de cette terre, et de plus, loutl'argent
employé par lui à cette culture sans pro-
duit. jVous osons donc nous flatter qu'on
approuvera le plan que nous nous sommes
tracé pour traiter des sujets d'économie
rurale ou agricole, dans ce recueil que sa
spécialité morale et religieuse doit mettre
plus particulièrement dans les mains des
pasteurs des paroisses. Dans tout ce que
nous écrirons sur l'économie rurale , nous
éviterons tout ce qui n'est que théorie
abstraite. Nous nous attacherons à ne
donner que des articles courts, mais subs-
tantiels-, et lorsque nous aurons à décrire
des procédés nouveaux, de nouvelles mé-
thodes , nous le ferons en termes simples et
à là portée de toutes les intelligences , nous
abstenant, autant que cela se pourra, de
l'emploi d'autres mots techniques que ceux
dont l'usage est familier à tous les cultiva-
teurs. Si nous remplissons , ainsi que nous
espérons pouvoir le faire, l'objet particu-
li(:'r que nous avons ici en vue, notre tra-
vail ne pourra manquer d'être accueilli
par cette portion si uombreuse et si méri-
tanle du clergé qui s'est consacrée à l'ins-
truction religieuse, à l'édifiralion, à la
consolation, et aussi à l'utilité temporelle
des habitans de nos campagnes. Peut-être
croiront ils pouvoir s'en servir comme d'un
guide non suspect dans les avis qu'ils don-
neront à leurs paroissiens relativement à
des objets d'agriculture j et nous avons à
cœur qu'ils puissent s'en faire parfaitement
comprendre par la seule lecture textuelle
de nos articles. S'il arri vait que des circons-
tances particulières fissent désirer des dé-
velo])pempns étendus sur quelque objet
d'économie rurale ou agricole, en s'adres-
sant à nous, on serait assuré de recevoir
tous ceux dont on aurait besoin. Nous nous
ferons également un plaisir d'indiquer où
se trouvent les bons instrumens aratoires,
les dessins qui les représentent', les instruc-
tions imprimées qu'il peut être utile de
consulter à leur sujet.
Et déjà, dans le but d'utilité générale
qui nous anime, nous croyons devoir
nommer et recommander la société poly-
technique pratique j dont l'objet spécial
est de fournir aux départemens et à l'étran-
ger, toutes les machines rurales, d'en sur-
veiller àParis le choix ou l'exécution, ainsi
que l'envoi. Depuis près de deux ans
qu'elle est connue , ses succès prouvent
qu'on y trouve toutes les garanties morales
désirables. Cette société fait exécuter et ex-
pédier des modèles en petit, des machines,
pour les localités où on a les moyens de tes
imiter en grand. On conçoit combien cet
établissement, dirigé par des hommes qui
ont faitleurspreuves dansla carrière des arts
pratiques, peut rendre de services aux cam-
pagnes, où la vue et le maniement d'un
instrument ou d'un outil commode suffi-
sent souvent pour faire désirer de pouvoir
s'en procurer de semblables (i).
Conservation des pommes de terre. La
pomme de terre est aujourd'hui un de
nos alimens les plus importans pour la
(i) On peut s'adresser au directeur, rue JNeuve
des-Capucines , n* i3 bis.
LA DOxAIINICALE . 'J\
nourriture de l'homme comme pour celle
des animaux, et elle léserait bien davantage
encore, si l'on savait plus généralement la
conserver.
Laissée au grand air, la pomme de terre
gèle très facilement; descendue dans les
caves, elle germe avant l'époque convena-
ble, à cause de l'humidité qui l'environne
et d'un air plus chaud que l'air extérieur
qu'elle y trouve.
Pour remédier à ces inconvéniens, il faut
qu'on ait recouis au moyen assez commu-
nément emp'oyé dans les contrées du Nord :
c'est d'enfouir la pomme assez avant dans
la terre, de manière qu'elle y soit à l'abri
des influences atmosphériques.
L'emplacement peut fort bien être pris à
ciel ouvert; il faut seulement veiller à ce
que le terrain soit le plus sec possible. Le
trou une lois fait et proportionné à la quan-
tité que l'on veut conserver, on place au
fond une couche de paille de quelques
pouces d'épaisseur; on jette ensuite les
pommes de terre; lorsqu'on arrive à deux
pieds du sol, on met une nouvelle couche
de paille ou de feuilles sèches d'un pied
d'épaisseur , et l'on charge le tout de terre,
de manière non-seulement à niveler le sol,
mais encore à former un petit monticule.
On est sûr par ce procédé aussi simple
qu'économique , de garder les pommes de
terre saines jusqu'au printemps , et même
*■ bien au-delà si on le veut. Voici le moment
opportun de faire l'essai de ce mode de con-
servation.
Chemins vicinaux. Rien ne contribue
autant au développement de la richesse
surtout de la richesse territoriale, que la
multiplicité et le bon état des chemins.
Avec cela les hommes voyagent avec plus
de célérité, les animaux circulent avec
moins de fatigue , les denrées se transpor-
tent avec plus d'économie.
Il y a des pays où ces avantages sont
merveilleusement compris : je puis à cet
égard citer l'Angleterre , l'Allemagne , la
Suisse. Il n'en est -pas de même malheu-
T?)
LA nOMIMCALF..
reusemcnt en France; car, àrexceplioa de
nos grandes routes , souvent même fort
négligées, nos voies decommunicationsont
dans rétat le plus déplorable.
On ne veut pas comprendre dans nos
campagnes que la réparation d'un chemin
vicinal, bien qu'elle n'offre pas un avan-
taf'e immédiat, est cependant une besogne
utile , indispensable , très-profitable , et
qu'en travaillant pour les autres on tra-
vaille également pour soi-même. C'est aux
hommes éclairés qu'il appartient de dé-
truire ce préjugé fâcheux -, ils doivent y
contribuer autant par leurs exhortations
que par l'exemple d'un concours empressé
et réel : ils rendront en cela un éminent
service à leur paj^s.
Sans doute notre législation a besoin
d'être amendée ; mais il n'en est pas moins
vrai que , dans les communes où les auto-
rités et les habitans sentiraient tout le prix
des bons chemins , on pourrait encore ob-
tenir d'assez heureux résultats. Il est évi-
dent d'ailleurs que du jour où l'opinion
publique se prononcera d'une manière dé-
cisive en faveur de l'amélioration des che-
mins, on obtiendra à cet égard du Gou-
vernement et des Chambres des lois con-
venables et les fonds nécessaires. C'est à
l'apathie de nos populations rurales qu'il
fuuts'en prendre, si nous sommes le peuple
qui peut le moins communiquer avec fa-
cilité et économie.
En Suisse , l'avantage d'avoir de bons
chemins a tellement pénétré dans les mœurs
des habitans , qu'il n'est pas rare de voir
un voyageur descendre de son eheval pour
déplacer une pierre qui rend la route iné-
gale. Coi;ibien en France sommes -nous
loin de ce zèle pour le bien de la commu-
nauté ! Tout ce qui ne nous intéresse pas
exclusivement passe sous nos yeux comme
chose presque étrangère.
En Angleterre encore , les routes de
comté , qui représentent nos chemins vici-
naux, peuvent, par suite du zèle et de l'in-
térêt bien entendu des magistrats et des
citoyens, rivaliser sans désavantage avec
nosroutesdépartemen laies et mêmeroy aies.
Quant aux autres routes, aux canaux, aux
chemins de fer qui sillonnent cette riche
contrée, on ne saurait trop en vanter le
nombre et le bon état. C'est certainement
à son système admirable de circulation, que
nous ne saurions trop tôt imiter, que l'An-
gleterre doit l'étonnant développement de
richesse qui s'est manifesté chez elle depuis
cent ans-, et, loin de s'arrêter, elle tente
chaque jour de nouveaux efforts.
JVos lecteurs ne liront même pas sans in-
térêt l'essai qu'on vient de faire dans ce
pays si industriel, d'un nouveau mode de
voiture publique , ayant la vapeur pour
force motrice, et roulant sur les routes or-
dinaires, tandis que jusqu'ici on ne l'avait
appliquée qu'aux voilures traînées sur les
chemins de fer.
« La voiture à vapeur de sir Charles
Dance est partie de Gray's-inn-Road pour
Birmingham. Afin de rendre l'expérience
plus décisive, elle a traversé aubeau milieu
dujourlepontdeWesttnin'îter, Parleament-
Street , White-Hall , Charing-Cross , Pall-
Mall, est montée par Regent-Street , dans
Porlland-Place jusqu'à Ilegent's-Park, et a
pris New-Road. Cette distance de cinq
milles environ ( près de deux lieues de
France) a été parcourue en 35 minutes ,
quoiqu'on beaucoup d'endroits elle ait ren-
contré la route couverte de granit concassé.
En outre , les rues de Londres sont , à
cette heure-là surtout , encombrées de voi-
tures de toute espèce. Elle a été souvent
forcée de ralentir sa marche, et d'aller très-
lentement. Souvent aussi elle a pu ma-
nœuvrer avec la plus grande rapidité , au-
milieu de cette foule de voitures qui se
croisenten tous sens.
» En un mot , on peut considérer l'essai
fait dans les rues de Londres, comme tout-
à-fait concluant en faveur de la voiture
à vapeur. »
Errata du dernier numéro, page 5Q ,
colonne i, ligne 40 , au lieu de : le Pape
Léon, lisez : l'empereur Léon.
LA IX)]MINICALE.
iÔ
PARIS, I*"- DECEMBRE.
A chaque nouvelle livraison de la Dotnl-
nicale, noire plan s'élargit et notre but se
rapproche. Il se trouve que nous avons
frappé si à propos, qu'il est impossible de
frapper plus juste. Le clergé de France,
qui d'abord avait accueilli nos promesses
avec une gravité solennelle, commence à
leur donner confiance et à s'abandonner à
nous, reconnaissant que nous sommes
pleins de foi, ardens , courageux, prêts à
tout pour soutenir les grandes doctrines
conservatrices de l'Evangile. Nous sommes
donc entrés dans une grande voie, la voie
chrétienne-, et maintenant que nous y voi-
là , l)ien fort serait celui qui nous en pour-
rait distraire.
Et, en effet, dans cette grande et belle
A'oie des Apôtres , des pères de l'Église et
d(>spliisbeaux génies du dix-septième siècle,
ne sommes-nous pas au centre des beaux-
arts, au centre de la poésie, au centre de
la liberté humaine? N'est-il pas d'ailleurs
évident qu'en y entrant les premiers, nous
n'avons fait qu'y devancer notre époque,
et seconder l'heureuse disposition des esprits
c[ne nous avons déjà signalée. C'est par elle
qu'un immense avenir nous est révélé, et
que nous restons convaincus quele moment
n'est pas si éloigné où l'Eglise, ce dernier et
{jrand refuge de l'humanité en péril, verra
les nations, fatiguées de déchiremens et
d'orages, venirlui demander le reposqu'elle
leur a déjà donné si souvent, et qu'elles ont
toujours vainement cherché hors de son
sein. Alors on reconnaîtra que tous les
principes du beau et du grand se retrouvent
dans la religion^, et seulement dans la reli-
gion. Nous sommes donc heureux et fiers
d'avoir été si franchement et si entièrement
au-devant de ces doctrines religieuses qui
ont pu être obscurcies un instant, mais
contre lesquelles ne sauraient prévaloir
môme des siècles d'impiété ou d'aride phi-
losophisme.
Nous avons ainsi bon courage et bon
espoir, et le présent nous répond de l'ave-
O' IIVRAISOW.
nir. Déjà nos cftbvls sont compris et ap-
prouvés. Encore un peu de temps et nous
serons bien avancés; car nous aurons réu-
ni autour de nous tous ceux qui ont en-
core conservé dans leur cœur les deux
grandes vertus de tout chrétien et de tout
homme raisonnable : l'espérance et la foi.
Dans nos prochaines livraisons nous
donnerons la biographie de saint Jean-
Chrysostôme , de ce Hossuet de l'Afrique ,
dont les lumières, l'éloquence et le grand
caractère ont jeté tant d'éclat sur l'Église
primitive. Après lui, viendra saint Augus-
tin, le plus harmonieux et le plus poéti-
que des orateurs sacrés. Dans cette bril-
lante et pittoresque histoire de la parole
chrétienne , que nous nous proposons d'é-
crire, nous aurons soin de mêler toujours
ainsi l'Église de France , et l'Église grecque
et latine , ces trois Églises qui n'eu font
qu'une à force de foi, d'éloquence et de
vertu.
Après que nous aurons donné la gravure
de S. S. le pape Giégoire XVI, qui doit
orner notre prochaine livraison , nous
commencerons une série de Porlmils con-
temporains, reproduction fidèle des traits
principaux de la vie des personnages dont
les vertus et les talens illustrent l'Église.
Ces portraits ne seront point une simple
notice biographique, mais une image
exacte de tout ce qui peut faire aimer ou
admirer l'homme, ie chrétien, le prêtre.
Là se trouveront réunis tous les faits qui
mettent en relief la physionomie morale
des principaux prélats que l'épiscopat
français compte avec orgueil dans son
sein. Nos portraits embrasseront aussi dans
leur revue les prélats des églises de Bel-
gique , d'Espagne , d'Italie.
Plusieurs améliorations seront encore
introduites dans la Dominicale . Le papier
de couverture que nous avons annoncé, et
que nous attendons très incessamment ,
nous permettra de donner enfin la vignette
que nous a composée notre brillant artiste,
lony Johannol, qui s'est mis dans celU»
circonstance au niveau de son sujgt et au-
dessus de sa renommée, N^ous voulons
lU
LA DOMINICALE.
qu'après avoir promis un bon livre à nos
lecteurs , nous puissions leur donner aussi
un beau livre.
Si la première semaine de décembre nous
apporte des vœux semblables à ceux qui
chaque jour nous sont exprimés , nous
n'hésiterons plus à ajouter à la chronique
hebdomadaire , un résumé piquant des
nouvelles de la semaine , qui fera de la
Dominicale une histoire complète des évé-
ueraens contemporains.
Nous reconnaissons en même temps que,
pour remplir, selon nos désirs, le cadre que
nous nous sommes tracé , nous devrons
nécessairement donner une plus grande
étendue à nos publications: ainsi donc, à
commencer par le mois de décembre, nous
dépasserons les cinq feuilles d'impression
que nous avions promises pour chaque mois,
déterminés que nous sommes à n'hésiter
jamais devant un nouveau sacrifice pour
justifier la confiance qu'on nous accorde,
et les cncouragemens qui nous sont pro-
digués.
Le Directeur,
AyoE Ï1E SALNT-PRIEST.
HISTOIRE
BU BIARIAGE CHRÉTIEN.
Si nous avons réussi quelque peu à mon-
trer comment le christianisme, en s'éta-
blissant, remua et bouleversa la société
tout entière, en s'emparant de toutes les
faces de l'homme , en lui donnant une au-
tre famille , une autre politique , une autre
religion , nous avons du nécessairement
faire naître dans l'esprit de nos lecteurs, le
désir de connaître chacune des révolutions
particulières qui sont contenues dans cette
révolution générale. Jusqu'ici nous som-
mes allés en nous précipitant, négligeant
les détails pour saisir le masse, et par-
courant l'histoire du christianisme à vol
d'oiseau. Maintenant ce sera le temps de
revenir sur les points secondaires, de re-
prendre chacun des élémens du christia-
nisme , de les montrer naissant ^ gran-
dissant, se complétant , afin que la vérité se
manifeste sous toutes ses formes , en témoi-
gnage de nos principes; surtout afin que
la grandeur de Dieu se reconnaisse aux
particularités les plus humbles de son ma-
gnifique ouvrage. L'occasion ne manquera
pas de se présenter où nous examinerons
la forme politique du christianisme , son
économie administrative , ses rites , ses cé-
rémonies , ses dogmes transcendantaux;
nous étudierons tour à tour ses rapports
avec les peuples , son action sur la vie in-
térieure des fidèles , ses idées sur les mo-
mens qui suivent la mort. Aujourd'hui
nous allons chercher comment il constitue
l'union des sexes , comment il comprend la
famille , c'est-à-dire , en dernière analyse,
sur quelle pierre il bâtit la société.
Nous ne sommes pas de ceux qui , pour
s'expliquer plus facilement l'établissement
des croyances chrétiennes , prétendent
qu'elles avaient été préparées par les
philosophes de l'Académie et du Por-
tique. Cependant nous devons reconnaître
que le moment où Dieu envoya son fils
régénérer le monde, était merveilleusement
favorable à une rénovation , car l'antiquité
tombait en lambeaux. Les vieilles divini-
tés de l'Italie se mouraient ; leurs prêtres ,
comme le dit Cicéron, en étaient venus à
ne pouvoir pas se regarder sans rirej et
trois hommes, qui gémissaien t de cette gran-
de débâcle du passé, Cicéron lui-même.
Capiton et Ovide, faisaient de vains efibrts
dans la science politique, lajurisprudence
et la poésie, pour arrêter la destruction
des croyances morales de la ville éternelle.
On admira le traité de la République; on
applaudit à la lutte du droit antique avec
le droit nouveau , de la secte de Capiton
avec celle de Labéon -, on pleura en lisant
dans les Fastes l'histoire de la piété des
aïeux: mais c'étaient là des trionq)hes de
l'art-, on saluait les temps primitifs de la
république dans les livres , pour se dis-
penser de la faire revivre sur les sept col-
lines 5 tout ce qu'on aurait pu tenter pour
les dieux était d'ailleurs inutile : les Chré-
tiens les avaient chassés dos sentimens et
des idées, et ne leur avaient laissé que les
LA DOMINICALE.
75
temples, suivant le mot de TertuUien (i).
Mais c'est dans la famille surtout que
s'était déclarée avec plus d'intensité cette
effroyable anarchie qui présidait à la dé-
molition du paganisme. Du temps d'Au-
guste, les citoyens romains ne se mariaient
plus. Les courtisanes encombraient les voies
publiques , portées dans de magnifiques li-
tières , précédées et suivies d'esclaves ; elles
entraient au conseil de la république , et
recevaient la confidence des conspirations.
C'était comme parmi nous, durant le dix-
huitième siècle, lorsque l'adultère présidait
aux funérailles de la vieille France-, car les
mêmes effets sont presque toujours produits
par les mêmes causes. On sait que Cicéron
découvrit par une fille de joie les projets
sanguinaires de Catilina et le danger de la
patrie. Pauvre patrie romaine! Elle avait
été déjà sauvée, quelques siècles aupara-
vant , par les oies du Capitole.
Cette dissolution delafamille avaitfrappé
les moins clairvoyans : Auguste , qui n'est
passuspectenfaitd'austéritédanslesmœurs,
s'effrayait de voir les antiques races étrus-
ques disparaître faute d'héritiersj et par un
coup d'état qui devait sauver la noblesse
malgré elle-même , à ses risques et périls ,
il heurta de front la licence patricienne, en
proposant au sénat la fameuse loij Julia de
maritandù ordinihus, qui avait pour but
de rendre le mariage obligatoire. La loi
tomba tout d'une voix: les libertins de
Rome poussèrent les hauts cris , en appre-
nant le danger qu'avaient couru leurs par-
ties galantes dans leurs ville de Parthénope
et de Tibur.Ce fut une joie effroyablement
hideuse dans les palais des prostituées j et
l'empereur, honteux de sa déconvenue , fit
venir Horace , son poète domestique , et lui
demanda des vers pour le consoler. Horace
se fit triste, de la tristesse d'Auguste j co-
lère , de la colère d'Auguste 5 rigide , de la
rigidité d'Auguste -, et il composa cette belle
ode, où il stigmatise ces vierges romaines
qui se faisaient initier au secret des danses
d'Ionie, et qui, en fans encore , méditaient
(i) Sola templa rcUnquimus^ Tertul. Apologét.
d'incestueuses amours. Les commentateurs
d'Horace ont oublié cette circonstance,
qui nous semble avoir bien son prix. Du
reste, Auguste ne perdit pas de vue sa
pensée : la loi rejetée passa trente-deux
ans plus tard.
On sait assez communément qu'à l'appa-
rition du Christianisme, le mariage ro-
main avait trois formes, sans compter ce-
lui des soldats, qui était fort expéditif, et
celui des esclaves, qui était une horrible
promiscuité. Deux de ces sortes d'unions
se faisaient suivant le droit primitif de
l'Italie, ou jure patricio'^ la troisième,
qui est communément considérée comme
sortie d'une source plus moderne , était
peut-être, selon nous, plus primitive en-
core ; mais toutes trois , elles annonçaient
la démoralisation profonde de Rome. La
confarréaiion consistait en cérémonies
splendides ; le solufo pretio se faisait ,
comme le mot l'indique, en livrant quel-
ques monnaies , qui figuraient l'achat de
la fiancée; enfin Vusucapion était la pro-
priété d'une femme acquise par prescrip-
tion, après un an d'usage, sans inter-
ruption de trois jours. Les soldats se ma-
riaient sur simple parole; et par-dessus
tout cela venait le concubinage avec les
femmes libres , et la possession des femmes
esclaves.
Avec la haute idée que le christianisme
faisait concevoir de la femme, avec la di-
gnité à laquelle il élevait la mère de fa-
mille, il est bien clair que ce désordre de-
vait cesser. Cependant, comme la règle de
conduite des apôtres et de leurs succes-
seurs était de violenter le moins possible
les faits sociaux , la réforme du mariage
fut entreprise avec une prudence et une
réserve qui indiquent les difficultés qu'il
y avait à surmonter. D'abord, toutes les
cérémonies de la confarréaiion , ou repas
du gâteau, furent supprimées; on n'acheta
plus la vierge à prix d'argent, fiction qui
rappelait l'achat réel des premiers âges de
l'Italie; l'acquisition par prescription d'uije
année tomba dans le mépris ; une forme
I simple, mais sainte, fut adoptée : le ser-
LA DOMïMCM.K
ment réciproque des époux sur l'Évangile. !
Ainsi s'institua le mariage des chrétiens.
La promesse d'un homme à une femme
parut une chose si auguste et si sacrée,
qu'on ne l'environna d'aucune des précau-
tions qui auraient pu servir à le constater.
Quand un jeune chrétien , soit dans la fra-
ternité des cérémonies , soit dans la décente
gaîté des agapes, avait lait choix d'une
femme selon son cœur, il cherchait d'a-
bord à s'en faire distinguer; puis , quand il
comprenait que son amour était accepté,
il épiait le moment où, seule , la vierge
écoulerait, moins confuse, des paroles en-
core inouïes pour son oreille-, il la condui-
sait par lamain jusqu'à sa demeure, et là ,en
tête-à-tête, il lui juraitsur l'Évangile d'être
pour toujours son bon maître et son tendre
époux. Les jeunes gens apprenaient ensuite
à leurs familles qu'ils s'étaient mariés; la
communauté chrétienne était instruite de
cette union , et l'épouse du catéchumène
devenait désormais un objet auguste , une
arche sainte , que pas une main n'aurait
osé profaner.
Ainsi constitué sur le respect de la femme
pour la promesse de l'homme, le mariage
chrétien suffit quatre siècles à la société; ma is
il n'y a pas de chose grande , pure et magni-
fique que l'humanité ne corrompe -, et il pa-
raît que vers la fin du cinquième siècle, les
hommes commençaient d'abuser étrange-
ment de la position loyale que la Christia-
nisme leur avait donnée vis-à-vis des
femmes: les jeunes gens épousaient avec
empressement et juraient sur l'Évangile-,
mais lorsque les jours, les mois et les an-
nées étaient passés sur leur amour; lorsque
d'autres femmes, plus belles , plus bril-
lantes ou plus passionnées , venaient sol-
liciter leurs hommages , il s'établissait
une lutte entre le chrétien et le payen; et
malheureusement alors, comme aujour-
d'hui , comme toujours , sans doute , le
plaisir présent l'emportait contre la sa-
gesse absente : les maris revenaient aux
mœurs sociales de leurs pères, ils répu-
diaient, ils chassaient sans pitié de pauvres
femmes flétries, dont ils avaient dévoré la
jeunesse et la beauté. i)u temps de Jus-
tinien, l'abus était flagrant, et le désordre
menaçait de devenir effroyable. Les fem-
mes abandonnées , les unes enceintes, les
autres privées même de leurs petits enfan^ ,
assiégeaient la porte des évêques, implorant
avec des larmes le respect dû au serment
fait sur l'Évangile , et à l'habitude des chré-
tiens. Alors, au milieu de ces cris et de
ces plaintes justes et louchantes, Justinion
se fit i'organe delà société en péril : « Au
milieu des réclamations qui nous sont si
souvent adressées , dit-il (i), nous avons
remarqué les gémissemens des femmes qui
viennent se plaindre à nous à chaque ins-
tant , disant que des hommes , épris du
désir de leurs charmes , les emmènent
dans leurs maisons , leur jurent, en tou-
chant les saintes Ecritures, qu'ils seront
désormais leurs légitimes époux , les gar-
dent , en eflet, pendant plusieurs années ;
et puis, quand elles sont devenues mères ,
pleins du dégoût qui leur est survenu, les
chassent sans pitié, en retenant même leurs
enfans. Or, nous avons jugé nécessaire d'é-
tablir que si une femme peut prouver léga-
lement qu'elle a été ainsi épousée, etqu'un
homme l'a f ouduite dans sa maison, avec
la promesse qu'elle serait son épouse et la
nrière légitime de ses enfans, il ne soit point
loisible à cet homme de la renvoyer en de-
hors des prévisions de la loi. »
Alors, pour réformer cet immense abus,
qui réagissait contre tout ce que le Chris-
tianisme avait posé de principes et réalisé
de conséquences en quatre siècles , et qui
attaquait dans son germe le grain semé par
les apôtres , la loi impériale , qui s'était
inspirée depuis Constantin des doctrines de
Jésus-Christ, détermina un mode de cer-
titude, qui consacrait d'une'façon plus écla-
tante la promesse de mariage faite sitr l'É-
vangile; les époux choisirent quelques lé-
moins, et c'est en leur présence que l'union
futdésormais jurée. Le simple serment avait
été le premier degré du mariage; le serment
en présence de témoins fut le second.
(r) Novelle , 24 , cap. /,.
Mais au point où nous ensommesdéjà,la
bonne foi et la Irande s'ëtaient vues en face
Tune de l'aulre , et elles en étaient venut's
à composer réciproquement ; elle vont épui-
ser, l'une les perfidies, l'autre les précau-
tions; et ce sera pour le cliistianisme une
occasion de suivre pas à pas toutes les ré-
vélations de la faiblesse humaine, et de
formuler nettement, après les essais de
quelques années, le point le plus impor-
tant des sociétés , parce qu'il est le pivot des
autres, l'union de l'homme et de la femme.
Malgré les conquêtes que le chrislianisme
faisait tous les jours sur les souvenirs de
la société pa^'enne, celle-ci reparaissait
encore , surtout dans les questions où
Thomme faible était placé entre l'intérêt
de ses passions et l'intérêt de sa foi. Et
puis , il ne faut pas oublier qu'à l'époque
de Juslinien, les populations européennes
venaient d'être renouvelées-, et que, dans
ce cliaos de races nouvelles et inconnues ,
les dogmes chrétiens, s'ils gagnaient en
étendue , perdaient un peu en profondeur :
au commencement de l'ère nouvelle du
baptême, à laréunion des premières églises,
un petit nombre croyait , mais il croyait
beaucoup ; maintenant , toute l'Europe
croit, mais sa foi est chancelante. Nous de-
vons dire encore que les campagnes étaient
idolâtres, dans l'Italie, dans les Espagnes ,
dans la Germanie, dans la Gaule-, et le
contact des mauvaises idées gâtait les
bonnes. Ce fut donc inutilement que Justi-
nienexigeala présence de quelques témoins
au serment du mariage-, ceux qui consen-
taient à remplir cet office , gagnés qu'ils
étaient aux anciennes habitudes, et la plu-
part du temps , coupables complaisans du
mari , aux caprices duquel ils voulaient
laisser l'avenir libre, ils apportaient à cette
sainte cérémonie une distraction volontaire
et calculée j et lorsque, après quelques an-
nées, l'épouse abandonnée en appelaitàleur
témoignage de sa confiance abusée et du
serment de son mari, ils feignaient un
étonnement plein de fraude , et ils répon-
daient qu'ils n'avaient rien vu (i).
(i) Novell. JusÙHan, 75,
LA DOMINICALE. 77
Voici maintenant la législation qui coupe
court à ces iniquités honteuses; une loi
nouvelle de Justinien , constitution remar-
quable et pleine de piété , eu ce qu'elle
fonde l'administion civile de l'église, in-
tervient en faveur des faibles femmes trom-
pées 5 et détruisant en un seul jour tout ce
que l'union conjugale conservait de formes
payennes , elle ordonne que le serment du
mariage sera désormais prononcé en pleine
église , devant les fidèles qui voudront y
assister; et que l'attestation en sera régu-
lièrement faite par le desservant, en termes
exprès et que voici: « Sous telle indiction,
tel mois, tel jour , telle année de l'empire,
tel consulat , tel homme et telle femme ,
venus en cette église , y ont été mariés (1). »
Ce mode nouveau d'union conjugale con-
cernait seulement les classes les plus élevées
parmi les chrétiens-, les époux signaient la
déclaration avec le prêtre et trois témoins
au moins, et l'acte rendu ainsi solennel et
authentique , on le déposait dans les ar-
chives de l'église : c'était le lieu où étaient
enfermés les vases sacrés.
On a pu voir que le mariage chrétien
prend de jour en jour un caractère plus
explicite, et sa transformation actuelle
constitue, pour ainsi dire , son troisième
degré-, il tend à sortir des profondeurs du
mystère domestique, pour se produire au
grand jour des assemblées religieuses, et
en se livrant ainsi à la face de la société
tout entière , l'époux prononçait une
renonciation formelle à toutes les autres
femhies, de même que l'épouse contrac-
tait des devoirs de compagne et de mère,
de façon à signifier aux autres hom-
mes qu'ils prissent garde de l'empêcher de
les remplir. Nous avons dit que la loi nou-
velle était seulement destinée à la popula-
tion des villes , c'est-à-dire à la partie la
plus éclairée des chrétiens -, les rares habi-
tans des campagnes, qui étaient alors con-
vertis à la foi , les soldats , les races bar-
bares qui arrivaient de l'Asie mineure ou
des bords de la Baltique étaient encore trop
(i) Ibid., cap, 14,
78
LA. DOMINICALE.
grossiers pour comprendre la morale spi-
ritualiste des apôtres-, la doctrine était in-
dulgente pour ces pauvres d'esprit , et elle
leur permettait de s'unir^, comme au pre-
mier siècle, par le simple serment (i).
Dès que le christianisme eut entraîné les
époux dans réglise, dès qu'il eut ouvert
un registre , dès que le serment prit un ca-
ractère officiel , l'union de l'homme et de
la femme se trouva complètement for-
mulée dans sa partie morale et dans sa va-
leur civile; le témoignage de Dieu était
appelé sur la formation de la famille et
sur l'état des enfans. C'est là une époque
importante dans l'histoire de l'Eglise, car
elle s'attribue une magistrature qu'elle a
gardée douze cents ans.
Pendant que l'intervention du catholi-
cisme se posait dans la constitution du ma-
riage, elle rayonnait encore sur toutes les
autres faces de la famille. L'habitude du
concubinage rendait l'adoption un des actes
les plus fréquens de la vie civile ; elle n'avait
été soumise jusqu'alors à aucune formalité
solennelle qui se rattachât au culte chré-
tien : mais la doctrine qui agrandissait la
dignité de la femme , ne pouvant pas lais-
ser les enfans dans l'ancien abandon , l'em-
pereur ordonna (2) que les adoptions se
feraient désormais en pleine église , où
avaient lieu pareillement les affranchisse-
mens des esclaves; de telle sorte que les
autels de Jésus-Christ se trouvaient la
sauvegarde de la liberté humaine.
Le mariage touche maintenant au der-
nier accroissement qu'il était dans sa na-
ture d'atteindre. Séparé du concubinagepar
le serment fait sur l'Évangile et par la
diclaration déposée aux archives, il va
l'être encore par la bénédiction nuptiale ,
qui devient sa plus haute consécration. Les
termes de la loi qui le couvre ainsi d'une
égide reli['ieuse , sont trop rem.arquables;,
pour ne point les rapporter ici : « Nous
ordonnons que les mariages soient confir-
més par la bénédiction , de telle sorte que
(1) Novell; JnstininD, 74,
(9,) Leouis constiltit. , 8 y,
si un homme et une femme se réunissaient
sans l'avoir obtenue , ils ne pourraient pas
se nommer du titre d'époux , et il leur
serait interdit de profiter jamais des droits
que donne le mariage, car il ne peut pas
y avoir de milieu raisonnable entre le ma-
riage et le célibat. Etes-vous dominé par
le désir de la vie conjugale, observez les
lois et les nécessités de cette union; en trou-
vez-vous les devoirs pénibles , vivez céli-
bataires, mais ne souillez pas le mariage
par Tadultère , et ne couvrez pas votre li-
bertinage sous un faux semblant de céli-
bat (1).
Cette loi de l'empereur Léon est remar-
quable en deux points; d'abord, en ce
qu'elle fait consister nettement le mariage
dans la bénédiction nuptiale des époux;
ensuite parce qu'elle sépare à tout jamais
le concubinaire des faveurs de l'Eglise , en
jetant sur lui une condamnation dont le
poids doit s'accroître dans les siècles, et
changer totalement la constitution de la
famille. Rendue à Constantinople, elle eut
surtout autorité dans l'empire d'Orient;
mais le principe qu'elle consacrait tenant
à l'essence même du Christianisme, il se
propagea peu à peu dans l'Occident , et y
prévalut , quoiqu'après une lutte plus lon-
gue et une victoire plus disputée. C'est ici
la quatrième et dernière transformation du
mariage chrétien ,• il ne recevra plus qu'un
très-petit nombre de modifications exté-
rieures.
Il faut arriver au treizième siècle; l'Eu-
rope est convertie au Christianisme; la
milice de Jésus-Christ a tout conquis à la
civilisation et à l'Evangile ; les églises et
les monastères couvrent la place où s'éle-
vèrent les vieilles forêts de la Gaule ; l'E-
glise a sa circonférence aux extrémités du
monde et son centre à Rome ; et à la tête
de cette association immense , il y a un
homme de piété, de ferveur et de génie,
Innocent III. C'est dans les lettres de ce pon-
tife,qui contiennent toute la diplomatie de
l'Europe contemporaine, que se développe
(2) Léon Novelle , 8y.
et prend uu admirable essor la jurisprudence
religieuse, et que se posent et se complètent
les élémens du droit canon. A cette époque,
toute justice qui n'était pas brutale, toute
administration qui n'était pas despotique,
étaient religieuses-, et c'est en descendant
aux détails de l'union des familles, et pour
déterminer les parentés incertaines, qu'In-
nocent III institua la publication des hans.
A mesure que, pour diverses causes, dont
nous établirons quelque jour la filiation, la
société religieuse se faisait toute civile, elle
garda cependant la tutelle ecclésiastique ,
en ce qui concerne la constitution de la fa-
mille et l'état des enfans.
Le premier obstacle sérieux qui se pré-
senta , et qui put faire mettre en question
les fonctions civiles du clergé, ce fut la Ré-
forme-, car c'était une société nouvelle , en
dehors de la société romaine , et il fallait
instituer un mode nouveau de mariage,
pour des religionnaires qui ne voulaient
pas adopter les dogmes catholiques et les
usages de l'Église. Le catholicisme tenait
la société civile (i), et puis, dans les temps
de plus grande faveur pour les réformés, le
gouvernement ne leur accorda que la tolé-
rance. Il y eut donc un affreux désordre
dans la société protestante, car ses maria-
ges n'étaient pas reconnus par la société
catholique. Ce ne fut que bien tard, à la fin
du dix-huitième , en 1787 , qu'un édit au-
torisa les protestans à faire constater leurs
mariages devant un officier de l'état civil.
Cet acte, sage , simple , logique en lui-
même, fut, selon nous, la source d'une
grande erreur sociale-, car les peuples, quand
ils fout des fautes , tournent ainsi d'or-
naire leur propre colère contre eux-mêmes.
Dès qu'on se fut habitué à cette idée , qu'un
officier civil faisait des mariages, on en
vint à concevoir la possibilité de rendre le
mariage un acte purement civil; et la loi
du 20 septembre 1792 fut promulguée,
comme dernière conséquence du raisonne-
ment.
(1) Editsde i63 et de 1697.
LA DOMINICALE. 79
Tous nos lecteurs savent les belles rai-
sons dosit s'étayaient les théories révolu-
tionnaires, qui abattaient le Chrislianismcj
on revenait aux inspirations de la nature,
et au grandiose des républiques anciennes.
Cette nature et ce grandiose nous ont con-
duits où vous savez. Dieu veuille que les
catholiques de France, qui concourent aux
lois du royaume, osent être catholiques en
plein jour; et qu'ils se souviennent que le
cœur de Pierre se brisa de douleur, quand
il eut renié Jésus-Christ devant une servante
d'auberge.
^GRAVURE.
MORT DE BOSSUE T.
L'histoire de l'assemblée du clergé à St-
Germain-en-Laye , forme une grande par-
tie de l'histoire de Bossuet. Jamais il n'eut
plus de fermeté et de grandeur. Bossuet
prépara l'assemblée par deux mémoires :
De VEtat présent de VEfflise. — Sur la
Morale relâchée. Ces deux mémoires ,
Bossuet les adressa à Louis XIV.
Dans le premier, le prélat signalait à
l'attention des évêques le péril dans le-
quel se trouvait la religion , placée qu'elle
était entre deux extrêmes opposés; le parti
des jansénistes et celui de la Morale relâ-
chée.
Aujourd'hui que la plupart des esprits
en France sont tombés dans cette apathie
religieuse dont à peine ils commencent à
sortir, on expliquera dificilement toute la
sollicitude de l'église gallicane au dix-sep-
tième siècle, pour ces questions si peu com-
prises. Mais nous demandons à qui la
faute? Certes, ce n est pas la faute du dix-
septième siècle. Il comprenait , lui , la
gravité de toutes ces questions, c{ui n'é-
taient rien moins que des questions de
liberté et d'avenir pour la France. Plai-
gnons ceux qui ne sont pas émus à ce grand
spectacle de toute une églisequi se rassemble
pourfixer éternellement tous les points desa
doctrine, au moment où un siècle finit,
au moment où un autre siècle commence ,
à l'instant même où , pressentant de nou-
m
LA DOMINICALE.
v«lles attaques , elle sentait le besoin de
se reunir et de se reconnaître ayant de
marcher à ses destinées à venir, quelles
que fussent ces destinées.
Le premier acte de Bossuet, quand il
porta la parole devant le clerf^é de France,
ce fut de lire les propositions qui con-
cernent le yaywewMw^,- et après[quoi il de-
manda aussi la condamnation do quatre
propositions sur la grâce, extraites des thè-
ses de quelques jésuites. Six jours après,
rassemblée entière jugea à l'unanimité
comme avait jugé Bossuet; et tel est le ca-
ractère de justice et de vérité que Bossuet a
donné à cette censure qu elle a presque au-
tant d'autorité que les décrets même des
conciles particuliers les plus sévères.
Mais ce sont là de trop graves questions
pour être traitées dans un essai littéraire
plus que théologique. L'Histoire des qua-
tre propositions, le Quiélisme , le Proha-
hilisme, le Cas de Conscience , la Révoca-
tion de Védit de Nantes, ce sont là autant
de chapitres de la vie de Bossuet, dont il
n'est guère permis de parler rapidement -,
car ce sont des questions qui ont été dé-
battues avec toute l'ardeur, toute l'émo-
tion, toute la croyance des plus grands
génies de la France chrétienne et politi-
que. Laissons donc dans Bossuet, Fim-
mortel auteur et le défenseur si profondé-
ment logicien de cette belle déclaration des
droits de l'Eglise gallicane, contre laquelle
on essaierait en vain de se soulever.
Ce qui est le plus à notre portée dans
Bossuet^ à nous chrétiens de la foule , c'est
l'éloquence de Bossuet. C'est à l'orateurque
mous revenons toujours malgré nous. Bos-
suet faisait comme nous peut-être, et c'était
sans doute un délassement bien vif pour
ce grand génie, de se délasser dans l'élo-
quence de ses trav?,ux théologiques.
Treize ans après la mort de Henriette
a Angleterre, le d ix-septième siècle, qui se
laisait vieux, co\xjjxienç,a à descendre sérieu-
sement dans la tombe. Marie-Thérèse d'Au-
triche, la Pri ncesse Palatine, le Chancelier
i-etellier, et çnfin le grand Condé, le même
|rosqui avrgit ouvert le grand siècle, furent
saisis par la mort. A chacune de ces vic-
times nouvelles , Bossuet remonta dans la
chaire de l'oraison fimèbre , cette chaire
qu'il avait faite et qu'il avait élevée si
haut.
Marie-Thérèse d'Autriche, l'avant der-
nière reine de France qui soit morte dans son
lit, n'offrait pas au génie de Bossuet les
mouvemens sublimes qui avaient trans-
porté toutes les âmes au récit de la mort
de la reine d'Angleterre. Cette fois Bossuet
n'avait à louer que des vertus simples et
douces , une éclatante blancheur, symbole
de l'innocence , et en un mot toutes les
belles qualités de cette reine , qui , selon
Texpression de Louis XIY, 7ie lui avait
donné en sa vie qu'un seul chagrin, celui
de sa mort.
Mais Bossuet , après avoir parlé de ces
vertus tranquilles , trouve bientôt le moyen
de rentrer dans Fhistoire; il nous repré-
sente l'île de la Conférence et ces deux mi-
nistres d'une politique si différente, oùl'uîi
se donnait du poids par sa lenteur , et
Vautre prenait l'ascendant par sa ]}éné-
tration-, puis de là, à côté du lit nuptial
de Marie-Thérèse , Bossuet place son lit de
mort. Écoutez! quel beau langage ! « Fêtes
sacrées , mariage fortuné , voile nuptial,
bénédiction, saint sacrifice, puis-je mêler
aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes
avec ces pompes funèbres, et le comble
des grandeurs avec leurs ruines? »
Et plus bas, ne sentez-vous pas le frisson
courir dans vos veines à ces paroles de
Forateur , j'ai presque dit du prophète ,
quand il parle de la maison d'Autriche , et
de ses destinées à venir.
» C'est par suite de ses conseils , que
)) Dieu a fait naître les deux puissantes
» maisons dont la reine devait sortir, celle
» de France et celle d'Autriche , dont il se
» sert pour balancer les choses humaines;
» jusqu'à quel degré et jusqu'à quel temps ?
» Il le sait et nous l'ignorons. »
Et plus bas :
« Cette auguste maison d'Autriche où,
» durant l'espace de quatre cents ans , on
» ne trouve que des rois et des Empereurs,
LA DOMINICALE.
» et une si grande afïluencc de maisons
)) royales , avec tant d'étals et tant de
81
» royaumes , qu'on a jy^'cinc il y a lony-
» temps , qu'elle en serait surchargée. »
L'oraison funèbre de la princesse pala-
tine est peut-être celle qui fait le mieux
sentir combien ce génie si hardi et si ferme,
était en même temps souple et Rexiblc , et
savait se plier à tous les tous.
La princesse palatine mourut en i685 ,
le grand Condé était son gendre-, c'était
une noble et illustre femme, elle était la
sœur de cette Marie de Gonzague que la
Pologne demanda à la France pour en faire
sa reine , aussi Bossuet a-t-il hàle dans
cette oraison funèbre, de parler de Guslave-
Adolphe, tant il aime par instinctles grands
hommes et les grands rois!
(( Charles Gustave parut à la Pologne
» surprise et trahie comme un lion qui
)> tient sa proie dans ses ongles, tout prèl
» à la mettre en pièces. La reine n'a plus
» de retraite , elle a quitté la Pologne.
» Après de courageux et vains elforts , son
» époux est contraint de la suivre, lléfugié
» dans la Silésie où ils manquent des choses
)) les plus nécessaires à la vie , il ne leur
» reste plus qu'à considérer de quel coté
)) allait tomber ce grand arbre ébranlé par
» tant de mains àla racine , et frappé par
» tant de coups qui en enlevaient les ra-
» meaux. Mais Dieu en avait disposé au-
» trement. »
Peu de temps après la mort de la du-
chesse de Lougueville , le grand Condé ,
que les infirmités avaient éloigné du com-
mandement des armées, s'était retiré à
Chantilly, cette retraite célèbre où tout
le génie chevaleresque respirait encore, et
qui est mort le jour où le dernier Coudé ,
par une de ces fatalités inexplicables dans
les temps où nous sommes , a été trouvé
suspendu à l'espagnolette de sa croisée.
Le grand Condé à Chantilly , tout en-
tier à la paix et au culte des arts, ne se
rappelait ses propres grandeurs que pour
s'entourer de toutes les grandeurs de
cette époque. « On voyait le grand Condé
)> à Chantilly comme à la tête des avmées,
» sans envie, sans faste, sans ostentation,
» toujours grand dans l'action et dans le
)> repos-, on le voyait s'entre^enant avec
» ses amis dans les superbes allées , au
» bruit de ces magnifiques jels d'eau, qui
» ne se paralysaient nijour ni nuit^ c'était
» toujours le même homme , et sa gloire le
» suivait partout. »
En voyant Bossuet et le grand Condé se
promenant au bruit de ces fontaines , à
l'ombre de ces arbres antiques, on peut se
faire une idée de la gloire humaine. Les
deux amis s'écrivaient quand ils ne se
voyaient pas-, on peut juger de leur inti-
mité par une lettre de Louis de Bourbon à
Bossuet. (( Je vous envoie , dit-il, mon fon-
» tainier-, gardez-le tant que vous vou-
» drez. Quand on ne peut pas rendre de
» grands services à ses amis, on est au
» moins ravi de leur en rendre de petits. »
Enfin lé grand Condé mourut, et alors
Bossuet , en cheveux blancs , remonta dans
la chaire pour la dernière fois. Ici il est
bon de nous recueillir; nous allons assister
au chef-d'œuvre de la parole chrétienne ,
l'oraison funèbre du grand Condé.
Nous avons vu que le grand Condé fut
le premier du grand siècle qui devina
Bossuet. Ces deux hommes, d'un si haut
caractère et d'une domination si puissante
sur leur siècle, s'étaient élevés en même
temps l'un et l'autre, et, à force de
grandeur, ils étaient devenus égaux-, Bos-
suet seul, en ce temps-là, était l'égal du grand
Condé-, le grand Condé était seul l'égal de
Bossuet.
Le grand Condé mourut le ii décem-
bre 1686. Louis XIV voulut lui faire des
obsèques dignes d'un héros. 11 ordonna un
service public à Notre-Dame , tous les évê-
ques et toutes les compagnies souveraines
furent invitées d'y assister. Le deuil de l'é-
glise , les colonnes du catafalque , furent
tels que Bossuet lui-même s'est vu obligé
d'en parler. Mais toutes ces pompes dispa-
rurent devant la parole de Bossuet.
Dès l'exorde , le génie de Bossuet s'arrê-
te et s'épouvante « en présence de cette
» gloire qu'il est appelé à célèbre}:, Au
8â
LA DOMINICALE.
» moment où j'ouvre la bouche pour cé-
» lébrer la mémoire immortelle de Louis
)> de Bourbon, je suis confondu par la
» grandeur, et s'il m'est permis de l'avouer,
» par l'inutilité du travail. — >i'ous ne pou-
» vons rien, faibles orateurs, pour la gloire
» des âmes extraordinaires. »
Cependant Bossuet déclare qu'ilva pous-
ser à bout la gloire humame , et aussitôt
Bossuet , l'épique vieillard , se met à faire
des récits de batailles comme ne les eût pas
faits le grand Condé lui-même. Pendant
vingt-cinq ans d'amitié avec Louis de Bour-
bon, Bossuet est entré dans le néant de ces
illuminations soudaines etde ces grandeiirs
passées-, il revient alors à ces souvenirs de
sa vieillesse, de son âge mùr, de sa jeunesse,
gloire pour gloire , il confond un instant le
grand Condé avec Alexandre , mais aunom
d'Alexandre, Bossuet s'arrête, lagloire chré-
tienne lui revient à la mémoire. « Qu'ont-
» ils voulu ces hommes rares , sinon des
» louanges et la gloire que les hommes
» peuvent donner? Dieu pour les confon-
» dre leur a donné cette gloire. Cet Alexan-
» dre qui ne voulait que faire du bruit
» dans le monde y en a fait plus qu'il n'au-
» rait osé l'espérer. » — Puis il s'écrie :
— « Loin de nous les héros sans huma-
)) nité! »
Arrive ensuite le magnifique parallèle
entre Turenne et le grand Condé : « Ces
» deux hommes que la voix commune de
)) toute l'Europe égalait aux plus grands
» capitaines des siècles passés , en qui on
» vit les mêmes vertus avec des caractères
» si divers, pour ne pas dire si contrai-
» res. »
Mais pourquoi vous parler si long-temps
d'un chef-d'œuvre que vous savez par
cœur? Que pourrions-nous ajouter aux élan-
ccmens de tristesse incroyables. — « Ve-
» nez, peuples, et vous qui jugez la terre,
» et vous qui ouvrez aux hommes l'^s por-
yi tes du ciel, — Et a^ous, ne viendrez-
» vous pas à ce triste spectacle, vous dis-
» je, qu'il a bien voulu mettre au rang de
» ses amis . » Et puis enfin , quand l'ora-
teur 86 retourne vers lui-même-, quand il
vient ajouter sa propre douleur à toutes
les douleurs-, quand il parle de ses che-
veux blancs, quand il s'écrie : O prince ,
le digne sujet de mes louanges et de mes
regrets , vous vivrez éternellement dans ma
mémoire! Je vous y verrai tel que vous
étiez à ce dernier jour sous la m.ain de
/)ieu,lorsque sa gloire semblait commencer
à vous apparaître; ùest ici que je vous
verrai plus triomphant qu'à Fribourg ou
à Rocroi. Agréez les efforts d'une voix qui
vous fut connue !
A ces paroles qui retentissent dans vos
âmes et dans vos cœurs, ce serait un projet
insensé d'aj outer quelque chose , elles n'ont
besoin pour produire une impression so-
lennelle , ni de la présence de la cour , ni
de la pompe funèbre, ni des habits de
deuil , ni des colonnes qui montent si haut,
elles n'ont pas même besoin de la voix,
des larmes et des cheveux blancs de
Bossuet.
Au milieu de toutes ces morts, Bossuet ne
pouvait oublier la sienne-, ce fut la grande
préoccupation de cette âme si belle et si
grande. Il répétait le soir en se couchant et
le matin en se levant , le verset Deus ,
Deus yneus. Il fonda une messe à perpétuité
pour le repos de son âme-, un mal intérieur
le travaillait sourdement , et il l'oubliait
en traduisant les Psaumes en vers français j
mais avant les psaumes , il se faisait lire
révaugile. Dans le cours de sa maladie il se
fit lire plus de soixante fois l'évangile de
saint Jean , et de temps à autre il s'écriait :
Non , 'tnon Dieu , je ne puis croire que
vous ayez donné inutiletnent cette con-
fiance en votre bonté. Mon salut est injini-
menl mieux entre vos m,ains que daiis les
miennes. Je veux m,'aba7idonner à vous
sans retour sur itioi-même ; car onne peut
se voir sans vous , ino7i Dieu , qu'on ne
tombe dans une espèce de désespoir.
En même temps il se livrait plus que ja-
mais à l'étude, il relisait ses ouvrages-, le
discours sur Vhistoire universelle , la poli-
tique sacrée , il publiait les lettres à Î\I. de
Valaincourt sur les prophéties d'Isaïc, il
mettait la dernière main à la paraphrase
LA DOMINICALE.
85
du psaume Deus meus , qu'il regardait
comme une préparation à la mort ; et tou-
jours ainsi sans que la fièvre qui le tenait
depuis un an , pût le dompter et l'abattre.
Disons-le tout de suite; après une longue
et sublime agonie , Bossuet expira , à l'âge
de soixante-seize ans le 12 avril 1704.
L'abbé de saint André lui ferma les yeux
en s'écriant : O mon Dieu que de lumière
éteinte et quel brillant flambeau de moins
en votre église !
Quand on transporta son corps , de Paris
à son évêehé de Meaux , le peuple reçut
son évêque avec des larmes , et ils disaient
les mains jointes : C'est grand dotnmage
qu'un si grand homme soit mort!
La mort de Bossuet fut un aussi grand
événement pour la France que la mort
même de Louis XIV. Quand Bossuet mou-
rut, un nouveau siècle s'ouvrait, et déjàse
répandait cet esprit de révolte et d'inno-
vation que le nom seul de Bossuet avait
suffi pour contenir. Deux partis divisèrent
l'église, tous deux impatiens de se sous-
traire à cette dictature du génie. Quand
une fois Bossuet manqua à Louis XIV, vous
savez tous les malheurs et toutesles pertur-
bations qui arrivèrent.
Bossuet est un homme unique dans le
monde-, par la parole et par l'instruction ,
c'est presque un Père de l'Eglise ; c'est un
homme d'état par l'intelligence; il marche à
latêtedu dix-septième siècle, sans que per-
sonne cherche à marcher devant lui , pas
même le roi Louis XIV. Pontife éclairé, ci-
toyen zélé, sujet fidèle, il pèse d'une main
ferme les droits du nouveau pontife et ceux
du roi, les unit sans les confondre-, simple
évêque d'une église obscure, il est le conseil
de l'église tout entière. Sa vie publique etsa
vie privée sont dignes d'un respect égal. Il
commença et finitlegrandsiècle, et quand il
mourut , sonregard, perçant à travers tous
les orages qui menaçaient le trône et l'au-
tel, se porta vers le Ciel, et sa dernière
prière fut en faveur de cette France chré-
tienne qu'il avait tant aimée , dont il était
l'oracle et l'orgueil !
SEMAINE RELIGIEUSE,
2® DIMANCHE DE l'aVENT.
Saint Jean députe plusieurs de ses dis-
ciples vers Jésus-Christ. Eloge de saint
Jean par Jésus-Christ.
La nation juive attendait un Messie, un
libérateur promis à ses pères dans cent
endroits des écritures. Le bruit de la
prochaine apparition de je ne sais quel
personnage extraordinaire qui devait sortir
de la Judée, s'était répandu jusque chez
les payens , comme nous le voyons par
Tacite et Suétone, qui en font une men-
tion expresse. Au milieu de cette attente
universelle , Jésus sort enfin de sa vie
obscure et cachée -, il apparaît dans la Ga-
lilée, il se donne pour celui qu'annonçaient
les anciens oracles , il se dit envoyé du
ciel pour les accomplir, pour établir un
culte nouveau -, et en signe de sa mission
divine, il prétend faire des miracles. Sa
réputation se répand bientôt dans la Syrie;
on lui présente tout ce qu'il y a de malades
et d'infirmes , et à sa voix , ils sont guéris
de tous leurs maux. Il parcourt ensuite les
villes et les bourgades de la Judée, opérant
partout les mêmes merveilles : d'un mot ,
il apaise les tempêtes, ressuscite les morts,
rend la vue aux aveugles-nés , guérit les
paralytiques , nourrit des troupes nom-
breuses de peuple avec quelques pains , et
met en fuite toutesles maladies qui affligent
l'humanité.
Le bruit des prodiges qui accompa-
gnaient ses pas parvint aux oreilles de
Jean-Baptiste, expiant dans les fers la li- •
berté avec laquelle il avait reproché à Hé-
rode le scandale de sa vie. Pour lui , les
prophéties étaient accomplies; il avait aia-
noncé au monde le Messie qu'il attendait,
il Lavait montré aux Juifs, il l'avait bap-
tisé solennellement dans les eaux du Jour-
dain, et l'avait proclamé le fils chéri du
Très-Haut. Sa carrière était finie; il ne
lui restait plus qu'à couronner sa vie par
le martyre , pour la justice et la vérité; il
avait tressailli dans le sein de sa mère à
l'approche de Jésus-Christ; par sa nais-
^^ LA DOMINICALE.
sance il avait annoncé la naissance de
Jésus-Christ j par sa prédication, la pré-
dication de Jésus-Christ; par sa mort, il
devait être encore le précurseur de la mort
de Jésus-Christ.
Jean envoja deux de ses disciples lui
demander r Est-ce vous quiètes le Messie?
Ou devons-nous en attendre un autre?
Lui qui avait vu descendre sur Jésus-Christ
TEsprit saint en forme de colombe, lui qui
avait protesté publiquement qu'il n'était
pas digne do délier les cordons de ses sou-
liers, n'avait pas besoin d'autre témoignage
de la divinité de celui qu'il était venu pré-
céder sur la terre-, mais prêt à quitter ses
disciples, il s'alarme sur eux, il craint
qu'après sa mort ils oublient ce qu'il leur
a dit du Christ; il les envoie donc à Jésus-
Christ pour fortifier leur foi par la vue de
SCS miracles : il les lui envoie comme un
maître rend à un père ses enfans , qu'il a
formés. Ainsi, même dans les fers, Jean-
lîaptiste continuait d'exercer son ministère
et de travailler à la manifestation de la
gloire de celui pour lequel il avait été en-
voyé.
Jésus-Christ leur répondit : JUez rap-
jiorter à Jean ce que vous avez vu et en-
tendu. Les aveugles voient, les hoiteux
marchent, les morts ressuscitent, TEvan-
yile est annoncée aux pauvres, etc. Con-
naissant le motif qui avait engagé Jean-
Jjaptiste à lui adresser ses disciples , il leur
répond en Dieu, et pour les éclairer, il
lance sur eux quelques rayons de sa
divinité. Il ne leur dit pas qu'il est le
IMessie, il le prouve par les merveilles qu'il
opère. Sortez du tombeau, dit -il, et le
cadavre, qui tombait en dissolution, est
rendu à la vie. Pour ces hommes simples
et grossiers quel signe plus éclatant, quelle
preuve plus forte à donner de sa divinité ,
que de pouvoir commander à toute la na-
ture et de s'en faire obéir? La nature , à
qui tout est soumise , n'obéit qu'à son maî-
tre, et pour intervertir ses lois, il faut la
puissance qui les a faites.
Aux prodiges qu'il opère à leurs yeux
étonnés, il joint l'accomplissement des
oracles qui l'avaient annoncé, accomplis-
sement qu'attendait avec confiance le peu-
ple juif. Dieu lui-même viendra et vous
sauvera , avait dit le prophète Isaïe ; alors
seront ouverts les yeux des aveuijles , les
oreilles des sourds; alors s'élancera le boi-
teux, avec la légèreté du cerf, et la langue
des muets sera détachée. — Ce qu'Isaïe
avait découvert dans un esprit prophéti-
que , Jésus-Christ le montre en réalité , et
faisant disparaître l'intervalle des siècles,
il met l'accomplissement à côté de la pro-
phétie. Il opère les merveilles qu'avait an-
noncées Isaïe ; il est donc celui qu^avait an-
noncé Isaïe. Isaïe avait prophétisé que ces
grandes choses seraient opérées par un
Dieu : Jésus est donc Dieu.
Aux prodiges qu'il opère , aux oracles
qu'il accomplit , il ajoute : Et VEvangile
est prêché aux pauvres. A ce caractère du
Messie, prédit aussi par Isaïe, les Juifs
qui avaient entre les mains les divines
Ecritures, ne devaient-ils pas recoimaître
V Envoyé de Dieul L'appel aux pauvres,
était un bienfait de la seule religion du
Christ. Tous les moralistes qui l'avaient
précédé, n'avaient convoqué à leurs leçons
que ceux qui avaient le temps de les en-
tendre , et assez d'instruction pour suivre
leurs raisonnemens abstraits.
A l'école de Jésus-Christ on n'a besoin
ni de perte de temps ni de lumière. Sa mo-
rale sublime est mise à la portée de l'esprit
le plus étroit.
Comme ils s'en retournaient , Jésus se
mit à parler de Jean au peuple : Quêtes-
vous allés voir dans le désert? un roseau
agité par le vent l Le premier éloge que
Jésus donne à saint Jean est son inébran-
lable constance. Il montre ce qu'est le saint
précurseur en disant ce qu'il n'est pas :
celui qui avait passé ses jours au fond d'un
désert , dans d'incroyables austérités , qui
toujours semblable à lui-même , aussi ver-
tueux et ferme à la cour , que dans la soli-
tude , ne s'était approché du trône que
pour reprocher au roi sa folle passion , il
n'était point un faible roseau, jouet con-r
tinuel des vents. Jésus ajoute -.iliat^ encore,
LA DOMINICAL!-.
qu^êtes-vous allés voir? Est-ce un hoimne
vêhi mollement ? Oest dans les palais des
rois que se trouvent ceux qui sont vêtus
avec mollesse.
Après avoir fait l'apologie d(î la cons-
tance de Jean , Jésus passe à l'éloge de sa
mortification : aucun homme ne l'avait
encore portée aussi loin. Retiré dès son en-
fonce dans le désert , il avait un vêtement
de poil de chameau , et pour unique nour-
riture , des sauterelles et du miel sauvaije.
Avant de prêcher la pénitence , il avait
pratiqué la pénitence , il s'en était fViit le
modèle et l'apôtre. C'était son incrojable
austérité qui avait attiré auprès de lui les
peuples émerveillés de tant de perfection.
Il termine en disant : Mais qu'êtes-vous
» allés voir ? C'est uti prophète, et Je vous
» le dis , c^est plus qu'un jjrophète ; car
» c'est de lui qu'il est écrit : f oilà que
» J'envoie devant vous mon ange qui vous
» préparera le chemin. » Jésus proclame
Jea-n-Baptiste au-dessus des prophètes. IVou
seulement comme les propiiètes il était
porteur des oracles divins , mais il en était
l'objet 5 non-seulement il n'annonce pas de
loin le Christ comme les autres prophètes ,
mais il lui est donné de le montrer à la
terre, il ne prêche pas le Christ qui doit
venir, mais le Messie qui est arrivé: il est
le dernier et le plus grand des propliètes et
le premier des apôtres. Il s'élève entre ces
deux lois comme une colonne de feu, pour
marquerleslimitesquilessepareut.il réunit
tous les titres à la sainteté, et tous les
siècles concourent à sa gloire. Enfiu, le
Sauveur termine son éloge en déclarant
qu'entre les enjans des Jemnics Une s'en
est pas élevé déplus (jrand que Jean Bap-
tiste.
L'ALMANACH DES PAROISSES.
Pour les personnes qu'intéresse l'édu-
cation d'une nation chrétienne, ce doit
être un affligeant spectacle que ce débor-
dement de publications à dix ou cinquante
centimes, qui, sous prétexte dlnstruire
les peuples, répandent dans les mains kg
85
plus fausses idées, propagent les plus gros-
sières erreurs, et faussent même le simple
bon sens, qui du moins sert de guide à
défaut de savoir. Et comment obtenir un
autre résultat de ce charlatanisme de phi-
lantropie,de philosophie et d'économie, qui^
après avoir sans goût et sans choix , fouillé
dans les traités de sciences les notions les plus
contradictoires et les plus incomplètes ,
bourré de grands mots vides de sens, ou
de théories qui s'évanouissent à l'œuvre,
ne pouvant pas attendre son succès de la
vérité qui chemine lentement, s'en va dans
tous les carrefours, à tous les coins de rue ,
à Paris comme dans les provinces, pren-
dre quatre ou cinq pieds de badigeon, sur
lequel il écrit en grosses lettres le titre de
sou orviétan philantropique, philosophi-
que, économique, se figurant que l'homme
social vit seulement do pain, et qu'on est
quitte envers lui , quand on lui a appris
quelques variétés de culture, comment la
terre tourne, et dans quel sens on peut ex-
pliquer un texte de la loi sur la garde na-
tionale? Derniers et pitoyables disciples de
cette école encyclopédique , de prétendus
proscrits qui ont conduit la Erance où vous
la voyez, et qui avaient commencé par ef-
facer Dieu du frontispice et des pages de
ses livres, pour arriver à la base de ses
temples, et un jour, pour finir par l'arra-
cher du cœur de l'homme. C'est vers ce
jour, vers cette fin qu'ils marchent à cette
heure, au moyen de ces misérables publi-
cations,! où l'on dit bien peut-être, quels
devoirs Thomme et le citoyen ont à rem-
plir, quelles notions l'agronome doit pos-
séder 5 mais des devoirs du chrétien envers
Dieu et la société , mais de la science du
chrétien et des rapports des lois de Dieu
avec les lois civiles, pas un mot; pas un
mot non plus de la famille et des devoirs
de la famille, selon l'Evangile, et non seu-
lement suivant les codes des nations. C'est
à ce débordement du matérialisme, qui ne
trouve ici-bas que des intérêts matériels à
satisfaire, que nous avons voulu opposer
une digue. La place usurpée par l'esprit de
mensonge et d'erreur, nous voulons en
86
LA DOMINICALE.
faire désormais la propriété légitime de
l'éternelle vérité. La lumière va lutter cou-
tre les ténèbres, et aux autels de Baal, nous
opposons les autels du vrai Dieu.
Qu'on ne se figure pas pour cela que ,
nous plongeant dans des questions d'ascé-
tisme , nous voulions condamner à l'oubli ,
et laisser sous le boisseau les découvertes
des savans ou des économistes, touchant
les améliorations apportées aux diverses
branches des connaissances humaines !
Telle n'est pas notre intention-, nous con-
naissons trop bien les besoins de l'homme
physique •, nous savons trop quelle in-
fluence la satisfaction des intérêts maté-
riels exerce sur la moralité des rangs et des
individus , pour que nous ne rendions pas
facile et accessible à tous , autant qu'il est
en nous, l'application de ces améliorations
diverses-, mais à côté des vérités que ré-
pand le savoir ou l'expérience pour rendre
moins misérable la vie du peuple , cette
vie qui s'arrange au jour le jour , use de
pain, de bois , et de vêtemens, et ne pré-
voit de l'avenir que quelques années , nous
placerons ces grandes vérités morales , seu-
les conditions de l'existence d'une nation
tout entière , comme d'un seul homme ;
vérités immuables qui disposent de l'a-
venir de toute une vie , constituent la fa-
mille chrétienne , en règlent les rapports
avec les autres familles , et, par synthèse ,
s'élèvent du chrétien au citoyen ,du ci-
toyen à l'agglomération des citoyens, qui est
la société, en faisant passer chaque indi-
vidu par les degrés et la hiérarchie du
membre et du chef de la famille.
Aussi, pour arriver à l'accomplissement
de cette œuvre de reconstitution dans la
société chrétienne , plaçons - nous notre
jilmanach des J^aroisses sous le patro-
nage immédiat des hommes , qui , malgré
les efforts de l'hérésie ou de l'athéisme ,
sont restés les chefs de la société chrétienne,
comme les rois et leurs délégués le sont de
la société civile. Ce sont les curés, ces vé-
nérables chefs de la paroisse qui est pour
la société religieuse , la seule circonscrip-
tion raisonnable et bonne, que nous ap-
pelons à seconder notre entreprise-, seuls
ils peuvent être pour nos efforts le levier
puissant qui sert à soulever le monde pour
l'arracher à l'ornière du philosophisme.
Nous livrons à leur zèle , à leur courage ,
l'arme que nous avons mise à la portée de
tous , afin que tous puissent, même à leur
insu, se livrer comme un seul homme,
pour battre au pied l'édifice matérialiste.
C'est donc à eux de la porter en avant-,
cette arme qui ne sera pesante pour aucun
bras , façonnée qu'elle est pour le fort
comme pour le faible -, nous sommes l'ins-
trument-, qu'ils soient , eux, la main que
Dieu conduit au milieu des populations des
villes et des campagnes , dans les maisons
du savant et du riche , comme sous le
çhaunie du laboureur qu'ils ont mission
de consoler, d'édifier et d'instruire, par
l'esprit de foi, l'esprit de charité, et i'esprit
d'espérance que Dieu a mis dans leur cœur.
Dans un prochain article, nous dévelop-
perons la forme de cette publication , et
nous ferons ressortir l'importance des ma-
tières qu'elle renferme. Aujourd'hui , nous
nous bornerons à dire que , destiné à sup-
pléer en quelque sorte l'almanach du
clergé qui a cessé de paraître, le nôtre renfer-
mera diverses nomenclatures de l'état na-
turel du haut clergé , des renseignemens
indispensables sur tout ce qui a rapport
aux mémoires du culte, à la législation
ecclésiastique , aux intérêts des églises , des
presbytères et des fabriques.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Le 51 octobre, cinq Suisses proieslans, de
divers cantons , ont fait abjuration dans la chapelle
de M. le vicaire apostolique de Forli, en présence
de ce prélat, de M. l'évèque de Faenza, et de plu-
sieurs personnes pieuses. Ils se nomment Guian- <i
nud, Morel, Cropaz, Lenoeding et Vettanx. Leur
zèle pour embrasser la vraie foi a résisté à tous les
assauts (ju'ils ont en à soutenir de la part de leurs
camarades. On ne leur a point épargné les rail-
leries; on leur a même offert de l'argent pour les
détourner de leur projet. Le 4"" novembre, ils ont
été conllrmés dans la cathédrale de Forli par
M. l'évèque de Rodiopolis , vicaire apostolique. Uii
major autrichieuMeur a scni de parrain , au nom
de M. le général Gappert, absent. Le même jour ,
les cinq Suisses ont été admis à la communion.
Leur extérieur pieux et recueilli a édifié tous les
assislans.
Nous avons répété d'après plusieurs journaux
que S. A. R. l'infant duc de Lucques avait em-
brassé le protestantisme. Une lettre particulière
écrite de Lucques, et citée dans /« Q uo 'Adieu ne ,
contient quelques détails qui prouvent que celte
nouvelle est dénuée de fondement.
— Dans une commune belge , à Marbais , quatre
ménages ont fait célébrer en même temps uii ju-
bilé de cinquante ans de mariage. Ce sont tous de
simples cultivateurs, nés dans la même comnnine,
où ils ont été mariés dans la même semaine il y a
cinquante ans. Un cinquième couple prétendait
pi-endre part à la fête ; mais il ne comptait que
quarante-neuf ans de mariage. Tous ces vieillords
ont entendu la messe, et à la sortie de l'église,
ils sont allés , accompagnés par la municipalité et
la musique de la garde civique , chez le curé , où
un déjeuner les attendait. Ils élaient tous gais et
bien portans.
— On lit dans la Gazette de Lyon , sous la date
du 25 :
« Aujourd'hui les ouvriers en soie de notre ville
ont fait célébrer dans plusieurs paroisses un service
anniversaire pour le repos de l'âme de leurs frères
morts aux journées de novembre.
» L'affluence paraît avoir été partout très-consi-
dérable; mais elle s'est surtout fait remarquer dans
les églises de la Croix-Rousse et de Saint-Georges,
où l'encombrement était tel que les places situées
vis-à-vis les églises étaient couvertes des assislans
qui n'avaient pu entrer.
» Le plus grand recueillement a présidé à celle
cérémonie, et l'ordre le plus parfait n'a cessé de
régner pendant toute la journée. C'est ainsi que
nos braves artisans répondent aux calomnies de
leurs détracteurs.
» M. le curé de la Croix-Rousse qui , dans les
terribles journées, n'avait cessé, ainsi que ses
dignes vicaires, de recevoir de tous ses parois-
siens des témoignages d'affection et de vénération,
a, nous assure-t-on, voulu que tous les frais de
cette pieuse cérémonie restassent à sa charge, »
— Madame Emérance Pelletier, dite sœur Emé-
renciene, sœur hospitalière de l'ordre de Saint-
Maurice-de-Chartres, qui a élé altachée aux hôi)i-
tauxde la Martinique et de Cayenne, a été forcée,
par le mauvais état de sa santé, de revenir en
France. Sur le compte qui a élé rendu du zèle et
du dévouement que celte religieuse a montrés en-
vers les malades, pendairt un séjour de près de
treize ans aux colonies , M. le ministre de la ma-
rine vient de lui décerner une médaille, qu'il a
chargé madame la supérieure générale de l'ordre
de remettre à l'impétrante. C'est une juste récom-
pense accordée à un genre de services l)ien pé-
LA DOMINICALE. 87
nibles, surtout dans les colonies, où leur impor-
tance n'est pas moins a{»préciée qu'en France.
— Les jésuites expulsés du Portugal trouvent à
Naples un accueil très-bienveiilanl. Un couvent a
été mis par le gouvernement à la disposition des bons
pères, et ils y ont fondé un institut où un grand nom-
bre de jeunes gens nobles reçoivent leur éducation .
Amjleierre. — Les journaux anglais parlent de
modifications prochaines dans le cabinet, néces-
sitées par la retraite de lord Grey. Ce changement,
qui est sans doute la conséquence du mouvement
de la politique européenne , ne pourrait manquer
d'exercer une grande influence sur les événemens
qui se préparent.
Espagne. — Il y a beaucoup de contradictions
dans les nouvelles qui nous arrivent d'Espagne»
Les unes parlent d'une victoire remportée par Saar-
lîeld sur les troupes de Mérino ; mais d'autres, qui
paraissent plus certaines , font connaître que, peu
confiant en son armée , et n'osant rien entreprendre
de sérieux contre les nombreux ennemis dont il est
comme enveloppé , Saarfield aurait encouru le re-
proche de trahison , et aurait été forcé de se dé-
mettre de son commandement en faveur du général
Quésada.Enaltendant,rinsurreclions'élend chaque
jour davantage , et les bandes armées commencent à
se montrer dans les royaumes d'Aragon et |de^ Va-
lence.
Portugal. — Le brigadier général Lemos a at-
taque, près d'Alcacer do Sal, un corps pédriste
composé de 2,000 hommes d'infanterie, 80 cava-
liers avec 5 pièces de campagne , et l'a défait com-
plètement. On a peu vu d'exemple d'une déroute
pareille ; les soldats de la milice de Lisbonne , après
avoir déchargé leurs fusils en l'air , ont pris la fuite,
jetant leurs armes et se dépouillant eux-mêmes de
leurs babils , pour échapper plus facilement aux
vainqueurs qui les poursuivaient. 121 honmies ont
survécu à ce honteux désastre. La brigade de ma-
rine anglaise qui était avec eux et qui a seule op-
posé de la résistance , a élé presque entièrement
dclruile. Cette brillante victoire du général migué-
liste le rend maître de toutes les provinces au sud
du Tage , et met don Pedro dans la nécessité de
diviser ses forces , pour les opposer aux deux ar-
mées du Nord et du Midi. Les journaux anglais
ont raison de considérer les affaires de don Miguel
comme étant i)lus florissantes que jamais.
Suisse. — Dans sa séance du \4 novembre, le
granii-conseil catholique de Saint-Gall a entendu
la lecture de plusieurs adresses d'adhésion aux
principes qui ont dicté l'arrêté du 28 octobre. Il a
également pris connaissance de quelques pétitions,
qui demandent la création d'un gymnase et d'une
école normale primaire conmiune aux deux con-
fessions.
— Les feuilles de l'opposition publiaient, il y a
quelques jours, les pièces relatives à la [vente de
88
LA DOM^^'fCALE.
l'hôlel de M. Laffille. Cet liôiei sera vendu en don.^e
lois, comme terrain nu; a|)rè.s l'adjudicaiion des
lots de terrain, il sera procédé à l'adjudication des
matériaux à provenir de la démolition des rons-
iruciions existantes sur chaque lot. Ainsi, le ber-
ceau de la Piévoltilion ne sera pas seulement vendu;
il sera détruit, et il n'en restera pas j)ierre sur
pierre. Ce fait est essentiellement lié à l'histoire de
la révolnlion de Juillet, et en dit plus (jue toutes
les réflexions.
— Les patriotes détenus à Sainte-Pélac^ie com-
mencent , dit un journal libéral , à perdre l'espé-
rance. Ceux qui ont quelques moyens achètent des
meubles connue des gens qui s'établissent d'une
manière fixe. Ils ont faraude raison de ne plus comp-
ter , comme précédemment , sur les amnisties de
la Saint-P!iilii)pe et des autres aimiversaires du bon-
heur public. La pensée immuable s'endurcit chaque
jour plutôt qu'elle ne s'amollit. Le roi-citoyen est
toujours bon père de famille; mais quand on a tant
d'cnfans, cela absorbe trop d'affections, et c'est
autant de moins pour les enfans des autres.
— Les assosciations d'ouvriers continuent dans
les départemens.
A Lyon, les ouvriers charrons et les ouvriers
tireurs d'or ont cessé leurs travaux. Les différends
qui s'étaient élevés entre les garçons tailleurs et
les maîtres, ne sont pas encore terminés.
Le maire de la ville a imhlié un avis qui enjoint
à tous les citoyens , témoins de violences contre des
ouvriers (jui se refuseraient à faire partie des asso-
ciations, de les df'uoncer à l'autorité.
Les ouvriers iailleurs de Tours ont enyové à
ceux de Paris, leur adhésion à l'association ipie
ceux-ci ont formée; ils ont joint à cet envoi le pro-
tluit d'une collecte en f iveur de l'assosciation.
Les porcelainiers de Limoges ont vaincii la ré-
sistance des fabricans, et leur tarif a été adopté.
Les travaux ont re[)ris leur cours.
Au Mans, les maîtres iailleurs ont fait venir
des ouvriers étrangers et ont pris des arrangemeus
avec eux. Celui des garçons tailleurs qu'on accusait
d'avoir provoqué l'association a été arrêté ,| et sa
mise en liberté a en pour condition que tous les ou-
vriers rentreraient dans les ateliers.
Des arrestations d'ouvriers tailleurs ont été opé-
rées à Rouen. Liverses pièces ont été saisies. Une
instruction est conunencée.
l^e dhnan(>he 17 novembre, l'ouverture du
jubilé a été faite à Agen par une procession solen-
nelle. Mgr. révè(pied'Agen, environné d'nnnom-
Ihcux clergé , présidait à cette cérémome reli-
gieuse , et répandait , sur son passage f des béné-
dictions sur le ix'uple rassendilé. Les trois com-
pagnies de pénitens, les coiigrégations de femmes
et de filles, formées dans la cité d'Agen, faisaient
partie du pieux cortège.
— M. Coloima, évêque de Nice, a donné sa dé-
mission et se relire à Home. M. Jean-Bapiiste (]o-
lonna d'Isiria, né le 4 septembre I7S8, à Berbi-
sano, en Corse, avait été nommé par Bonaparte à
l'évèché de Nice en 1802, et fut sacré le M juillet
de cette année. Son diocèse étant rentré en 1814
sous la domination du roi tle Sardaigne , le prélat
sut se f;;i: e estimer de son nouveau souverain. Son
i\a:e lui a fait désirer de vivre dans la retraite, et
nous avons vu que , dar. s le dernier consistoire , le
Pape lui avait donné un saccesseur, M. Dominique
Galvano , archidiacre de Pignerol. M. Colonna a
fait ses adieux à son diocèse, et est parti, accom-
pagné du père Colonna , son frèi-e , religieux domi-
nicain, et d'un chanoine de la cathédrale, son
aumônier. Le roi de Sardaigne l'a nommée à une
abbaye , et lui a fait présent d'une voiture ei de
4,000 fanes pour ses frais de voyage. Le prélat a
reçu en parlant des témoignages d'estime. Lea con-
suls de la ville lui ont exprimé les regrets des Iiabi-
lans , et l'ont accompagné le jour de son départ sur
la route de Turin. Le conseil de la ville a voté qu'il
lui serait offert une statue en argent, représentant
sainte Reparate, patronne de la cathédrale. Celte
statue lui sera remise à son arrivée ù Rome.
— M. l'évèque de Saint-Diez a adressé une cir-
culaire à !\r>L les curés de son diocèse, en faveur
de riiistraction primaire.
— L'abbé Frère a ouvert en Sori)onne son cours
d'Ecriture sainte, vendredi 28 novem!)re, à une
heure précise.
— Un journal du matin dit qu'on a le projet au
ministère de demander l'exclusion di^'s uicmbres
qui feraient des professions de foi répui;lieaines, ou
qu'on les rappellerait àl 'ordre une première et une
seconde fois; après qu'on leur ôlerait, i>our toute
la durée de la session, la parole. On appliquerait
ainsi à la tribune le système d'interdiction (pii a été
essayé mais sans succès contre la presse.
— Le bruit se répand qu'uric exconununicaiion
vient d'être lancée contre le professeur Aloys Fu-
cher, et que le chapitre d'Usnach a été suspendu.
— La nonciature de Lucerne s'occupe à rédiger
un mémoire , où elle prétend prouver que le grand'
conseil de Saini-Gall a outrepassé ses pouvoirs eu
annuHant, par son arrêté du 28 octobre, la bulle
de 1823, qui a créé l'évèché de Coire et de Sainl-
Gall.
— Louis Tiberghien, domicilié à Croix, accusé
d'avoir, à diverses reprises, accordé ou consenti
l'usage de sa maisoii sans la permission de l'auto-
rité municipale , pour la réunion des membres
d'une société diie des protestans. ou pour l'exer-
cice du culte protestant, vient d'être traduit de-
vant la cour d'assises de Douai. Déclaré coupable,
il a été condamné à 16 francs etaux frais.
— Un nommé Claude Magnaud vient d'être
condamné itar la cour d'assises de l\Ioulins, à qua-
tre ans de prison, pour avoir volé le tronc de
l'église de Biliv.
VIGNETTE
DE LA DOMINICALE.
Que la lumière soitl avait dit le Sei-
gneur aux premiers jours de la création , et
les ténèbres du chaos furent vaincues, et la
lumière fut faite , et elle se joua dans l'azur
de l'air , dans la transparence des eaux , et
la profondeur des bois , et rien de ce qui
existait ne fut soustrait à l'influence de la
lumière. Mais quelque magnifique que fût
l'œuvre de la création, cette œuvre, par
les suites d'une première faute devait
tomber dans d'inévitables conditions de
ruine et de mort si le Seigneur n'avait fait
pour le monde intelligent et sensible ce
qu'il avait fait pour le monde matériel et
visible. Il envoya donc son Fils, qui, s'a-
vançant au milieu des nations, cria dans
les ténèbres de l'intelligence ce que lui ,
le Seigneur Dieu, avait crié dans les lé-
nèlires de la matière : Fiai lux!
Que la lumière soitl c'est-à-dire que les
ténèbres qui pèsent sur la raison humaine
soient dissipées-, que les notions^ du bien et
du mal cessent d'être confondues -, que les
mauvaises passions ne soient plus changées
eu objets de culte j que l'àrae ne soit plus
soumise au corps, l'esprit à la matière;
que l'état de la société soit transformé tout
entier dans ses rapports de religion , de
raœius, d'homme, de famille, de citoyen.
Que la lumière soit! et un seul Dieu sera
adoré 5 que la lumière soit 1 et malheur à
celui par qui arrivera le scandale -, que la
lumière soitl et l'homme ne fera pas à
l'homme ce qu'il ne voudrait pas qui lui
fut fait à lui-même^ que la lumière soit!
G' LIVBAISO?).
LA DOMOÎCALE. ' ^^''P'*^'^) 89
et les petits enfaos tiendront leur place au
foyer de la famille, comme dans le cœur
de leur père, et la femme aura sa puis-
sance , et l'esclave lui-rmême aura son in-
dividualité; que la lumière soitl et il sera
rendu à César ce qui appartient à César.
Et la lumière fut ! c'est-à-dire l'Évangile
fut prêché aux nations , et les statues des
idoles furent renversées de leurs bases et
chassées de leurs temples ; toute prière ne
monta que vers un seul Dieu-, la chair fut
humiliée; l'àme fut exaltée-, l'homme fut
élevé à toute la dignité de la condition
pour laquelle l'avait créé Dieu, qui l'avait
fait à son image; tous les hommes s'aimè-
rent entre eux-, ils furent égaux, et ils
s'appelèrent frères-, il n'y eut plus d'es-
claves, il n'y eut que des serviteurs-, la
femme fut appelée la compagne de l'hom-
me et non plus sa servante; et le père
n'eut plus le droit d'ôter à son fils la vie
qu'il lui avait donnée. Ainsi la face de la
société, religion, morale, famille, civili-
sation , fut renouvelée comme il avait été
dit ; ainsi , à la voir, de Jésus-Christ , l'àme
fut tirée des ténèbres qui l'étoufFaient ,
comme autrefois à la voix de Dieu la ma-
tière le fut des ténèbres du chaos.
Mais de même que l'oubli des préceptes
de la loi naturelle avait entraîné les na-
tions dans toutes les erreurs et les folies du
paganisme, des rhéteurs et des philosophes ,
et, pour en dissiper les ténèbres , rendu né-
cessaire la venue de Jésus-Christ ou de la
loi révélée ; de même aujourd'hui , les pré-
ceptes de la loi révélée ou de l'Evangile
oubliés par l'indifférence , raillés par l'im-
piété , faussés par l'hérésie , blasphémés
par l'orgueil, méconnus par le philoso-
phisme, ont épaissi de nouveau sur la so-
ciété les ténèbres d'où Jésus - Christ
l'avaitfaitsortir. Aujourd'hui coramealors,
la chair a ses idoles , ses adorateurs et ses
G
90
pontifes ; la famille voit ses liens relâches
et rompus , et les le'gislateurs eux-mêmes
élèvent des doutes sur la base qui en cons-
titue la sainteté-, la religion est considérée
comme un frein dont il est permis aux
esprits forts de jouer ou de s'affranchir;
la société comme un objet de spéculation
livré aux habiles j la morale comme une
utopie qui se peut modifier au gré des pas-
sions ; la politique comme une arme où le
fort a le droit d'écraser le faible-, le juste
et l'injuste sont des mots dont les intérêts
peuvent intervertir le sens et l'application.
Enfin , tout ce qui constituait la société
chrétienne , la famille chrétienne , la
politique chrétienne , selon l'esprit de
l'Evangile , a été dénaturé , et l'on a remis
en question les vérités les plus immuables.
C'est donc à l'Evangile qu'il appartient ,
ainsi que nous le disions dans notre Pros-
pectus, de sauver le monde une seconde
fois , après des temps de scepticisme et
d'impiété , comme jadis il l'affranchit des
erreurs du polythéisme.
C'est vers cette reconstitution 'de la mo-
rale , de la société , de la famille , et de la
politique , selon l'Évangile et le catliolicis-
me,°que veut marcher la Dominicale^ c'est
à dissiper ces nouvelles ténèbres qui pèsent
une seconde fois sur l'univers , que nous
voulons travailler; et c'est pour cela qu'afin
de rendre sensibles et présents à toute heure
sans qu'il soit besoin d'une longue explica-
tion, l'esprit et le but de notre journal,
nous avons demandé à notre plus habile ar-
tiste , la vignette que nous offrons à nos
abonnés. Elle m et en relief avec le crayon et
le burin, la grande pensée déjà développée
dans nos colonnes, de la puissance civilisa-
trice du christianisme exercée sur le monde,
et de la lumière qu'il apporte aujourd'hui au
milieu des ténèbres dans lesquelles ce monde
s'agite. Pour être sauvée, de no? jours, la
LA DOMINICALE.
société a besoin qu'une voix lui crie : « que
la lumière soit , » et la lumière qui sera
faite , doit jaillir du foyer d'où elle est déjà
sortie si belle et si féconde.
Tony Johannot s'est merveilleusement
inspiré de notre pensée. Il l'a traduite avec
grandeur et simplicité , et sa vignette reste-
ra comme un monument de ce retour sen-
sible des arts vers les idées religieuses. Une
difficulté était à vaincre , c'était de rendre
intelligible à tous ce fiât lux de notre
régénération. Sans doute c'était beaucoup
que ce visage resplendissant , cette taille
imposante, cette confiance eu sa divinité
qui éclate dans toute la personne du Sau-
veur; c'était beaucoup que les ténèbres se
dispersant devant le signe calme et noble
de sa main ; mais tout cela ne disait pas
d'où venait la lumière devant laquelle
fuiraient toujours les ténèbres, quand elle
serait invoquée. Soumettant donc la vérité
historique et les règles de l'art [à la gran-
deur de la pensée , l'artiste a personnifié,
matérialisé pour ainsi dire, et la mission,
et la parole de Jésus -Christ sur la terre,
parla représentation de l'Évangile. En lui
mettant dans la main le livre sublime,
trésor de consolation , d'espérance et de
foi: c'est comme s'il disait: Que le monde
jette les yeux sur ce livre, et les ténè-
bres de l'impiété s'évanouiront , et le
monde sera sauvé, car la religion rede-
viendra puissante , car la morale redevien-
dra pure, car la société sera reconstituée
avec toutes ses hiérarchies naturelles, , et
la famille avec toutes ses affections et ses
devoirs !
L\ DOMINICALE.
m
L'ORDRE CI.VIL ET L'ORDRE
RELIGIEUX.
L'essentiel, pour les hommes qui veulent
agir profondément sur les peuples et ré-
volutionner les idées, c'est d'avoir une
raison à donner, courte, bonne, spécieuse,
qui satisfasse tout le monde promptement,
entièrement j si la discussion est admise,
adieu l'enthousiasme, c'est-à-dire, adieu
l'union des masses , adieu les grands résul-
tats. Il est à remarqaer que le mot Liberté,
avec lequel on a produit tant de choses,
est plein, majestueux et sonore dans la
langue de toutes les nations civilisées-, et il
y aurait une étude curieuse à faire de toutes
les phrases qu'on a successivement déve-
loppées comme une bannière , pour émou-
voir et ameuter la foule , depuis celle-là :
Les Chrétiens aux lions -, jusqu'à celle-ci :
Les Aristocrates à la lanterne. Vous voyez
que les passions humaines se ressemblent ,
et qu'il n'y a que les mots de changés.
Mais, autant dans les crises politiques et
dans les guerres , le symbole de l'idée domi-
nante est bref, heurté, expressif, autant,
dans les époques paisibles et pour ainsi
dire délibérantes, il est calme, réservé, mé-
thodique. Pendant la révolution française,
on tuait les prêtres avec le fer ; depuis la
révolution , on voudrait les tuer avec la pa-
role. En 1793, on les chassait des églises,
maintenant on ne serait pas fâché de les
chasser des idées -, et il faut observer qu'on
n'attaque jamais une chose sans procéder
au nom d'une autre. La royauté a été atta-
quée au nom de la démocratie , la noblesse
au nom de l'égalité , et l'ordre religieux au
nom de l'ordre civil.
Arrêtons-nous quelques instans à cetle
dernière distinction -, elle nous a paru
pleine d'un intérêt contemporain; et nous
espérons en faire sortir des vérités qui ne
seront peut-être pas inutiles.
Il n'est certainement pas sans que cha-
cun de nous ait entendu retentir mille fois
des plaintes contre l'invasion des choses
temporelles par le clergé j depuis quinze
années c'est un grief exploité par la presse
libérale , à la grande satisfaction des niais
et des impies : on s'est attaché à montrer le
catholicisme comme un vampire suçant
les vivans et les morts, et attirant à lui
tout le pouvoir , toute l'activité , toute la
rigueur de la société-, on a compulsé avec
soin les chroniques honteuses de la Régence;
on a réimprimé à grand renfort de scan-
dale les livres ignobles qui enseignent la
débauche, l'adultère et l'inceste. Quand '"
cette boue n'a pas paru assez infecte , on
en a pétri de nouvelle; après avoir recueilli
le mensonge , on l'a inventé , et c'est muni
de pareilles armes, et à l'aide d'une tac-
tique infernale , qu'on a attaqué le clergé
de France, lui adressant à la fois les re-
proches les plus contradictoires, l'accusant
d'avoir l'ambition du gouvernement et le
goût des choses basses, l'amour du pouvoir
et l'amour des plaisirs , d'être habile et dis-
solu, grand et méprisable, Richelieu et
Dubois. Tout cela était bien impossible et
bien ridicule, pour qui aurait voulu y
songer de sang-froid; mais la haine est
aveugle, et la colère compromet; et c'est
pour de bonnes raisons qu'on e)\ferme les
furieux avec les fous.
Il est vrai que ceU.'^ face de la réaction
anti -catholique n'a jamais fait grande for-
tune parmi les gens de raison et de décence ;
mais il n'y a pas de lie sans qu'il y ait
écume; et tandis que les petites intelli-
gences s'épuisaient contre le clergé en pe-
tites insultes ;, les gros bonnets du libéra-
lisme formulaient leurs attaques plus sé-
rieusement : c'étaient des sarcasmes en bas
et des sophismes en haut; la rue et le sa-
lon s'entfaidaient : la rue lançait la boue,
le salon lançait la loi.
Car ce n'a pas été la faute des hommes
de position influente , si nos institutiçus
sociales n'ont pas été perpétuellement hos-
tiles à la religion : ils ont fait tout ce qu'ils
ont pu , sous l'empire des principes et des
hommes conservateurs de la restauration .
et ils l'ont bien prouvé le jour où a été
menée à fin la giaade comédie; car ils se
sont retournés de pjrime-aboid contre tout
9^
LA DOMlîNLCALi:.
ce que le calholicisme était parvenu à in-
troduire dans le rode : ils ont effacé les
seules pages où le nom de Jésus-Christ
était gravé -, et si Ton venait à découvrir un
jour, après quekjue grand bouleversement
de l'univers, les lois qui régissent la nation
française , il serait bien difficile de dire si
nous adorions Vénus ou Marie , Jésus ou
Jupiter.
En général cependant , l'homme est plus
•f uste et plus raisonnable. Si quelque grand
génie est parvenu à agrandir le cadre des
connaissances humaines , on s'en souvient:
les philosophes se glorifient de Platon et de
Socrate^ les poètes, d'Homère et de Virgile*,
les géomètres , d'Archimède et d'Euclide ;
les navigateurs, de Gama et de Colomb:
ils mettent leurs noms dans les livres qui
traitent de ces matières respectives ; il les y
nomment grands et illustres , et ils rappor-
tent à eux la première et la plus grande
gloire des sciences et des arts. Il n'y a que
ceux qui s'occupent de conduire et d'éclai-
rer les peuples , qui tiennent en mépris
celui qui les a le mieux conduits et le mieux
éclairés; il n'y a que ceux qui font des codes,
qui ne veulent pas nommer celui qui a
dicté le plus beau de tous les codes, l'Evan-
gile; il n'y a que ceux qui travaillent pour
la liberté, qui ne veulent pas reconnaître
celui qui a créé la liberté. Lisez leurs dis.
cours et leurs lois, Jésus-Christ n'y est pas
nommé. Ils disent que la loi doit être
athée. 0 stupides ! qui ne comprennent pas
qu'il n'est pas plus possible de séparer l'idée
de civilisation de l'idée de Jésus , que l'idée
de poésie de l'idée d'Homère , que l'idée
de philosophie de l'idée de Platon , que
l'idée d'éloquence de l'idée de Démosthènes
ou de saint Jean-Chrysostôme. Nous disons
ceci pour quiconque veut raisonner, quel-
les que soient d'ailleurs ses croyances reli-
gieuses. Vouloir la civilisation sans ce qui
l'a amenée , c'est accepter l'effet, et nier la
cause*, car c'est une chose reconnue et vul-
gaire, point de liberté humaine et d'éga-
ité civile sans le christianisme, et point de
christianisme sans Jésus-Christ.
Toutefois, nous devons reconnaître que
parmi ceux qui séparent si profondément
Dieu et la loi , c'est-à-dire , à nos yeux ,
l'effet et .la cause, il se trouve des hommes
si graves, si éloignés, par leur caractère,
de tout esprit de persifflage ou d'opposi-
tion au christianisme , qu'il faut chercher
le motif de leur conduite dans quelque con-
viction fausse, mais consciencieuse, élans
quelque erreurdeleuresprit,plutôtquedans
la corruption de leur cœur. S'ils luttent
en effet constamment contre ie dévelop-
pement de la société ecclésiastique et la
tendance des idées religieuses, ce n'ett pas,
comme beaucoup d'autres , au profit de
l'anarchie et de l'immoralité; ils ne pa-
raissent vouloir mettre ni le bourreau sur
le trône , ni les déesses de la Raison sur
l'autel; ils ont un mot qu'ils prononcent
sans cesse , un mot qui paraît contenir
une idée grande à leurs yeux, en vue de
laquelle ils travaillent et s'évertuent :
c'est l'ordre civil, ou la société civile, ou
les intérêts civils, par opposition à l'ordre
religieux, aux intérêts religieux, à la so-
ciété religieuse.
Voilà le grand mot de l'énigme. On est
parvenu , de nuance en nuance , à cette
opinion bien arrêtée, que le civil existe
indépendamment du religieux; que le civil
est un principe d'ordre , de progrès , de li-
berté ; le religieux un principe d'égoisme,
de despotisme, de rétrogradation, et l'on a
opposé](^ cifoj/e?t a.n cat/iolique: voilà tout.
C'est une histoire importante et curieuse;
esquissons-la.
Nous l'avons dit, et sans doute on s'en
souvient, le christianisme précéda nos
aïeux dans la Gaule. Jésus-Christ y était
avant Pharamond, les évêques avant les
Francs , et l'Évangile avant la loi salique :
la conquête date seulement de ^06, et la
Gaule avait déjà des martyrs au deuxième
siècle. Si quelqu'un devait se plaindre
d'avoir été déplacé, ce seraient les évêques
plutôt que les rois; car les évêques sont les
premiers venus. En même temps que nos
rois, s'établissentlesmonastères. Les moines
n'étaient pas des prêtres, mais des laïques
réunis en société volontaire pour les facilités
J.A DOMlJXICALr.
95
de la vie et la pratique du christianisme.
Ces «'énobites étaient tous des hommes li-
bres, et par conséquent ils avaient une
certaine position soeiale j la plupart d'en-
tre eux étaient de très-grands propriétai-
res, et leurs domaines servirent à l'ormer
les premières dotations des couvens. Les
évéques appartenaient quelquefois à des
positions intérieures : il s'y en trouvati qui
avaient été porcher et esclaves; mais la
plupart d'entre eux tenaient aux puissantes
familles: ils étaient ducs, comtes et ba-
rons-, leurs domaines étaient immenses.
Jusque bien avant dans la troisième
race, le christianisme tenait donc aux ra-
cines mêmes de la société: il était proprié-
taire comme les ducs, comme les barons,
comme le roi; magistrat etjusticier, comme
les ducs, comme les barons, comme le
roi: il satisfaisait même plus intimement
aux nécessités sociales, car il baptisait, il
instruisait, il mariaif: toute la vie civile
était dans ses mi*ins, et il participait à
la vie politique dans la même proportion
que les plus illustres feudataires. Quand
répoque vint demanciper les colons et
d'en faire des bourgeois , les couvens et les
évéques permirent à leurs serfs de se con-
stituer en communes; quand il s'éleva des
degrés supérieurs de juridiction et des
cours séculières, il s'éleva pareillement des
cours ecclésiastiques : il y eut des notaires
apostoliques et des notaires nobles et
royaux; des tabellionages et bailliages au
nom des évéques et des monastères, comme
au nom de la seigneurie et de la royauté ;
en Un mot, le christianisme a parfaite-
ment saisi et accompagné le développe-
ment de la civilisation, satisfait à tous
les besoins, calmé toutes les inquiétudes;
et pendant plus de quinze siècles il n'était
jamais venu à l'idée de personne que pour
devenir libre, il fût nécessaire un jour de
cesser d'être chrétien.
Mais voilà que tout à coup il prend envie
à un moine de soumettre le christianisme
au raisonnement i Luther fit comme Pe-
lage ; et si ces deux moioes n'ont pas pro-
duit le même résultat , c'est tout-à-fait la
faute delà dift'ércnce des temps , car ils ont
procédé de la même manière. Si Pelage
avait été soutenu par des princes ennemis
du Pape, la querelle du libre arbitre aurait
eu autant de retentissement que celle des
indulgences.
Le protestantisme fit concevoir l'idée de
ce que nous appelons société civile ; car le
prêtre protestant est quelque chose de si
effacé , qu'il ne paraît nulle part. En
même temps , et par ime fatalité de coïn-
cidence qui a précipité les événemens, c'é-
tait l'époque où les bourgeoisies, devenues
puissantes, s'élevaient, grandissaient sous
les pieds des seigneurs , tandis que les rois
montaientsur leurs têtes. Les nobles avaient
commencé par être tout; mais au bout de
quinze siècles , ils étaient arrivés à n'être
plus rien , parce qu'un de leurs égaux était
devenu roi, et que leurs esclaves émanci-
pés avaient formé les bourgeoisies. Le cler-
gé, considéré comme puissance terrienne,
avait été emporté par la même révolution
qui avait tué la noblesse. Autrefois Tarche-
vôque de Reims était aussi puissant que
le roi. Au seizième siècle , il était bien en-
core pair de François I"" ; mais cette pa-
W/e n'était plus qu'un souvenir; la réalité
avait disparu.
Il arriva donc qu'au moment où le chris-
tianisme perdait en France sa puissance
politique , Luther proposait de constituer
sans lui la société civile. On se passait de
Jésus-Christ dans le gouvernement, et le
protestantisme conduisait à s'en passerdans
la pratique matérielle de la vie ; en un
mot, le prêtre (chrétien se voyait mis en
état de suspicion universelle , chassé de
la royauté et de la commune ; ennemi du
roi et ennemi du peuple.
On vous dit tous les jours que Luther ne
songeait pas à ces choses-là. Mon Dieu non,
sans doute, pas plus que Rousseau, en
cueillant des pervenclies à JMontmorency ,
ne se doutait qu'il dressait l'khafaud
de Louis XVI; mais quand le principe est
posé, il faut bien tôt ou tard que la consé-
quence se tire. Celui qui inventa la poudre
ï^e prévoyait psis ce qu'on en ferait»
u
LA DOMINICALE.
Cette idée de gouvernement civil, de
gouvernement sans prêtres, est entrée en
circulation avec la réforme : c'est une mon-
naie frappée à l'effigie de Luther. Elle ne
fut pas alors nettement exprimée et déve-
loppée, parce qu'il est trcs-probable que
les réformateurs n'y sonigeaient pas-, mais
on la voit percer dans les premiers publi-
cistes du dix-septième siècle, et elleconsti-
tua la base des travaux politiques du dix-
huitième.
Voilà donc d'où est venue cette imagina-
tion d'un gouvernement civil, dont nous
examinerons tout à l'heure le point d'ap-
pui. Du temps de Luther, il pouvait se
rattacher à celte idée quelque peu de pa-
triotisme , parce que c'était le moment où
les royaumes actuels se dessinaient , et
on voulait se tenir en garde contre la
grande unité romaine , qui avait long-
temps absorbé l'Europe*, mais cette démar-
cation des peuples pouvait se faire sans réagir
sur le christianisme.
Qu'est-ce donc que cela signifie , un gou-
vernement cîvil? Quand on dit gouverne-
ment catholique, on s'entend très bien 5
on s'imagine sur-le-champ une hiérarchie
chrétienne , au milieu d'une société chré-
tienne , enseignant et pratiquant ce que
Jésus-Christ a enseigné et pratiqué -, c'est-
à-dire que les hommes ne doivent pas être
tenus en esclavage , que le père ne doit pas
avoir un droit absolu sur ses enfans , qu'un
mari ne doit avoir qu'une seule femme ,
et qu'il ne lui est pas loisible de la chasser,
quand il a consume sa beauté et sa jeu-
nesse 5 enfin, dans un gouvernement ca-
tholique , le motif de tout est dans l'Évan-
gile et, dans son développement, c'est-à-
dire dans l'Église et les Pères. La dernière
raison de toute action, de toute loi, c'est
Jésus- Christ -, on part de Jésus -Christ 5
comme de la source -, on procède au nom
de Jésus-Christ , et on marche au but que
Jésus-Christ a marqué.
Dans un gouvernement civil, au nom de
quoi procède-l-on ? Sur quoi s'appuie-t-
on? Où va-t-on? Il existe un principe ca-
tholique, c'est rÉvangilej cxiste-l-il un
principe civil? Les lois civiles disent que
tous les hommes doivent être égaux ^ L'É-
vangile l'a dit le premier : que le droit du
père sur les enfans doit être limité j l'Évan-
gile l'a dit le premier : qu'un homme ne doit
épouser qu'une femme; l'Évangile l'a dit le '
premier : que l'état des enfans doit être as-
suré par la constatation officielle du ma-
riage, et que la recherche de la paternité est
défendue-, l'Église l'a dit la première. Citez-
nous un principe, quel qu'il soit, de la ci-
vilisation moderne , et vous allez voir que
ce principe a été créé par l'Évangile , par
les Pères ou par l'Église, Il n'y a rien , ni
dans la police, ni dans l'administration,
de ce qui est noble bien entendu, qui n'ait
été emprunté à l'Église -, elle a inventé et
réglé l'usage des notaires et officiers pu-
blics en France, l'usage des passeports,
l'usage d'interroger les prisonniers sous
vingt - quatre heures , l'usage de donner
des aîimens aux détenus. L'Église était allée
plus loin que les philantropes et les philo-
sophe's : aujourd'hui on emprisonneles fem-
mes pour dettes : la législation pontificale
le défendait.
Il n'y a donc pas un principe civil qui
existe indépendamment du christianisme ,
et qui serve de base aux lois civiles-, le
civil , c'est un mot , une ombre , rien. Otez
le christianisme , vous effacez tous nos
codes. En dépit d'eux-mêmes, lœphiloso-
phes ont été chrétiens : c'était certaine-
nement à leur insu , et parce qu'en fait de
législation , il n'y a de sens commun qu'à
ce prix- là.
Ainsi analysée , la distinction de l'ordre
civil et de l'ordre religieux est une misère
de la raison humaine; la civilisation mo-
derne est toute chrétienne, et le citoyen
n'a des droits que parce que le chrétien
les lui a donnés. Ne parlons pas des citoyens
romains ou athéniens; nous ne voudrions
pas l'être : ils avaient des esclaves. Il est
question du civil moderne actuel , qui em-
brasse tout le monde : celui-là est beau ,
parce qu'il est pris dans l'Évangile.
Il y a donc de quoi s'étonner , lorsque
nos législateurs proposent de refréner la
société religieuse et d'agrandir la société
civile j ils ne voient pas que civil et reli-
gieux, c'est absolument la même chose. Il
n'existe plus maintenant aucune des causes
qui armaientla France contrele Pape -, notre
patrie est une , entière , complète , et le
royaume terrestre des souverains pontifes
est si modeste , qu'il ne saurait mettre en
péril notre nationalité; plus d'impôts ou
d'aumônes à quêter dans nos provinces ,
pour soulager les frères d'Orient ou déli-
vrer la terre du Sépulcre -, plus d'annates à
recueillir; plus de cours ecclésiastiques qui
donnent au saint Père autorité en pleine
France ; le Pape ne nous redemandera pas
Avignon, et ne querellera pas pour l'empire
d'Allemagne; nous l'avons hélas! Assez hu-
milié, depuis le soufflet de Hildebrand
jusqu'à l'enlèvement de Pie VII. Dans cette
paix de Paris et de Rome, toutes les craintes
sont évanouies , toutes les rancunes étein-
tes; et si désormais, comme c'est possible,
on voyait encore des hommes à préjugés
s'élever contre l'envahissement ecclésias-
tique, et proposer de mettre le clergé fran-
çais au ban de la loi, tous les bons catho-
liques, qui concourent de près ou de loin à
la constitution et au gouvernement dn
royaume, doivent à peu près répondre
ainsi :
Nous sommes citoyens français , mais
nous sommes chrétiens de la communion
l'omaine; nous sommes français à vingt-
un ans, et catholiques dès notre naissance;
le Pape nous fait enseigner, pendant notre
enfance, les vérités de la religion et de la
morale. A part nos croyances qui ne se peu-
vent compenser par rien , nous avons donc
des raisons pour aimer le catholicisme qui
bénit le mariage de nos mères, et qui nous
élève, autant au moins que l'état qui nous
prend et nous envoie à ses armées, quand
nos prêtres nous ont instruits. Nous pro-
poser de faire des lois contre le catholi-
cisme, c'est donc nous proposer d'être in-
grats; c'est nous proposer encore d'être
extravagans, car nous sommes catholiques,
et nous ferions des lois contre nos propres
droits et nos propres idées ^Certainement,
LA DOMINICALE. 95
si un homme avait de l'or dans chacune de
ses deux mains, et qu'on lui dît de vider
sa main droite dans sa main gauche , il
n'en serait pas plus riche pour cela ; et
bien, c'est pourtant cequ'on veut nous per-
suader de faire. Nous portons un droit
civil dans une main, et un droit catholi-
que dans l'autre ; et on dit à notre main
droite de voler notre main gauche. C'est
donc absolument un pur sophisme que
tout cela. Citoyens, restons citoyens; ca-
tholiques, restons catholiques.
ETAT DU PROTESTANTISME.
Sociétés bibliques, état du 'christianisme
ET DE LA civilisation DANS LES MISSIONS
protestantes.
(Premier article.)
Le calvinisme, depuis sa naissance, a com-
battu SOUS plusieurs formes. Il se montra d'a-
bord fanatique et sanguinaire; il a crié pen-
dant long-temps : Indulgence absolue ! Tolé-
rance universelle et philantropie ! On le le-
trouvait toujours astucieux et persécuteur.
Nous l'avons vu naguère indifférent pour les
doctrines, et passionné seulement pour le
bonheur des peuples ; il annonçait que les
Brahmes , les Guèbres et les Musulmans doi-
vent participer, sans changer de croyance, au
bienfait delà Rédemption. Il est revenu sur
lui-même : il arbore aujourd'hui l'enseigne de
la Croix; et c'est l'Évangile à la main qu'il
vient troubler l'Église et défier les soldats du
Christ!
L'institut bibliqne de Londres a déjà ré-
pandu deux millions quatre centmiile exem-
plaires d'une version fautive de nos livres
saints, mutilés pour le texte, et falsifies dans
la traduction. Il s'est élevé quatre cents so-
ciétés qui s'appellent Bibliques ^ elles se sont
affiliées pour propager l'erreur, et plusieurs
de ces sociétés ont fait reformer la version
française ^et catholique de la Bible de Sacy,
suivant la vénérable traduction du docte
Luther (r). « C'est par \ imprimerie que le
miracle du salut doit s'opérer ! » écrivait der-
nièrement un élève des missions deBâle(2)j
(i) Mi^^îonary register, xii.
(2) Mas'^iiii dus Minions deBâle, io« livraison.
9(5
LA DOMINICALE.
et la société qui l'envoyait en Syrie avait peut-
être mis dans sa version de la BiLle , Allez et
imprimez , au lieu d'ALLEz et £nseignez. Le
temps n'est plus de discuter avec les calvi-
nistes sur [l'inefficacité de l'Écriture. Elle
est à l'enseignement ce que l'image est à
l'homme, avait dit un Père de l'Eglise grec-
que j et l'infinité des sectes protestantes a
trop prouvé quel abus onj peut faire des
textes sacrés, quand on n'est pas soumis à l'auto-
rité des traditions et des décisions catholiques.
Que la raison humaine soit donc la seule
autorité des protestans I On la reconnaît à
leurs œuvres. On ne saurait arriver à temps
pour les surprendre aujourd'hui dans une
opinion quelconque. Luther avait nié le pur-
gatoire. Il y a des temples luthériens où nous
entendons prier pour les morts. Calvin, qui
proscrivait le culte des images, avait prescrit
l'usage du baptême et de la communion sous
les deux espèces. A présenties calvinistes prus-
siens s'agenouillent devant les images du
Christ j et certes, il ne manque pas d'églises
calvinistes où l'on néglige les cérémonies de
la cène et du baptême iVeau. Les premiers
réformateurs avaient souscrit au dogme de la
Trinité sainte, et leurs sectateurs viennent de
se réunir en Allemagn<^ en blasphémant la di-
vinité du Verbe! Les théologiens danois re-
jettent l'efficacité de la grâce, les Hollandais
admettent aujourd'hui l'utilité , si ce n'est la
nécessité des bonnes œuvres ; enfin, les doc-
trines protestantes n'ont pas même assez de
consistance et de fixité maintenant pour pou-
voir être soumises à la discussion.
L'éducatiou religieuse des payens n'est pas
la principale opération des sociétés bibliques,
et c'est dans les pays catholiques surtout que
les missionnaires protestans ont leurs agens
les plus actifs (i). Ils font gémir l'Italie, la
France , et les Espagnes sous le poids de leurs
bibles. Ils ont entrepris de surprendre la doc-
trine de l'église syriaque, en faisant adopter le
formulaire de l'église anglicane aux vieux
chrétiens de St.-Thomas {'x). Les républicains
(i) On pourrait (lire leuvs/'/c/ew/-5.I. est possible
qu'ils donnent dos bibles , mais il est certain
qu'ils on vendent, et la vente des bibles n'est pas
Ja partie de leur entreprise dont les associés s'ap-
plaudissent le moins. FoyezVji 5" livraison du Ma-
gasin évangélique de Genève, pag. 24.
(2) Malgré les phrases à double sens , et les dé-
__ journaux protestans, on "peut être
'i^çiii'avîv^^lir cette tentative du docteur Bayley.
4éL
de New-York ont fait traduire notre Contrat
social et leur Bible écossaise en langue castii-
lanne; ils ontcnvoyé des missionnaiies avecdes
cargaisons de projectiles et d'armes à feu à
l'Amérique espagnole, et l'on peut jugei- si la
propagation de l'Evangile, et le triompha du
Christianisme étaient le principal objet de leur
expédition!
On est obligé de convenir, à la gloire des
Anglais, que leurs combinaisons bibliques et
mercantiles ne sont pas toujoui's aussi rétrécies
que celles de ces Américains. On avait fait à
Londres, il y a quelques années , une spécu-
lation sur les Psaumes de David. Une société
des missionsbrilanniques (oupeut-êlrelacom-
pagnie des Indes) avait commencé par faire tra-
duire le livre des Psaumes en éthiopien. On
envoyajtout aussitôt des associés bibliques pour
en porter cent exemplaires à la cour d'Abys-
sinie, et l'on peut dire , sans irrévérence , que
le prétexte d'un si grand voyage était plus
frivole que ses motifs.
La compagnie ou la société donna des psau-
tiers, des pièces de brocard, des fils de perles,
et des instructions à ses missionnaires. On fit
pour eux des prières publiques et solennelles; ou
les conduisit comme en triomphe à bord de leur
navire, et tous les journaux bibliques se mirent
à prophétiser quelaCompagnie^l'Etat, l'Eglise,
la Bourse et les Missions, allaient avoir mille
grâces à rendre au roi des trois Ethiopies j
qu'il allait sans doute adopter la lithurgiè
d'Edouard VI ; que c'était un ami du peuple
anglais, unprincelibéral et magnifique, et qu'il
était le digne héritier de la reine de Saba.
Voici toute la suite et les résultats de cette
mission politique et psalmique.
Le roi d'Abvssinie fit arrêter les mission-
naires anglais à la frontière du Sennaar , et fit
répondre à la société qui les envoyait, en ces
termes-ci : « Que le Ciel me préserve, et vous
» préserve'd'eutrer dans mes Etats! Apprenez
» que la coutume de mes royaumes est de
» mettre, après les Cantiques du roi David ,
» mon saint aïeul, sept hymnes quotidiennes,
7) en l'honneur de Marie, mère de Dieu, Notre
» Dame et toujours Vierge. Quand vous vou-
» lez écrire, commencez par apprendre ce qu'il
» faut écrire, et sachez que vos petits livres
» sont en caractères mal formés. La paix de
» Noël et la science des choses puissent-elles
« parvenir jusqu'à vous! » Il paraîtjque la
société fit impii<ier celte lettre avec des addi-
SUPPLÉMENT A LA DO.MLMCALE DU 8 DÉCEMBUE.
97,
lions, des omissions, et des changemens no-
tables. Entre autres, le traducteur biblique
avait pris la paix de Noël pour un seigneur
abyssin , et sa version porte : « J'envoie cette
r>' lettre par l'illustre Natancl Peace , à vous
» les princes du savoir. »
On imagine aisément que les écrivains évan
géliques ont changé de langage. Le petit fils
de Salomon est devenu sous leur plume un
desposte exécrable, un idolâtre, un misérable
nègre y et sa généalogie fabuleuse est un tissu
d'absurdités.
Si nous passons des sources du Nil aux plai-
nes de la Cafrerie , nous y trouvons les mis-
sionnaires moraves , et nous voyons que les
frères-unis y sont beaucoup moins appliqués
aux travaux de la régénération spirituelle qu'à
l'économie rurale. A Bethelsdorf , par exem-
ple, « la ferveur religieuse est tout-à-fait ra-
» lentie; mais par contre , l'agriculture a fait
» des progrès j la civilisation marche : la sanc-
» tification du dimanche n'est pas observée;
» mais on s'abstient assez généralement des
» actes commerciaux pour ce jour-là (i). »
Dans les îles de l'Austrasie , les missionnaires
anglais sont à la fois législateurs et conquérans.
On les y voit occupés à rédiger des codes ci-
vils; ils font assembler des peuplades sau-
vages pour discuter, pour délibérer, pour as-
seoir l'impôt , qui se paie en plumes rouges ,
en arêtes'de poisson ; et en fèves de Bubulla,
ils parodieuv aos grandes machines constitu-
tionnelles, et sur toute chose, ils travaillent à
V amélioration de V existence civile des peu-
ples. Ce n'est pas toujoui's sans opposition de
la part des catcchuraèmes et sans violence de
la part des catéchistes , car ces te'moigneurs
de la loi débonnaire, comme disent nos vieux
cantiques , ont pris parti dans les guerres ci-
viles d'Otahiti, comme chacun sait. « L'action
» fut chaude et sanglante, porte la relation
(i) Le Magasin de Genève a public' tous les dé-
tails (le la mission que le frère Kohi et le Jrèie
Afu'j'ster ont faite au Labrador, mais i! est impos-
sible d'y trouver autre chose, sinon que le? Esqui-
maux ont dit à ces prétendus missionnaires: in-
nouit, iniiQuit et hablounit. Les deux moraves expli-
quent cette phrase comme ils peuvent, ou plulôt
comme ils veulent; mais si la physionomie des mots
n'est pas trompeuse, ce doit être une fii^ure de rhé-
torique que les grammairiens ont nommée Virona-
tlhésion. On trouve toujours dans les relations des
frcresmoraves, qu'ils^ontbicn de la peine à se faire
écouter sérieusement.
.) de ces missionnaires; et nous avons marché
» des premiers à la rencontre de l'ennemi. »
Us allaient annoncer l'Ëvanfrile et leur bou-
che a proféré des paroles de meurtre.... Ils
ont blessé de leurs épées , et leur règne sera
combattu (i).
A Sierra-Leona , les missionnaires de Lon-
dres ont calculé qu'il ne leur était pas possible
d'instruire un petit Jaloffe, et de lui faire ap-
prendre le catéchisme à moins de cinq gui-
nées par an , ce qui nous paraît hors de prix
pour ce pays-là; mais à la vérité , « si quelque
» lord ou gentleman veut s'engager à paver
» cette somme annuellement , et qu'il donne
» pour cela des cautions suffisantes, il acquiert
» le droit de faire porter son nom à celui des
» jeunes sauvages dont il aura payé la pen-
» sion pendant huit ans. » Ceci n'est pas une
promesse légère pour un bénéfice douteux , et
plusieurs journaux bibliques ont publié le pro-
spectus de ces missionnaires, en appuvant sur
les singuliers avantages de cette souscription.
Il est à remarquer que chaque statut des mis-
sions britanniques est toujours un calcul appuyé
sur les passions humaines; mais ici, quelle
ignorance des hommes et des choses I Un pair
d'Angleterre ou ses agnats, un comte d'Aber-
gavenny, par exemple, un lord Latimer,
iront-ils donner leur grand nom de Newill à
de petits nègres? Quel est le gentilhomme
anglais qui ne se pique d'imiter la noblesse
et quels sont les bourgeois riches qui n'imi-
tent pas le gentry? Érasme disait avec raison
qu'il y aura toujours quelque chose de niais
dans tout ce qui viendra des protestans.
Transportons-nous enfin dans les contrées
où leurs missions sont les plus florissantes •
(i) Voy. Esprit des missions britanniques. Mas asia
des missions de Bdle; Magasin êi'angélicjuc de Genève
CrWv., pag,77,etc. Les lettres deccs pvétendusmis-
sionnaires sont toutes composées de bénédictions
superflues, et d'interjections fades. Ils y parlent con-
tinucHcmcnt de leurs épousea chéries, de l'estime
qu'on leur témoigne, et du prix des denrées dans leurs
stations; ensuite, ils arrangent de petits dialogues
fictifsentre de petites mahoméfancset de peJitescal-
vinistes; ils nous envoient de Surate et de Para-
maribo des anecdotes sur les Cardinaux romains
et des apologues à l'usage des catholiques ; ils tien-
nent registre de toutes les puérilités qu'on leur a
dites en patois créole : ils composent de tout cela
des voinmes interminables , et puis leurs corres-
pondans les font imprimer en Europe avec une
confiance,. ou, si l'on veut, avec une simplicité qni
n'est pas facile à concevoir.
98 LA DOMINICALE.
dans les pays oîi l'action du gouvernement
(protestant) n'est entravé par aucun obstacle
constitutionnel , aucune opposition parle-
mentaire, enfin dans les Indes-Orientales, où
îa domination des Anglais est despotique , et
oiï l'église anglicane est constituée. Quels sont
les travaux , les succès et les délassemens des
missionnaires de Londres? Nous allons l'ap-
prendre d'eux-mêmes.
« Mille bras armés de dards, d'épées, de
» 'flèches sanglantes et empoisonnées, et d'au-
» très instrumens de destruction, des langues
» aiguës, faites d'osscmens humains, et sortant
» d'une p-ueule enflammée , sont les traits qui
» caractérisent la Noire' Déesse. Le chef des
•) Brahmines , me passant une guirlande de
» fleurs autour du cou , me pria de marcher
» devant la f/eei'^e jusqu'à la pagode où l'on
» allait la déposer. Nous marchâmes devant
» l'idole, tandis que des esclaves avec des
» éventails nous protégeaient tontre les insec-
» tes. Tous les regards étaient fixés sur la
» déesse, etc. »
Une autre fois, ces messagers de vérité
vont porter des présens et rendre leurs hom-
mages au Deoghuneza, Dieu de la prudence;
il s'est incarné àvais la personne d'un jeune
garçon très-aimable , et qui fait toujours aux
ecclésiastiques anglicans un accueil très-dis-
tingué.
Voyons maintenant quels sont les fruits de
leurs exemples, de leur doctrine , et de leurs
travaux religieux ou philantropiques ?
On sacrifie publiquement des jeunes filles
au géant Pontier. On fait écraser des fanati-
ques et des imbécilles sous les roues du char
de l'idole Faravardi. Il est vrai que les tri-
bunaux anglais, àBénarés, ont interdit de
sacrifier des enfans au dieu des fleuves, mais
on voit dans les journaux de Calcutta , que ,
dans le courant d'un mois , cinquante-trois en-
fans ont été jetés par leurs parens dans le
Hongly : le rivage était couvert de malheu-
reux idolâtres, qui poussaient des cris de joie
féioces envoyant que ces innocentes créatures
étaient dévorées par les requins! Enfin
dans l'espace de six mois, et dans un rayon
de dix lieues autour de Calcutta , deux cent
quarante-sept femmes ont été brûlées vivan-
tes , dans le courant d'une année et sous les
yeux de l'autorité, porte la relation du docteur
Grahara. Une d'elles avait paru mSnqucr de
courage, mais son fils la rejeta dans les flam-
mes. La main se refuse à tracer les détails
de cette affreuse exécution (i).
Un ministre protestant, nommé M. John,
a cru pouvoir assurer que nos missionnaires
catholiques avaient envoyé px'ès de lui le
Brahmine Idher , un idolâtre obstmé, forcés
qu'ils étaient de reconnaître ainsi la vérité
des doctrines et la fécondité des missions pro-
testantes.
La seule mission de Travangor contient
quatre-vingt-six mille catholiques. La tribu
des Naïres était jadis la plus orgueilleuse do
l'Inde; elle était renommée pour sa férocité
dans la superstition : L'Evangile y fut annoncé
par des missionnaires français , il y a près de
deux siècles; elle est encore dirigée par deux
cents prêtres chrétiens, humbles, dévoués et
fervens (-2), et sur la rive droite du Comor,
où nos missionnaires ont planté la croix , Thu-
manité n'a plus à gémir.
Cependant, la régence des Indes, avec tant
de puissance et de libéralité, par politique
et pour affermir sa domination, enfin par os-
tentation d'humanité et par philantropîe, u'a-
t-elle pas secondé les efforts de ses mission-
naires _, et n'a-t-elle pas accordé des privilèges
aux Indiens convertis? Hélas! les indigènes
protestans sont en fort petit nombre dans les
Indes, et nous ne croyons pas que ce soit par
erreur typographique que la relation de l'ar-
chevêque de Bombay n'en mentionne que
quatre sur toute la population du royaume
de Lahor, « encore tous les convertis ne sont
» chrétiens que de nom. » Voilà ce qu'on
écrit des Indes à la société des missions de
Londres, et nous empruntons les expressions
suivantes à cet archevêque anglican, a Ils ne
» sont touchés que des avantages matériels at-
» tachés à la profession du Christianisme ;
» ils adorent en secret leurs idoles mons-
» trueuses , et rendent un culte journalier
» aux esprits infernaux. Il nous aurait fallu
» des pasteurs pleins de zèle et de bonnes
» œuvres , ardens à la prière et à la prédica-
» tion. 11 nous faudrait des fhommes coura-
» ^^ews! qui fussent en état d'apprendre une
» langue étrangère et d'enseigner l'Evan-
» gile.... Sans cela, l'œuvre de nos missions
(i) Voyez \c Magasin Evaiigc.lique de Genève,
\y livraison.
(1) Voyez Laure de M. Vahbé Dubois , mission-
naires aux Indes, à M. V archidiacre de Doinhaj-
LA DOMINICALE.
99
» protestantes est menacé d'une ruine totale
» et d'une prochaine destruction (i). »
Voulons-nous suivre ces missionnaires aux
glaces du Spitzberg ou sur les rives du Sé-
négal ? nous y trouvons encore autour d'eux
la férocité dans les ténèbres , et la plus stu-
pide idolâtrie. Dans la station des Baptistes à
Canoffée , on adore le génie du mal. De pré-
tendus néophytes y viennent ruiner , dans
Tespace d'une nuit , les butimens de la mis-
sion ; ils élèvent avec leurs débris , et sur le
lieu même, une chapelle au diable! Le chef
des Buloms, catéchiste et calviniste zélé,
propose aux missionnaii'es de leur vendre sa
fille ; on refuse de l'acheter , et l'on apprend
quelque temps après qu'il l'a fait enterrer
vivante. Enfin , les Rherosques et les Magau-
ques sont restés cannibales , et c'est dans
les champs de la mission qu'ils dévorent leurs
prisonniers I
Ainsi, de l'aveu même de tous ces prédi-
cans sans mission , et dans tous les établisse-
mens fondés par ces ennemis de l'Eglise , on
adore des monstres, des insectes, des brutes;
on immole ses enfans; on égorge les captifs
pour se repaître de leur chair j on rend un
culte au diable j on fait des sacrifices abomi-
nables à l'ombre d'un temple chrétien , sous
les yeux des missionnaires ! et leurs travaux
n'y sont pas couronnés par celui qid donne
mission. Ce n'est pas aux chrétiens de leurs
colonies que leursprédications sont plus salu-
taires : on a vu ce qu'ils tolèrent dans les Indes,
Les Anglais de la Jamaïque font mettre en
prison ceux de leurs nègres qui sont allés re-
cevoir le baptême; les Hollandais du cap de
Bonne-Espérance font rudement fustiger ceux
de leurs esclav.es qui s'avisent d'aller au ser-
mon ; et dans toutes ces colonies , les missien-
naires protestans n'ont jamais pu obtenirpour
les esclaves la permission de se marier entre
eux (i).
Yoilà pourtant des hommes qui ne man-
quent ni d'ardeur ni d'habileté : ils sont véri-
tablement libéraux, je l'accorde, et même ils
sont bienfaisans, pour la plupart. Ils peuvent
énumérer parmi leurs ressources les richesses
de l'Inde et les vaisseaux de l'Angleterre , et
tous leurs moyens sont magnifiques comme
(') ''^oy. Esprit des missions britanniques, xxi.
(i) Esp. des miss, britanniques Missionary re-
gister , Magasin de Genèi'e , Magasin Evangéli-
(]ue , de.
leur entreprise! D'où vient donc, à quoi tient
donc l'inanité de leurs œuvres , et pourquoi
leur parole est-elle un vain bruit aux oreilles
de l'homme, et comme un seul en pour téclio
du désert? C'est qu'il leur manque l'AuTORiTÉr
c'est que l'efficacité dans les missions reli-
gieuses tient à la nature môme de la doctrine,
et que la suite inévitable de leurs travaux, c'est
la stérilité. Comment s'y prendront-ils, en
effet pour faire connaître la Bible? etque peut
dire un ministre protestant qui distribue la
bible? — « Voici un livre qui suffit pour
» opérer votre bonheur et votre salut, car
» l'esprit de Dieu guide , éclaire et soutient
» infailliblement tous ceux qui méditent son
» œuvre. Les catholiques interprètent celi-
» vre avec autorité : ce sont des imposteurs
» et des tyrans ! Vous étiez nés pour être li-
» bres : affranchissez-vous d'abord sous le rap-
» port de la pensée. Lisez premièrement tels
» versets dans tels chapitres ; nous les avons
» traduits fidèlement pour que vous puissiez
» les bien comprendre; et si vous les entendez
» bien, vous allez penser comme nous, » Voilà
certainement comme la chose se passe en Eu-
rope; et dans les pays infidèles, on n'a sans
doute aucune raison pour s'expliquer sur le
catholicisme avec plus de ménageinens. Ce-
pendant , quand un missionnaire anglais a
parlé de sa bible et donné sa bible, il écrit sa
lettre édifiante à la Société biblique de Lon-
dres, et continue ses voyages aux frais de cette
congrégation. Il arrive ensuite uu mission-
naire danois ou hollandais , avec la relation
de son prédécesseur à la main. Il s'arrête , il
regarde , il cherche, et ne trouve pas trace de
mission. S'il veut distribuer des bibles, on
lui répond qu'il n'y a que le roi qui sache
lire, et qu'on a reçu plusieurs fois des livres
pareils au sien. Le chef des Hottentots , Ma-
kana, par exemple, est resté chrétien, il
sait lire, il médite la Bible; mais il sou-
tient, la Bible à la main , qu'il est issu de la
sainte Vierge , et que Dieu n'écoute jamais
les prières quand elles ne sont pas proférées
en langue hollandaise. Le roi de Ziaw, pour
qui l'on avait traduit la Genèse en moluquois,
en a conclu qu'il fallait adorer les serpens ,
parla raison que le serpent s'y trouve désigné
comme le plus priaient et le plus rusé des
animaux. Parlerons-nous d'un nègre, mis-
sionnaire des frères moraves , et baptisé par
eux sous le nom de Cupido, qui dispute sur
l'éxègèse , et qui traduit la sainte Bible, eaCi
^00 LA DOMIMCALE.
relrancliant les épitres catholiques , dont il
ignore la date apostolique, et qu'il appelle
des superstitions romaines ? Il ne reste qu'à
déplorer la folle confiance et la témérité de
ces polylogues. Ils traduisent la Bible en
cliingulais, en baloch , en affghan; mais ils
ne sam-aient s'accorder pour la bien traduire
en anglais ; ils se disputent entre eux sur un
des textes les plus précis de la sainte Ecriture,
sur une parole du Sauveur qui brille de clarté;
ils ne peuvent convenir de la valeur d'un
terme grec, et de la ponctuation d'un mot
hébreu, et c'est après avoir étudiéjleTJio/jawA^,
■pendant près de huit mois, qu'ils transportent
brusquement un livre sacré qu'ils ne sont pas
sûrs de comprendre , dans un langage qu' ils
peuvent à peine savoir , dans les dia-
lectes les plus sauvages , où l'on manque de
noms , de temps, de cas , et quelquefois de
genres et de nombres (i). La plupart de ccg
traductions sont dirigées par des Anabaptistes :
tout porte à croire qu'ils en fout une spécu-
lation, et nous pouvons juger s'ils ont le
génie des langues par la manière dont ils écri-
vent dans la nôtre? D'ailleurs quels sont les
juges établis pour maintenir la fidélité de
leurs versions? Sera-ce la Société biblique ,
des lords de l'amirauté, des armateurs de
Londres, et des paroissiens de Mary-la-Bone?
— Il n'importe, ces Bibles sont calvinistes;
on en a rejeté cent soixante-neuf chapitres
comme apocryphes , attendu qu'on y trouvait
la condamnation des protestans. Si la nou-
velle loi s'y trouve exprimée suivant des '
opinions qui ne sont pas celles de l'Eglise
anglicane , c'est une contrariété : mais l'essen-
tiel de ces traductions, c'est qu'elles soient
contraires à la tradition de l'Eglise romaine;
il est essentiel qu'où les fasse lire par des ca-
tholiques : un acte de révolte est toujours
un pas vers la liberté.
Où peut aboutir cette entreprise du calvi-
nisme, si ce n'est à profaner, à dénaturer
les hvres saints , en les altérant, en sacrifiant
suivant l'idiome ouïes caprices dutraducteur,
une portion du dépôt sacré qui doit reposer
dans le sanctuaire? Quel peut-être le fruit de
ces traductions? Si vous les donnez à des
païens qui ne savent pas lire, et cela ne man-
que pas d'arriver souvent, ces livres ne pro-
fitent qu'à ceux qui les ont vendus. S'ils ren-
contrent des lecteurs, comprendront-ils ce qui
se trouve dans la Bible, et n'y verront-ils pas
ce qui n'y est point? Vous nous apprenez que
les missionnaires de France ne se contentent pas
de jeter de l'eau sur lu télé d'un Chinois pour
en faire un catholique , et nous en conve-
nons sans difficulté; mais pensez-vous qu'il
suffise de jeter une Bible à la tête d'un Iro-
quois pour en laire un luthérien? Vous êtes
obligés de convenir, enfin, que la lecture ne
profite jamais sans Y enseignement assidu:
c'est nous accorder que l'écriture a moins
d'efficacité que la parole : il y a trois cents
ans que nous l'avons affirmé pour la première
fois. Puisqu'il en est ainsi, restez dans vos
stations , au lieu de voyager perpétuellement
comme vous le faites ; surveillez vos néo-
phytes avec plus de sollicitnde; et pour peu
qu'ils deviennent moins féroces ou moins
stupides, on pourra vous accoider que vos
sociétés des missions sont moins inutiles que
vos sociétés bibliques.
« Appliquez - vous d'abord à bien com-
» prendre les saintes Ecritures ; elles vous
» rendront témoignage de nous (i ). Fuyez les
» discussions vaines , et n'accédez jamais aux
» nouveautés; faites connaître l'Evangile a
» CEUX QUI vous ENVOIENT , ct qui sout assis
» dans les ombres de la mort. Vous pourrez
» ensuite aller porter la parole de vie aux
» extrémités de la terre. Nous vous dcman-
» derons alors de participer à vos sacrifices :
» puissent-ils devenir agréables à Bieul puis-
» sent-ils devenir profitables à vous, à vos
1) frères, à tous ceux pour qui vous les aurez
» offerts-!
(i) On a traduit une portion de la Bible en
Pelit-Namaïquois, ct c'est un langage aussi pauvre
que celui des anciens Tliruccs. On n'y peut compter
que jusqu'à 4 , et au-delà de ce nombre , les Sau-
vages montrent leurs clicvcujs.
NOTICE
SUR LE PAPE GRÉGOIRE XVI .
(gravure.)
Grégoire XVI (Maur Cappellari), est
né à BcUune, entre Trévise et Cadore,
dans l'ancien élat Vénitien , le i8 sep-
(i) Réponse do pape Glcmcnt XI aux envoyés
de l'Éclisc de Corlun.
LA DOMINICALE.
-101
tembre 17 65, d'une famille dans laquelle
on avait compté des magistrats honorables.
Doué d'un caractère doux , réservé , et de
dispositions aux sciences , il entra de
bonne heure dans la congrégation des bé-
nédictins Camaldules , fondée par saint
Romuald, vers 970, où il ne tarda pas à
se faire remarquer par une conduite exem-
plaire, et par des progrès rapides dans
l'étude des langues orientales. Chargé bien-
tôt d'instruire ks profès de son ordre, il
vit sa réputation s'accroître encore au de-
hors, lorsqu'il publia en 1799, un ou-
vrage qui fit alors une vive impression sur
le public italien. Ce livre était intitulé :
« Le triomphedu Saint-Siège et de'V Eglise,
» ou les novateurs modernes , combattus
» avec leurs propres armes. » L'auteur y
réfutait les doctrines du savant Tambur-
rini qui avait essayé de répandre les prin-
cipes d'un jansénisme réformé , et dont les
erreurs cherchaient à s'introduire sous des
formes orthodoxes. Les victoires rempor-
tées sur Schérer, et la retraite des Français
qui abandonnaient Naples et Rome, aidè-
rent au succès du livre, qui était d'ailleurs
écrit avec netteté, précision, et méthode.
i\près avoir passé plusieurs années à pro-
fesser, Dom Cappellari fut nommé abbé
du monastère de saint Grégoire à Rome.
On sait que c'est dans la chapelle Saint -
André de cette mémorable église , dont la
construction remonte à l'an 600 , que l'on
admire les fresques du martyre de ce Saint,
par le Dominiquin et par le Guide. Il y
eut à cette époque de la vie de ces deux
artistes une lutte sublime , dans laquelle
le Dominiquin vainquit son rival. Le père
Cappellari, chargé naturellement de la
surveillance de ces chefs-d'œuvre, pui-
sa dans ce soin et dans l'habitude où
il était quelquefois de les montrer aux
étrangers de grande distinction , ce goût
éclairé pour les arts qu'il devait lui être
donné plus tard de manifester avec tant
d'éclat.
Le savant Camaldule devenait, sans pou-
Toir s'en douter lui-même , un des appuis ,
un des ornemens nécessaires de la congré-
gation de la Propagande, qui entretient des
relations si étendues dans tout l'univers
catholique, pour le bien de la religion.
Pie VII le nomma consulteur de cette con-
grégation, et ce ne fut pas pour elle un fai-
ble présent de sa Sainteté. C'était placer le
talent, le dévouement à la tête de ceséta-
blissemens si utiles ; c'était placer une
lumière immense , pour éclairer tant de
contrées diverses; c'était accorder une haute
preuve d'estime à une institution qu'on
juge mal hors de Rome , parce qu'on ne la
connaît pas bien , et que l'on a donné le
même nom à des associations politiques
qui vont partout relâcher lesliens du devoir,
et appeler les peuples à des révolutions
insensées. Dans ces fonctions, le nouveau
consulteur fit briller son savoir , la jus-
tesse de son esprit , sa prudence et sa rare
piété.
Léon XII , sage appréciateur du mérite
de don Cappellari, conçut le projet de lui
confier la réorganisation de l'instruction
publique qui'il fallait rendre abondante,
moins coûteuse , et adapter aux besoins
du peuple , ainsi qu'aux connaissances
généralement cultivées en ^Allemagne et
en France. Dans le temps , on ne
'rendit grâces ni au Pontife , ni à celui à
qui il avait attribué une telle marque de
confiance-, et parce que, depuis, l'autorité a
suspendu des bienfaits dont on avait abu-
sé, on a crié à la tyrannie et à la barbarie.
Les éducations généreuses ne sont données
aux nations que pour les instruire , et non
pour les précipiter aveuglément dans cet
état de trouble , où sous mille prétextes
les attirent des méchans et des inconsidé-
rés de tous pays.
Le jour d'une première rémunération
était venu pour le savant laborieux qui
avait rendu tant de services à la cour ro-
maine. Le i3 mars 1826, le pape créa Dom
Cappellari cardinal, sous le titre de saint
Calixte, et, peu de temps après, il le nomma
préfet de cette même propagande où il de-
vait se montrer un digne successeur des
cardinaux Antonelli , [Borgia , Litta e
Gonsalvi.
102
LA DOMINICALE»
Dans les circonstances difficiles où Léon
XII eut occasion de travailler avec le car-
dinal Cappellari, il démêla encore à tra-
vers la simplicité habituelle de ses manières,
un esprit droit et siir qui paraissait le ren-
dre apte à traiter même les affaires diplo-
matiques. Ce fut alors que cotte Éminence
reçut à l'imprévu le billet de la secrétai-
rerie d'état, qui le nommait plénipoten-
tiaire pour traiter les questions ecclésias-
tiques avec l'ambassadeur des Pays-Bas. 11
en résulta un traité où les convenances
réciproques étaient ingénieusement res-
pectées.
Nous ferons également mention d'un
traité avec les Etats-Unis où la modération
des principes, la sagesse des vues et une
expérience raisonnée des localités, excitè-
rent l'admiration des agens de ce pays, qui
avaient embarrassé par des préventions
injustes le commencement de la négo -
ciation.
Pie VIII , pontife éclairé et ami des arts,
accueillit avec la même faveur le cardinal
Cappellari. Le règne de ce pontife, quoi-
que destiné à être de courte durée, de-
vait voir l'Europe émue de terreur de-
vant les agitations de tout genre qui se
développaient sur plusieurs parties de sa
surface. Le conclave qui allait élire un
successeur à Pie VIII , s'assembla sous
des auspices efifrayans. La révolte était
prête d'éclater dans quelques provinces de
l'état pontifical. Ce n'était pas le moment
de désirer l'autorité suprême qui allait avoir
àrépondre à tant de violences, et qui devait
être repoussée par ceux-là même qui au-
raient du la soutenir. L'exaltation au pon-
tificatne pouvait être un vœu de vanité ,
d'intérêt et d'orgueil : les vrais titres à la
tliiare étaient plus que jamais , la piété , la
résignation, l'esprit juste , et le courage
dépouillés de fausse modestie. Mais la mo-
destie véritable comprime encore quelque-
fois les vertus qu'elle accompagne -, et ce
fut là le spectacle qu'oflrit à ses collègues,
le cardinal Cappellari , quand après plu-
sieurs essais pour d'estimables candidats,
essais auxquels diverses puissances donnè-
rent l'exclusion , on jeta les yeux sur lui
pour le porter sur la chaire de saint Pierre.
Le désaccord croissait de jour en jour
entre le gouvernement de Sede vacante et
les légations : il fallait un chef, mais le
sceptre était une couronne d'épines : il fal-
lait un souverain sur le champ , le jour
même -, mais il était indispensable que ce
souverain fut d'un caractère sage , ami de
l'ordre , vertueux , connu à l'avance par la
bonne foi de ses desseins, par l'élévation de
son esprit et la franchise de son dévoue-
ment. Il fallait que déjà il eût porté son
attention sur les affaires, qu'il fût instruit
du droit de l'Europe. Il fallait le cardinal
Cappellari. Ce cardinal fut élu le 2 février
i83i.
Entre sa modestie et son courage , il ne
put balancer-, le courage l'emporta. Il y
avait des dangers à courir, il accepta, et
prit le nom de Grégoire XVÏ , en commé-
moration de Grégoire XV, fondateur de la
Propagande.
La révolte n'en continua pas moinsses at-
taques, mais avec plus d'indécision. Il exis-
tait désormais un gouvernement régulier.
Ce n'était plus contre un conclave incer-
tain dans ses actions que l'on était révolté,
il fallait dire, publier, écrire qu'on était
révolté contre le souverain légitimement
etcanoniquement élu. La parole, l'audace,
l'usage des facultés manquent quelquefois
lorsqu'il en faut venir à cette extrémité.
Le choix des saints électeurs était tombé
sur un des sujets les plus dignes du, haut
sacerdoce^ la providence voulut en quel-
que sorte rendre manifeste l'approbation
qu'elle donnait à ce choix j car bientôt elle
laissa voir dans les rangs de ceux qui se
déclaraient pour le maintien de l'autorité
du Saint-Siège , de concert avec des sou-
verains catholiques , jusque à des princes
qui ne partagent pas les croyances de la
Cour romaine. Dans ce bonheur , il devait
exister un danger. La tranquillité une fois
rétablie, un de ces princes, le roi de la
Grande-Bretagne , adressa des notes au
ministère de Grégoire XVI , où sous la
forme de conseils il indiquait des réformes,
et sollicitait une foule d'institutions nou-
velles , qu'aucun gouvernement rëilëchi ne
doit tout à coup introduire dans une partie
quelconque de l'Italie. Grégoire XVI sut dis-
tinguer avec une sagacité pénétrante, et
le sentiment de reconnaissance dont il ai-
mait à se montrer animé , et la situation
des affaires , et la nature des demandes , et
l'inopportunité de quelques-unes de ces
observations, de ces avis appuyés des faits
supposés , ainsi que et sur un état de ré-
volte qui se composait à la fois de l'esptit
inquiet de beaucoup d'ambitieux du pays,
et de suggestions étrangères qu'on ne sait
comment expliquer , quand les gouverne-
mens qui en sont les instigateurs, se voient
immédiatement forcés de les combattre à
toute outrance , et d'éteindre un incen-
die qu'ils ont souvent allumé à plaisir.
Persuadé de la justice de sa cause, et de l'inef-
ficacité des mesures proposées , Grégoire XV I
déclina en termes polis et même affectueux,
une juridiction qui intervenait à faux, et
les représentations d'hommes probes et
bienveillans, mais venus de trop loin pour
bien comprendre les mystères monstrueux
de la révolte des légations.
Cette clairvoyance de Grégoire XVI
affermit sa puissance. Un habile homme
d'état dont il connaissait le mérite , porta
des explications , et fit reconnaître com-
plètement la sagesse d'une résistance si
délicate.
On devait se garder de s'enorgueillir de ce
succès, car à la victoire étaient attachées
d'amères conséquences qu'il fallait suppor-
ter. L'autorité entière était rendue au Saint-
Siège , toutefois à la condition de payer
les secours apportés non-seulement par
ceux que cela pouvait regarder, maisencore
par ceux qne cela ne regardait pas. Il fallut
préparer des trésors pour réconforter les
libérateurs de Bologne ; ce n'était pas assez,
il fallut subir l'humiliation de la prise
d'Ancône. Comment contenir sa douleur à
la nouvelle de cette violence qu'on ne pou-
vait empêcher? Les habitudes calmes du re-
ligieux devaient-elles réprimer l'indigna-
tion du souverain? Tout autre eut peut-
LA EOMINICALE. ^05
être gémi inactif et suppliant, mais Gré-
goire XVI sait allier à la prudence qui ne
compromet pas l'avenir, la force des solli-
citations réitérées qui n'admettent pas le
droit mal établi, et qui finissent, avec des
hommes de bon sens, par obtenir le but
désiré.
Le Pontife connaissant que les finances
de l'état étaient obérées depuis quelques
années, et contraint de fournir aux besoins
de tant de nouveaux hôtes dans les léga-
tions,au lieu d'augmenter les contributions,
a mieux aimé consentir à des emprunts
que le crédit d'un pays qui n'est pas sur-
chargé d'une dette énorme , pourra parve-
nir à rembourser.
Les affaires de la secrétairerie d'état ne
pouvaient plus être suivies par un seul ad-
ministrateur. Le cardinal Bernetti , homme
de tact , expérimenté , et recommandable
par un ancien attachement à son pays, qui
ne se démentira jamais, ne pouvait pas
se consacrer aux négociations du dehors
ainsi qu'aux débats contentieux concernant
la politique intérieure, qui avaient été
de tout temps dans les attributions de sa
place. Grégoire XVI, en partageant ces
attributions en deux dicastères différens, a
fait un acte d'habileté et de prévoyance
qui sera utile au bien des affaires.
Les ennemis directs de l'autorité tempo-
relle du Saint-Siège étaient déjà réduits au
silence; mais dans une question religieuse ,
une des plus hautes intelligences de la Fran-
ce catholique, avec des intentions estima-
bles, pouvait occasionner des embarras, des
malentendus, des désordres dans l'Eglise.'
Il y avait lieu à prévenir cet écrivain que
des adversaires se flattaient d'une scission
apparente et se réjouissaient de voir une
guerre suscitée dans le peuple d'Israël. Gré-
goire XVI qui est toujours attentif dans sa
surveillance, veut appeler un prompt re-
mède à un mal nouveau qui peut empirer.
Il avertit lui-même l'écrivain , il adresse
une encyclique où le langage du pasteur
est tout consolateur et paternel , et tel est
l'effet de cette lettre qui ne fut absolument
qu'un geste, qu'un seul regard du saint
^0A
père , que le zèle qui avait été averti , re-
connut la vérité des paroles de Rome , s'a-
baissa devant elles à la première sommation
de la suprême puissance.
Il y avait eu des dévouemens, des fidélités
brillantes. La plus austère vertu est quelque-
fois sensible à des récompenses ostensibles.
Grép^oire XVI a fondé un ordre sous l'in-
vocation de Grégoire le grand, et il dis-
tribue ses insignes, en veillant à ce qu'une
profusion irréfléchie n'altère pas la valeur
du bienfait.
En entrant à Lisbonne, don Pedro in-
sulta violemment le représentant du Saint-
Père. Rome ne tarda pas à faire connaître
son mécontement, et Grégoire XVI , quoi-
que persuadé que déjà le repentir était en
chemin , ce qui était vrai , ne négligea pas
cette occasion de témoigner qu'il ne souf-
frirait jamais impunément de telles of-
fenses.
Nous devons rapporter un trait récent
de Grégoire XVI, qui atteste son esprit
de conciliation et son penchant à favoriser
les arts de Rome.
M. le baron Camuncini , grand peintre,
sans contredit l'un des plus célèbres des-
sinateurs de l'Europe, avait à se plain-
dre, dit-on, de quelques mortifications
injustes , relativement à des questions
d'art où son talent avait été mécon -
nu par des contradicteurs qui n'é -
taient pas sujets de la cour romaine. Le
saint Père apprend l'affliction de M. Ca-
muncini, il vient publiquement visiler cet
illustre artiste , et par cet honneur inat-
tendu ramène le calme dans son esprit. Ce
sont là de ces à-propos qui sont faits pour
plaire à Rome , où le talent dans les arts est
une dignité, comme madame de Sévigné
l'a dit de l'esprit à Paris.
Dans les audiences qu'il accorde aux
étrangers, on remarque que Grégoire XVI
mterroge et répond avec une gaîté douce.
6es opinions sont exprimées avec autant de
modération que de délicatesse, et l'on s'es-
time heureux d'avoir l'honneur d'appro-
cher un piince qui s'exprime avec une
LA DOMINICALE.
égale facilité dans plusieurs langues, sur
mille branches de la science , sur les inté-
rêts des nations et les nécessités de l'épo-
que; dont la figure est toujours sereine et
caressante , et qui a tant de titres énumerés
avec vérité , occupe un rang si distingué
parmi les souverains de l'Europe.
SEMAINE RELIGIEUSE,
3^ DIMANCHE DE l'aVENT.
Jean-Baptiste confessUy et il ne le nia point ,
et il déclara qiiil n'était pas le Christ.
En ce temps-là, la terre était dans une
grande attente. Les vieilles divinités, dont
l'ignorance avait peuplé l'univers, se mou-
raient de décrépitude dans leurs temples
abandonnés. Rome , qui n'apercevait plus
à ses frontières que des solitudes , commen-
çait à chanceler comme un colosse ruiné ;
et, de toutes lesparties decetimmenseem-
pîre où le paganisme avait jeté des germes
de corruption si profonde, s'élevait comme
un cri de détresse, un de ces cris de l'hu-
manité en péril au moment où de nouvelles
destinées commencent à s'ouvrir pourelle.
Mais, dans un des petits coins de cet em-
pire presque sans bornes , chez un de ces
peuple que Rome subjuguait en courant, et
dont à peine elle connaissait les mœurs ,
les idées étaient bien plus nettes et plus
précises. Au milieu de cette corruption
universelle , les Juifs étaient parvenus
à s'en préserver , et si quelques-uns d'en-
tre eux couraient sur les hauts lieux sa-
crifier à des dieux étrangers, la masse était
restée fidèle aux traditions et à la loi de ses
aïeux. Eux aussi étaient donc dans J'at-
tente , car la venue du libérateur , du
Messie, était écrite dans les livres de tous
leurs prophètes , et le moment était arrivé
où l'astre de Sion devait briller d'un éclat
si pur et si beau!
On leur avait bien dit d'abord, que dans
une petite ville de la Judée, était né un
enfant miraculeux ; que de pauvres ber-
gers^ avaient été envoyés à Bethléem
LA DOMIMCàLK.
lOo
par des anges; et qu'à la crèche de cet en-
fant étaient accourus des rois , amenés de
l'Orient par une lumière céleste. Puis ils
venaient de voir reparaître parmi eux cet
enfant devenu homme. Il parcourait leurs
villes et leurs campaf>nes , et à sa voix
d'éclatans miracles s'opéraient. Mais de
cette loi de leurs aïeux, ils n'avaient que
la lettre qui tue et non Fesprit qui vivifie.
Ils s'étaient accoutumés à confondre l'idée
de Messie et celle de gloire et d'éclat, et
pour le peuple, Jésus-Christ n'était qu'un
imposteur habile, pour les docteurs, qu'un
rival, un homme qu'il fallait abattre et
renverser. Et ils se mirent donc à l'œuvre,
ardens , infatigables , et ils épuisèrent
contre cet homme tout ce que la haine a de
plus amer, tout ce que la jalousie a de
plus bas, et puis aux battemens de mains
de la foule s'éleva une croix!
Mais là ne se bornait pas l'envie de ces
prétendus interprètes de la loi. Sur les bords
du Jourdain, ilavaitparu encoreunhomme
extraordinaire , qui ne se nourrissait que
de sauterelles et appelait les hommes à la
pénitence. Ils envoyèrent donc de leurs
disciples pour le tenter. Ingénieux dans le
mal, c'est en caressant son orgueil qu'ils
espèrent l'entraîner -, et ils lui demandent
s'il est le Messie. Je ne suis ni le Christ ni
Elie, ni prophète , leur répond Jean-Bap-
tiste , et ils se retirent confondus, mais non
touchés de cette simplicité.
Ainsi préludaient les Juifs à cet épouvan-
table drame, drame de misère, d'exil,
d'obscurité et puis de triomphe, d'abjec-
tion profonde et puis de gloire , drame dé-
chirant dans ses péripéties-, drame san-
glant et déicide, dans lequel Dieu et la
terre furent aux prises , où Dieu succomba
sous l'eftbrt de Thomme ; drame dont le dé-
nouement est à la fois beau et horrible ,
réprobation et gloire pour l'humanité. De-
puis lors, cherchez la nation Juive : comme
ces grands coupables qui allaient autrefois
expier par le monde de grands forfaits , elle
a été rayée du livre des Nations. Peuple
nomade , les Juifs jettent leurs tentes par-
tout, et ne les fixent nulle part. Ils pas-
sent au milieu de nous sans se mêler à nous*,
ils touchent à nos mœurs et ne les embras-
sent pas. Pour eux le passé et surtout l'a-
venir sont tout-, le présent rien. Dans leur
indicible erreur , ils attendent encore la
venue de ce Messie , qui était au milieu,
d'eux et qu'ils n ont pas connu. Tout, jus-
qu'aux caractères inintelligibles de cette
langue tracée sur leurs tombeaux indique
une nation morte.
Catholiques I Dieu était au milieu de
nous, et bien long -temps nous l'avons
méconnu. Car, et nous aussi, nous avons
eu nos temps de délire , époque funèbre
et décourageante , où les individus comme
les peuples s'en allaient vers Tabîme ,
à travers des voies toutes semées de la-
mentables douleurs. Mais pourquoi at-
trister nos âmes de ces déplorables souve-
nirs! Catholiques! la voyez vous cette foi
de nos pères, qui toute meurtrie qu'elle
est encore des coups du siècle dernier, re-
bondit immortelle au sein de la société fa-
tiguée du doute ! Oui, le jour de la résur-
rection est proche-, car, l'adversité a pesé
sur nous de tout son poids. D'un bout de
l'univers à l'autre, des voix généreuses
s'appellent comme pour se convier à ce ban-
quet de la victoire , de cette résurrection de
la foi, à qui Dieu n'a pas donné pour un jour
ce monde où nous vivons. Etil en a toujours
été ainsi , et son passé nous dit déjà ce que
demain va nous redire encore. Quand l'hu-
manité allait périr de débauche abattue,
elle était là qui purifiait par le sang des mar-
tyrs dans les arènes les souillures du
monde. Quand le flot des barbares se rua
sur l'Empire, elle était-là, qui forçait le
fier Sicambre à incliner la tête sous la main
de saint Rémy.
Hommes de peu de foi ^ levez donc la
tête et comprenez que cette pensée de Dieu
qui brûle nos cœurs , n'est pas une vaine
fumée , que le catholicisme n'est pas resté
cloué au fond de cette tombe où vous l'a-
viez scellé. Il marche , il s'étend , il se lève
comme une aurore brillante que les peu-
ples vont saluer à l'envi; ils lui tendent le*
bras , comme à ^e^voyé d'en-haut , qui
^06
LA DOMINICALE.
console toutes les infortunes et gue'rît toutes
les douleurs.
0 Foi I foi de nos pères , que nos mères
nous apprirent à bégayer au berceau , sainte
religion qui fais vibrer si profondément
nos cœurs de catholiques , nous te saluons
à ta nouvelle aurore ! Bien des siècles ont
passé sur ta céleste beauté sans la flétrir,
et nous savons que tu survivras aussi bien
à nos hommages qu'aux sarcasmes et à l'a-
mère insulte de tes ennemis. Que d'autres
aillent ériger de nouveaux sanctuaires ,
qu'ils passent devant toi le sourire du dé-
dain sur les lèvres j pour nous, ô foi au-
guste, nous serons fidèles à ta gloire,
comme nous avons été fidèles à ta misère.
Pour satisfaire aux désirs de nos abon-
nés des départemens , nous établissons au-
ourd'hui , par l'étendue de la Chronique
hebdomadaire , une compensation avec la
chronique trop restremte des précédentes
livraisons. L'extension donnée à la Domi-
nicale , au-delà de nos promesses, nous
permettra à l'avenir de faire passer régu-
lièrement sous les yeux de nos lecteurs
toutes les nouvelles qui auront rapport à
la Religion. Quant aux événemens d'un
intérêt général et aux faits qui sont de na-
ture à piquer la curiosité, nous continue-
rons à les enregistrer dans nos colonnes,
laissant à chacun le soin de les discuter et
d'en déduire les conséquences. £n tenant
de cette manière notre public au courant
de tout ce qui peut l'intéresser ou appeler
son attention , nous éviterons de nous ha-
sarder dans les voies absorbantes de la po-
litique, voulant que rien ne puisse nous
distraire du but tout religieux vers lequel
tendent nos eilorls , et des hautes questions
sociales que nous nous proposons de traiter
successivement.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
On lit dans le DJario:
« Le 9 dn courant on a célébré , dans la basilique
de Saint- Jean-de-Lalran, la fêle de la Dédicace.
Monseigneur Piatli , archevêque de Trébisonde et
vice-gérant de Rome, a officié à la grand' messe,
et les cardinaux ont assisté aux vêpres. Le prince
Borghèse a fait don à la chapelle Clémentine de
cette basilique, de magniliques chandeliers , qui,
par le dessin et l'exécution , sont vraiment dignes
d'orner le premier temple du monde clurélien. »
— On mande de Rome :
« Les travaux de reconstruction de la basilique
de Saint-Paul sont en partie terminés, et le public
s'y porte avec empressement pour les admirer. Le
pape est allé lui-même les inspecter le 28 octobre,
fidèle aux traditions de ses prédécesseurs, le Saint-
Père se tlislingue par la protection éclairée qu'il
accorde aux beaux-arts. Le lendemain de sa visite
à Saint-Paul , Sa Sainteté s'est rendue dans l'ate-
lier du célèbre peintre le baron Camuncini ; elle a
examiné avec attention ses œuvres, et lui a donné
les éloges les plus flatteurs.
— La ville de Paris faitence moment travailler avec
activité à l'achèvement de l'église de Notre-Dame-
de-Lorette, située entre la rue Saint-Lazare et la
rue Laftitte. L'extérieur étant à peu près achevé ,
c'est dans l'intérieur que s'exécutent aujourd'hui
tous les travaux d'ornement les plus coûteux; on
assure que les ouvrages de peinture et de sculpture
faits et à faire ooviteront plus de .'}00,000 fr. ; le fait
est qu'il n'est aujourd'hui aucune église à Paris dé-
corée avec autant de richesse que le sera celle-ci.
M. Lebas en est l'architecte. MM. Dubois , Lan-
glois, Vinchon, Monvoisin, Dejuines, Granger,
lîesse et Contant ont déjà exécute les huit grands
tableaux au-dessus des bas-côtés, représentant toute
l'histoire de la Vierge, peints sur pierre, à l'instar
des peintures de M. Gros, au Panthéon. MM. Foya-
tier, Lemaire et Nanteuil sont chargés des sculp-
tures.
Le plafond de cette église, qui est horizontal , est
décoré de caissons en menuiserie , formés par un
système de lignes brisées à angles droits , et ornés
de rosaces ; le tout doié ou peint avec ime richesse
et une élégance qui n'ont point de comparaison.
Celte église ne sera achevée <|ue dans deux ans.
Elle a clé commencée en 1823. L'inscription en
lettres d'or qu'on vient de placer au fronton est
ainsi conçue : Beatœ Mariœ Virgini Lauretanœ.
— Dernièrement a été bénite la nouvelle église de
Donnecy (Nièvre). C'est en 1831 que la construc-
tion eu hit commencée, le conseil municipal vota
3r),(MM)fr., et3,0(>0 fr. recueillis panni les habitans
viennent d'être employés à acheter des ornemens ,
des vases sacrés et des tableaux. La bénédiction solen-
nelle de cette (iglise a eu lieu le 1 1 novcml)re ; la
garde nationale y assistait en grande tenue,- un
LA DOMINICALE.
^07
assez grand nombre d'ecclésiasliffnes s'étaient em-
pressés de s'y rendre : c'était M. le supérienr du
grand séminaire de Nevers qui présidait à cette tou-
chante cérémonie. Il l'interrompit un instant pour
adresser nne allocution à la foule qui se pressait dans
ce nouveau sanctuaire; ses paroles furent é:;outées
avec un silence religieux et une émotion profonde.
« Tout ce bon peuple , dit le jourjiai du Mver-
nais , paraissait heureux et satisfait. » Faut-il s'en
étonner? Ne sait-il pas que c'est au pied des saints
autels qu'il trouve toujours un peu de consolation et
de paix ? Ne sait-il pas que la religion à laquelle il
vient d'élever ce temple , l'aime comme une mère et
partage toutes ses douleurs et ses joies.
— Monseigneur l'archevêque de Paris a béni le 4
décembre, la chapelle des religieuses de Saint-Au-
gustin, et y a célébré la messe. Des chants délicieux
ont été exécutés pendant la cérémonie.
— On écrit de Rony ( Nièvre ) :
« Aujourd'hui 26 novembre , aeulieurinangura-
tion du moiraraent voué pai- la reconnaissance des
habitans , à la mémoire de 31. le curé Cornibert.
Son érection a été protégée par INI. Desjardins ,
maire de cette commune. Au milieu du service qui
avait attiré un nombreux concours , M. le curé de
Chatillon a retracé de la manière la plus touchante ,
les vert us de ce vénérable pasteur , qui laisse dans ce
diocèse de si profonds regrets. »
— M. de Gualy a quitté l'administration du diocèse
de Saint-Flour , après avoir reç^u ses bulles pour l'ar-
chevêché d'Alby ; à cette occasion , les vicaires-géné-
raux capitulaires de Saint-Flour , MM. Bellet, No-
zières , Vaissières , Delmas et Grappin , adressent
un mandement au clergé , dans lequel ils rendent
hommage , et à M. Cadalen , le nouvel évè(jue ([u'ils
attendent, qui fut successivement professeur et supé-
rieur au séminaire d'Alby, curé de la cathédrale et
grand-vicaire du diocèse , et à M. de Gualy , si digne
en effet de leurs regrets : « Vous avez eu cent fois ,
« disent-ils , l'occasion d'admirer ces vertus , cette
« douceur, dont les charmes lui conciliaient tous les
« cœurs, cette facilité d'accès indistinctement ac-
« cordée à tout le monde , qui ne laissait d'autre
« barrière que celle du respect ou de la discrétion ,
« celle piété tendre qui lui attirait les honunages
« autant que sa dignité , cette charité qui ne con-
« naissait pas de bornes. Les refus, si quelquefois il
« était contraint d'enfinrc, lui coûtaient plus que
« les grâces. »
Félicitons l'Eglise d'Alby d'acfjuérir un tel évê-
qne. Dieu , qui le lui envoie , la traite avec une tou-
chante compassion.
— M. l'abbé Salandre , chanoine et grand-péni-
lencler, que M. l'archevêque de Paris \1ent de
nommer grand-vicaire et archi-diacre, en rem-
placement de M. Desjardins, avait été déporté au
temps de la teneur. Le diocèse de Paris ne peut
que s'applaudir d'un tel choix3carà qui les hon-
neurs et l'autorité pourraient-ils mieux convenir
qu'à un confesseur de la foi?
— On parlait récennnent de la création de deux
nouveaux évèchés , à Laval et à Colmar. Mainte-
nant on répand un bruit qui doit affliger tous les
bons catholiques. On dit qu'il est question de sup-
primer septévêchés, ceux de Chartres, de Châlons,
Nevers , Viviers , Marseille , Aire et Pamievs , que
l'on réunirait aux sièges d'Orléans, de Reims, de
Sens, du Puy, d'Aix, de Bayonne et de Toulouse.
Le ministère, qui a parlé avec tant de chaleur
pour le maintien de tous les évêchés , fera-t-il un
sembUiljle sacrifice aux exigences de quelques pré-
tendus libéraux, qui lui en imposeraient encore
d'autres ?
— L'^vêché du Mans n'a pas été long-temps
vacant, et c'est avec une vive satisfaction que
nous annonçons à nos lecteurs la nomination de M.
l'abbé Bouvier , vicaire général et supérieur du sé-
minaire du Mans. C'est là , nous devons le tlire , un
de ces choix heureux aucpiel tous les catholiques de
France doivent applaudir. Chargé pendant bien
long-temps , sons M. de la Myre, du fardeau de
l'administration diocésaine, M. Bouvier arrive tout
formé à l'épiscopat , dans un grand diocèse dont il
connaît tous les besoins , et dont il a formé presque
tous les pasteurs. Simple dans ses goûts et ses ma-
nières autant que profondément versé dans toutes
les sciences ecclésiastiques , M. Bouvier était chéri
de ses nombreux lévites. Ces jeunes gens vont perdre
. en lui un guide sage; mais le diocèse y gagnera un
évéque éminent en science et en piété.
— Nous enregistrons le récit suivant , qui n'est
certainement pas suspect dans la bouche de l'/n-
dusirirl de la Meuse , journal à la hauteur du
Consiiluiioniiel :
a La guerre que nous faisons au psrii-prêtre, à
cet esprit de domination cléricale (pii veut tout
fanatiser pour tout asservir et tout exploiter, est
une guerre franche et loyale qui ne nous rend point
injustes envers le clergé catholique ; nous savons à
l'occasion louer [le bien lorsque nous le trouvons
dans la conduite ou les actes du prêtre , et nous pu-
blions volontiers que l'évêque de Verdun fait dis-
tribuer mensuellement , sur ses revenus persomiels.
quatre cents livres de pain aux pauvres. »
— Nous avons vu placardé à côté des affiches de
théâtre, le programme des sermons de l'abbé Auzou
ponr le mois de décembre. Avis aux amateurs qui
désirent d'entendre disserter sur les abus de la con-
fession, et cent autres gentillesses pareilles.
— Nous croyons faire plaisir aux abonnés de la
Dominicale en leur citant quelques fragmens du
mandement que M. l'évêque de Chartres vient de
publier à l'occasion du jubilé , qui s'ouvrira à
Charaes le 8 décembre. On retrouve dans ce nou-
veau mandement toute l'éloquence et la raison du
pieux pontife :
« Non, non, chrétiens fidèles, s'écrie le prélat,
108
LA DOMINICALE,
point de bonheur sans la relifîion, ou plu lot dé-
sordre et afriicliou sans mesure partout où elle
vient à s'éteindre; car, on l'a vu dans tous les
temps, le vide que la foi laisse en s' éloignant est
aussilôt rempli par les passions humaines. L'orgueil,
l'ambition, la luxure, l'amour de la destruction
naturel aux honuues pervers , la férocité , l'esprit
d'imposture, toutes les cupidités viles ou coupables
se jettent dans celte sphère, qu'elles envahissent
sans obstacle. Rien de plus terrible que cet assem-
blage et ce conffil de tous les sentiniens désordon-
nés : ils se combattent , se heurtent, se supplantent ;
ils se disputent avec fu' eur les objets de leur com-
mune convoitise. Dès ce moment la corruption n'a
plus aucun frein, la désolation j»ubli(jue ou secrète,
aucun adoucissement , aucune borne. Fa:ii-il s'en
étonner, puisqu'il n'y a pas une pensée noire, une
chimère désastreuse, une prétention insensée qui
n'apporte sa part de crime ou de malheur dans ce
lamentable travail des passions réunies ? Et quel
avenir ne préj»aie pas aux hommes un tel ordie de
choses, si la religion ne vient pas dissiper ce chaos
par sa lumière et détourner tant d'excès par sa di-
vine influence ? Oh ! que nous serions heureux ,
N, T. C. F., si cette consolatrice de nos peines,
cette interprète des lois et des vérités célestes pou-
vait nous faire accepter les secours (pie notre er-
reur ou notre faiblesse nous rendent nécessaires !
Tous nos maux toucheraient bientôt à leur terme.»
Puis M. de Chartres signale le retour qui se
fait dans les esprits vers la foi :
« Aussi , tous les bons esprits , ceux même que de
longues préventions avaient égarés , tiennent-ils
aujourd'hui à cet égard le même langage. Ils s'ac-
cordent à penser que les divines croyances sont la
vie des sociétés, que tout péril sans elles au milieu
des espérances orgueilleuses mille fois trompées.
Ils reconnaissent que nous avons un besoin im-
mense de foi; et si le bruit que font autour d'eux
les ennemis du culte saint les glace et les intimide,
du moins en présence de leurs confidens et de leius
amis , ils s'écrient , le cœur serré de crainte : O re-
ligion, religion divine, rendez-nous votre apjiui et
vos hunières, sauvez-nous. C'est le cri de toutes les
âmes droites et éclairées, et ce cri est l'expression
d'une grande vérité que la société porte dans son
sein déchiré, et qui doit enfin éclater pour le bon-
heur et le repos du monde.
w Mais, continue M. l'évèquede Chartres, dans
ce retour des esprits vers le christianisme, quelques-
uns prétendent (pi'il est en progrès et qu'il va être
agrandi et transformé par l'effet du mouvement
étonnant qu'on remanpie dans les idées. Qaelles
vaines pensées! et combien il faut que la vérité pèse
à l'honune qui veut jouir de lui-même et de ses pas-
sions , puisqu'il se tourne en tant de façons pour
lui échapper! Quoi! la religion de Jésus-Christ
pouirait se perfectionner ! elle pourrait prendre un
caractère et des formes nouvelles ! Mais qui a le
droit de loucher à l'ouvrage d'un Dieu? Quelle
main oserait y ajouter des cmbellissmeens dont il
n'a pas cru devoir la charger? n'est -il pas écrit :
Quand un ange même desrendrait du ciel pour
vous enseigner autre chose que ce qu'on vous a
appris , qu'il soit anathème. La religion n'est-elle
pas un fait qui consiste dans la divinité de son au-
teur et dans la promulgation des vérités et des lois
qu'il a publiées par lui-même ou par l'entremise de
ses disciples? or, un fait est-il susceptible de pro-
grès? ne sera-t-il pas demain ce qu'il était hier? »
Le prélat termine par la réfutation énergique des
accusations qu'une tentative de schisme a lancées
contre l'Eglise dans son diocèse.
Angleterre. — L'Albion [contient l'article sui-
vant sur les changemens ministériels dont il a été
question de puisquelque temps :
« Des bruits de dissentions et de changemens dans
le cabinet ont couru pendant quelques jours. Nous
n'en avions pas encore [>arlé , désirant savoir aupa-
ravant jusqu'à quel point ils pouvaient être fondés.
Voici maintenant ce que nous croyons pouvoir don-
ner comme authentique : Vers la fin de la dernière
session, le comte Grey , ainsi qu'il l'avait déjà fait
l'année précédente , annonça à ses collègues qu'il
était irrévocaljlenient décidé à ne point se présenter
de nouveau au parlement en qualité de ministre. A
cette époque sa résolution était réellement prise.
Mais le noble comte a une famille , malheureuse-
ment trop nombreuse , qui n'est pas encore entière-
ment pourvue , et les membres qui le sont n'ont pa^
encore la certitude de conserver leurs places en cas
de retraite de leur chef. Or, pour rassurer ces der-
niers, et pour soutenir les espérances des autres, il
fut suggéré, par le prévoyant M. Edouard Ellice,
(]ue, dans tous les cas , lord Grey serait remplacé par
un de ses parens. Lord Durham fut proposé comme
étant l'instrument le plus docile. Mais sa Seigneurie
est plus accoutumée àdirigerdes palefreniers que des
genllemen et des collègues au ministère. En consé-
quence, M. Grant et d'autres membres du cabinet
refusèrent ; on tcita aussi le pouls au pays , et les
symi)lômes ne furent pas trouvés favorables. Le
plan ne réussit donc pas; mais une grande agitation
en fut la suite; diverses combinaisons furent propo-
sées , mais sans résultat. Les uns voulaient M. Stan-
ley, mais il était trop jeune , d'autres le duc de Rich-
mond , mais il était trop simple ; personne ne songea
à lord Brougham , il était trop équivoque. De sorte
qu'après avoir dîné ensemble à Londres , sans rien
résoudre , les ministres se sont rendus à Woburn-
Abbeij jiour chasser et causer ensemble sans crainte
des indiscrets. Mais , ni les dîners, ni les parties de
chasse ne purent les conduire au but; de sorte que le
résultat de tout ce bruit est que provisoirement lord
Grey reste premier ministre . et que toutes discuîr
r.A bOMlNlCALE.
loiis iil!('rietn'ei5Sjnl ajournées jiisqu'api'cs les fêles,
c'esl-à-diie jusqu'au mois de janvier. »
Suisse. — Les nouvelles suivantes de Suisse, pu-
bliées par la Gazette d' Amjsboiinj , prouvent que le
calme n'est pas rétabli danslaconfédcM-alion, et (pie
les mesures révolutionnaires adoptées par la diète
y ont semé des fermens de discorde qui éclateront
tôt ou tard : on parle déjà d'une nouvelle convoca-
tion de la dièle.
Zuricb, 2-i novembre.
II serait possible que l'entêtement de Bàle-Capi-
pagne forçât la diète de se réunir extraordinaire,
ment. En effet, la fameuse résolution concernant la
séquestration n'est pas encore rapportée. Aussi ,
avant-hier , le conseil d'Etat a fait savoir aux
autorités de Bâle-Campagne que, si le 7 décem-
bre, le séquestre , qui était désormais incompatible
avec les résolutions dernièrement adoptées par la
diète pour les deux fractions du canton de Bàle , n'é-
tait pas rapporté , le vorort arrêterait les opérations
du tribunal arbitral d'Arau , et qu'il convoquerait
sur-le-champ la diète en session extraordinaire.
Comme le conseil d'Elat de Bàle-Campagne avait
antérieurement écrit au vorort qu'il persisiait dans
sa résolution, et comme , d'un autre , la circulaire du
vorort n'est pas de nature à le faire revenir, il n'est
pas douteux que la diète ne soit obligée de se réunir
en session extraordinaire pour mettre fin à cette
affaire.
( G.d'Augshoury).
Portugal. — Les nouvelles du Portugal que
donnent les journaux anglais sont toujours défavo-
rables à don Pedro. Le Ghcesler chrouicle publie
l'extraitd'une lettre où l'on assure que les troupes
de don Miguel ont presque enlièremenl cerné
Oporto, et que l'on s'attendait à ciiaque instant
à une affaire décisive. Tout était dans la plus
grande confusion lorsque le bâtiment qui a
apporté cette nouvelle 'quittait le Douro. La
guerre prend un caractère d'acharnement déplo-
rable. Les Anglais au senice de don Pedro mani-
festent le plus vif mécontentement. La position des
troupes devant Santarem est toujours la même. A
l'affaire d'Alcacer , les miguélisies ont fait o^o
prisonniers; 800 fusils et 7 bâtimens sont tombés
entre leurs mains.
Le Times dit qu'attendu l'état avancé de la saison
et la difficulté de débarquer des troupes sur aucun
point de la côte, il n'est pas probable que le gou-
vernement de la reine fasse aucune tentative sur
Figueires ou Coïmbre et que tout fait présumer
que militairement parlant, les choses resteront
dans le statu qtio jusqu'au printemps.
Le total des troupes miguélistes tant infanterie
que cavalerie et volontaires répandus sur la rive
méridionale du ïage , est, dit-on, de 12,000
hommes auxquels il faut ajouter les milices et les
guérillas.
Le voyage du capitaine Elliot eu Angleterre se
^09
rattache au projet d'acquisition et d'armement
d'une flotte pour don Miguel. Il est nanti des pou-
voirs les plus étendus et des fonds nécessaires. Le
capitaine Elliot assure que la cause de don Miguel
est plus populaire en Portugal que celle de dona
Maria.
Le comte de Taïpa a adressé une seconde lettre
à don Pedro contre son administration , qui est
tellement inique qu'elle soulève contre lui ses
prop es partisans.
Le fait suivant , répandu dans le public , a jeté
quelqu'impiiétudeparmi les partisansde don Pedro :
On assure que le général Solignac a reçu de la du-
chesse de Bragance l'invitation de retourner à Lis-
bonne , et qu'à sa lettre était joint un billet de don
Pedro, conçu dans les termes les plus gracieux. On
ajoutait que la reine mettait en même temps à la
disposition du général des valeurs qui lui per-
mettraient de presser le recrutement en France, et
de réunir en matériel beaucoui» t'e fournitures dont
on manque à Porto et à Lisbonne. On pense gé-
néralement que le général Solignac connaît! trop
bien , par expérience , le caractère de l'ex-erape-
reur pour se laisser prendre à ses caresses.
Espagne. — Les nouvelles d'Espagne ne men-
tionnent aucun événement. Les partisans de
Charles V, que le mouvement de Saarfield a forcé
de se réfugier en France, encombrent la fiontière.
Tout ce qu'on peut démêler dans le fatras de bruits
et de redites apportés par les feuilles du Midi , c'est
que les généraux de la reine continuent à concen-
trer des troupes pour agir en Navarre. Les insurgés
s'y réunissent de leur côté sous les ordres du mar-
quis d'Ermua , ancien capitaine-général de la Bis-
caye , et les mesures que l'on prend pour les atta-
quer indiquent assez qu'on ne craint pas seulement
de leur part une guerre de guérillas , bien que
celle-ci doive former la base (le leur système de
défense. En même temps , chaque courrier apporte
la nouvelle de quelque soulèvement qu'on ne con-
naissait ])as encore.
Pour ne parler que de l'Andalousie, une mesure
qu'on vient de prendre à Séville annonce assez que
l'attitude des populations y est inquiétante poiu' le
gouvernement de la régente. On emploie tous les
moyens possibles pom* former des milices constitu-
tionnelles^, afin de pouvoir disposer des troupes de
ligne contre les campagnes.
Quant à Mériuo , nous n'avons encore que des
données vagues sur la direction qu'il a prise. Voici
ce qu'en dit la correspondance de la Sentinelle des
Pyrénées .journal libéral :
Pendant que Mériuo se retirait devant Saarsfield
et lui abandonnait Vittoria, par une manœuvre sa-
vante pour un chef de partisans, les troujîes de ce-
lui-ci s'emparaient de Burgos. Je ne vous donne
pas cette nouvelle pour positive , mais le bruit s'en
est répandu , et les circonstances ne la rendent pas
impossible. Burgos est une ville considérable où l'on
sait qu'il existe un parti carliste puissant que les
troupes de la reine pouvaient à peine contenir. 11*^
ne serait pas étonnant que 3Iérino, dont la tacti-
que paraît être de foire traîner la guerre en lon-
gueur, et d'éviter les engagemens sérieirs, fût venu
occuper une ville que ses ennemis venaient de
quitter , ce qui lui assurait un point beaucoup plus
central pour étendre ses opérations
» D'autres rapports disent, au contraire, que
Méiino s'est jeté avec toutes ses troupes dans la Na-
varre, elque c'est là que va être transporté, suivant
toute' apparence, le théâtre de la guerre.
Voici d'un autre côté ce qu'en dit le National :
Nos lettres de Bayonne , du 50 noveml)re , [nous
informent qu'on venait d'y recevoir une dépêche
officielle du général Saarsiield , annonçant son en-
trée à Bilbao , le 26.
On a aussitôt ouvert les prisons, et les détenus
politiques ont été ramenés chez eux au milieu des
vivat de leurs amis.
Dès qu'en sut à Saint-Sébastien l'occupation de
Bilbao par Saarsfleld, le député Whagon et les au-
tres prisonniers échappés à Guernica se sont em-
barqués sur une luncha pour retourner dans leur
pays. La plupart des habitans de Biscaye, qui s'é-
taient réfugiés en France à la suite des événemens
du 3 octobre, sont également rentrés en Espa-
Siie. . ^
Le général Castagnon et le Pastor sont sortis de
Saint-Sébastien le 29, avec une colonne de 800
liommes, partie de troupes de ligne, partie de vo-
lontaires, et deux canons. Ils ont pris le chemin
d'Hernani , et doivent se rencontrer à Bergara avec
le général Saarsfield , pour combiner avec lui une
attaque sur la Naverre. C'est contre cette province
que voiU marcher les troupes de la reine , après
avoir laissé, toutefois, des garnisons respectables
dans Viltoria et Bilbao.
Si l'on considère les difficultés de terrain qu'offre
la Navarre, la ténacité connue de ses habitans, et
leur habitude de vivre et de combattre en guérillas,
on peut croire que Saarsfield aura plus de peine à
réduire complètement cette seule province que la
Casiille-Vieille et les pays basques.
Les réfugiés carlistes de Vittoria, tels que Vé-
rastégui, Mendoza, Maestro, Angulo, Ajuria, Za-
rate, et d'autres, sont partis de Bayonne le 30 , ac-
compagnés de gendarmes , se rendant à Tulle par
la diligence.
Quelques lettres de Madrid, apportées par les
deux courriers extraordinaires qui ont quitté cette
ville le 24, continuent à parler de la guerre que se
livrent le ministère Zea et l'opinion publique, guerre
dans laquelle la reine Christine va perdant chaque
jour la popularité (pi'elle avait acquise pendant la
maladie de Ferdinand et sa première régence.
D'un côté sont les diplomates étrangers , ayant à
leur tête les ambassadeurs d'Angleterre et de
France; de l'autre, le conseil de régence, la gran-
LA DOMINICALE.
des'se , les autorités municipales et la masse des ha-
bitans. On commence à s'indigner de cette obstina-
tion d'une femme étrangère contre l'opinion na-
tionale, aussi clairement exprimée qu'elle puisse
l'être dans un pays où la presse est muette.
{Naiionul.)
P. -S. Au moment de mettre sous pi'esse, nous
recevons le journal de la Guyenne qui contient ce
qui suit :
La retraite de Mérino devant les troupes de Saars-
field s'explique parfjiitement par les nouvelles que
nous recevons aujourd'hui.
» L'entrée de Saarsfield à Vittoria est un événe-
ment de peu d'imi)or tance. Vittoria est une ville
ouverte, et l'on sait qu'à la guerre ces villes sont
plus faciles à prendre qu'à garder.
» Mérii.'o a osé la grande guerre napoléonienne ,
il a appelé à lui toutes ses forces , abandonné , par
conséquant, tout le terrain entre Burgos et Irun ,
et s'est porté rapidement sur Madrid , après avoir
tourné Burgos. Mérino est aujourd'hui maître entre
Burgos et iMedrid, au lieu de commander entre
Burgos et Irun : cette manœuvre très-habile l'a mis
plus à portée de frapper le grand coup qui doit re-
placer don Carlos sur le trône de Philippe V.
» Nous apprenons que la régente a fait partir de
Madrid un courrier à Louis-Philippe , pour lui de-
mander sur-le-champ des secours. «
( Gazette du Languedoc.)
M. le docteur de^BIey a bien voulu adresser au
directeur de la Dominicale W lettre suivante. Nous
nous empressons de la mettre sous les yeux de nos
lecteurs :
« Dans l'audience que j'ai eu le bonheur d'ob-
tenir du royal enfant, ausshôt qu'il m'aperçut: Eh
bien! docteur, me dit-il, est-il bien vrai que Paris
ait tant souffert du choléra? Si le fléau a fait des
ravages tels qu'on les idépeint ici, vous aussi
probablement, vous ave'- perdu des membres de
votre famUle , malgré tous les soins que vous avez
pu leurprodig^ier.
Je répondis que je n'avais aucune perte à déplo-
rer dans ma famille , mais que je plaignais amère-
ment ce grand noniljre de pauvres enfans que le
fléau avait rendus orphelins.
Oui, monsieur, me répliqua-t-il , je le connais
mieux que personne: il faut être orphelin pour
bien apprécier leurs soxiffrances ; aussi je les
2)lains de tout mou cœur. En proférant ces
mots, le jeune prince devhitrouge; ses yeux se rem-
plirent de larmes j et méprenant la main, il me
conduisit dans son cabinet et me dit : Monsieur je
ne suis point riche : mon coeur est plein de com-
passion pour mes petits compagnons d'infortune;
j'espère qumjour mes moyens répondront à mes
LA DOMINICALE.
Mi
sentimens. En attendant, je ne puis leur offrir (pie
mes prières et ces petites économies, dont je vous
charge pour eux. Aussitôt Henri tirade son bureau
et me remit un billet de banque. Si je ne suis pas
très-riche, ajouta-t-il, les lomjues soirées d'hiver
me permettront, en revanche, de travailler beau-
couppour eux. je ferai des albums dont le produit
seradesiiné au soulagement des détenus politiques
et des orphelins abandonnés. «
— Le jour des funérailles du prince LiclUenstein,
gouverneur militaire de la Bohème , Henri était à
une fenêtre du Hradschin, et regardait défiler la
garnison de Prague qui suivait le convoi j vint à
passer un beau régiment de hussards , à peu près
équipé comme les hussards français. « Regardez
» donc, dit Henri, tout joyeux, aux Français qui
» étaient auprès de lui , voilà de la cavalerie comme
» la nôtre; voyez , leur uniforme ressemble aux uni-
» formes français; oh! si c'étaient des Français, je
» sauterais par la fenêtre pour être plus vite avec
» eux. »
— Henri y, à l'époque' du changement de son
gouverneur , a montré autant de raison que de sen-
sibilité ; il a témoigné avec effusion à M. de Damas
toute la reconnaissance qu'il lui devait pour cinq
ans de soins assidus , et il a accueillit M. d'Hautpoul
avec la confiance et l'estime que méritent ses qua-
lités personnelles et sa réputation 'militaire. Cette
conduite a valu au jeune prince , l'approbation de
son aïeul Charles X , et a fait l'admiration de tous
les Français réunis à Prague.
— Parmi les nombreux présens offerts à Henri à
l'époque de sa majorité , se trouvait une table en
marqueterie , du travail le plus précieux , envoyée
par les ouvriers ébénistes du faubourg Saint-An-
toine , à Paris. Le jeune prince fut enchanté de ce
présent, et dit à L. de M..., qui avait apporté la
table : « Assurez ces bons ouvriers que je les re-
» mercie bien sincèrement. Leur ouvrage est su-
» perbe ; mais je veux aussi leur faire mon cadeau. »
Et , en disant cela , il courut chercher un billet de
cent|florins qu'il remit à M. de M... On fit observer
au prince que cette somme était bien forte , vu
l'état de ses finances. « Bah ! » répondit-il , « cela
» vaut mieux que de dépenser pour ses plaisirs ;
» j'en serai quitte pour m'amuser avec ce que j'ai
» déjà. »
— Plusieurs journaux ont dit et répété que S. A.
R. Madame était retenue à Léoben par suite du
mauvais état de sa santé. Nous sommes heureux de
pouvoir démentir ces fâcheuses nouvelles, etd'annon-
cer ànos lecteursque la santé de Madame est loin de
donner la moindre inquiétude. D'autres motifs, sur
lesquels nous ne croyons pas pouvoir nous expliquer
encore, paraissent avoir doimé lieu à la prolonga-
tion du séjour de Madame dans cette ville. Ce n'^est
pourtant pas aller trop loin peut-être que de sup-
poser au gouvernement qui a donné l'hospitalité aux
illustres exilés de Prague quelque influence sur l'in-
certitude qui a paru présider depuis quel(|ue temps
aux démarches de Madame la duchesse de Berri.
Ce gouvernement, comme on le sait, se distingue
par une fine et profonde politique. Sans avoir la
prétention d'en pénétrer tous les détours , nous se-
rons peut-être l.ieutôt dans la nécessité d'apprécier
la nature de quelques-unes de ces adroites combi-
naisons qui se dérobent sous des apparences de gé
nérosité et de bons offices.
Quoi qu'il en soit, nous répétons que la santé de
MADAiME , qui a bien pu être altérée un moment par
la fatigue d'un long voyage, est complètement ré-
tablie depuis les premiers jours de son arrivée à
Léoben. Cette princesse , dont le courage n'est pas
encore parvenu à surmonter tous les obstacles semés
sur sa route, a dû ftiire choix pour sa résidence d'un
des deux châteaux de Bruun ou de Gratz.
Ce dernier, ainsi qu'on peut le deviner , a obtenu
la préférence, et Madame doit y être en ce moment
pour y séjourner jusqu'à ce qu'il lui soit possible de
se rendre sur un autre point où l'appellent ses affec-
tions, ses devoirs, et les vœux de ses amis.
( Gazette ).
— Madame la vicomtesse de Saint-Priest , qui a
eu le bonheur d'accompagner Madame à Léoben ,
et de prendre part pendant tout le temps de son sé-
jour dans cette ville à l'intimité de cette princesse ,
est de retour à Lyon. Madame montait en voilure
pour se rendre à Gratz , d'où elle ne tardera pas
sans doute à se diriger sur Prague , où l'attendent
les eniljrassemens de toute son auguste famille , et
particulièrement ceux de ses enfans.
Les coalitions d'ouvriers paraissent terminées
à Paris ; les garçons tailleurs sont rentrés dans l'or-
dre , et on ne compte que trois ateliers qui soient
encore déserts; mais il y a tout lieu d'espérer que
ceux qui doivent les occuper suivront bientôt l'exem-
ple de leurs camarades. On prétend cependant qu'il
y a eu quelques arrestations récentes.
De leur côté , les marchands tailleurs de la capi-
tale viennent de fonder une société philanlropique.
Déjà ils ont versé leur cotisation , destinée à venir
au secours de ceux de leurs ouvriers qui seraient
dans le besoin. Indépendamment de cette institu-
tion, ils ont le projet de faire, à leurs frais, des
placemens qui profiteraient à leurs ouvriers et leur
procuraient une existence assurée pour le moment
où ils ileviendraient hors d'état de se livrer au tra-
vail. .
— Au moment où les coalitions des tailleurs ces-
sent, les garçons épiciers en forment une. Ils deman-
dent, dit-on, à ne plus porter sur la tète de far-
deau de plus de 23 livres, à être libres le dimanche
à 4 quatre heures, à avoir une tasse de cale tous les
matins, et à lire le ConsUMionnel
itâ
LA DOiMl!NICALE.
.1/f'^;, 2o novembre. — Deux des ouvriers tail-
leurs, dit-on, les auteurs principaux de la coalition
des ouvriers tailleurs de Metz, ont été arrêtés. On
informe contre eux. Du reste , cette coalition qu'
commençait à inquiéter tous les chefs d'ateliers, es?!^^^
entièrement dissoute. ( ïndép. de la Moselle:}
— Les charbonniers-mineurs du Slaffordsliire
se sont décidés à interrompre les travaux sa-
medi dernier , parce que les maîtres refii -
saient de leur allouer l'auj^menlation demandée.
Jusqu'ici nous n'avons entendu parler d'aucun acte
de violence; les conséquences de celte coalition
n'en sont jtas moins fort importantes; on craint que
plusieurs fonderies de fer ne soient obligées de fer-
mer, faute de combustible^ Les maîtres ont déjà
augmenté d'un shelling le prix du tonneau de char-
bon . ( WvrefSlerrJurnal. )
— On écrit de Lausanne , le 22 novembre .
La coalition d'ouvriers, qui s'était dernièrement
formée à Genève, s'est promplemenl dissoute. La
police , pour réprimer dès le principe un soulève-
ment qui commençait à prendre le caractère d'une
émeute , a retiré le permis de séjour à quelques me-
neurs étrangers qui y avaient pris une i)ari active.
Des ouvriers en soie et autres , impliqués dans
les derniers troubles de Lyon, n'ont point été admis
à s'établir dans la Suisse allemande , où ils s'étaient
flattés de trouver de l'emploi, et où les salaires,
généralement peu élevés, ne peuvent d'ailleurs suf-
fire qu'à des ouvriers habitués à la manière de vivre
du pays.
— Le guet-à-pens suivant, que raconte la Ga-
zette du PMfjord, n'est pas nouveau. Il y a plu-
sieurs années que quelque diose de pareil fut essayé
à Paris, même sur la personne d'un prêtre, qu'on
voulait livrer aux huées de la multitude. Nous le
répétons donc, moins par le dcsir de faire retentir
des scandales odieux que pour avertir qu'il est des
hommes contre lesipiels on doit toujours se tenir en
garde, avec lesquels les motifs de la charité la plus
pure ne doivent porter à d'autres rapports que ceux
qui sont commandés par la politesse chrétienne ou
les devoirs du saint ministère.
Un prêtre, dit cette feuille, vient d'être la vic-
time de l'un de ces complots que la malice révolu-
tionnaire peut seule inventer, et qui soulèvera l'in-
dignation de tout cœur cluétien et honnête. Pressé
par les instances de (pielques-uns de ses paroissiens,
hommes accoulunu's à cacher sous les dehors les
plus ])ienveillans l'âme la plus noire et les projets
les plus honteux, cet ecch'siasfifiue passa quelques
niomens avec, eux. Diffcrens vins lui furent offerts;
à peine en eut-il goûté, ([u'il tomba dans un état
d'ivresse conqtlèle. Alors il est plaré sur un bran-
card et emporté le soir à la lueur des torches jus(pie
dans la ville voisine. Là, les auteurs de celte scène
scandaleuse livrent le malheureux ecclésiaslique à
la risée de leurs frères et amis.
Il paraît que du tabac et des ingrédiens sopori-
fiques avaient été glissés dans la boisson offerte par
ces misérables à un prêtre reconnu comme très-
sobre et buvant peu de yin. Si ce fait est constaté ,
nous verrons quelle punition assez exemplaire sera
infligée aux auteurs de cet infâme guet-à-pens.
— La cour d'assises de la Haute-Garonne a, dans
son audience du 2o novembre, prononcé l'acquitte-
ment du sieur Vidal , apôtre sainl-simonien , arrêté
pour la publication d'un écrit intitulé : au Peuple.
— L'abbé irèie vient de faire paraître un tableau
de l'année ecclésiastique. Nous en rendrons compte
dans l'un de nos prochains numéros.
— Il paraît certain aujourd'hui qu'un des projets
de loi que le gouvernement fera présenter dans la
session qui va s'ouvrir à la chambre des députés,
aura [)Our objet les fortifications de Paris. Ce projet
s'élabore en ce moment même dans les bureaux du
ministère de la guerre. Tous les levés de • plans ,
tous les projets, tous les marchés contractés, tous
les travaux des soldats du génie et les devis des tra-
vaux faits et à faire, tout a été remis il y a une quin-
zaine de jours à l'officier supérieur à qui la direction
des travaux préparatoires a été confiée, par les capi-
taines du génie chargés des opérations et par l'inten-
dance militaire. Plusieurs plans et documens, des-
tiués à justifier le projet lors de la discussion , sont
déjà sous presse. Du reste les matériaux, les brouet-
tes, les outils, tout est resté sur lieux, les trouées
et les passages faits dans les murs de clôture , rien
n'a pu être bouché, ce qui i)rouverait évidemment,
s'il en était encore besoin , quelle a été et quelle
est toujours la pensée du gouvernement à cet égard.
(Sotional.)
Errata. — Les fautes de typographie étant
inévitables dans les publications périodi-
ques qui réclament une grande rapidité
d'exécution , l'intelligence des lecteurs
supplée d'ordinaire aux rectifications : ce-
pendant nous ne pouvons nous dispenser de
rétablir des mots qui , dans l'article sur
Vjélmanach des paroisses de notre der-
nière livraison, ont été changés de manière
à obscurcir le sens des phrases :
Page 85, première colonne, dernière li-
gne,au lieu de mains, lisez, masses;
Ideirp deuxième colonne , ligne 27, au
Ueu de proscrits , lisez, penseurs-,
Page 86, deuxième colonne, ligne 8, au
lieu de livrer, lisez, lever ;
/</em ligne 32, au lieu de tnémoires du
culte, lisez, cérémonies du culte.
LA DOMINICALE.
DE NOS DOCTRINES.
A proportion que nous marchons en
avant et que nous pénétrons davantage au
rœnr de notre œuvre , nous sentons mieux
les difficulté sde l'entreprise, et nous distin-
guons plus nettement nos moyens. Ce n'est
pas à dire qu'il se soit glissé dans notre
pensée quelque nuance de doute , ou que
notre ardeur se soit refroidie par le contact
du découragement j nous croyons ferme-
ment que notre cause est la cause de la
société actuelle et de Dieu même ; que si
notre parole trouve à son début des échos
sonores et de flatteurs encouragemens ,
c'est qu'elle traduit et exprime des besoins
réels et généralement sentis -, le cœur ne
peut donc point nous faillir, parce que
nos convictions sont profondes, notre foi
vive et que l'avenir est à nous. Mais il y a
en dehors de nous , non pas des empêche-
mens absolus , non pas même des obstacles
difficiles, mais des accidens qu'on n'aperçoit
pas au premier abord , et que l'expérience
seule découvre ; il y a de ces choses im-
prévues , mais réelles, qui corrigent la
théorie, sans la déranger-, de ces grains de
sable qui paralysent le mouvement , sans
l'arrêter j et c'est d'aujourd'hui , d'au-
jourd'hui seulement , après nous être
bien sondés nous-mêmes et avoir sondé
aussi le public auquel nous nous adressons ,
que nous pouvons éclaircir avec candeur,
avec abandon , avec franchise , notre posi-
tion réciproque ; dire à nos lecteurs ce qu'il
peut leur sembler important de connaître,
et que maintenant surtout nous sommes à
même de leur apprendre, à savoir comment
nos idées sont accueillies , quel eflét elles
opèrent, quelle force l'opinion publique
leur donne, enfin quelle direction dernière
nous jugeons convenable, utile , nécessaire
de leur communiquer , pour mieux sou-
lever le monde des impies , des docteurs
sans mission.
Nous nous sommes présentés pour dé-
fendre les idées chrétiennes à une époque
difficile , et dont tout le monde n'a peul-
7'' (.ivnAis()\.
être pas bien examiné et découvertlle ca-
ractère. Il est résulté de là qu'il s'est élevé
de légères différences dans la manière de
comprendre et d'organiser cette défense.
Certainement c'est une chose vraie, incon-
testable, qu'il faut proportionner l'ensei-
gnement chrétienaux nécessités desépoques*
on répare toujours un édifice par le côté
qui menace de tomber. Ceci soit dit pour
la clarté seule et l'intelligence de notre
pensée. Le christianisme n'ajamais menacé
ruine , et ce n'est pas une main humaine
qui pourra broyer la pierre de Céphas;
mais nous pensons qu'il faut étudier et
connaître la nature des attaques dirigées
contre l'église , et répondre par où l'on est
interrogé. Si l'on se reporte aux premières
luttes chrétiennes, on verra que les travaux
des Pères sont la contre-partie des doctrines
ennemies-, ils combattent tour à tour les
faux prophètes qui se disent successeurs de
Jesus-Christ , les païens qui opposent la
philosophie à l'Évangile , les hérésiarques
qui attaquent l'unité catholique au nom de
la raison, le zèle malentendu qui gâte la
piété véritable. A part toute parité de fer-
veur, de savoir, de sainteté , d'éloquence
nous suivons, ou nous voulons suivre du
moins , la voie tracée par les Pères : nous
voulons résister partout où Ion nous atta-
que, nous voulons faire acte de présence
sur tous les points contestés; et pour cela
il nous a fallu considérer attentivement la
société présente, discerner sa situafion ac-
tuelle, l'interroger sur ses vues à venir.
Nous avons mesuré le terrain , apprécié ses
diversités, comme ses pentes; nous avons
disposé notre défense dans un parallélisme
complet avec les lignes d'agression; ce que
nous avons fait, nous avons éié conduits
logiquement, invinciblement à le faire; et
comme il y aura toujours au fond de notre
conduite la plus grande confiance et la plus
stricte loyauté, nous allons dire conmimt
nous avons trouvé la situation rehgieuse de
la France, afin que nos lecteurs ju-^cnt à
leur tour du tort ou de la raison d'être ce
que nous sommes et ce que nous avons
été.
•fU
LA DOMINICALE.
Nous vivons, disions-nous , à nne époque
difficile j ajoutons que nous vivons dans
une époque singulière , pour la connaissance
de laquelle il faut des études à part. Les
hommes actuels qui ont quelque position
dans le monde parleur fortune, leurs vertus
ou leurs talens s'échelonnent par années , de-
puis l'âge de trente jusqu'à celui de soixante-
cinq ans. Leur éducation première a donc
été préparée ou faite par une de ces phases
si rapides et si diverses , qui ont passé sur
la France depuis soixante -dix ansV Les
uns appartiennent par les premières im -
pressions de la vie à l'ancien état de notre
patrie; et si nous nous occupons spéciale-
ment des hommes ecclésiastiques, il ^'en
trouvera qui conçoivent avec prédilection
le bonheur de l'Église et l'apogée du chris-
tianisme dans l'état du clergé avant la ré-
volution. Ceux-là, malgré ce qu'on peut
dire et faire, tourneront complaisamment
leurs yeux de ce côté , ils aimeront qu'on
les entretienne de ces choses passées et
que l'on caresse leurs souvenirs ; car Dieu
a ainsi fait le cœur de l'homme, qu'il
donne quelquefois le même nom à ses espé-
rances et à ses regrets.
D'autres, surpris et influencés à leur insu
par la révolution française , tout en reje-
tant la pensée im.pie et ridicule de la cons-
titution civile du clergé, comme s'il pou-
vait y avoir quelque milieu entre être et
n'être pas dans l'église, et comme si l'on
pouvait constituer une doctrine autrement
qu'avec ses propres principes, se sont rap-
prochés naturellement, par choix et pré-
dilection d'habitude , de cette espèce de
nationalité religieuse, connue sous la dési-
gnation d'Eglise gallicane, et ils doivent
attacher un grand prix à conserver le
clergé de France dans cette indépendance
limitée et légale , conquise sur Rome par
saint Louis, Charles Y II, Louis XI , Fran-
çois I", Louis XIV et Bossuet.
La portion du clergé qui correspond à la
restauration religieuse de l'empire , ayant
pris, sous le régime unitaire et fort de Bona-
parte, l'habitude de sacrifier sa part d'in-
fluence à la volonté du gouvernement 5
dominée, d'ailleurs , par la'recounaissance
qu'elle avait nécessairement vouée à celui
qui lava la souillure des églises , ramena
les prêtres , ouvrit les chaires , rendit à la
parole sacrée son élan de feu et ses ailes d'or,
alla grossir la masse déjà forte des débris
de la vieille France religieuse, arrivant au
même but par d'autres chemins, et se fai-
sant gallicane par soumission, comme celle
qui l'avait précédée l'était par indépen-
dance.
La rentrée des Bourbons et la consoli-
dation de la monarchie eu i8i5 influèrent
considérablement sur l'Eglise de France.
Quoique les illustres exilés revinssent avec
des hommes et des convictions d'autrefois,
cependant quelques écrivains à vues gran-
des, neuves, un peu exagérées peut-être,
poussèrent le clergé dans une direction
nouvelle. Pendant que M. de Maistre ,
M. de Conald, M. de Lamennais , chacun
dans son ordre d'idées respectives, orga-
nisaient l'histoire et la philosophie sous
l'influence de l'ultramontanisme , les or-
dres religieux, qui avaient obtenu de ren-
trer et de s'établir en France, continuaient
leur œuvre sous un autre aspect. Avant la
révolution , les communautés trouvaient
en France leur force , leur droit, leur sou-
tien. Elles y possédaient terres , talens et
renommée. Les membres des plus puissantes
familles du royaume étaient à leur tête. On
conçoit donc facilement que, n'ayant à re-
cevoir du dehors que la règle suprême du
Christianisme et la parole du successeur
des apôtres , elles penchassent vers les idées
françaises qui étaient les leurs, vers les in-
térêts français, qui étaient les leurs. Puis-
santes par la France , elles étaient pour la
France, dominatrices terriennes et morales
de la Gaule , elles étaient gallicanes.
Mais lorsque le très-petit nombre d'entre
elles obtint de revenir sur le sol de la pa-
trie, elles trouvèrent les domaines vendus,
les cloîtres démolis ,les chapelles brûlées,
les cendres des pieux abbés du moyen-àge
jetées au vent, les noms des fondateurs ou-
bliés. Commentées débris de l'Eglise fran-
çaise auraient -ils été gallicans? pourquoi
LA DOMINICALE.
ii6
gallicans? qu'y avait-il à défendre contre
Rome? Rien. Rome, au contraire, les sou-
tenait, les protégeait, les recommandait à
la piété héréditaire de la race de saiut
Louis, et des fils de toutes ces familles glo-
rieuses qui campèrent tour à tour à Byzance,
dans l'Asie- Mineure et dans l'Idumée.
Ainsi, d'un côté, les écrits de quelques hom-
mes de talent poussaient les esprits reli-
gieux vers Rome -, de l'autre, les ordres ré-
tablis avaient leurs chefs à Rome, leurs ins-
pirations à Rome, leurs protecteurs à Rome-,
il devait donc arriver que les jeunes esprits
s'empreindraient fortementde ces nouvelles
idées. C'est ce qui arriva, en efiet: la plus
grande partie du jeune clergé est ultra-
montain.
Voilà le résultat auquel la contemplation
de l'histoire nous avait conduits, et que
notre expérience a pleinement confirmé.
Les esprits religieux de la France actuelle
appartiennent à quatre séries : avant la ré-
volution, pendant la révolution, sous l'em-
pire, et sous la restauration. Ceux des trois
premières séries sont généralement galli-
cans; ceux de la quatrième sont générale-
ment ultramontains. Nous croyons avoir
suffisamment expliqué pourquoi. Les pre-
miers sont de nobles vétérans de la milice
catholique , sortis tout meurtris et tout
glorieux de leurs luttes avec les lions des
cirques populaires-, les derniers sont en-
core jeunes pour les combats de la parole :
ils vivent moins dans les faits que dans les
idées; ils ont moins à résister aux persé-
cutions qu'à l'indiflérence : les premiers
sont plutôt des confesseurs; les derniers
seront plutôt des apôtres.
Quand nous avons eu à venir planter
notre drapeau sur le champ des controverses
contemporaines , il est bien clair que nous
avons du nous demander à quelle nuance de
l'esprit religieux nous nous rattacherions
plus spécialement. Serons-nous gallicans?
serons-nous ultramontains? Voilà une dou-
ble question qui s'est invinciblement po-
sée dans notre pensée ; mais avant de
l'aborder et de la résoudre, nous avons
rencontrée une difficulté préjudicielle, qu'il
a été nécessaire d'aplanir.
En nous demandant si nous serions gal-
licans ou ultramontains, nous noussommes
pareillement demandé ce que nous venions
faire au milieu d'une époque toute pleine
de théories^ athées. Nous nous sommes dit
que le plus pressant de notre ouvrage, ce de-
vait être de défendrelecatholicisme,etque
nous serions ensuite toujours à temps pour**
réconcilier les petites nuances de l'intérieur.
En effet, la position du Christianisme vis-
à-vis des doctrines mondaines est si singu-
lière;, qu'il nous a semblé de la plus grande
importance d'entrer dans le champ clos où
les opinions se disputent l'avenir. Ce serait
un mince avantage pour les gallicans elles
ultramontains de s'arracher réciproque-
ment quelque concession ; car la France, et
bientôt l'Europe entière, verraient se re-
nouveler le spectacle offert par le qua-
trième siècle, d'un monde envahi par la,
barbarie;, pendant des disputes intestines.
Telle est la marche effrayante des doctrines
anarchiques en politique et en religion,
qu'il se présente à nos portes de nouveaux
Attila et de nouveaux Genseric; et Dieu,
voudra qu'il soit donné encore au Chris-
tianisme de les éloigner une seconde fois
de la ville sainte.
Nous espérons donc que tout ce qu'il y
a de catholiques en France , aimant sincè-
rement la loi qu'ils professent et pleins
d'admiration, comme nous, pour tout ce
qu'elle contient de grand , de beau , de
profondément civilisateur, oublieront les
légères dissidences qui pouvaient exister
entre eux, non pas sur des points de dogme,
il ne saurait y en avoir , mais seule-
ment sur la question encore embarrassée ,
douteuse , obscure , de l'Eglise gallicane,
et qu'ils penseront qu'il vaut mieux main-
tenant se réunir , faire masse et ré-
sister.
Nous mêmes, nous n'attachons actuelle-
ment qu'une importance secondaire ■ aux
difficultés que peut faire naître la lutte de
l'ultramontanismeet du gallicanisme, parce
que, et nous prions nos lecteurs de bien
ne
remarquer ceci, nons ne voulons pas poser
encore formellement ces deux questions en
face l'une de l'autre ; et tout ce qui , par
aventure, aurait été dit ou serait dit, eu
passant, sur cette matière , doit être con-
sidéré comme ne constituant pas expres-
sément un parti pris. Nous le répétons,
nous ne croyons pas encore le moment
Tenu. Il est plus utile, en attendant, d'or-
ganiser la défense du Cliristianisme : ultra-
mon tains et gallicans y gagneront.
SAINT JEAN CHRYSOSTOME.
La plus grande étude de l'orateur chré-
tien et même de l'orateur en général , c'est
la lecture des Pères de l'Église. L'antiquité
profane, aussi bien que les temps modernes,
n'ont rien produit qui puisse égaler cette
vive et soudaine éloquence qui vient d'en
haut. A l'aspect de ces chefs-d'œuvre, que
la foi chrétienne seule a pu produire , on
croit voir descendre sur les hommes ces
langues de feu par lesquelles l'Esprit saint
se manifesta aux apôtres, afin qu'ils
allassent porter l'Évangile par tout l'uni-
Ters.
De quelque côté que vous portiez les
regards dans l'Eglise primitive, vous ren-
contrez un prateur, quelque homme sim-
ple, naïf, inspiré -, celui-ci qui n'a pas fait
d'études profanes , celui-là qui a oublié
toute étude profane : l'un sorti du monde,
jeune homme encore tout parfumé de
la poésie grecque et de la folle ivresse
des banquets -, l'autre, sorti du peuple,
plébéien qui s'appuie sur l'Évangile ;
l'un solitaire dans quelque vallon oublié ,
l'autre voyageur à travers le monde: l'un
esclave et maître parmi les maîtres , l'au-
tre tout-puissant , et se faisant esclave
pour délivrer les esclaves : l'un rhéteur
grec qui dépouille la rhétorique pour la
vérité , l'autre orateur romain qui dit
adieu à la période de ('icéron, pour «"élever
à la concision de Démosthèues qu'il a re-
trouvée dans les paraboles. Que de noms
et de gloire ensevelis dans cette Égbse
LA DOMINICALE.
naissante î Cyrille , éloquent à force de
grandeur , Grégoire de Naziauze, à force
de véhémence-, saint Basile grave et posé,
saint Jérôme , sentencieux et sévère-, saint
Grégoire , saint Léon , Innocent III , tous
orateurs à force de vertu et d'inspiration ;
saint Augustin surtout , charmant esprit,
esprit fin , moqueur , éclairé , à la fois cel-
tique et français , auquel ni la Grèce ni
la France n'ont rien à comparer.
Mais, dans l'histoire de cette éloquence
à part, de cette éloquence qui éclate comme
la vérité quand est arrivé le moment
d'éclater ; à la tête de ces hommes qui fu-
rent éloquens à la manière des prophètes ,
grands , sentencieux , d'une imagination
hardie et si mobile, qu'il faut toute la gra-
vité de leur ministère pour les arrêter dans
les bornes du goût comme l'entendent les
hommes, le premier de tous , le maître de
tous, le Cicéron et à la fois le Démosthènes
de la sainte pléiade , c'est saint Jean-Chry-
sostôme, le maître de Bossuet!
A ce nom de saint Jean-Chrysostôme ,
tous les souvenirs de l'admiration des
hommes viennent à l'esprit, dans ce qu'ils
ont de plus passionné. Païens et chrétiens ,
saint Augustin le poète converti , Labanius
lephilosopha, Lontius le sophiste, l'Orient
tout entier, se dressent évoqués à ce nom de
saint Jean-Chrisostôme. Savez-vous que
quand il parlait, tout l'Orient était énm ?
Les hérétiques , les païens, les Juifs eux-
mêmes, accouraient pour l'entendre,* la
seule ville d'Antioçhe lui envoyait jusqu'à
cent mille auditeurs-, la ville des Césars,
Constantinople était plus fière de son évê-
que , qu'elle ne l'avait été de Constantin
lui-même. Celle fois , l'ancienne Rome
était vaincue à Bj'sance par cette grande
supériorité delà parole, la seule supériorité
queByzancene lui eût pas emportée. Quelle
est grande la religion représentée par cette
éloquence ! Et quelle éloquence I l'élo-
quence des prophètes , l'éloquence de la
vertu, la morale, la liberté humaine, et
la proclamation hardie , inébranlable , des
vérités qui sauvaient le monde. Saint Jean-
Chrysostôme , comme dit saint Jean, par-
L4 DOMIINÏCALE.
M7
lait comme personne u avait parlé , nun-
quam, sic lociilus est homo l Etonnez-vous
donr que le monde ait été attentif !
Saint Jean-Chrysostôme naquit à An-
tioche, capitale de l'Orient, vers 547, ^^
beau siècle de l'Église. Son père comman-
dait les troupes de l'Empire en Syrie , et
mourut jeune. Sa mère restée veuve à vingt
ans , se conduisit comme une mère chré-
tienne: elle se voua à la prière et à l'éduca-
tion de ses enfans.
La langue grecque, la rhétorique , tous
les exercices ordinaires de l'école et du bar-
reau, tels furent les commencemens de
révèque d'Antioche. A dix-huit ans, il
balançait encore entre le monde et l'Eglise;
mais bientôt il fut tout à l'Eglise, il se con-
sacra tout entier à l'étude des ,livres saints.
En même temps il fit un pèlerinage à
Jérusalem; il visita les solitaires des bords
de l'Euphrate , aspirant de toutes ses
forces à la vie contemplative que son génie
et le service de l'Eglise lui défendaient.
Après quatre années passées dans les
montagnes de la Syrie, Jean commença à
se livrer à la prédication de l'Évangile,
l'Evangile devint tout à coup le texte iné-
puisable d'une prédication sans fin dans la
bouche de Chrysostôme. Tout le christia-
nisme était attentif à cette parole nou-
velle. Survint alors la révolte d'Antioche.
Vous savez tous cette histoire : la multitude
soulevée; les statues de l'empereur et de
son père renversées et foulées aux pieds;
Théodose, hors de lui, et furieux contre
Antioche comme il l'avait été contre Thes-
salonique , qui avait vu huit mille de ses
habitans passés au fil de 1 epée -, c'était ter-
rible , d'autant plus terrible , que la ville
d'Antioche était revenue tout-à-coup de son
emportement. A présent , le silence et la
crainte succèdent à la fureur; le peuple sou-
levé se cache et tremble; chacun fuit, les
puissans , les riches , les pauvres , les phi-
losophes ; car tel est l'ordre de l'empereur
outragé : il faut que toute la ville périsse!
Dans cette terreur commune , les prêtres
seuls de Jésus-Christ osèrent affronter la
colère de l'empereur, Flavien , l'évêque
d'Antioche , vieillard courbé par les ans et
la pratique des vertus les plus austères , se
traîne aux pieds de Théodose, implorant la
grâce de la ville rebelle. Jean-Chrysostôme,
en l'absence de son évêque , entre dans la
^ille , et là, au milieu de cette affliotioa
générale, le jeune et puissant orateur fait
entendre des paroles d'espérance et de paix.
C'était là un grand bienfait de la parole
chrétienne ! Relever ces pauvres âmes
abattues , vaincues , découragées , dé-
faillantes ; arrêter les bourreaux avides de
sang ; faire trembler eux-mêmes les exécu-
teurs de la justice de l'empereur, et en
même temps rappeler à ce peuple ses de-
voirs oubliés, rendre à chacun ce qui est à
chacun, au peuple ce qui est au peuple,
à César ce qui est à César. En même temps
les solitaires chrétiens venus au bruit de
ces douleurs, descendent dans la ville af-
fligée etla consolent. La charité lesavait en-
fermés dans leurs cellules et dans les grottes;
la même charité les répand dans les rues et
les places publiques de cette ville désolée.
L'un d'eux, un vieillard, voyant passer
les commissaires chargés des vengeances
impériales, les arrête par la bride de leurs
montures, et leur ordonne de descendre de
cheval. « Vous direz à votre empereur,
s'écrie le saint homme, c[ue c'est moi, moi ,
unvieux prêtre , qui vous ai arrêtés. Vous lui
direz aussi qu'il est un homme , et que ses
sujets sont des hommes comme lui , faits à
l'image de Dieu. Quoi donc ! on détruira
les images vivantes et pensantes du Dieu
vivant , pour venger des images de bronze
ou de pierre! Une statue jetée par terre
peut se rétablir; mais le plus puissant roi
du monde ne saurait rendre un seul cheveu
à ceux qu'il fait mourir. »
Telle était l'éloquence chrétienne en ce
temps-là : elle était partout, dans les murs,
hors des murs , dans le sanctuaire , sur la
montagne; c'était vraiment la toute-puis-
sance , vainement cherchée par les empe-
reurs, qui se manifestait tout à-coup dans
quelques pauvres vieillards.
Saint Jean Chrysostôme a prononcé
vingt-çix homélies daris le désordre d'Anr
^^8
LA DOMINICALE.
tioche. Il a fait ainsi l'histoire la plus
pathétique et la plus vraie de cette grande
terreur d'une ville. A mesure qu'il parlait ,
la confiance revenait, et avec la confiance
l'espoir, la bonne volonté, le repentir-, si
bien que depuis ce temps où l'empererjr
Théodose fut forcé au pardon par tant
d'éloquentes prières , Antioche resta une
ville soumise et chrétienne, la ville de
saint Jean Chrysostôme.
Dix ans après , en 897 , le siéi^je de Cons-
tantinople vint à vaquer. Constantinople ,
à défaut de Rome, était la capitale du mon-
de. Aussitôt toutes les ambitions se pressè-
rent au palais de l'empereur , et dans les
maisons des grands-, mais la voix publi-
que avait déjà nommé évéque de Constan-
tinople le grand orateur d'Antioche. Pour
lui, tout entier à sa mission, il était loin
de prévoir comme il était loin de désirer
uu si grand honneur. Il était estimé si haut
à Constantinople même , que les plus gran-
des précautions furent prises pour le ravir
sans bruit à la ville d'x\ntioche. Ordre fut
donné au gouvernement de faire enlever le
saint prélat, et il fut ainsi porté au premier
siège du monde chrétien comme un autre
tomberait dans une embûche.
Son premier soin quand il eut été
transporté comme un prisonnier dans
sa dignité nouvelle , fut de distribuer
aux pauvres les meubles du palais épis-
copal. Il éleva des hôpitaux-, il fonda des
asiles pour les pauvres , il livra les plus
rudes combats aux mauvaises mœurs, il
s'occupa à convertir les payons et les hé-
rétiques. Bientôt Constantinople prit une
face nouvelle -, mais avec cet empereur in-
constant et volontaire, le saint évêque ne
fut pas long-temps le maître. Un grand
schisme s'éleva dansson église. L'empereur
vint lui-même à Constantinople pour
faire son procès à Jean Chrysostôme; on
l'exila. Le saint avant son départ fit lui-
même ses adieux à son troupeau. « Une
» tempête violente nous environne de
» toutes parts-, mais je ne crains rien
» parce que je suis sur un rocher inébran-
» lable , la fureur des vagues ne pourra
» submerger le vaisseau de Jésus-Chrit. La
» mort n'est pas capable de m'eft'rayer 5
» elle est un gain pour moi. Redoute-
» rai-je l'exil I toute la terre est au Sei-
» gneur.» Et plus bas: « Je suis entré dans
» le monde nu , et j'en sortirai nu. Je mé-
)> prise les menaces et les caresses; je ne
» veux vivre que pour vous être utile.
» Encore une fois si telle est la volonté de
)> Dieu, qu'elle soit faite. En quelque lieu
» que jo^sois porté, je lui rends grâces! »
Cependant ses amis fondaient en larmes-,
mais il les rassurait par le calme de son vi-
sage et le sang-froid dé sa parole. — Valons-
nous mieux, disait-il, que les prophètes et
les apôtres? Le soir même , des soldats vin-
rent pour le saisir au nom de l'empereur :
alors dans cette grande ville, ce ne fut qu'un
gémissement. Pendant trois jours le peuple
s'opposa à son départ, et il fallut qu'il sortît
par une porte isolée pour se remettre lui-
même aux mains du commissaire impérial.
A sa place un nouvel évêque fut élu -, mais
quand il voulut monter en chaire , il fut
couvert d'ironie par toute l'assemblée. A
cet instant la terre trembla-, l'impératrice
hors d'elle-même se jeta aux pieds d'Ar-
cade, en s'écriant: — Nous n'avons plus
d'empire si Jean n'est rappelé. Et cette
reine éperdue , trembl,ante , à genoux de-
vant le peuple , à genoux devant le ciel,
n'eut de repos que lorsque saint Jean-
Ghrysostôme eut reparu au milieu de sa
ville
tous les respects
entouré de tous les hommages et de
SEMAINE RELIGIEUSE,
4^ DIMANCHE DE l'aVENT.
Entendez-vous cette voix qui crie dans le
désert: Préparez Ja voie du Seigneur ,
rendez droits ses sentiers?
Catholiques! encore quelques jours et
l'Église déploiera toutes les pompes de son
culte, pour fêter l'anniversaire de la nais-
sance du fils de Dieu. Aujourd'hui , le front
courbé dans la poussière , elle crie vers
LA DOMINICALE.
-119
Dieu entre le vestibule et l'autel , elle
appelle la rosée céleste qui doit vivifier
nos âmes. Oh ! qu'elle est belle , cette
pense'e religieuse , qui confond toutes les
douleurs humaines dans une seule douleur !
Sous les coupoles brillantes de nos temples,
comme dans la modeste chapelle bâtie dans
les forêts du Nouveau-Monde par quelque
prêtre inconnu , c'est la même pensée qui
rëunitcette immense multitude ! Ils viennent
tous là, le cilice sur la tête, s'abîmer dans
leur impuissance, depuis le pauvre sauvage,
jusqu'à l'homme civilisé , depuis lé potentat
devant qui les nations tremblent , jusqu'à
l'obscur manœuvre. C'est que devant
l'autel tous ces hommes-là sont égaux ,
c'est que tous ont péché , c'est que dans la
balance éternelle le verre d'eau donné à
l'indigent pèsera plus que la couronne du
monarque.
Dans la grande société chrétienne , tout
se comprend et s'enchaîne , tout a son but
et sa pensée. La religion , qui sourit à
l'homme dès le berceau, le poursuit de sa
tendresse et de son amour de mère jusque
de l'autre côté de la tombe. Elle est là , tou-
jours là, dans ses joies comme dans ses
douleurs, dans ses joies pour les rapporter à
Dieu, dans ses douleurs pour les consoler.
Puis quittant le foyer domestique, elle le
mène dans ses temples, elle l'associe à cette
sublime coinmunauté de prières, de bonnes
œuvres , de sentimens , d'affections célestes
qui fait de la terre comme une grande fa-
mille 5 dans ses cérémonies touchantes ,
tour-à-tour elle l'enivre d'une joie toute
divine, ou le brise de remords, elle lui
met eu main la harpe de David, ou le
psaltérion mélan(;olique de Job.
Malheureux! qui ne comprend pas cela,
qui n'a pas dans les yeux des larmes à ver-
ser , qui dans son cœur d'homme ne trouve
pas un écho qui réponde à ce concert de
voix , qui s'arrête indifféreîit et glacé de-
vant cette foule prosternée sur le marbre
de nos basiliques ! Malheureux qui , au
milieu des orages qui grondent au-dehors ,
n'a pas un asile de paix et de calme , pour
aller reposer sa tête , -qui ne sait pas le
chemin de la demeure de celui qui a dit
aux hommes : Je vous laisse ma paix !
Pour nous. Catholiques, que l'impiété
de cet âge n'a pas abattus , qui , les yeux
toujours tournés vers la patrie , comme les
Hébreux captifs à Babylone , n'avons pas
voulu chanter sur la terre étrangère , en-
trons avec l'Église dans cette grande voie
de la pénitence et crions avec elle :
» 0 Dieu ! ne vous abandonnez pas à votre
courroux, et ne vous souvenez plus de nos
crimes. Vous le voyez , Seigneur , la ville
Sainte est déserte •, dans Sion et dans Jé-
rusalem, partout la solitude et la désola-
tion -, dans votre Temple auguste , pas une
voix qui répète ces chants si beaux qne
chantaient nos aïeux !
Nous avons péché , et nous sommes de-
venus comme le lépreux , et nous sommes
tombés comme la feuille d'automne :
Voyez, Seigneur, voyez cette affliction
profonde qui brise nos âmes. Oh ! envoyez-
nous le tendre agneau que nous attendons,
le dominateur puissant qui doit délivrer
nos têtes du joug si pesant de la capti-
vité?
— Pourquoi te laisses-tu consumer par
la douleur, ô mon peuple? bannis de ton
cœur la crainte et la désolation. Je te sau-
verai ; car je suis l'Éternel , le saint d'Is-
raël. »
Comme ces paroles sont merveilleuse-
ment appropriées à notre époque! A force
de matérialiser la société , les impies du
siècle dernier en avaient fait comme
un désert aride , où tout se fanait
avant le temps. Partout vous remar-
quiez avec un indicible effroi le vide
profond, que Dieu banni avait laissé par-
mi nous. Au berceau du petit enfant qui
venait de naître , point de sacrement pour
le réconcilier avec Dieu, pour mêler les
bénédictions du ciel aux mélodieuses pa-
roles, aux ineffables caresses de la mère;
point de cette cérémonie si sublime et si
g-rave , où l'enfant se nourrit pour la pre-
mière fois du pain des anges , où le Sau-
veur vient fixer sa demeure dans ce cœur
innocent et si pur ! Point de prêtre au
-120
LA DOMIIMGALE.
chevet du malade , ou dans la cabane du
pauvi e •, et sur la couche du mourant point
de ministre de Dieu pour adoucir ses der-
niers momens , pour préparer son âme à ce
terrible passage de l'Eternité: On pouvait
naître, croître et mourir, sans qu'une parole
du ciel fut prononcée , sans qu'au milieu
des tourmentes de la vie un seul raj^on
d'en-haut vînt dorer un moment cette nuit
longue et épaisse.
Catholiques! consolons -nous. Si nous
mangeons encore aujourd'lmi notre Pâque
avec des herbes amères, le jour du triom-
phe esl proche. Les peuples se sont lassés
de ces théories creuses qui les laissaient
sans appui dans leur misère , sans espoir
pour l'avenir. Ce n'est plus une révolution
partielle qui s'opère dans quelques esprits
privilégiés , c'est une grande réaction ca-
tholique, un immense mouvement intel-
lectuel qui pousse les masses au pied de la
croix! Préparons-nous donc à chanter avec
l'Eglise , dans la grande solennité qu'elle va
célébrer : « Lève-toi, ô Sion; Jérusalein
revêts tes habits de fête : VEternel a envoyé
son Jils dans le monde pour le sauver : le
peuple, qui ma?'ckait dans les ténèbres ,
a vu une grande lutnière ^ la lumière s'est
levée sur la tète de ceux qui habitaient la
région des ombres de la mort. )>
LEGENDE ESPAGNOLE.
LA VILLE DE LA VIERGE.
Il fut un temps où les belles Espagnes
étaient captives. A travers leurs bois de ci-
tronniers, ce n'était pas le signe des chrétiens
qu'on voyait s'élever et triompher -, ce
n'était pas la croix , c'était le croissant. Le
vrai Dieu ployait devant le Dieu d'impos-
ture, Jésus-Christ devant Mahomet, l'église
devant la mosquée , le maître devant le ra-
visseur, l'Espagnol devant le ]\laure. Ce
fut un temps d'abomination. Enfin le Sei-
gnei^^i^ffl^jK et toutes les Espagnes,
,iilles de la même mère,
s'agenouillèrent au seuil de leurs églises en
criant: Hosanna! llosanna I comme jadis
avait chanté Sion , le jour où ses portes
s'ouvrirent pour recevoir le Sauveur des
hommes. Tandis que les saints cantiques
montaient aux voûtes des cathédrales
victorieuses, les fidèles, désormais tran-
quilles , énuméraient , les genoux sur la
pierre, quels avaient été durant ces années
d'épreuves, les hardis chrétiens qui n'a-
vaient pas craint de confesser leur foi aux
dépens de leur vie. Et grand était le nombre
de ces augustes confesseurs de la vérité. Ils
les nommaient, les uns à voix haute , les
autres à voix basse, tous, les mains jointes
et le cœur contrit.
Quand vint l'histoire du roi Alphonse
mort pour la vierge Marie, les j^eux ver-
sèrent plus de larmes encore-, sur l'autel
l'encens fuma plus pur et plus abondant;
les roses des vitraux s'illuminèrent de feux
plus splendides.
Voici comme était mort pour la vierge
Marie le roi Alphonse, roi d'un royaume
des Espagnes.
Le Maure cruel régnait donc. A sa voix,
vingt villes chrétiennes fléchissaient , vingt
villes chrétiennes s'étaient enveloppé le
front du turban sacrilège, et attendaient
que le jour de la délivrance eût lui à l'ho-
rizon. Grenade et Se ville, ces deux grandes
Espagnoles aux paupières noires, râlaient
sous le sabre recourbé de ces maudits de
Dieu. Elles tendaient les bras aux rois
fils de l'Église : mais tous séchaient de
frayeur sur leur trône -, mais tous , loin de
songer à venir les sauver, demandaient à
genoux au ciel d'éloigner d'eux et de leurs
sujets ce fléau plus redoutable que la peste
et la famine à la fois , les Maures du calife
Boadil!
C'était un méchant prince que ce Boadil!
Il cherchait la volupté dans le sang , livrait
à toutes sortes de supplices ceux qui
n'étaient pas guerriers dans son empire,
et ne voulait pas que le soleil se couchât
sans qu'il se fût montré à ses ennemis à la-
lueurdesoa glaive. Lorsque tout était ruine
et désolation . on disait : C'est la foudre on
LA DOMINICALE.
12!
Boadil qui a passé par ces campagnes. Et
toujours c'était Boadil.
Que d'églises renversées , que d'autels
profanés , que de monastères pillés et
brûlés par ce Eoadil! aussi voyait-on
évidemment qu'il avait été envoyé de Dieu
pour châtier quelque grand crime commis
en ces pays. C'était un glaive, et non un
homme: il se plongeait dans la gorge des
nations, et en ressortait tout fumant.
Il avait surtout une haine aveugle , une
haine impie ^ il détestait jusqu'à la fureur
la mère des chrétiens , et il avait juré que
partout où il tirerait l'épée , les crèches et
les chapelles vouées à la vierge Marie ren-
treraient dans le fond de la terre. Il allait
donc, une torche au poing, et tenait sa
promesse d'enfer. Les jeunes filles qui
croyaient l'apaiser en lui demandant grâce
au nom de la vierge Marie, étaient livrées
tout de suite au couteau de ses soldats; on
les égorgeait, et alors il frappait leurs ca-
davres , le barbare , et leur demandait en
souriant si la vierge Marie les avait sau-
vées.
Arrivé aux limites du royaume du roi
Alphonse , il s'arrêta , et toute son armée
rangée en bataille attendit qu'il lui plut
de faire connaître ses terribles volontés.
Le fer étincelait aux mains des Maures.
Dans ce royaume s'élevait une cité con-
sacrée à la vierge Marie. Les familles dans
cette cité méritaient les faveurs de leur
divine protectrice , par les exemples de
vertu et de foi qu'elles donnaient au reste
des sujets d'Alphonse. La vie y était réglée
sévèrement. On ne racontait pas là de ces
histoires si fréquentes ailleurs ; il n'y était
jamais parlé déjeunes femmes égarées dans
les campagnes, au soleil couchant, à l'heure
où voltigent les sylphes et les farfadets.
Jamais un fils de cette ville n'aurait levé
sa droite contre les cheveux blancs de son
vieux père-, jamais une mère coupablen'au-
rait abandonné son enfant à la pitié d'un
étranger. Les jalousies vertes des maisons
n'avaient rien vu que n'eussent pu voir les
yeux d'un homme de Dieu. Cette ville
était une ville d'élection. On y faisait
l'aumône et la prière. Lorsqu'un de ses
habitansse rendait indigne d'y demeurer,
il en était banni par le roi Alphonse.
C'est que le roi Alphonse ne ressem-
blait pas à celui qui marchait contre lui ,
au cruel, à l'impie calife des Maures. Ce
qu'il chérissait, c'était la justice-, ce qu'il pré-
férait à la justice, c'était laclémence. Il
n'était pas le roi d'un royaume , il était le
père d'une heureuse famille. Après une
victoire, il avait mis jadis cette ville sous
la protection de la très-sainte Vierge.
C'est ce roi Alphonse qui est mort pour
la Vierge.
Autant l'impie Boadil abhorrait la mère
de Dieu, autant le pieux Alphonse lui était
dévot. Lorsque le sort des batailles mettait
en son pouvoir des femmes et des filles d'i-
dolâtres, il leur pardonnait sans se faire
prier, pourvu qu'elles voulussent murmu-
rer le nom, le doux nom de Marie. Sur
tous les drapeaux de son armée, était
peinte son image tantôt couronnée de
palmes juives, tantôt radieuse au milieu
des radieuses étoiles. On la représentait
encore , cette Mère de grâces et de béné-
dictions, un lis à la main, et de son talon
écrasant la tète des serpens. Le serpent ,
n'était-ce pas Boadil le sanglant , Boadil
le blasphémateur?
De magnifiques édifices témoignaient
dans toute l'étendue des terres , de la fer-
veur chrétienne du roi Alphonse , et du
culte particulier qu'il avait voué à la vierge
Marie. Outre cette ville , il avait bâti à
son intention plusieurs chapelles et une
grande quantité de monastères.
Aux messagers du perfide Boadil , sa ré-
ponse fut courte. Le Maure exigeait une
ville : Alphonse lui offrit une bataille.
La bataille fut longue , longue et san-
glante. Les Chrétiens, avant d'en venir
aux mains, avaientprié la vierge Marie, et
confessé leurs fautes , afin d'affronter
la mort sans crainte du purgatoire. Ils se
battirent bien : ils se battirent comme
des Chrétiens. Mais la colère de Dieu
n'était pas apaisée. L'homme qui a péché
revient au Seigneur dès qu'il est mal-
^ââ
LA DOMINICALE.
heureux; mais le Sei {Teneur n'est pas oblifjé
de revenir à lui. Le roi Alphonse disait :
Mes aïeux ont péché-, et du doigt il mon-
trait la plaine fatale ou était dispersée , dé-
chirée en lambeaux , comme son manteau
de guerre , la triomphante armée qu'il dé-
ployait le matin encore sur les flancs nus
de son royaume.
— 0 vierge Marie , criait Alphonse ,
dame souveraine du ciel , maîtresse des
étoiles, commande au soleil, qui est ton
vassal, de se coucher, pour que l'impie
chef des Maures ne voie pas que je reste le
seul soldat de tant de soldats! Je ne mur-
mure pas contre la volonté de Dieu -, mais
je voudrais sauver ta ville , la ville où sont
nos châsses les plus précieuses !
Et tout le reste du jour il combattit
comme un lion , brisant des épées contre,
les têtes de ces idolâtres. Le soleil se coucha
tard et tout rouge : on eut dit que le champ
de bataille se réverbérait dans l'orbe en feu.
Et moi aussi, je vais m'éteindre , s'écria
le vaillant chevalier de la vierge Marie !
Tout pâle, tout poudreux, tout san-
glant , il fut renversé à terre. L'autre soleil
avait déjà disparu ! . . . .
Après cette chute, ce fut une belle joie
au camp des Maures! Ils chantaient, en
s'accompagnant d'instrumens , que la co-
lonne des Eglises était tombée , que le
champion du Ciirist Avait été rapporté
sous leurs tentes le corps percé de blessu-
res, et que s'il vivait, il ne vivrait "plus
pour chanter la grandeur de son Dieu ,
mais pour tenir l'ctrier à leur magnifique
seigneur , le calife Boadil. Il était pri-
sonnier, le pauvre Alplionse! Toute la nuit
il çntendit rouler autour de son cachot les
flots hideux de ces barbares qui criaient ;
Allah I allah! Mais il n'entendit pas, le pau-
vre Alphonse! les Espagnes qui unissaient
toutes leurs voix dans une seule voix et
tou tes leurs douleurs dans une seule douleur!
— La Vierge Marie soit avec son servi-
teur I se dit-il , lorsqu'il fut amené devant
le trouve de son ennemi.
Couché sur une peau de bête fauve ,
Boadil avait l'apparence d'un tigre dans
la dépouille d'un léopard.
— Te voilà, calife des chrétiens, dit-
il au roi Alphonse.
— Dieu m'a mis entre tes mains, répon-
dit le chevalier de la Vierge.
— • Dieu ! c'est-à-dire ce morceau d'a-
cier qui pend à ma ceinture.
— Tu blasphèmes , mécréant !
Le calife sourit. Deux noirs, à ce sou-
rire, firent briller leurs larges cimetères.
Puis il reprit , le sombre Boadil :
— On m'a dit, chevalier , que tu étais
le champion de la Vierge Marie.
— Et à moi il a été dit que tu en étais
l'ennemi.
— Tous les deux sont vrais. Chevalier,
veux-tu la vie?
— Volontiers, calife, si c'est pour te
combattre.
— Pour me combattre , s'il te plaît dans
la suite; mais d'abord pour aller me cher-
cher les clefs de la Vierge. Donne-moi cette
ville , je te donnerai la liberté. Si j'étais ton
esclave , com'me tu es devenu le mien ,
j'échangerais contre le bien que j'aurais
perdu la pius belle ville de mon royaume,
fût-ce ma capitale, fût-ce Grenade !
— Ce serait te payer trop cher , calife
des Maures.
— Insolent! tu m'estimes à ta valeur!
Boadil sourit de nouveau, et cette fois,
comme il s'était agité violemment sur sa
peau de bête fauve, les deux noirs saisirent
le roi Alphonse : le plus robuste recula de
quelques pas , le glaive en l'air.
— Tu vas mourir, reprit Boadil. Regarde !
— J'ai vu , répondit le roi Alphonse. La
vierge Marie soit en aide à son chevalier!
— Ne veux-tu pas me remettre cette
ville?
— Chef des Maures , demande toute autre
ville de mon royaume; demande mon pa-
lais le plus somptueux , le plus vieux , le
plus rempli des dépouilles de ta nation;
demande-moi ma tour chérie , celle que tu
n'as pu conquérir, contre laquelle tu as
ébréché ton sabre de guerre ; demande-moi
mes prisons, où gémissent vingt mille de tes
LA DOMINICALE.
n'5
soldats, les remparts de deux villes héris-
sées de tes drapeaux-, demande-moi deux
villes et trois villes même , si tu veux mettre
un si haut prix à la rançon d'un chevalier
chrétien. Or, argent, palais, tours, pri-
sons, murailles, remparts, captifs et villes,
tuaurastout, si tu veux tout. Mais borne là
ton ambition , calife. Ce qui est à la Vier^je
restera à la Vierge-, ce qui est à toi, tu
peux en disposer.
— Soit ! murmura l'idolâtre -, j'en dis-
pose en faveur du bourreau.
En cet instant , cinq chevaliers , cinq
nobles et puissans baron» entrèrent sans
armes dans la tente du chef des Maures. Ils
étaient envoyés par les habitans de la ville
de la Vierge pour traiter de la rançon du
roi Alphonse , ou pour demeurer captifs à
sa place. Le plus vieux de ces chevaliers
parla long-temps au farouche vainqueur,
et lorsqu'il eut fini , quoique ce fût un fidèle
adorateur du Christ , il s'inclina jusqu'à
terre, à la manière des Maures , voulant
faire honneur à Boadil.
— Relève-toi, relève-toi, baron 5 je
n'aime pas ce3 saluts. Le nom chrétien , je
veux le détruire. Mais puisque les vassaux
du seigneur Alphonse tiennent à sa vie ,
qu'ils la rachètent I Je ne demande pas
d'or j je demande la ville de la Vierge pour
la mettre à feu et à sang : il n'en restera
pas pierre sur pierre-, je veux la détruire.
Sur la barbe blanche du vieux baron une
larme coula tristement.
— Sublime calife , répondit le vieux
baron , prends la ville et prends la vie des
cinq chevaliers qui te supplient. Nous som-
mes cinq rois-, mais en voilà un qu'il faut
conserver au jour. Liberté à Alphonse.
Alors le roi Alphonse , qui avait gardé
le silence, le rompit en ces termes. Le bruit
de ses chaînes accompagnait singulière-
ment les graves paroles de sa bouche vé-
nérée .
— Vous êtes rois , mes cinq chevaliers ,
mais je suis plus roi que vous-, vous l'avez
dit. Ne m'interrompez pas. Chevaliers,
vous venez racheter ma vie ; chevaliers ,
je ne veux pas qu'on la vende. Ma vie est
au calife et à moi-, tous les deux nous en
voulons faire même usage. Retirez-vous,
seigneurs. Mieux vaut au Christ cinq rois
comme vous qu'un roi comme Alphonse.
Les ca*ptifs sont bons à mourir.
Les cinq chevaliers s'inclinèrent , et firent
le signe de la croix. Le roi Alphonse con-
tinua :
— Commandez à ceux de la Vierge de
se défendre jusqu'à la dernière goutte de
leur sang. Qu'ils sauvent ma ville des fu-
reurs de ce tigre maure , et je frémirai de
joie dans le ciel. Mes cinq chevaliers, bé-
nissez mon peuple pour moi , et que de tout
l'argent monnojé de mes seigneuries il soit
fait une statue que je consacre à la bien-
heureuse vierge Marie ! Partez mainte-
nant : tel est mon plaisir.
Les deux noirs reculèrent comme ils
avaient déjà reculé. Le plus robuste leva
deux fois l'immense cimeterre , et la troi-
sième fois la tête du roi Alphonse roula
jusqu'aux pieds du calife Boadil.
— Allah! s'écria le Maure <, j'ai perdu
la ville de la Vierge !
Voilà comme est mort pour la vierge
Marie le roi Alphonse , roi d'un royaume
des Espagnes.
ALMANACH.
(Deuiième article.)
Notre tâche s'agrandit chaque jour , par-
ce que chaque jour nos efforts sont mieux:
compris. Avec le succès nous vient le zèle-,
plus on nous encourage, plus nous avons
de cœur à l'œuvre L'œuvre est grande,
mais aussi nos ressources sont grandes. Nous
avons pour nous le clergé de France qui nous
regarde, qui nous protège, qui nous appuie
de tout son crédit , de tout son génie , de
toutes ses vertus. Avec de tels soutiens der-
rière soi ,et un but si honorable devant soi,
comment pourrait-on ne pas arriver?
Donc nous marchons. Pour premier lien
entre les membres éclairés de la commune
Église , nous avons institué ce journal, la
^^l
LA DOMINICALE.
Dommica/e, '^ournail des inlelligences avan-
cées, journal des discussions étendues,
journal où la philosophie et l'Evangile, la
sagesse divine et la sagesse humaine seront
représentées non pas tour à tour , mais en
même temps et tout à la fois ; voici à présent
que pour les chrétiens de toutes les classes,
nous venons d'achever un livre populaire ,
simple, facile, à la portée de tous, moins
qu'un journal , moins qu'un livre , un al-
manach , V Almatiach des Paroisses , tout
simplement.
\Jllmanach des Paroisses estsous presse.
Il a été fait avec le zèle et l'attention scru-
puleuse que réclament tous les ouvrages
populaires. Nous espérons beaucoup en ce
petit livre destiné à remplacer les insi-
pides et dangereuses compilations du
même genre. Plusieurs ecclésiastiques ,
gens de mérite et gens de cœur , y
ont réuni tout ce qu'il est bon à un
chrétien de savoir ; non pas bien entendu
les dogmes de la religion catholique , mais
ses usages , ses cérémonies, ses fêtes , l'his-
toire de son clergé , la biographie de ses
prélats, la coutume de ses églises, la clas-
sification de ses paroisses, la description
de ses cathédrales, toute la vie courante
de l'Église de France. A côté des intérêts
spirituels, on attaitédes intérêts temporels
des Églises •, la fabrique n'a pas été oubliée
plus que le presbytère -, ainsi , à côté de
l'hisloire positive, par exemple, la Chrono-
logie des Papes , on trouvera des renseigne-
mens certains sur les cérémonies du culte,
mariages , baptêmes , inhumations-, ainsi ,
à côté de la description de la paroisse et
du presbytère , on a placé les rensei-
gnemens les plus exacts sur les bureaux
de charité , l'instruction primaire et les
frères de la doctrine chrétienne. Ce petit
livre est donc conçu de manière à parler
à la fois, à l'intelligence et au cœur, à
instruire et à plaire , il procède doublement
par le précepte et par l'exemple 5^ à côté
de l'institution de bienfaisance dont il fait
l'histoire , il place l'histoire du bienfai-
teur. C'est un enseignement aussi complet
aue varié.
En même temps rien n'a été négligé de
tout ce qui rejjarde les intérêts purement
matériels. Nous savons trop que le devoir
du chrétien est d'être en même temps un
citoyen , un honnête homme ;, pour ne pas
l'entretenir de ses devoirs de citoyen. Nous
avons donc ajouté à notre travail purement
ecclésiastique, un travail tout exprès sur
les besoins de la vie ordinaire. A ces cau-
ses nous avons traité de tous les actes de
l'état civil, des conseils-généraux et d'arron-
dissement, de la loi militaire, delà garde
nationale-, puis, après avoir passé des de-
voirs du chrétien aux devoirs du citoyen,
nous passons des intérêts particuliers aux
intérêts généraux : le budget de l'Etat, les
compagnies d'assurances, les caisses d'épar-
gnes , les brevets d'invention, la statisti-
que. Tout cela formera dans notre petit
volume un chapitre à part, clair, complet,
précis, à la portée de tous, jusqu'à ce
qu'enfin nous arrivions à ce qui faisait au-
trefois la partie principale d'un almanach,
à ce qui ne fait plus qu'une partie du nôtre:
les travaux agricoles, les préflreptes de l'hy-
giène, les prévisions astronomiques , etc.
Surtout ce qui donnera un prix inestima-
ble à ce modeste mais consciencieux tra-
vail, c'est un calendrier beaucoup plus
complet qu'aucun calendrier qui ait été pu-
blié jusqu'à nos jours. Depuis long-temps
on avait été frappé du peu de noms chré-
tiens que contenaient les calendriers ordi-
naires, et du vague qui s'y trouvait. De là
une grande confusion , et surtout une grande
incertitude dans les noms de baptême, soit
pour le choix de ces noms à donner, soit
pour l'anniversaire de la fête du Saint dont
on avait pris le nom.
Grâce à notre travail , toutes ces incer-
titudes deviennent impossibles; tous les
noms que contient la Légende ont été
rétablis , jour par jour , à la place que
la canonisation leur assure. On a joint
au nom du Saint le lieu de sa nais -
sance, ce qui le rend célèbre, et l'époque
de sa mort. De cette manière , nous avons
l'almanach le plus utile qu'on ait jamais
donné au peuple et aux églises de France,
LA DOMINICALE.
1
"^ Cet Jlmanach des paroisses&eYAxinnovi-
veau lien entre nous et les hommes à qui
nous avons dévoué notre vie-, il sera un
nouveau gage de notre fidélité à remplir
les devoirs sérieux que nous nous sommes
imposés-, il sera enfin l'acheminement à
un travail du même genre que nous pu-
blierons l'an prochain , mais sur un plus
vaste plan , et qui répondra à tous les be-
soins du clergé dans les différentes loca-
tës.
MELANGES.
]Établissemens de charité cuez les Turcs.
Après avoir visité quelques-unes des prisons
de Constantinople , j'ai voulu connaître les
hôpitaux et les établissemens de charité que
renfenne cette capitale. Parijii ces établisse-
mens de charité , se présentent d'abord les
imarets ou cuisines des pauvres. On y dis-
tribue du pain , du riz et de la viande ; cette
distribution a lieu deux fois par semaine;
dans quelques imarets , elle a lieu tous les
jours j pour avoir part à la distribution, il
faut se présenter avec l'autorisation des admi-
nistrateurs de la mosquée , et un certificat de
l'iman du quartier. Stamboul n'a pas un
imaret qui ne nourrisse au moins deux ou
trois niille personnes , sans compter des étu-
dians ou soldats , et quelquefois les desservans
des mosquées , les gardiens des bibliothèques,
dont l'entretien est à sa charge. La multitude
des Osmanlis, inscrits dans les imarets s'accroît
chaque jour en proportion de la misère pu-
blique; si j'en crois les habitans de Péra les
mieux informés , je ne crains pas de vous dire
qu'au moment où je vous parle , la bonne
moitié des familles turques de la capitale vit
des distributions de la charité.
Stamboul renfeime d'autres établissemens
moins connus : ce sont des maisons ou des
édifices très-vastes, destinés à recevoir les in-
firmes ou les pauvres gens sans asile. Lessalles
y sont spacieuses et bien aérées, mais on n'y
trouve d'autres meubles , d'autres lits, que de
grands sophas circulaires, sur lesquels trente
ou quarante personnes restent étendues la
nuit et le jour. A chacun de ces hospices se
trouve réuni un jardin où les malades peu-
vent prendre l'air ; on n'y a pas oublié les
fontaines pour les ablutions. Chacun de ces
établissemens a beaucoup de gens employés
au service des infirmes. Ces hospices sont ap-
pelés en turc darousch-schif {nvdhon de gué-
rison), ou dewakane{ïn&\son des mcdicamens),
ce qui semblerait prouver qu'ils étaient autre-
fois des hôpitaux comme ceux que nous con-
naissons en Eui'ope.
On reçoit les pauvres ou les infirmes dans
les dewakené; mais on ne les y soigne pas. On
peut dire en général qu'il n'y a chez les Turcs
aucun asile ouvert à ceux qui souffrent et qui
ont besoin de secours. Une remarque qu'on a
faite sur la Turquie , c'est que la charité ne s'y
montre que pour ceux qui vont au-devant
d'elle, qui vont la chercher. Tant qu'un
homme peut se maintenir debout et qu'il
peut solliciter l'appui des âmes charitables , on
s'occupe de lui; lorsqu'il tombe etqu'ilne peut
plus se montrer, on n'y songe plus ; nous
chercherions vainement à Stamboul cette cha-
rité ingénieuse et toujours inquiète , qui s'é-
tend sur l'infortune absente, qui implore
pour autrui la pitié du public , qui se fait une
profession comme une gloire de se dévouer
aux souffrances des autres; point d'hommes ,
point de femmes ne sacrifient ici leur vie aux
misères humaines. Les Turcs ne concevraient
ni la vertu angélique de nos sœurs de l'Hôtel-
Dieu, ni cette verve de charité que nous admi-
rons dans Vincent de Paul. On croirait volon-
tiers que tout ce qui tombe, ^uetout ce qui est
tombé, a perdu ses droits à la compassion d'un
Osmanli. Aussi, n'entend-t-onjamais dire ici
qu'un Turc s'est jeté à l'eau pour sauver un
homme qui se noie; et dans les incendies, il
arrive rarement qu'un disciple du prophète
brave le trépas pour dérober aux flammes des
malheureux qui vont périr.
Vous ne devez pas néanmoins conclure de
ce que je viens de dire que les Turcs n'ont
point de charité; les préceptes de leur reli-
gion leur font un devoir de secourir et de
consoler les malheureux^ ils ont une foule de
maximes, de proverbes, qui les rappellent aux
sentimens de l'humanité. Mais leur charité a
quelque chose qui tient de leur caractère : elle
craint de se montrer au grand jour ; elle n'aime
point à sortir du sanctuaire des pénates; elle
se plaît dans le silence et le repos. Le Coran
ordonne à ses disciples de prélever la qua-
trième partie de leurs bienj pour les indi-
^m
LA DOMINICALE.
gensj cette loi du Coran est une véritable taxe
des pauvres, imposée par Dieu lui-même , et
levée par la conscience des contribuables : les
Turc passent pour être fidèles à cette obliga-
tion sainte. Il v a de plus une foule de péchés
pour lesquels un musulman est obligé de
nourrir des pauvres j aussi les pauvres ne
manquent-ils pas plus que les péchés, et la
moitié de la nation ne vit que d'aumônes :
mais rien ne se montre au dehors , rien ne se
fait à la clarté du soleij ; point de mouvement,
aucune exaltation extérieure; à peine voit-on
des pauvres dans les rues et sur les places pu-
bliques ! Chose singulière ! la religion musul-
mane défend à un pauvre de demander l'au-
mône, lorsqu'il a recueilli de quoi vivre une
journée. Est-ce pour donner aux mendians
quelque retenue , ou pour que les mendians
restent toujours dans la pauvreté? La loi veut
aussi qu'on soulage l'indigence, mais elle ne
veut pas que l'indigence puisse disparaître
tout-à-fait, ne fût-ce que pour quelques jours.
Il y a là , ce me semble , quelque chose d'in-
complet qui montre assez bien ce qui manque
à la charité des Turcs.
Il n'existe ici d^hôpitaux comme les nôtres
que pour l'armée. J'ai vouluvoir celui qu'on
vient d'établir à Maltépé; j'y ai été conduit
par le docteur Corio , médecin français , atta-
ché à l'établissement. Le plateau de Maltépé^
comme je vous l'ai dit , est en face des portes-
d'Andrinople et d'Egri-Capou ■ l'édifice con-
sacré à l'hôpital présente de loin l'aspect
d'une caserne ; on y entre par une grande
cour carrée , autour de laquelle s'élèvent des
corps de bâlimens en bois. Nous avons par-
couru les salles et les corridors ; on y voit sur-
tout une grande quantité de fenêtres , ce qui
est un avantage pour l'été et un inconvé-
nient pour la saison des pluies et des frimas;
l'hôpital renferme à peu près mille ou douze
cents malades; l'organisation du service est
encore très - imparfaite ; la pharmacie , que
nous avons visitée, n'a qu'un très-petit nombre
de médicamens; toutes les maladies sont con-
fondues, de sorte qu'un soldat, loin de se gué-
rir de la maladie qu'il a, court le risque d'en
prendre une autre; la plupart des médecins
attachés k l'établissement, sont d'une grande
ignorance; un de ces médecins, qui est mu-
sulman , avait prié le |doctcur Corio de
d sséquer avec lui une tète qu'il s'était pro-
urée ; après la première leçon , le docteur
turc est venu dire qu'il ne pouvait pas con-
tinuer, parce qu'il avait fait une chute, et que
cette chute était un avertissement de Dieu.
L'ignorance superstitieuse n'est pas seulement
le partage des médecins, mais elle règne aussi
parmi les malades et les empêche quelquefois
de guérir. Pendant que nous parcourions les
corridors de l'hôpital, un grenadier d'une
taille desixpieds, et qui paraissait fort comme
un Hercule, a pris à part le docteur Corio ,
et lui a dit tout bas que le mal qu'il souffrait
était l'effet du mauvais œil. Il ne voulait pas
qu'on lui tatât le pouls en présence de ses ca-
marades. Le docteur nous a dit qu'il avait
déjà vu plusieurs malades comme celui-là.
Les guérissez-vous , lui ai-je dit ? — ; Si j'a-
vais un remède contre la superstition, m'a-
t-il répondu , je n'aurais pas eu besoin de
venir jusqu^ici. — L'hôpital deMaképé a deux
petites chapelles , où les soldats qui peuvent
marcher vont faire la prière. J'ai été pré-
senté à l'iman attaché àl'hospice. Il passe poui*
s'enivrer quelquefois ; on l'a menacé de leren-
voyer, s'il ne se corrigeait; il exprimait ses do-
léances au docteur Corio : s'ils me renvoient,
disait-il , ils ne trouveront pas facilement
quelqu'un qui lave le cadavre comme moi.
Je vous dis ceci pour vous donner une idée
de ce que fait un iman dans un hôpital mili-
taire.
L'hôpital de Maltépé n'est pas le seul hô-
pital militaire établi à Constantinople ; la
garde impériale a deux hôpitaux qui passent
pour être bien tenus; l'arsenal a aussi son hô-
pital pour ses marins. Si j'en ai le temps , je
visiterai ces établissemens, et je vous en par-
lerai avec quelques détails.
J'ai vu ces jours derniers à Solimanieh
l'hôpital des aliénés. Nous sommes entrés
dans une cour au milieu de laquelle est un
bassin plein d'eau. Quelques platanes sont
plantés autour du bassin ; les aliénés habitent
des loges dont les fenêtres grillées en fer
donnent sur la cour. Cette enceinte et les loges
qui l'entourent, n'ont rien de triste que le
spectacle des infirmités humaines qu'on y ren-
contre. Nous nous sommes arrêtés devant cha-
cune des loges, et le concierge nous a fait
l'histoire des malheureux confiés à sa surveil-
lance. Parmi ces aliénés se trouvaient trois ou
quatre derviches, qui prononcent toujours le
nom d'Allah, mais qui du reste ont une folie
tranquille; nous ayons cause avec un pauvre
LA DOMINICALE.
i^7
jeune homme dont le père a été décapité; sa
manie est de croire qu'il a été décapité aussi;
il se croit au champ des morts, et s'entretient
mystérieusement avec les anges du sépulcre.
Nous lui avons adressé quelques questions,
auxquelles il a répondu avec un très-g-rand
sens. Le concierge nous a montré un jeune
nègre qui a perdu l'esprit en apprenant à
lire , et deux pompiers à qui le spectacle et
les périls des incendies avaient ôté la raison.
L'hospice renferme des aliénés qu'on ne
montre pas au public ; on m'a parlé d'un re-
négat , qui était revenu à la foi chrétienne , et
qu'on retient enprison comme fou, pour nepas
lui appliquer la loi contre l'apostasie. Ou m'a
cité un visir qu'on accuse d'avoir trempé dans
un complot , et qu'on fait passer pour insensé,
afin de lui sauver la vie.
Tous les aliénés que nous avons vus sont
liés au cou par une chaîne qui tient à une fe-
nêtre ou grillage de fer; on leur donne une
couvertuie et une natte; ils ontchacuuun pain
et une cruche d'eau; l'établissement n'a aucun
moyen curatif ; l'acte de fondation avait éta-
bli un médecin, et lui accordait un traitement
de trois paras par jour, aujourd'hui ti'ois paras
ne valent pas deux centimes de notre jnon-
naie; il résulte de là que l'hospice n'a plus de
médecin ; car on ne connaît pas à Stamboul la
médecine des pauvres : l'établissement ne
subsiste que par la charité des étrangers et que
par les secours que donnent les familles des
aliénés.
J'ai parlé avec le concierge , et je lui ai
exprimé ma surprise pour l'espèce d'abandon
où le gouvernement laissait son hospice. Le
gouvernement, m'a-t-il dit, ne dépense ja-
mais un para pour un établissement de cha-
rité. Ce sont les mosquées qui sont notre pro-
vidence ; quand les mosquées sont bien ad-
ministrées , tout va bien; mais souvent la cu-
pidité et la mauvaise foi viennent priver les
pauvres de leur patrimoine. Ajoutez à cela
que l'altération des monnaies dénature et
change la valeur des libéralités pieuses; vingt
établissemens publics se trouvent quelquefois
ruinés par une refonte de piastres qui fait la
fortune d'un directeur et de quelques hommes
de la cour. « Je conçois , lui ai-je répondu, les
obstacles que vous devez ti'ouver pour servir
l'humanité souffrante ; mais pourquoi p'a-t-on
pas eu quelque déférence pour les fous , dans
un pays où la folie passe pour avoir quelque
chose de divin ? Pourquoi les aliénés confiés
à votre gardesont-ils chargés de pesantes chaî-
nes et traités plus diu-ement que des crimi-
nels ?» — Le concierge , embarrassé de ma
question, s'est contenté de me répondre qu'il
y avait plusieurs sortes de fous ; je n'ai pas
trop compris ce qu'il voulait me dire. Oia voit
beaucoup de gens, a-t-il ajouté, qui sont privés
delà raison, et fJ.ans lesquels réside l'esprit
de Dieu; ce ne sont pas ceux-là qu'on met en
prison. J'ai voulu savoir l'opinion du con-
cierge sur cette espèce de parenté que les Turcs
ont établie entre l'esprit de sainteté et l'alié-
nation mentale : la raison (je vous répète les
paroles du concierge musulman), la raison a
été donnée à Ihomme pour le conduire dans
cette vie; dès qu'elle se z'etire , il faut bien
que la bonté divine prenne sa place. Cette
raison ne réussirait pas sans doute auprès de
nos grands philosophes; pour moi, je m'en
contente , car j'y trouve la simple et naïve
poésie de la charité.
Chaque secte religieuse de Stamboul a ses
hospices pour les aliénés. Celui des Grecs est
près de la porte d'Egri Capou. Les aliénés n'y
sont guère mieux traités que dans les hospices
des Turcs. En visitant cet établissement , je
suis entré dans une église où plusieurs malheu-
reux se trouvaient enchaînés aux stalles. Au
fond de l'église , quelques papas étaient en
prières; les insensés agitaient leurs chaînes ,
jetaient des cris, nous menaçaient de la voix
et du geste; les papas se sont misa les exor-
ciser ; dans ce mélange de la superstition
et de l'aliénation mentale, on ne sait trop de
quel côté se montrent le plus les infirmités
humaines. Pour moi , qui ne trouve rien
de plus effrayant , rien de j)lus triste que
le spectacle d'un homme privé de sa raison ,
je n'eus pas le courage d'adresser la moindre
parole ni aux papas qui faisaient leurs exor-
cismes, ni aux malheureux aliénés qui criaient
dans les stalles; j'ai jeté quelques piastres sur
le parvis^ et je me suis enfui , en priant Dieu
de veiller sur les pauvres malades de cet hos-
pice et sur ceux qui veulent les guérir.
Lne remarque toutefois que j'ai pu faire,
en visitant les hospices des Grecs et des Turcs,
c'est que l'aliénation mentale ne se manifeste
pas de la même manière chez les deux nations.
Chez les Grecs la folie éclate par une exaltation
vive, par des transports bruyans, par des pa-
roles précipitées; dans les accès du délire, les
^28
LA DOMINICALE.
Osmanlis conservent presque toujours cette
gravité silencieuse , ce calme imperturbable
qu'où retrouve dans toutes les circonstances
de leur vie ordinaire.
Lorsque j'ai visité l'hospice des aliénés que
les Arméniens ont établi dans le quartier des
Sept-Tours , celui qui me conduisait, m'a.
montré un cercueil dans lequel on venait de
déposer un mort, et il me dit : Voila comme
on guc'rit dans ce lieu! J'ai jugé par là qu'il en
était de l'hospice des Arméniens comme des
Turcs, et qu'on n'y employait point des moyens
curatlfs. Aptes nous avoir montré les loges des
fous, le directeur de l'établissement nous a fait
entrer dans une gi'ande salle où sont enfermés
quelques jeunes gens; ce sont les familles qui
les envoient là pour les corriger. « Comment
traitez-vous vos jeunes captifs ? ai-je dit au di-
recteur.— On les nourrit au pain et à l'eau;
on leur donne quelquefois la bastonnade , on
1 ;s force de travailler. — En corrigez- vous
quelques-uns? — Il est rare qu'ils ne sortent
d'ici meilleurs qu'ils y Jsont entrés. » 'Je n'ai
pu en savoir davantage.
J'ai demandé s'il y avait à Stamboul un hos-
pice pour les enfans trouvés; on m'a répondu
que non, et je n'en suis pas surpris. Dans un
pays où la débauche non permise estpuniejde
mort , où le concubinage est autorisé et pro-
duit des enfans légitimes, comment s'oecupe-
rait-on des bâtards !
Il n'y a point do grande ville où les enfans
trouvés soient moins nombreux qu'à Stam-
boul; à Paris, on expose les enfans, parce que
leurs parens ne peuvent les eutrenir; à Cons-
tantinople, il arrive quelquefois qu'on les fait
élever, pour les adopter ou pour les vendre.
J'ai remarqué ici une bien grande singularité
dans la législation criminelle des Turcs; on
est puni pour avoir enlevé l'enfant d'un es-
clave; on ne l'est point pour avoir enlevé l'en-
fant d'une personne libie; dans le piemier
cas, la justice peut apprécier la valeur de l'ob-
jet volé ; dans le second , elle ne le peut, car
on ne connaît le prix que de ce qui se vend.
J'ai remarqué en général que les lois en
Turquie ne veillent pas sur la naissance de
l'homme, et sur le berceau de l'enfance,
comm; nos sociétés policées. L'infanticide
n'est puni que d'une ]ieiue correctionnel le ;
l'avortemcnt, s'il est autorisé par le maître de
la famille, ne peut être poursuivi en justice.
Aussi cecriaie est-il fi'cquent dans les liaieius;
on a représenté au sultan Mahmoud qu'il mân-
querait-à la fin de serviteurs et de soldats. Quel-
ques femmes juives, qu'on accusait d'être les
complices du désordre, ont été noyées dans le
Bosphore;mais la législation estrestéela même.
MiCHAUD , de l'Académie française.
VOYAGE
A PRAGUE ET A LÉOBEN,
Par le Vicomte Walsh (i).
Personne de nous n'a oublié le récit si
simple et si plein d'intérêt que nous a fait
Bérard de son voyage à Prague. Cette route
de l'exil, bien des pèlerins nouveaux l'ont
parcourue depuis, bien de nobles têtes qui
passent couvertes devant les puissans du jour
sont allées s'incliner jusqu'à teri-e devant la
majestée tombée. C'est que, voyez- vous, les
uns ambitionnent une larme d'attendrissement
de l'exilé, comme d'autres ambitionnent les
faveurs du trône; c'est que pour ceux-là le
malheur a son prestige et son culte , c'est
que toute la pompe des cours les eût trouvés
froids et indifférens , et qu'une couronne
de roi brisée sur la'tête d'un enfant réveille en
eux le feu|de l'âme et l'enthousiasme du cœur.
Or donc , parmi les nombreux pèlerins de
la France monarchique , le fils de cet écrivain
que nous savons par cœur, tant ses pages sont
palpitantes de fidélité, avait bien sa place mar-
quée. Et il se mit en route, le jeune ciicva-
lier, et comme Tîérardil dit : S'il plaît à Dieu,
j'irai à Prague saluer le roi de France I et il
partait le cœur joyeux et le front haut , car
son père lui avait dit: « Je te bénis d'avoir
eu celte idée... sur le chemin que tn vas
prendre, tu ne seras ni foulé ni coudoyé
Pars donc, va honorer la vieillesse, le malheur,
et la vertu; va jurer fidélité au bon droit;
pars : on ne peut jamais aller trop loin pour
faire ce qui est bien. » — Et le voilà chemi-
nant sur la route d'Allemagne, jetant un coup-
d'œil rapide sur les monumens et sur les villes
qu'il traverse presque en courant; car pour
lui le voyage n'a qu'un but : Prague !
A Mayence il s'arrête un instant, et voilà
qu'au fond d'une auberge allemande , le nom
de la glande Vendée liu piocure un accueil
amical :
(I) (Voir aux aiinonoes, )
Siip})li'inr]tl.
SUPPLÉME^T A LA DOMI>*ICALE DU ^O DECEMBRE.
^^9
j) Nous .sommes de la "Veudée.
À ces mots, une vieille dame qui était
assise au fond de la salle se leva... et, d'une
voix tremblante , s'écria : Vendée !
"Vendée !
\" — Oui, Madame , nous sommes de ce pays-
îà.... et nos pères et nos frères y étaient sol-
dats.
— Oh î grand pays ! — noble pays î répéta
la maîtresse de l'hôtel , qui , appuyée sur sa
béquille , vint vers ime grande armoire , et
appela ses filles qui étaient à travailler dans
une pièce voisine.... Elle leur dit quelques
mots , et aussitôt du linge blanc comme la
neige fut étendu sur la table. Pendant que
Tune de.", (L^moiselles de la maison faisait ces
apprêts, l'autre apportait du vin du Rhin, en
nous assurant que c'était ce qu'il y avait de
meilleur dans la cave de sa mère.
De la grande armoire , la maîtresse de l'hô-
tel tira un de ces gâteaux que les Allemands
appellentya/vzi'a^e ; puis , nous en ayant cou-
pé de larges parts , et nous avant versé rasade
de vin couleur de topaze : A Vendée! à Ven-
dée ! s'écria la vieille dame I à bons royalistes I
Et parlant ainsi , la bonne allemande avait
des larmes dans les yeux ; ses filles aussi
étaient animées des mêmes sentimcus. Nous,
nous pleurions presque de joie cela fait
tant de bien de voir aimer ceux qu'on aime ,
admirer ceux qu'on admire.... Ce mot de
Vendae, faisant battre le cœur d'une étran-
gère à plus de qua re cents lieues du pays ,
l'évélait toute sa magie. ;>
Nous voici arrivés à Prague , avec le voya-
geur fidèle. A peine descendu de voiture , il
J'epart pour Buschtirhad, car ceux qu'il cher-
che n'en sont pas revenus encore. Laissons-le
rendre compte des sentimens qu'il éprouve ;
a Je ne sam^ais exprimer combien j'avais
le cœur gros d'émotion et de bonheur , et ce-
pendant combien j'étais [encore attristé de
tout le matériel du château, du'Jchemin qui
y conduit et de cet air d'exil et de bannisse-
siient qui régnait partout. Je voulais repousser
pour rendre le contraste moins dur, le sou-
venir de la pompe des Tuderies , ces im-
ïnenjes salons avec leurs dorures, ces riches
galeries, et ces gardes nombi-euses. . . . Tci ,
rien de tout cela : le chemin , qui, depuis la
grande route de Prague à Carsbald , conduit
au château de Buschtirhad , est une allée de
pommiers à quatre rangs , véritable chemin
de traverse de Bretagne transplanté en Nor-
mandie et de là en Bohèiue.
« Pour parvenir dans la cour d'homieur , à
peine une misérable barrière en bois peiilt !...
impossible de marcher dans les avenues tant
elles sont mal entretenues; les ronces et les
oities croisient vite sur le chemiu des'
bannis !... Enfin , cette affreuse solitude , l'as-
pect désolé du paysage , tout cela , dis-je
m'avait grossi le cœur : et, pour la première
fois , je me pris à aimer les troupes étrangères,
envoyant que les soldats autrichiens avaient
fourni un poste d'honneur au clidteau, et placé
deux sentinelles sous la voûte du grand esca-
lier. »
Mais bientôt toute cette tristesse s'évanouit :
» A peine parvenu dans un petit salon vert,
bien meublé , M. le duc de Blacas a ouvei't
la porte du roi... et notre vieux, notre bon,
notre excellent prince est venu droit à moi ,
comme à un ami et, me donnant la main,
m'a dit: Je suis heureux de vous revoir, mon
enfant... Mais ici] je m'arrête Il y aurait
orgueil à redire à d'autres qu'à vous et à ma
mère , les paroles d'intérêt et de bonté que
l'auguste vieillard m'a adressées. »
Il faut lire encore dans l'ouvrage de M. le
vicomte Walsh , le récit des momeus passés
auprès de Mademoiselle, de Madame la dau-
phine, et cette scène du jour de la majorité
d'Henri V, où debout au milieu de l'élite de
la jeune France, lejeune prince repondait par
un cri de l'/i'e la France ! au vieux cri fran-
ç;ais retentissantsousles voûtes de Buschtirhad,
puis le voyage à Léoben. L'espace nous man-
que pour rendre un compte plus détaillé de
ce livre qui a sa place marquée à côté des
Lettres Vendéennes, Dans cette noble famille,
le talent est héréditaire, comme la fidélité,
et l'on ne sait qui l'on doit le plus applau-
dir du voyageur ou de l'écrivain.
P'oir aux Annonces ).
'ISO
LA DOMINICALE.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
îlOME. Le mardi, !9 novembre, la congrégaliou
des rits s'est réunie au Vatican , et M. le cardinal
Sala y proposa le doute sur les miracles opérés par
d'intercession du vénérable serviteur de Dieu , Jean
Grande , né dans le diocèse de Séville. L'humanité
<le cet homme de bien était admirable. Il voulut
substituer à son nom de famille celui de pécheur,
<]uoique depuis ses premières aimées il eût mené
vne vie exemplaire et vertueuse. Sa charité pour
Je prochain était aussi fort remarquable, et c'est ce
qui l'engagea à choisir l'institut de Saint-Jean de
Dieu, ou des hospitaliers dits Faites bien. Frères.
Il y fit les vœux de religion et y persévéra jusqu'à
^a mort. Il sut recueillir tant d'aumônes , qu'il fut
en état de fonder un bel hôpital à Xérès de la Fon-
lera, diocèse de Séville , et il y contracta une ma-
ladie contagieuse pour n'avoir pas voulu s'éloigner
du lit de ses chers malades. Il mourut dans de
grands sentimens de fer^eur, le 5 juillet 1690, à
l'âge de Si ans. Pie VI a déclaré l'héroïsme de ses
vertus.
— Le refus qu'a fait le chapitre de Saint-Gall de
se soumettre aux exigences du grand conseil, a eu
les suites les plus funestes. Le grand conseil , n'é-
coutant que de sinistres conseils , a pris la mesure
!a plus hardie. Par une délibération du 19 novem.
bi e, qui a été fort longue, fort agitée, et où les opi-
nions les plus violentes ont été exposées et soute-
nues avec cette chaleur qui enfante les révolutions
les plus désastreuses , le grand conseil a prononcé
(pie le chapitre était dissous, que l'élection de M.
Zurcher, comme adminislraîeur du diocèse , était
annulée , qu'un autre adminisîraleur serait nommé
par le grand conseil , que les chanoines évacue-
raient le palais épiscopal et recevraient une indem-
nité , et que les clefs de ce bâtiment seraient remi-
ses aux mains du conseil d'administration catholi-
que. Il est à peine croyable que cette affligeante dé-
cision, qui livre le diocèse de Saint-Gall à des trou-
bles dont il est impossible de prévoir l'issue , a été
prise à la majorité de 00 voix contre 12 seulement.
Elle a été principalement combattue par MM. Falk
-et Rutly ; mais MM. Henné, Weder et Gruber l'ont
ïsoutenue de toute la fougue de leur caractère. On
retrouve là le même esprit qui domine dans l'ouest
■de l'Allemagne, où les partisans de la réforme veu-
lent introduire dans la religion les innovations les
plus téméraires, et marchent hautement à unschis-
Jîie déplorable.
— Mgr. l'archevêque de Paris a célébré diman-
che, 8 décembre, une basse messe dans la chapelle
des dames de l'Enfant Jésus , impasse des Vignes.
A l'Lssue de la bénédiction du Saint-Sacrement,
donnée par Iç prélat, une qi èfe a élé faite en faveur
des orphelines du choléra , qui soni au Bombf e de
60 dans ce pieux asile de la charité chrétienne.
Monseigneur, accompagné des membres de l'asso-
ciation dite ûe&Orphelins du choléra, a visité l'é-
tablissement , qui est remarquable par Ja propreté
et le bon ordre qui y régnent, grâces aux soins des
dames religieuses qrj ont pour ces pauvres enfans
une tendresse toute maternelle. On s'est ensuite
rendu au réfectoire , et c'est là que de nombreux
spectateurs ont été vivement touchés en voyant
Mgr l'archevêque de Paris' adresser des paroles de
bonté aux petites orphelines , et leur servir lui-mê-
me les mets dont se composait leur modeste repas.
Le spectacle de cette charité si do\îce et si humble
faisait naître une foule de réflexions. Qne n'ea
étaient-ils les témoins , ces hommes ennemis irré-
conciliables de la religion , qui inspire une si admi-
rable vertu ! Que n' ont-ils vu ce bon pasteur, qui
pouvait dire naguère, à l'exemple de son divin maî-
tre , qu'il n'avait pas où reposer la iéie> entouré
de la nombreuse famille dont il est devenu le père T
L'impiété l'a dépouillé de tout ce qu'il possédait , et
voilà cependant que le pauvre est abandonné à ses
soins, qu'il est devenu la providence de l'orpheîin.
Si mauvais que soient les jours où nous vivons, nous
serions doublement coupables de désespérer du ^-
lut de la Frajice ; les prodiges que la charité y opère
sont un gage certain de notre restauration reli-
gieuse.
— M. le cardinal-archevêque d'Auch a publié ^
le 26 novembre , une circulaire à ses curés , pour
leur annoncer le sacre de M. Casanelli, évêque
d'Ajaccio , et les inviter à faire des prières en con-
séquence. Son Em. fait l'éloge du nouvel évêque ,
dont vous avez, dit-il, «*pro« ré le zèle , et dont
vous connaissez les qualités aimables, la piété et
les vertus ecclésiastiques. M. le cardinal parle des
démarches qu'il a faites pour retenir auprès de lui
cet excellent coopérateur ; mais il a fallu se rendre
aux ordres du saint Père , qui lui a commandé ce
pénible sacrifice. Le sacre de M. l'évêque d'Ajac-
cio a dû avoir lieu à Auch le dimanche, 8 de ce
mois.
— Le jubilé a été ouvert à Nancy le 8 décembre.
M. l'évèciue a publié à ce sujet un maiidement où
nous avons remarqué le passage suivant -.
« Les lois divines , dit le prélat , ne sont pas ,
conmie les lois humaines , soumises à des vicissi-
tudes, sujettes à être modifiées. Le Seigneur peut ,
sans doute, permettre que les nations changent
d'institution comme de vêtement , et que leurs gou-
vernemens nous apparaissent sous des formes in-
constantes et toujours nouvelles ; mais lui , il reste
toujours le même, et ses commandemens sont
inaltérables. Nous ne prétendons point apprécier
ici tous ces systèmes politiques, si multipliés de dos
jours, délaissés presque aussitôt qu'ils ont élé con-
çus , qui se succèdent et se poussent comme les
vagues tumultueuses d^une mer agitée. Ministres
LA DOMINICALE,
-151
<l'un royaume qui n'est pas de ce monde , nous ne
viendrons pas discuter avec vous les bases d'un gou- 1
vernement terrestre. Notre mission , à nous , est
de pacifier toutes les discordes, de dominer toutes
Jes dissenfîlons par !a religion, de réconcilier les
hommes avec Dieu par la pénitence , et les homme«;
entre eux par la charité. Sans doute , nous ne sau-
rions souffrir que vous alliez sans discernement
anêier-le vrai avec ie faux , appeler bien le mal , ni
étendre jusqu'au péché votre tolérance pour le pé-
cheur. Eh ! par quelles larmes assez amères pour-
rions-noViS déplorer cette affreuse confusion des
choses divines et humaines, ce bouleversement
cfidées et de principes , ce chaos général où , malgré
Ja nouvelle confusion des langues envoyées par le
Seigneur pour châtier l'orgueil des ouvriers de la
nouvelle Babel , chacun à soi seul , s'enîendant à
peine soi-même , n'en continue pas moins son tra-
vail ; monstrueux assemblage de tant de crimes et
de tant d'erreurs aussi funestes que contraires aux
lois de la souveraine justice ! filais , sans entrer dans
le détail , nous nous contenterons , au milieu de
tant de Laines et de partis , de rappeler ce que tant
de personnes oublient , ce que nul ne saurait contes-
ter, que la religion seule est puissante pour le bon-
îieur des hommes , non-seulement dans une autre
vie , mais en celle-ci ; que , ce qui lui est contraire ,
ne pouvant jamais être bon et utile, il ne saurait
donc y avoir rien de meilleur , pour toute société ,
que ce qui est le plus conforme , le plus favorable à
la religion, et que tout doit être estimé d'après cette
règle , aussi sûre dans son principe et antique dans
son enseignement , qu'universelle et bienfaisante. »
— La fêle de Saint-Eloy , en grande vénération
dans la ville de Bourges , n'y avait pas eu lieu de-
puis trente-deux ans. Cette année, dix corpora-
tions ou corps d'état se sont réunies poair remettre
en vigueur cet ancien et pieux usage , et ont fait cé-
lébrer un ser> ice , dans l'église de Saint- Bonnet ,
avec toute la pompe que la localité peut permettre,
la foule s'y est portée,* et jamais le lieu saint
n'avait été témoin de plus de recueillement. Le
lendemain , une messe de Requiem a été dite pour
les onfrères défunts.
— On écrit de Chai'tres :
Sous le règne de Robespierre, les frères des écoles
chrétiennes , qui étaient établis à Chartres depuis
l'année 1770, furent contraints de quitter la ville,
les habitans s'empressèrent de les rappeler dès que
les circonstances le permirent. Ces respectables
instituteurs , au nombre de cinq , sont encore à la
veille de fermer leurs écoles. Chacun d'eux rece-
vait annuellement une som.me de 600 francs ; sur la
proposition de M. le maire , le conseil municipal
vient de réduire ce traitement à la somme dérisoire
de 200 francs. Celte réduction, arrêtée le 12 no-
vembre , et signifiée le 28 du même mois , aura un
effet rétroactif, elle datera du 31 octobre.
Le conseil municipal de la même ville a arrêté
qu'il serait annuellement distribué une somme de
1500 francs aux comédiens ambulans qui , pendant
quelques mois d'hiver, ouvrent une fois par semaine
une école de mœurs.
— Le conseil municipal de Nevers vient de reti-
rer aux vicaires de la paroisse de Saint-Cyr, qui est
la cathédrale, le supplément de traitement qui leur
était alloué par la ville. Le prétexte a été que la
fabrique était assez riche pour se charger de celte
dépense. Ce conseil avait précédemment supprimé
le traitement des Frères des écoles chrétiennes.
— Le docteur Prati, apôtre sainî-simonien , a
prêché à Londres , la semaine dernière, sur « l'or-
ganisalion de l'industrie. » Ses auditeurs l'ont
écouté dans un profond silence , qu'ils ont rompu
néanmoins à la fin de son sermon, pour lui deman-
der si c'était lu tout ce qu'il voulait prouver. Il pa-
raît qu'aucun d'eux n'avait eu le bonheur de le
comprendre. Pressé de toutes par! s de développer
sa doctrine sur « la communauté des femmes , » le
respectable apôtre , qui ne se voyait environné que
d'incrédules , a réussi avec assez d'adresse à esqui-
ver les questions qui lui étaient adressées.
— Après la notice que nous avons donnée dans
notre dernier numéro sur le pape Grégoire XVI ,
les lecteurs de la Dominicale aimeront sans doute
les détails suivans :
Le pape se lève à quatre heures du matin en
toute saison. Ses exercices religieux, et nommé-
ment la prière , la méditation , la célébration de la
messe et une lecture pieuse, ahsoibent à peu près
trois heures. A sept heures commence le travail
avec les ministres et les autres r>ersonnes chargées
de l'administration temporelle des Etats de l'Eglise.
Plusieurs heures se passent dans ces laborieuses
occupations. Le Saint-Père ne déjeune point , mais
quelquefois il prend une tasse de café.
Quand le travail ministériel est terminé , le pape
reçoit ceux de ses sujels qui ont à lui parler d'affai-
res, ou bien il donne audience à quelques étrangers.
Aucune heure n'est fixée pour le dîner, seul repas
que fasse le souverain Pontife; mais quand le tra-
vail commence à devenir moins important et moins
pressé, S. S. prend seul une réfection simple et peu
abondante : ce serait calculer trop haut que d'éta-
blir ces repas , y compris le vin et le dessert, à 25 f.
par semaine. Après quelques instans de méridienne
et quelquefois de prière , le pape se promène pen-
dant une heure ou deux dans son jardin , et alors
les étrangers , déjà reçus en audience particulière ,
sont admis à lui présenter les dames de leur famille.
A cinq heures après midi , Sa Sainteté rentre
dans son cabinet et reçoit les préfets ou les secré-
taires des diverses congrégations ecclésiastiques,
les prélats étrangers et autres personnes avec les-
quelles il doit s'occuper des affaires de l'église : ce
travail dure généralement jusques après huit heures
du soir et assez souvent ju.>qn*à neuf heur.es.. Alors
■T32
LA DOMINICALE.
coimiioiiceiit les exercices de dévotion qui précè-
dent son conclier.
Cet ordre est souvent inlevrouipu par ia nécessité
de présider les congre jal ion»; de cardinaux et de
prélats dans les occasions spéciales et importantes,
de tenir les consisloires où se rassemble le sacré
collège tout entier, et enfin d'officier publiquement
à certaines fêtes solennelles. Quelquefois aussi ,
bien rarement , le pape fait , en voiture ou à pied ,
une promenade de quelques milles dans les champs
pour respirer un air plus pur et détendre son esprit
fatigué par une application conlinuelle aux affaires
les plus importantes qui puissent peser sur un
homme. C'est là, sans contredit, une indulgence
bien légère pour un vieillard de soixante-neuf ans,
constamment accablé sous le poids des affaires
temporelles et de celles qui touchent à l'éternité.
Quelquefois, quand le temps ne permet ni les
excursionsdans la campagne , ni la promenade dans
le jardin , le père commun des fidèles va contem-
pler pendant quelques instans ces nobles pro<li!c-
tions de la nature et de l'art qui remplissent les ga-
leries du Vatican. Pour faire un reproche à Gré-
goire XVI d'un tel moyen de dislraclion , il fa!i-
drait saas doute ressembler à cet homme qui fut
scandalisé en voyant Saint-Jean i'évangéliste s'a-
muser dans un moment de repos à regarder un
épervier.
— Le feu ayant consumé la maison d'une pauvre
veuve de la Chapelle Saint -Mesmin (Loiret;,
M. l'Evèque d'Orléans s'est empressé de venir au
secours de celte mère de famille.
Eloquexxe SACREE. — Les mercredis el les
samedis, à midi, Mgr. l'évèque de Maroc, profes-
seuv, s'occupera des orateurs ecclésiastiques anciens
et modernes comparés ensemble.
COURS DE SORBONNE. Année 1803 — I8Ô4.
Dogme. — Les marcredis el les vendredis, à
une heure et demie, M. l'abbé Receveur, profes-
seur suppléant, traitera de l'infaillibilité de l'É-
glise, des conciles et de l'autorité du souverain
Pontife.
Morale. — Les mercredis et les samedis , à une
heure, M. ra!)bé Grouet-d'Arcy, professeur, con-
tinuera son traité de la législation, el exposera la
nature, les c(mdilions et les effets des contrats.
Histoire et discipline EccLÉsiASTigrEs.
— Les lundis el les Jeudis , à deux heures , M. l'ab-
bé Icard , professeur suppléant, continuera à expo-
ser l'hi.stoire du moyen âge, à partir de l'empereur
Justinien.
EcKiTLRE Svr.vTK. — Lcs mardis et vendredis
à une heure , M. ral)bé Frère , professeur sup-
pléant, exposera la doctrine de rEcriture-Sainte ,
pour la perfection et le bonheur de la vie et prou-
vera que c'est à celle source que l'on doit puiser la
vraie philosopiue de riiisiou-e.
Langue hébp.aiqie. — Les lundis el jeudis, à
une heure, M, l'abbé Glaire, professeur suppléant,
après avoir exposé les premiers élémens de cette
langue, expliquera le second li-.re de Samuel et les
Psaumes.
3o/a. JXos lecteurs remarqueront que
nous ne leur donnons aujourd'hui , dans la
chronique , que des nouvelles religieuses.
Cela tient à l'exigence d'un cautionnement
de la part du parquet. Pris au dépourvu,
nous n'avons pu le fournir dans le délai
voulu*, mais à la prochaine livraison toutes
les tormalités auront été remplies, et sans
nous écarter du but religieux que nous nous
sommes proposé, nous pourrons aborder
les questions politiques.
Après avoir promis de bieu faire , la meil-
leure manière de prouver que l'on veut tenir
parole , est de réparer promptemeut les er-
reurs commises même involontairement.
Dans notre première livraison , nous avons
donné eu tête d'une notice sur Léon XII , le
portrait de Pie VIII, par Horace Vernet,
au lieu de celui de Léon XII. M. Vernet
n'est arrivé à Rome qu'après la mort de
Léon XII qu'il n'a jamais vu pape. Le portrait
qui a été exposé à Paris au Musée , représen-
tant un Pontife romain, était celui dePieVIII,
que M. Vernet a v^u plusieurs fois officier.
La notice du Musée a annoncé, par erreur,
que ce portrait était celui de Léon XII. Tous
les journaux ont répété cette erreur • ni
M. Vernet , ni le rédacteur du catalogue de
l'exposition , ni aucun voyageur qui eût vu
en Italie les deux Papes , n'a réclamé publi-
quement. Mais le fait bien exact, et hiea
certain , est que M. V^ernet a peint fidèle-
ment dans son tableau le Pape Pie VIII.
Pour tout concilier aujourd'hui , nous pu-
blierons ia gravure d'un vrai portrait de
Léon XII , apporté de Rome , et n^us donne-
rons une notice sur Pie VIII. Nos lecteurs
placeront à la page 9 de notre première li^
vraison , le vrai portrait de Léon XII, et re-
porteront en tête de la notice sur Pie VIII ,
le portrait que nous avons publié comme
étant celui de Léon XÏI . et au bas duquel
il suffit d'effacer les deux mots, Léon XII ^
pour y substituer ceux-ci : Pie VIII.
oy<v «./«''»—'
COMMENT KÔUS VOULONS DJ2FENDRE LE
GHRLSTIANISME.
Nous pensons que la qualité principale
d'une bonne défense , c'est d'être oppor-
tune , c'est-à-dire d'arriver au moment
voulu, et de répondre le plus complètement
possible aux nécessités présentes. Il ne fau-
drait donc pas s'imaginer qu'il est indiffé-
rent dtî considérer le christianisme sous
telle ou telle face , et de développer au
hasard quelques-uns de ses principes ,
fussent-ils même les plus féconds. C'est en
cela , selon nousj, ,qu'il se consume cha-
que jour parmi le clergé de France une
grande somme de force morale et de bon
vouloir , sans qu'il en résulte précisément
des résultats bien étendus et bien palpables.
D'abordla résistance aux doctrines ennemies
a lieu partiellement et sans accord j ensuite
elle se lait en vertu de méthodes anciennes,
qui n'ont pi'esque p^us rien d'approprié aux
circonstances actuelles. Il importe donc
beauc oup d'examiner avec attention dans
quelle situation réciproque se trouvent les
esprits dusiècle et les doctrines chrétiennes,
alin de ne pas perdre un temps précieux et
une peine inutile à combattre des objections
qui ne sont plus faites, et pour donner tous
SOS soins aux difficultés nouvelles, soulevées
par l'impiété contemporaine et par les
passions du jour.
Il ne faut pas se dissimuler qu'il s'est
élevé un grand divorce entre l'éducation
des jeunes lévites et celle dos esprits mon-
dains. Avant la révolution française, l'ins-
truction de la jeunesse, à peuprès exclusive-
ment dévolue aux corporations religieuses ,
jetait une sorte d'uniformité sur toutes les
intelligences d'un même siècle-, et les spé-
cialités de carrière que se choisissaient les
jeunes gens, ne détruisaient jamais com-
plètement la primitive communauté des
idées. Cela est Jrappant surtout aux époques
où le clergé fut solidement posé. Au seizième
siècle, il est bien difficile de distinguer , à
la lecture des écrits sérieux, s'ils appar-
S*" LIVRAISON.
LA DOMINICALE. -J^^
tiennent à la plume d'un théologien ou
d'un légiste j au dix-septième , c'est à
peine si Lemaistre, d'Aguesseau , Nicole
Racine, Bernier, se nuançaient, et si l'indi-
vidualité de leurs esprits perce dans leurs
ouvrages; au dix-huitième , cette même
conformité de direction intellectuelle se
remarque encore , plus faible il est vrai ,
plus indécise, comme si les hommes eussent
préludé par des nuances morales aux terri-
bles déchii-emens de la révolution.
A des époques comme celles que nous
venons de signaler , l'étude du monde est
singulièrement facilitée. Aussi n'était-il pas
rare de rencontrer de laborieux solitaires ,
renfermés au fond de leurs cloîtres, écri-
vant avec un merveilleux esprit d'à-propG«
sur les matières qui formaient le sujet des
débats du dehors , et qu'ils appréciaient
avec beaucoup de tact et de justesse, sans
aller pour cela chercher l'actualité dans
les rues et les places publiques , où elle ne
se trouvait pas alors, comme aujourd'hui.
Aujourd'hui, en effet, cette admirable har-
monie qui rapprochait les idées des classes
pensantes de la société n'existe plus ; il s'est
formé une foule de centres, autour desquels
circulent des atmosphères spéciales de doc-
tiiues : il faut étudier le monde moral esprit
par esprit , comme on étudie le monde
physique royaume par royaume.
Cette multiplicité de principes à une
même époque, qui fait qu'il y a plusieurs
morales, plusieurs philosophies, plusieurs
hllératureo , lient à diverses causes, dont
nous nesigualerons que les deux principales.
D'abord il s'est ouvert une foule d'établiis-
semens d'instruction, véritables manufac-
tures intellectuelles, où l'on donne, c'est-
à-dire où l'on vend toute qualité de science^
selon le goût et la bourse des acheteurs..
Dans ces écoles ouvertes à tout venant, il
n'est pas rare que le chef soit plus nécessi-
teux d'espritquele plus novice de sesélèves,
et le talent s'y élabore par entreprise,
à l'aide de collaborateurs hétérogènes ,
qu'aucun principe ne lie entre eux, qui
n'ont ni communauté d'origine, ni commu-
nauté de |^)?nsées, ni communauté de bul.
8
iu
Les jeunes gens' qui sont plonge's dans ce
chaos moral , en sortent sans aucune espèce
de théorie fixe qui les aide à formuler leurs
idées; ils entrent tout indécis dans les hautes
écoles et dans le monde ; et ici toutes les
erreurs , tous les paradoxes , tous les sys-
tèmes grecs, romains, chrétiens, athées,
tourbillonnent autour d'eux , paradent à
leurs regards, bourdonnent à leurs oreilles,
les attirant, les caressant, se les disputant;
de telle sorte que la faible jeunesse, qui
ne trouve aucun point d'arrêt dans son
esprit, glisse dans le sens de toutes les
pentes, et se livre sans combat aux plus
grossières comme aux plus .contraires er-
reurs.
La seconde cause qui multiplie outre
mesure les opinions , et qui diversifie la
direction des intelligences, c'est ce relâche-
ment profond, cette dissolution, cette in-
dividualité que la révolution française a
jetée dans les idées. Ce misérable et étroit
principe de l'examen est le levier le plus
puissant qui ait jamais été appliqué à la
démolition du monde. Il a été surtout porté
à un tel excès de développement, qu'il
n'est pas resté une seule chose qui soit
commune à la fois à deux hommes. Chacun
s'est pris pour juge en religion, en morale,
dans les sciences et les arts -, toutes les règles
générales ont été brisées par la puissance
du moi individuel-, et de cette somme im-
mense de sentimens et d'idées , qui s'appe-
lait l'humanité , il n'y a plus, au jour qu'il
est, que des unités isolées, de nature spé-
ciale, et qui ne peuvent plus s'ajouter entre
elles.
Ces deux causes de divergence morale,
et bon nombre d'autres, rendent notre
siècle très-difficile à étudier-, et si l'on con-
sidère que la société ecclésiastique a été for-
cée de se retirer de la société civile , que le
prêtre est presque revenu, par sa vie, à la
réclusion du désert, on conçoit sans peine
que la jeune milice de Jésus-Christ, qui se
présente pleine d'ardeur pour la défense de
ses doctrines , ne recueille pas tous les
fruits que pourrait produire son courage
LA DOMINICALE.
faute d'en bien diriger et d'en bien écono-
miser l'emploi.
Il nous semble donc qu'il n'est pas sans
quelque importance d'étudier, pour ceux
qui ne le peuvent pas , la situation pré-
sente des doctrines du siècle, afin de don-
ner ainsi le mot à tous ceux qui ont à cœur
de résister à l'impiété , afin surtout qu'on
puisse frapper juste, et qu'on puisse frap-
per fort. Il faudrait bien se garder de con-
fondre, comme cela est souvent arrivé
jusqu'ici , les deux ou trois nuances qui se
font remarquer en France dans la direction
supérieure des esprits , depuis la dernière
moitié du dernier siècle : il arriverait de
cette erreur qu'on dépenserait une peine
superflue à résoudre des difficultés que per-
sonne, ou presque personne, ne soulève
plus aujourd'hui. Ainsi , par exemple , il
nous est souvent arrivé de remarquer que
la polémique religieuse , celle surtout qui
se fait dans les instructions orales , et
même dans les trop rares ouvrages qui se
publient à intervalles contre tout ce qui
est ignorant, impie et libertin, porte avec
une sorte de prédilection sur les mauvaises
doctrines répandues avec tant de scandale,
vers la fin du dix-huitième siècle ,- par Vol-
taire et tous les encyclopédistes en général.
Certainement nous ne voulons pas dire que
tous ces livres, plus ou moins niais ou in-
fâmes, ne puissent être un juste et inépui-
sable texte de justifications chrétiennes ;
mais à part tout ce qui commence, tout
ce qui est écolier, tout ce qui ne sait pas
encore son monde, on ne rencontre guère
personne qui soutienne Voltaire et les en-
cyclopédistes. Il s'est formé depuis quelques
années d'autres écoles philosophiques ,
qui ne sont pas plus amies du christia-
nisme que leurs devancières, mais qui du
moins lui adressent d'autres reproches , qui
l'estiment ou le raillent pour d'autres rai-
sons. C'est à l'étude des écoles actuelles, en
fait de sciences philosophiques , que nous
voulons consacrer quelques efforts : ce sera
un moyen de connaître à la fois et les nou-
velles attaques dirigées contre le Christia-:
LA DOMINICALE.
-155
nisme , et le moyen de leur résister victo-
rieusement.
Ce qui donne un caractère spécial au
dix-huitième siècle, c'est d'avoir introduit,
ou du moins établi d'une manière plus
nette que les époques précédentes, ce qu'on
a nommé V esprit philosophique , dans l'his-
toire , la littérature et les sciences morales.
L'esprit philosophique peut être une fort
bonne chose, quand il sort d'intelligences
supérieures qui ne sont pas dominées par
des intérêts étroits ou des haines de parti.
Mais dans une société disloquée , comme
celle du dix-huitième siècle, où tous les
élémens sociaux entraient en lutte , où les
classes bourgeoises se faisaient juges des
classes aristocratiques , où les géomètres
écrivaient sur le goût littéraire, et les athées
sur la religion j en un mot , où tous les rôles
étaient intervertis , les positions changées,
les passions irritées au dernier point ,
et où les hommes clairvoyans prédisaient
presque à jour fixe l'épouvantable renver-
sement qui allait briser l'édifice de la vieille
France , il était bien difficile de construire
des systèmes , de théoriser des vues hautes
et larges : la philosophie veut plus de calme
dans les idées et plus de recueillement dans
les sociétés. L'esprit philosophique du dix-
huitième siècle fut donc ce qu'il devait être,
ce qu'il ne pouvait pas ne pas être , un le-
vier de démolition. On l'appliqua à tout: à
la monarchie, au christianisme , aux races
nobles ; et comme les écrivains qui se fai-
saient les! exécuteurs de hautes - œuvres
d'une époque vaine , creuse et gâtée , n'o-
saient pas trop parler clairement en pré-
sence des parlemens , des Cours religieuses
et de la Bastille , les philosophes se repliè-
rent sur les périodes écoulées; ils attaquè-
rent le présent dans le passé , et corrom-
pirent la morale par l'histcure. Ce fut une
chose hideuse à voir , que cette génération
de faussaires, défigurant les traditions,
souillant les plus saintes choses de la mo-
narchie et du Christianisme, parodiant l'en,
thousiasme du moyen-âge , faisant des ca-
lembours sur les monastères et les croi-
sades j en un mot , traitant d'inventions
folles et barbares toutes ces institutions
grandioses comme les cathédralesleurs con-
temporaines, qui ont maîtrisé pendant plus
de raille années tous les peuples de l'Oc-
cident.
Si l'on considère seulement la philoso-
phie du dix-huitième siècle dans son ac-
tion contre le Christianisme , on trouve
qu'elle raille beaucoup , et qu'elle prouve
très-peu. Et cela devait être. Les études
historiques nationales, qui commencent à
peine, depuis dix ans, à sortir des ténèbres,
étaient encore dans un désordre qui prê-
tait à toutes les interprétations, comme
à toutes les calomnies. Ce fut donc , et en
assez peu de temps, une chose dite et reçue,
que le Christianisme , ses dogmes , sa mo-
rale, sonhistoire, ne méritaient pasle respect
et l'amour que les peuples leur avaient
voués; que la raison humaine ne pouvait
plus s'accommoder de conceptions aussi op-
posées aux tendances civilisatrices des temps
modernes, et que c'était le devoir de la
philosophie de débarrasser le monde des
langes qui l'avaient si long-temps retenu
au berceau.
Les mille événemens que chacun sait
amenèrent la révolution française. On pra-
tiqua avecune logique rigoureuse les ensei -
gnemens du dix-huitième siècle ; et il s'en
fallut que les théories sortissent avec hon-
neur de l'épreuve terrible de l'expérience.
L'Empire , plus actif que penseur , plus
conquérant que philosophe , fut le premier
à prononcer hautement son mépris pour les
idéologues^ et ce mot désignait alors tous
ces hommes qui avaient conservé des
assemblées législatives l'habitude du para-
doxe , le culte de la philosophie du dix-
huitième siècle, et ces doctrines morales
qui avaient perdu si déplorablement la
monarchie. On a remarqué que Bonaparte,
dans les discussions des lois aux Conseil-
d'Etat, s'élevait la plupart du temps au-
dessus des juristes les plus célèbres de
l'époque; ce fut aussi un de ses traits de
génie , d'avoir compris que les hommes du
dix-huitième siècle étaient des têtes creuses.
C'est vêts les dernières années de la rea-
•136 LA DOMINICALE
tauralion, qu'il commença à se manifester
en France un mouvement de rénovation
dans les sciences morales et les études phi-
losophiques. Les hommes qui donnaient
ainsi une impulsion vague à un progrès
dont ils étaient moins les auteurs que les
instrumens , étaient connus dans le monde
par des mœurs pures, des habitudes sévères
et des étudessoi ides. Chacun de nos lecteurs
peutles nommer lui-même-, et il no us suffira
de rappeler que le Globe dans son principe
fut le premier or-gane de cette école nou-
velle. Les doctrinaires ont rendu du moins
en service : ce fut d'inspirer aux jeunes es-
prits l'amour des choses graves, des occupa-
tions sérieuses , des travaux consciencieux.
Il est arrivé que ce premier mouvement
intellectuel a été dépassé par d'autres, et
qu'on s'est retourné contre les doctri-
naires , surtout depuis les événemens ré-
cens. Nous espérons pouvoir faire ap-
précier bientôt chacune des sectes actuelles
en particulier; en attendant , tâchons de
saisir un caractère qui leur est général , à
savoir leur manière d'envisager le chris-
tanisme.
Il n'a fallu que du calme , de la réflexion ,
un peu de savoir et d'indépendance d'es-
prit , pour s'apercevoir que la philosophie
Toltairienne n'était qu'une vile pasqui-
nade. Elle a aidé à beaucoup démolir j
qu'a-t-elle élevé? Rien. D'un autre côté,
les études historiques se sont un peu orga-
nisées , et l'on a été tout surpris de voir
combien c'est un spectacle magnifique que
celui du christianisme servant de lien à
«ent peuples sauvages, et civilisant les bar-
baries diverses qui étaient accourues pour
le dévorer. On a vu combien c'était un
ïidicule mensonge d'attribuer à la philo-
sophie antique une révolution universelle,
«urvenue à une époque où cette philosophie
tombait en ruines, et malgré cette même
philosophie qui s'y opposait. Alors il est
arrivé qu'on s'est pris d'admiration pour
une doctrine aussi belle et aussi puissante,
«t qu'on l'a vengée de toutes les insultes
•qv^e lui'fàVaient adressées ceux qui ne la
^poHiprchaieût pas. Une chose bien digne
de remarque, c'est qu(; cette réaction chré-
tienne s'est faite dans les écoles actuelles de
la philosophie , et que l'impiété elle-même
y a autant aidé que les amis de la religion.
Ainsi , qu'on s'adresse au premier venu de
tous ceux qui ont appartenu ou qui ap-
partiennent encore à quelqu'une de ces
écoles politico -religieuses qui ont pour
chefs feu saint Simon , ou M. Charles Foui-
nier, on rencontrera en eux une estime
profonde du christianisme , et une vénéra-
tion sincère des sublimes enseignemens
qu'il a apportés à l'humanité. Parlez-leur
de Voltaire et du dix-huitième siècle, vous
les ferez rire ou bâiller.
Cependant , et c'est en ceci que se re-
connaît le caractère de l'époque actuelle ,
ces écoles philosophiques n'admettent plus
et ne pratiquent point le Christianisme.
Elles le considèrent comme une doctrine
qui a admirablement civilisé le passé , et
qui ne peut plus rien pour l'avenir.
On voit donc que les objections que l'im-
piété du siècle élève contre la religion ne
ressemblent pas du tout à celles du dix-
huitième siècle, et qu'il faut des armes
toutes nouvelles, appropriées aux néces-
sités d'une attaque imprévue. Nous sommes
convaincus que le Christianisme sortira
vainqueur de cette lutte , comme il est
sorti de toutes celles qu'il a soutenues de-
puis qu'il fut prêché sur le Golgotha ; mais
il faut avouer qu'il se trouve dans une si-
tuation inouïe , et qu'il n'était jamais ar-
rivé que des hommes fussent assez auda-
cieux pour prendre sérieusement l'œuvre
de Dieu dans le creux de leur main , et
pour la déclarer trop légère. Le reproche
qu'on adresse aujourd'hui au Christianisme
est d'arrêter la civilisation et la marche des
peuples , de telle sorte que l'impiété est plu-
tôt politique que morale, et que l'athéisme
se cache derrière la philantropie. Nous
nous attacherons désormais à examiner la
difficulté telle qu'elle est posée, et nous
avons assez de confiance en notre sainte
cause , pour espérer que nous montrerons
clairement que le Christianisme est la plus
LA DOMINICALE,
^37
belle des politiques qu'on puisse jamais
appliquer aux nations.
NOËL.
Le monde attendait le Sauveur promis.
Cette Vr'ijjue attente avait même pénétré
dans le paganisme. La Sibylle avait répété
les sacrés oracles, et les poètes les avaient
rendus populaires.
Mais ce Sauveur, était-ce un prince?
était-ce un conquérant? était-ce un Dieu?
L'imagination des hommes se plaisait à
orner sa venue comme un triomphe ^et la
poésie le célébrait connne un retour de
l'âge d'or.
C'était là un grand moment, un mo-
ment de solennité et de silence. La terre
était en paix. Tous les regards allaient
pouvoir se porter sur le libérateur in-
connu. Mais d'où arriverait-il ? descen-
drait-il du ciel porté sur des nuages de
lumière? sortirait-il du milieu des éclairs
et des tonnerres? ou bien s'échapperait-il
du sein des nations comme un maître
armé du glaive? La pensée des peuples
était incertaine. Cependant les bruits de
la tradition avaient principalement dirigé
leur attente vers le point oriental de la
Judée : c'était là que devait pleuvoir le
juste , comme la rosée destinée à renou-
veler la terre.
ïout-à-coup une étoile brille au ciel et
annonce l'accomplissement des promesses.
Où va-t-elle se reposer? est-ce sur quel-
que palais d'or , ou sur quelque tente de
conquérant et de héros ? Non -, la voilà qui
s'arrêtesurune étable déserte. Dans cette éta-
ble, voilà une mère en souffrance , voilà un
enfant dansla douleur, voilà un époux mys-
térieux ; et en tout cela vçJilà les oracles
réalisés. Les bergers s'étonrient, les rois ac-
courent, les peuples tressaillent. Des hom-
mages sont aux pieds de cet enfant pauvre
et nu ; le sceptre s'abaisse devant la crè-
che 5 le diadème est confondu parmi les
haillons. Qu'est-ce que tout ce mystère?
Le voici en quelques paroles.
Le Sauveur no venait point faire une
de ces révolutions vvdgaires qui s'achèvent
par l'épée. Il ne venait point établir un
règne de force. Il ne venait point dominer
par la terreur. Mais il venait faire une ré-
volution toute morale; il venait établir
son empire sur l'intelligence. Et voilà pour-
quoi il arrivait seul, nu, dépouillé: il le
làllait ainsi pour que le monde comprît l'es-
pèce de délivrance qu'il lui apportait.
Ceci est grand , ceci est politique , ceci
est immense; qu'on y prenne garde : car
pendant que l'Église enseigne aux hommes
à adorer cette misère et cette pauvreté , la
philosophie humaine en fait un objet de
ses pensées les plus profondes.
Un conquérant , avec des armes et de la
gloire , eût pu disputer le monde à Au-
guste. Mais la délivrance des hommes ne
se fût point faite ; les peuples seraient
restés dans leur esclavage moral, dans
leurs vieilles erreurs et dans leurs vieux
crimes. La révolution attendue n'eût point
été réalisée. Nous parlons ici, comme on
voit, de la simple humanité. Car il y a
deux choses à considérer dans cette merveil-
leuse nativité du Sauveur : la rédemption
par rapport au ciel, et la rédemption par
rapport à la terre, c'est-à-dire Dieu et
l'homme ; et ici c'est l'humanité , c'est
l'homme qui nous occupe.
A l'homme donc il fallait une puissance
inconnue pour le faire avancer en des
voies nouvelles. La société primitive était
défaite; la première religion du monde
s'était perdue parmi les folies ; il n'en res-
tait que des traces dispersées et fugitives ;
le paganisme était arrivé à de tels excès
d'abrutissement que la pensée humaine
semblait s'éteindre; les notions des devoirs
avaient cédé à la brutalité de la force. Le
seul empire connu était celui de l'épée ; la
servitude était le droit des vainqueurs. La
paix était atroce comme la guerre. L'hom-
me était une vile proie pour l'homme. Cet
état social était violent, était monstrueux j
et s'il fut tempéré quelquefois par le ca-^
ractère des dominateurs, la destruction
n'était pas moins le droit public des na-
-158
LA DOMINICALE.
tions. La liberté n'était qu'un mot d'ou-
trage pour la multitude d'esclaves , que
le petit nombre tenait sous sa main , avec
droit de vie et de mort; le meurtre, c'é-
tait tout l'empire : on tuait pour être maî-
tre , et l'on vit des peuples tout entiers ex-
terminés afin que le désert témoignât que
la victoire avait passé par- là. Tel était le
monde.
Contre cette domination de la force, il
fallait une force toute morale qui ramenât
les hommes à l'empire véritable , à celui
de l'intelligence.
Une révolution d'épée et de conquête
n'eût fait que déplacer les tyrannies : ce
n'eût point été une révolution. La révolu-
tion qu'il fallait au monde était une
révolution pacifique, une révolution d'i-
dées. Le Sauveur l'apportait, en naissant
dans la pauvreté et la misère.
Car par le dénuement profond dont il
entourait sa venue , il était manifeste qu'il
arrivait avec une force toute différente de
la violence qui pesait sur l'humanité. Dans
le renouvellement de la terre il n'allait
donc entrer qu'une autorité morale, n'ayant
rien de commun avec l'autorité vulgaire
du commandement ; c'est-à-dire une au-
torité de conviction et d'intelligence, une
autorité de pensée, qui se suffisant à elle-
même n'avait besoin d'aucun étalage de
puissance et de gloire humaines.
Par ces seuls mots voilà la crèche expli-
quée. Il ne faut rien que de la philosophie
pour montrer Dieu dans cette naissance so-
litaire, qui déplaît à l'orgueil de l'homme
et renverse ses idées ordinaires de domi-
nation.
Ceci donc est digne de toute l'attention
du philosophe qui médite sur la marche de
riiumanité. Dans un mystère chrétien il
voit l'explication de la plus étonnante des
révolutions, et dans cette révolution il
voi\t jusqu'à une certaine raison de ce mys-
tère.
Et qu'est-ce encore que cette révolution
bien méditée? A ne la voir qu'avec de la
philosophie pure , c'est le plus grand de
- tous les prodiges.
Voici qu'il faut apprendre aux hommes
une doctrine qui n'a jamais été entendue,
une doctrine de liberté et de sacrifice
tout à la fois, d'égalité et de soumission,
d'abnégation et de force. Il faut dire à
ceux qui commandent que d'eux-mêmes
ils n'ont aucune puissance, et que le monde
n'appartient qu'à Dieu -, aux grands et aux
riches qu'ils doivent renoncer aux délices des
sens, pour ne connaître que la volupté delà
bienfaisance -, aux pauvres , qu'ils sont heu-
reux de souffrir; à tous , que la charité est
la première vertu , que la vie est un pas-
sage, et que le devoir est tout le bonheur.
Il faut commander aux passions de se cal-
mer * il faut vaincre l'ambition et l'ava-
ricej il faut briser la volonté, éteindre la
flamme des sens , humilier l'orgueil , en-
chaîner la gloire elle-même. Et puis, avec
cette morale inconnue , il faut refaire les
peuples, et leur donner un patriotisme
tout nouveau. 11 faut que la liberté ne soit
pas l'anarchie , que l'égalité ne soit pas la
ruine, et aussi que la soumission ne soit
pas la servitude ; que l'obéissance ne soit
pas l'ignominie.
C'est peu encore. Il y a dans l'homme
une puissance qui échappe à toute domi-
nation : c'est l'intelligence. L'intelligence ,
le génie, la pensée, qui est-ce qui réglera
cette puissance qui fait de l'homme un
être indépendant? Elle ne connaît point de
frein ni de loi; elle plane sur le monde
comme une maîtresse absolue , tantôt
calme et tantôt impétueuse, toujours sou-
veraine. Qui est-ce qui la ramènera à des
règles sûres? Dieu seul apparemment, car
l'homme est impuissant à la modérer.
Quelquefois il la veut faire fléchir par la
force , il la livre à des bourreaux qui la
torturent; mais alors même elle règne et
triomphe. Elle aime les supplices et les
lyranuies , parce que son empire en de-
vient plus ferme. Cependant, cette puis-
san(;e ne peut être livrée à , son propre ca-
price; elle est vagabonde et légère; elle
peut embraser et détruire. Par quelle autre
puissance la faudra-t-il dominer sans lui
donner des chaînes? Ce&t ici k complémenir
LA DOMINICALE.
de cette grande reVolution morale qui
commence dans une crèche.
L'intelligence pure descend, c'est elle
qui vient pour être la loi des esprits. La
violence disparaît , la liberté reste j mais
la vérité règne. Voilà tout le problème de
l'humanité.
Ainsi, l'affranchissement s'étend à tout:
à l'homme par rapport à ses penchans , à
Thommepar rapport àla société, à l'homme
par rapport à Dieu.
Alors une forme nouvelle est apportée à
l'humanité. Précédemment il n'y avait
qu'une loi de force dans le monde*, désor-
mais il n'y a qu'une loi de liberté , et
cette loi comprend tout, parce que C'est
la loi universelle des intelligences.
Quel grand événement donc que celui
de l'avènement du Sauveur , à ne le con-
sidérer que par rapport à l'humanité! C'est
comme une création nouvelle : le monde
change de face , mais seulement dans l'or-
dre intellectuel et moral , celui qui est le
plus fécond à méditer pour le philosophe.
La société]se refait : elle était matérielle ,
elle devient spirituelle. La forae la conte-
nait; la pensée lui sert de lien. La foi de-
vient toute l'autorité qui domine. Et en-
core une fois , pour produire un si grand
prodige, il fallait que le Sauveur vînt nu
et dépouillé , et dès sa naissance , il faisait
comprendre l'esprit de délivrance qu'il ap-
portait à la terre.
En cela l'attente des hommes fut trom-
pée. Ils avaient espéré un règne de délices
vulgaires et l'avènement d'un siècle de
gloire! leurs imaginations restaient atta-
chées à des biens communs et terrestres.
Dieu leur ouvrit le ciel pour dépasser leurs
espérances.
Toutefois, le prodige ne devait point
s'accomplir soudainement , et le monde ne
put d'abord en comprendre tout le bienfait,
du moins en ce qui regardait le renouvel-
lement de l'humanité. C'est aux âges sui-
vans qu'il devait appartenir de bien saisir
tout cet ensemble de révolution qui em-
brassait la terre entière.
Qui est-ce qui eut pu comprendre alors
•159
en eflfet la lente progression qui s'était fait^
dans le mouvement social? Les hommes ,
les peuples, les conquérans étaient àms la
main de Dieu comme des iustrumens beu-
gles , travaillant à l'ordre et ne pensant
travailler qu'à leur ambition. Auguste fut
le dernier de ces instrumens , et seul il ré-
suma, sans le savoir, la pensée [providen-
tiel lequi , pendant cinq cents ans avait poussé
les nations sous l'empire d'une seule ville,
afin que dans cette vaste unité du comman-
dement il y eût une plus grande facilité de
jeter brusquement à tous les bouts de la
terre l'unité d'ordre moral que le Sauveur
devait apporter. Mais nul alors ne décou-
vrit cette profonde et mystérieuse volonté
de la Providence. Le monde marchait à
ses combats; les princes se heurtaient; les
rivalités ensanglantaient le monde ; les
guerres civiles le souillaient de meurtres :
c'était tout ce que voyait Phumanité , et
cependant elle-même était poussée à des
destinées grandes et sublimes; et ce n'est
que long-temps après que la philosophie,
instruite par l'histoire, a pu s'arrêter d'éton-
nement devant cette immense solution des
révolutions qui avaient ravagé la terre
depuis le déluge.
Or, jamais ce grand événement ne put
être mieux étudié que du point où se trouve
le monde présentement. C'est que les hommes
s'étant peu à peu détachés de l'ordre moral
que le Sauveur avait apporté, le vieil ordre
matériel a reparu, c'est-à-dire l'ordre de la
force, l'ordre qui fait l'homme maître de
l'homme, l'ordre qui fait de la société une
proie au premier occupant, l'ordre de con-
quête et de tyrannie. Et ainsi il devient plus
aisé de comprendre tout ce que l'homme perd
à sortir des conditions magnifiques de li-
berté qu'il avait trouvées. La révolution
faite parle Sauveur reste, avec sa lumière
et sa grandeur, entre deux situations so-
ciales qui la font saillir davantage , par le
contraste de l'abaissement et de 1» dignité,
de l'humiliation, et de l'indépendance, des
vices et des vertus , de l'égoisme et de la
charité .
Voilà , en effet , que le monde retombe
MO
XA DOMINICALF.
après avoir été relevé. Et cette décadence
est visible, même à ceux qui rient sur ses rui-
nes, et couvrent de fleurs le bord de ses
abîmes: car pour le soutenir dans son pen-
chant, ils lui jettent je ne sais quoi de fan-
tastique, qu'ils appellent du néo-christia-
nisnte, comme pour montrer, jusques dans
leurs chimères, que ce saijit mot de chris-
tianisme est encore tout ce qu'il y a de
vertu pour régénérer de nouveau cette
vieille humanité décrépite et expirante.
Mais ce n'est point un néo-christianisme
qu'il faut, c'est bien toujours le christia-
nisme de la crèche, le christianisme de l'hu-
milité , c'est-à-dire le christianisme de
l'ordre intelligent, l'empire de la pensée ,
le règne de Dieu.
Et à présent, nous aussi , nous qui at-
tendons cet avènement nouveau, laissons-
nous émouvoir des joies pures et animées
qui vinrent s'épancher auprès du berceau
de l'enfant-Dieu. Noël est le plus saint mot
de la langue sainte: il vient, dit-on, à^Em-
7nanuel, Dieu avec nous. Aux temps de
foi naïve et pure, Noël exprimait l'allé-
gresse; on chantait iV^o«^7 aux jours de fête
et de victoire. Rendons à ce mot son énergie
sacrée-, disons Noël pour exprimer nos
vœux sur la régénération du monde. Car
le monde est en défaillance, et nous avons
besoin que Dieu reparaisse pour le ramener
à la vie et lui rendre la liberté.
SEMAINE RELIGIEUSE.
HISTOKIQUE DE LA FÊTE DE WOEL.
La grande fête de Noël est arrivée, et
l'Eglise, abandonnant les chants lugu-
bres de la pénitence, va faire entendre
les hymnes de l'allégresse , pour saluer la
naissance du fils de Dieu. Nous laissons
aux catholiques les réflexions que fait naî-
tre cette sainte solennité , pour en retracer
l'histoire peu connue. Si notre mission est
de toucher les cœurs ;, elle est aussi d'éclai-
rer les esprits , de les ramener dans la nuit
du passé, pour y admirer ces traditions
catholiques qui rattachent, par une chaîne
non interrompue, l'Église actuelle à l'an-
cienne Église, et de tous les siècles n'en
forment qu'un.
Dans cette série de fêtes qui composent
l'année ecclésiastique, par laquelle l'Eglise
ranime notre foi, en nous proposant des
mystères à honorer, il n'en est guère de
plus ancienne que la fête de la Nativité de
Jésus-Christ , que nous appelons Noël,
d'un nom vulgaire en France. Il n'y en a
point eu aussi de plus solennelle, après
celle de Pâques et de la Pentecôte, pour ce
qui concerne l'ordre religieux , point de
plus célèbre dans les vieilles chroniques de
notre histoire.
Ce ne serait pas chose facile de préciser
le temps où cette fête de Noël fut instituée
dans l'Eglise. Saint Augustin (i), parlant
des fêtes qui s'observaient de son temps
par toute la terre , et que l'on regardait
comme établies par les apôtres , ne fait au-
cune mention de celle de Noël : d'où l'on
doit conclure que quelque célèbre que fût
déjà cette fête , on ne la tenait pas comme
d'institution apostolique. Cependant , d'a-
près le sentiment général basé sur la tradi-
tion, elle est antérieure au concile de Ni-
cée. Les écrits de saint Clément d'Alexan-
drie prouvent qu'elle n'était pas encore
publiquement établie , du moins en Egypte,
au commencement du 3* siècle (2). Saint
Jean-Chrysostôme prêcha pour la première
fois à la fête de la Nativité, introduite de-
puis peu à Antioche, en 387 , à l'imitation
des églises d'Occident.
Fort long- temps aussi , il y eut diversité
dans la manière de célébrer cette fête , et
dans le choix du jour de sa célébration.
C'est qu'on n'était pas d'accord sur Je jour
précis de la naissance de Jésus-Christ. Les
écrits des premiers siècles sont pleins de
disputes et de commentaires à ce sujet.
Quelques-uns mettaient cette naissance au
vingt - cinquième jour du mois que les
Égyptiens appellent ^^«e/îow, qui revient à
peu près à notre mois de mai •, d'autres ,
(I) Florent., p. 199.
(2)Strom,I,1,pag.294.
Supplément.
SUPPLÉMKm' A Là DOMINICALE DU Sâ DlRCEMBRg.
m
au 24 ou 25 du mois pharmuU , qui se
rapporte à notre mois d'avril-, quelques
autres enfin la portaient au onzième jour
du mois de ii/bi , r;est-à-dire au 6 janvier.
Mais une tradition bien plus sûre et plus
constante , est que le fils de Dieu naquit la
nuit du 25 décembre, et selon le sentiment
le plus probable , la 40* année julienne ,
la 748" de la fondation de Rome (1).
Dans l'Eglise d'Orient, on célébrait la
fêle de Noiil le 6 de janvier, sous le nom
(V Epiphanie , ou de Theophanie (2) , au
commencement du 5* siècle. On ne la sé-
parait point encore de l'Adoration des
Mages.
L'Église latine faisait alors la fête de
Noël au 25 décembre, et en avait déjà dé-
taché celle de FÂdoration des Mages, qu'elle
célébrait au 6 de janvier. Noël est marqué,
pour l'église de Rome en particulier, au
ab décembre , dans l'ancien calendrier qui :
fut dressé vers le milieu du 4" siècle (3).
Saint Augustin nous fait connaître , dans
plus d'un endroit de ses ouvrages , que l'E-
glise d'Afrique célébrait aussi cette fête au ';
25, par une tradition ancienne et immé-
moriale. Il nous apprend même que dès
ce tèmps-là elle était précédée d'un jeûne
public (4).
On ne voit pas bien précisément quand
l'Asie et les îles adjacentes suivirent l'E-
glise d'Occident pour le choix du 25 dé-
cembre. Pendant que le pape Eugène était
à Viterbe , en •! i45 , il lui vint des dépu-
tés des évêques d'Arménie, pour lui de-
TOiander qui avait raison d'eux ou des
Grecs, qui célébraient ensemble la fête de
îVoëletcelle de l'Epiphanie.
la veille de Noël , depuis l'institution de
la fête , a toujours été regardée comme un
jour qui devait être consacré au jeune et
à la prière. Nous avons déjà vu plus haut
qu'il en était ainsi du temps de saint Ati-
{i ) Voir la dissertalion d' Autoiae Gappelîi , ) ran-
ciôcain, développée par Lenoîvle, en 19*5,
.(2)Cass..colJ.I0,cap.2.
' (5)]6uch.cy.cl'.,p. 2G7. ••
gustin lui-même , et nos vieilles le'gendes
sont pleines des récits des punitions ter-
ribles infligées par Dieu à ceux qui ne
se soumettaient pas à ces saintes obser-
vances (1).
L'usage où se trouvaient les prêtres de
dire chacun plusieurs messes par jour n'é-
tait point particulier à la fête de Noël.
Dans le principe , on avait toute liberté sur
ce point (2). Ce fut le concile de Salgunstad,
près de Mayence , dit-on, tenu l'an 1022^^
qui en restreignit le nombre à trois , pom".
chaque jour et pour chaque prêtre. Maie^
le pape Alexandre II, mort en i075, abolit
cet usage , et ne laissa plus la liberté de dire;^
les trois messes qu'au jour de Noël, pourï
honorer la triple naissance de Jésus-Christ. ï-
Avant le siècle de Charlemagnc, chaquct^^
prêtre ne disait pour l'ordinaire qu'unec
messe en ce jour de Noël , eu France et en
Espagne (3). A Rome, on en disait trois,
à cause des trois stations indiquées par leS:
papes pour le service divin (4). Lapremièrcî
de ces trois messes se disait au chant du,
coq. Depuis le neuvième ou dixième siècle ^f
il fut réglé que la première se dirait à mi-C
nuit. C'est l'usage qui subsiste encore pourf
les messes hautes. 11 s'en est introduit uii.
autre , toléré par l'Eglise pour les messes-
basses , qu'on peut dire de suite , à telles
heure qu'il plaît, depuis minuit jusqu'à-,
midi.
Les réjouissances de la fête de Noël s'é-:/
tendaient autrefois non - seulement aux:
trois jours suivans, mais jusqu'au jour de
l'Epiphanie : c'est ce que les Grecs appel-
lent Dodecamêron , parce que l'intervalle
est de douze jours , où il n'y avait ni jeûne
ni abstinence de viande. Outre les réjouis-
sances toutes spirituelles de l'Eglise , nous
voyons que les princes , s'inspirant du.
christianisme , avaient introduit cette pen-
sée jusque dans les affaires civiles. D'après
les constitutions impériales , le barreau
(4) Gxég. de Tours gl. —Baron, nal. M. p.
(2) Mab. s£?c. r>-— Ann. liv. 3.
(5) Front. , pag. 2, et ]?rœf. , pa|. 8'i. .
(4) Sac. Gei. et grég,, •
^â
LA DOMÏNiCALE.
raquait depuis ie 20 dccembre jusqu'au
6 janvier, pour honorer la naissance du
•Sauveur (1). Il paraît même que , dans un
lemps, les oeuvres serviles et le négoce
<itaient interdits pendant toute la dure'e
4es fêtes.
En France , j\oël fut lon};-temps le cri
<le joie de nos aïeux dans les réjouissances
publiques , et la fête en était chômée avec
j^and éclat. Mais à la fin , on abusa de ces
cérémonies , et la nuit de Noël fut aussi
«célèbre par les orgies et la débauche , qu'elle
l'avait été auparavant par l'allégresse toute
.spirituelle à laquelle on se livrait. Au-
jourd'hui , de toutes ces réjouissances po-
pulaires, qui dans le principe se ratta-
chaient à une idée si belle et si sage , il ne
reste plus dans quelques provinces qu'une
informe médianoche.
ÉGLISE DE SAINT-ÉTIENNE,
A VIEWHE EU AUTRICHE»
{ Gravure. )
En l'année i683, Cara-Moustapha-Pacba>
:yisirde Mahomet IV, sultan des Turcs,
^arriva sous les murs de Vienne à la tête
d'une armée formidable , et y planta ses
tentes. En quelquesjours cette belle capitale
-de la foi catholique en Allemagne , fut en-
tourée de tranchées ouvertes , de palissades
<5t d'artillerie , d'où s'échappait une pluie
de bombes et de boulets qui faisaient tom-
ber des pans de murailles , et enfonçaient
les toits des maisons. Cara-Moustapha avait
juré, en quittant Constantinople, d'accom-
plir l'œuvre de destruction que Soliman
avait essayée sans succès^ et de ne pas laisser
pierre sur pierre de cette magnifique ca-
,-thédrale de Saint-Etienne qui élevait ses
'<îône8 de dentelles, entremêlés de figures
Vde Saints , au-dessus de la cité chrétienne
^qu'elle semblait protéger de son ombre.
Cara-Moustapha , assis devant sa
tente , jetait des regards courroucés sur ce
monument de la-piété des ducs d-Autrieke,
et il encourageait ses janissaires à poïnt€r
leurs canons contre «rot ouvrage d'abomi-
nation , «;omme il l'appelait dans sa haine.
Sa superstition lui faisait voir dans celte
église le palladium de la liberté allemande;
et chaque fois qu'un boulet parti de son
camp enlevait quelque parcelle de la ca-
thédrale, il souriait horriblement, et ii
voyait déjà la ville détruite , et les vaincus
â ses pieds, demandant inutilement grâce
pour leur vie et pour leurs biens.
Ce barbare ne rêvait pas moins qvie
l'anéantissement de la religion du Christ.
en Allemagne, et la fondation d'un empire
d'Occident, auquel il devait commander,
comme Mahomet IV, son maître, cominan-'
dait à l'empire d'Orient. Mais Dieu lui ré-
servait une punition exen^plaire et pro-
portionnée à son crime. La grande cathé-
drale, debout sur ses épaisses fondations, se
levait toujours devant lui. Avant de ra-
conter comment il fut puni , nous devons
dire quelques mots qui serviront à l'intel-
ligence de la gravure qui accompagne cet
article*
Cette église de Saint-Etienne est bâtie
toute en pierres de taille, et décorée exté-
rieurement d'une foule d'ornemens et de
figurines dans le style du plus pur gotbique.
Le toit, qui dessine un cône entre lès deux
petites tourelles surmontant l'ogive de hi
porte d'entrée, est recouvert de tuiles ver-
nissées,coloréesderouge, de vertetde blanc.
Le clocher que l'on remarque à droite, est
l'une des deux tours que le duc Rodolphe
d'Autriche entreprit d'élever sur la primi-
tive église, bâtie en 1268 , par le mar-
grave Jasomirgott. Une seule de ces tour 6
fut achevée. Cest celle que l'on voit aujour-
d'hui. Elle n'a pas moins de 435 pieds de
hauteur. 700 marches de pierre et de boi^;
conduisent à sa première cime: il faut
grimper sur des échelles pour parvenir à sa
cime supérieure.
Cette tour est couverte , depuis le haut
jusqu'en bas , de sculptures fines et dëUées ,
qu'on peut appeler le chef-d'œuvre de la
gothicJt^aMe)ttt«Ei^»» î^ dewinsde cçç om€r
X.A DOMINICALE.
.(f meos se mêlent à riuâm , sans jamais ap-
v^ 'porter à rœil la moindre confusion. Les
volonnettes, aussi effilées que des brins de
paille, et surmontées de petits clochetons
en aiguille, y sont prodiguées avec un luxe
inouï, qui donne à ce singulier monument
j. la figure d'un carquois chargé de flèches.
La saillie et les creux , les hauts et les bas-
reliefs, et les jours des fenêtres concourent
à l'eftet de l'ensemble. La partie supérieure
est entièrement sculptée à jour , et garnie
sur toutes ses faces de feuilles et de fleurs
taillées dans la pierre.
Toute la façade de l'église est incrustée
<le bas -reliefs remarquables par le travail
ou le sujet qu'ils représentent, et aussi de
pierres sépulcrales qui sont de véritables
jnatériaux pour l'histoire. Les ëcussons
nobiliaires et les inscriptions à demi effa-
cées par le temps leur servent de commen-
taires, et expliquent des pages perdues dans
la chronologie allemande.
Dans l'intérieur, on compte 58 autels de
marbre, tous enrichis de tableaux estimés.
5ous Fun de ces autels, on voit un tombeau
de marbre blanc et rouge, orné de 3oo fi-
gures et de 38 ëcussons d'armoirie j le tout
ost surmonté d'une magnificpie statue, dont
le visage s'élève fièrement vers le Ciel. Le
ciseau du sculpteur s'est émoussé à broder
€es vêtemens, et à tailler cet homme. Cette
statue est celle de l'empereur Frédéric IV,
dit le Pacifique, couronné en i44o« Il ^tait
si froid et si impassible, que les Italiens di-
saient de lui « qu'il avait une âme morte
dans xm corps vivant. » C'est ce même
prince qui, voyageant en Allemagne, pen-
dant que le roi Mathias, de Hongrie, s'em-
parait de sa capitale, se contentait d'écrire
<:ette devise sur les murs d'une hôtellerie :
<( La félicité suprême , c'est l'oubli des biens
. qu'on ne saurait retrouver : Reruin irre-
eupera7îdarutn gumma félicita* , ohlhio,
!Nous ne parlerons pas d'une foule d'autres
tombeaux historiques que renferme encore
l'église de Saint-Etienne, parce que l'espace
3jie nous le permet pas. Le toxobçau du
j)rince Eugène de Savoie mériterait à Jui
^eul'iin article à part.
'U5
• BevcnoûtdoEfi -à faLnér i685, et an
siège de Vienne, par Cara-filoustapha. Le
visir se tenait à l'ouverture de sa tente ,
environné de ses principaux officiers. Et il
examinait de loin les progrès du siépe à tra-
vers le nuage de fumée qu'il aspirait d'une
longue pipe de jasmin, recouverte de ve-
lours brodé d'argent. D«'s esclaves Abys-
sins ré ventaient avec des plumes de paon,
assemblées dans des manches d'ivoire sculp-
tés. Un iman était debout auprès de lui,
qui lisait à haute voix des versets du Ko-
ran, sur des feuillets de vélin tout ornés de
jolies enluminures , et d'arabesques dorées.
Le visage de Gara-Moustapha demeurait
impassible, et fier comme celui d'un lion qui
sommeille. Ses yeux noirs ne quittaient
pas un instant l'élégant clocher de Saint-
Etienne, qui résistait toujours aux efforts
et à l'adresse des canonnicrs turcs. Un
groupe de soldats s'approcha du visîr , et
leur chef, baisant avec respect le bas de la
robe du général musulman , lui annonça
qu'une femme échappée des murs de la ville
assiégée, demandait avec instance à être
conduite auprès de lui.
Cara-Moustapha rentra dans sa tente et
donna ordre que la femme fût introduite.
C'était une jeune et belle fille toute vêtue de
blanc , un rosaire à la ceinture et portant
dans sa main une bannière où un Saint était
représenté, la tête environnée de son au-
réole céleste.
— Qui es- tu? dit le généraî.Et un esclave
grec traduisit ces paroles à la vierge charéa-
tienne.
— On m'appelle Stéphanie, ïépondit
modestement la jeune fille , dès mon en-
fance, ma mère cae voua au service de Dieu
et me plaça sous l'invocation de 6aint
Etienne, patron de cette ville que tu as-
sièges en ce moment.
— Et que prétends-tu? ajouta Moustapha^
«n lui jetant un regard qui fit- baisser les
yeux de la jeune religieuse.
— Au nom de la Vierge sainte et desalnl
Etienne mon patron , dont tu vois riœage
«UT ceUf banîil«re , j€ te sçïOXiAt At ItYW U>
u^
Là DOMÏKÎCALE.
siège de cette ville , si ta cft veu^ 7oir la
colère du ciel tomber sur ta tête.
' ^- ' — La demande est singulière, dit le mu-
sulman j je soupçonnais que tu avais toute
autre grâce à solliciter. Croîs-moi, tu es
trop belle et trop frêle , pauvre femme ,
pour f occuper de ces choses de guerre.
Laisse nos canons s'entendre avec ceux de
Ion empereur T^éopold: ta voix est faite
pour chanter des chansons d'amour , et non
pourparîerde meurtres et de combats. Ta
main est trop blanche et trop délicieusement
effilée, pour porter d'autres armes qu'une
guitare ou une harpe. C'est là ce qull le
faut, belle vierge chrétienne : je vais te
faire apporter des instrumens , et tu
danseras et tu chanteras en ma présence.
Ces voiles qui t'enveloppent comme une
momie du pays d'Egypte, cachent bien à
tort le? contours de tes formes. Tes pieds
seraient plus beaux s'ils étaient nus , et tes
bras , j'en suis sur , sont plus blancs que
celte mousseline qui les dépare. Je voudrais
voir ces cheveux dorés qui paraissent à peine
sur ton front, pleuvoir en flocons sur tes
épaules. Tu seraisattrayanîe alors, et je te
donnerais, pourprix d'un baiser de ta bou-
che, tout ce que cette tente renferme d'or
et d'argent , de tapis précieux apportés du
Caire et de Damas, ces armes resplendis-
santes de pierreries, et aussi le cœur de
relui qui possède ces richesses. Vierge
chrétienne, c'est la main du prophète
qui t'a guidée vers moi . Fais tomber
' tous ces voiles , viens l'asseoir à mes côtés
et oublions ensemble, au fond d'une coupe
tde vin de Hongrie, les différends qui divi-
sent le Clirist'et Mahomet.
Cara-Moustapha se kva, les yeux bouil-
! Jonans de luxure, et il courut saisir la jeune
religieuse par ses véteraens: mais la sainte
fille de Vienne, tirantun couteau de son
sein en présenta la pointe au visir, qui re-
cula d'épouvante, et entra aussitôt contre
elk dans une épouvantable fureur.
—Sais-tu bien , lui dit -il, que naes désirs
sont des ordres et qu'un froneoment de mes
souïcil^ suffit pour appeler Va mort sur
' ta' tête? -
— Je le sais, reprit Stéphanie, et ce
n'estpaston amour, mais ta colère, que je
suis venue chercher ici. Ce ne sont pas des
présens, de l'or, de l'argent, ni des étoffes
précieuses, ni tes infâmes faveurs , mais la
couronne du martyre qui fait Tobjet de
mes vœux. Ecoute, Infidèle; le ciel m'a
envoyé cette nuit une vision. Saint Etienne
m'est apparu dans un songe, et il m'a dit :
Prends ma bannière dans mon église, et va
trouver Cara-Moustapha-Pacha , le visir
turc, et dis-lui que ses jours sont comptés
et que l'épée de Dieu est sur lui; qu'il
abandonne au plus vite ce siège impie,
qu'il enlève ses tentes , qu'il les charge
sur ses chameaux, et qu'il regagne aussitôt
le chemin de son pays , ou bien sa tête
ne tardera pas à tomber.
Le visir pâlit en entendant ces paroles,
et prenant la sainte fille par la main , il la
mena jusqu'au bord de sa tente d'où l'on
apercevait la ville de Vienne, sur laquelle
éclataient les bombes et les grenades en-
flammées lancées par les batteries turques.
— Vois-tu cette ville? elle tombera avant
ma tête. Je ferai passer le soc de la charrue
sur les ruines de ce clocher de saint Etienne,
et je ne ferai grâce à personne : hommes ,
femmes et monumens , mon sabre dé-
vorera , nivellera , égalisera tout. Et tu
mourras aussi , fille insolente qui oses me
parler ainsi. .Appelle , si tu veux saint
Etienne à ton secours , qu'il te défende ,
qu'il se défende lui-même , car je ne lais-
serai pas pierre sur pierre de son église , et
voici le défi que je lui porte.
Elle visir, danssaragC;, saisitla bannière
que tenait la vierge d'Allemagne; il la dé-
chira de ses mains*, il la foula aux pieds et
il cracha à la face du Saint, en vomissant
mille blasphèmes. Quatre soldats accou-
rurent à ses cris; et sur un signe que fit ce
barbare, la jeune fille tomba percée de
coups. Dans son agonie elle joignit encore
les' mains, et de ses lèvres sanglantes elle
murmura une dernière prière en invoquant
sditit Etienne, son patron. Cara-MouStàpha
aii (?onriblë de la fnreur , acheva lui-même
la mcyrante à C0'4>fî da pôVcpauTd»
LA DOMINICALE.
U5
Dès lemoment qu'il eutcommisce crime,
l'esprit de vertige s'empara de ce fier visir,
jadis si sage et si prudent homme de guerre.
La famine se mit dans son camp ; une ter-
rible révolte éclata parmi ses janissaires,
et le courage de la garnison de Vienne
sembla doubler en même temps queles ef-
forts des assiégeans devenaient plus rares
et moins redoutables. Cara-Moustapha
envoya un corps de 20,000 hommes pour
s'emparer de la ville de Presbourg. Le duc
de Lorraine et le prince Louis de Bade,
qui commandaient pour Lempereur Léo-
pold , battirent ce corps , et vinrent mena-
cer Cara-Moustapha dans son camp. Le
désespoir et le découragement se mirent
alors parmi les Turcs : à peine firent-ils
résistance contre les deux corps allemands
et polonais qui avaient fait leur jonction à
Presbourg. Cette armée ibrmidable ne fut
plus bientôt qu'un amas de fuyards, et Cara-
Moustapha lui-même, ce barbare qui
avait rêvé l'Empire , se vit contraint de
fuir avec eux , emportant dans ses bras
l'étendard de Mahomet , qu'il pensa vingt
fois , dans sa fuite , laisser aux mains des
vainqueurs.
Il ne s'arrêta qu'à Belgrade en Servie,
où il pleura amèrement sur ses désastres ,
et sur le crime qui les avait amenés. Il
reconnut alors la venjjeance céleste qu'il
avait bravée, et il se prépara à la mort ;
car il ne douta plus que la vierge de Vienne
qu'il avait si indignement assassinée, ne lui
eut révélé son sort à son dernier moment.
Comme il était en prières, quatre hom-
mes s'introduisirent dans sa chambre ac-
compagnés d'un officier du sérail qui ar-
rivait de Constantinople. Cara-Moustapha
se prosterna le front contre terre , quand
l'officier eut déroulé devant ses yeux l'or-
dre de Maliomet IV, qui le condamnait à
mort , pour avoir échoué devant les murs
de V:enne et fait périr par sa faute l'élite
de l'armée musulmane. Il ne proféra pas
une plainte , et tendant son cou aux
bourreaux , il rendit l'àme en pronon-
çant le nom de Saint Etienne et en de-
mandant grâce à Dieu.
LE PRESBYTÈRE.
( Poèrnç inédit. )
Si quelquefois le cœur se prend à défaillir
à l'aspect de cette morne et glaciale indiffc-
reiice qui pèse comme un accablant fardeau
sur la société française, et courbe tous les es-
prits sous un niveau dégradant, il est aussi
pour le chrétien de ces momens d'ineffable
joie, où par-delà l'horizon terne et décoloré
du présent, il voit poindre les premiers rayons
du soleil de justice; de ces momens en quel-
que sorte prophétiques où , comme Ezé-
chiel dans le désert , il redonne la vie à ces
ossemens blanchis qui jonchent le sol, et ras-
semble au pied de la croix toute cette géné-
ration si horriblement fatiguée du doute.
C'est qu'en effet la société en est là aujour-
d'hui. L'humanité ne peut rester long-temps
livrée sans défense à tout vent de doctrine.
Bientôt la conscience de sa faiblesse force
l'homme à chercher un appui; et n'en trou-
vant aucun dans le vide qu'il s'est fait, il en
conclut que cet appui doit exister quelque
part , puisqu'il lui est nécessaire.
C'est donc en vain qu'on le nierait, l'état
normal de l'homme est un état de foi. Sans
la foi , il n'est qu'une anomalie, un je ne sais
quoi qui n'a point de nom; créature exotique
et informe dépérissant faute de ciel; ange
déchu dont on a brisé les ailes, harmonie
muette au milieu du suave concert de la créa-
tion. Voyez à quoi aboutissent toutes ces folles
utopies , tous ces pompeux systèmes de régé-
nération en dehors du foyer chrétien! Le
même jour les voit éclore, briller un mo-
ment , et puis mourir, sans que le grand pro-
blème social en soit éclairci; et tandis que
tout tombe autour de lui, institutions, dy-
nasties , empires , le Christianisme seul mar-
che toujours au mdieu de ces ruines, ayant
deux immortalités à ses côtés: celle de notre
origine, et celle de nos fins.
Aussi les peuples viennent-ils en foule se
reposer à l'abri de l'édifice religieux ; mate-
lots saluant le port après d'épouvantables
nuits d'orages , accourant respirer le frais et
savourer le repos du rivage après un ciel
étourdissant de tonnerx'es.
Il estiui homme que -le mondain dédaigne,
mais qne l'affligé bénit ^ dont la miasibn est
U6
LA DOMINICALE.
tout à la fois d'inspirer la vertu par ses exem-
ples , de l'enseigner par ses leçons, de la faire
admirer par ses sacrifices. Ministre d'un Dieu
qui fut pauvre et vécut inconnu , comme son
maître il est pauvre et vit inconnu. Une ché-
tive maisonnette , appelée presbytèi-e , voilà
sa demeure; les dons des fidèles, voilà sa ri-
chesse, et le morceau de pain qu'il partage
avec l'indigent. Dans les hameaux, le nom de
curé est le seul nom que lui donne le villa-
geois , le seul nom qu'il connaisse souvent ;
car l'homme de Dieu a renoncé à sa famille
pour se faire le père de la grande famille.
Dcpuisle berceau de l'enfance jusqu'à la tombe
du vieillard , sa charité veille , et il se trouve
mêlé à tous les actes importans de la vie. Il
baptise le petit enfant qui vient de naître ; il
imbibe son jeune cœur delà morale de l'Evan-
gile comme d'une douce rosée; il lui distri-
bue le pain des anges. Puis , lorsque cet en-
fant est devenu homme , il le reçoit au pied
de l'autel , et prononce sur sa tête et sur celle
de la vierge qu'il a choisie pour sa compagne,
les chastes paroles du mariage chrétien. Par-
tout oi^i il y a de la joie, du bruit et des fêtes,
vous ne le rencontrerez pas; mais dans la
chaumière où l'on manque de pain , dans la
famille où la discorde règne, sur le chemin
où gît abandonné le pauvre qui a défailli de
misère, au chevet du mourant que la mort
environne de terreurs, vous le trouverez
toujours avec le denier de la veuve, avec des
paroles de paix , avec le baume du Samari-
tain , avec ces consolations ineffables qui vien-
nent d'en haut.
Sa vie s'écoule ainsi tout entière dans la
pratique des vertus, dans l'oubli des hommes,
et dans un sacrifice perpétuel pour le bonheur
des autres. Tandis que les philosophes s'agi-
tent, que les philantropes disgex'tent sur labien-
faisance, lui n'a qu'une seule science, celle de
l'Évangile , et il est la providence des mal-
heureux. Il passe sur la terre en faisant le
bien ; et si le mausolée brillant ne couvre pas
ses restes vénérés , sur le tertre de gazon vient
souvent prier à deux genoux le mendiant qu'il
a réchauffe dans son sein.
Célébrer ces hommes de Dieu , les venger
du mépris ou de l'oubli des hommes , c'est
donc faix'c une bonne œuvre, et c'est ce qu'a
fait l'auteur du Presbytère, à l'obligeance du-
quel nous devons quelques fragmcns de son
poème encore inédit.
Pour mieux exciter l'intérêt qui se serait
affaibli dans des généralités , l'auteur du Pres~
bytcre a fait choix d'un prêtre , qui , par ses
A-^ertus évangéliques, put devenir le modèle
des curés. Par-là, tout se trouve eu action
dans son poème, la morale comme le culte.
Avant de retracer les pieux travaux de sou
modeste curé , le poète a voulu peindre ici
quelques-uns des sublimes dévouemeos inspi-
rés par l'Evangile :
C'est en le méditant (l'Evangile) que le missionnaire
Embrasse tous les liettx que le soleil éclaire ,
Qu'il va, sacrifiant ses biens et sa santé,
Des sommets du Potose aux plaines du Cathay.
En vain le souvenir des voluptés de Rome
Dans le creux des rochers tourmente saint Jérôme,
De l'Evangile armé, versant des pleurs amers,
Il triomphe à côté du lion des déserts.
En vain pour la thiare un peuple entier désigne
Le fils de Gordien qui seul s'en croit indigne ;
Il fuit, et bien plus grand que les Cincinnatus ,
Dans la nuit des forêts va cacher ses vertus.
Près des Ueux où fixant sa douleur vagabonde,
Marins vint pleurer sur l'empire du monde ,
Augustin s' envolant dans la sainte cité,
Lègue son repentir à la postérité.
Bornant dans nos climats leur course apostolique.
D'autres péniblement giiienl un soc rustique,
Et trempes de sueur, s'efforcent d'enrichir
L'idolâtre Gaulois qu'ils veulent convertir.
O surprise! ô miracle! à des eaux croupissantes
Succèdent tout à coup des moissons ondoyantes.
Les cœurs sont fécondés aussi bien que les champs :
Où pleurait l'orphelin on n'entend que des chants.
Le dévouement de notre pastenr est grand
aussi :
Sa vie est ici-bas un cercle de travaux :
Elle est semblable au temps qui n'a poin l de repos.
Tantôt portant des secours aux familles qui
sont dans la détresse ,
Pauvre , du pauvre même il passera l'attente :
Jamais la charité ne se trouve indigente.
Tantôt visitant les malades, il compatit à leurs
maux, fait asseoir auprès d'eux l'Espérance,
Et leur distribuant le pain de la parole.
S'il ne les guérit pas , du moins il les console.
Toujours et partout estimé du riche, il se fait
aimer du laboureur.
De sa condition adoucit la rigueur,
Ou le vengeant des biens (|u'il n'a point en partage ,
Lui montre incessamment sou céleste héritage.
LA DOMINICALE.
U7
Voyez-le aux saints jours, lorsque, plein de
charité plus ardente encore,
Suspendant quelque temps les mystères sacrés.
Et comme empreint des feux dont rayonnait Moïse,
Il prend entre ses mains les livres de l'église ,
Dit ses commandemeus , ceux de l'ancienne loi ,
Comme il faut réunir leur pratique à la foi ,
Et lorsqu'il lit du jour le touchant Evangile
Son peuple à l'écouter montre un esprit docile j
Car ce livre divin , à des pauvres dicté ,
Promet surtout les cieux à l'humhle pauvreté.
Ailleurs , aimant à converser avec ses bons
paroissiens sous l'ormeau séculaire du village,
il leur dit les préceptes de la sagesse et les se-
crets du bonheur; l'utilité des lois et leur
joug tutélairej ou bien, si quelque différent
s'élève parmi eux, il en est le médiateur;
Et le code à la main , Lamoignon en soutane ,
Il éteint les procès qu'épiait la chicane.
Considérons-le instruisant les enfans dans
les catéchismes :
Combien j'aime à te voir, sensible et bon pasteur.
Quand tu veux de l'enfance entretenir l'ardeur,
Ou captiver encor son espiit trop volage,
Distribuer des piix au savant, au plus sage :
O Raphaël ! pardonne à l'artiste indigent,
Qui, bien moins envieux de gloire que d'argent,
Multiplie en tous lieux tes immortels ouvrages,
Et réduit tes tableaux en petites images.
L'enfance en est avide, et seuvent dans ses mains ,
Tessaintsun peu changés ont fait de nouveaux saints,
D'autres fois , lorsque le retour de l'hiver
ramène, avec les longues veillées , ses jeunes
disciples au Presbytère, le bon curé, assis au
milieu d'eux et devant l'âtre , se plaît à
charmer leur attention par quelque pieuse
histoire de la Bible :
Ou bien, pour mieux encor, par de plussaints récits.
En les intéressant, instruire leurs esprits ,
Il leur dit de Jésus la céleste origine ;
La crèche où reposa son enfance divine ,
Et les rois d'Orient, et l'étoile qu'aux cieux
Ils virent apparaître et marcher devant eux -,
Leur raconte comment , pour frapper le Messie,
Hérode aux nouveau-nés fit arracher la vie.
Et tous, en l'écoutant , sont tour à tour émus ,
D'horreur pour les forfaits, d'amour pour les vertus.
Mais c'est à l'Eglise surtout que ti'iomphe
la pieté du pasteur ,
Soilquedes fleurs des cliamps ses mains parent l'autel ,
Soit qu'il chaule aux chrétiens lesmerveillesduCiel,
L'hiver ramène-t-il la naissance promise
De ce divin enfant qui vient nous éclairer.
Il veut, durant la nuit , qu'on vienne l'adorer,
Et l'on voit les bergers de son pieux village
Offrir de Bethléem une vivante image.
Le Christ , pour nous sauver, descend-il au cercueil ,
Il obscurcit le temple, il le revêt de deuil ;
Ou bien, lorsque la pàque annonce sa victoire,
II orne ses parvis des palmes de la gloire.
Félicitons l'auteur pour le choix de son
sujqt et pour la manière dont il l'a traité. Il
aura fait plus qu'un bou poème, im bon livre.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Le premier dimanche de l' Avent , le Pape a
assisté , dans la cliapelle Sixline , au Vatican , à
la messe solennelle chantée par Mgr. délia Porta,
Patriarchede Conslantinople. Après l'Evangile, lui
discours latin a été prononcé par le procureur-gé-
néral des Dominicains. Les cardinaux étaient pré-
sens à cette auguste cérémonie, ainsi que les arche-
vêques et évêques assistans au trône , le sénateur
romain et tous les prélats (pii ont l'honneur d'y être
admis. Après la messe , Sa Sainteté , revêtue de ses
ornemens pontificaux, et précédée du sacré collège,
porta processionnellement le Très-Saint-Sacrement
dans la chapelle Pauline , où il est l'esté exposé à la
vénération des fidèles pendant les prières des qua-
rante heures.
— Le 29 novembre , il y a eu dans la chapellç
Sixtine, au Vatican, cha{)elle papale pour le ser-
vice anniversaire de Pie VIÏI ; la messe a été cé-
lébrée par M. le cardinal Weld , qui est de la créa-
tion de ce pontife. Sa Sainteté, (jui a assisté au
service , a fait ensuite , suivant l'usage, l'absoute
autour du cercueil.
— La ville de Bruxelles vient de jouir des avan-
tages du jubilé bisséculaire de Notre-Dame-de-Mi-
séricorde. On sait que la statue de la sainte Vierge,
connue sous ce litre , est devenue célèbre à l'occa-
sion du miracle accordé aux prières du pieux père
Costerne. Cette statue se trouve actuellement à
l'église de la chapelle on le jubilé a commencé le 21
novembre : il a duré dix jours. Il y avait tous les
jours deux sermons en flamand et un en français;
à chacun l'affluence était très-grande , mais sur-
tout en flamand. Quatorze confesseurs ont été cons-
tamment occupés à entendre les confessions à la
chapelle; quelques-uns y ont passé la dernière nuit.
On dit qu'il y a eu dans cette église au-delà de
\ 5,000 communians , et qu'environ 50 à 40,000 per^-
sonnes ont profité du jubilé.
— Le 21 novembre , jour de la Présentation de
la sainte Vierge, après trois jours de prières, aux-
quelles a assisté M. lecadinal Morozzo, archevêque .
us
LA DOMINICALE.
de Navarre , a eu lien clans la basilique delà Su-
perga, rouverlure de la nouvelle Académie ecclc-
siatilique, érij^ée par le )oi de Sardaiijne, le 22 juillet
dernier. M. le cardinal a célébré la messe et a
donné la commnion auxcièves non-prélres. S. Em.
adressa ensuite aux élèves une allociUion pleine de
sagesse et de piélé.
— Le 22 novembre, sont partis de Naples pour
la Palestine quatre religieux qui y portent les au-
mônes que la coumiission établie dans cetle ville
pour l'œuvre de la Terre-Sainle a recueillies de la
piété des fidèles , et qui serviront à entretenir les
religieux é(al)lissemens de cette contrée.
— Une réunion pour l'association des dames de
cbarité de Sainl-Roch a eu lieu, à une beure et
demie, à l'issue de la dernière messe, vendredi
20 décembre, pour l'œuvre de l'ouvroir, établie
cette année, en faveur des jeunes filles de la pa-
roisse.
L« sermon a été précbé par M. l'abbé Annat,
prenîier vicaire de Bonne-Nouvelle, et suivi d'un
salut en nuisique.
La quèlea été faite par n?adamela vicomtesse de
Lucet, rue d'Angoulème , n. ii; madame la vicom-
tesse de Bonneval, rue d'Angoulème, n. U; ma-
dame la vicomtesse de Germiny , rue Castiglione ,
n. i; et madame Caccia , rue Neuve-des-Petits-
Champs, n, G2.
Une longue expérience apprend combien sont
exposées , après la {uemière communion , les
jeunes personnes sans fortune, soit par défaut de
moyens pécuniaires , soit par défaut de discerne-
ment. Si les parens parviennent à leur donner un
état , c'est presque toujours dans des maisons peu
sûres ou peu convenables qu'elles sont placées.
On a cbercbé à apporter remède à un mal aussi
général, et aussi désastreux dans ses résultais, en
établissant, pour cette paroisse, rue d'Argenteiiil,
n. 38, un ouvroir confié à la vigilance et à la di-
rection des sœurs de la Sagesse.
Cet établissement , commencé cette année , au
mois d'août, n'a d'autres ressources que celles
que l'on attend du zèle et de la piété des fidèles,
soit par leurs offrandes, soit par de petites sou-
scriptions annuelles, soil au moins par l'envoi d'ou-
vrages eu linge qui sont confectionnés, dans celte
maison , avec le plus grand soin , et à des prix très-
modérés.
Déjà quinze jeunes filles y sont admises; elles y
sont logées et nourries , elles apprennent la cou-
lure, elles sont formées aux soins du ménage, et
elles reçoivent l'éducation convenable à leur sexe
et à leur situation.
A leur sortie de la maison, et à un âge fixé par
« règlement, elles recevront une dot.
M. le curé de Saint-Puicb a pensé qu'une telle
œuvre serait vue favoialiicmenl de toutes les per-
sonnes qui regardent comme c«seiitielle l'éducation
de la jeunesse , et (jn'il trouverait , dans les secours
de leur ingénieuse cbarité , le moyen d'étendre à
un bien plus grand nombre de jeunes filles le bien-
fait de cetle institution.
— Depuis environ quinze moins, un bureau de
cbarité a été établi àGuingamp, pour arrêter la lèpre
toujours croissante de la mendicilé. Tous les bons
citoyens, tous les gens sensés , à quelque opinion
(pi'ils appartiennent , se sont empressés de con-
courir à fonder un étal)lissement aussi éminemment
utile ; clergé, communautés religieuses, tous se sont
réunis dans im même esprit de cbarité pour faire
l)iOspérer cette œuvre de bienfaisance.
Cet établissement, surveillé par des bommes
de bien désignés par leurs concitoyens, dirigé par
les dames de la Sagesse, fournit du travail pendant
toute l'année à 3S0 familles pauvres, donne bebdo-
madaircinent 12 à 1,500 livres de pain aux enfans,
aux vieillards et aux infirmes ; distribue pendant
l'biver des vclemens, des couvertures , du bois aux
plus nécessiteux, et fait , enfin , pendant cette sai-
son rigoureuse, trois fois par semaine des distribu-
tions de soupes à tous les indigens qui en désirent.
— On écrit de Fougères, sous la date du 5 dé-
cembre :
« Le conseil municipal vient de retirer aux Frè-
res de la doctrine cbrétienne le subside annuel de
250 fr. qui leur était alloué , ainsi que la maison
qu'on leur avait concédée dans la paroisse de
Saint-Léonard. Près de deux cents enfans pauvres
vont être, par celle mesure , privés de l'instruction
religieuse et rendus à cette vie oisive si dangereuse
pour la société. Du reste , Monsieur , si la religion
perd d'un côté , elle gagne de l'autre, et la Provi-
dence sait toujours nous dédommager des tribu-
lations qu'elle nous envoie.
» M. l'abbé Taillandier, curé de; Laignelet,
vient d'acquérir la propriété de l'ancienne abbaye
de Rillé et de ses belles dépendances. A peine l'in-
lenlion de l'acquéreur d'y fonder un bospice d'in-
curables a-l-elle élé connue , que de pieuses dames
se sont présentées de tous les points de l'arrondisse-
ment pour seconder son zèle , et nous ne doutons
pas que , grâce à leurs soins, la maison ne soit bien-
tôt en éîat de servir à sa destination.
» Ainsi, Monsieur, tandis que la pbilosopbie ,
incapable de rien produire , semble n'avoir reçu
qu'un i)ouvoir de destruction, la religion, toujours
féconde, continue au milieu de nous sa mission
bienfaisante, en imprimant à toutes ses œuvres les
caractères de son ineffable cbarité. »
— La connnune de Plomelin , près Quimper ,
vient de reconstruire son église; ce qui est d'au-
lant plus remarquable que la paroisse est pauvre,
et que son Iwdget ne monte pas à 150 francs. Néan-
moins les babilans, stimulés par le zèle de leur
curé, M. Mellar, se sont imi)Osé généreusement
les plus glands sacrifices. Ils sont parvenus à former
une somme d'environ 10,000 francs.
— I.ÇS habitans de Yerdenal , arrondissement (k
LA DÔxMlNICALE.
no
Lunéville, ont bail une nouvelle é2:lise à laquelle ils
ont travaillé avec ardeiir pendant plusieurs années.
Le maire, homme estimable, dirigeait les travaux.
Enfin l'église a été terminée récemment, quoique
la paroisse fût en ce moment privé de|pasteur. La
bénédiction du nouvel édifice a eu lieu au milieu
d'un grand concours. L'autorité ecclésiastique a
récompensé le zèle des habitans en leur envoyant
un curé.
— Les journaux de Dijon "rendent compte d'une
insulte adressée à M. l'évèque de celle ville au mi-
lieu d'une cérémonie funèbre. Le prélat assistait,
le 6 décembre, au convoi de M. Philip})e Forestier,
curé de Notre-Dame. Dans la rue des Forges, une
voix a crié « bas l'évèque. Un journal ajoute à ce
cri une épithète plus outrageante encore. Il paraît
que l'auteur de l'insullejest connu ; la police a dressé
procès- verbal, et le procureur du roi est saisi de
l'affaire.
— Il faudra bien se passer encore cette année des
messes de minuit à Noël. Le gouvernement a donné
ordre de ne pas en célébrer dans aucune église de
Paris .
— Le jubilé ouvert à Lyon, le dimanche I" dé-
cembre, en verlu du mandement de Mgr l'arche-
vèque-administraleur, promet des frui'.s abondans
et précieux. Les exercices sont suivis dans les di-
verses paroisses avec une consolante- exactitude.
C'était un spectacle édifiant que la vue de ces lon-
gues files d'enfans des écoles chrétiennes (jui visi-
taient avant-hier les églises de station , sous la con-
duite de leurs pieux instituteurs. Samedi dernier ,
les écoles des filles et les établissemens connus sous
le nom de Providence , accomplissaient ce devoir
religieux. Parmi les prédicaleursdisiingués qui réu-
nissent dans nos églises leurs fructueux efforts à
ceux des pasteurs habituels, on remarque toujours
l'éloquence chaleureuse et brillante de M. l'abbé
Guyou, qui attire dans la vaste nef de Saint-Fran-
çois de Sales, un nombreux auditoire, non moins
admirateur du talent que du courage de cet ora-
teur sacré, de ce valeureux athlète du catholi-
cisme.
L'homme du monde qui vient assister à ses dis-
cours dans une intention de pure curiosilé, éprouve
bientôt un intéièî, soutenu; il se sent comme sub-
jugué, il rend un hommage involontaire, et qui
n'en est par là que plus remarquable, à la sévère
dialectique de cet habile défenseur de la foi. Infati-
gable , avec son extéiieur tout de simplicité et de
modestie, sa vie toute de zèle et de travaux apos-
toliques sans fin, M. l'abbé Guyon a dû à son mé-
rite et à ses succès eux-mèuies, plus d'une attaque
achamiéej après l'avoir entendu, on se rend compte
de cette haine , car elle a son principe dans l'or-
gueil confondu des ennemis de notre divine reli-
gion. Le jubilé sera clos à l'expiration de la troi-
sième semaine.
~ Un service funèbre a été célébré solennelle-
ment à l'église de Saint-Roch , en l'honneur des
Polonais morts dans les derniers événemens de
Pologne. Les Polonais résidant à Paris , et un grand
nombre de Français , assistaient à cette céré-
monie.
— Le diocèse de Besançon est veuf encore une
fois de son premier pasteur. M, le cardinal de
Rohan a élé enlevé dans la force de l'agc, le 8 fé-
vrier dernier. M. Dul)ourg vient de mourir, le 12
décembre au malin, des suites d'une affection au
larynx. Ses travaux dans les missions ont sans doute
hâté la fin de sa carrière. Il a vu approcher le mo-
ment de la mort avec les senthnens de la résigna-
tion la plus parfaite , et la piété dont toute sa vie il
avait fait profession. Il a laissé consterné de cette
perte le diocèse de Besançon, dont il avait gagné
tous les co'urs.
Ancjïeferre. — Soit à cause des développemens
donnés à l'expédition de Tcjulon pour la cote nord
d'Afrique, soit à cause de soupçon fondé que les
Russes ont l'intention d'envoyer dans la Méditer-
ranée leur escadre de la mer Noire, le gouverne-
ment aiiglais a jugé convenable de faire quelques
préparatifs pour augmenter ses forces navales ac-
tives. Les équipages, daiis les diverses stations, ont
l'ordre de rejoindre leurs pavillons respectifs.
On vient de publier v.ne note ofileielle émanant
de la Trésorerie , et adressée aux commissaires de
la douane, au sujet des dépenses (ju'ontélé obligés
de faire les navires iioUandais par suite du dernier
embargo. Il parait, d'après ce document, que con-
trairement à l'attente des proprit'laires des navires
hollandais qui oui; élé détenus, le gouvernement
anglais est décidé à exiger le remboursement des
avances faites à ces mêmes propriétaires pendant
l'embargo.
Por/(?î/a/. — Les journaux ^anglais du 10 et du
17, arrivés à Paris, ne conîiennent aucune nou-
velle du Portugal. Les lettres des passagers, ame-
nés par le])atean à vapeur \h Coii//oh reparlaient
de négociations entamées en Portugal , et dont le
colonial ilare élait chargé de la part des cabinets
de France, d'Angleterre et d'Espagne. On prétend
que les conditions oiïerles à Don Miguel sont dignes
d'un roi; mais elles 0)it eu le sort (pi'elles devaient
raisoimabîement avoir : Don Miguel les a rejelées.
Il sérail par trop étrange, en elTet, qu'il se décidât
à abandonner un pays dont il est maître, où toutes
les populations sont pour lui , à l'exception de deux
villes munies de garnisons étrangères. L'anxiété
des pédristes est du resle hnportanle à consigner :
elle prouve que l'on est bien revenu maintenant de
l'espoir qu'on avait conçu de conquérir aisément le
Portugal.
^ Les correspondances particulières d'Oporto an-
noncent que la garjiison est extrêmement faible, et
150
LA DOMINICALE.
que le nombre en est dépassé par celui des prison-
niers qui languissent dans les cachots.
A Lisbonne , la position des deux armées restait
la même qu'à la date des dernières nouvelles , et le
mécontentement créé par la conduite ilu gouverne
ment pédriste continuait à s'accroître.
Espaqne. — Les nouvelles (jue les correspon-
dances libérales recueillent sur'la frontières sont, à
peu près, les seules (jui nous parviennent depuis,
quelque temps; mais, malgré tous les efforts des
partisans de la reine pour exalter les succès de ses
troupes , on a pu remarquer une grande stérilité
dans les bulletins qu'ils publient.
L'insurrection ne procède plus avec des forces
militaires marchant en colonne; elle se retranche
dans les montagnes, et commence la guerre de
partisans. Déjà les troupes venues de Pampelune à
leur rencontre ont éprouvé qu'il n'était pas aussi
focile d'atteindre les détachemens isolés qu'il l'avait
été de les disperser lorsqu'ils étaient grouppés au-
tour des villes; Castagnon s'est vu forcé de sortir
De l'olosa. Les insurgés , disent les correspon-
dances, tombent à l'improviste sur les détache-
mens , surprennent les convois|etJse dispersent aux
premiers coups de fusil. Il est question d'une affaire
où les partisans de Ciiarles V ont montré une réso-
lution et un acharnement qui prouvent que le dé-
couragement ne les a point atteints.
Le cinciuième bataillon d'insurgés de|la Navarre,
embusqué dans les bois de Zubiry-Mendi, a sur-
pris un détachement des troupes de la reine , d'en-
viron trois cents hommes d'infanterie et de cin-
quante lanciers qui se dirigeait sur Orbacette. Les
premières décharges ont été terribles , et le feu qui
avait commencé à la pointe du jour a duré toute la
matinée. On manque de détails sur cette affaire, et
sur une autre beaucoup plus importante qui aurait
■eu lieu à Alsona , et dans laquelle les troupes de la
reine auraient fait des pertes considérables.
En Biscaye, le décret du général Castagnon a
remis les armes aux mains des habitans. La troupe,
commandée par Zavala, se grossit de i)lus en plus.
Une forte division d'insurgés occupe une position
près de Salvatierra.
Le colonel Sumala Carreguy, qui commande en
'Chef les insurgés de la Navarre , avait , le 'i , son
quartier-général à Elcîiarry-Arana. Il venait d'a-
dresser aux troupes, placées sous ses(»rdres, une
proclamation , où , après les avoir félicitées de leur
coastanceet de leur soumission à l'exécution d'un
plan qu'il n'explique pas, il leur fait présager le
triomphe de don Carlos. Son langage respire la
confiance et la fermeté les plus absolues.
A Bilbao, les partisans de la reine sont loin
d'être tranquilles. Leurs inquiétudes sont jusliliées
par les avantages que vient d'o!)lonir en plusieurs
rencontres le général royaliste Zavala. Lesinsiugés
cpii étaient reiilrçs dans lem-s loyers reprennent les
aimes.
D'après une lettre de Barcelone , en date du 6 ,
les événemens de Vittoria n'ont influé en rien sur
lesmouvemensroyahstes des royaumes de Valence
et de Murcie, où l'insurrection prend au contraire
de nouveaux développemens. Le comte de Negri ,
ex-colonel de la garde royale , qui la dirige , ne
compte pas moins de six mille honmies sous ses
ordres. Il commandait en personne au combat de
Penarroyas , où la brigade Breton a été mise en dé-
route , et il seï^disposait , au départ du coiurier , à
marcher sur Tortose , après avoir laissé à Morella
une réserve qui correspond avec les insurgés de
Murcie.
L'opinion générale,produite par ces nouvelles et
celles que nous avons publiées les jours précédens
est que les insurgés ont tous les moyens nécessaires
de tenir en échec l'armée de la reine pendant tout
l'hiver , soit eu Biscaye , soit en Navarre , ou dans
le royavmie de Valence.
— Le journal de la Guyenne, contient la' lettre
suivante de Bayonne, à la date du 15 décembre:
Un fait préoccupe toujours ici très-vivement
l'attention publique : c'est l'entrée de don Carlos
en Espagne. On admet généralement l'exactitude
de cette|nouveIle; il n'y a doute et incertitude que
sur les circonstances qui ont accompagné celle
action décisive du roi légitime. On dit, et je n'ai
pas besoin de vous indiquer la source de ces bruits,
on dit que le général Morillo s'est porté sur-le-
champ à la rencontre de don Carlos, qu'il a forcé
ce prince à se replier sur le Portugal , qu'il n'a pas
craint de violer le territoire portugais pour y pour
suivre klon Carlos. Je crois pouvoir affirmer que
personne ici n'a leçu relativement à ces faits des
renseignemens dont la validité soit incontestable.
Le décret du général Castagnon porte ses fruits.
Comme je vous l'ai déjà écrit , les Biscayens re-
prennent leurs armes qu'ils avaient un moment
déposées. La troupe commandéejpar ledéputé Zavala
se grossitchaque jour de plus en plus. Nous verrons
si les armées de la reine pourront tenir 1 ong-temps
la campagne contre ces guérillas (jui les harcèlent
sans relâche , • et se dissipent à leur approche pour
se reformer en peu d'instans. Une division des
troupes royalistes , forte d'à peu près 6,000 hommes
occupe une position près de Salvatierra. Les géné-
raux Valdès et Castagnon se disposent, dit-on, à
les altaciuer. Je voudrais que l'on pût nous expli-
quer l'inaction des christhios, tandis que la Navarre
devient de plus en plus menaçante.
Afrique. — Les dernières lettres d'Oran rap-
portent im épouvantable événement. Sept ou huit
officiers français étant allés à la chasse, quatre
d'entre eux n'ont plus reparu. Le général Desmi-
chels ayant fait sortir à leur recherche une partie
de la garnison, le 14 novembre, ou a trouvé à une
l)elite distance de la ville les cpiatre corps bien ali-
gnés; la têle Uançliée; Ql nmiilés d'iuiç manière
LA DOMINICALE.
•151
itroce. Les victimes de la l)avbavie des Bédouins
(ont MM. Nadat , lieotenant de place à Oran ;
Malvielle, lieutenant de place au forl Saint-André;
Perron , lieutenant d'artillerie , et IMarel , oflicier
3e chasseurs.
A l'occasion de ces malheureux événemens , le
général Desmichels a publié l'ordre du jour sui-
i^ant :
« Soldats de la division d'Oi'an !
« La vengeance que nous devons tirer de ces
K meurtres doit être éclatante , et elle apprendra
K bientôt aux Arabes qu'ils ne feront jamais couler
« impunément le sang français; mais comme le
R coup doit être terrible, nous saurons saisir le
« moment favorable pour écraser la tribu à laquelle
« les assassins appartiemient.
« Oran , le 16 noveml)re i 833.
« Le général commandant la division ,
« Baron Desmichels. »
— M. de Ménars vient de partir pour Londres.
Il est chargé d'opérer la vente de la collection de
tableaux appartenant à madame , duchesse de
Berri , collection d'un gi'and prix et dont les opu-
lens de la Grande-Bretagne se disputent déjà les
principaux morceaux. Telle est la conliance <pii re-
pose dans les esprits pénétrans en Angleterre, que
de grands personnages ont offert de prendre et de
payer la collection au prix d'estimation, à charge
de la remettre à une autre époque à madame
contre le remboursement de la somme payée. .
— Voici les noms des personnes qui composent
le nouveau conseil d'éducation d'Henri Y :
M. le général marquis" de Latoui-^Iaubourg ,
gouverneur ( sa santé ne lui a pas permis de se
rendre à un poste important où la conliance de
Charles X l'avait appelé ) ; M. le^ général marquis
d'Hautpoul, sous-gouverneur ; Mgr. l'évèque d'Her-
mopolis, précepteur; M. l'abbé Trébuquet, profes-
seur de belles-lettres et d'histoire ;j M. Cauchy,
professeur des sciences; M. Billot, professeur de
législation: ces cinq derniers ont été 'installés le
même jour. Ils prennent leurs repas avec le royal
élève , et ils ont un appartement dans l'intérieur du
château.
ECONOMONIE RURALE.
Des Jardins.
Indépendamment de leur utilité, les jar-
dins sont un agrément pour tout le monde-,
mais ils le sont bien davantage encore pour
le curé de campagne, qui n'a; pour occuper
sesmomensde loisir, ni les plaisirs bruy ans,
ni les distractions de famille. Aussi nous
occuperons'uous souvent de cette partie
intéressante du domaine presbytérial. JVous
ne saurions même trop engager ceux de
nos abonnés qui , jusqu'ici sont restés
étrangers à ce genre d'occupation, nous ose-
rons même dire à cette source de bonheur,
d'en essayer pendant quelque temps, et
nous leur garantissons [que l'apprentissage
n'en est pas pénible, et qu'une fois lancés
dans la voie , ils seraient bien fâchés de
rentrer dans leur indifférence et dans les
ennuis d'un inerte repos.
A la partie utile, on ajoute d ailleurs
celle de l'agrément : et de tous les laxes ,
certes, le plus naturel , le plus innocent ,
est celui de voir arriver sur sa table, et par
le travail de ses mains, de beaux fruits, de
belles fleurs.
Pour nos abonnés, d'ailleurs, ce ne se-
rait jamais une dépense coûteuse que l'en-
tretien d'un jardin : quel paroissien refu-
serait une greffe , un arbre , un ognon ,
une graine pour embellir le presbytère ?
Chacun se ferait, au contraire, un plaisir de
concourir à en rendre le séjour plus atta-
chant. On sent très- bien généralement
qu'il faut une compensation à celui que
son état porte à des mœurs retirées.
La première chose dont nous ayons à
nous occuper , c'est de la nécessité de main-
tenir une grande propreté dans le jardin-,
les mauvaises herbes nuisent autant au
coup d'œil qu'à la qualité des récoltes
et à l'agrément de la promenade.
Dans les carrés , ce sont de nombreux
sarclages qui détruiront l'herbe, dans les
allées , c'est en ratissant souvent que l'on
arrive à les tenir nettes. Cependant comme
ce moyen est coûteux et dérange le terrain
qui devrait toujours être ferme et uni ,
nous allons indiquer un autre moyen , non
moins simple qu'économique , et qui nous
a toujours réussi, et sur des terrains de
nature toute diverse. Ce moyen consiste à
détruire l'herbe jusque dans la racine et à
LA DOMINICALE.
152
faire que le sol qui pourrait plus tard re-
cevoir quelques graines, ne soit plus ca-
pable de les faire ni croître ni germer.
Pour cela, on fait bouillir environ cent
litres d'eau dans un vase de fonte , avec dix
kilogrammes de chaux vive et un kilo-
gramme de souîre. On tire cette liqueur à
clair, on Tétend d'eau selon le besoin, et
l'on arrose les allées : on est sur que Tberbe
ne pousse plus sur un terrain ainsi traité ,
et cela pendant plusieurs années.
Si l'on compare même la dépense de
cet arrosement avec les journées du ratis-
sage pendant seulement deux ou trois an-
nées, l'on se convaincra qa'il y a une vé-
ritable économie à l'employer.
Ce moyen peut s'employer aussi pour
empêcher aucune herbe de croître dans les
cours pavées , où l'on a eu jusqu'ici la plus
grande peine à la détruire. Il est inutile
d'observer je pense , que c"est par un temps
sec quUl est toujours mieux d'employer
ce mode d'arrosage.
ÉCOINOMIE DOMESTIQUE.
Recette pour préserver les ouvrages en
fer de la rouille. — Dans une solution
concentrée de soude impure , connue sous
le nom de lessive caustique, on met 3 fois
sa valeur d'eau, c'e8t-à-|dire qu'à une
bouteille de celle lessive vous ajoutez 3
bouteilles d'eau. Vous plongez les pièces de
fer que vous vouleiz préserver, dans'cetle li-
queur, et elles sont alors à l'abri de se
couvrir de rbaille. Des expériences posi-
tives ont pi-ouvé que les mêmes pièces de
fer plongées dans l'eau ont été (ouvertes
de rouille après y être restées 5 jours -, tan-
dis que, plongées dans la liqueur dont
nous venons de donner, la recette , elles
n'ont rien perdu de leur poids ni de leur
poli , quoiques elles y soient resté 3 mois.
jdvanta^es qu'il y a de recueillir le lait
dans des vases de zinc.
M. i Samuel David, de New- York, a
fait pendant plus d'un an des expériences
tendantes à s'assurer s'il pouvait y avoir
quelque avantage à substituer des vais-
seaux de zinc à ceux d'étain ou d'autre
matière dans lesquels on conserve le lait.
Des essais dans le Nouveau- Jersey ou
dans Longisland , lui ont donné des résul-
tats très-satisfaisans , et plusieurs particu-
liers qui les ont répétés en ont obtenu de
semblables. Ils ont constaté que le lait
conservé dans le zinc ne se caille que qua-
tre à cinq heures plus tard que celni
qu'on met dans d'autres vases-, ce qui per-
met à toute la crème de s'en séparer.
Dans une de ces expériences*, trois vais-
seaux de zinc , contenant chacun environ
10 litres de lait, ont été comparés à trois
vaisseaux d'étain contenant exactement
la même quantité de lait. Le lait avait été
mis dans les uns et dans les autres le lundi
à trois heures de l'après-midi , aussitôt
après avoir été tiré. Le mercredi , à neuf
heures du matin , lorsqu'on voulut écré-
mer, on trouva que le lait des vaisseaux
d'étain était presque tout-à-fait caillé, tan-
dis que dans ceux de zinc la coagulation
était à peine commencée. On dut en <"on-^
séquence écrémer de nouveau les derniers
vaisseaux; ce qui eut lieu à deux heures
du soir. On battit ensuite séparément la
crème prise dans les vaisseaux d'élain et
celle venant des vaisseaux de zinc. De la
première, on ne retira que deux livrés et
cinq onces et demie de beurre , tandis que
la dernière en donna trois livres et cinq
onces. (Différence i5 onces et 1/2). L'ex-
périence avait été faite avec un soin mi-
nutieux. Ceux qui goûtèrent ce beurre,
trouvèrent plus agréable celui qui prove-
nait de la crème prise dans les vaisseaux
de zinc.
A quoi doit-on attribuer cette différence
de produit en beurre des mêmes laits? Est-
ce un effet galvanique du zinc? c'est ce
qu'il n'est pas permis d'affirmer; mais ce
qu'il y a de réel , c'est l'augmentation de la
quantité de beurre : et ce qui rend ces ex-
périences très-recommandables , c'est que
le zinc ne s''ox'ide ni ne se rouille, et que
son prix est très-rapproché de celui de
l'éiain.
1.7
iUl.^ i»û:5
LA DOMINICALE.
QuK l'E CHRISTIANISME PEUT SERVIR DE
FONDEMENT A LA POLITIQUE ACTUELLE.
Nous n'avons pas l'inteniion de rcpro
diiire iciles théoriesque d'habiles écrivains
catholiques ont développées , sur la valeur
du gouvernement de l'église: nous sommes
spécialement préoccupés par des objections
que les écoles actuelles de philosophie
élèvent contre la doctrine de Jésus-Christ^
et nous nous proposons de montrer qu'elle
ne fait obstacle en rien ni aux besoins des
individus , ni à la tendance des sociétés.
Tous les raisonnemens des fondateurs
nouveaux de doctrine , qui se présentent
dep u is q uelqucs années pour reconstr u ire l'é-
difice des nations, reposentsur deuxsuppo-
si lions , qu'ils ont le soin de considérer
comme des vérités démontrées : la première,
cVst que les nations touchent à une dislo-
cation prochaine j la seconde, c'est qu'au-
cune théorie connue n'est capable de sufFiie
à leur reconstruction. Une fois ces deux
principes posés , ils en concluent la néces-
sité d'une loi nouvelle-, etils montent sur
leurs tréteaux, comme le singe et leléopaid
de la fable , montiant, louant , recomman-
dant, l'un ses tours de gentillesses, l'autre
les belles mouchetures de sa peau. Par
exemple, le singe et le léopard offraient,
si l'on n'était pas content, de rendre l'ar-
gent à la porte \ nous ne savons pas que les
sectes contemporaines aient offert un pareil
marché aux passans.
Nous disions donc que les architectes
nouveaux du genre humain, qui avaient
de si beaux plans en poche, ont commencé
par dire que les sociétés s'en allaient crou-
lant. Par quelle suite de considérations
politiques, historiques ou morales, sont-ils
venus à pressentir ce grand cataclisme des
peuples et cette chute des institutions? En
vérité, nous serions assez embarassés de le
dire; eux-meincs n'y ont pas tiop songe
peut-être; ils se sont mis à prêcher tout
à coup la fin de ce monde ; et il est arrivé
que ceux qui les écoutaient y ont cru ; il
9" LIVRAISO.^.
\'6ù
y a eu de toutes paris une gi'ande terreur
panique-, on s'est figuré les sociétés eu
ruines , et Ton a poussé un grand cri d'effroi
sous l'impression du premier moment.
C'est ainsi que, fuyant après la bataille
de Chéronée, où il avait entraîné la Grèce
par la force de sa parole, Démosthènes se
sentant saisi par sa robe, se mit à de-
mander grâce , comme s'il avait vu briller
sur sa tête la lame d'une épée macédo-
nienne -, mais sa prière étant inutile, et
voulant mourir avec dignité , il se tour-
na fièrement vers le soldat implacable, en
lui disant: Frappe! Le soldat était un
chardon. La société surprise et épouvantée
s'est aussi mise à fuir, sentant dtjà sur ses
talons les décombres du monde , mais
ayant par hasard détourné la tête, elle a
vu que rien ne tombait, elle a ri de sa peur
et d'elle-même , et elle est repassée fière
et tranquille devant les prophètes de mal-
heur qui l'avaient épouvantée , comme
un homme plein de santé passe devant
son médecin.
Après avoir annoncé par le monde que
les lois prési nies étaient vaines , et que les
liens qui unissent les hommes allaient se
briser incessamment, les philosophes ont
ajoulé qu'il n'y avait dans aucune doctrine
connue , assez de puissance et d'étendue
pour embrasser l'avenir de l'humanité.
Ils ont ensuite examiné ces lois une à
une , et ils n'ont pas plus fait grâce au
christianisme qu'aux frivoles systèmes de
l'ancienae Grèce; ils lui ont déclaré que
son heure était venue, et qu'il lui fallait
mourir à son tour, comme étaient mortes
les théogonies de Numa et de Pythagore, et
tous ces r«ves d'or qui sont éclos pendant
d'.'ux ou liois mille années dans les
chaires d'Alexandrie, ou parmi les rejJee
d'Orient. Ainsi, a les en croire, allaient se
Irouver fausses et menteuses ces paroles
divines, qui avaient dit à l'église de Pierre
que les portes des enfers ne prévaudraient
pas contre elle; et c'était seulement pour
rcgnir dix-huit siècles sur le monde
comme une simple dynastie humaine, que
Jésus s'était laissé souffleter chez Caïphe
9
4U
LA DOMINICALE.
et avait trempé de ses larmes la terre du
mont des Oliviers 1
Or, ceux qui avaient commis la pre-
mière erreur commettaient encore la se-
conde ; ceux qui avaient imaginé que
les sociétés actuelles allaient se détraquer,
comme une machine pourrie , imaginaient
pareillement que le christianisme n'était
pas là pour subvenir aux nécessités des
nations. Il fallait cependant qu'il entrât
dans la tète de ces philosophes une singu-
lière estime de leurs propres idées , et un
oubli plus grand encore de ce que l'histoire
annonce aux moins clairvoyans. Les peu-
ples se sont vus, depuis la prédication
des apôtres 5 dans des situations bien autre-
ment effrayantes : l'Occident a étélabouré en
tout sens par le soc de la barbarie ; il s'est
trouvé une époque où il n'y avait pas de
gouvt^rnement, une autre où il n'y avait
pas de famille, une autre où il n'y avait
pas de propriété ; l'Europe était effrayante
de désordres , d'ignorance et de sang ; et
Jésus-Christ n'a eu qu'à la couvrir de sa
tunique , pour eu faire en quelques années
une Sunamite plus belle que celle de la
Bible, la reine de toute la terre, l'aînée
de la civilisation.
C'est par des accusations générales, c'est-
à-dire qui portaient sur des points mal
déterminés, que les sectes philosophiques
ont d'abord attaqué le christianisme, et lui
ont renié la faculté de répondre aux besoins
de la civilisation. On s'est érigé mal à propos
en commentateur des Écritures,et ne voyant
pas que le sens en devait être déterminé
en prenant pour base les idées et la langue
du peuple et du moment où elles apparu-
rent , on en a déduit vis-à-vis des époques
actuelles , de fausses et de ridicules conclu-
sions. Nous avons surtout ici en vue
l'explosion du spiritualisme chrétien , qui
se détache si nettement de la loi mosaïque,
et qui constitue l'essence même de la doc-
trine développée par les apôtres et par
l'Église. Prenant au pied de la lettre l'ana-
thême lancé dins l'Évangile contre les
«hoses matérielles et les intérêts de la chair,
on en a conclu que le cljristianisme , bon
tout au plus pour abattre les religions ma-
térialistes de l'antiquité , traitait avec
trop de prédilection la force spirituelle de
l'homme, conduisait à l'extase, au mysti-
cisme , à l'isolement ; et condamnait ce qui
forme le principal côté des sociétés mo-
dernes, comme le raffinement des plaisirs
sociaux et la grande extension des théories
industrielles.
Pour preuve complète et péremptoirc de
l'insuffisance présente du christianisme ,
comme lien social , les mêmes philosophes
se plaisaient à montrer l'indifférence pu-
blique, les églises désertes , les cérémonies
abandonnées , les chaires muettes ou sans
influence ; disant que Jesus-Ghrist s'en
allait devant eux, comme s'en étaient allées
les di vinités payennes à l'arrivée des a pôtres,
et qu'ils arrachaient le monde au mysti-
cisme catholique, comme l'église catholique
l'avait arraché elle-même au matérialisme
grec et romain.
C'est ainsi que les faux docteurs qui ont
voulu prendre les sociétés en tutelle , ont
dépeint du haut de leurs tréteaux la situa-
tion présente du christianisme-, ils l'ont
montré d'un côté, insuffisant pour l'avenir,
de l'autre, déjà repoussé par l'indifférence
présente. Et cependant ce n'était pas une
lourde tâche , que celle de briser leurs so-
phismes, etde tuer leur parole. Du reste, ils
ont eux-mêmes fait la moitié de leur procès^
le bon sens public a fait le reste. Quand
des hommes sont sur une fausse route, plus
ils vont , plus ils s'égarent ; le meilleur
moyen de les perdre , c'est de les laisser
marcher. Eu pareil cas , qui les arrête les
sauve.
Certainement c'est un fait réel et déplo-
rable , que l'indifférence actuelle vis-à-vis
des doctrines et des pratiques chrétiennes; et
il n'était pas nécessaire d'un témoignage
nouveau, après l'éloquent ouvrage de l'un
des hommes qui ont porté le plus haut, dans
ce siècle, la puissance des vérités religieuses
et la gloire de l'église catholique. Mais il
eût été bon d'ajouter en quels lieux se fait
remar([uer surtout ce relâchement. Si les
philosophes avaient dit que l'éloignemeut
LA DOMINICALE,
^55
ies pratiques chrétiennes se montre plus
particulièrement dans les grandes villes
ce témoignageauraitpeut-être changé q uel
[jue peu le sens de la proposition. On aurait
5U que c'est encore dans les grandes villes
que le mariage est un vain mot , et que les
saintes lois delà famille sont publiquement
méprisées; on aurait su que c'est dans les
grandes ailles, qu'on se heurte à chaque
instant aux mendians , aux voleurs et
aux filles de joie-, on aurait su que c'est
dans les grandes villes seulement que les
pères épousent charnellement leurs filles ,
les frères leurs sœurs, et que ceci s'est con-
staté au grand jour des débatsjudiciaires,
il n'y a pas six mois encore , dans une
grande ville qui se nomme Paris-, on aurait
su enfin que dans ces grandes villes la
moitié de la population est employée à
surveiller l'autre; que le cinquième des
habitans naît à l'hôpital , et que le tiers y
meurt. Si l'on avait su tout cela , on aurait
compris comment le christianisme est
tombé en décadence au milieu de popula-
tions ainsi dégradées ; il serait impossible
même que cela fût autrement : il ne peut
pas y avoir place dans le même cœur pour
Jésus et pour Mammon •, il est clair que le
vol , l'assassinat , l'adultère et l'inceste ne
vont pas avec l'Évangile : Sodôme n'était
pas la cité de Dieu.
Mais ce qu'il aurait fallu dire encore, et
ce qui aurait apporté son enseignement ,
c'est que loin des grandes villes, dans les
provinces , là où n'a pas pénétré jusqu'ici
la philosophie du siècle , il y a des popu-
lations qui aiment et qui pratiquent le
christianisme , et parmi lesquelles viol et
inceste sont des mots qui n'ont pas d'idée.
Là , les hommes sont chrétiens et hospila^-
liers , chrétiens et simples, chrétiens et
braves; trois fois par jour, le matin, à
midi et le soir, on les voit se dresser dans
les champs, poser leur bêche et prier Dieu.
Ces hommes-là sont grands , parce qu'ils
vivent d'une idée grande ; ils sont forts ,
parce que le même sentiment les unit entre
eux.
Ce n'est donc pas contre le christianisme
que doit être invoquée l'indifférence relir-
gieuse , puisqu'elle ne paraît qu'escortée
des désordres moraux les plus affreux ; et
les philosophes ont eu grande maladresse
et grand tort de la faire sonner si haut,
sous prétexte qu'elle marquait le moment
où la société tout industrielle et positive se
dérobait au spiritualisme chrétien. Nous
avons déjà dit, il y a quelques jours, dans
quel sens devait être entendue la condam-
nation jetée par le christianisme sur les
choses de la matière et de la chair. Quand
la doctrine de Jésus s'établit, elle trouv'a
l'homme soumis à la fatalité de la chair ,
c'est-à-dire de la naissance; l'homme était
pécheur comme fils d'Adam , et esclave
comme fils d'esclave. Il effaça le péché^
originel par le baptême , l'esclavage
par l'émancipation ; et les hommes ,
ainsi livrés à eux - mêmes , sans aucune
solidarité, durent s'élever uniquement par
le mérite de leurs œuvres : c'est là la
véritable fondation de la liberté humaine.
La grande estime dans laquelle l'Évangile
met les œuvres spirituelles, vient de ce
qu'elles appartiennent à cette partie de
l'homme qui est libre, élevée, et ne dépend
que d'elle-même, par opposition aux œu-
vres matérielles.
Ça donc été une grande erreur de croire
que le christianisme condarnnait dans un
sens absolu le développement de la force
matérielle de l'homme; il l'estime moins,
parce que la volonté y perce moins, et par
conséquent la vertu : car ce qui est forcené
saurait être méritoire. Quant à ce qui est
de s'être imaginé que le catholicisme ferait
obstacle à l'avenir industriel des peuples,
en vérité, c'est une grande distraction: qui
est-ce donc qui a défriché l'Europe , et ci-
selé les cathédrales du moyen-âge?
Si le christianisme a paru atteint d'inca-
pacité politique aux yeux de ceux qui
avaient intérêt à le trouver tel, c'est que
les objections ont été ipal posées.. Il fallait
décomposer la politique en ses idées élé-
mentaires et constitutives , et chercher
quelles étaient celles que le christia-r
nisrae combattait. La politique embrasse
le» rapports de peuple à peuple, cVst-à-
diie le droit des gens-, les rapports de gou-
Terneraentà gouvernement, c'est-à-dire le
droit public, les rapports de citoyen à ci-
toyen, c'est-à-dire le droit civil. Le chris-
tianisme est-il contraire à quelqu'un de
<5€s trois ordres d'idées? c'est ce qu'il aurait
fallu préciser : nous l'essaierons prochaine-
ment.
LA DOMINICA'.E.
SEMAINE RELIGIEUSE,
LE JOUK DE l'an PANS LA RELIGION CHRÉ-
TIENNE.
Une grave et haute pensée domine toute
la vie du chrétien , l'éternité! C'est pour
elle qu'il travaille •, c'est elle qu'il a en vue
dans toutes ses actions. L'éternité! avec
cela tout s'explique , tout se comprend : le
dévouement surhumain du moine qui joue
sa vie sur le Saint-Bernard à la recherche
des hommes , comme la charité de la
sœur grise devant le grabat du mourant;
la patience et la résignation du pauvre,
comme l'humilité du riche-, les martyrs des
premiers siècles comme les austérités du
trappiste de nos jours. Avec cette pensée,
ja vie ne nous semble plus une amère et
sotte bouffonnerie, mais un passage à une
yie meilleure , sorte de désert aride où l'on
jette sa tente en courant.
Mais de toutes les époques de l'existence
où cette pensée de notre dernière fin vient
nous saisir et s'emparer de notre esprit, il
n'en est pas de plus solennelle que celle du
passage d'une division du temps à une au-
tre, d'une année à celle qui la suit. Sem-
blable au voyageur qui , du sommet de la
colline, regarde en arrière la contrée déjà
parcourue, et puis celle qu'il doit par-
courir encore , l'homme jette un regard
aussi sur le passé puis sur l'avenir. L'an-
née, qui dans ijuelques instans ne sera plus
qu'un souvenir , lui apparaît avec le cor-
tège de ses joies et de ses douleurs , de ses
craintes et de ses espérances, de ses fautes
et de ses vertus. Dans cette courte période
de temps, que de 5«ntimeus froissés! que
d'espoirs déçus! que de jô;irs sans soleil
ternes et décolorés! Les heurt's ont en-
traîné comme une eau courante tous ces
songes dorés qui caressaient le cœur , et le
bonheur est tombé feuille à feuille comme
la fleur fanée du front joyeux du convive.
Mais en vain tout s'est évanoui-, la re-
ligion est là, qui faisant entendre sa voix
puissante d'avenir, s'élève bien haut au-
dessus de ces lamentations du passé, et
rappellant l'homme à sa fin céleste, verse
dans son âme le baume consolateur. Tandis
que dans le monde tout se borne à des
vœux stériles que la bouche prononce et
que le cœur dément tout bas, elle présente
à nos adorations et à nos hommages un
Dieu fait homme pour nous sauver.
<( Alors, quand les huit jouis pour que
l'enfant fut circoncis eurent été accom-
plis, il fut appelé du nom de Jésus , nom
que les anges lui avaient donné avant,
qu'il fut conçu dans le sein de si mère. »
(Saint Luc.)
Le nom de Jésus signifie Sauveur. Ca-
tholiques ! Venez donc vous prosterner au
berceau de l'enfant-Dieu , afin de com-
mencer l'année sous la douce influence de
l'espoir et de la confiance. Il y a une se-
maine que la terre a tressailli à sa nais-
sance; c'est aujourd'hui qu'il reçoit son
nom et qu'il proclame sa consolante mis-
sion. Dans cette année qui vient de finir ,
la douleur a pesé sur vos têtes : ch bien !
accourez entendre celte parole de Jésus-
Christ : Je viens vous sauver, et vous vous
retirerez consolés. Lors(pie l'eau sainte est
versée sur votre front , vous recevez le
baptême du salut , le sacrement de la pre-
mière espérance. La religion vous rappelle,
ces heureux souvenirs, et commence cha-
que année comme votre vie , par l'es-
poir.
Et quelle est cette promesse de salut ,
cette bonne nouvelle que l'Église vous trans-
met ! Elle s'adresse à chacun de vous, au
monde, à la société tout entière. Pour
vous , c'est la lumière qui luira devant vos
pas , l'appui qui vous soutiendra dans les
peines de la vie, la consolation qui essuiera
LA DOiMlNICALE.
^5T
vos larmes, le pardon dans le repentir;
c'est la grandeur de l'homme , l'immor-
talité de son âme , le triomphe du juste.
Pour la société , c'est un ordre social nou-
veau , une civilisation nouvelle, un monde
nouveau, au lieu de ce vieux monde qui
s'en va, vieillard épuisé de débauche; le
triomphe de ^a liberté dans les lois , la con-
sécration du beau dans les arts; en un
mot, l'humanité tout entière ré{^énérée
dans lindividu comme dans la {jénéra-
lité.
Il y a dix-Iiuil sirclfs (pie celte parole :
Je viens vous sauvt^r, ])!onon.'('\^ dans un
petit coin du mondes, a clinn i' la 'arc du
aiioude . cl chacpi:- ;inii<'f. cr-ii!'. |)i or.'/'.'îs;' de
tv^lut est lenouvclt'e , afin que d;;i)3 rc tj i.-:i(;
pélerinafft» le cœur ir" vienne point à uo:.^
défaillir, i cl ct^l le hul (!e lo-ites Ls n'-ïf-
monies et de toutes les {êtes du calholi-
cisme. Eu nous rnonlratit aujourd'hui le
iils de l'homme, se soumettant à la cir-
concision comme le dernier des Hébreux,
la religion nous donne une grandeet impo-
sante leçon d'abaissement , en même
temps que , par ses promesses d'immor-
talité elle relève notre dignité. C'est
bien là l'homme aussi , bas et élevé
tout ensemble , touchant au ciel et à la
terre , chargé du poids des anathèmes de
Dieu, et couvert du sang de Jésus-Christ,
rebelle et justifié, malédiction et gloire.
Catholiques ! réjouissons-nous donc avec
l'Eglise , et saluons avec allégresse ce nom
de Jésus, devant lequel,|comme ditl'apôtre,
tout genoiiJlech.it dans les deux , sur la
terre, et dans les enfers. La fête du Nom
de Jésus, c'est la fêle de Dieu , de l'homme
et de la société. Aujourd'hui se ferme une
année qui nous séparera de celle qui pré-
cède, de combien de siècles? Nul ne sait. A
travers toutes ces années qui se succèdent ,
l'homme avance, toujours inquiet et souf-
frant, brisant aujourd'hui ce qu'il adorait
hier, sans jamais rien trouver qui puisse
le satisfaire, et remplir cette coupe de bon-
heur qu'il approche de ses lèvres. Mais par-
delà cette grande misère , au bout de cette
aride carrière, se trouve la croix^ et c'est à
ses pieds que nous trouverons le calme y
le repos et la durée.
ou
DE LA LINGUISTIQUE,
DE l'Étude des langues dans
RAPPOKTS AVEC LA BIBLE.
SES
Tandis que les philosophes du siècle der-
nier outrageaient la religion pour se vengei
de sa vérité , les savans étudiaient les scien-
ces nati.nollcs avec ardeur pour la con-
vainerc de mensonge, dans l'histoire qu'elle
ofiVc de l'origine du inonde. Les uns s'cf-
fo^çaienl do lire d^nshs cieux-, 1rs autres
chcrchnieiit dsns le sein de la terre des
frîils :\ o]:po:',ei' à la narration do ?iîoïse;
d'r.utrns intovroge?.irnt les ruinas dos em-
pires, les anciens monumens, les langues
des difli'r^ns peuples, nfin de prouver que
les traditions bibliques n'était-nt que des
erreurs historiques propsgécs par la su-
perstition : tous enfin faisaient mentir la
nature, dénaturaient l'histoire, boulever-
saient la chronologie, bâtissaient sur des
suppositions d'une haute extravagance ,
ou inventaient des sj^stèmes qui aujour-
d'hui nous paraissent fort ridicules. L'un
d'eux supposait une grande nation , sa-
vante, glorieuse, riche et puissante, qui
avait existé onze mille ans sans ambition,
sans histoire , sans relations aucunes avec
les peuples voisins.
Elle était restée en dehors du droit com-
mun*, tout lui avait été refusé; pas un
philosophe pour faire connaître les mer-
veilles de sa sagesse , révéler la doc-
trine pure et élevée que ses prêtres con-
servaient ; pas un historien pour apprendre
les hauts faits et les grands événemens qu*
devaient être consignés dans ses annales.
Cette nation avait vécu sous des rois sans
passions onze mille ans, à l'abri des trou-
bles et des bouleversemens.
Ainsi l'on ne cultiva d'abord les sciencefe
que pour les tourner contre la religion;
mais, chose extraordinaire, plus on avan-
çait dans leur étude , plus on voyait qu'on
s'était trompé. Ou s'aperçut avee cha«
grin que les sciences n'étaient point irré-
ligieuses , et que toutes parlaient , pour
ainsi dire, le même langage que la Bible.
Il fallut bien renoncer à ces systèmes exa-
gérés de chronologie, à cette prétendue
civilisation qui datait de quinze à vingt
mille anS;, à ces faits ridicules tirés de la
géologie , de la chimie , de l'astronomie -,
de sorte qu'aujourd'hui on peut dire
avec vérité que plus on étudie les
sciences, plus on demeure convaincu de
Fauthenticité de la Bible. Toutes sont d'ac-
cord, particulièrement la géologie , l'as-
tronomie , l'histoire des plantes et des ani-
maux, et la linguistique ou l'étude des
langues. L'histoire des plantes et des ani-
maux n'est pas malheureusement étudiée
dans des vues élevées. Introduire un genre
nouveau , ou créer une nouvelle méthode ,
c'est pour les savans le plus haut degré de
gloire*, ils divisent, ils classent, ils ensei-
gnent froidement; mais ils ne songent
guère à appeler l'attention sur tout ce que
la prévoyance divine a fait pour les be-
soins des hommes.
Si cette partie des sciences naturelles,
par une multitude d'aperçus neufs et de
découvertes admirables , vient ajouter, si
nous osons parler ainsi, à l'authenticité
des saintes Écritures , que dirons-nous de
la linguistique ou de l'étude des langues?
L'étude comparée des langues répand
une vive lumière sur l'histoire primitive
de l'homme et sur le développement suc-
cessif de ses facultés intellectuelles : c'est
cette étude qui a permis de réfuter ces
systèmes exagérés de chronologie, enfantés
par la vanité , ou les spéculations sacer-
dotales des nations de l'Orient , que cer-
tains philosophes s'empressaient d'admet-
tre parce qu'ils paraissaient contraires à la
Genèse j c'est encore par le moyen de la
linguistique qu'on a démontré l'absurdité
de cette prodigieuse antiquité des monu-
metis de l'Egypte. Une échelle des temps
solidement établie, régulièrement divisée,
' ^ *^'^ chaai^e monument à sa place , et les
laiWSS^f'PBï^X'îfeà s'effrayer de l'antiquité
LA DOMINICALE.
présumée des pyramides , des obélisques et
de» zodiaques.
On peut, par l'examen des langues des
divers peuples de la terre , remonter à l'o-
rigine primitive des nations qui l'habitent;
car presque toutes les nations du monde
sont hors du domaine de l'histoire, lors-
qu'on en vient à une certaine époque»; et,
à l'exception d'un seul livre qui parle , tout
est muet ; les traditions populaires même
nous manquent. L'étude des langues seule ,
par la multiplicité des faits nouveaux
qu'elle a rassemblés , et par la foule d'utiles
applications qu'elle en a su faire, est venue
jeter un grand jour sur ces temps obscurs :
elle a parlé le même langage que la Genèse;
et tout ce que Moïse nous a dit , l'ethno-
graphie , ou la science des langues , nous le
répète.
La Genèse ne rapporte rien concernant
l'histoire générale du genre humain que
l'ethnographie ne confirme. Après avoir
attentivement et profondément étudié cette
science, on voit que l'antiquité du monde
ne va pas au-delà de l'époque assignée par
Moïse; que tous les idiomes du globe ont
de nombreuses analogies de formes et de
racines qui raisonnablement ne peuvent
être attribuées au hasard; que toutes les
langues sont dérivées d'une souche primi-
tive; qu'il est impossible que l'homme les
ait inventées , et qu'il existe enfin une ana-
logie frappante entre les souvenirs antiques
des peuples de l'Asie et de ceux du Nouveau-
Monde.
Le travail de M. Abel Rémusat sur l'as-
tronomie des Mongols fournit une preuve
de la futilité de ces hypothèses par les-
quelles on a voulu voir dans on ne sait quel
peuple primitif delà Haute-Asie les inven-
teurs des sciences et de l'astronomie en
particulier. On a su apprécier à sa juste
valeur la prétendue civilisation des Ouï-
gours , qu'on supposait antérieure à toute
époque historique. On sait à présent
que ce prétendu peuple primitif, inven-
teur des sciences et de l'astronomie , des
arts et de l'écriture , était une tribu
turque , jadis nomade , qui s'est fixée
LA DOMINICALE.
dans des villes avant les autres , y a reçu
quelques connaissances de ses voisins , et a
composé quelques livres écrits avec des
caractères qui lui ont été apportés de l'Oc-
cident. M. Abel Rémusat prouve que cette
civilisation, non-seulement ne repose sur
aucun fait positif, mais encore qu'elle est
inconciliable avec les observations philo-
logiques et les traditions historiques de
toutes les nations de l'Asie. L'antiquité de
la Haute-Asie était en quelque sorte la ré-
gion des hypothèses : on avait trop compté
sur le défaut de monuraens , sur le vague
et l'obscurité des traditions.
Ainsi , la pompeuse et magnifique civi-
lisation des Égyptiens , des Chinois , n'est
ni plus réelle, ni plus positive que l'éter-
nelle antiquité des Indiens. Les plus an-
ciens livres de la littérature sanskrite ,
dont on avait extraordinairement exagéré
l'antiquité, sont les /^crfa^.... LesLoisde
Menoîi , ou Code civil et religieux des
Indiens, qu'on prétendait, sans l'appui
d'aucune preuve convaincante , être plus
ancien que le Pentateuque. Il faut en dire
autant du Lamisme , religion professé par
les Mongols , les Kalmoucks , etc. etc. Son
culte extérieur, eu rappelant à chaque
instant les cérémonies de l'Eglise , décèle la
nouveauté de son institution, que les rêve-
ries de certains philosophes ennemis du
Christianisme voulaient faire remonter sans
aucun fondement à l'antiquité la plus re-
culée.
Tous les idiomes connus ont de nom-
breuses analogies de formes et de ra-
cines, et toutes les langues sont dérivées
d'une souche primitive. Il suffit de dé-
signer et de déterminer la connexké qui
existe entre les langues qu'on a sur-
nommées indo-germaniques. Les philolo-
gues ont remarqué que les mots de deux
et de trois, ont parcouru l'Europe et l'Asie,
et ceux de père et de mère offrent une
frappante analogie d'un bout à l'autre de
l'ancien continent. Le sanskrit a beaucoup
d'analogie avec le slave , le malais et au-
tres langues, et une bien plus grande avec
le zend , le persan , le grec , le latin , et
tous les idiomes germaniques, surtout avec
l'islandais. Sans répéter ici les faits curieux
signalés par Jean Muller , Ilumboldt ,
Malte-Brun, et autres savans , relatifs à la
liaison entre les langues , les monumens
et les niythologies de l'Asie orientale, sep-
tentrionale et centrale, avec les langues,
les monumens et les mythologies de l'A-
méiique septentrionale, jusqu'à l'isthme
de Guatarnala, et jusqu'à l'Ohio*, il suffit
de dire que le guarini , le caribe et le de-
laware paraissent surtout olïrir un trop
grand nombre d'analogies avec Thindous-
toni, l'hébreu et le chinois, pour pouvoir
les regarder comme l'effet du seul hasard.
Le capitaine Weddell, qui avait atteint
avant le capitaine Ross ,' la plus haute la
titude australe de tous les voyages connus,
a fait quelques observations sur l'idiome
des peuples de la région australe de l'A-
mérique septentrionale , qui , selon lui ,
offre des analogies avec l'hébreu , soit dans
la signification des mots, soit dans l'em-
ploi des sons anglais s et sh , qu'il dit y
être très-fréquens. Il est bon de remarquer
que ce phénomène est loin d'être unique ,
plusieurs idiomes de la Polynésie et de l'A-
mérique offrent plusieurs formes| stricte-
ment hébraïques.
Il serait facile de prouver la ressem-
blance de polynésien avec l'hébreu , dans
la conjugaison des verbes et dans un grand
nombre de ses mots primitifs. Beaucoup
d'expressions ont des racines vraiment
hébraïques.
Le philologue M. de Balbi , dans sa clas-
sification des langues , en présente huit
cent soixante , et plus de cinq mille dia-
lectes •, et , bien loin d'avoir exagéré le
nombre des langues éteintes ou encore par •
lées sur le globe , l'auteur croit l'avoii
peut-être estimée beaucoup au-dessous de
la réalité. De ces remarques il résulte que
presque toutes les langues ont une con-
n«xité plus ou moins grande avec l'hé-
breu \, que plus les peuples sont isolés et
sauvages , plus cette connexité est frap-
pante -, et que plus les peuples se civilisent,
plus cette connexité s'affaiblit et se perd.
-iGO
LA DOMINICALE.
Les philologues pensent qu'on pourrait
réduire les difi'érens idiomes aux trois classes
suiA'anles : les langues si/nples, les langues
par flexion, et les langues par agglomé-
ration. Or, les faits recueillis jusqu'à pré-
sent sur toutes les langues connues nous
démontrent que l'ancien monde qui les
possède toutes les trois paraît aussi être le
seul qui ait les véritables langues par
flexion; que le Nouveau-Monde oflie d'un
bout à l'autre de sa vaste surface des langues
par agglomération , et que le monde mari-
time ne présente encore dans tous s^s
idiomes connus que des langues simples.
Cette conclusion , à laquelle conduisent les
recherches sur la classification ethnogra-
phique des peuples amène cette reilexion,
que l'on trouve Justement dans Vancien
monde , que Moïse nous représente comme
V origine des sociétés et le berceau de tous
les peuples de la terre , les trois classes
essentiellement diflérentes auxquelles le
célèbre baron de Humboldt pense qu'on
peut réduire les formes grammaticales de
l'étonnante variété des idiomes connus.
D'après les livres de Moïse , dit quelque
part le philologue M. de Balbi, ç\\x^aucu7i
monument ni historique ni astronomique
n'a encore démentis, mais avec lesquels au
contraire tous les résultats obtenus par hs
plus savans philologues et por les plu:
profonds géomètres , s' accordent d'une
tnaniere merveilleuse , nous savons que
les Chaldéens , les Assyriens , les Arabes ,
les Hébreux et autres peuples de la grande
famille sémitique ont été de tout temps les
habitans de l'Asie occidentale. D'où il suit
que toutes les recherches et les découvertes
faites jusqu'à présent , prouvent d'une ma-
nière victorieuse que la civilisation primi-
tive ne vient ni de l'Afrique, ni de l'Asie
orientale , ni de la Haute-Asie , mais de
VAsie occidentale.
On a disputé longuement pour savoir si
les Chinois adoraient Dieu , ou seulement
le ciel. Pour peu que l'on eût connu leur
langue , on aurait vu que les deux expres-
sions chez celte nation sont synonymes, de
la même manière qu'elles l'étaient et leso^t
chez les juifs, chez les nations moderni?s
de l'Europe les plus policées et chez un
grand nombre d'autres peuples de la terre.
Cette remarque est très importante en ce
qu'elle tend à prouver que dans le principe,
la connaissance de Dieu était universelle-
ment répandue : or , cette connaissance
n'était autre que le catholicisme primitif
plus ou moins développé.
L'ethnographie est donc une science re-
ligieuse qui contient l'histoire primitive du
genre humain, et confirme les faits histo-
riques racontés par la Genèse. Les sciences,
qu'on s'est efforcé de, rendre irréligieuses,
fournissent les preuves les plus positives de
la religion; ellesdéposentsolennellement en
faveur de Moïse , elles parlent le langage
des livres saints. Il y aurait à faire un tra-
vail de la plus haute importance : ce serait
de réunir et d'exposer clairement toutes
les preuves que les sciences fournissent en
faveur de la religion. Une pareille entre-
prise serait un véritable «ervice rendu au
catholicisme.
Du Prêtre , et de son ministère dans
l'état actuel de la France.
( Par M. le comte de Montlosier. )
Le grand ennemi des prêtres , l'antago-
niste acharné du clergé de France , le nou-
veau Ponce-Pilate ou plutôt le Judas de
PÉglise, M. de Montlosier reparaît enfin.
Il arrive. Que PÉglise tremble , que le prê^
tre s'attache à Pautel , que le clocher de la
cathédrale se voile la face, M, de Montlo-
sier va tout briser de son souffle. Pour com-
mencer, voici que M. de Montlosier publie
une brochure nouvelle. Saiotset Saintes du
paradis, soyez-nous en aide et protection!
Les hommes qui n'oublient pas l'in-
justice, voyant M. de Montlosier si calme,
se demandaient entre eux: — Qu'est de-
venu M. de Montlosier? Où est-il, et que
fait-il ? Et d'où vient que sa voix ne gronde
plus? Et pourquoi a t-il cessé de battre de
sa baliste les vieilles cathédrales elles vieux,
miuiçtres des autels? A toutes ces question^,
Supplément.
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU 29 DÉCEMBRE.
161
il n'y avait que M. de Montlosier qui pût
répondre. M', de Montlosier répond au-
jourd'hui par sa réponse ordinaire à toutes
les questions, par une brochure. Autant
eût valu lépondre par le silence, qui est la
réponse à toutes les questioiîs embarras-
santes.
Mais parce que M, de Montlosier,
depuis trois ans , n'a pas écrit de
brochure contre le clergé , ne croj^ez
pas que M. de Montlosier ait déposé sa
prêlrophobie. Lisez plulôt la préface
de ladite brochure. — Peu de temps après
la révolution de i83o,ditM. de JMontlo-
sier, etaué venu, à Paris pour remercier
le Roi de ses bontés. » Que pensez- vous qu'il
arrive? Sans doute, M. de Montlosier
ira tout d'abord aux Tuileries cjui , en ce
temps-là , étaient encore ouvertes à tous ,
et là , il remerciera le Roi de ses bontés !
Pas du tout, M. de JMon'.losier venu à
Vatis pour remercier le Roi, s'en va , non
pas aux Tuileries porter sa reconnaissance
paùr les bontés royales, mais bien chez te
'ministre des cul/es , pour lui offrir ses
services. Vous qui connaissez M. de Mont-
losier, vous pouvez penser quel genre de
service il allait oflrir anininistre des cultes.
Et en efl'et , à peine chez le. ministre des
cultes , voilà M. de Montlosier tout fier
de sa conduite dans la grande affaire
des congrégations et des jésuites , qui pro-
pose au ministre la réforme du culte. Le
ministre l'écoute avec politesse , mais il pa-
raît que ce fut là tout -, que M. de 3Jout-
losier, malgré, sa belle conduite dans la
grande affaire , se vit cette- fols très-po-
liment éconduit, sa proposition n'ayant
pas été reçue avec faveur.
C'est à cette aventure chez le ministre
des cultes , ou plutôt à cette mésaventure
de M. le comte de Montlosier que nous de-
vons la susdite brochure : Du prêtre, et de
son viinistire dans létal actuel.
Cette brochure a été écrite dans le but
unique de prouver que dans l'état actuel de
là France , le prêtre veut entrer dans le
monde , s'emparer du monde, etgouverner
lEtat une Croix à la main.
Après avoir démontré ce premier point ,
M. de Montlosier se propose de démontrer
que la révolution de juillet a surtout favo-
risé le prêtre; qu'elle Va fait entrer dans
notre inslructioti et dans nos affaires • il
prouvera qu'on lui a ouvert les portes des
conseils-généraux ( au prêtre ) , et qu'on l'a
introduit de droit dans les écoles (toujours
le prêtre ), 'lesquelles écoles vont devenir
désormais des leçons de Catéchisme con-
tinuées.
Au premier abord, on pourrait croireque
cesétrangespropositions ne sont autre chose
qu'une longue ironie de M. de Montlosier-,
mais tout cela est dit très-sérieusement ,
et vous allez voir tout à l'heure ce Luther
provincial développant son dire, poussé
par son zèle pour le service du Roi et
de la chose puhlique , qui ne pouvait se
contenter d'une seule réclamation et d'une
muette opposition. ( Le zèle de M. de
Montlosier.)
Suivons donc M. de Montlosier , et
voyons-le traitqnl la matière à fond.
D'abord , M. de Montlosier a l'extrême
modestie de ne pas s'attendre à beaucoup
de succès ; toutefois , quoi qu'il arrive ,
il divise son travail en deux parties : Les
causes du mal , et les remèdes du mal.
Dans la première partie, M. de Mont-
losier remonte jusqu'au péché originel. La
question a été si diversement débattue , que
M. de Montlosier n'ose pas avoir d'opinion;
seulement, ensa qualité de bonhomme, il
veut bien reconnaître le péché originel , et
par conséquent la nécessité d'une rédemp-
tion.
De la rédemption à la naissance de Notre-
Seigneur, de 1^ venue du Christ à la mis-
sion des apôtres , il n'y a qu'un pas -, toutes
ces vérités se tiennent, et M. de Montlo-
sier les respecte autant que M. de Mont-
losier peut respecter quelquc/-hose.Mênie,
il donne une très-bonne raison de son res-
pect pour ces vérités , qui ne sont autre
chose que l'Evangile : On nu trouve rien
qui puisse porter le trouble dans un Liât.
L'aveu est naïf. Il y a dfes iustans où nous
sommes , nous aussi , tentés de croire que
■162
tout ceci est une bouffonnerie de M. le comte
de Montlosier.
M. de Montlosier fait plus-, il reconnaît
( toujours 1)8 rce qu'il n'y a pas de danger
pour l'Etat) que les apôtres ont eu le droit
d'obéir à leur divin Maître, qui les a en-
voye's par toute la terre , en leur disant :
Ile et docete omnes (jentes ; mais ce droit
ils ne l'ont eu que pour les peuples et pour
les choses d'il y a dix-huit cents ans.
Mais à présent que M. de Montlosier est
venu , il ne veut pas que le prêtre aille et
enseigne. M. de Montlosier jure que l'Etat
est en danger si le prêtre 7narche ou parle.
A l'heure qu'il est, il n'y a plus dans le
monde chrétien que lui, M. de Montlosier,
qui ait le droit lï enseigner ; à l'entendre il
n'y a plus de prêtre, il n'y a plus que lui
qui ait le droit de venir en diligence re-
tnercier le lîoi de ses bontés, et offrir par la
même occasion au ministredes cultesles ré-
sultats de sa vieille expérience dans /a ^rawf/e
affaire! Ce qui est puissamment raisonné.
Ici M.deMouUosiercommence un deuxiè-
me chapitre, pour se reposer quelque peu ,
et reprendre haleine avant d'entamer son
excellent Chapitre III , intitulé : Envahis-
sement de la vérité dans les temps anciens.
Ce Chapitre III n'est guère la consé-
quence de la permission que M. de Mont-
losier avait donnée tout à l'heure aux
apôtres, A présent, M. de Montlosier ne
veut plus reconnaître le droit qu'il recon-
naissait encore tout à l'heure aux apôtres,
et aux successeurs des apôtres, même pour
la première moitié de l'apostolat des dix-
huit cents ans en question. Ici M. de
Montlosier s'élève à une grande indigna-
tion contre l'enseignement Evangélique.
« Quand les marchands négriers vont
» surla côte d'Afrique acheter deshommes,
» ils ne s'emparent que de leur liberté phj^-
» sique et de leurs forces matérielles j ils
» laissent au moins libres leurs pensées , et
» leurs sentimens. »
Ici il est impossible de rester dans les
lim.itcs rétrécies de l'ironie. Quoi donc ! à
entendre M. de Montlosier, toutle moyen-
âge cbrétienetrcligieuxn'estqu'uneaflreuse
LA DOMINIC\LE.
et cruelle déception , un horrible mensonge !
Quoi donc I ce Jésus rédempteur qui est
venule premier proclamer laliber té et'l'éga-
lité parmi les hommes, ne vient qu'après le
marchand négrier qui achète et qui vend
des hommes comme on ferait des bêtes de
somme ! Quoi donc ! le monde régé-
néré et marchant dans une ère nouvelle ,
l'humanité qui se croyait sauvée , par
la parole divine, la vieille Rome vain-
cue par les Barbares , et redevenant la
capitale du monde par la foi comme elle
avait été la capitale du monde par les ar-
mes! Quoi donc! toutes les chastes et
naïves doctrines de l'Evangile, la vie fru-
gale, la prière, la sainteté du mariage,
l'espérance d'une autre vie, toutes ces
saintes doctrines qui ont purifié , ennobli,
agrandi, corrigé le monde! Quoi donc!
tous les actes religieux , toute cette poésie
austère et sainte , toutes ces vertus du dé-
sert, de l'Église, de la viUe^ du trône et
du peuple! Quoi donc! ces cathédrales
élevées dans les airs, ces paroisses qui
sont autant de fa»milles, ces hôpitaux ou-
verts à toutes les misères, ces enfans qu'on
ramasse sur la pierre froide, et que la Cha-.
rite, cette chaste vierge, nourrit d'un lait
qui vientdu ciel! quoidonc! toutle Christia-
nisme en masse, tout notre vieux génie,
tout notre ancien repos, toute notre vieille
histoire, tout cela -c'est mensonge, tout
cela c'est misère, tout cela c'est vanité,
tout cela est une espèce de traite des blancs
plus cruelle que la traite des noirs? Voilà ce
que M. de Montlosier ose nous dire! Et
M. de Montlosier vient tout exprès de ses
montagnes pour écrire celte brochure, sous
prétexte de remercier le roi de ses hontes !
Mais , pour se jeter dans de pareilles ba-
nalités, il n'était pas besoin de venir de si
loin-, un homme d'esprit, bien avant M. de
Montlosier, avait dit toutes ces choses, et
cet homme avait plus d'esprit que M. de
Montlosier lui-même : cet homme, c'était
Voltaire. Qu'en pense M. de Montlosier?
Or, ici il est bon de faire remarquer â
M. de Montlosier que non-seulement Voï^
taire a eu plus d'esprit que lui , M. de Mofit-
LA DOMINICALE.
^165
Icsier en peut avoir, mais que Voltaire a
été moins lâche. Quand Voltaire a attaqué
le clergé , le clergé était puissant encore ;
quand il a attaf|ué le prêtre , le prêtre était
un citoyen comme un autre; il était
propriétaire dans l'Etat , qualité que lui
seul il a perdue , et «ans avoir eu la
moindre part à l'indemnité des cent mil-
lions. Au dix-huitième siècle, le christia-
nisme , ce soleil qu'on peut obscurcir, mais
non pas éteindre , avait des armes pour
se défendre. A M. de Voltaire on pouvait
opposer M. de Eeaumont, et toute la vieille
aristocratie française qui avait conserve
le souvenir et le respect des r-royances;
et puis la satire de Voltaire était si nou-
velle , dans le fond du moins , nouvelle
dans la forme I Aujourd'hui , cette espèce
de Voltaire posthume, de Voltaire avorté ,
M.àe. Montlosier, ost-il bien venu à venir
répéter , après je ne sais combien de ré-
volutions , les sarcasmes , les mêmes sar-
casmes^du premier, du seul Voltaire! Vous
parlez de la puissance des prêtres aujour-
d'hui , IM. de Montlosier! mais, au nom du
ciel ! où est-elle cette puissance? (kîels sont
les biens de ce clergé formidable? Il n'a
pas une maison qui soit à lui, il n'a pas
un morceau de terre sur lequel il puisse
frapper du pied en disant : Terra quant
calcomea esti A peineest-il vêtu-, à peine
est-il nourri -, il faut qu'il meure de faim
pour faire l'aumône. La commune lui
prête son toit, et oublie de le réparer; s'il
a une vigne , il n'en a que l'ombre, et c'est
le village qui emporte la récolle; il n'a
rien , il n'est rien ; il ne vit que pour prier
et pour souftVir ! 0 bel usage de votre élo-
quence, M. lecomte! de venir frapper des
gens qui prient et qui font l'aumône avec
le pauvre rien qui leur reste ! Et vous
croyez-vous un homme bien courageux
à venir parler de richesses et de palais
somptueux à Monseigneur l'archevêque
de Paris , par exemple , qui a pensé périr
sous les ruines de l'archevêché ; et n'est-
ce pas là une belle mission que d'afficher
votre brochure contre les murs menacés et
désolés de l'église dévastée de Saint-Ger-
main-1'Auxerrois I
Certainement il faut que la monomanie
de ce vieillard soit bien enracinét; , pour le
pousser ainsi, en décembre i833 , à revenir
à ses anciennes philippiques, à ranimer sa
colère usée; et il est d'autant plus odieux
cette fois que , venu à Vaik pour remercier
le Roi de ses hantés, il a écrit sa brochure
moins en haine du clergé qu'eu amour du
Koi. « Je crains pour (a royauté elle-
même, si le prêtre devient ou parait de-
venir son complice. »
« Et en eftet , à l'entendre , le danger est
» imminent: ô Philippe ! ô mon Roi ! prends
» garde à ton royaume ! s'écrie M. de Mont-
» losier; à l'heure qu'il est, il n'y a pas une
» maison en France qui ne s'empresse de
» donner, dans toutes les circonstances,
» des signes de sa persistance dans le
» culte catholique. Il n'y a pas une mai-
» son où Ton ne s'empresse de faire bap-
» tiser les enfans à leur naissance, et de les
» envoyer à l'église avec les accompagne-
» mens ueités de' parrain et de marraine;
» il n'y en a pas une qui ne mette le même
» soin à les envoyer à l'instruction du caté-
» chisnie pour la préparation à la première
» communion; il n'y en a point qui, lors
» du mariage , se contenterait de le faire
» célébrer à la municipalité : on ne manque
» point de le faire consacrt-r par le prêtre.
» Enfin , il n'y a plus , comme dans d'au-
» très temps, de discussion sur les matières
» religieuses; on ne publie pas d'ouvrages
» contre la religion. »
Vous voyez que la France est en grand
danger de mort. On baptise l'enfant qui
vient de naître , on se marie à l'autel ,
on envoie les enfans au catéchisme , et
enfin , ô comble d'horreur ! ô désorga-
nisation sociale ! — On ne publie pas
d'ouvrages contre la religiojil
Vous voyez que, malgré lui sans doute ,
M. de Montlosier retombe toujours dans
la bouffonnerie. On ne fait plus d'ou-
vrages contre la religion ! Mais pour quoi
donc M. de Montlosier compte-t-il lesbro-
chures , dont il honore le clergé de France
s'il lui plaît?
Sans compter, pour dernier signe de dés-
organisation , que M. le duc de Rovigo ,
oui, M. le duc de Rovigo lui-môme, ce
sanglant esprit fort du château de Vin-
cennes , frappé d'une maladie incurable, a
fait appeler à son lit de mort Mgr. l'arche-
vêque de Paris !
Dans quel temps vivons-nous?! !
Nous marchons vers l'abrutissement du
onzième et du douzième siècle . ajoute
M. de Montloeier , en poussant un gros
soupir.
C'est que nous sommes encore en plein
parti-prêtre.
Tels sont les maux que signale M. de
Montlosier dans la première partie de sa
brochure.
Seconde partie.
La seconde partie traite des remèdes, et
des moyens de les appliguer.
Ici il faut encore citer le texte : les re-
mèdes de notre illustre guérisseur sont
aussi bouffons que ses diagnostics.
Recette contre le parti-prêtre .
» Le gouvernement protégera le prêtre ,
mais il ne lui permettra pas de faire la
religion; car c'est la religion qui fait le
prêtre. Avec la religion, il ne lui permet-
tra pas non plus de faire de la morale ; car
la morale ne se fait pas : elle est éternelle
comme Dieu. »
Signé : Comte de Montlosier.
Autrement dit : le gouvernement empê-
chera tant qu'il sera en lui de frapper le
prêtre à coups de bâton , de lui cracher au
visage ou de le tuer avec le fer. Mais sous
aucun prétexte il ne permettra au prêtre
d'enseigner l'Evangile ou de prêcher la
vertn. Si le prêtre enseigne l'Evangile, s'il
fait de la reliyion ou de la morale , alors
le gouvernement ne protégera plus le
prêtre , et alors gare au bâton , gare aux
crachats, gare aux poignards! On recule
LA DOMINICALE.
d'effroi ou de mépris devant de pareilles
et si extravagantes atrocités!
Mais M.' de Montlosier, pour être com-
plètement utile au Roi et à l'Etat , ne se
contente pas de leur donner sa recette , dé-
fendre au prêtre de faire de la religion, ou
de la morale % il va leur prouver que la
chose est possible, et qu'elle est de dreit ,
après leur avoir démontré dans la première
partie qu'elle est de toute nécessité.
Car'M.de Montlosier, quiest sagace, pré-
voit bien des obstacles à son projet. Com-
ment empêcher le clergé défaire de la re-
ligion et de la morale? Car M. de Mont-
losier l'avoue , le clergé de France n'y
renoncera pas facilement.
Mais, dit M. de Moui]os\er, le gouverne-
ment n'' est-il pas le jrrotecteur de la société
. en général^ et n'a-t-il pas la police de l'Etat!
Le gouvernement n'est-il pas le protec-
teur des associations particulières ?
Ce sera donc en sa qualité de protecteur
de l'Eglise et par le moyen de son préfet de
police, que le gouvernement empêchera le
prêtre de faire de la religion et de la mo-
rale.
Et si le prêtre résiste , s'il s'appuie sur
les Canons , sur l'Evangile, et enfin sur la
Charte, qui reconnaît que toutes les reli-
gions sont libres et égales , si le prêtre
poussé à bout, demande au préfet de police
de quel droit il veut l'empêcher de faire
de la morale et de la religion?
Alors ce sera le cas de mettre en avant le
second argument du remède-Montlosier,
appuyé de quelques régimens de dragons
et de gendarmes. A ces causes, le préfet de
police prendra son écharpe , il entrera dans
la cathédrale , il montera dans la chaire de
vérité -, si le prêtre résiste , il le fera em-
poigner par ses agens , et du haut de la
chaire , il dira aux fidèles assemblés pour
entendre parler des mystères, des consola--
tions et des espérances de l'Evangile : —
Au nom de [la loi et de M. de Montlosier ,
moi, préfet de police, je déclare que vous
n'êtes pas une religion , la religion catho-
lique , la religion du monde •, vousêtesune
LA DOMINICALE.
-165
association particulière. Vous n'êtes pas
des chrétiens assembles pour entendre la
parole de Dieu -, vous êtes une émeute qui
fait de la religion et de la morale avec un
prêtre : donc ayez à vous disperser sur-le-
champ , au nom de l'art, qui défend les
attroupemens et les réunions de vin^t per-
sonnes! » Ainsi parlera le préfet de police-
Montlosier , et à l'instant même il n'y
aura plus de prêtre , il n'y aura plus d'E-
glise, il n'y aura plus en France dereHyion
et de morale que selon M. de Montlosier.
L'article second do M. de ]\ïontlosier aura
prévalu cette fois contre ce mot de l'Evan-
gile qui dit que les portes de V Enfer ne
prévaudront jamais .
Ceci une fois posé, ]\L de Montlosier,
vainqueur du prêtre, leprend en pitié cepen-
dent; que le prêtre cède à ?vli de Montlo-
sier, et M. de Montlosier usera d'indul-
gence: il ne fermera pas les églises, il per-
mettra aux fidèles de se réunir tant qu'ils
voudront j on pourra célébrer les saints
mystères, allumer les ciergeset brûler l'en-
cens j M. de Montlosier ne meta tant de
faveurs que de très-légères conditions j
mais il y tient, il ne reculera pas d'une
exigence : c'est aii prêtre à voir si la Charte-
Montlosierlui convient, c'est à prendre ou
à laisser.
Nous vous avons donné d'abord les dia-
gnostics qui troublent si fort M. de Mont-
losier, et qui le font douter de l'avenir de
la France. On baptise les enfans, on leur
apprend leur religion ! on se marie à l'autel,
en un mot, toutes sortes d'abominations.
En second lieu, nous vous avons donné
ses remèdes : — Déclarer la religion chré-
tienne une assemblée particulière, la met-
tre sous la protection de l'état et dit pré/et
de jyolice, empêcher le prêtre de /aire 'de
la religion et de la morale.
ïl nous reste à. présent à vous transcrire
article par article la Charte-Montlosier,
c'est-à-dire lesconditions auxquelles M. de
Montlosier permet encore à l'État de p7'oté-
ger le prêtre, comme il est dit plus haut.
Charte Montlosier.
Art. I". — Le prêtre de l'Église catho-
lique, apostolique romaine, est libre d'en-
seigner l'Évangile et de remplir les devoirs
de la religion chrétienne , aux conditions
suivantes":
Tout prêtre catholique sera tenu du
prendre une femme et d'avoir des enfam\
« le mariage étant une condition de l'hu-
» manifé. » (Nous citons textuellement.)
Art. II. — // ni/auraplus en France un
monastère, ni aucun de ces lieux où foute
la vie chrétienne apassé dans les pratiques
de la vie dévote.
» Car l'amour deDieus'échauffantde tout
» ce qui est ôté à un autre amour, cherche
» avec la même passion une autre sorte de
» conquête. Une domination continue sur
» des cœurs qui, pour être sans cesse en la
» présence de Dieu , ont besoin d'être tou-
» jours en la présence du prêtre, compose
» unesorte de volupté mystique : objet d'at-
» traits pour déjeunes femmes chezlesquelles
» le mariage est usé et qui ont besoin d'un
» amour nouveau ; objet d'attraits pour de
» pauvres vieillards qui cherchent , eux
» aussi, un amour qu'ils désirent et qu'ils
» ne trouvent plus nulle part ; enfin objet
» d'attraits pour déjeunes filles qui, égarées
» par des illusions qui les poursuivent , se
» font innocemment les épouses spirituelle»
» d'un prêtre , croyant être les épouses de
» Jésus-Christ. »
Art. m . — Uni/ aurapas de processions
dans les rues. — « Il n'est pas convenable
que le prêtre porte le trouble dans les fa-
milles , dérange le repos et les habitudes
des citoyens. »
Art. IV. — Le prêtre aurasoin^ souspein^
d'einprisonnement; de ne jamais parler do
r Evangile et de la vie à venir, tnais bien
du Jury , du Code pénal , et des galères,
de Brest ou de Toulon.
))Pour parler franchement, qu'il ne puisse
» y avoir de morale dans une nation qu'à
» force de confessions , de scapulaires et
» de chapelets, c'est une prétention du
» prêtre qu'il faut écarter pour la moi'al«
^66
LA DOMINICALE.
» elle-même. Où en serions-nous, s'il était
» établi que les femmes n'aiment leurs
» maris que pour l'amour de Dieu -,
» que les mères ont besoin d'aller à la
» messe pour s'encourager à soigner et à
» allaiter leurs cnfans; que si les domes-
» tiques s'abstiennent d'assassiner leurs
» maîtres , c'est parce qu'il est écrit dans le
» Deutéronome : J^ on occidesl
Art. V. — Le prêtre est obligé de manger
au moins du bœuf tous les jours. « Dieu a
» bien pu commander à Adam de s'abste-
» nir d'un fruit j mais l'Eglise n'a pas le
» droit de défendre la viande à certains
» jours. »
Art, VI . — On ne serapas for ce d'entendre
la messe le dimanche. « Quand le Souve-
» rain, dans les jours de fêtes, appelle ses
» sujets auprès de lui, il n'eu fait pas une
» injonction sous peine d'être écorché vif.»
( C'est mot à mot : voir pages 96 , 6 , 7,8,
9 et suivantes.)
Art. VII. — On travaillera les jours^de
fête.
Art. VIII. — Il est expressément défendu
au prêtre de jeûner. « La position d'un
» chrétien peut devenir très-douloureuse ,
» lorsque par l'état de sa santé ou d'au-
)> très circonstances paiticulières , il ne
H saura pas ou ne pourra savoir précisé-
» ment si cette position est de nature à le
» sauver du danger épouvantable de dam-
» nation auquel il est exposé. »
Art. IX. — Le prêtre ira à tous les spec-
tacles depuis le Théàtre-L^rançais .jusqu à
VAmbhju- Comique; depuis l'Opéra jus-
qu'aux tréteaux de mada^ne Saqui. « Que
» l'Église défende les spectacles, elle trouble
» dans toute l'Europe un ordre qui y est
» établi. On ne peut ignorer que dans l'état
» actuel des sociétés, les spectacles sont
» devenus une sorte de besoin. Partout les
» spectacles sont iréquentés par des hom-
» mes honorables , même par des person-
» nages pieux. »
{N.B. On y a vu M. de Montlosier. )
Voilà à peu près toute la Charte-Mont-
losier. Cette Charte écrite , il ajoute :
(( Je m'attends à ce que le prêtre mettra
peu d'eynpressement a accéder aux désis-
femens que je lui demande. Il y verra une
abdication d'une partie de son importance j
mais il y verra aussi , j'espèie, un avan-
tage pour la reliyioti. »
Et tout ceci n'est qu'une partie de cette
immense brochure! Et toutes ces stupidi-
tés sortent de la tête d'un homme qui a la
réputation d'un homme raisonnable! Et
Voilà comment pense , voilà comment
écj'it , voilà comment raisonne un des plus
fougueux, un des plus dangereux, un des
plus logiques ennemis du prêtre catholique!
Comment donc , par quelle fatalité de tels
raisonneurs sont-ils parvenus à jeter le
moindre nuage sur la religion de Jésus-
Christ! Comment donc ces faiseurs de pré-
faces, ces hurleurs de tribune, ont-ils pu
un instant , un seul instant, placer leurs
raisonnemens à côté des sermons de Bos-
suet ;, des pensées de Pascal , à côté de cette
longue suite de génies chrétiens devant les-
quels la terre a fait silence, comme elle
avait fait silence devant Alexandre? A l'audi-
tion de pareils raisonnemens, l'esprit reste
confondu, la raison s'étonne j on se de-
mande si on n'assiste pas à l'apparition
d'un homme en délire ! Hélas ! tout ceci a
cessé d'être du délire! Hélas! toutes ces
choses qui ne soutiennent pas le plus faible
jour , elles ont eu cependant des auditeurs ;
elles ont été prônées , accueillies-, elles
ont éié article de foi pour les intelli-
gences stupides qui rougissaient d'être
de la religion du grand Condé et de Fé-
nélon , et qui se font honneur de croire en
M. de Montlosier, au Constitutionnel et au
libraire Touquet! Insensée et frivole na-
tion que la nôtre ! Toujours prête à se dé-
pouiller de ses croyances, toujours prête à
briser ses temples, ses dieux, ou ses rois sur
la foi du premier énergumène qui l'exploite.
Cet homme arrive , il parle à ce peuple in-
sensé , il lui dit : Tu ne croiras pasl Et
le peuple , sans savoir d'où vient cet
homme , qui il est , où il va , ce qu'il veut,
se met à l'applaudir, quoi qu'il dise, jus-
qu'au ioiir où l'orateur disparu vient
LA. DOMINICALE.
^67
pour remercier le Rot de ses bontés. C'est
vraiment là une histoire à faire pitié !
Cette brochure de M. de Montlosier n'est
pas plus ridicule que toutes les autres bro-
chures qu'il a écrites. Seulement assez de
désordre moral et politique a suivi les
premières brochures du même auteur ,
pour rendre les écrits de cet homme
à jamais odieux et ridicules. Nous n'avons
plus rien à donner à M. de Montlosier.
Que nous veut-il ÎPour Dieu qu'il nous
laisse en paix !
Des rapports des scia^ices naturelles avec
la religion, et particulièrement de la
médecine dans son application géné-
rale.
Toutes les sciences naturelles ont des
rapports , un enchaînement nécessaire
avec la révélation. Cette vérité, volontai-
rement méconnue et niée par les prétendus
philosophes du siècle dernier, est aujour-
d'hui publiquement proclamée dans les
chaires le^ plus célèbres de la capitale.
Les mathématiques, dont le principe
l'unité de nombre et d'étendue , nous
jette également de ses deux côtés dans
l'infini; l'astronomie qui emporte notre es-
prit par-delà la création visible des mon-
des; la physique, l'anàtomie , la physio-
logie, la philosophie, sont venues tour à
tour nous apporter l'aveu de l'accord in-
dispensable des lois qui régissent la matière
avec la parole de Dieu. Il y a déjà lonj;-
temps qu'une force irrésistible entraîne
rintelligence des savans à ne reconnaître
dans les livres saints qu'une grande et so-
lennelle constatation des phénomènes de la
nature. L'immortel Cuvier a commencé la
démonstration de cette importante vérité.
Son discours sur les révolutions du globe
et sur les ossemens fossiles n'est qu'un long
commentaire de l'Ecriture . attestante la ré-
génération de l'humanité par le déluge.
Chose admirable I Le plus heureux résul-
tat du progrès des sciences appartiendra
sans doute à notre époque; « car, comme
» l'a dit M. de Maistre, si Dieu efface,
» c'est pour écrire. »
Mais de toutes le^ sciences naturelles , la
médecine est assurément celle qui a les
connexions les plus intimes avec la reli-
gion. Aussi pendant le long sommeil des
lettres et des arts au moyen-âge , nous ne
la voyons point rester inactive. Le prêtre
dont la charité, amour divinisé de l'huma-
nité, conserva la société au milieu de ce
chaos, se servit d'elle pour s'emparer de
l'homme tout entier , pour l'attirer à lui
corps et àme. Comme il voyait en lui une
doul)le nature toujours souffrante , tou-
jours prête à souffrir, il se jeta au secours
de Tune et de l'autre . Au nombre des de-
voirs de sa mission de foi , d'espérance et
d'amour, il compta le soulagement à don-
ner aux douleurs du corps , alors si multi-
pliées et si destructives. Et certes ce fut un
bien puissant moyen d'actiow pour le prêtre
catholique sur les masses barbares qu'il avait
à diriger et à conduire ; car on ne résiste
guère à celui qui vient nous dire : « Tu
étais en danger de mort, je t'ai sauvé; je
t'ai rendu à ta famille , à tes enfans. Au-
jourd'hui c'est un chrétien que je veux ga-
gner au ciel ! »
Et le prêtre catholique alla ainsi pen-
dant quelques siècles, guérissant les dou-
leurs du corps comme les douleurs de
l'âme , chargé d'un double ministère dans
la pauvre chaumière où l'appelait la souf-
france. A mesure que la foi est devenue
plus chancelante dans l'esprit des peuples,
que l'impiété s'est fortifiée et agrandie , le
prêtre s'est effacé , s'est retiré du mouve-
ment, et depuis cette séparation consom-
mée , les conditions de la société chré-
tienne ont bien changé. Des peuples en-
tiers , «garés par la voix de l'erreur , se
sont soustraits à la confiance et à la sou-
mission qu'ils portaient au clergé catho-
lique. Ils ont .aveuglément repoussé son
action civilisatrice pour plusieurs siècles
peut-être. Mais laissez faire à la charité :
elle saura bien, elle, lui rendre cette au-
torité que ses ennemis en la détruisant
468
LA DOMINICALE.
n'ont pu remplacer dans le monde. Le
clergé catholique est appelé de nouveau à
reconqutéiif l'humanité qui naguère en-
core semblait vouloir lui échapper. Si vous
eussiez entendu, comme nous , au milieu
des plus elTrayans ravages du choléra, les
mourans exprimer aux jeunes prêtres de
Saint-Sulpice tout ce qu'ils éprouvaient de
regret d'avoir si lonjj-lemps calomnié leurs
intentions , et refusé leurs simples soins de
gardes-malades-, si vous lés eussiez enten-
dus comme nous , demander des prières au
Pasteur'magnanime qui venait les bénir et
les aider à souffrir, comme nous, vous
eussiez dit : Tout le genre humain est en-
core au prêtre chrétien, car lui seul pos-
sède la puissance et le génie de la charité.
Sans doute, maintenant le prêtre ne peut
être médecin, dans ce sens qu'il doive rem-
plir toutes les fonctions de cet important
,état. jMais la morale évangélique lui a
donné d'inappréciables connaissances qui
peuvent rendre ses conseils indispensables
au bonheur des hommes confiés à sa solli-
citude. La religion catholique dans ses
dogmes, dans ses lois, dans sa discipline
même , contient tout ce qui peut assurer
le bien-être de l'esprit et du corps. L'hom-
me pour l'un et pour l'autre a été placé
par Dieu dans des conditions d'existence,
dont il ne peut s'écarter sans courir un
danger immédiat. Ces conditions sont toutes
implicitement renfermées dans le Christia-
nisme. Il n'est pas une loi relative à la
conservation et au développement phy-
sique et moral de l'homme qui n'ait élé
prévenue et promulguée par lui. Antérieur
à toute science humaine, puisqu'il re-
monte à l'origine du monde , il a pris soin
de nous faire connaître la source première
de noire faiblesse. Il nous a appris que la
concupiscence est le penchant toujours ac-
tif de notre nature pour notre double
perte : Morle morieris, Mais en même
temps il nous a offert un remède assuré
contre notre mal. Nous ne connaissons
point de règles plus certaines et mieux
coordonnées entre elles pour la félicité de-
la vie que les règles de l'Église fidèlement
observées. Dans les développemens ulté-
rieurs que nous nous proposons de donner
à ces idées trop coiamunément ignorées,
nous espérons conduire nos lecteurs à l'évi-
dence de cette vérité , . savoir : Que le
Christianisme , dans tout ce qu'il nous en-
seigne sur la vie humaine , est la seule hy-
giène qui convienne à tous les hommes.
Nous étendrons ces considérations, en fai-
sant ressortir en outre tous les avantages
qu'offre la religion à l'organisation qui
vient à être ravagée par les inaladits, pour
reprendre cet état d'ordre et de satisfaction
intime qui fait la santé. Enfin nous termi-
nerons eu apportant quelques conseils ins-
pirés par le désir d'une autre victoire dé-
cisive du catiiolicisme sur la philantropie
philosophique. Ces conseils seront adressés
à tous les prêtres, car tous sont les ministres
du pauvre, à qui semblent plus particulière-
ment destinées les longuessoufl'rances. Plus
éclairée sur ses moyens , la charité sera
moins timide. Son énergie et son activité
augmenteront en proportion de l'assurance
qu'elle recevra de son utilité , de son im-
portanccj et de sa nécessité pour le bonheur
du genre humain.
ALMANACH DES PAROISSES.
(Troisième article.)
Voici que nous sommes arrivés à la fin
de notre œuvre populaire : l'Almanach des
Paroisses va paraître le 3o décembre. Il a
été fait avec zèle , avec conscience , avec
de minutieuses et importantes recherches ,
quoiqu'avec rapidité, et nous espérons que
notre public à nous , c'est-à-dire , les ca-
tholiques de France, le clergé de Fiance,
toutes les familles chrétiennes, l'accueille-
ront bien-, que notre almanach aura sa
place marquée au foyer domestique, dans
les longues soirées d"hiver. La mère n'aura
point à l'examiner d'avance pour voir si
quelque histoire scandaleuse , ou quelque
peinture dèshonnêlen'en interdit pas la lec-
ture ou la vue à sa fille: car on sait qui nous
sommes à présent, où nous allons, ce que
LA DOMIJN
nous voulons. Hommes de cœur et de foi
profonde, nous avons vu que notre pauvre
société se débattait épuisée hors de la voie
chrétienne, et nous nous sommes dit à l'as-
pect de cette grande misère, qu'il serait beau
de venir planter notre drapeau au milieu de
toutes ces ruines-, que, dans celte immense
arène oùlespartissedisputentravenir,lesca-
tholiques ne devaient pas s'engourdir dans
un lâche repos. Et nous nous sommes m.is
à l'œuvre , ardens , infatigables. Faibles
d'abord, nous avons bientôt trouvé de
flatteurs encouragemensetde solides appuis.
A mesure que nous marchons , nos vues
comme nos moyens s'agrandissent; nous
planons d'un œil plus sur sur l'ensemble
des besoins et des nécessités de l'époque, de
cette époque si bizarre et dont le caractère
est si indécis et si disparate.
Et c'est pour tenir en quelque sorte cette
société dans nos mains, pour la manier
autant qu'il est en nous dans le sens catho-
lique , que nous voulons la prendre en bas
et en haut tout à la fois -, à l'homme du
monde , au savant , montrer tout ce qu'il y
a de grand, de noble, de puissant, de civi-
lisation , de sociabilité , d'ordre, et de sé-
curité dans les doctrines catholiques; à
l'indigent, au manœuvre, à l'homme des
champs , tout ce qu'il y a dans la religion
de ses pères, de paix , de consolation, de sa-
gesse, de bienfaisance , de charité. Et pour
premier gage de nos promesses , nous don-
nons cet Almanach des Paroisses, qui porte
à chaque page , à chaque ligne, l'empreinte
delà pensée religieuse qui l'a inspiré, et
qui a présidé à sa rédaction. C'est donc
comme œuvre de propagande catholique,
que nous avons conçu notre xVlmanach ; et
c'est en cette qualité, et en cette qualité
seulement que nous le présentons avec con-
fiance à tous les catholiques fiançais, mais
particulièrement aux ecclésiastiques qui
sont nos maîtres et nos chefs dans les com-
bats que nous livrons aux mauvaises doc-
trines. Leur cause est notre cause , leurs
espérances sont nos espérances, leurs vœux
sont nos Toeux-, personne oe saurait eo
doutçr,
iCALK. 169
Le but de notre première piihlioation es
donc bien établi , bien clair et bien précis.
La paroisse étant noire point de départ,
c'est à rassembler dans un petit ouvraf^c
tout ce qu'il est nécessaire à l'homme de la
paroisie de savoir, que nous avons tourné
tous nos efforts. Ainsi, nous avons consa-
cré une partie de notre Almanach à des no-
tions exactes, étendues, écrites avec sim-
plicité , sur les matières ecclésiastiques,
dont la connaissance est importante, et
qui sont de nature à exciter l'intérêt; telles
que la chronologie des papes, la hiérarchie
ecclésiastique, les évèchés et archevêchés
de France; la législalioa sur les fabriques,
les mariages, les décès, les communautés
religieuses.
Mais ce qui recommande particulière-
ment notre travail aux lamillcsclirétiennes,
c'est un calendrier rendu beaucoup plus
complet que les calendriers imprimés jus-
qu'à ce jour , à l'aide de longues et de mi-
nutieuses recherches historiques et cri -
tiques. Qu'ont été les calendriers jusqu'ici,
sinon des compilations informes de noms
chrétiens , souvent tronqués , déplacés du
jour où l'Église célèbre leur fête ? En France,
où la foi chrétienne compte tant d'illus-
tres confesseurs, à peine sait-on leurs noms
aujourd'hui. Nous avons voulu porter re-
mède, autant qu'il est en nous, à ce grave
inconvénient. Ainsi, tout en conservarit
avec soin les noms des saints honorés uni-
versellement , nous avons fait entrer dans
notre calendrier presque tous les saints
français, les noms de tous les patrons des
diocèses de France. A côté du nom de cha-
que saint, nous avons retracé en peu de
mots le lieu de sa naissance, son histoire ,
l'époque et le genre de sa mort , la date de
sa canonisation. Dans les fêtes, nous n'a-
vons oublié aucune de celles qui servent à
fixer la chronologie.
De cette manière , les parens chrétiens
ne seront plus embarrassés pour le choix
des noms à donner à leurs enfans : chacun
saura quel jour il doit honorer son patron :
les hommes pieux et instruits jouiront des
souvenirs historiques que nous conservons j
-ITO
LA DOMINIÂLE.
les ecclésiastiques seront dispensés, avec
notre travail tout fait, de recherches sou-
vent pénibles, ssit pour les prônes des di-
manches, soit pour leur instruction et leur
satisfaction particulière.
Aux notions ecclésiastiques ne se borne
pourtant pas notre travail -, car le catho-
lique n'est pas seulement Thorame de la
paroisse, mais Thomme de son pays-, il
n'est pas seulement catholique, mais il est
catholique français. Avec noire petit ou-
vrage , il saura tout ce que cette double
qualité lui impose de connaissances •, notre
Alraanach sera son guide sûr, son vade
inecmn obligé.
JVous avons rendu compte de notre
œuvre toute de conscience et de zèle , et
c'est sous le patronage et les auspices du
clergé français que nous la plaçons. Le but
de la mission que nous venons remplir , ne
saurait être mieux ni plus explicitement dé-
fini et indiqué que par cette publication. La
paroîssel voilàpournousleceutre où vien-
dront aboutir directement ou indirectement
lou tes les questions que noué aborderons avec
la franchise dont nous avons fait preuve
jusqu'ici. Sous le rapport moral, comme
sous le rapport purement humain ou légal ,
\sL paroisse n'aura pas de plus chauds dé-
fenseurs que nous; son chef, pas de coo-
pérateurs plus zéléà que nous pour propa-
ger les doctrines de l'Évangile , pour pres-
ser le catholicisme à deux mains, afin
d'en faire jaillir de ces larges idées devant
lesquelles le monde s'incline tant elles lui
lui paraissent divines et conformes à la so-
ciabilité humaine ! Aussi nous espérons
que notre voix continuera de trouver de
l'écho-, que l'on rendra pleine justice à la
pureté de nos motifs, comme à la loyauté
de nos intentions. Trop heureux si , pros-
ternés \m jour au piel de la croix, lorsque
la tourmente qui pèse depuis un siècle sur
notre malheureuse patrie sera passée , nous
pouvons offrir aux regards du Sauveur
quelques adorateurs, brebis égarées, ra-
menés par nous dans le droit chemin!
MELANGES LITTERAIRES.
MATHILDE.
CHRONIQUE DES CROISADES.
La chronique qu'on qu'on va lire fait suite
à un poème que vient de publier M. Ch. de
Commequiers, chez le libraire Biaise. Ce
poème est consacré à célébrer la délivrance
de Paris par Sainte Geneviève. Le prix est
consacré à une œuvre de bienfaisance.
L'extrait que'nous donnons aujourd'hui
à nos lecteurs les guidera dans le jugement
qu'ils doivent porter sur cette publication.
Déjà l'astre du jour, sortant du sein de l'onde,
De ses premier rayons colorait le Carmel,
Et sa seule lueur, aux plaines d'Israël ,
Retraçait cet instant qui vit naître le inonde ,
Où Jéiiovah , sortant d'un éternel repos,
Fit entendre sa voix au ténébreux chaos.
A son soufile divin, à sa sainte parole ,
La terre se fixa sur l'un et l'autre pôle ;
La lumière jaillit comme un brillant éclair,
Et le soleil parut dans les champs de l'Elher.
Ce jirodige d'amour se renouvelle encore :
Tout décèle un pouvoir que notre cœur adore ;
C'est un Dieu qui l'anime, un Dieu dont la bonté
Donne à l'homme la vie, à la Heur la beauté,
Couronne les vallons d'une grâce nouvelle,
Se cache à l'orgueilleux, à l'humble se révèle.
Mais les faibles mortels, vains jouets de l'erreur,
Se lassent à chercher un fragile bonheur ;
Dans leurs ardens projets ils consument leurs veilles
Oubliant le Seigneur et toutes ses merveilles :
A peine si parmi les prévaricateurs
Ce Dieu retrouve encor quelques adorateurs.
Dans ces lieux consacrés par un amour immense ,
Où le sang innocent désanna la vengeance
D'un Dieu prêt à punir un monde criminel,
Je ne vois plus l'encens monter vers l'Eternel.
Des enfans du désert une horde sauvage
Foule sans s'arrêter les sables du rivage ,
Les plaines du Jourdain, où Jésus tant de fois
Aux lilles d'Israël fit entendre sa voix.
Sur les monts désolés les harpes sont muettes ,
L'écho ne redit plus les accens des prophètes;
Seulement quelquefois, au sommet du Carmel,
Des cantiques pieux s'élèvent vers le ciel :
Des vierges, de Jésus les épouses fidèles ,
D'iuie voix gémissante, aux voûtes éternelles
S'adressent, et cherchant l'objet de leur amour,
CclèJjrent son doux nom dès le lever du jour.
LA DOMINICALE.
^7i
Les herbes du désert forment leur nourriture ,
Une grâce ingénue est leur seule parure ;
La (imide brebis fournit leur vêtement ,
Elle bandeau de lin est leur seul ornement.
Comme le noble lis, honneur de la vallée ,
Sur un rocher aride apparaît qnehinefois ,
Le Carmel possédait une fille des rois ,
Loin des champs paternels saintement exilée 3
Dédaignant les palais, les plaisirs, le repos ,
Mathilde avait quitté les rives d'Angleterre ;
Et confiant ses jours aux caprices des flots,
Aux champs de la Judée elle suivit un frère.
A la voix de l'honneur, ce monarque vaillant
Près des murs de Solime a planté sa bannière ;
D'illustres Sarrasins ont jonché la poussière ;
Et l'étendard du Christ se leva triomphant.
Mais souvent aux héros la Fortune rebelle,
Quittant le camp des Francs protégea l'infidèle :
Des nobles chevaliers l'intrépide valeur
Céda la palme au nombre en emportant l'honneur.
Richard, dont le grand cœur haletant de carnage
D'un lion en courroux retraçait le courage.
Cent fois chercha la mort au milieu des combats ;
Les plus fiers ennemis tremblaient devant son bras,
Et contre leur fureur, à sa perte animée,
Sa voix dans le péril enflammait son armée.
De valeureux guerriers, plus forts que les hasards ,
Autour de ce grand roi sont de nobles remparts.
Ils s'approchent enfin de l'auguste rivage
Qui reçut leur serment et leur premier hommage :
Richard les réunit ; il veut rendre la paix
A leurs cœurs déchirés , et calmer leurs regrets.
« Illustres compagnons de mes courses lointaines,
Dignes du noble sang qui caide dans vos veines ;
Fils des guerriers fameux dont les brillans exploits
Sur les murs de Solime ont arboré la croix ,
J'espérais qu'en marchant sur leur brûlante trace
Vers les remparts sacrés , témoins de leur audace ,
Nous pourrions délivrer d'un joug humiliant
La terre que le Christ arrosa de son sang 5
Où l'Esprit créateur a dicté-ses oracles ,
Et qui conserve encor la trace des miracles j
J'espérais voir bientôt flotter les étendards
De cent peuples fameux venus de toutes parts.
Humblement prosternés sur la sainte poussière ,
Je contemplais les rois déposant leur bannière
Sur le tombeau sacré qui , jusqu'au dernier jour ,
Attestera d'un Dieu la justice et l'amour.
Adorons ses décrets : ce n'est pas la victoire
Que ce Dieu nous demande : il suffit à la gloire
D'un chevalier chrétien d'accomplir son serment;
■Le Seigneur a fixé le jour et le moment
Où Sion brillera d'une splendeur nouvelle.
Plusieurs guerriers ontceint la couronneimmortelle,
Admirons leur vaillance ; et fiers de leurs hauts faits,
Imitons leur exemple, envions leur sucoès.
Et toi , Mathilde, et toi dont l'ardente prière
Contre les Sarrasins a protégé ton frère ,
Reviens dans ta patrie , ô mon aimable sœnr^
Sois contre la tempête un ange protecteur !
—Mon frère, tendre ami de mes jeunes années,
Ah ! qu'il m'eiU été doux de voir nos destinées
Se confondre, s'unir, par d'éternels)liens ,
Et de passer des jours heureux auprès des tiens ;
Mais un vœu solennel en ces climats m'an-ête .
Quand des fils de Cédar le fer cherchait ta tète ,
Je promis au Seigneur, dans ce moment cruel,
De consacrer ma vie à la reine du ciel :
Il a sauvé tes jours; et ce Dieu que j'adore,
Ce Dieu qui me permet de te revoir encore.
Saura par sa clémence alléger mes regrets :
Sa grâce dans les cœurs répand la douce paix.
Cesse de t'affliger, épargne-moi tes larmes.
Et de ton amitié fais-moi goûter les charmes.
Adieu, Richard, adieu : jamais ta tendre sœur
Ne cessera pour toi d'implorer le Seigneur. »
En prononçant ces mots , la vierge courageuse
S'arrache aux bras chéris; son âme généreuse
A des sermens sacrés immola son bonheur.
Et bientôt du Carmel embrassa la rigueur.
On la voyait errer sur la montagne sainte ,
Elevant des regards où s'exprimait la crainte;
Elle cherchait au loin la trace des vaisseaux
Que la mer écumante emportait sur ses flots.
Bientôt elle aperçoit la flotte de son frère ,
Qu'un souffle protecteur poussait vers l'Angleterre;
Elle tombe à genoux, et sa mourante voix
Paraît se ranimer pour la dernière fois :
« Vers les rives de l'Angleterre
Voguez en paix, heureux vaisseaux !
Zéphirs, de votre aile légère
Guidez-les sur l'azur des eaux ;
Que jamais la mer en furie
N'arrête votre essor joyeux :
Champs fortunés de ma pairie ,
Recevez mes derniers adieux !
« Comme la colombe plaintive ,
Mathilde , dès l'aube du jour,
Contemplera l'auguste rive
Que vous délaissez sans retour.
Richard, ton image chérie
Toujours se présente à mes yeux :
Champs fortunés de ma patrie ,
Recevez mes derniers adieux !
<t Comment sur la terre étrangère ,
Oublier le toit paternel ?
Chaque jour mon humble prière
S'adresse en vain à l'Eternel ;
Je vais bientôt, quittant la vie ,
Trouver le bonheur dans les cieux !
Champs fortunés de ma patrie ,
Recevez mes derniers adieux ! »
Des vaisseaux de Richard la trace fugitive
S'efl'ace sur le flot qui sous lein- poids frémit ;
Les nobles pavillons ne couvrent plus la rive ,
La flotte a dispaiii dans l'ombre de la nirit.
175
LA DOMINICALE.
CHRONIQUE HEBDOMADAIPiE.
— Une relalion sur l'élal de la religion à La
Guadeloupe a élé transmise à la congrégalion de la
propagande à Rome, et un extrait en a paru dans
le ])i(()io du 7 décembre. Un heureux accord ré-
gnait entre les habitans et leurs pasteurs, lesquels,
généralement parlant , se conduisent de manière à
mériter des éloges. Un ordre parfait subsiste dans
la mission _, et l'aulorilé ecclésiaslicjue et l'autorité
civile marchent de concert. Dans le court espace
de cinq à six ans phis de douze églises ont été
construites ou restaurées par les soins et la géné-
rosité des /iJèles. Le Jubilé pour l'exallatiou de
Pie Mil a élé célébré avec empressement ; c'est
le piemier dont ait joui la co'onio (l'pi'.is le.lu-
bilé de !77o; ila prodiiiL de grands iVuils dans
les paroisses. Le préfet apos!()li(|ue aciucl,M. La-
comlie, ancien élève duséniinaive du S;;inl-Esprit,
à Paris, et missionnaire à La Guadeloupe depr.is
1822, a coufiimé, depuis quatre ans qu'il estjné-
fet , près de trois mille pers;jimes des deux sexes.
Ce n'est pas peu dans une population qui ne passe
pas 120,000 âmes, et où la classe dos esclaves qui
en forme à peu près les deux tiers n'entre presque
pour rien dans le nombre de ceux qui ont reçu ce
sacrement. Les missionnaires sont au nombre de
vingt-deux , sans compter le préfet , et travaillent
avec zèle à l'instruction. La religion exerce au
nioins indirectement une heureuse influence sur
le sort des esclaves. Les efforts du clergé tendent
sans cesse à inspirer pour eux à leurs patrons des
sentimens de douceur et d'humanité. Hors quel-
ques exemples forts rares , les colons cherchent à
rendre leurs nègres heureux , autant que le com-
porte la condition d'esclaves. Les traitemens bar-
bares dont on se plaint encore quelquefois , ne sont
que des déclamations mensongères de quelques
prétendus pliilantropes qui ont intérêt à semer des
troubles dans les colonies.
— Le samedi des Qualre-Temps , 21 décembre,
M. l'Archevêque a fait l'ordination dans l'église des
Dames Carmélites de la rue de Vaugirard. Il a f u
72 ordinands , savoir 6 prêtres , dont 3 de Paris; 29
diacres, dont 10 de Paris; 12 soudiacres, dont 2
seulement de Paris; 21 minorés, dont 9 de Paris,
et i tonsurés. Dans le nombre, il se trouvait 15
Irlandais , 2 prêtres pour les missions étrangères ,
et 6 ordinands pour \q séminaire du Saint-Esprit.
— On écrit de Tarbes :
Aujourd'hui dimanche , vers dix heures du ma-
tin, monseigneur l'évêque est sorti de son palais
épiscopal et s'est rendu à la catliédralc, accompagné
de son chapitre et de son séminaire. Il a été com-
plimenté à la porte de l'église par M. le préfet ,
qu'accompagnaient toutes les autorités civiles et
militaires. La messe a été célébrée par un cha-
noine. Après l'évangile , le prélat est monté en
chaire , et a pris pour texte de son discours ces pa-
les : Dirite fiUœ Sion : ecce rex tuus venit iihi
mansuelus ; « dites à la fdle de Sion : voici votre
roi qui vient à vous plein de douceur et de bonté. »
Après avoir développé ce texte de la manière la
plus touchante , monseigneur nous a exprimé ses
sentimens et toute l'affection qu'il nous portait. La
piété la plus tendre, le zèle le plus actif, la bonté
la plus inaltérable , voilà le caractère de notre di-
gne prélat. Tout l'auditoire a prêté la plus reli-
gieuse attention ; on a écouté avec attendrissement
l'i'.olnmage bien mérité que le nouvel évêque a
rciidu à son illustre prédécesseur, auquel il a ap-
pliqué bien à propos ces paroles du prophète : Zclus
(ioDius iuœ comcdit me.
ÏOiit présage à monseigneur Double le plus heu-
reux succès. I! n'est point d'obslacic qui ne dispa-
raisse tlevanl raménilc île son caractèie. Dieu
vejiille lai accorder une carrière longue et iieu-
reuse !
— Le bourdon et les trois nouvelles clociies de la
catliédraie d'Amiens ont été baptisés le lundi IG.
M. l'évêque a fait la cérémonie , assisté de son cha-
pitre et du clergé de la paroisse. Le prélat a pro-
noncé un discours relatif à la cérémonie. Le bour-
don a eu pour parrain M. Victor de [■"ranqueville ,
et pour maraine madame la marquise de Lameth :
ila reçu les noms de Firmincet Ambroisiiie. Les
trois autres cloches ont aussi été baptisées. La cé-
rémonie qui avait attiré un nombreux concours a
fini par un Te Deum. On continue dans la même
ville la souscription pour la reconstruction de l'é-
glise Saint-Jacques. La Gazette (le Picardie raconte
à cet égard un fait touchant. Une femme pauvre et
âgée vint chez M. Je curé de Saint-Jacques, et lui
témoigna le désir de souscrire pour l'église. Le pas-
teur, jugeant qu'elle n'était pas en état de s'impo-
ser des sacrifices , chercha à la détourner de son
projet; il n'y put parvenir, et, en se retirant, elle
lui laissa 100 fr., fruit de vingt ans d'économies et
de privations.
— Le conseil municipal d'Evreux a retiré l'al-
location que la ville accordait aux Frères des écoles
chrétiennes.
Pour tout blâme du conseil municipal d'Evreux ,
nous le renvoyons au jugement des populations de
Rouen, Cherbourg, de Beauvais, de Marseille, et
de tant d'autres lieux qui ont conservé les Frères,
en dépit des conseils municipaux ; nous les ren-
voyons au jugement des ouvriers du Mans , de Nan-
tes, de Lyon, et surtout de Paris, qui reçoivent
des Frères une précieuse instruction, et en témoi-
gnent si haut leur reconnaissance.
—On écrit du! Mans , le 20 décembre :
La classe des ouvriers ouverte chacpie soir au
Mans , par les frères des écoles chrétiennes , se
compose en ce moment de trois cent cinquante élè-
ves. Le nombre en augmente chaque jour et déjà
1.4 DOMINICALE.
le local se trouve trop resseirô pour conleiiir celle
fi)iile(îiii veul recevoir leur insiructionbienraisaiile.
Le réfectoire des frères acte converti- en une salle
de dessin. Les frères de Nantes 'imitant ceux de
Paris et du Mans , viennent d'ouvrir une classe du
soir en faveur des ouvriers.
— La ville de Blois vient de donner un exemple
que nous proposons aux sympathies et à l'admira-
tion des catholiques. Le conseil municipal de celle
ville avait supprimé les fonds alloués à l'école des
frères. A cette nouvelle , nne société de pères de
famille se forma aussitôt , et jeta les fondemens
d'une association. Lorsque celte association fut
formée , elle se réunit le 9 décembre. Monseigneur
Tévêque de Blois était présent à celte réunion, où
plus de trois cent cinquante enfans assistaienl.
M. Couleau-Laurand , président honoraire , y pro-
nonça le discours suivant :
« Il y a quinze ans , dil-il , rinstruclion primaire
était à Blois dans un état complet de niilliié. O'iel-
ques instituteurs sans consistance el sans tenne ,
comme ils étaient sans méthode elsaus inslruciion,
répandus dans les divers quariiers de la ville,
étaient à peine capables d'enseigner convenable-
ment les premiers élémens de la lecture et de l'é-
criture.
» La ville de Blois sentit le besoin de remédier
à ce grave inconvénient , el elle se décida à fonder
vme école dirigée par les frères de la doctrine
chrétienne. Elle fit pour cet établissement de grands
sacrifices ; mais elle n'eut pas lieu de s'en repentir ,
par ses succès furent , dès le commencement , pio-
digieux , et depuis quatorze ans ils ne se sont pas
un seul instant démentis.
» Ceux d'entre vous, Messieurs, qui ont, pu quel-
quefois ê]re témoins de la bonne tenue et de la ilis-
cipline qui régnent constamment dans celle école ;
vous tous qui ne pouvez vous dispenser d'en admi-
rer les heureux effets , lorsque vous voyez dans les
rues les jeunes enfans qui la fréquentent , par-
courir en phalanges posées et silencieuses l'espace
qui sépare l'école du domicile des parens ; vous ,
enfin, qui avez vu les mœurs et les habitudes igno-
rantes et grossières des enfans du peiq)le de Blois
avant 1815, et qui, depuis qu'ils ont fréquenté
l'école des frères , les voyez tous raisonnables , in-
struits, disciplinés j Jdites , Messieurs, s'il est un
seul d'entre vous qui ( abstraction faite de tout es-
prit de parti ) ne se soit rendu intérieurement ce
témoignage , que la ville de Blois a reçu de l'in-
stitution des frères les plus importans et les plus
signalés services.
» El cependant , Messieurs, c'est contre cette
institution , si haut placée dans les intérêts moraux
de la ville, qn'un système de persécution a ét^
organisé par quelques hommes , et qu'on est par-
venu à tromper ceux même de qui elle devait at-
tendre la protection la plus assurée.
t » Au bruit de la clôture de cette école par ordre
^75
de la mairie, clôture dont le motif avoué élail d'o-
bliger les frères à lenvoyer uue ])ar(ie de lein's trois
cent quarante élèves, (juoique le zèle de ces in-
stiluleurs et la gi'andeur de leurs locaux pût suf-
fire à i)lus de (jualre cents , et que , pour cette
large instruction, il ne dût pas en couler à la
mairie un centime déplus que la somme qu'elle
n'aurait pu refuser aux frères pour l'inslriiclion
des seuls indigens; au bruit, dis-je , de c^lle clô-
ture qui, quoique provisoire, n'en élail pas moins
pour les frères une punition innnérilée, et avait
soulevé dans l'esprit de beuicoup de monde de
tristes pressent imens; un cri de détresse se fit en-
tendre simuUanéméntdan-; toute la ville, el notam-
ment dans la classe ouvrière et laborieuse. Simul-
tanément aussi un concours nomhreux de citoyens
de lous les rangs et de toutes les op'uions me fit
l'insigne honneur de se réunir chez nui pour avi-
ser aux moyens de conserver la pl'is utile, (t en
même temps la plus libér.iie de loules les institu-
tioî'.s que p;:isse posséder une ville, iniisquesou buL
est de donner rinsiruclion gral-Mle à lo'js ceux qui
se présentent pour la reeevoii-.
)) Une souscription aétéaussiîôt acc:ieillie qu'ou-
verte. Beauco.ip de personnes se proposent encore
d'y adhérer , et en quaraiile-huit heures no;is avons
été en mesure de rouvrir l'école des frères à tous
ceux qui voudront la fréquenter.
» Mais nous devons le dire , messieurs, tous nos
efforts eussent été impuissans , si le digne prélat qui
eslà la tête de ce diocèse, el qui tous les jours nous
présente le modèle des plus émineutes vertus, n'eût
offert , au sein de son palais épiscopal , des locaux
assez spacieux pour le nouvel établissement de ces
écoles. Qu'il veuille bien nie itermetlre, au nom de
tous les habitans qui ont souscrit à notre œuvre et
de tous ceux qui , nous l'espérons bien , y prendront
part encore , de lui eu exprimer notre respoctueuse
recoimaissance.
» ^L Rabineau , curé de Mont , a , dans le même
esprit de bienveillance po.n- la classe laborieuse
cédé gratuitement la jouissance d'une maison qui
lui api»artienl, près de l'évèché, pour le logement
privé des frères : nous le prions aussi d'accueillir
nos sincères remercimens.
» Quanta vous, frères de l'école chrétienne et
vous , leur habile et honorable directeur , veuillez
à votre tour , recevoir l'expression de notre grati-
tude, pour la bonne instruction et l'excellente morale
que , sans relâclie, et pendant tous les jours de vo- ■
tre vie modeste et laborieuse , vous n'avez cessé
depuis quatorze ans , de répandre parmi la popula-
tion de la ville de Blois. Désormais , la commissior
de notre association sera près de vous , non pas pou
augmenter votre zèle , qui est inépuisable , mais
pour pourvoir aux besoins de voire école et aux
vôtres propres , qui sont aussi simi)les et aussi mo-
destes que vos personnes. Reprenez vos travaux ,
qui n'auraient pas dû être interrompus, et conli-
i7Â
LA DOMINICALE.
niiez à répandre, le plus largement qu'il vous sera
possible, cette bonne et solide instruction, qui
fait affluer à votre école les enfans de toute la po-
pulation du pays. »
— Nous lisons dans un journal]une nouvelle con-
solante pour les amis de la religion.
» ÎM. l'abbé de La Mennais vient d'adresser au
souverain ponlife une nouvelle déclaration d'adhé-
sion pure et simple à l'Encyclique, conçue dans les
propres termes indiijués par le bref du Saint-Père à
monseigneur l'évêque de Rennes. Nous croyons sa-
voir qu'il a suffi à M. de La Mennais de craindre le
plus léger soupçon sur la sincérité de ses sentimens
catholiques, pour abandonner sans réserve des dis-
tinctions qu'il aval! jugées utiles ou même néces-
saires. Si nous sommes bien informés , un prince de
l'Église, déjà chargé dans d'autres occasions de
communiquer à l'illustre écrivain la pensée et les
intentions de Grégoire XVI , lui aurait écrit que le
pape, sans repousser absolument les explications
contenues dans sa dernière déclai-ation , craignait
qu'elles ne fussent interprétées comme des restric-
tions ; et sur-le-champ , pour montrer son obéissance
filiale , M. de La Mennais aurait envoyé à Rome la
soumission pure et simple dont nous avons parlé. »
Angleterre. — M. de TallejTand est arrivé le 23
à Londres. Il avait débarqué à Ramsgate , où le
mouillage est plus sûr qu'à Douvres. Le jour même
de son arrivée à Londres, lord Palmerston et plu-
sieurs ambassadeurs étrangers étaient engagés à un
grand dîner qui a eu lieu le même jour à l'ambas-
sade de France.
Allemagne. — Durant la semaine dernière, il est
arrivé à La Haye plusieurs courriers venant de St-
Pétersbourg. Tous annoncent les arméniens qui se
font dans les ports de la mer Noire, et tous parlent
de l'étonnante activité qui règne au ministère des
affaires étrangères dans cette résidence.
Le comte Orloff et l'amiral Mentschikoff, nommés
plénipotentiaires russes près le congrès ministériel
devienne, ne partiront pour se rendre dans celte
capitale qu'après l'arrivée du prince d'Orange à
St-Pétersbourg.
— Les lettres de Vienne annoncent que la poste
de Constantinople n'a apporté d'autre nouAclle in-
téressante que la déclaration [de Mehemed-AIi, qui
a promis d'ac(iuitter le tribut dont il est débiteur
envers la Porte, et a déjà commencé à payer l'ar-
riéré. On dit aussi qu'il a envoyé à Constantinople
une avance de 3 millions de piastres pour le trésor
particulier du sultan.
Portugal. — Les journaux anglais du 28 n'ont
apporté aucune nouvelle, si ce n'est l'arrestation du
comte de Taipa, qui s'est fait le chef d'une opposi-
tion à don Pedro, au moyen de la publication de
quelques Içltrçs où sont çxposçs Içs griçfs çlçs an-
ciens réfugiés du Portugal contre l'ex-empereur
régent. Le comte étant parvenu à s'ééhapper, s'est
réfugié à bord deVAsia, le vaisseau amiral Parker.
Le marquis de Loulé a protesté au nom des pairs du
royaume et a réclamé l'exécution de la charte. La
Chonica a donné la requête des pairs et la réponse
de don Pedro, qui a délibéré long-temps sur celte
querelle de famille.
Les armées sont toujours dans le même état. Un
bâtiment anglais a débarqué le 5 à Vanna , il était
chargé de sept cents barils de poudre qui ont été
conduits sans encombre à l'armée de don Miguel.
Les lettres arrivées précédemment par le Havre font
de la situation des pédristes un tableau fort sombre.
C'est d'abord un fait positif, que le plus grand
mécontentement règne parmi les auxiliaires étran-
gers, qu'on ne paie pas et qu'on traite fort mal. La
lin du coloner Froment en est une preuve, et nous
allons en citer une autre entre mille. Dans les der-
niers jours de novembre , un ancien aide-de-camp
du général Solignac , le capitaine Bodin , à qui il
était dû une somme assez importante , accompagna
jusqu'au palais de Necessidades, un de ses amis qui
y avait quelque affaire. Il le laissa entrer, et se
promenait en l'attendant sur la place du palais,
quand don Pedro l'apercevant par la fenêtre, appela
le conite de Remposla, son aide-de-camp de service :
« Allez, lui dit-il, dire au capitaine Bodin que si je
le vois encore ici, je le fais mettre au cachot. »
La confiscation des biens , tant des particuliers
que de corporations entières, continue. Et pourtant
l'armée n'est pas payée , et chacun cherche , pour
ainsi dire , à se faire payer soi-même. Les abbayes,
les évèchés, les places judiciaires, les ordres , les
fonctions à la cour, les places de receveur, les mo-
nopoles de toutes sortes , tout a un prix fixe. Cha-
cun peut, dans les bureaux du ministre d'état, pren-
dre inspection du tarif, et régler sa conduite en
conséquence. Cet état de choses fait suffisamment
connaître don Pedro. On ne saurait dire quel sera
le résultat de tout ceci.
D'après quelques journaux anglais, don Pedro
serait dans l'intention de convoquer les cortés.
Notez qu'il n'est maître que de deux villes en Por-
tugal. Cela n'empêchera pas qu'il y ait représenta-
tion nationale et vœu du pays! A quoi bon se gêner ?
Espagne. Les journaux de la frontière, le Mé-
morial du 22 et la Sentinelle du 21 , ne contien-
nent aucune nouvelle. On a reçu seulement de
Madrid le rapport officiel de la prise de iMorella
par les troui)es de la reine ; mais le général Hore ,
qui commandait le siège, assure que les bandes
qui occupaient ce château n'ont pas même essayé
de faire quelque résistance et qu'elles se sont re-
tirées en se dirigeant vers l'Aragon. Le généra
Hore a cependant demandé des récompenses pour
cet exploit, et la régence [ionv reconnuiire la va-
leur des troupes qui se sont emparées de Morella ,
ce sont les termes qu'emploie h Ç«5ç((« d^ MndriU
LA DOMINICALE.
v
amis vingt croix d'Isabelle à la disiwsition du gé-
néral. Voilà des honneurs bien mérilôs 1
Les communications sont toujours interrompues
entre Madrid et Bayonne. Les deux derniers cour-
riers d'Espagne avaient manqué. Aujourd'hui,
nous apprenons que le courrier parti le 19 de
Bayonne a été arrêté à Villa-Réal par un déta-
chement de troupes royales qui lui ont enlevé les
dépêches du gouvernement. M. Perrier, secrétaire
de l'ambassadeur de France à jMadrid avait été
également arrêté la veille à Villa-Franca. Conduit
par la traverse devant le général royaliste Lardi-
zabal , il n'a éprouvé aucun mauvais traitement.
On s'est contenté de lui enlever les dépèches du
gouvernement , après quoi il a été libre de con-
tinuer son voyage. Voilà comment les victoires de
Saarsfield et de Valdez ont établi l'autorité de la
reine dans ces contrées.
Les dernières lettres de Madrid sont du 14 : on
s'y occupait avec activité du choix de préfets , et le
bruit se répandait que Morillo avait fait une nou-
velle irruption en Portugal à la poursuite de don
Carlos ; qu'il avait pénétré jusqu'à Bragance j
mais que ce prince avait quitté la ville deux heures
avant son arrivée.
— Une lettre reçue au Lloyd français annonce ,
dit-on, que Bilbao est serré de près par les insur-
gés , et qu'en Navarre les troupes de la reine sont
continuellement harcelées par les bandes carlistes.
L'ouverture de la session s'est faite lundi 23 dé-
cembre, avec le cérémonial d'usage, à la chambre
des députés. On y comptait environ quatre-vingt-
cinq pairs et trois cents députés. Louit -Philippe a
prononcé le discours suivant :
Messieurs les Pairs et Messieurs les Députés ,
« Le repos de la France n'a point été troublé
depuis votre dernière session. Elle est en possession
des bienfaits de l'ordre et de la paix. Partout les
efforts de l'industrie et du travail obtiennent leur
récompense, "a population , occupée et tranquille ,
compte sur la stabilité de nos institutions , sur ma
fidélité à les garder , et la sécurité publique est le
gage de la prospérité nationnale,
» C'est en garantissant tous les droits , an pro-
tégeant tous les intérêts ; c'est par l'équité et lu
modération de notre politique que nous avons ob-
tenu ces heureux résultats.
» Pour en assurer la durée , nous persévérons
avec éne.igie et patience dans le même système.
Une vigilance assidue est encore nécessaire ; des
passions insensées , de coupables manœuvres s'ef-
forcent d'ébranler l'ordre social. Nous leur oppo-
seront votre loyal concours , la fermeté des ma-
gistrats, l'activité de l'administrai ion, le courage
et le patriotisme de la garde nationale et de l'ar-
mée, la sagesse de la nation, éclairée sur le dan-
ger des illusions que voudraient propager encore
ceux qui attaquent la liberté en prélandant la dé-
lendre , et nous assurerons le triomphe de l'ordre
conslitutionnel er nos progrès dans la civilisation.
C'est ainsi , i\Iessieurs , que nous mettrons un
terme aux révolutions , et que nous accompliions
le vœu de la France. Je la remercie de l'appui
qu'elle m'a prêté j je la remercie' des témoignages
de confiance et d'affection dont elle m'a entouré :
je les ai recueillis avec émotion dans ceux de nos
départemensquej'ai pu visiser. et je rends grâce
à la Providence des biens dont jouit notre patrie ,
et de ceux que lui promet l'avenir.
» Aous me seconderez aussi. Messieurs, dans
mes efforts pour proléger l'accroissement de la
richesse nationale , en ouvrant à notre coimnerce
et à notre industrie de nouvelles sources de pros-
périté , et pour répandre l'aisance avec le travail
dans toutes les classes de la population.
» J'espère que la nouvelle législation sur les
douanes , en attestant les progrès de notre indus-
trie , conciliera la protection qu'il lui est due ,
avec les principes de liberté sage que sont disposés
à admettre les gouvernemens éclairés.
» L'instrution populaire a reçu, grûceà votie
concouss, une salutaire impulsion.
» Les lois de finances et celles qu'exige l'exé-
cution des traités vous seront promptement pré-
sentées. L e revenu public s'améliore , el| touj
présage ({u'd contienura de suivre le mouvement
ascendant de notre prospérité.
» Divers projets de loi , dont quelques-uns vous
ont déjà été présentés , seront également soumis à
vos délibérations. J'ai lieu d'espérer que les pro-
messes de la Charte seront accomplies dans le cours
de la session.
» Je suis heureux de vous annoncei' que nos re-
lations avec toutes les puissances et les assurances
que je reçois de leurs dispositions ne laissent aucun
doute sur le maintien de la paix générale.
» La Péninsule a élé le théâtre de graves évé-
nemens.
» Dès que le gouvernement de la reine Marie II
a été rétabli à Lisbonne , j'ai renoué nos relations
diplomatiques avec le Portugal.
» En Espagne , la mort du roi Ferdinand VII a
appelé sa iille au trône : je me suis empressé de
reconnaître la reine Isabelle II, espérant que cette
prompte reconnaissance et les rapports qu'elle éta-
blissait entre mon gouvernement et celui de la reine
régente, contribueraient à préserver l'Espagne des
déchiremens qui la menaçaient. Déjà le calme pa-
rait renaître dans les provinces où la rébellion avait
éclaté. Le corps d'armée dont j'ai ordonné la for-
mation protège nos frontières à tout événement.
» Toujours intimement unis avec la Grande-Bre-
tagne, nous avons lieu de compter que les difficultés
qui retardent encore la conclusion du traité défini-
tif entre le roi des Belges el le roi des Pays-bas nQ
^(
\.\ nOMlINICAT.E,
pe-.ivent ph.s compromellre ni les grands inlérèls
de 1.1 Belgique , ni la Iranqiiiliilc de l'Europe.
)) La Suisse a clé momentanémenl troulMée par
des dissensions que la sage fermelé de sou gouver-
nenienl a bientôt ppaisées. Je nie suis empressé
de lui rendre les services qu'elle pouvait attendre
d'un allié fidèle et désintéressé.
» L'empire ottoman a été menacé de grands
périls : je me suis attaché à presser une pacifica-
tion que reclamaient à la fois les intérêts de la
France et la stabilité île l'ordre européen. Je con-
tnnerai mes efforts pour en assurer la conserva-
tion.
» Les événemcns dont je viens de vous entre-
tenir, et en particulier la situation dé la Pénin-
sule , m'ont impose le devoir de maintenir l'armée
sur le pied qu'exigeait la sûreté de l'Etat.
» Achevons notre ouvrage , messieurs , que
l'ordre, puis-^nnl et respecté, soit désormais pré-
se.vé de toute atteinte; que h protection efficace
d:'s intérêts nationaux dissipe les dernières espé-
rances des factions , et la France , heureuse et
libre sous l'abri tntélaire du gouvernement (ju'elle
a fondé , suivra enfin sans obs acle le cours de
ses prospérités , c'est mou vnni le pins cher ; vous
m'aiderez à en assurer l'entier accompliscment. »
Quelques rares acclamations se sont fait en-
tendre à la suite de ce discours comme à la pré-
sence de Louis-Phili[)pe. Il faut l'attribuer sans
doute à la pluie qui avait enrhumé, les dévoiie-
mens '
— Encore une victime politique ! Mardi dernier ,
le nonnné Julien Dcsèvre, condamné aux der-
nières assises des Deux- Sèvres, pour cause de
chouannerie, a été exécuté à Niwt.
C'est dix-liuil mois après la cessation de toute
hostilité que ces meurtres juridiques ont lieu.
— Le Loxiqsor , apportant l'obélisque égyptien ,
est arrivé au bas du pi)nt de la Concorde , le 23 à
urie heure , au moment où le canon annonçait la
séance royale. MM. Thiers et d'Argout sont allés
de suite le visiter.
— On écrit de Ligny (Moselle) :
« M. de Vidranges , ancien officier de la garde
royale , vient d'être élu commandant de la garde
nali(male de cette ville , en remplacement de
M. Pierson , démissiimnaire. Cette électiim excite,
comme on le pense bien, le courroux des journaux
révolutionnaires. »
— On éciit de Rourhon-Vendée :
« Les arrestations recommencent dans nos con-
trées. Quatorze pères de famille et une jeune fille
du canton de Mont aigu gémissent depuis ciiKi mois
dans nos prisons. Ils ont été arrêtés sur la dénon-
ciation du nomnK' Larehevèque , dit So/rjcr , sol-
dat au 44'" de ligne, condamné aux travaux forcés,
et qui s'est évadé une fois , il y a dix-huit mois. Sm*
les renseignemcns fournis à la police par cet indi-
vidus, M. Victor de C^ornuljei- vient d'être enlevé
à sa famille, sous la préven!i:)n d'avoir fourni de
alimenset de l'argent à M. Pienne, que l'on sup-
pose chef de bandes.
M. de Cornulier qui , la veille de son arresta-
tion , avait été prévenu qu'un mandat d'amener
était décerné contre lui, n'en est pas moins resté
tranquillement à son chat ean de Boiscorbeau, où
quarante soldats du cantonnement de Monlaigu et
quatre gendarmes de la même résidence sont venus
lui signifier l'ordre qu'ils avaient reçu de Bourbon-
Vendée. On doit dire à la louange du brigadier
qu'il a mis à remplir son devoir tous les égards
que l'on devrait toujours rencontrer dans les agens
de la force publique.
» On assnre qu'un mandat d'amener est égale-
ment lancé contre M. de Surgère , qui est depuis
quelque temps à Paris. Le bruit est aussi répandu
qu'une vingtaine de métayers de la commune de la
Boissière et autres ont été dénoncés par cet espion ,
et que ces honnêtes cultivateurs , prévenus comme
M. de Cornulier, attendent avec la confiance que
leur donne leur innocence, qu'il plaise au juste-
milieu de les ravir à leurs familles et à leurs occu-
pations. »
— M. ïhiers, qui a été nommé à l'Académie
française avant M. Nodier, n'a pas encore été
reçu. Il s'excuse sur ses granles occupations et ré-
clame la dispense du discours d'usage. On a agité
la question en pleine Académie , et quoitjue beau-
coup de ministres aient été reçus depuis la fonda-
tion, nn ami de M. ïhiers cherchcint des précé-
dens, n'a pu trouver que celui de Colbert qu'il a
invoqué. II paraît décidé que Colbert et M. Thiers
Seront mis sur la même ligne.
— Le plus violent orage qu'on puisse voir, a
encore éclaté dans la nuit du 21 sur Rennes. Le
ciel était en feu , et les coups de tonnerre se succé-
daient d'une manière effrayante. Un vent affreux
faisait voler les ardoises en même temps que tom-
bait une grêle tellement abondante qu'en un ins-
tant les pavés en ont été couverts à une hauteur
de plus de quatre pouces. Heureusement la foudre,
dit-on , n'a frappé que quelques arbres dans la cam-
pagne. (Gazelie de Bretagne.)
L'article de M. Michaudsur les Ef a blis-
semens de charité chez les Turcs , inséré
dans notre livraison du \^ décembre,
ayant été. reproduit par un grand nombre
de journaux , nousl'avions cru tombé dans
le domaine de la publicité. Aujourd'hui
M. le directeur de la France catholique
dcoiraut que nous déclarions que cet article
était extrait de sa publication, nous nous
rendons bien volontiers à ce désir.
LÀ DOMINICALE,
Lk Christianisme a prévu tova les be-
SOIKS DES PEUPLES.
Parmi les fajx raisonnemens qui se font
chaque jour contre le Christianisme, il n'y
eu a pas aujourd'hui de plus commun que
celui qui tend à dire que les rapports nou-
yeaux des peuples ont dépassé de beaucoup
toutes les prévisions de la doctrine catho-
lique, au point qu'elle est devenue elle-
même un obstacle à la civilisation. Les
hommes qui se font une arme de pareilles
généralités, ne paraissent pas songer à Ter-
reur qu'ils commettent-, mais c'est un de-
voir et un devoir de quiconque comprend
le j>énie politique du Christianisme, de
montrer par quelles distractions inouïes on
arrive à le méconnaître , et de ramener à
lui tous ceux qui cherchent la vérité, et
qui mettent les grandes idées au-dessus des
grandes passions.
Ce qu'il y a d'étrange , entre toutes
choses , dans le reproche que les sectes ac-
tuelles de philosophie adressent au catho-
licisme, de ne plus suffire aux rapports
établis entre 1rs nations, c'est que ces
mêmes rapports ont précisément été créés
par le catholicisme -, de sorte qu'il serait
peu croyable qu'ayant posé le principe,
l'Eglise n'eût pas le pouvoir de tirer la con-
séquence; que les peuples se révoltassent
contre la pensée sublime qui les a disposés
comme ils le sont, et que le vase d'argile
se prit tout à coup à dire au potier : Dé-
sormais, ne m'imposez plus de forme; je
connais mieux ma destination que vous.
Si l'on consent en ellet à examiner de
près la manière dont les peuples commu-
niquent maintenant entre eux, ou seule-
ment le mode de vie intime qui se déve-
loppe en eux-mêmes, on n? larde pas à re-
connaître que ce qu'on nomme la civili-
sation est une chose d'hier, qui est surve-
nue peu à peu et d'époque en époque ;, et
que tousses principes lon'damenlaux tirent
leur source du Christianisme. Avant l'É-
vangile , il n'était écrit d^ns aucun livre
10" livratsom.
• rrr.
de philosophie , ni dans aucun teste de loi,
que tous les hommes, sans aucune distinc-
tion de climat et de patrie, avaient la
même valeur so{!iale. Les Gr(,cs traitaient
les llomains de barbares-, ceux-ci n'ayant
aucun principe au nom duquel ils pussent
s'assimiler étroitement les populations de
l'Italie, furent obligés de les exterminer-,
et , par conséquent , s'il existe maintenant
d'étroites relations de peuple à peuple , cela
vient de ce que la vaste compréhension du
Christianisme a renfermé l'univers entier
dans une même famille , et a fait dispa-
raître toutes les causes d'antipathie qui
tenaient les nations antiques dans un éter-
nel isolement. Le droit des gens découle
donc de ce principe chrétien, que tous les
hommes sont frères, qu'ils ont la même
origine , et qu'ils doivent arriver au même
but.
D'un autre côté, ce qui est placé le
plus haut dans l'estime des philosophes
modernes, c'est ce mode de gouvernement
libéral, où les hommes ne sont plus sacri-
fiés à la volonté d'un seul, comme dans
les grandes tyrannies ou monarchies de la
Grèce et de l'Asie ; mais où il est tenu
compte de leur valeur sociale , si petite
qu'elle soit , et où chacun d'eux entre pour
sa part dans le gouvernement, selon qu'il
a des idées à faire prévaloir , ou des inté-
rêts matériels à défendre. Or , d'où est ve-
nue, sinon du Christianisme , cette théorie
du gouvernement représentatif? Enfin ,
c'est un motif perpétuel de louanges en
l'honneur des sociétés modernes , que cette
grande pensée de modération et d'équité
qui sert de base aux lois civiles et crimi-
nelles , et qui a réglé pius convenablement
qu'autrefois les rapports du père et des en-
fans, du mari et de la femme, du maître
et di^sserviteurs, des coupables enchaînés
et de la société armée-, et il nous semble
qu'avec un peu de mémoire et de bonne
volonté , il eût été facile de rapporter ces
améliorations à leur principe , de se rap-
peler que si la faible femme n'est plus à la
merci de l'iiomme , c'est le Christianisme
qui ne l'a plus voulu: silc maître et le servi-
10
•178
LA DOMINICALE.
leur sont deux hommes égaux , qui stipu-
1 pnt librement l'un vis-à-vis de l'autre ,
c'est le Christianisme qui a émanfipé les
esclaves; si des tortures atroces ne tour-
mentent pius les accusés , c'est la législa-
tion pontificale qui a donné la première
l'exemple de la raison, de l'équité, de la
douceur dans les procédures. Il n'y a donc
})as , au premier coup d'œil , à tant récri-
miner au nom des sociétés modernes contre
l'Evangile; et nous allons voir, en y re-
gardant de plus près, que la situation ac-
tuelle des peuples européens est due au
i>hristianisme, et que lui, qui l'a seul créée,
est aussi le seul qui puisse prétendre à en
legler logiquement et complètement l'a-
Tenir.
Il n'existe pafe dans la littérature grecque
eu romaine un seul livre écrit avant l'ère
chrétienne, sur des matières de droit des
gens, ou, ce qui revient au même, sur les
rapports de peuple à peuple. Dans les
Douze Tables y qui sont la source de la lé-
gislation romaine, le mot élronger estsy-
iionyme du mot ennemi; on y dit indiffé-
remment hostîs ou hospes. Nous pourrions
iacilement préciser ainsi par mille exem-
ples cette insurmontable aversion des
I)euples anciens les uns pour les autres ;
mais, outre que nous aurons affaire dans cet
article à beaucoup d'autres développemcns,
la mémoire de nos lecteurs suffira certaine-
ment à se rappeler d'elle-même toutes ces
traditions grecques et asiatiques d'étran-
gers qu'on immolait sur les autels. C'était
là une coutume atroce, mais conséquente
aux principes répandus parmi les nations ;
la racine t-n était si profonde, qu'il a fallu
près de quinze siècles au Christianisme lui-
même pour l'arracher complètement; et
peu d'années avant le commencement de
ce siècle , on en trouvait encore quelqjies
vestiges dans la législation sur les auhains
{alibi nati, étrangers) , et dans quelques
(r<ju tûmes de la Normandie et de la Bre-
tagne, qui attribuaient aux seigneurs de la
côte le droit de bris , c'est-à-dire la pro-
priété des dépouilles des naufragés que la
mer poussait au rivage.
Il faut bien prendre garde que dans
toute la pliilosophie et la morale des peu-
ples anciens, il n'y a pas une ligue écrite
contre ce préjugé féroce qui séparait les
nations , et les empêchait de se fondre et
de se compléter par le mélange de leurs
qualités mutuelles. C'était un principe
qu^il y avait autant de nations diverses que
de dieux, et on le trouve fréquemment
exposé, au moins dans les traditions de
l'Italie. Le grammairien Macrobe a con-
servé la formule de certaines injonctions,
par lesquelles , avant d'assiéger une ville ,
les Romains ordonnaient aux dieux du
peuple ennemi de quitter leurs temples.
Dès-lors , ce peuple , privé de ses dieux ,
n'avait plus aucune valeur sociale; il était
massacré ou emmené en esclavage. Cette
même idée se retrouve dans l'histoire du
palladmm de Troie, de la Junon d'Argos
et des douze boucliers du Capitole.
Le Christianisme, prêché au nom d'un
seul Dieu, et dans toutes les langues par-
lées , apparut donc aux nations comme le
signe d'une grande et solennelle réconcî*-'
liation; lesvieillesdénominations de Grecs,
de Romains, d'Asiatiques, tendirent à s'ef-
facer, et il se forma à Antioche, ainsi que
nous l'apprend saint Paul , le noyau d'un
peuple universel , et propre à tous les pays
et à toutes les époques par sa doctrine :
c'était le peuple chrétien. Celui-ci ne fai-
sait plus une distinction dans les races;
il n'y avait pour lui ni hommes d'orient ,
ni hommes du nord , ni lumières , ni bar-
barie; c'était une loi toute de charilé et
d'amour , qui s'enorgueillissait du simple
comme du philosophe , de la veuve ,
comme de la vierge, du pâtre comme du
consul ; il n'y avait pas de si haute posi-
tion dans la vie , au-dessus de laquelle le
Christianisme ne pût élever ses principes;
il n'y en avait pas de si humble , à laquelle
il ne pût abaisser ses consolations ; pas de
nation si savante , pour laquelle il n'eût
des vérités nouvelles ; pas de si abrutie ,
à laquelle il ne pût faire aimer son ensei-
gnement : c'était une pensée une , appli-
cable à tout et à tous , un foyer autour
LA DOMINICALE.
^79
duquel il y avait place pour tout le monde;
un festin comme celui du désert , où des
convives innombrables se trouvaient gais
et repus , avec un petit nombre de maximes
savoureuses et divines.
C'est alors , c'est au premier retentis-
sement de la parole des apôtres , que com-
mença la fusion des peuples , et que se
préparèrent ces relations intimes et pré-
cieuses qui les unissent aujourd'hui. En
croyant au même Dieu , ils crurent à la
même idée de justice , de vertus , de peines,
de rénmnéralioD , d'éternité-, et sur cette
échelle de notions communes , vinrent
s'appliquer et s'aplanir toutes les diffé-
rences morales qui les séparaient. C'était
déjà un sublime spectacle , dès le quatrième
siècle , que cette harmonie de pensées qui
faisait équilibrer les âmes au fond de la
Gaule et au fond de la Syrie. Une pauvre
veuve bretonne écrivait à Jean Chrysos-
tôme , et le saint évêque lui mandait de sa
grotte de Btthléem toutes les consolations
pieuses qui devaient calmer les inquiétudes
de sa conscience.
Ainsi , ce serait mentir à tous les témoi-
gnages de l'histoire , que de rapporter à
d'autres principes que ceux du Christia-
nisme l'union actuelle des peuples. Nous
n'ignorons pas que la philosophie moderne
s'est attribué la plus grande portion de
cette gloire ; mais cette philosophie est
ainsi faite , que tout ce qu'elle a de bon
et de soutenable, elle l'a emprunté , dans
le fond ou dans la forme , à la doctrine de
Jésus-Christ. Qu'on cherche da-ns la philo-
sophie qui a précédé les apôtres le dogme
de la fraternité des hommes , et l'on verra
si la raison toute seule peut s'élever jus-
que-là.
De même que le Christianisme doit s'at-
tribuer le rapprochement des nations , et
se glorifier d'avoir rendu possible le droit
des gens , de même il doit s'imputer exclu-
sivement la fondation des gouvernemens
libres , et se prévaloir en face de la philo-
sophie d'avoir produit la notion des droits
poliliques. Nous sommes à une époque
pleine de déplorabks erreurs sur nos pro-
pres "origines historiques , et à plus forte
raison sur l'assiette et la constitution réelle
des gouvernemens de l'antiquité. La longue
et sérieuse folie de la révolution française
se présentait sous les auspices de je ne sais
quelle liberté antique , liberté de Sparte ,
liberté de Rome , liberté d'Athènes , qui
n'exista jamais que dans la tête des rêveurs
du dix-huitième siècle. Le Christianisme,
le premier rapprocha et réunit leshommes
sur un pied réel d'égalité -, le premier, il
fonda la représentation des intérêts et des
idées -, et le seul parmi toutes les mo-
narchies qui ont gouverné la terre, il a
conservé le principe d'étection pendant
dix-huit cents ans. C'est principalement
dans les règles monastiques du quatrième
et du sixième siècle , que sont fermement
posées les bases du gouvernement repré-
sentatif del'Eglise. P^ntre toutes C€s chartes,
il faut distinguer celle de saint Benoît , la
dernière et la plus complète: elle offre sur-
tout un caractère étrange au premier abord,
c'est le mélange du principe d'élection et
du principe de dynastie , c'est-à-dire une
sorte d'omnipotence laissée au chef , avec
uneimniense liberté accordée aux membres
de l'association religieuse.
Si nos lecteurs n'ont pas oublié nos pre-
mières esquisses sur la puissance civilisa-
trice du Christianisme , nous leur avons
fait remarquer que la doctrine des apôtres
s'élevait incomparablement au-dessus de
toutes les théories politiques humaines , en
ce que , tout en émancipant les individus
elle consacrait l'association ; en ce qu'elle
considérait dans chaque homme une face
individuelle et une face sociale ; en ce
qu'elle individualisait la femme , le fils et
l'esclave , sans pour cela briser la famille •
se contentant de remplacer la fatalité an-
tique par la volonté , l'a-servissement de
la femme par l'amour conjugal , la soumis-
sion aveugle des enfans par la piété filiale^
l'esclavage du serviteur par la spontanéité
de son consentement. C'est de ce même
point de vue qu'il faut considérer et expli-
quer les règles monastiques , et particu-
lièrement celle de saint Benoît : c'est la
"180
LÀ DOMINICALE.
consécration de la dynastie et de l'électiou',
c'est un système politique qui diffère de
ceux du dix-huitième siècle , en ce que ,
selon le Contrai social de Rousseau et selon
le principe de In réforme , les membres de
l'Etat sont librt^s de se donner autant de
chefs qu'ils veulent , aucun même , silb
n'en veulent aucun ; tandis que . selon les
principes du Christianisme, il faut néces-
sairement qu'il y ait association sous un
seul , association monarchique , association
unitaire. Liberté des membres , unité de
centre , c'est le type le plus beau , le plus
simple , le plus complet des gouverne-
mens , et celui vers lequel tendent les uto-
pit s modernes , sans y arriver ; car elles
sont complètement fondées sur la liberté
absolue des individus , qui nepeut conduire
qu'à l'anarchie : il n'y a que les principes
chrétiens qui donnent des conséquences
chrétiennes.
Cette pauvre philosophie du dix-huitième
siècle se trouva dans un fort grand embarras
pour construire sa théorie politique. Après
être arrivée à poser qu'aticun" pouvoir
ne pouvait exister sans un pacte qui lierait
réciproquement un gouvernement et un
peuple', elle se demanda ce qui arriverait
et qui serait pris pour juge s'il prenait fan-
taisie aupeupleouau gouvernement de vio-
ler cepacte.La'réponseétaitfortdifficilejcar,
premièrement, le chef et le peuple, qui
seraient parties, ne sauraient être leurs
juges mutuels; ensuite, si on ute d'un
royaume le chef et le peuple, il ne reste
personne: d'où il suivait évidemment que
le pacte social ne pouvait pas avoir de
sanction , et qu'il était nul. Dans celte ex-
trémité, la philosophie confessa ingénu-
ment qu'au-dessus dos rois et des peuples il
y avait Dieu , et qu'il était la sanction et le
garant naturel des lois politiques. En vérité,
c'était bit n de la peine perdue et bien des
détours pour se tiouver face à face avec
EEvangile.
C'est donc encore au ehiislianisme que
■te^îcuples modernes sont redevables des
\y, \!lJroî« politicpies et des gouvciuemens re-
in ^^sçsQiitatiCs; et pour peu qu'on veuille re-
ras
garder aux lois civiles , on trouvera partout
la doctrine des apôtres.
'ioutes les lois civiles possibles se rap-
portent à quatre chefs : elles règlent ou les
rapports des parens entre eux , ou les rap-
ports des parens et des enfans , ou les rap-
ports des enfans entre eux , ou les rapports
de famille à famille. Parmi les lois de la
première série se trouvent le mariage et les
avanta;;es matrimoniaux; parmi celles de
la seconde , la tutelle , l'émancipation et
les dispositions testamentaires; parmi celles
de la troisième , les partages de succession;
parmi celles de la quatrième, les ventes,
achats et emprunts. Si nous pouvions nous
attacher à parcourir une à une les lois qui
remplissent ces quatre séries, nous mon-
trerions comment le christianisme s'est in-
timement infusé en elles; nous le verrions
intervenant dans le mariage , dans Tinalié-
nabililé de la dot des femmes, dans la
fixité do l'état des enfans, dans l'indisso-
lubililé du lien conjugal. ]\lais il y a une
remarque générale, à faire , et qui suffira
surtout à ceux qui prennent intérêt aux
grandes questions du christianisme , et qui
veulent les examiner avec soin pourycher-
clierceqai manque aux pensées humaines:
la simplicité et la solidité, l'universalité et
la prol'ondcur. ioutes nos lois civiles ac-
tuelles ont été coupées avec des ciseaux
dans les insLitutes de l'otliier, par les su-
blimes législateurs de l'empire. Or, Pothier
est un commentateur de Justinien;Juslinien
lui-môme a reproduit le droit romain, tel
que l'avaient fait les empereurs dipuis
Constantin ; et à cette époque, pour (jui-
conque peut apprécier ces matières , le
( hiistianisme le domine , le dirige , le dé-
veloppe.
Si nous récapitulons sommairement les
points généraux que nous avons touchés.
dans cet article , nous arrivons à dire que^
la situation actuelle des peuples est la
conséquenc-e immédiate et nécessaire du
Christianisme, et que toutes les lois diplo-
matiques, politiques ou civiles, qui règlent
cette situation, ont pour point de départ
les théories chrétiennes, Ea doctrine des
LA DOMINICALE,
'18i
apôtres a donc fait le monde moderne tel
qu'il rsl-, et cela étant vrai , il est impos-
sible de concevoir , ainsi que l'ont prétendu
quelques sectes actuelles de philosophie,
comment le Christianisme répu{>ae à la
civilisation présente : comment le prin-
cipe répu{;nerait-il à la conséquence?
Nous devons dire, en finissant, que ces
sectes philosophiques , quelques-unes du
moins, réajjissaient phis particulièrement
contre le Ciuislianisme, à cause des idées
qu'elles avaient sur la constitution de la
famille et sur le mariage; nous avons
nous-mêmes touché historiquement cette
question du point de vue chrétien-, nous
y reviendrons prochainement, pour exa-
miner les théories qu'on a récemment pro-
posées sur l'union de l'homme et de la
femme.
SEMAINE RELIGILUSE,
FÊTE DE l'ePIPHANIE.
Un Enfant-Dieu dans une pauvre crèche •,
des rois de l'Orient conduits par uneétoile
mystérieuse, qui viennent l'adorer; Jéi^us-
Clirist dansleseaux du Jourdain recevant le
baptême; puis le premier de ses miracles,
c'est-à-dire la triple manifestation du Sau
veur dans le monde : voilà les souvenirs
que nous rappelle l'Eglise dans cette so-
lennité de l'f^piphauie. Elle est grande^
celte fête, bien grande aux yeux de la foi
par son ol^jet, bien célèbre dans les fastes
de l'Eglise, comme dans les vieilles coutu-
mes de nos pères.
Avant l'union des trois mystères dans
une seule commémoration, l'Eglise célé-
Jjrait l'adoration des iMages avec la nais-
sance de Jésus-Christ, sous le nom de
Théophanie-, le nom à' Epiphanie était
primitivement consacré à la fête du bap-
ème (i).
Cette fêle de l'adoration des jMages est
donc de la plus haute antiquité , et pré-
cède peut-être la fête de Noël elle-même,
(I) Grég. Naz., orat. 59.— Nie Toura.,p. 714.
à laquelle elle fut jointe quelque temps.
Les Grecs la célèbrent encore le 25 de dé-
cembre -, l'Eglise latine Ta toujours célébrée
le 6 de janvier. Nous trouvons dans les
écrits des Pères une multitude d'homé-
lies consacrées à cette solennité. Dès le
milieu du 4' siècle de l'ère chrétienne,
nous la voyons chômée avec tant d'éclat
dans les Gaules, que, d'après le témoignage
d'Ammien Marcellin , Julien l'apostat ne
crut pas pouvoir se dispenser de se join-
dre à la foule des fidèles, suivant en cela
l'usage constant desempereurs romains (i).
Sans rien préjuger sur les sj^stèmes plus ou
moins plausibles développés par les histo-
riens catholiques sur la qualité de ces
ina(jes venus de l'Orient, on est fondé à
croire que \QnQn\deFèle des Rois, conservé
à l'Epiphanie par une tradition non inter-.
rompue, ne lui fut donné qu'à cause de la
qualité royale des mages orientaux dont
elle rappelle l'histoire.
On solennisait le baplênie de J. - C. le
10 de janvier; et l'on peut juger de la
pompe que l'Eglise déployait ce jour-là,
par la manière dont St. Grégoire de Na-
zianze raconte ce qui se passa en Cappa-
doce Tan 072. L'empereur Valens, quoique
attaché à lliérésie d'Arius , voulut assis-
ter à la solennité. St. Basile officiait ce
jour-là. Alors commencèrent les graves et
imposantes cérémonies du culte catho-
lique. Le chant grave et mesuré des prêtres
et des lévites, le paifuni de l'encens, le
balancement des encensoirs, la basilique
éclairée par des milliers de lumières, et
au milieu de ces flots de peuple prosterné,
perdu en Dieu, la grave figure de St. Basile
rayonnante de l'Esprit d'en haut, appelant
sur tout ce peuple les bénédictions du Ciel:
toute cette pompe fit une telle impression
sur Valens, qu'il tomba défaillant entre les
bras d'un ministre des autels.
C'est à cette fête du baptême de J.-C.
qu(^ fut })articulièremcnt attaché le nom
d'Epiphanie, comme nous l'avons dit plus
haut. Elle a encore porté le nom de Fête
(l)Amra. Marcel.; lib. 2i.
•182
LA DOMlNfCALE.
des Lu7nières pendant long- temps chez les
orientaux. Et ce nom est resté à TEpiphanie
dans diverses églises d'Orient, et sutout en
Syrie. Nous devons ajouter que dans l'E-
glise d'Occident, on s'est servi aussi du nom
de Fête des Lumières pour l'adoration des
mages, bien que ce nom semble n'être fait
que pour désigner le jour de la fête du
baptême de J.-C. Ee peuple appelle encore
aujourd'hui chandelles des rois les bou-
gies colorées dont on se sert à cette épo-
que.
Dans la primitive église il y avait ce jour-
là, mais plus ordinairement la veille, une
cérémonie bien imposante. On adminis-
trait le sacrement de baptême aux catéchu-
mènes dans tout l'Orient, en Egypte^ et
dans une grande partie de l'Afrique.
On découvre facilement l'intention que
s'est proposée l'Église eu rassemblant sous
un seul point de vue les trois manières
dont Jésus-Christ s'est fait connaître au
monde. Descendu du ciel pour sauver le
genre humain tout entier, il convoque à
sa crèche, où peu auparavant étaient ac-
courus de simples bergers, les rois puissans
lie l'Orient. Aux uns ce sont les anges qui
vont annoncer la bonne -nouvelle; les
autres , c'est une étoile mystérieuse qui les
amène du fond de l'Orient; et ainsi sont
jetés parmi les nations les premiers germes
de cette parole divine qui devait renou-
veler la face du monde, en replaçant Dieu
dans 1.3 cceur de l'homme.
Cette fête des rois s'était empreinte dans
nos vieilles mœurs nationales , et nos
aïeux goù'aient dans ces jours-là un bon-
heur qu'hélis! nous re connaissons plus.
(( Les 'cours simples, dit M. de Châ-'
leaubriand , ne se rajfpellent point sans
attendrissement ces heures d'épanché -
ment où leas familles se rassemblaient au-
tour des g.'Ueaux qui retraçaient les pré-
sens des mages. E'aïeul, retiré pendant le
reste de l'année au fond de son -apparte-
ment , reparaissait dans ce jour comme la
divinité dû foj'^er paternel. Ses petits en-
faas, qui depuis long-temps ne rêvaient
g^ue la fête attendue , ''entouraient ses ge-
noux et le rajeunissaient de leur jeunesse.
Les fronts respiraient la gaîté, les cœurs
étaient épanouis, la salle du festin était
merveilleusement décorée , et chacun pre-
nait un vêtement nouveau. Au choc des
verres, aux éclats de la joie, on tirait au
sort ces royautés qui ne coûtaient ni sou-
pirs ni larmes ; on se passait ces sceptres
qui ne pesaient point dans la main de celui
qui les portait.
Or , le curé , présent à la fête , recevait ,
pour la distribuer avec d'autres secours ,
cette première part appelée la part des
pauvres.... Ces scènes se répétaient dans
toute la chrétienté , depuis le palais jusqu'à
la chaumière*, il n'y avait point de labou-
reur qui ne trouvât moyen d'accomplir ce
jour-là le souhait du Béarnais.... L'obli-
gation où l'on était de recevoir sou voisin
à cette époque, faisait qu'on vivait bien
avec lui le reste de l'année , et par ce
moyen, la paix et l'union régnaient dans
la société. »
DU Christianisme par rapport aux arts
DE l'esprit.
Montrons le Christianisme partout ;
montrons-le surtout dans les lettres , dans
les arts, dans les sciences, dans la philo-
sophie , dans tout ce qui se rapporte à l'in-
telligence : c'est là qu'il étale toutes ses
splendeurs.
Le Christianisme est mort", disaient
quelques voix d'hommes qui n'ont étudié
la société que dans les orgies, ou bien qui
ne l'ont vue que dans leurs rêves.
Et tout pleins de cette conviction^ des
écrivains, des poètes, des artistes se sont
mis à se créer un monde imaginaire ,
avec je ne sais quelle morale nouvelle,
avec un Dieu inconnu , avec une vie inex-
plicable et mystérieuse. Et puis ils ont dit :
Voilà l'art moderne, voilà la passion poé-
tique , voilà la création de notre temps.
Dieu sait ce que c'était que cette poésie,
et cet art, et cette création, et tout ce
monde fantastique de passion et d'intelli-
LA DOMINICALE.
-185
gence. Rien ne s'était vu de semblable à
, aucune époque de décadence.
Cependant quelques lueurs sortaient du
chaos : c'était le Christianisme qui repa-
raissait dans les ruines.
En effet, les hommes d'art qui se sont
éloignés du Christianisme pour saisir au
hasard une inspiration qui leur échappe^
n'ont pas pu se soustraire totalement à l'in-
lluence d'une société restée chrétienne j et
le matérialisme poétique n'est pas tellement
complet, que la religion ne reparaisse
dans leurs œuvres, au moins comme simple
souvenir.
Or , tel est le double caractère des arts
de notre époque : le matérialisme comme
pensée dogmatique convenue, le Christia-
nisme conmie inspiration poétique obligée.
Par l'un , les arts sont conduits à l'abru-
tissemeul-, par l'autre, ils retournent à l'in-
telligence. C'est un combat qui se fait, et
l'issuesera soit la barbarie, soit la lumière,
selon la prééminence qui restera à l'un ou
à l'autre de ces deux élëmens.
Remarquons que nous avons passé l'âge
où les arts étaient purement et exclusive-
ment matérialistes. Cet âge excjte même
aujourd'hui un grand dégoût: l'âge de Di-
derot et d'Uelvétius , l'âge de Voltaire ,
toute cette poésie d'ordure et de ricane-
ment, tout cela est mort. Et cependant
l'art n'ose point , ou ne sait point , ou ne
veut point encore revenir au spiritualisme
pur, c'est-à-dire, au Christianisme qui
est sa vie. Il n'y revient que par un effort
et en protestant contre le besoin qu'il a d'y
revenir. Il y revient en disant qu'il n'y a
plus de Christianisme : c'est une contradic-
tion éclatante, qui tient à la fois à une
vieille influence de philosophie sensuelle
qu'on ne peut pas détruire , et à une ten-
dance de philosophie intellectuelle qu'on
ne saurait vaincre.
Mais ce double mouvement d'idées nuit
momentanément à l'art : il arrête son dé-
veloppement-, il le cloue à la même place,
tandis que l'époque a un vague pressenti-
ment de ses progrès à venir.
Ou a beau faire toutefois ; l'art ne se
développera pas , ne s'agrandira pas , ne
deviendra pas neul et sublime, s'il ne se
fait pas purement chrétien. On a vu ce
qu'il était lorsqu'il se roulait dans la
fange. Déjà il ne reste plus rien de ses créa-
tions. L'école voltairienne elle-même esl
un objet de profond mépris pour qui-
conque a un peu de sens , d'âme et de
passion. Or, vouloir contenir l'art dans
une limite incertaine entre le matérialisme
et le spiritualisme pur, ou le Christianisme,
c'est le rendre faux, l'abâtardir et retarder,
sa renaissance. D'ailleurs, il faut qu'il ar-
rive à ses destinées nouvelles : tout l'y
pousse , tout l'y contraint , jusqu'à l'erreur
des écoles contemporaines qui , le voyant
s'éteindre dans les routines matérialistes,
le précipitent en des exagérations mons-
trueuses , à force de vouloir le purifier et
l'embellir.
Qu'on y prenne garde; l'art romantique,
malgré ses excès frénétiques, comme dit
M. Nodier, va droit au Christianisme.
L'art romantique se retire tant qu'il peut
de la 'matière ; mais chose singulière !
comme il n'a pas le courage de monter au
ciel, ses efforts le précipitent quelquefois
davantage. S'il se jetait droit dans le Chris-
tianisme, il saisirait le vrai beau, il se re-
nouvellerait. Userait progessif, il justifie-
rait tous les pressentimens qu'on a de son
avenir.
Un exemple peut faire voir combien
l'art reste loin de ses destinées par son éloi-
gnement du christianisme.
La jeune école , celle qui a fait le plus
d'essais de renouvellement , sent le besoin
de rajeunir la passion poétique , et nous la
voyons se tourmenter en efforts pour lui
donner un aspect nouveau , une vie plus
active , uue ardeur plus dévorante. Avec
cela, que fait-elle? Elle restreint la passion
dans ce qu'elle a de moins idéal, de moins
intime, et par conséquent de moins tou-
chant. La passion de l'art moderne est une
passion extérieure, une passion qui tue,
qui boit du sang , qui commet des atro-
cités , qui se roule dans les incestes. Mais
cette passion-là n'est pas poétique, tant
■i8i
LA DOMINICALE.
s'en faut; et la raison que j'en donnerai?^
c'est qu'elle appartient à tout le monde, au
poète le plus médiocre , conmie au poète
le plus créateur. C'est la passion de la rue,
celle qui se voit, celle qui agit; ce n'est
pas la passion qui pense, celle qui combat,
celle qui délibère. Ces deux sortes de pas-
sions sont différentes pour l'art. Il n'y a
rien de moins poétique qu'un bandit, qu'un
adultère, qu'un usurpateur, qu'un meur-
trier. Il n'est poétique que lorsqu'il déroule
son âme avec des pensées fortes, avec dfs
luîtes intéiieures, avec de la volonté, ou
si l'on veut même avec, des mouvemens
contraires, mais profondément étudiés,
avec de la perfidie raffinée, ou de la stupi-
dité terrifiante. L'homme intime , voilà
l'homme de la poésie. Eh bien ! ce qui est
intime , nul ne le sait dans l'école moderne ;
car l'intime ne se révèle pas de lui-même;
il faut le chercher dans les entrailles de la
nature humaine; il faut descendre dans le
< œur et dans les passions avec un flambeau
pénétrant, et l'école moderne n'a pas de
flambeau. Elle ne connaît de la passion
que ce qui se montre aux regards ; elle re-
fuse d'entrer avant dans l'homme ; elle parle
bien de je ne sais quoi d'intime qu'elle
croit saisir, mais ce n'est qu'une ombre,
une illusion , et tout aussitôt elle se rejette
dans les choses grossières , dans la passion
qui viole ou assassine. Là elle se dédom-
mage ; elle multiplie les mouvemens de la
passion, croyant l'avoir pénétrée dans ce
qu'elle a de plus secret ; et comme elle fait
irissouner, elle croit émouvoir. C'est la pire
des erreurs. L'aspect de la Grève n'est-ii
pas saisissant? et h s immondices de la
morgue ne font-ils pas frémir? Il n'y a pas
d'art à nous jeter ces impressions, ou bien
le crime et l'horreur seraient le comble de
la poésie.
Qu'est-ce à dire? Si la passion intime
<?chappe à l'art moderne , c'est que l'art
moderne n'est pas chrétien. Il veut l'être
toutefois, et un vague instinct le précipite
et l'emporte ; mais il est retenu par une
tradition mauvaise qui n'est pas vaincue
encove, Voilà, donc où doivent se diriger
les efforts des moralistes qui croient à la
poésie, et des hommes religieux qui veu-
lent appliquer le christianisme à tous les
besoins et à toutes les pensées de l'huma-
nité.
f)e sorte qu'il faut que ceux qui ont an-
noncé la mort du christianisme compren-
nent ])ien que si leur parole pouvait se réa-
liser, il n'y aurait plus d'intelligence dans
le monde. Cette sorte d'apologie du chris-
tianisme a aujourd'hui son importance;
car, comme tout paraît tendre à se renou-
veler, il faut qu'on sache que le christia-
nisme est le principe du renouvellement.
Les arts surtout ne peuvent échapper au
matérialisme qui les a rongés si long-temps,
qu'en se réfugiant dans la religion du ppi-
ritualisme. Là ils retrouveront la vie ,
parce que là seulement est le foyer de l'in-
telligence.
Or, n'est-ce pas une chose remarquable
de voir ce modvement se réaliser comme
à l'insu de l'art? Pour celui qui étudie le
siècle dans son intimité , et qui a le courage
de pénétrer au travers de ses passions bouil-
lonnantes , c'est un profond sujet d'admi-
ration de contempler le travail secret qui
se fait dans toutes les idées. La Providence
est grande : elle fait servir les erreurs
mêmes à ses desseins , et les longs égare-
mens de la pensée humaine la ramènent
incessamment à la vérité.
Partout où une inspiration poétique se
produit , le christianisme reparaît. Partout
où l'art est sublime, quelque chose de la
religion se manifcete. C'est ce qui se re-
marque aujourd'liui dans les créations de
l'esprit. Et ceci est d'un grand présage pour
la révolution morale qui travaille lemonde.
Si cette révolution , comme tout l'in-
dique, va pleinement au christianisme ,
ce sçra la plus merveilleuse de toutes colles
qui ont marqué l'histoire des intelligences.
Car il faut bien reconnaître que jusqu'ici
l'art n'a pas été chrétien complèt'^'ment.
Le christianisme a transformé l'art ; il l'a
modifié, il l'a élargi. Mais l'art a toujours
gardé quelque chose qui le ramenait à des
élémens disparates. U était grec , romain,
Supplément.
StfPi'LEMËNT A LA DOMINICALE DU b JANVIER ,
im
idolâtre . ave^c des pensées chrétiennes. Ce
n'était pas là un principe véritable de dé-
veloppement. L'art a pu souvent être ingé-
nieux -, mais comme il a manqué d'unité
dans l'inspiration , ses efforts se sont appli-
qués à des combinaisons d'imitation pé-
nible. Il n'a pas été original parc e qu'il
n'était pas simple , et il n'était pas simple
parce qu'il n'était pas chrétien.
Qui ne voit d'ailleurs que le cbristia -
nisme a changé complètement la passion
humaine , ce grand ressort des créations
de l'esprit ! Hors du christianisme la pas-
sion n'a point de frein , si ce n'est peut-
être le bourreau, et encore la passion vit
malgré le bourreau , qui tue le corps ,
mais ne tue point la chaîne de l'amour. Il
s'ensuit que la passion s'épanche au-de-
hors libre et sans combats , et ainsi elle
n'est point dramatique , elle n'est pas in-
téressante ', elle n'est que violente , hi-
deuse , atroce , suivant les objets qu'elle
poursuit. La passion chrétienne au con-
traire est une passion qui se débat , qui
mord le frein , qui le brise quelquefois ,
et quelquefois s'assouplit. De là des
agitations intérieures , des mouvemens
précipités et contraires , c'est-à-dire de
la poésie ; car la poésie n'a que faire de
la passion qui s'échappe sans être con-
tenue ; c'est la passion de l'état sauvage ;
mais elle a besoin de la passion qui rugit
sous la main de Dieu-, c'est la passion de la
société morale et civilisée.
Le christianisme serait donc la plus pro-
fonde source d'inspiration, pour l'art ,
quand bien môme tout se réduirait à l'em-
ploi de la passion contenue comme élé-
ment poétique.
Mais il y a uue passion que le christia-
nisme vivifie , exalte , cette passion
n'est-elle pas le sublime pour l'art I
Hors du christianisme la vertu , l'a-
mour , la piété , Thumanité , le dévoue-
ment j le sacrifice , sont autant de termes
imaginaires , et cependant c'est îà toute la
poésie , tout l'art , tout le beau humain.
De sorte qu'il ne se coiiçoit pas que Tes-
piit moderne ne so soit pas jo<é tout entier
dans ces magnifiques inspirations. Il n'y a
rien de semblable dans aucune mytholo-
gie poétique. C'est la grandeur , la beauté
céleste , rendue visible à la terre. C'est la
perfection idéale , dépouillée des formes
vulgaires de l'humanité. Combien donc il
y avait dans cette poésie de nouveautés
cachées ! Combien elle eût élevé l'art mo-
derne au-dessus de l'élégant matérialisme
de l'antiquité I Tout cet avenir nous reste y
si nous redevenons chrétiens , et l'époque
présente sera la plus grande de toutes les
époques dans l'histoire de l'intelligence ,
si elle nous sert de passage à un mouve-
ment d'idées où le christianisme puisse s'é-
taler pleinemet.
Il y a nécessité à suivre ce penchant , et
tout y pousse le monde. Le matérialisme
est tombé , et si bien tombé, que l'art qui
n'est pas chrétien encore se fait, comme
nous l'avons dit d'abord, un spiritualisme
de convention , prenant le sabbat pour le
paradis , des horreurs pour des démons ,
des farfadets pour des anges. Plaisant spi-
ritualisme I mais qui indique le besoin
profond de l'esprit humain. Il y a même
des auteurs qui vont au christianisme
sous un autre nom -, ils vont au néo-chris-
tianisme , comme ils disent. Plaisant neo-
christianisme encore ! mais qui indique de
même la destinée invincible de la religion,
laquelle sera maîtresse de l'art , si l'art ne
doit pas périr.
En cela , les fantaisies de l'école mo-
derne auront servi â quelque chose, ne fût-
ce qu'à faire sentir davantage la nécessité
de rendre l'art spiritualiste, c'est-à-dire de
le rendre chrétien. Car l'art ne s'arrêtera
pas à un juste- milieu de spiritualisme ,
à un juste milieu où il n'y ait que des
chimères , des monstres , des rêveries. L'art
suivra sa loi naturelle , qui est de tendre
aux réalités les plus inconnues et les plus
mystérieuses : il ira ainsi à son développe-
ment complet.
Le développement complet de l'art, c est
le christianisme. Là il trouve ses applica-
tions universelles: applications a la poésie
! et au drame , par la passioa intime qui
186
TLX DO-¥J!KICAï.E,
ijoailionne daus les entrailles de rhomme;
applications à la morale et à la philosophie
par la loi générale des êtres , et par la solu-
.iion du mystère profond de la liberté et du
commandement; applications mêmes aux
créations matérielles de l'intelligence, à la
peinture , à la musique, ù Farchitecture
surtout , par un type de grandiose qui
perce les voûtes du ciel , et qui ne s'est yu
nulle part ailleurs.
V présent, que l'art matérialiste dispute
'-^^ncore quelques jours au christianisme,
rette prééminence obligée , invincible, il
ne fera que prolonger le ridicule qui déjà
il fait justice de ses combinaisons et de ses
^^fîbrts.
Los hommes des temps modernes se sont
^singulièrement mépris. Ils n'ont pas vu,
tant ils avaient de préoccupation dans
l'esprit , que porter le matérialisme dans
rintelligence, c'était vculoir créer l'absurde,
{.a simple contradiction des mots eût dû
■«Hrc une leçon. Le matérialisme , c'est
l'absence de l'intelligence , c'est l'absence
^le l'art, c'est l'absence de la poésie: d'où il
suit que le comble de l'intelligence de l'art,
de la poésie, c'est le christianisme.
Qui est-ce qui changera cette simple loi
■d'ordre logique? Si ou la pouvait faire
disparaître, la barbarie arriverait aussitôt.
La barbarie, c'est le matérialisme pur.
Ainsi ^ pour aller au progrès , soyons chré-
tiens j soyons chrétiens, pour être artistes,
pour être poètes , pour être grands , pour
4-tre sublimes dans tous les genres de créa-
hons.
l.o cliristianisme est la loi de l'intelli-
gence, il est tout ce qu'il y a de beau dans
la nature morale. Le faire revivre dans les
iJmes, c'est donc rajeunir le monde, c'est
3'enouvelcr l'humanité , c'est raviver le
îjénie.
SALNT JEAi\ CHRYSOS'IOME.
(DeuiiJme article.)
iVous avons déjà vu le retour tictorieux
de St. Jean Clirysostôme après son exil. Le
peuple Tel au devant de son évoque ea
poussant des cris de joie, les Arierts vain-
cus se calment un instant;, mais bientôt ils
relèvent la tête, encouragés par Timpéra-
tricciEudoxie. Le faible empereur qui avait
rendu Chrysostôme à son église, décide
qu'il en sera arraché une seconde fois. On
arrête en même temps que le saint n'en-
trera pas dans la cathédrale le jour de
Pâques. A cetefï'et les soldats le tiennent en-
fermé dans sa maison. L'Empereur, cet
homme injuste et timide , qui craignait
un second tremblement de terre, n'osait
chasser Chrysostôme de la ville. Sur Len-
trefaite arrive le jour de Pâques, jour d'im-
portante solennité. L'autel est paré, l'église
est remplie , tout s'ébranle , l'évêque seul
ne vient pas! Où est-il cet homme si res-
pecté et si redouté ? Où est sa parole puis-
sante? Comment la fête sera-t-elle com-
plète, si cette bouche d'or ne jette pas aux
peuples les trésors de sa parole? Aussitôt le
peuple s'inquiète et gronde. Les évêques
attristés se rassemblent et vont en corps
trouver l'empereur et l'impératrice, les
priant avec des larmes, de leur prêter au
moins leur évêque pour la Pàque. Vœux su-
perflus I larmes inutiles! Alors le peuple
s'assemble; les évêques réunissent les caté-
chumènes dans le bain public. Les églises
sont désertes; l'empereur, qui se rend aux.
saints mystères, ne trouve personne, ni
pour les célébrer , ni pour les [entendre.
11 arriva que l'empereur envoya ses
gardes pour forcer le peuple de se rendre à
l'église. Tout ceci est dramatique au plus
haut degré.
Voici donc, obéissant à l'empereur, que
six cents soldats de la Thrace, hommes sau-
vages et païens , se précipitent l'épée à
la main sur les catéchumènes. Leur chef
tombe sur les prêtres et les frappe à coups
de bâton ; l'eau préparée pour le baptême
est renversée ; les femmes s'enfuient éper-
dues et sans voiles ; les prêtres et les dia-
cres en habite sacerdotaux remplissent 1er,
rues; l'auteî est profané; les vases sacrés
sont mis au pillage; mais personne ne con-
sentit à Tenir prier à l'autel où priait
l'empereur. Cependant la Tille jeropjissait
LA r>OMimCi.'Lf->
4S7
Vair (le ses cris : J^endez-nou^ Jeau, notre
.^ahii Pash'ur l
Pour augmenter reflet de ce drame, on
raconte que le lendemain de cet épouvan-
table jour de Pâques, l'empereur étant
sorti de la ville trouva la campagne rem-
plie d'hommes vêtus de blanc. C'étaient les
catéclium<''nes qui fuyaient sa colère, et
qui aimaient mieux s'assembler en plein
air que de remplir les églises que profanait
sa présenre. Quelle loyale et noble résis-
tance, que celle de ces chrétiens l
A cette vue, l'empereur ne contient plus
sa colère. î.es désordres de la veille ne lui
suffisaientpas: il détache ses gardes païennes
contre les chrétiens en habits de nouveaux
baptisés, qui n'opposent aucune résistance •
Cejour-lù comme la veille, les farouches
soldats firent leur devoir. Ils se jetèrent
brutalement au milieu de ces hommes sans
ilélensc ; ils frappèrent avec le fer : le sang
coula. Ils arrêtèrent ceux qui ne furent
pas tués -, ils séparèrent l'enfant de sa mère,
la femme de son mari ; ils furent impi-
toyables comme leur empereur. Mais ces
tristes rigueurs ne purent faire que les
chrétiens se laissassent abattre. Plus ils
étaient battus et plus haut ils redemandaint
leur évèque. Partout dans les murs, hors
.des murs , ce n'étaient que bourreaux qui
frappaient, qui brûlaient, qui mutilaient des
chrétiens , et partout encore au milieu du
supplice on entendait ce noble cri des chré-
tiens : Jieiidez - noue Jean , no/re saint
évèque 1
Voilà, il faut le dire, la plus étonnante
opposition que jamais un peuple ait faite
aux volontés de son maître. On le frappe, I
on le pille, on le tue -, le peuple reste ]
dans son obéissance , mais aussi dans
sa volonté. U pousse le même cri tou-
jours aux oreilles du tytan furieux; il ne
«;ède pas, il va toujours où il veut aller
jusqu'à ce qu'il meure.
Cette opposition chrétienne dura qua-
ïante jours depuis Pâques jusqu'à la Pente-
côte, et pendant quarante jours on attenta
plusieurs fois à la vie del'é vêque.Un homme
qui paraissait atteint cle foliC; s'approcha j
de lui;, et leva un poignard pour le tuer j
le peuple allait déchirer cet ho .iime quand
l'évêque l'arracha de ses mains. \]n autre
jour, un homme de l'Empereur voulut ar-
rêter l'évêipe; mais comme il levait la
main pour le saisir, cet homme fut jeté par
terre d'un coup de poignard. Un autre
homme cria au mfurtre, il tomba frappé à
son tourj il y en eut sept qui tombèreu^t
ainsi les uns après les autres pour avoir
voulu crier au meiirlrel C'était une justice
invisible, partout présente, la justice de
tout un peuple qiii veillait ainsi sur les
jours de St. Jean. iVuit et jourle peuple en
armes montait la garde autour du palais
épiscopal.
Voyant que nul supplice n'y faisait, et
qu'il n'y avait pas de poignards assez longs
pour atteindre Jean Chrysostôrae, l'empe-
reur lui ordonna de sortir de la ville une
seconde fois. L'évêque obéit : il lit seller
son cheval et il sortit à la dérobée, la nuit,
ne voulant pas que le peuple le vît partir.
Un tremblement de terre avait signalé son
premier exil, à son second exil le feu prit
à Sainte- Sophie et au sénat. « 11 sembla,
» dit un historien contemporain, que le
» feu du Ciel étant venu chercher Chrysos-
» tome dans la chaire, et ne l'ayant pas
» troHvé, il la consuma toute et de là s'é-
» tendit sur Tau tel et sur le temple, disant
» tout haut: Où donc est le Saint que y:
» cherchais?»
A la nouvelle de ces désastres, l'empe-
reur qui les redoutait avant d'en avoir été
témoin, refusa d'y croire. Il redoubla de
supplices. Il mit à la question les chrétieas
les plus éminens. Bientôt il trouva queChry-
sostôme n'était pas assezloinàiNicée, il l'exila
dans les déserts du mont Taurus. La mar-
che était longue, la chaleur insupportable.
Pendant soixante-et-dix jours que dura le
voyage, le saint évêque fut en proie /l la
soif, à la lièvre, à la fatigue, à toutes les
misères. Quel triste spectacle ! Partout sur
son passage les moissons étaient brûlées, les
maisons étaient renversées. î^a famine as-
sise sur des ruines , régnait encore sur ces
coafms de la puissance impériale dévolue
^88
aux barbares, en attendant que les bar-
bares vinssent tout prendre. Ce furent là
autant d'occasions de charité que l'évêque
Jean ne laissa pas échapper. ïl porta le
pain des hommes et le pain de l'Evangile
dans ces déserts, En même temps, il conso-
lait ses amis de Constantinople. Mais il
n'était pas au bout de ses misères. I/em-
pereur trouva eocore qu'il était trop près
de lui, il ordonna qu'on l'exilât sur les
confins du Pont-Euxin.Ce nouveau voyage
dura trois mois-, les deux soldats qui l'es-
cortaient avaient ordre de-|hiiter sa marchect
de\e Jaire mourir d'épuisement et de fa-
ligue; le supplice était atroce. Onchosissait
pour le fil ire marcher les temps de pluies
et d'orage; plus les chemins étaient mauvais
plus on hâtait les pas du vieillard. La pluie
tombait à lorrens, sa tête nue et dépouillée
retombait sur sa poitrine -, enfin, dans une
méchante bourgade, non loin d'une église
dédiée à St. Lucien d'x\ntioche, évêque et
martyr. St. Jean Chrysostôme tomba ac-
cablé, n'en pouvant plus. Il sentit que sa
fin était proche. U se dépouilla du peu qui
lui restait pour le donner aux pauvres, puis
51 mourut le plus pauvre et le plus aban-
donné des hommes, lui ce grand saint, lui
ce grand homme, lui cet orateur puissant,
qui surpassa Démosthènes, et qui n'a été
égalé que par Bossuet.
Telle est la vie de St. Jean Chrysostùme.
Il n'avait que soixante-neuf ans. Il mou-
rut victime d'un schisme, cette chose qui
eût perdu l'Eglise, si l'Eglise eût pu être
perdue. Il mourut pleuré par tout un peu-
ple, comme pas un roi de la terre n'a été
pleuré. Il mourut le représentant de la li-
berté de son temps. St. Jean Chrysostôme est
une des gloires de l'Eglise par ses vertus, une
des gloires de l'humanité par son génie. Il
est à la fois le St. Augustin et le Bossuet de
l'Orient. Il fut non-seulement un grand
orateur, mais encore un grand écrivain,
un grand dialecticien, un grand moraliste,
un grand docteur. Ses homélies dans la
ville d'Antioche, cet œil de r Orient, sesho-
~ mélies sur l'Evangile de St. Mathieu, sur
les premières épîtres de St. Paul, un grand
LA DOMINiCALE.
nombre de ses panégyriques et de ses ser-
mons, ses lettres, autre ressemblance entre
Bossuet et Chrysostôme, sont autant de
chefs-d'œuvre.Comme interprète des saintes
écritures, St. Jean Chrysostôme occupe en-
tre les Pères grecs le même rang que St.
Jérôme occupe entre les latins. Quand il
traduit les saintes Ecritures, on le dirait
animé de l'esprit de St. Paul. Il résume en
lui tout seul l'éloquence de l'Eglise, dans
son présent, dans son passé et dans son
avenir.
ETUDES HISTORIQUES ,
SOCIÉTÉ PAÏENÎîE.
Aujourd'hui que dix-huit siècles nous
séparent de la plus étonnante et de la plus
merveilleuse révolution qui se soit jamais
faite dans les destinées des peuples , nous
comprenons mal la grande œuvre du Chris-
tianisme , ou bien nous n'y pensons pas.
Semblables à l'Arabe vagabond du désert,
nous passons, mornes etjinsoucians, devant
cette gigantesque figure du catholicisme qui
se dresse dans les fastes de l'histoire, comme
il passe devant ses pyramides sans incli-
ner la tête. De celte indiflerence , nous
n'osons pas dire de dédain , deux causei>
nous sont connues.
Presque tous les écrivains catholiques se
sont figuré l'histoire comme une sorte de
journal où devaient s'entasser année par
année les événemens survenus et les faits
accomplis. Dans cette sèche et aride no-
menclature , vous voyez bien , il est vrai ,
les luttes et les triomphes de l'Église, le
courage divin de ses martyrs et de ses con-
i'esseursj l'augélique sainteté de ses vierges
et de ses anachorètes-, mais vous y cher-
cheriez en vain ces hautes considérations
philosophiques qui , sans être hors de la
portée commune , vous font toucher du
doigt l'action envahissante du Christia-^
nisme sur la société païenne et toutes les
phases de ce long drame où l'humanité
vaincue vient tomber au pied de la croix.
Tandis que les historiens laissaient cette
LA. t>OMÏÎ\rCALE.
■189
belle et importante tàclie aux écrivains
ascétiques que les gens du monde ne lisent
pas ou lisent peu , recelé philosophique
organisait un plan d'attaque qui étonne en-
core aujourd'hui tant il renfermait de
machiavélisme, il y eut donc, de la part
de cette dernière, comme une grande cons-
pira lion historique -, on se rua contre
les siècles passés dont on défigura toute la
physionomie , qu'on travestit en costume
burlesque et i.jnoble. On ne nia pas , si
vous voulez, que le Christianisme eût été
bon à quelque chose j on lui faisait cette
grâce; mais on jetait tant de sarcasmes sur
ses lois, sur ses institutions , sur ses prêtres
et sur ses mystères, qu'un moment, on se
prit à le regarder en pitié. Ce délire a cessé
et l'école encyclopédiste croule de tou-
tes paris comme un mauvais édifice ctui
j>êne et dont on disperse les débris. D'autre
côté, les historiens catholiques, abandon-
nant les anciennes voies, sont entrés dans
des voies nouvelles , et plus appropriées
aux besoins et à la tendanee de l'époque.
Ces réflexions préjudicielles n'étaient
peut-être pas hors de propos avant de com^
mencer à jeter un coup d'oeil , nécessaire-
ment rapide, et par cela même incomplet
quelque peu , sur l'histoire sociale et poli-
tique du Christianisme. Avant tout, il im-
porte de préciser son point de départ,
comme de dénoncer son but. Tn^ous espé-
rons arriver à la démonstration complète
de ceci , à savoir qu'isoler le catholicisme de
l'histoire de la société européenne, comme
fait social et comme fait politique, c'est
nier impudemment toute histoire-, que
le Christianisme est au contraire la seule
loi qui retrempa le monde, le seul ianal
qui guida les peuples, lorsque la barbarie
était là qui empoi tait tout ensemble et je-
tait dans le même chaos mœurs, beaux-
arts , lois et liberté.
L'humanité ne s'agite point au hasard:
il existe pour elle une loi de développe-
ment , comme il en est une pour l'individu.
Et cet immense travail s'opère lentement
et d'une manière invisible, jusqu'au mo-
- çaent oA la société renouvelée tout entière,
laisse évidente à tous l'action delà loi pro-
videnlielle, et l'enqn-einte de la main di-
vine. £t toujours s'ourdit en silence cette
trame mystérieuse, sans cesse brisée par
l'homme, sans cesse renouée parla Provi-
dence , combat perpétuel entre l'imperfec-
tion humaine et la bonté divine.
Pour nous catholifjues , l'histoire du
genre humain n'est pas autre chose que
l'histoire du christianisme, dans le sens le
plus étendu. Son point de départ est Phu-
manilé déchue-, son terme, la restauration
de l'humanité déchue-, la première de ses
époques, c'est 1 homme pécheur; la seconde,
l'homme racheté , c'est-à-dire la société
païenne , puis la société chrétienne.
Esquissons rapidement la première pour
arriver à la seconde; car il faut bien,
pour montrer la tâche accomplie par la loi
nouvelle , soulever un peu les haillons de
l'ancien monde. Et sans remonter trop
haut , sans chercher par quelles nuances et
par quelle gradation Puni vers en était
arrivé à cette situation où, comme dit
Bossuet, tout était Dieu excepté Dieu
même, posons-nous au moment où la
société païenne est le plus facile à saisir,
parce que ses formes sont le plus nettement
et le plus franchement dessinées et caracté-
risées, au moment de la promulgation de
l'Évangile.
Lorsque cette lumière se leva sur l'Asie,
Rome , après avoir peuplé le ciel et la terre
d'innombrables myriades de dieux et de
demi-dieux , ne croyait presque plus à
aucun; et cette lèpre hideuse d'un athéisme
pratique s'était infiltrée dans toutes les
veines du corps social. Cette révolution
s'élaii faite lentement et d'une manière
presque imperceptible; cardans les premiers
temps de la république, la religion était
placée sous la sauvegarde de PÉtat , et on
y croyait comme à la patrie. Mais vinrent
les Grecs, peuple fou, léger, inconstant,
pétillant de saillies , de sarcasmes fins et
délicats, avec leur mythologie voluptueuse
et leurs systèmes de philosophie , qui ,
s'altaquant à la gravité romaine, réalisèrent
les prédictions de Caton. Dès-lors le seul
490
LA DOMI?fICALE.
frein , quelque faible qu'il fut , se trouva
brisé. Dès le temps deScipion, Lucile, le
premier satirique de Kome, se moquait
des dieux; plus tard, Lucrèce écrivait,
pour dé(ja(jer les âmes des chaînes delà
religion , et , disciple passionné d'Epicure,
il détruisait toute conscience et toute liberté.
Cette molle et oisive philosophie, qui ne
Toit dans la vie qu'une sensation , augmen-
tée de tout le bagage impur des passions
que soulevait le polythéisme , une fois im-
plantée dans le cœur de la société romaine,
elle la gangrena jusqu'à n'en faire plus
qu'un cadavre-, et elle y trouva bientôt sa
place. De ce scepticisme sortit la déprava-
tion la plus profonde qui se puisse imaginer,
puis l'esclavage le plus abject, par une
conséquence immédiate et nécessaire.
Les princes donnèrent le signal j et c'est
à la fois le plus étonnant comme le plus
épouvantable tableau que celui de la tur-
pitude et des orgies sanglantes et impures
de ces maîtres du monde. L'imagination se
refuse à remuer ce fumier fétide : les sales
ombrages de Caprée, où s'éteignait de dé-
Jjauche l'impudique vieillesse de Tibère j
les bacchanales des jardins de Claude et les
prostitutions de Messaîine j Néron dans les
bras d'une courtisane , en condamnant sa
mère.
Pendantquelesempereurss'abandonnaient
ainsi à une corruption inouïe , les grands,
de leur côté, serviles imitateurs, étaient
vils comme le maître était vil , cruels
comme il était cruel , despotes comme il
était despote, voluptueux comme il était
voluptueux. Peut-être y avait-il encore
plus de dépravation dans les masses que
chez les grands. Ce monde d'esclaves qui
pullulaient dans TErapire , y avait formé
comme une société à part, société mélangée
de pratiques bizarres, de mœurs et de re-
ligions diftércntcs, où chacun apportait sou
tribut de folies, de superstitions, et de
vices. Puis étaient venues les religions de
l'Asie , les mystères d'Isis , avec les danses
voluptueuses de l'Ionie, toute cette cohue
de prêtres asiatiques , de baladins de
l'Orient, qui ne prêchaient que la débauche.
Bien des causes conspiraient donc à la
ruine des mœurs publiques, et le cœur se
serre de dégoût , en voyant avec quelle
étrange acharnement on s'était précipité
tête baissée dans le désordre. A ce peuple
gangrené il fallait du sang, toujours du
sang, jusque dans ses fêtes, les convulsions
et le râle des mourans pour le faire battre
des mains : tant il est vrai que l'homme
devient cruel à mesure qu'il devient vicieuxl
On jetait des hommes dans les viviers où
s'engraissaient les murènes-, on acbetait à
grand prix le plaisir de couper une tête.
Et toutes ces cruautés, tout cet amalgame
de vices, trouvaient des applaudissemens
et de récho.
Voilà où en étaient les mœurs publiques
dans les premiers siècles de l'ère chrétienne;
et si nous avons jusqu'ici concentré nos re-
gards sur Rome seule , c'est que le reste de
la terre nous offrirait le même spectacle,
la part faite aux nuances que présentent
les peuples dans leur individualité.
Cet effroyable débordement dans les
mœurs , devait avoir pour résultat l'escla-
vage public-, car la liberté est un fruit qui
ne mûrit bien qu'aux rayons du soleil de
justice-, et lorsqu'on voit passer devant soi
Caligula , Claude et Domitien , on conçoit
de prime abord que la liberté devait périr
partout où ces hommes marquaient l'em-
preinte de leurs pas. Ainsi en arrivait-il;
et c'est ce qui rend presque inexplicable la
durée pi'olongée de cet empire romain qui
avait dépassé depuis si long-temps le terme
de sa décrépitude. Tout ce qu'on peut dire
de mieux et de plus explicite , c'est que
cette société était une grande usurpation
sur les droits de l'individu. Les hommes y
jouaient un rôle, mais l'homme n'en jouait
pas; il faisait nombre , unité dans le pro-
blême^ et voilà tout.
Le pouvoir suprême, d'abord royal;
puisré])ublicain, était revenu se concentrer
sur la tête d'un seul , ou plutôt il était de-
venu l'apanage de l'armée qui se jouait de
la couronne comme d'un hochet d'enfant.
La pourpre impériale n'était plus à la tin
qu'une bouffonnerie , une sorte d'enjeu san-
glant poar les légions. On conçoit que dans
ce court trajet du trône aux gémonies,
bien des sortes detyranniess'accumulasspnt.
Et le reste de l'empire, de guerre lasse,
courbait la tête devant le pouvoir capri-
cieux que chaque semaine voyait éclore ,
acceptant la honte et les chaînes comme
une nécessité , comme un pis-aller, sans
qu'une voix s'élevât pour protester au nom
de làdignité humaine outragée. La hiérar-
chie de tout l'empire , émanée du même
principe , présentait une elïroyable grada-
tion de pouvoirs subalternes, qui, tendant
tous au même but, arrivaient tous au
même but , tuaient la conscience , et étouf-
faient jusqu'à la pensée de la liberté. Aussi
vous en chercheriez vainement la trace
dans ce monde romain qui se débat et
s'épuise pendant quatre siè<'les dans le lit
de son agonie. Elle n'existait ni dans le
principe de la constitution , ni dans la fa-
mille •, hôte incommode , on l'avait bannie
de la cité, comme du foyer domestique;
et chassée du monde, elle était allée re-
prendre sa place dans les cieux , en atten-
dant le moment marqué par la Provi-
dence.
Si nous avons été bien compris jusqu'ici,
on aura vu que , dans cette société ro-
maine sur laquelle nous avons coacentré
nos réflexions, parce que nous l'avons con-
sidérée comme le type des sociétés qui se
partageaient le globe à l'époque dont nous
parlons , on aura vu , disons-nous , qu'elle
présentait deux caractères bien saillans: la
corruption des mœurs publiques , et le
despotisme le plus dégradant. Sillonné
jusqu'au vif par ce double chancre de
dissolution , le monde allait périr si qviel-
que principe dévie ne ranimait ce cadavre
éteint et flétri. Le christianisme seul eut
cette puissance. L'homme était profondé-
ment pervers , il le purifia; l'homme était
esclave, il l'émancipa, dans la cité, comme
dans la famille, comme citoyen et comme
homme-, et c'est ainsi qu'il accomplit sa
mission sociale. Mais que d'obstacles
s'opposaient à ce renouvellement, à cette
régénération de l'humanité ! et pourtant il
LA DOMINICALE. ^g^
vint à bout de tout ; et ce fut l'univers qui
se lassa le premier: dans cette lutte de la
victime et du bourreau , ce fut le bourreau
qui se fatigua le premier.
Les Orphelins du Choléra.
L'assemblée de charité pour les orphe-
lins du choléra avait attiré à Notre-Dame,
samedi dernier, une affluence prodigieuse.
Plus de trois heures avant l'heure fixée ,
la foule avait envahi la vieille cathédrale,
ordinairement si déserte. C'est qu'on allait
entendre , pour la première fois depuis
i85o, monseigneur l'archevêque dans la
chaire de la métropole! Et toute cette foule
attendait dans un religieux silence le mo-
ment où l'auguste prélat viendrait lui par-
ler de charité, viendrait, comme Vincent
de Paul, lui montrer de petits orphelins,
et lui dire : Les lalsserez-vçus mourir de
froid et de faim sur les places publiques?
Vous savez tous l'éloquence du pieux pon-
tife, cette éloquence douce et insinuante
qui coule avec tant d'abandon et de pu-
reté-, cette éloquence nourrie des divines
Ecritures et des œuvres des Pères. JVouS
l'avons retrouvée, dans celte circonstance,
toujours aussi belle et aussi entraînante.
Nous rendrions difficilement compte des
émotions qui captivaient l'immense audi-
toire, et le tenaient comme suspendu à la
bouche du pieux orateur. Le sujet était le
bonheur du ciel. Nous citons quelques
fragraens :
« Désirer et rechercher le ciel, c'est la
» grande affaire de l'homme, c'est toute
)) la vie du chrétien. Au-delà d'un voyage
» de quelques jours entre le berceau et la
» tombe , notre âme pressent et désire un
» bonheur sans mélange et sans fin. L'es-
)> pérance de cet avenir meilleur que la foi
» lui révèle , le console des misères et des
» angoisses du présent. Il n'échappe aux
» dangers et aux séductions qui l'obsè-
» dent, que par la contemplation de l'é-
>> ternelle et ineffable béatitude promise à
)> sa fidélité.
192
LA DOMINICALE.
» Tel est le premier enseignement que
» l'Église donne à ses enCans. Dès le malin
» de la vie, dès que leur intelligence s'é-
» veille aux premières lueurs de la raison ,
» elle les avertit que, rois déchus, mais
» appelés à une réhabilitation glorieuse,
)) ils doivent se souvenir de leur céleste
» origine, et ne point s'endormir ici-bas.
» En apprenant à connaître et à bénir
» notre Père qui est dans les cieux ,
». nous avons appris aussi que la patrie
» est là où est notre père. Avant même
» que le cours des ans eût emporté les
» rêves de bonheur , illusion du jeune âge,
» et que, fatigués de ne rencontrer sur
^) notre route qu'un sable aride ou des
» sources amères, nous eussions soupiré
)) après le séjour du repos et les fontaines
» d'intarissables délices , les leçons de la
» religion avaient devancé celles de l'ex-
» périence. Elle nous avait dit, et sans
» cesse elle nous répète que l'homme
» traverse une vallée de larmes, et que
» son cœur n'est point fait pour les men-
» songères félicités de ce monde. Toutes
» les instructions qu'elle nous prodigue,
» tous les secours qu'elle offre à notre fai-
» blesse , toutes les instances de sa charité,
)) tous les avertissemens de sa maternelle
)) sollicitude, ont pour objet d'élever nos
» pensées et de guider nos pas vers la
» céleste Jérusalem, de peur qu'ils ne s'é-
» garent dans des sentiers de perdition, et
» que nous ne trouvions la mort^ au sein
» d'une fatale ivresse, sous les tentes de
» l'étranger.
» Tels, furent aussi les enseignemens de
» Jésus-Christ durant le cours de sa vie
» mortelle, qui était elle-même la plus
» éclatante des instructions pour tracer
» aux hommes l'itinéraire du ciel. Jus-
» qu'à l'heure de sa passion par laquelle il
» leur en ouvrit les portes, toutes ses pa-
» rôles en rappellent le souvenir, indi-
» quent le chemin qui y conduit, célé-
)> brent la félicité des élus.
» ...Soit qu'il prescrive des devoirs, soit
)) qu'il trace des règles de perfection , c'est
» toujours le ciel qu'il ofîre comme récora-
» pense de la vertu , comme encourage-
» ment aux sacrifices. Mais il est une
» circonstance de la vie de N.-S. Jésus-
» Christ qui offre un rapprochement trop
» frapjant avec celle qui nous réunit au-
» jourd'hui dans son temple , pour que
» nous puissions la passer sous silence.
» Lorsque les petits enfans se pressaient
» autour de lui, attirés par un sourire de
» paternelles prédilections, Jésus voyant
» que les apôtres s'offensaient d'une telle
» familiarité, leur disait: Eu vérité, aucun
» de vous n'entrera dans le royaume des
» cieux, s'il ne devient semblable à l'un
» de ces petits, c'est-à-dire s'il n'imite leur
» candeur et leur confiance, s'il ne sait
)) revenir par l'humilité à cette simplicité
» de cœur qui est l'innocence de l'âge viril,
» s'il ne se fait leur frère par uns sympa-
» thie généreuse et une charité active et
» dévouée.
» Vous entretenir du ciel , chrétiens ,
» c'est donc plaider aussi la cause de ces
)) orphelins que vos secours ont déjà tirés
» des ondes amères et du fleuve de mort
)) auquel vous-mêmes n'avez échappé que
» par miracle , mais qui attendent encore
» de vous le soutien de la vie que vous leur
» avez conservée. En appelant vos pensées
)> et vos méditations sur un sujet si élevé ,
» je ne crains point de vous distraire de
» l'intérêt que vous portez à ces chers en-
» fans, dont la présence parle plus élo-
» quemmeut que mes paroles. Du haut
» des montagnes saintes, voiis les verrez,
» non plus seulement avec un r*^gard ha-
» main, mais l'œil de la foi. Vous com-
» prendrez le néant et la vanité de vos
» richesses comparées à celles que Dieu
» réserve à ses élus , ou plutôt vous com-
» prendrez leur inestimable prix, puisque,
» versées dans le scindes pauvres, elles
V peuvent vous acheter le ciel. »
On comprend sans peine l'effet que
devaient produire de telles paroles aux-
quelles la présence des prtits orphelins
prêtait encore une nouvelle énergici Aussi
le pieux prélat a-t-il obtenu le "succès que
sou zèle ambitionnait. Il était à craindre
LA DOMINICALE.
que ce nouvel appel ne trouvât que peu
d'i'clio; jamais les largesses n'ont été si
al)()udante;s. La quèle s'est élevée à près de
vlnt4 mille francs. On a jeté dans une des
bourses trois bagues, et dans une autre
une niontre d'or à répétition.
A la vue de tels prodiges de la charité
chrétienne , on ne saurait se défendre d'un
doux et consolant espoir. Où sont-ils donc
ces prophètes menteurs qui prédisaient là
ruine de noire foi? Voyez! il suffit de la
voix du premier pasteur, pour rassembler
au pied de la chaire de vérité plus de foule
que jamais n'en réunit une pompe mon-
daine, avec ses prestiges et ses fascinations.
Et pourtant qui amène là celtq foule? un
évêque, et de pauvres enfans que sa cha-
rité a recueillis. Et c'est pour l'entendre cet
évêque , c'est pour lui donner son or, que
la grande basilique peut à peine contenir le
flot de peuple qui s'y précipite ,• qui est là
plus empressé, plus serré presque, qu'il ne
l'était le jour du couronnement de l'em-
perearî Croyez-vous qu'il y ait par le
monde un club philantroi)ique qui vaille
cela? Croyez- vous qu'il y aurabi.n^desmo-
mens plus doux dans la vie de cette
femme qui dépose sa bague au pied de
l'autel en offrande à l'orphelin? A l'œuvre
donc, charlatans de bienfaisance! et dites-
nous ce que vous faites que la religion ne
fasse pas mieux que vous!
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— M. Piinicliouse, nommé évêque de Nilopolisel
el vicaire a{X>sloli({«e dans l'Océaiiie, est parti pour
Rome, où il doit lecevoir la consécration épisco-
pale. Il est accompagné de M. lliJurion, im tle ses
, confrères. Trois c^iilves missionnaires de la même
congrégation, MM. Liausii, Lavai et Carret, se sont
embanpiés récemment à Bordeaux i)onr le Ciiili,
d'où ils doivent se rendre dans les îles de la mer
du sud. Le premier est préfet apostolique.
— Le 8 ilécenibrr, Ttï. l'évèqne de Rodiopotis,
visiteiu- apostolique du diocèse de Forli, adminis-
tra publiqiffement dans la cathédrale de Forli le
sacrement de confirmation à cinq jeunes Suisses,
soldats dans le 2<^ régiment étranger, qui la veille
avaient fait leur abjuration du calvinisme entre les
maiiis du même prélat et avaient été récoociliés à
^95
l'Eglise dans la chapelle de son palais. Leurs noms
sont : George Moerscliel, Philippe Bovet , Jacques
ïriten, Jac(jues Trost et Jean Bibouv. Tous ont
reçu de plus à la confirmation le nom de Marie.
Leur parain fut le chevalier Freddi, lieutenant-
colonel des cai'abiniers pontificaux. Les cinq suisses
assistèrent ensnile à la messe soleimelle ei y com-
munièrent avec ferveur. M. l'évèqne adressa en
cette occasion au peuple une homélie, tant sur la
fèie de la C(mception, que sur l'exemple de cou-
rage que venaient de donner ces cinq élraugers à
tant de chrétiens qui profitent si peu de l'avantage
d'avoh- été éclairés des liunières de la vérité. La
conversion de ces Suisses est due au zèle de M.
l'abljc Esslinger, chapelain du régiment , qui les
a instrnils et prépayés.
— A Monlmoriilon, une admiiiisîraîiou intolé-
rante avait supprimé l'école clu-élieune, en décla-
rant qu'elle nesoufirirait pins d'instituteurs appar-
tenant à une cougrégaliou religieuse. Mais, depuis
la dernière ioi sur l'instruction primaire, les cailio-
liqnes de la ville ont redemandé les Frères. Leur
école vient d'èt'-e ronveiMe, et dès les premiers
joiirs elle a réuni 22 élèves, tandis qu'il n'en est
resté <[c.e 19 à l'école nr.ûaellr.
— M. l'évèque de Beauvais a rendu une ordon-
nance sur l'admission dans le grand séminaire. Les
élèves des petits séminaires ne pourront entrer a;:
gra;id sans subira la fin de leur rhétonqiie un
examen individuel. Cet examen aura [>our objet la
religion, le français, le latin, le grec, la littérature,
l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la géogra-
phie, l'îiistoire, et principalement l'iiisloire ecclé-
siastique et l'histoire de France. Les élèves, qui
auraient suivi des cours de langues modernes ou
d'histoire naturelle, p;nnront, d'après leur de-
mande, être interrogés sur ces étndes s'jpplémeu-
taires ei s'acquérir ainsi des titres particaliers à la
bienveillance des supérieurs.
— La neuvaine de sainte Geneviève aura lieu à
l'église Saint-Elienne-du-î\Iont, comme les années
précédentes. Le 2, on célébrera solennellement la
fèie; le sermon sera fait par M. l'abbé Moret ,
vicaire de la paroisse. Chaque jonr delà neuvaine,
il y aura à onze heures du matin une grand'niesse,
et ensuite une exhortation et un salut. Le soir, à
sept heures, il sesa donné un antre salut, lequel
seia suivi d'un sermon. Les offices du malin seront
célébrés par les curés de plusieurs pasoisses de la
campagne, et ceux du soir alternativement par le
cleigé des paroisses Saint-Nicoias-du-Ciiardonnet,
Saint-Médard , Saint-Eustaclie , Notre-Dame-dt-
Lorette, des Missions-Etrangères et Sainl-Rocli.
La fête de l'Epiphanie est remise au 12 janvier;
M. Salaudre,. vicaire-général, ofiiciera toute la
journée. M. Staudt, ancien maître de chapelle du
roi d'Espagne, louchera l'oigue les deux diman-
ches.
— Depuis que renseignement est libre en Bel-
m
LA DOMINICALE.
giqiie , non pas en théorie , comme chez nous ,
mais en réalité , le clergé calholiqne a fait les
plus louables efforts pour multiplier, en faveur de
toutes les classes , les moyens d'instruction. Il ré-
sulte d'un rapport officiel du gouverneur de la
Flandre orientale qu'il y a niaintenaiil , dans les
villes de cette province , 27 établisssemens d'ins-
truction secondaire , fréquentés par 2059 élèves ,
tandis qu'il n'y avait , en 1831» , que 22 établisse-
mens et t599 élèves. L'iuslruction primaire n'a
pas fait moins de iwogiès. En 1830 , elle ne comp-
tait , dans la même province , que 204 écoles com-
munales , 439 écoles privées , et 29,021 élèves en
tout. Au mois de février dernier , il y avait déjà
285 écoles comnnmales et 304 écoles privées , fré-
quentées eusemble par 45,601 élèves.
Voilà une réponse péremploire à ceux qui accu-
sent le clergé catholique de vouloir propager l'igno-
rance. Mais sont-ils donc de bonne foi , et se ren-
dront-ils à l'cvidence de la vérité ?
— Au milieu de la réunion amenée aux Tuileries
par le désir de complimenter Louis-Philippe au
jour de l'an , on remarquait un ecclésiastique au
maintien grave. Ce prêtre , c'était le curé de St-
Germain-l'Auxerrois , le même qui donna la com-
munion à Marie-Antoinette dans les cachots de la
Conciergerie. Il venait pour demander à Louis-
Philippe qu'il lui fût permis de rouvrir son église.
M. Rey, évêque d'Annecy et administrateur
apostolique de Pignerol , a doaiié , le 4 décembre,
une lettre pastorale relative à son séminaire. Il
félicite ses diocésains de leur zèle pour soutenir cet
établissement , et entre avec eux à cet égard dans
des détails qui montrent et la prudente sollicitude
du pasteur et le charilal)le empressement du trou-
peau à y répondre :
<i Si l'on vous objectait que notre grand séminaire
a déjà reçu des dons.suiTisans pour ses besoins , ré-
pondez avec franchise qu'en effet cette sainte mai-
son se relève de ses ruines et voit renaître peu
à peu ses ancieuiies ressources j et qu'en particu-
lier notre \ énêrable prédécesseur , après avoir fondé
par son zèle ce précieux établissement , l'a encore
dote généreusement de la plus grande partie de
son héritage; mais ajoutez bien que le j);iL princi-
pal de la coUecle est pour aider les nombreux as-
pirans qui suivent les cours d'études inférieurs à
celui de la théologie dans les divers établissemens
du diocèse; qu'il est très-peu de ces élèves qui ne
reçoivent des secours sans lesquels ils ne pourraient
achever leur carrière, et que nous ne pourrions
leur fournir sans la ressource des quêtes. Ajoutez
aussi que dans notre grand séminaire des répara-
tions, les unes très-nécessaires, les autres très-
utiles, ont occasionné et occasionneront des dé-
penses bien au-dessus de ses ressources ordinaires :
vous en jugerez par vous-mêmes, nos très-chers
cooi)éraieurs , lorsque vous viendrez à l'occasion
des retraites ecclésiastiques jonir des améliwa-
(ions essentielles, mais coûteuses, que nous avons
dû faire pour assurer la santé de nos jeunes lé-
vites et pour leur procurer le recueillement aussi
nécessaire à leur piété qu'à leurs études. »
Ilnssie. — L'empereur de Russie était attendu ,
le 14 décembre, à Saint-Pétersbourg, de retour
de son voyage à IMoscou. S. M. devait immédiate-
ment après son arrivée accorder la première
audience publique à l'ambassadeur extraordinaire
du grand seigneur.
Italie. - On attend à Rome le prince Borghèse,
qui s'était établi depuis quelque temps en France.
On assure que la garnison autrichienne de la
Romagne va être augmentée.
On dit aussi qu'il vient d'être convenu enti'C le
ëainl-Père et quelques ambassadeurs étrangers ,
que les trouijes continueraient , pendant quelques
aimées , à séjourner dans les états pontificaux.
Portugal. — Le bateau â vapeur , James Watt ,
venant de Lisbonne oîi il était allé débarquer des
troupes pour dona Maria , est arrivé à Portsmouth
le 28 décembre. Les nouvelles qu'il a apportées
•sont du 22. Oporlo avait été attaqué le 43 par les
troupes miguélisies , mais sans succès. Le colonel
Peixoto , appartenant à l'armée de don Pedro , a
été tué dans cet engagement. La situation militaire
occupée par don Miguel est des plus favorables ;
tout le midi du pays est ouvert à ses opérations.
Depuis quelques jours ime foule de jeunes Pari-
siens qui ont fait partie de l'armée de don Pedro
arrivent dans la capitale.
Espagne. — Les journaux du Midi , ceux de
Bayonne , comme ceux de Bordeaux , s'accordent
aujourd'hui pour présenter l'insurrection des trois
provinces espagnoles ( la Biscaye , la Navarre et le
Guipuscoa ) , comme ayant pris tout-à-coup un
nouveau caractère de gravité. Le plan adoplépar les
chefs carlistes se développe maintenant à tous les
yeux : éviter tout engagement sérieux avec les
troupes de la régence, afin de harceler et de fati-
guer ces troupes par les-pénibles marclies qu'elles
sont obligées de faire dans un pays que les chefs
royalistes connaissent beaucoup mieux que les
Christinos. Celte tactique est celle que les guéril-
las ont enq)loyée avec succès dans la guerre de l'in-
dépendance , et quoique ces hanides aient af/'aire au-
jourd'iuii à des troupes espagnoles , tout démontre
que leurs avantages n'en seront ni moins sûrs ni
moins fré(piens. Il est à remarquer aussi que la par-
tie des populations qui, jusqu'à présent, était resiée
tranquille , ne témoigne plus de si bonnes disposi-
tions pour les autoiités de la reine. Ces autorités
d'ailleurs sont si craintives et si peu zélées , qu'il
n'est pas étonnant qu'elles aient même perdu la
confianre des plus chauds r)arlisans -du gouverne-
ment de la régente.
Une lettre de Bilbao et quelques autres ren-
LA DOMITîICALE.
^95
seignemens qui nous paraissent anthenJ iques parlent
d'un engagement sérieux entre les tro ipes de la
reine et une bande de carlistes forte de 2,000
hommes et commandée par Zavala. Le colonel Bé-
nédicto , à la tète de 300 hommes de troupes , s'a-
vançait vers Lequeilio , près de Guarnica. Quoique
averti de l'occupation de ce village par la bande de
Zavala , il persista à y entrer , et il fat aceueiUi par
le feu des carlistes qui parlait de toutes les fenêtres
et de toutes les rues. Le combat paraît avoir été
acharné ; les troupes de la reine out perdu , dit-on,
250 hommes tués ou blessés. Les soldats de la
garde- royale qui complétaient le corps de Benedicto,
ont été presque entièrement détruits.
Une lettre de Bilbao du 26 dépeint ainsi les
senlimens de terreur excitées par cette défaite :
« Les autorités civiles et militaires (smtout le
général Wall , notre gouverneur ) avaient conçu
une terreur tellement grande , que la ville , à l'ar-
rivée des fuyards , était dans la plus grande cons-
ternation. On se figurait déjà les insurgés prêts à
rentrer; on allait, on venait sans savoir où s'ar-
rêter ; clracun songeait bien moins au salut de la
ville qu'a une prompte retraite ; les premières au-
torités avaient même demandé au consul français
un refuge en cas de danger à bord d'un brick de
guerre français (pii se trouve dans le port.
« Nous attendons avijourd'hui ou demain 2 on
3000 hommes dont l'avanl-garde est déjà anivée
depuis quelques jours. Les iiisurgés viennent nous
inquiéier jusqu'aux ])ortes de la ville. Itis opéra-
tions commerciales sont nulles.
Guarnica parait être le rendez-vous général
des factieux , dit une correspondance libérale ,
chaque maison y est un arsenal et un fort tout à la
fois ; avec un chef aussi entreprenant et aussi aven-
tureux que Zavala , ce pays peut devenir un centre
d'action pour les mouvemens carlistes.
La junte qui devait se réunir le 24 à Saint-Sébas-
tien pour la reconnaissance de la reine Lsabelle II,
n'a pu le faire à cause de l'absence des députés. La
terreur paraît être dans le pays; elle paralyse tout
le bon vouloir des partisans de la reine. Zavaia a
rendu une ordonnance qui punit de mort tous ceux
qui se rendraient à St. -Sébastien pour faire partie
de cette junte.
Une lettre de Bilbao annonce que Zavala s'est
retiré dans les montagnes ave 3,000 hommes, et
que tous les courriers de France n'arrivent dans
cette ville qu'après un retard de trois et quatre
jours.
— D'après la correspondance de Bayonne du
29, la route de Madrid par Vittoria serait toujours
interceptée et l'insurrection des provinces basques
aurait repris toute sa vigueur. On écrit aussi que
les courriers anglais et français qui venaient de
passer dans cette ville étaient porteurs de dépèches
- si importantes que les autorités de toutes les pro-
vinces avaient reçu l'ordre de mettre à leur dispo-
sition toutes les troupes nécessaires pour protéger
leur arrivée en France.
Le bruit a couru à la Bourse, que dou Carlos
était entré en Espagne à la tète de dix mille hom-
mes. Nous ne savons que penser de cette nouvelle,
mais tout semble annoncer que des événemens gra-
ves ont lieu dans la Péninsule.
Les lettres de Rome annoncent que. malgré
les instances de l'ambassadeur d'Espagne, le Saint-
Siège se refuse à reconnaître Isabelle. On pensait
que le clergé espagnol, qui se règle en tout sur la
cour de Rome, persisterait en consccpience dans
son hostilité contre le gouvernement de fait. Le roi
de Naples est moins que jamais décidé à recon-
naître sa nièce. Il a déclaré qu'il devait à ses héri-
tiers de s'en tenir à sa protestation.
— Le nombre total des banqueroutes en Angle-
terre, durant le cours de l'année 1835, a été de
\ ,364. Sur ce nombre , 629 appartiennent à la mé-
tropole , 67 à Liverpool, 63 à Manchester, 27 à
Birmingham, 26 à Bristol, 19 à Leeds, 5 à Shes-
ficld, 7 à Nottingham, S à Noawich.
Les marchands de comestibles , taverniers , au-
bergistes, etc., ont beaucoup plus souffert celte
année-là que les autres; on en compte 121 dans la
Gazette des Faillites. Viennent ensuite les épiciers
au nombre de 70 , les négocians 68 , les marchands
de vin 51 , les drapiers 50, les architectes 32, les
tailleurs 31 , les fileurs de coton 28 , les boulangers
25, les marchands de fer 24, les brasseurs 22, les
libraires 15, les imprimeurs 13 , les banquiers 12,
les chiriu'giens -12, les fermiers 7.
— La Gazette du, Bas-Lamjuedoc contient
d'aflligeans détails sur des nombreux attentats, des
guels-à-pens accompagnés de violences inouïes
contre les persoimes, qui ont eu lieu à Nîsmes le
24 décembre, la veille de Noël sur un grand nom
bre d'habilans qui se rendaient à la messe de mi-
nuit: le sang a coulé, plus de vingt personnes ont
reçu des blessures graves sans avoir en aucune façon
provoqué ces actes d'atrocité.
Le journal qui rapporte ces faits ajoute:
« On a remarqué que ces faits, résultat d'un
véritable gaet-à-pens , se sont passés principalement
dans les quartiers où l'on compte peu de maisons
catholiques. Dans les parties de la villeoù les catho-
liques sont le plus nombreux , dans les bourgades ,
l)ar exemple, le plus grand calme n'a pas cessé de
régner. Vous verrez que l'année prochaine on de-
mandera la suiipression des messes de Noël; c'est
le but des perturbateurs , c'est l'espoir et le secret
de leurs attentats. Ils n'en seraient pas là si l'on
n'avait pas, d'autres fois, souscrit à des exigences
tout aussi illégales.
— Dans le discours de réception que M. Char-
les Nodier a prononcé à l'Académie française,
dont la séance avait attiré un nombreux et brij-
^96 LA DOMINICALE.
lant concours de spectateurs , on a remarqué
ces paroles : « Je ne serai pas ingrat , et l'on nie
verra toujours honorer la vieillesse et l'exil. » Ces
mots oui excité un mouveniciit général d'approba-
tion, et celte sorte de murmiuequi indique que
les sealiniens de l'oratem- soûl, partages , et que
l'on applaudit à son courage.
La noljle piu-ase de M. Nodier a été motivée par
un passage sur la dignité de i'honune de lettres.
— Laraère de Tabbé (Jiià.el vitnule mourir à
Gannal, où elle liabilait, et où soii lils est né. On
dit qu'en proie à la douleur que lui causaient les
écarts de son fds, elle a donné jusqu'à la lin des
preuves de piélé que n'ont pu alléier les fausses
doctrines d'un niab.eiueax novateur. Avant ia ré-
volution, Chàlel, alors aumônier dan- la gaide,
faisait à sa mère Uiie pei.sioii de vingt fiaiics par
mois. Il cessa alors de Ja payer 3 et le inimal parut
oublier sa mère , qui Ld réduite à mettre en viager
le peu qui lui restait \M\ir subsister.
— On écrit d'iuxcixa , le 21 novembre :
« Le maréclial Bourmoal, les généraux Clouet
et Larochejacqucliu, avec 40 ou 50 ofliciers, sonl
arrivés ici depuis quelques jours, venant du Por-
tugal. L'ordre est parvenu aujourd'iiui aux au-
torités de les faire couduire, e?co tés d'au détache-
ment de cavalerie, à Alg^ùras. Ils paite;»! demain.
On dit qu'ils s' eniltarqueront dans ce port pour
l'Italie. »
— Oii écrit de Jouet (Glser) : « Plusieurs petites
filles étant allées se prouiCiier hors du i;o.u-g de Jouet
s'imaginèrent d'allumer du feu. La ilamme poiissée
avec violeuce par un cojp de vciit , cjui était grand
ce joar-là , vient tout-à-coup frapper dans la figure
celles qui élaienl dii coté opposé, leur brûle les .
habits, les euliamme. Lue petite fiile âgée de dbc
ans, oubliant qa'ciie-mènie est tout Cii feu, veut
arracuer son jeune frère , à [seine âgé de deux ans,
au cruel élémeut (pii le saisit; mais la t'îamme tou-
jours poussée avec violence t)ar le vent , l'enve-
loppe, l'aveugle, lui fait perdre la respiration;
l'infortunée tombe avec son maliieureux frère dans
le brasier même , et ils expirent tous les deux dans
les plus cruelles tortures; Cependant averti par les
cris perrans que poussaieiit les autres victimes qui
luttaient encore contre la mort, un homme qiù se
trouvait non loin de là , accourt ; il vole au secours
de ces infortunées victimes, et après mille efforts,
il parvient à éteindre la flamme, et les arrache à
une mort assuiée. »
— Une cataslroplie épouvantable vient encore
d'effrayer le port de Boulogne. L'Uaahets-Anker ,
biens le 21 de ce mois. L'équipage était composé
de neuf hommes, el il a été inqKissible de les se-
ca\jitaiae Brun, ua\iie suédois, a péri corps el
courir.
— Les journaux de l>yon annoncent que les
eaux de la Saône débordent sur les quais. Pltisieius
baleaux chargés ont été entraînés el se sonl brisés.
Des mesures extraordinaires sonl devenues indis-
pensables pour prévenir de grands désastres.
— Il arrive de plusieurs points de la France
des détails d'inondations et d'accidens de diverse
nature causés par la crue subite des rivières. Les
quartiers bas de plusieurs villes ont été submergés
et les habitans obligés de se retirer en toute hâte.
— Il va en ce moment dans les prisons de Beau-
vais un homme dont ou dit des choses prodigieuses.
Ce serait , à en croire la riimeur publique , un de
ces héros de la bibliotlièque des colporteurs , desti-
né à être chaulé dans toutes les foires et dans
tous les marchés. AUard, c'est son nom d'au-
jourd'hui, cumule déjà condamnations sur con-
damnations, lia, dit-U , volé dans tous les dépar-
teraeus du royaume et compte visiter de brigade en
brigade tous les sièges des cours d'assises. Cepen-
dant il n'y tient en aucune façon , et il espère bien
plutôt prendre le fuite, Il paraît qu'il y a peu de
prisons donl il ne saclic s'évader ; il s'est échappé
du bague avant de conimellre le dernier vol pour
lequel on l'a arrêté. Ce vol était d'une valeur de
50,000 fr. en billets de banque.
On dit que le propriétaire , sachant qu'il était
arrêté presqu'aussitôt après le vol, lui a proposé de
lui faire l'abandon de 10,000 fr. et de demander sa
grâce, qu'il avait presqiie la certitude d'obtenir,
s'il voulait rendre le reste de la somme. Allard au-
rait répondu à cette proposition : ]\Ion ofiicier
(c'était un ofiicier supérieur), vous aimez l'hon-
neur , vous^ el moi j'aime l'argent ; or , comme je
suis sûr (l'^'chapper , je garde ce q^sC je vous ai pris.
A ILird dans la prison, s'est vanté d'avoir dérobé
15,000 fr. en billets de banque aux jregards des
gens de la justice qui oui visité ses babils.
Po'ur le gêner dans l'emploi de son talent d'éva-
sion, on lui a forgé des fers exprès: ceux qui sont
à ses plede pèsent environ trente livres, et ne l'em-
pêchent })as de courir dans les escaliers plus vite
que les guichetiers. Il se vante de n'être pas san-
guinaire, cependant il a, dit-il, une vengeance à
exercer sur un procureur du roi qu'il ne nomme
pas. Il coin[)le lui rendre visite immédiatement
après sa première évasion. Voilà tout ce que l'on
conte sur Allard. Du reste, nous ne garantissons
rien.
Le portrait de Léon XII que nous don-
nons aujourd luii, doit être reporté à noire
première livraison, pour être substitué à
celui qui a élé joint à l'article sur ce pape.
A'os abonnés auront éj^alement à substi-
tuer dans ce portrait , au nom de Léon XII
celui de Pie VIII , dont nous donnerons la
notice bio^raphicue dans notre prochain
numéro.
DU MARIAGE,
SELOîf LE CHHISTIANISME,
Nos lecteurs n'ont pas oublié l'histoire
que nous leur avons esquissée des formes
du mariage chrétien parmi les nations con-
verties. Nous l'avons faite uniquement du
point de vue de la législation romaine, et
sur la foi de docuraens positifs qui , quoi-
que civils, peuvent être considérés comme
revêtus de l'assentiment de l'Eglise 5 car
c'est un point hors de question pour tous
ceux qui ne sont pas entièrement étrangers
à ces matières, que la législation impériale
fut essentiellement modifiée par l'influence
du Christianisme, à partir de Constantin.
Nous avions en vue, en écrivant cet ar-
ticle , de répondre à quelques-unes des pré-
tentionsdela loi civile actuelle, qui affecte
de se récrier sans cesse contre l'envahis-
sement de l'ordre religieux-, tandis que,
l'histoire à la main , l'ordre religieux a
pourvu lui-même à ses propres nécessités
sociales, depuis Jésus-,Christ, fondant et
organisant tout d'après ses propres prin-
cipes: le gouvernement des hommes et leur
union la plus intime, les nations et la fa-
mille, le couronnement des rois et celui
des épouses. En montrant ainsi que, dans la
société moderne , le mariage a été selon la
loi chrétienne avant d'être selon la loi du
siècle, nous avons oté tout fondement et
tout prétexte aux déclaflnations des légis-
lateurs d'aujourd'hui. Ce n'est pas Jésus-
Christ qui est venu envahir leur sanctuaire;
ce sont eux qui ont brisé la porte de ses
temples, et qui ont étalé leurs marchandises
sur le parvis , comme les pharisiens de la
Judée.
C'est donc moins l'essence du mariage
selon les idées chrétiennes , que les traces
qu'il a laifiséesdansla législation civile, que
nous avons eu l'intention de montrer : nous
en avonr, indiqué l'histoire et non le dogme.
Vu dans son ensemble, le sujet a dû pa-
raître incomplètement traité; mais le vide
que nous laissions pouvait être rempli
plus tard, aujourd'hui, par exemple; et la
\\ " LIVRAISON,
0
LA DOMINICALE. ^97
face partielle -de notre thèse ; 'que nous
avons développée, remplissait notre but
pour le moment. En général, nous saurons
toujours gré ù ceux qui nous lisent, descom-
munications qu'ils voudront bien nous
faire sur la direction supérieure et sur l'exé-
cution spéciale de nolreœuvre; ce seranous
prouver qu'ils jugent nos eflbrts dignes de
quelque intérêt , et nous puiserons dans
ce témoignage la force nécessaire pour
mener à fin notre entreprise. Mais, à notre
tour, nous les prions d'avoir en nous quel-
que confiance, moins en vue de nos lu-
mières , qu'en vue de notre position spé-
ciale et de nos intentions. Il nous arrivera
certainement plus d'une fois de traiter telle
ou telle matièrede façonàexciterpeut-être
la surprise de ceux-là même qui marchent
dans notre voie ; mais s'ils veulent chercher
les motifs de notre conduite, il est certain
qu'ils les trouveront, et s'ils veulent atten-
dre, nous les leur donnerons nous-mêmes.
Ceci nous paraît assez grave pour y ar-
rêter un instant l'attention de ceux qui
nouslisent. Là où la confiance n'existe pas ,
la persuasion est impossible; et nous te-
nons trop à celle-ci, pour ne pas chercher
à établir celle-là. Nous sommes séparés de
la plus grande partie de nos abonnés par une
distance de cent et même de deux cents lieues, •
et le monde moral dans lequel ils vivent
est encore séparé par une distance mille
fois plus grande de celui que nous habitons.
Il s'agite sous nos yeux une foulé de ques-
tions importantes, qij on ne saisit bien que
dans leur propre foyer, et que ne peuvent
apprécier qu'imparfaitement ceux qui n'eu
aperçoivent que les formes indécises , et
qui n'en entendent que le retentissement
lointain. Le mal se manifeste selon diver-
ses formes, en divers temps et en divers
lieux; au milieu de nous, c'est ceci, loin do
nous, c'est cola. Mais les choses sont ainsi
disposées dans l'économie actuelle de la
France, que les attaques dirigées contre le
Christianisme se font surtout à Paris , et
se répandent ensuite dans les provinces.
Nous avons ce malheur de posséder dans
notre grande cité le monopole des esprits
49S
LA DOMINICALE.
ëgarës, des mœurs corromp'ies et des livres
infâmes*, le vent de rimpiété se lève sur
notre ville, et souffle de là sur les autres.
Nous assistons de près à la flagellation de
Jésus-Christ , tandis que d'autres n'en-
tendent même pas le sifflement des la-
nières.
Ce doit être, nous l'avouons, un spec-
tacle assez étrange pour ceux qui nous sui-
yent du regard, que nos luttes avec des doc-
trines dont ils n'ont quelquefois jamais en-
tendu parler, et qui ne manqueraient
pas d'aller frapper quelque jour à la porte
de leurs presbytères. Quand Voltaire et
les encyclopédistes soupaient chez leurs
prostituées, ils s'exhalaient en paroles af-
freuses qui ne frappaient d'abord que les
murs. La France , qui n'assistait pas à ces
orpies philosophiques , dormait tranquille
sur ses destinées; mais peu à peu l'athéisme
se répandait de proche en proche , et, au
bout de vingt ans, il s'était infiltré comme
une eau infecte sous les fondemens de la
monarchie. Les époques présentes sont éga-
lement fécondes en systèmes impies qui
naissent parmi nous , et dont ne sont pas
encore averties les populations éloignées-,
mais l'erreur que nous aurions laissé grandir
par notre faute, irait faire sa moisson
parmi elles. Nous voulons cultiver l'herbe
salutaire à côté de la plante empoisonnée ,
et prévenir qu'on ferme la bergerie avant
que les loups soient arrivés.
Ceux qui nous verront faire autre-
ment qu'ils n'auront fait eux-mêmes,
devront donc s'expliquer celte diftérence
de système par la différence des situa-
tions. Nous nous sommes pénétrés pro-
fondément des nécessités que nous avons
acceptées, et nous croyons pouvoir de-
mander quelque confiance , parce que
nous la méritons par le fond de notre cœur.
Sauf la considération des lumières , nous
avonsla conviction sincèreque tout homme
bien intentionné ferait comme nous faisons.
Quand il nous arrivera de donner à telle ou
telle discussion une direct! on plutôt qu'une
autre , il y aura toujours une raison , si-
non bonne, du moins nous paraissant telle j
etsi l'on prend patience, touts'expliquera»
Nous sommes environnés de circonstance^
que nous pesons avec prudence , et que
nous ne traitons pas aveuglément. Il en est
de nos discussions, comme de notre lan-
gage 5 ce qui paraît étrange à deux cents
lieues, est naturel à deux pas. Le style suit
la pensée. La taille d'un homme fait son
vêtement.
Tout ceci soit dit, en général, pour éta-
blir entre nos lecteurs et nous une con-
fiaace nécessaire ; et en particulier, pour
expliquer comment nous prenons quel-
quefois telle face d'un sujet plutôt que telle
autre. Ce n'est pas ^négliger, c'est diviser.
11 est bon d'administrer par légères doses
certains remèdes -, et pour creuser une
pierre , deux petites gouttes d'eau valent
mieux qu'une grande. Revenons au ma-
riage des chrétiens.
Autre chose est son dogme , autre chose
son histoire légale. On lit dans saint Marc
que Jésus s'avança un jour par-delà le Jour-
dain, sur les frontières de la Judée , suivi
d'une grande foule , et que les Pharisiens
l'ayant interrogé sur les lois du mariage ,
lui objectèrent que Moïse avait permis aux
maris de renvoyer leurs épouses. Jésus leur
répondit que Moïse avait écrit son pré-
cepte en vue de la dureté de leurs cœurs (i).
Voilà précisément l'histoire du Christia-
nisme, et le sens dans lequel l'église inter-
préta ses principes. 'Quand les évoques
eurent affaire à ces populations errantes de
l'Asie, à ces races sans nom qui débou-
chaient dans les vallées de l'Europe méri-
dionale, ils adoucirent l'àpreté du spiri-
tualisme chrétien , en vue de la dureté
charnelle de ces âmes païennes. La doc-
trine de Jésus-Christ est toute fondue d'un
jet dans les écrits des apôtres; mais sa réa-
lisation s'est faite par degiés : il avait fallu
moins qu'un instant à sa pensée divine pour
arrêter le sens et la portée des lois du monde.
L'humanité a vécu dix-huit siècles, en ti-
rant les conséquences du principe posé par
lui; et telle est sa fécondité, que tous les
(l)Marc, c. xx, v. 5,
LA DOMmfciLE.
409
besoins des peuples ne sauraient l'épuiser,
durant la série des siècles qui sont accordés
à la race humaine.
C'est en cela précisément que paraît dans
tout son jour la sagesse de l'Eglise : elle sut
apprécier rigoureusement le degré de pré-
paration que le temps apportait dans l'esprit
des peuples, et les astreindre chaque jour
davantage à l'observation des lois du Chris-
tianisme. Mises tout d'un coup à exécution,
dans toute leur étendue et toute leur pléni-
tude, elles auraient produit dans le monde
un bouleversement inouï ; car , selon la
parole de Jésus, le vin nouveau fait écla-
ter les vieilles outres (t). Figurez-vous les
apôtresétablissautla doctrine de leurmaître
aussi absolument qu'il la prêchait-, élevant
le disciple à légal du maître , l'esclave à
l'égal du seigneur (2) , le fils à l'égal du
père , la fille à l'égal de la mère , la bru à
l'égal du beau-père (3), et cela en un seul
jour: c'eût été un bruit, un tumulte, un
chaos à étoufler pour long-temps la civi-
lisation tout entière. Loin de là, Jésus
lui-même a ordonnépourun temps le main-
tien et le respect du vieux monde-, il veut
qu'on obéisse à César, qu'il était pourtant
venu détrôner.
Voilà, disons-nous, pour l'histoire du
Christianisme j ses conséquences s.j tirent
une à une, d'année en année, selon les be-
soins des* temps et la sagesse de l'Eglise.
Mais pour ses dogmes , c'est-à-dire pour
son fondement lui-môme, c'est autre chose:
lés disciples eux-mêmes n'eurent rien à y
ajouter. Ce n'est pas nous qui nous prê-
chons nous-mêmes, écrivait saint Paul aux
Corinthiens j nous prêchons Jésus-Christ
notre maître (4). Le mariage chrétien, qui
a mis plusieurs siècles à se régler , -était
dogmatiquement arrêté avant la mort du
fils de Marie j et les apôtres avaient re-
cueilli de sa bouche sa théorie sublime sur
l'union de l'homme et de la femme.
(I) Math., cap. 11, t. 17.
{%) Math., cap. x, 25.
(3) Math., cap. x, v. 2o.
(A) Paul; épist. adCorinth. u, cap. iv, v. o.
Saint Matthieu (1), saint Marc (2) et
saint Luc (5) reproduisent dans des termes
à peu près identiques et littéralement sem-
blables la doctrine de Jésus sur le mariage!:
c'est la monogamie et l'indissolubilité. Ces
deux caractères du mariage chrétien le sé-
paraient profondément du mariage judaï-
que, grec et romain; et cela était consé-
quentjaux principes mêmes de Jésus-Christ.
Il venait relever la femme de l'esclavage
antique et de l'abaissement du sérail -, et
comment pouvait-il mieux le faire, qu'en
la déclarant l'égale de l'homme dans leur
union, au point de payer par sa pureté et
son amour le prix de la protection et de la
tendresse maritale? Le mariage, d'après le
précepte de Jésus-Christ, était une vé-
ritable émancipation.
C'était , nous le répétons ,une pensée
nouvelle , une pensée de noblesse et de li-
berté, que celle qui faisait sortir la femme
de l'esclavage du sérail d'Orient, de l'obscu-
rité du gynécée de la Grèce , de la tutelle
indéfinie des lois romaines, pour lui donner
une existence propre , une valeur indi-
viduelle, et l'associer corps pour corps,
âme pour âme , sur un pied d'égalité do-
mestique, à l'homme qui l'avait toujours
dominée. Et la femme sentit si bien que le
Christianisme était pour elle une véritable
doctrine d'émancipation , qu'il ne fut pas
rare delà voir, interprétant d'une manière
rigoureuse , mais étroite et incomplète , la
lettre des préceptes apostoliques, s'imaginer
qu'il ne devait y avoir ni milieu, ni
mode, ni règle à cette liberté, et que la
servante de Thomme pouvait désormais
s'élever à son niveau, jusqu'au point de
l'égaler en importance sociale. Déjà elle
menaçait de laisser comme indignes d'elle,
les soins intérieurs de la lamille, elle mar-
chait la tête haute par les cités, elle fesait
retentir dans les églises naissantes l'ensei-
gnement dePévangile, mais l'apôtre inter-
préta de nouveau à la faible intelligence de
la femme le vrai sens de sa destinée; il lui
(1) Math.,C9p. V, v. 32.
(2) Marc , cap. x, v. \ I .
(o) LuC; cap. XVI, V. <8,
âoo
lA DOMtNTCALE.
rappela qu'elle était un Vase mystique,
dont le parfum ne doit pas s'évaporer en
plein vent; que sa longue chevelure lui fut
donnée, comme im voile naturel (i), et
qu'elle devait en détacher les tresses pour
cacher sa ceinture; enfin, que son corps
était trop faible, son esprit trop mou, sa
Toix trop délicate > pour aller abattant le
paganisme parmi les peuples , et qu'elle
devait garder le silence dans la maison de
Dieu (2).
Cette interprétation de la doctrine évan-
gélique sur la liberté de la femme , donnée
par saintPaul lui-même, rentrait admira-
blement dans l'esprit du Christianisme, et
réglait l'une de ses plus importantes appli-
cations; car il ne faut jamais perdre de vue
qu'en donnant aux individus une grande
liberté, il maintenait toujours l'association;
qu'en émancipant la femme , il lui disait
de n'être plus soumise à son mari par
crainte, comme une esclave, mais par
amour ;, comme une épouse; dans l'Ancien
Testament, la/emineest appelée la servante
de l'homme ; dans le Nouveau , elle en est
appelée la gloire (5).
C'est ce que n'ont pas compris ces faux
docteurs et législateurs ridicules, qui sont
venus annoncer naguère une religion nou-
velle, dont le but principal était de rendre
la femme libre. La conception Saint-Simo-
nienne sur le mariage (4) , loin d'être ,
philosophiquement parlant , un progrès
sur le Christianisme, en a été au contraire
une étroite, une fausse etincomplète réno-
vation. Les intelligences étroites qui ont
voulu réformer le Christianisme, l'ont tou-
joursdéfiguré. Enexaltantl'individualitéde
la raison , Luther en a tiré l'anarchie dans
Il conscience; en exaltant l'individualité
des droits, Kousscan en a tiré l'anarchie de
(1) Paul, ad CoriiUli., I, cap. xi, v. \0.
(2) Paul, ad Coriulli., I, cap. xiv, v. 53.
(5) Paul, art Corinlli., 1, cap. xi,v. 7.
(I) Nous examinerons prochainement, dans une
série d'arlicles, les théories nouvelles proposées par
quelques Ictçislateurs prélcndus; comme le saint
Simonismc , le Fournicrisme , le Néochrislia-
Xii^me, elc,
la politique; en exaîlant rindividualité
des affections delà femme , le Saint-Silno-
nisme en a tiré l'anarchie des mœurs.
Tous ces aspects divers ne forment que
la moitié de la sublime théorie de Jésus-
Christ; la main de l'homme ne saurait
toucher à l'œuvre divine, sans la profaner.
Le Christianisme a favorisé la raison : mais
eu lui apprenant qu'il y a des mystères
au-dessus d'elle; la liberté individuelle,
mais en la rattachant à la société; les af-
fections de la femme , mais en les diri-
geant vers son époux. Ce n'est pas qu'en
fixant ainsi un homme par une seule
femme , et une femme par un seul homme,
Jésus-Christ n'ait eu conscience des com-
bats que leur livreraient les passions; et
c'est pour cela qu'il a fait du mariage un
sacrement , c'est-à-dire une source iné-
puisable de grâces ; c'est parce qu'il
donne une grande idée de l'homme qu'il
veut que la femme se consacre tout en-
tière à lui ; c'est parce qu'il donne une
grande idée de la femme, qu'il exige que
l'homme lui appartienne sans réser-
ve; et c'est parce la volonté humaine
est chancelante, qu'il verse sur l'union de
deux êtres faibles, les trésors de sa bonté.
NOTICE
SUR LE PAPE PIE VIII.
Le pape Pie VIII (François-Xavier Cas-
tiglioni) naquit à Cingoli , état 'romain,
prèsd'Osimo, le 20 novembre 1761 , d'une
famille noble et honorée dans la province.
Au commencement de son adolescence, il
montra des dispositions pour les études de
la théologie, et ce penchant à une conduite
calme, soumise et réservée, que les ecclé-
siastiques qui se rendent à Rome, pour en-
trer dans la carrière de la prélature , con-
tractent dès leurs plus jeunes années. Le
pape Pie VI lui témoigna de la bienveil-
lance. Pie Vil l'affectionnait particulière-
ment, et il aimait à s'entretenir avec lui
de droit canonique et des questions im-
menses relatives au concordat de i8oi 5 il
lui proposait à résoudre les demandes les
plus épineuses, et toujours il recevait des
réponses satisfaisantes , des solutions con-
çues dans les termes les plus clairs , et des
conseils remplis à la fois d'énergie et de
sagesse. A l'époque des premières persécu-
tions qu'éprouva Pie VII , François-Xavier
Castiglioni était évêque de Montalto : plus
que jamais ses opérations furent coura-
geuses : il résista à tous les pièges et aux
menaces , et il ne cessa de manifester une
si grande dignité de caractère , que ses dé-
cisions furent proposées pour modèle à
beaucoup d'autres évèques d'Italie.
Il était beau , dans ce temps-là où l'É-
glise éprouvait tant de traverses , dans ces
circonstances de deuil où le chef du Chris-
tianisme était captif, qu'il se fût élevé un
saint évêque qui , sans arrière-pensée , sans
ambition , imposait par sa grave érudition
et la sévérité de ses doctrines,
Les services rendus par l'évêque de Mon-
talto avaient donné une haute idée de ses
talens , de son esprit de détermination , et
de ses principes d'ordre et de iidélité. Après
les orages qui avaient tourmenté le Saint-
Siége j lorsqu'on pensa à récompenser la ré-
sistance de la plupart des membres du
clergé d'Italie qui avaient refusé le ser-
ment, Pie VII annonça qu'il décorerait de
lapourpre l'évêque de Montalto , qui effec-
tivement fut nommé cardinal le 8 mars
1816.
Dès ce moment, des fonctions encore
plus honorables et plus difficiles furent
confiées au cardinal Castiglioni-, et quoique
sa santé abattue par des travaux au-dessus
de ses forces , commençât à ne plus lui
permettre une vie si active , il continua
d'assister le pontife dans beaucoup d'af-
faires importantes. Le cardinal Consalvi
Consultait son collègue avec empressement,
pour parvenir à démêler le nouveau genre
d'embarras dans lesquels le Saint-Siège se
trouvait engagé pour le concordat de 1817.
Des personnes qui ont eu occasion de
traiter avec le cardinal Castiglioni , se sou-
viennent de la lucidité de son esprit , de la
orce de s es argumens , et de la benne foi
LA DOMINICALE. 201
qu'il apportait à exécuter ses promesses.
Quelques politiques commençaient déjà
à désigner le cardinal Castiglioni comme
pouvant être le successeur de Chiaramonti,
qui lui-même en avait exprimé le désir.
Mais Pie VIII ne devait pas succéder
à Pie VII. Après la mort de ce ponti-
fe , le conclave fut assemblé avec les for-
malités ordinaires. Nous donnerons ici
quelques détails sur les opérations de ce
conclave , quoique la candidature du car-
dinal Castiglioni n'ait pas réussi à cette
époque. D'ailleurs , nous parlerons souvent
de Rome à nos lecteurs , et il n'est pas hors
de propos de les familiariser avec les usages
de ce pays.
Alors la France et l'Autriche, qui ne
sont pas toujours d'accord dans des occa^
sions semblables, se réunirent ostensibe-
ment pour faire nommer le cardinal Cas-
tiglioni. On sait que les papes sont élus à
la majorité des deux tiers des voix , plus
une. Le sacré collège se compose, quand
il est au complet , de soixante-dix cardi-
naux : 1" Six cardinaux dits évêques subur-
bicah'cét, c'est-à-dire évêques de Veletri ,
Porto et Sainte-Rufine, Palestrine, Albano,
Sabine et Frascati. 2^ Cinquante cardi-
naux-prêtres, parmi lesquels il se trouve
une foule d'évêques et d'archevêques de
tous pays. 5^ Quartorze cardinaux appelés
diacres , mais parmi lesquels plusieurs sont
prêtres. Ce nombre de 70 n'est jamais
rempli : il y a quelquefois 54, 55 , 67, 60
cardinaux au plus. Pour bien comprendre
les opérations d'un conclave, on commence
par compter le nombre de voix ; ensuite on
cherche à trouver où pourra être rinclu^
sive , et comment pourra se former l'ex-
clusive. L'inclusive comprend un nombre
de cardinaux parmi lesquels on entend
choisir le pape. L'exclusive comprend un
assez grand nombre de voix pour que lin-
clusive ne puisse se suffire à elle-même ,
et décider le choix. En supposant que le
conclave est composé de 60 cardinaux , les
deux tiers de 60 étant 40, si à ces 4o on
joint une voix de plus , on a formé Viiiclu-
nice ■; et daii5 h cas où Tou. n'a pas à
202
LA DOMINICALE.
craindre de défection , on est assuré de la
nomination. L'exclusive , par opposition,
doit tendre à se composer au moins du
tiers qui reste , et d'une voix de plus, parce
que 21 empêchent les 09 restans de nom-
mer. Ce sont toujours les cardinaux ita-
liens qui forment le germe de rincluswe ;
c'est parmi eux , selon leur opinion , qui a
quelque chose de très-raisonnable, que l'on
doit trouver le pape : aussi il ne reste aux
puissances qu'à organiser F exclusive , en y
appelant leurs cardinaux nationaux, et les
cardinaux soumis à leur influence , ou tout-
à-fait libres dans l'expression de leurs sen-
timens.
La France , l'Espagne et l'Autriche ont
indépendamment de ces calculs , une pré-
tention d'exclusion qui est à part, c'est-à-
dire que lorscpie les voix paraissent se di-
riger sur un candidat qui n'est pas agréable
à une de ceç cours, chacune d'elles peut
exclure un candidat, mais un seul. L'ex-
clusion une fois employée par une des puis-
sances , cette puissance est obligée d'accep-
ter le choix qu'on fait ensuite , à moins
qu'une autre cour ne donne une autre
exclusion ,• mais alors cette exclusion
porte quelquefois sur un sujet que les deux
autres cours ne repoussent pas. Il est rare
que les motifs de répugnance soient les
mêmes pour les trois cours; et , bien qu'on
les voie unies , on peut remarquer que sou-
vent elles se font la guerre dans la paix.
Cette prétention d'exclusion est contestée
à Rome j mais le cardinal Albani , ambas-
sadeur intérieur de l'Autriche au conclave,
a exercé ce droit en 1820 au profit du
cardinal Castiglioni , en excluant le car^
dinal Severpli. Voici comment cela ai riva,
La France et l'Autriche , dans le même
camp, mais sejgardantl'une etl'autre contre
leur allié , portaient , comme on l'a dit , le
cardinal Castiglioni. Le plus grand nombre
des Italiens portaient le cardinal Severoli ,
et, le 21 septembre, l'Autriche lui donna
Texelusion, parce qu'il eut 26 voix le ma-
tin, et qu'à l'élection du soir il y avait
lieu de croire qu'il aurait le nombre
suffisant, qui , vu le nombre des cardinaux
alors présens , était de 34 > fonnant les deux
tiers des voix , plus une.
Du 21 septembre au 28, d'autres cheft
des Italiens opposés aux puissances gou.-
vernèrent l'élection.
Le cardinal Castiglioni n'avait démérité
de personne j mais la faveur des étrangers,
mal appréciée apparemment , lui fit du
tort. L'inclusive italienne usa d'habileté.
Le 27 septembre : quoiqu'elle eût arrêté
un choix indiqué par le cardinal exclus ,
Severoli, à qui elle avait déféré noblement
Iç droit de nommer le cardinal qui le rem-
placerait, (il avait nommé le cardinal La-
Genga), elle ne fit porter sur le cardinal La-
Genga que 12 voix le matin, et treize
le soir. L'exclusive dormit en paix. Mais
ïinclusive ne se livra pas au même repos:
elle travailla la nuit , réunit 33 voix, solli-
cita la voix du cardinal de Clermont-
Tonncrre^ qui se détacha de l'exclusive ^
et obtint le lendemain , à l'improviste , les
34 voix qui nommèrent le cardinal La-
Genga. D exclusive ^ affaiblie sans le savoir,
d'une voix, par la privation d'un vœu
français , garda quinze voix fidèles au car-
dinal Castiglioni. Elles n'étaient point abso-
lument opposées au cardinal La-Genga ,
prélat d'un si grand mérite j mais subju-
guées parles talens du cardinal Castiglioni,
elles agissaient , quoique composées d'élé-
mens divers, de partisans français et de
partisans autrichiens , dans ce sentiment de
constance qui est de règle absolue lorsque
l'on a promis librement. Le cardinal Con-
salvi ce grand ministre, qui avait si long-
temps gouverné Rome était un de ceux
qui donnaient leur suffrage au cardinal
Cabtiglioni. C'est la première fois sans
doute qu'il n'y eut pas l'unanimité j car
elle arrive toujours, même après de longs
débats , et personne ne veut rester dans la
dissidence , quand une nomination paraît
assurée.
Nous n'avons insisté sur ces détails que
pour prouver que l'échec du cardinal Cas-
.tijlioni nepeuts'expliquer que par l'éclat de
la protection trop bruyante de la France et
du cabinet de Vienne, et qu'en même temps
lA DOMINiCALE.
ceux des caïdinaux qui aimaient et hono-
raient hautement cette éminence , eurent
le courage , contre l'usage, de le dire jus-
qu'au dernier instant, et ne cessèrent de
combattre pour l'élever au pontificat. Il y
eut même un moment où l'on put croire avec
raison que Casliglioni l'emporterait , ou
au moins que le parti La-Genga éprouverait
l'embarras d'avoir été deviné, et de courir
le risque d'une exclusion. Un conclaviste
d'un cardinal de rinclusive eut l'indiscré-
tion de due jBLM Dapi/èro de son cardinal
(le gentilbomme chargé déporter le repas
de ce cardinal) , qui lui demandait quel-
ques nouvelles sûres : « Slate Zitto : proxi-
y> tnus urbi Ânnihal. » Ces mots ayant été
rapportés dans une société le 27 au soir,
avant que l'élection fût complète et régu-
lière, une personne qui avait l'habitude de
ces sortes de confidences spirituelles et énig-
matiques des Romains, rapprochant du
mot urbs qui veut dire Rome eu latin, le
mot Annihal , prénom du cardinal La-
Genga , n'eut pas de peine à deviner que
le lendemain ce cardinal serait élu : ce qui
se vérifia.
Le souverain pontife Léon XII adressa
au cardinal Castiglioni des paroles obli-
geantes , où respirait une sorte de regret
d'avoir été préféré -, et il ajouta qu'il était
malheureux que l'on n'eût pas suivi le vœu
de Pie \ II : qu'au surplus, le nouveau
pape étant accablé d'infirmités , et ne pou-
vant avoir que peu de temps à vivre, le
cardinal Castiglioni serait indubitablement
son successeur.
LéoQ XII , après un règne qui fut signalé
par une foule d'institutions utiles, mourut
le. 10 février 1829, assisté dans ses der-
niers momens par le cardinal Castiglioni ,
grand pénitencier. L'Autriche et la France
avaient à reprendre une revanche facile ,
car aucun obstacle ne se présentait. On
s'était résolu à trouver bien que les vertus
du cardinal Castiglioni apparussent dans
tout leur éclat aux yeux des étrangers,
comme aux yeux des Romains. La France
eut quelque mérite à se montrer constante
dans 6oa premier vœu , quoiqu'on eût voulu
203
lui prouver que ce cardinal préferait le^
intérêts de l'Autriche à ceux de la maison
de Bourbon. Nous ne dirons pas à ce sujet
si la France fut plus généreuse que clair^
voyante. Il est certain que le cardinal Cas-
tiglioni, quand il succéda à LéonXïI sou»
le nom de Pie VIII , choisit pour son secré-
taire d état le cardinal Albani , qui passait
pour être dévoué à l'Autriche, et n'em-
ploya pas dans cette place le cardinal Ber-
netti , homme habile et indépendant, que
Grégoire XVI a remis à la tête des affaires.
A présent, il est juste de dire qu'après avoir
donné à l'Autriche une si grande preuve de
reconnaissance , Pie VIII n'en tén;ioigna pas
moins à la France tous les égards que mé-
ritait cette grande et glorieuse puissance.
Les travaux du gouvernement ne pou-
vaient qu'altérer encore davantage la santé
du cardinal, soumis, comme pontife, à
des exigences si multipliées. Déjà depuis
long-temps il éprouvait une raideur dans
les articulations qui lui rendait tout mou-
vement douloureux et pénible. Les céré-
monies dans lesquelles le pape doit porter
des vêtemens si lourds , le fatiguaient plus
qu'un autre : il acceptait avec une sorte
d'héroïsme ses vives douleurs , et ne vou-
lait pas abréger la durée àts Jonctions, pour
éprouver plutôt un soulagement à ses souf-
frances. Celui que Ton promenait pom-
peusement sur la Sedia geslatoria, comme
l'a représenté si noblement M. Vernet -,
celui qui , d'un visage serein , distribuait
aux peuples agenouillés, des bénédictions
paternelles , celui que l'on contemplait
dans cet état de gloire et de triomphe, ren-
trait dans ses appartemens , disait un fidèle
serviteur, revenait accablé , et demandant
qu'on versât , s'il était possible , quelque
baume sur ses blessures , que le poids des
vêtemens pontificaux avait irritées. Quand
les cérémonies , qui sont si fréquentes ,
n'exigeaient pas sa présence , il ne cessait
de travailler avec ses ministres 5 et le nom-
bre de$ dicastères qui ont le droit de sou-
mettre leurs projets au pape est si grand ,
çt vient interroger sa, volonté de si bonne
h^ure çt M. tard , iqu'on ne sait çtuand un
âO>4 LA DOMINICALE.
pontife assidu à ses devoirs peut espérer
quelques instans de liberté.
Lorsque Pie VIII travaillait ainsi avec
ses ministres, c'était pour eux un spectacle
d'admiration que ce souverain savant , ré-
fléchi , bon, patient et modeste, qui com-
prenait rapidement les affaires, les jugeait
avec impartialité , et portait dans chacune
de ses déterminations , l'aplomb de sa
longue expérience. Il n'a jamais , 'pendant
son règne , montré le moindre souvenir des
persécutions qu'il avait éprouvées pendant
le séjour des Français à Rome : il avait tout
pardonné , même quand les Français n'au-
raient pas voulu contribuer à sa grandeur.
D'ailleurs, il n'en fut pas ainsi. Telles sont
les bizarreries du sort. Et qu'on vienne
Tanter la constance de la politique
des nations ! Des Français avaient traité
avec rigueur l'évêque de MontaltOj des
Français eurentles premiers l'idée déporter
au plus haut pouvoir ecclésiastique le car-
dinal Castiglioni : car si le cabinet de
Vienne fut • plus obstiné à prendre sa re-
Tanche , ce qui est assez souvent de bon
goût, et de bon exemple en administration,
ce fut la France qui, la première, appela
les regards des peuples sur les mérites di-
vers du cardinal Castiglioni.
Pie VIII avait étudié avec fruit la nu-
mismatique : il aimait à parler de ses mé-
dailles, à les montrer, et à s'enquérir des
richesses des autres. Un esprit si cultivé
devait proléger les lettres. Lorsque fatigué
de tant de longues cérémonies , que ce
même serviteur dont nous avons parlé
appellait ingénieusement les campacjnes
de son maître, quand^ épuisé et n'ayant
qu'un souffle de vie dans un corps qui n'était
plus qu'une plaie, il se vit condamné à
mourir, un de ses souvenirs, après avoir
reçu le saint Viatique, à ce moment si so-
lennel, où l'on n'a plus à remplir de de-
voirs humains, fut encore pour les sciences
et les lettres. Il voulut donner à monsi-
gnor Mai une marque d'amitié et de pro-
tection, en étendant à 20 ans le privilège
publier seul, dans l'état pontifical, ses
d^uverles ^U la JlépuhHqm de Cicéron,
Si
et les letlres de Marc-'Aurele a Fronton:
On n'avait presque plus l'espoir de le
voir survivre quelques heures, et il parais-
sait réprimer un «veu qui coûtait à sa dé-
licatesse : enfin il fit appeler monsignor le
trésorier général ( le ministre des finances)
et lui dit avec un air de modestie, de dou-
ceur, et même de crainte, qu'il mourait
très-pauvre, trop pauvre peut-être , qu'il
avait suivi les exemples donnés par Pie VII
et Léon XII, et que, comme eux, il n'avait
pas enrichi sa famille ; qu'il se repentait
cependant d'avoir poussé l'austérité jus-
qu'à ne pas laisser du pain à un excellent
domestique, à un véritable infimier infati-
gable qui l'avait soigné long-temps au mi-
lieu de ses souffrances, sans témoigner le
moindre dégoût. Le maître craignait qu'à
sa mort ce serviteur ne se trouvât réduit à
l'indigence. Voilà de ces vertus antiques
des premiers temps du Christianisme! Hâ-
tonsnous de dire que legouveruement a
écouté la voix mourante de celui qui 'n'a-
vait jamais, dans vine telle position, pensé
à la fortune d'un serviteur digne d'avoir
pour maître lesouverain qui respectait aveé
tant de grandeur d'âme les fonds du trésor.
Le 2 décembre i83o^ Pie VIII succomba
à ses souffrances, après avoir donné devant
les nombreux assistans qui sont témoins
nécessaires de la mort d'un pontife des preu-
ves touchantes de son esprit de religion et
de bonté. Il laissait les provinces pontifi-
cales, à la suite de violences qui auraient
ébranlé d'autres parties de l'Europe, dans
une agitation déplorable ; mais on a Vu
dans la notice sur Grégoire XVI toute l'ha-
bileté que le successeur de Pie VIII a dé-
veloppée pour guérir les maux de l'Etat.
ETUDES HISTORIQUES.
COMMENCEMENT DE LA SGCIÉTÉ
CHRÉTIENNE.
Le Christianisme partage l'histoire du
genre humain en deux parties bien dis-
tinctes ; au milieu se trouve la croix,
comme point de séparation. D'un côté ,
Slip f dé ment .
SUHPlImETHT a L1 DOMtNïCAl.E î>^ i2 JiWVifia,
SOa
c'est le monde païen, vieillard décrépit qui
a baoni Dieu de ses temples, comme il Ta
proscrit de son cœur, avec son effroyable
débauche et ses légions d'esclaves; de ce
coté-çi de la croix, c'est la société chré-
tienne avec sa pureté toute céleste, sans
esclaves, ou du moins sans le principe de
l'esclavage -, d'une part, c'est l'homme op -
primé; de l'autre c'est l'homme émancipé.
Pour bien connaître cette histoire , pour
en bien saisir l'ensemble, il fallait donc
montrer le tableau sous sa double face, et
c'est ce que nous nous sommes proposé de
faire : nous avons esquissé à grands et ra-
pides trails la société païenne dans un
premier article.
Lorsque Ton considère l'immense trésor
de vérités que le Christianisme renferme
dans son sein, on aurait peine à compren-
dre comment il ne parvint que si tard â
former des peuples civilisés, si l'on n'envi-
sageait en même temps quels obstacles
s'opposaient à sa propagation. Il en était
de lui et du monde comme de deux étran-
gers qui ne parlent pas la même langue ;
l'un et l'autre s'épuisent en efforts super-
flus : ils ne se comprennent pas de long-
temps. Le monde pareillement ne com-
prenait pas l'Evangile.
Arrivé au milieu d'une société mourante,
le Christianisme eut d'abord à s'occuper de
l'homnrie avant de s'occuper des hommes,
de l'individu avant de s'enquérir de la
société politique. Dieu fit toutes ces choses
en leur lieu et place ; il n'a pas besoin de
se presser -, les siècles lui appartiennent.
Voilà donc que dans un petit coin de
l'empire un homme est attaché à une croix
aux grands applaudisseraens de la foule
qui bat des mains. Pendant ce temps-Jp.
Tibère est àCaprée. Caprée et le Calvaire!
Jesus-Christ et Tibère ! vous avez en regard
le monde nouveau et le monde ancien i
Qui aurait soupçonné que l'univers tout
entier viendrait un jour se courber devant
ce gibet dressé par la jalousie populaire et
la lâche complaisance d'un proconsul ro-
main? Eç cependant c'est de ce jour que
date Fémancipation de l'homme, sur la
terre comme dans le ciel, A peine leur
maître a-t-il crié sur le Golgotha : Tout
est coniominé, que douze hommes se par-
tagent le monde. Ce dut être un spectacle
bien plaisant pour les esprits - foi ts du
temps. Deux siècles s'étaient à peine écou-
lés que TertuUien écrivait déjà : «Nous ne
sommes que d'hier, et nous remplissons vos
cités, vos colonies, l'arméejle palais, le sénat,.,
leforum : nous ne vousjlaissons que vos tem-
ples, » Il ne s'agit point ici d'une révolu-
tion dans les lois sociales. Quel culte nou-
veau n'a pas amené cette révolution? mais
d'une révolution complète dans le principe
même de la sociabilité , et voilà ce qui
confond l'intelligence et la fait s'incliner
devant l'action divine ici invinciblement
empreinte. On partait du principe que l'in-
dividu n'était rien, et jetée sur cette base,
la société n'était plus qu'une grande usur-
pation.Aujourd'hui au contraire, l'individu
est tout, dans les idées de la philosophie
moderne. La philosophie moderne n'a pas
plus raison que sa devancière -, mais le prin-
cipe outré n'en est pas moins une marque
du travail qui s'est opéré dans les intelli-
gences : l'abus prouve la chose. Nous ve-
nons de dire que la société païenne était
une grande usurpation sur les droits indi-
viduels -, et c'est à cette hauteur qu'il faut
se placer pour comprendre quelque chose
dans son économie. Dans le dernier siècle,
on nous a fatigués de la prétendue liberté
des temps antiques j on ne la concevait
qu'affublée d'un bonnet phrygien et sous
un nom romain bien sonore; ce fut le pa-
radoxe d'une nation en délire , menée à
l'abîme à travers des orgies sanglantes par
d'effrénés démagogues, appliquantes prin-
cipes philosophiques. Rien cependant n'é-
tait moins vrai que cette liberté grecque
ou romaine ; avec un peu moins de passion
on eûtpus'enconvaincre.Onavaitdit: l'in-
dividu n'est rien, la patrie est tout ; et avec
ce principe vous avez le républicain Brutus.
assistant d'un œil sec au supplice de ses fiU^
et l'apothéose de Néron. A force d'effacet
l'individu, on en avait fait un esclave dé-
voué jusqu'à la barbariç k U fictiou appe-
â06
3. DOXiïrtlCALT.
léc cbose \yal)liquej plus tard il était deve-
nu resclave abruti divinisant les turpitu-
des de l'empereur.
Le Christianisme part de cette pensée, à
savoir que l'individu créé à l'image de
7)ieu, racheté parle sang d'un Dieu, a des
<lroits sacrés et inaliénables, quelsque soient
iîes erreurs, sa position, ou même ses cri-
^nes. Ces paroles de St. Paul: Frères, vous
•^îes appelés à la liberté l tombant au milieu
<ies peuples, durent les remuer jusque dans
Jes entrailles, et amener tôt ou tard au pied
Ae la croix tout ce qui était esclave et sujet,
. ,^'est-à-dire l'univers tout entier. L'escla-
vage est la base de la société païenne -, le
^Christianisme crie par la bouche de St.
l'aul: Là où est Vcsprit de Dieu ^ là est la
Uberté, Et il attaque cet esclavage, il lutte
-avec lui corps à corps dans la cité dont il
Téforme les lois, dans la famille dont il ré-
forme les rfiœurs. Par lui, le mariage cesse
-d'être une honteuse prostitution ou un bail
à terme; car il entoure comme d'une au-
• jéole divine l'union de l'homme et de la
femme , en !a proclamant l'ineffable
image de l'union de Jésus-Christ avec l'E-
jglise. En même temps qu'ille constitue dans
>sa partie dogmatique , il en règle les lois
■dans sa partie morale , lois pures, lois de
-chasteté toute céleste, qui faisant à chacun
jsa part, à l'homme et au chrétien, embras-
:.«ent, dans leur admirable économie et
:!lcuTs sages dispositions, les besoins de la
;iS0ciété et ses devoirs, et font du toit conju-
.jjal un asile d'innocence et de pureté. 11
-interdit au père le droit monstrueux de
.3'exposition des enfans-, et il entourela pa-
."teruité de tant de puissance, de tant de
•bonheur, de tant d'égards, de soumission,
Vril de respect, que c*est vraiment merveille
<:onmient le doigt de Dieu se fait sentir
•dans rétablissement de la seule famille vé-
ritable, la famille chrétienne. Le Christia-
ruisme rayonnait sur toutes les faces de la
société qu'il venait régénérer, et son action,
dont l'historien ne peut ébaucher lès pha-
ses qu'une à, une, était présente à la fois
MIT tous le>s points attaquables, Ainsi, pen-
dant qu'il allait cherehçr le pauvre esclave
tremblant devant le maître barbare qui
d'un geste pouvait l'cnvoyeràla mort,pour
relever par l'enthousiasme son âme abattue
par l'oppression , il poursuivait Téman-
cipation de la femme^ cette autre esclave
du monde antique , qu'une secte vou-
drait faire aujourd'hui le centre da monde
nouveau ; tant les choses ont marché de-
puis que Jésus-Christ mourant disait au
disciple bien aimé, en lui montrant Marie :
Fils , voilà votre mèrel Dans le Traité
ad uxorem de 'Fertullien, au second siècle
de l'ère chrétienne, on voit où était pérve-
nue déjà cette émancipation commencée
par Jésus-Christ dans la personne de sa
divine mère. « La femme, dit-il, rendra à
son mari païen des devoirs de païenne :
elle aura pour lui beauté, parure, propreté
mondaine, caresses honteuses. Il n'en est
pas ainsi chez les Saints : tout s'y passe avec
retenue sous les yeux de Dieu )>.... Et plus
loin : « L'église dresse le contrat du ma-
riage chrétien , l'oblation le confirme, la
bénédiction en devient le sceau, les anges
le rapportent au Père céleste, qui le ratifie.
Deux fidèles portent le même joug; ils ne
sont qu'une chair, qu'un esprit; ils prient
ensemble; ils jeûnent ensemble; ils sont
ensemble à l'église et à la table de Dieu,
dans la persécution et dans la paix.» Jamais
rien de pareil n'avait été écrit jusque-là,
et les épithalames des poètes païens sont
bien loin de ce simple hymne chrétien
chanté par un Père de l'Eglise naissante
sur les ruines d'une société qui croule, abî-
mée de volupté.
Ainsi, le (Christianisme, attaquant l'es-
clavage sous toutes ses formes, rappelait
l'homme abruti a la liberté primitive ; mais
en le faisant libre il le faisait chrétien ;
avant de le faire citoyen de la terre, il le
faisait citoyen du Ciel. Là où est l esprit
de Dieu,) là est la liberté^ disait saint Paul.
Tel se présente donc le Christianisme dans
les premiers âges , jetant les fondemens
d'une doctrine dont le développement suc-
cessif devait produire la plus étonnante
révolution dans les destinées de l'huma-
nité, Cette révolution ne se ^t que lente-
LA DOMINICALE-.
iiienl-, et Clans celte partie de riùsloiru
rhï'étiepne où nous sommes aujourd'hui
posés , c'est à peine si nous voyons poindre
ks premiers rayons de ce soleil qui doit
taire le tour de l'univers.
jVotre but n'est point ici de dépeindre
les mœurs des premiers chrétiens. Que quel-
ques mots cependant soient dits en passant,
par opposition aux mœurs païennes, dont
nous avons offert le tableau incomplet dans
notre précédent article. Nous retrouvons
ces mœurs décrites dans les apologistes du
temj>s. « Chez nous, dit l'un d'entre eux,
vous trouverez des ignorans, des ouvriers,
de vieilles femmes, qui ne pourraient peut-
être pas montrer par des raisonnemens la
vérité de notre doctrine-, ils ne font pas
de discours, mais ils font de bonnes œuvres.
Aimant notre prochain comme nous-mêmes,
nous avons appris à ne point frapper ceux
qui nous frappent , à ne point faire de pro-
cès à ceux qui nous dépouillent \ si l'on nous
donne un soufflet, nous tendons l'autre
joue; si l'on nous demande notre tunique,
nous offrons encore notre manteau. Selon
la différence des années, nous regardons les
uns comme nos enfans, les autres comme
nos frères et nos sœurs -, nous honorons les
personnes plus âgées comme nos pères etnos
mères. L'espérance d'une autre vie nous
fait mépriser la vie présente , et jusqu'aux
plaisirs de l'esprit. Chacun de nous , lors-
qu'il prend une femme, ne se propose que
d'avoir des enfans , et imite le laboureur
qui attend la moisson eu patience. Nous
avons renoncé à vos spectacles ensan-
glantés, croyant qu'il n'y a guère de dif-
férence entre regarder le meurti*e et le com-
mettre. Nous pensons que c'est tuer un
enfant que de rexposeï'. Nous sommes
égaux en tout, obéissant à la raison, sans
la prétendre gouverner (i). »
On prétendait qu'ils étaient une faction,
et TertuUien répondait : <.( La faction des
chrétiens est d'êU'e réunis dans la même
religion, dans la même morale, la même
espérance. Nous formons une conjuration
-~^w,^
(•I) Athénagor. Apolog'.
207.
pOLiri)vior Jiicu'tîi rommuri, et lire' les
divines Ecritures. Si quelqu'un de nous a
péché , il est privé de la communion ,. des
prières et de nos assemblées , jusqu'à ce
qu'il ait fait pénitence. Ces assemblées sont
présidées par des vieillards dont la sagesse
a mérité cet honneur. Chacun apporte
quelque argent tous les moiS;, s'il le veut
ou le peut. Ce trésor sert à nourrir et k
enterrer les pauvres, à soutenir les orphe-
lins, les naufragés, les exilés , les condamnés
aux mines ou à la prison, pour la cause de
Dieu. Nous nous donnons le nom de frères;
nous sommes prêts à mourir les uns pour
les autres. Tout est commun entre nous.
Notre souper commun s'explique par son
nom d'agape , qui [signifie charité. »
On conviendra qu'il y a loin des agapes
chrétiennes aux mystères d'Adonis et aux
prostitutions publiques du temple de Vénus
àBabylone.Et maintenant donnez à la doc-
trine qui produit tout cela, le nom que vous
voudrez. Dites que Jésus-Christ n'est qu'un
imposteur habile, et que son code de reli-
gion n'estqu'une philosophie humaine, sorte
de recueil où les génies de tous les siècles
qui l'ont précédé sont^^venus en tributaires
apporter quelque lambeau de leurs pen-
sées, après tout, qu'importe? Ecrasé d'ad-
miration , il faudrait encore ise courber
stupéfait devant cet homme quel qu'il soit,
galiléen ou Dieu, car il aurait fait la plus
étonnante des merveilles. Il faudrait en-
core mesurer l'histoire humaine à l'échelle
de cette doctrine, ou sans quoi le grand
livi-e de l'humanité vous resterait fermé.
Mais non, arrière ! Qui lutte seul contre le:
monde du haut d'une croix et abat ce
monde, ce n'est pas là le faible fils de la
femme, ce n'est pas un homme, c'est un
Dieu!
Que si nous avions à résumer, en finis-
sant ces points que nous venons de toucher,
nous dirions que le Christianisme, se faisant
peuple d'abord, commença la grande éman-
cipation du genre humain, eu jetant dans
ces âmes d'esclaves le sentiment de la li-
berté. Il replace l'individu dans les droits,
en rappelant ce qu'il est aux yeux (le Dieu,
âOB L* DOMINIGALa.
etlasoci<^té cesse d'être une usurpation j il
constitue la famille, parla paternité, dont
il fait conmie un sacerdoce, par l'émanci-
pation de la femme, en détruisant le divorce
et la polygamie. Tout cela, ne s'opère que
lentement^ mais on aperçoit déjà que la
terre entière se rangera du côté de cette
religion nouvelle, parce qu'elle reconstitue
l'humanité que la société païenne détrui-
sait par le polythéisme, par les lois, et
par les mœurs. Nous sommes dans l'âge
héroïque du ChristianismCj où le combat
s'engage dans les arènes et le? amphi-
tJîéâtres.
Quelques rkekexioms 8ur la philosophie
COKTBMPORAtlVîî.
« La philosophie est patiente; elle sait
» comment les choses se sont passées dans
» les générations antérieures, et elle est
» pleine de confiance dans l'avenir : heu-
)> reuse de voir le peuple entre les bras du
H Christianisme, elle se contente de lui
>» tendre doucement la main pour l'aider
» à s'élever plus haut encore (i). »
Ces paroles, qu'un des docteurs de la
philosophie contemporaine laissait , il y a
peu d'années , tomber du haut de sa chaire,
ont eu parmi nous un long retentissement.
D'impatiens disciples , pleins de jeunesse et
d'ardeur, ont souri à l'espérance qu'elles
renferment , et leurs regards se sont portés
vers l'avenir. Ils ont laissé là le pénible la-
beur du siècle précédent , et , considérant
comme achevée l'œuvre de destruction que
leurs devanciersavaientpoursuivie avec une
persévérance si opiniâtre , ils se sont pris
à entonner des chants de victoire. De toute
parts alors on s'est présenté pour recueillir
les dépouilles du GaUlèen vaincu. On a vu
la philosophie , dans l'ivresse d'un risible
orgueil, s'asseoir fièrement sur ce qu'elle
appelle les débris de la croix. Là , chaque
jour sa voix nous invite à venir contempler
ce monument de sa puissance ; elle redit
. ' '^^ "'v.M.->-. ■ Z. . .
{\) Coiisin, Ci/im-de l' histoire tie h philosophie
'i' îeçoii.
avec l'accent du bonheur, la solitude de,
nos temples , la stérilité de la parole sainte,
l'abandon des pratiques religieuses , la
haine qui poursuit le sacerdoce. Puis ,
sur ces indices , elle se hâte de proclamer
la dissolution de nos croyances, la décré-
pitude , la mort de notre foi j se réservant
le soin de conduire la société , à travers les
siècles futurs , au terme de ses destinées.
Etonné de tant de clameurs , le chrétien
surprend parfois dans son àme des pensées
d'amer découragement ; et , si le souvenir
des promesses divines ne venait dissiper les
terreurs qui l'agitent , il croirait assister à
l'agonie du culte de ses pères, et se voilerait
la tête pour ne pas être témoin de ses fu-
nérailles.
Discutons ces hautes prétentions philo-
sophiques.
Le principe général qui leur sert de base,
c'est le perfectionnement successif de ce
qu'on appelle en terme général la religion ,
par les combinaisons de resprithumain,eten
rapport constant avec le progrès des lu-
mières. La religion, on veut bien le recon-
naître,estun besoin de l'humanité, une con-
dition essentlellede son existence,ua élément
de sa nature , mais elle s'enveloppe de syni«
boles, elle se produit sous des formes qui ne
sont point absolues et immuables. Ces for-
mes, ces symboles, qui constituent ce qu'on
nomme le culte j varient selon les besoins
des siècles, suivent régulièrement la marche
de la civilisation et se trouvent toujours en
harmonie parfaite avec les besoins de leur
époque. Aussi n'est-il point de phase im-
portante dans l'histoire du monde, qui
n'ait été marquée par un changement de
ce genre. Les cultes de l'Orient , de la Grèce
et de Kome ont passé , après avoir tour ù
tour éclairé l'homme et amélioré sa con-
dition. Le Christianisme , plus parfait
qu'eux sans doute ;, leur a succédé, pour
avoir le même sort.
Remarquons que cette doctrine pose en
principe à la fois la vérité et la fausseté de
tous les cultes, ou pour mieux dire , de tou-
tes les religions : car donner à chacune de
ces religions une mission civilisatrice , le$
LA DOMIîSICALte.
209
proclamer toutes, quoiqa'à divers degrés,
les bienfaitrices du genre humain , c'est
évidemment partir de cette base , à savoir
qu'elles sont toutes également vraies. Qui
oserait soutenir qu'une erreur qui déna-
ture les rapports entre Dieu et l'homme ,
soit utile à l'humanité? Et c'est là pourtant
qu'arrivej, par une conséquence forcée ,
l'école que nous combattons. Les varia-
tions perpétuelles qu'elle impose à la re-
ligion comme une nécessité sociale , sont
inconciliables avec la notion du vrai , dont
le premier caractère est la stabilité et la
perpétuité. On ne peut donc les expliquer
plus naturellement qu'en supposant une
grande erreur dont la destruction est la
mission glorieuse confiée à la raison. Tous
les cultes également vrais ! Voilà donc la
sublime découverte , le symbole piquant
de nouveauté , que l'on propose à l'admi '
ration du dix-neuvième siècle I Et c'est au
nom de la civilisation et des progrès qu'on
remet au jour ces pitoyables vieilleries I
C'est qu'eôectivement il 3' a progrès. Nous
nous étions imaginé dans notre ignorance
que des croyances contradictoires s'ex-
cluaient mutuellement 5 que l'idolâtrie était
incompatible avec l'adoration du vrai
Dieu ', que Jésus-Christ n'était pas à la fois
un imposteur et un Dieu -, Mahomet , un
sacrilège et un prophète. Erreur que tout
cela I Inclinons-nous à la voix de la phi-
losophie éclectique , devant les honteuses
extravagances qui ont jadis altéré la tradi-
tion primitive, aussi bien que devant la
révélation du Christ qui l'a complétée,
après lui avoir rendu sa pureté première.
Écoutons avec un égal respect les enseigoe-
mens de la Bible , des Vedas , du Talmud
et du Coran , les oracles du paganisme et
les prophètes d'Israël. Si parfois ils se
donnent réciproquement quelque démenti,
ils n'en sont pas moins les organes inspirés
de l'Esprit divin. Tout en adorant le Verbe
éternel fait homme pour sauver le monde,
gardons-nous de blasphémer les dieux mu-
gissans de l'Egypte, et_^de ravir |à Jupiter
son tonnerre, à Neptune son trident, et à
riuton le sombre empire. Bénissons la
piété des peuples qui, divinisant leurs pas-
sions, ont chargé de victimes des autels in-
fâmes , ou la naïve simplicité de ceux qui
fléchissaient le genou devant un vil animal
et devant les productions de leurs champs.
Mais applaudissons en même temps au
zèle des apôtres, arborant le glorieux éten-
dard de la foi catholique sur les débris des
statues païennes renversées et de leurs
temples en ruines. Est-ce assez de ridicule!
Et n'éprouve-t-on pas un sentiment de
pitié pour notre frêle et orgueilleuse raison,
en voyant cette philosophie , héritière de
tant d'écoles fameuses dont elle exalte les
brillantes théories et les ingénieux systèmes,
réduite, après de longs efforts, à couvrirdes
voiles d'une éloquence nébuleuse quelques
idées vieilles de la déraison de je ne sais
combien de siècles?
Pour échapper à ces conséquences , on
a jugé à propos de soumettre la vérité reli-
gieuse aux mêmes révolutions que la na-
ture physique sans cesse renouvelée par
l'action du temps et de l'industrie hu-
maine.
Mais qui ne sent, au contraire, qu'en-
vers une religion vraie , cette action est
circonscrite dansleslimites les pi us étroites?
Croire , voilà sur ce point le premier devoir
de notre intelligence. Puis, sans nuire àl'ac-
complissement de ce devoir, elle peut, afin
de satisfaire ce désir de connaître qui lui
est naturel, chercher la raison des dogmes
et des préceptes qui sont l'objet de sa
croyance, les combiner avec les vérités fon-
damentales, pour découvrirles rapports qui
les unissent, se les démontrer, les raisonner.
Cette opération , que la foi doit toujours
dominer, donne naissance à vme foule de
systèmes et de méthodes diverses que
chacun admet ou rejette selon son goût et
la-trempe de son esprit. Souvent l'erreur
se glisse dans ces conceptions qui sont
l'œuvre de l'homme. On conçoit qu'alors
des réflexions plus mûres , un examen plus
approfondi puissent faire découvrir ce
qu'elles contiennent de faux , et y subs-
tituer quelque autre combinaison que
les rai§ODiiemen§ du lendemain détruiront
2fO
peut-être à leur tour. La puissance du
temps a des limites tout aussi peu étendues.
Les observances religieuses, connues sous le
nom de discipline, y sont seules soumises.
Certes, nous éprouvons un sentiment de
vénération profonde pour ces pieuses pra-
tiques arrivées jusqu'à nous d'âge eu âge,
après avoir traversé une longue suite de
générations. Mais, nous devons le recon-
naître, le pouvoir qui les a établies con •
serve toujourb le droit de les abroger, lors-
que par suite de révolutions opérées dans
les mœurs, les institutions, le caractère, le
génie des peuples , elles ont cessé d'être en
harmonie avec l'époque. C'est de cette ma-
nière que les pénitences publiques sont
tombées en désuétude, après avoir été long-
temps en usage dans l'église.
Mais , à part ces deux sortes de chan-
gemens, quel autre pourrait donc résul-
ter de l'action simultanée du temps et
de la raison? L'esprit bumain aura beau
entasser système sur système, et le temps
renverser dans sa course impétueuse tout ce
qui s'offrira sur son passage , leurs forces com-
binées sebriseront impuissantes contre l'iné-
branlable stabilité de ce qui est essentielle-
ment vrai. L'espérance, il est vrai, peut tout
attendre delà bonté divine. On conçoit le su-
blime enthousiasme qui , dévoilant l'avenir
au regard perçant du génie, lui montre dans
le lointain les signes avant-coureurs d'une
révélation nouvelle : la vision prophétique
de M. de Maistre n'a rien qui nous étonne.
Mais à Dieu seul appartient cette œuvre de
régénération -, et s'il a résolu de se mani-
fester encore à sa créature, pour l'enrichir
de nouvelles lumières et là combler de
nouveaux bienfaits , l'homme n'y doit
prendre part que pour hùter par ses vœux le
moment fixé par la sagesse étcrucUo, et
recevoir ensuite ce don de la bonté céleste
avec le silence de la soumission et de la
reconnaissance.
Ainsi, modifications dans la manière de
démontrer et d'expliquer les articles de la
foi, modifications dans les préceptes de
dici pli ne, voilà toute LmAuence qu'il est
possible d'accorder au mouvement philo-
LA DOMIM€ALE.
sophique et au travail des siècles. Or, il y
a loin de là à un changement de culte; et
confondre ces notions, c'est à la fois violer
lés règles du langage, et insulter le sens
commun.
MELANGES LITTERAIRES.
LE CACHOT DE LA COSCIEKGERIE.
Le cachot de la Conciergerie n'était
pas alors revêtu d'un marbre noir; ses
murailles n'avaient pas disparu sous des
draperies de deuil-, il était alors habité par
la reine de France , dans toute son horrible
nudité; l'air qu'on y respirait était infect ,
le jour en était affreux; pour plafond, de
vieilles ogives, destinées aux blasphéma-
teurs sous le règne de saint Louis; pour
murailles , de larges pierres humectées par
les fossés du château ; pour parquet, une
terre humide et glacée, et pour meubles une
chaise, un grabat, un paravent troué, der-
rière lequel se tenait nuit et jour une sen-
tinelle en bonnet rouge, comme si pour
garder ^larie-Antoinelte ce n'était pas assez
des larges portes à triples verroux qui s'é-
taient refermées sur elle pour ne plus s'ou-
vrir qu'une fois.
Ce jour-là, notre jeune reine sortit plus
tôt que de coutume de l'accablement de
chaque nuit , que ses bourreaux appelaient
son sommeil. Le geôlier de la Conciergerie
lui avait appris la veille, le sourire sur ses
lèvres, et comme s'il eut parlé à la femme
de Robespierre , que le roi était condamné
à mort; et pendant ces vingt-quatre heures
de ténèbres , la reine' avait pu à loisir mé-
diter cet horrible ré(;it. Ce qui se passa dans
sa tète et dans son cœur, personne ne saurait
le dire ; seulement, ce qui est vrai, c'est que
pendant cette longue nuit , l'auguste pri-
"sonnière ne poussa pas un soupisr, ne ré-
pandit pas une larme, qu'elle fut calme et
tranquille, et qu'on n'entendit dans son
cachot que le bruyant sommeil du gardien
placé derrière son lit.
Aussitôt qu'il fit assez grand jour dans les ^
LA DOMINICALE.
2^4
cours pour qu'un pâle et faible rayon de
soleil vînt jeter un mélancolique reflet sur
ce grabat sans rideaux et sans sommier, la
reine sortit de sa couche, faisant silence, de
peur de réveiller la sentinelle endormie ,
voilant avec sa robe les trous du paravent
qui les séparait. Au reste , ce n'était pas la
première fois que la jeune et belle prin-
cesse avait été exposée aux regards de ces
misérables: elle était encore reine de nom,
quand, au château de Versailles, elle fut
surprise dans son lit par la nation déchaînéej
et ce fut à peine si elle eut le temps de se
sauver à demi nue entre les bras de son
royal époux.
Quand la reine fut levée , elle se mit à
prier à voix basse. En France, il fallait être
dans un cachot pour oser faire une prière ;
la prière était un crime que là liberté dé-
fendait, que l'égalité punissait de mort. La
reine fit donc sa prière du matin : elle pria
d'abord pour la France , qui l'avait naguère
accueillie avec tant de cris d'amour, et
qu'elle aimait encore de toute son âme: car
c'est un des privilèges de eette belle cou-
ronne de France de rendre Françaises de
cœur et d'esprit toutes les reines qui la
portent.
La reine pria ensuite pour son jeune fds,
si beau , si bon , si aimé, si jeune, etqu'elic
ne devait plus revoir*, enfin elle pria pour
son époux : seulement à sa prière de chaque
jour elle ajouta l'ofïîce des morts, pendant
qu'au-dessus de sa tête les cris de joie du
peuple se faisaient entendre, comme s'il se
fût agi d'une victoire.
Ainsi pria la reine ; et quand elle eut
achevé sa prière , elle s'occupa à refaire son
grabat pour la nuit prochaine , à balayer
sa prison, à remettre en ordre tout ce vide
épouvantable; puis elle plaça sa chaise à
sa place accoutumée , et choisissant parmi
leBhardes qui lui restaient, plus pauvre que
la dernière femme de son royaume , elle
chercha quelques lambeaux noirs pour se
faire un deuil.
Justement il lui restait quelque chose du
deuil auquel elle s'était condamnée le jour
où elle avait vu la tète de son amie, la
princesse de Lamballe, portée en triomph
au bout d'une pique dans les rues de Paris.
Et quand l'auguste victime, pour achever
sa toilette de chaque matin, laissa tomber
sur ses épaules et sur son cou d'ivoire ses
cheveux blonds , il lui sembla, en les met-
tant en ordre, queleur couleur étaitchangée,
et qu'ils étaient aussi blancs que les che-
veux de son aïeul, quand il la pressa sur
son cœur, en lui disant adieu. En effet, cette
belle chevelure que toutes les mères de
France souhaitaient à leurs jeunes filles
toutes les fois qu'elles voyaient la reine,
comme elles leur souhaitaient son esprit
et son cœur; celte belle chevelure avait
moins d'éclat que de coutume. Mais peut-
être que la reine se trompait : le crépus-
cule de son cachot était si incertain et si
faible, la lumière avait tant de peine à tra-
verser ces épais barreaux , ce double châs-
sis, ce grillage si fort, d'autant plus qu'à
cet instant mêmela sentinelle s'-était arrêtée
à l'entrée du soupirail _, et son ombre in-
forme , armée d'un large couteau , se des-
sinait bizarrement sur le paravent en Jaaa-
beaux.
D'ailleurs, quel intérêt la jeune captive
pouvait-elle prendre encoreà sa beauté flé-^
trie! queluiimporlaientces traces précoces
d'une vieillesse qu'elle ne devait pas attein-
dre! Il était déjà bien loin, ce temps heu-
reux où, fièrede l'amour de tout un peuple,
elle arrivait en France joyeusement es-
cortée de ses dix-sept printemps, et suivie
de la bénédiction de sa mère. Alors seule-
ment Marie-Antoinette avait consenti àêtre
la plus belle personne d'un royaume où
elle était la plus aimée. Bonne et douce
princesse, sa présence avait été pour nous
un gage de repos public. Quand elle parut ,
les Français , long^temps veufs d'une reine,
se précipitèrent sur ses pas, comme pour
mieux féliciter son époux. Aujourd'hui tout
était bien changé.
Lepère du peuple étaLil condamné àuxoitl
Pourtant rien n'était plus vrai : une seule
nuit avait suffi pour changer la couleur des
cheveux de la reine; une seule nuit avait
effacé d'une si belle tête les attributs de la
212
LA DOMINICALE.
jeunesse. La reine ne s'en aperçut que plus
tard , beaucoup plus tard. Un jour que le
bourreau vint pour la délivrer, le froid la
saisit sur la fatale 'charrette; la reine tira
sa coiffe sur ses yeux , et elle vit alors une
touôe de ses cheveux , fragile jouet d'un
vent d'automne, aussi blanche que son vi-
sage pâle et souffrant , aussi blanche que sa
blanche main , cette main que pour sauver
la France, craintive et timide princesse,
elle avait osé confier un soir à Mirabeau.
Cela se passait dans la France du dix-
huitième siècle , et il n'y avait pas cent ans,
qu'à propos de Henriette d'Angleterre, Bos-
suet s'était étonné de la quantité de pleurs
contenus dans les yeux des rois ! Quel n'eût
pas été son étonnemeiit etson effroi s'il eût
vu notre jeune reine , les cheveux blancs
depuis vingt-quatre heures, raccommodant
au fond de son cachot la robe noire qu'elle
devait porter sur l'échafaud teint du sang
de son époux! Si les larmes des rois épou-
vantaient le grand Bossuet, quelle n'eût
pas été son épouvante à l'aspect d'une dju-
leur royale qui ne pouvait même pas pleu-
rer! Pour de pareilles douleurs, la voix
seule de Bossuet pouvait élever le langage
des hommes à la hauteur de ces forfaits-, seul
il avait assez de courage et de sainte colère
pour regarder en face les souvenirs d'une
révolution comme la nôtre-, surtout il ne
croyait pas qu'un régicide pûtjamaisou dût
jamais être oublié-, au contraire, il s'appe-
santissait sur les moindres détails, se tenant
debout sur l'échafaud de Stuart, jusqu'à ce
que la tête de Stuart fût tombée. Soyez
donc assuré que si Bossuet vivait de nos
jours , il parlerait des cheveux blancs de
Marie-Antoinette eu pleine chaire, avec
cette voix terrible et solennelle qui fit
trembler la ville et la cour lorsqu'il s'é-
criait : « Madame se meurt ! Madame est
mortel »
(Extrait de /tvf ei ^lanc.)
Histoire pittoresque du Moist Saint
Michel et de Tobibelèhe.
(Par M. Maxirailien Raoll) ( i).
Ce sont , il faut l'avouer , de nobles et
beaux souvenirs des temps passés , que ces
vieux monumens épars sur le sol de notre
patrie. En ruine presque tous , frappés
plutôt par les passions des hommes ou leur
brutale ignorance, que par les révolutions
des âges , leurs restes sont là , debout,
comme pour rappeler à la génération pré-
sente que des générations grandes et fortes
l'ont précédée. Si la foule passe insouciante
devant ces fidèles images des temps qui ne
sont plus, et même s'il est des voyageurs
qui jettent sur elles un regard froid,
ennuyé , ii est beaucoup d'autres hommes
pour qui ces anciennes demeures ont de
précieux souvenirs et qui devant eUes senr
tent leur cœur battre plus vite , leur ima-
gination grandir et s'éveiller. L'artiste, le
poète, celui dont les généreuses inspirations
de l'âme ne sont pas étouffées par l'étroit
positivisme de notre société moderne ,
celui-là, dis-je, l'œil arrêté sur le manoir
aux arceaux gothiques , ou sur les longues
avenues du cloître solitaire , aime à
ressusciter par la pensée ces chevaliers, ces
moines , à la main si forte , à la piété si
ardente et quelquefois si élevée.
C'est donc une tâche noble et grande, et
à laquelle nous devons tous applaudir ,
que cette œuvre entreprise par plusieurs
artistes de nos jours , de fixer par la pensée,
de reproduire avec le crayon , les faits cé-
lèbres de nos annales , les lieux et les mo-
numens qui les ont vus s'accomplir. C'est
ce qu'a fait M. Maximilién Raoul dans son
histoire pittoresque du mont St-Michel.
Nous remercierons d'abord M. Maxirai'
lien Raoul de s'être transporté, et en quel-
que sorte posé , sur un des plus beaux dé-
bris que le moyen-âge ait légué aux temps
(I) vol, in-8, orné de 1 4 gravures à l'eau-forte, et
d'une carie géogra[»liifinç. CUez Al)Çl LeUoiu , rue
Richelieu, ii. 95.
ti DOMINICALÏ»
â^5
modernes; puis nous le remercierons en-
core de nous avoir dit toutes les impres-
sions qui l'ont frappé , toutes les bonnes et
hautes pensées qu'il a eues en visitant ces
ruines imposantes du Christianisme.
Sans faire connaître dès le début les lieux
qu'il a voulu peindre , M. Maximilien
Raoul nous raconte tous les accidens de la
routes les dangers des sables mouvans, des
brouillards, de la mer montante dans les
grèves environnant le mont St-Michel ,
enfin tous les périls qui y menacent un
voyageur timide ou inbabilement auda-
cieux. Il nous dit tout cela simplement ,
sans prétention, comme un homme qui rend
compte de ce qu'il a vu et senti.
Dans une autre partie, qu'avec raison il
a intitulée l'Artiste, M. Maximilien Raoul
nous l'ait assister à toutes les scènes que la
nature étale autour de ce mont St. ]\IicheI,
encore si beau, même avec les dégradations
continuelles qui s'y commettent; puis nous
entrons dans la ville; nous voyons « ces
» petites maisonnettes en bois, couvertes
» en esseauxdebois, fanées, ridées, replà-
» trées, fardées ; ensuite, vient le château,
» la salle des chevaliers avec ses arceaux
» si grands, si magnifiques, et qui impo-
» sent, suivant l'expression de M. Maxi-
» milieu Raoul, comme un chevalier armé
» de toutes pièces, et svelte encore sous sa
» pesante armure et son casque d'acier. »
Enfin, ce cloître si vaste, si prodigieux
dans son ensemble, sa perspective et son
effet. Ce cloître devant lequel le cœur
bondit, l'âme s'épure, la tête s'incline, saisi
que l'on est d'un sentiment d'humilité. Et
puis l'on serait tenté de pleurer quand on
pense qu'en des lieux si beaux, si pleins de
religieuses inspirations, gémissent de mal-
heureux condamnés politiques. Oh combien
alors on pense avec dégoût à notre froide
actualité!..
La troisième et dernière partie de l'ou-
vrage, M. Maximilien Raoul l'a consacrée
aux recherches géologiques, archéologiques
et historiques, et c'est avec esprit et discer-
nement qu'il s'est acquitté de celte tâche.
Les détails géologiques qu'il nous donne
«ont du plus grand intérêt. Quant A l'ori-
gine de Tombelène, qu'il fait remonter aux
premiers temps de la Gaule et dont le nom
auriiit été formé de Tomba Belenis, Tombe
àeBeletius,]e préfère l'étymologie adoptée
par Bom Huines et le Chronieon minug.
Tomba Heleni, tombe d'Hélène; et je l'a-
vouerai, ce qui surtout motive chez moi
cette opinion est le passage cité du roman
du Brut. Il est presque certain que le Rëme
écrit en bas brelon vers les sixième et sep-
tième siècle, fut traduit littéralement par
Eustache, poète français du 12" siècle, et
qu'il renferme tout ce que les Bretons
avaient conscivé des Traditions chantées
par leurs Bardes ou poètes. Après tout
M. Maximilien Raoul, n'a prétendu impo-
ser son avis à personne; et la preuve c'est
qu'il a fait iinpi-imer à la fin de son ouvrage
le fragment du Roman du Brut^ ayant rap-
port à Tombelène. Il a d'ailleurs discuté,
sans en dissimuler aucune, toutes les opi-
nions émises snr ce point.
Après toutes ces recherches aussi savan-
tes que bien dirigées, M. Maximilien Raoul
a raconté les principaux év^énemens dont
le château, l'abbaye, ont été les témoins, les
pèlerinages qu'y firent à différentes épo-
ques des hommes célèbres, et nous a dit
quel fut le sort de plusieurs pauvres pri-
sonniers qui ont langui dans cette de-
meure.
Commeonle voitd'après cette rapide ana-
lyse , M. Maximilien Raoul n'a négligé
aucunes des parties renfermées en son su-
jet. Le voyageur, l'artiste, le savant, ont
parlé tour à tour, et c'est à cette flexibilité
d'esprit dans l'étude d'une spécialité que
nous devons, il faut le dire, une monogra-
phie complète du lieu qu'il a voulu
nous faire connaître. C'est une manière
neuve et hardie de procéder, qui aura, n'en
doutons pas, de nombreux imitateurs.
L'ouvrage exécuté avec un luxe, une re-
cherche dont il faut complimenter l'édi-
teur, est enrichi d'un catalogue méthodi-
que des manuscrits autrefois renfermés
dans la bibliothèque dumont St.-Michel,
et aujourd'hui conservés en partie dsns
âU
LA DOMINICALE;
Tîelle d'Arranches •, d'une suite de gravures
à l'eau-forte, exécutées avec un sentiment
artistique tn^'s-remarquable par un jeune
artiste de talent, M. Boisselat, qui ajcrcom-
pagnail dans son voyage J\L 3'Iaximilien
Raoul.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Rome. Le 21 décembre , plusieurs catholiques
anglais ont été présenlés au saint Père par I\I. le
cardinal Weld. Parmi eux étaient le capitaine
Barnes , et 31. H. F. Yvers , qui a rendu des ser-
vices aux jésuiles de Lisbonne lors de l'invasion de
don Pedro. S. S. les a accueillis avec la bonté qu'elle
se plail à témoigner aux Anglais restés fidèlement
attachés à l'antique foi de leur patrie au milieu de
tant de (raverses et d'orages. La saint Père ap-
prend avec plaisir les progrès que lait la religion
catholique en Angleterre , progrès qui deviennent
de jour en jour plus remarquables et plus conso-
solans.
— On a reçu les nouvelles suivantes d'Ava, capi-
tale du royaume Birman :
« Mgr. Frédéric Cao, évoque de Zama , envoyé
par la propagande comme vicaire apostolique dans
les royaumes d'Ava et de Pegon, a mandé à S. E.
le cardinal Pediciui, dans une lettre datée du 13
avril dernier, qu'il a trouvé la religion catholique
dans élat peu florissant. Cette mission a manqué
d'ouvriers évangéliques , et à l'exception du bap-
tême , les chrétiens sont privés de sacremens. La
corruption parmi eux est portée à un point qui
rend leur conversion difficile. Le prélat ne se dé-
courage pas néanmoins ; il a même l'espoir d'a-
mener au christianisme des populations entières
qui n'ont pohit encore reçu le baptême. Il a déjà
administré la couhrmation à quelques centaines
d'individus. Il fait un grand éloge de la chrétienté
de Kiandarva, composé de 43'J lidèles; ils ontcons-
triiit à leurs frais une église et une maison spa-
cieuse. Les chrétiens de Soboroa n'ayant pas eu
les moyens sufiisans pour se bâtir une église, c'est
le gouverneur du lieu (pii, quoique infidèle encore?
s'est chargé de cette dépense.
Monseigneur Cao a visite avec nn élonnement
mêlé d'admiration les peuplades des Cariniens et
des Nicobarie)»s ; privés des lumières de la vraie re-
ligion , ces bons insulaires ou habitans de la côle de
Tenefreriue, conservent une simplicité de nvcurs
conforme à la loi naturelle; ils sont exempts de
l'idolâtrie de letn-s voisins et des désordres qu'en-
traîne la polygamie.
Les missionnaires qui évangélisenl ces contrées y
recueilleront sans doute le fruii de leurs travaux
il ne sera pas difiicile de convertir à^notre sainte re-
ligion une j-iopulalioa si bien prépai'ée, »
— L'ouverture de la neuvaine qui se cëlèbre
aniiuellenient en l'honneur de sainte Geneviève ,
a eu lieu le G à l'église de St-Etienne-du-Mont. C'est
à peine si elle pouvait contenir l'immense con-
cours de peuple. M. l'abbé Boudot a officié toute
la journée. M. de Chateaubriand a présenté le pain
bénit. Enfin pour que lien ne manquât à la pompe
de cette cérémonie, Mgr. l'archevêque est venu la
terminer en donnant le salut. Les exercices de la
retraite font espérer les résultats les plus conso-
lans.
— Les exercices religieux dujnbiléontété termi-
nés]dans le diocèse de Nîmes le 29 décembre ; ils
ont constamment attiré une affluence considéra-
ble ; le clergé s'est multiplié pour offrir des ins-
tructions quotidiennes dans toutes les paroisses.
M. l'abbé Justamout, du diocèse d'Avignon, était
venu en aide à ses confrères de Nîmes ; M. l'abbé
Sihans et lui ont été chargés des prédications à la
cathédrale, et ont été suivis avec un zèle et une
édification vraiment remarquables.
— La deuxième fête de Noël a été célébrée à Mar-
seille comme la première ; tous les magasins sont
restés fermés, et l'affluence du peuple sur les pro-
menades donnait à la ville un aspect plus animé que
la veille. Car le jour de Noël lesréimions de famille
redennent les Marseillais dans l'intérieur des mai-
sons pendant toutes les heures qui ne sont pas
consacrées aux offices de l'église.
— Ou présume (jue le nombre des individus ap-
partenant au clergé esi)agnol s'élève à près de 1 50
mille , ce qui , sur une population de ^ 4 millions
d'habitans, établit une proportion d'à peu près un sur
100. Le clergé a pour chef en Espagne l'archevê-
que de Tolède, qui porte le titre de primat des Es-
pagnes. On compte pour tout le royaume 8 arche-
vêchés, 51 évêchcs, et en outre 61 cathédrales et
114 collégiales , dont les chanoines et les abbés
jouissent d'une autorité et d'une prépondérance
presque épiscopales, Toro, ville de 9,000 habitans,
renferme 18 paroisses ; Salamanque qui a 14,000
ha])ilans, compte 25 églises ; Valladolid, ville de
30,000 Ames, a une cathédrale efl 3 paroisses.
i?ef(/n/ue. — Le BeJge confirme en ces termes,
sous la date de Bruxelles, le 6 janvier, ce qui avait
été annoncé d'Anvers.
« Une lettre arrivée cette nuit en celte ville, an-
nonce qu'une insurrection très-sérieuse vient d'a-
voir lieu à Utrécht et que la troupe a fait cause com-
mune avec les bourgeois. »
PnrtiKjal. — Au départ du courrier de Londres,
le 6, il n'y avait point d'arrivages du Portugal, de
sorte que nous ne savons pas encore jusfja'à quel
point la nouvelle de la prise de Porto, arrivée à
Paris par la voie d'Espagne, était fondée. Cepen-
dantonlil dans le Covrri& que leDon-Pédro arrivé
LA DOMINICALE.
mh
dans les Dunes, avait apporté la nouvelle que le roi
don Miguel av-ait délaché 4,0(i;) hommes de son
armée, et les avait envoyés de Siuiiarem à Coïm-
bre. Il serait ix)ssib!e que cette manœuvre se liât à
une attaque projetée contre Porto.
C'est du reste ce que confirme leSwu :
Les agens de don Miguel, dit-il, déploient de nou-
veau une grande activité ; et l'argent ne paraît pas
leur manquer. Ils traitent en ce moment pour l'a-
chat de trois gros vaisseaux américains, et ils ont
acheté ces jours derniers un bâtiment également
d'une forte dimension, actuellement dans laTamise.
Leurs forces de terre mauquent, dit-on, seulement
d'officiers ; et aussitôt après l'arrivée du renfort de
vingt militaires de difftrens grades, qui se sont em-
barqués, il y a peu de jours, sous le conimau]e-
nient du major B...., leur projet est de tenter un
assaut contre Porto.
Les 20 officiers dont nous venons de parler ont
fait voile iwur Yigo, afin de rejoindre de là l'armée
miguéliste cantonnée dans les environs de Porto ;
mais comme l'ambassadeur espagnol dans ce pays,
M. de Vial, a été informé par une voie particulière
de leur projet de débarquer à Yigo, il est très-pos-
sible qu'il ait écrit aux autorités pour leur enjoin-
dre d'arrêter ces militaires. Il est également pos-
sible qu'un croiseur prédiste les rencontre et épar-
gne cette peine aux autorités de Vigo.
Le Morning-Post annonce qu'il a reçu d'une
maison anglaise libérale, de Lisbonne, une lettre
qui ne permet pas de douter que don Pedro ne se
soit aliéné tous les esprits. « Don Pedro, y esl-il
dit, cherche querelle à ses meilleurs amis, et tous
ceux même qui étaient les plus em[)ressés à le ser-
vir n'ont plus en lui la moindre confiance. »
Espagne. — Zavala , dans un rapport adressé à
la dépulation de Biscaye, a rendu compte de l'af-
faire de Guernica. Le général de Ciiarles V, ra-
conte que les ciu'istinos se sont transportés en force
sur Mugmaoîi résidait sa famille ; qu'ils se sontem-
ïiarés ds ses 4 fils, et que le lendemain, 20 décem-
bre, ils s'avancèrent vers la position d'Apriala ;
qu'occupait Zavala, faisant maicher en tête de leur
colonne les 4 fils de ce général, afinque ceux-ci de-
vinssent les premières victimes du combat. Ainsi
placé entre ses devoirs, comme général, et ses
craintes conmie père, Zavala prit le parti de la re-
traite, es[iérant attirer son barbare emiemi dans un
lieu où il ne risquerait pas de faire tuer ses enfaas,
en faisant son devoir. Il arriva ainsi à Guernica,
où il fut attaqué, le 21, par les chrislinos, qui se
présentèrent encore traînant les qualres prison-
niers devant leur avant-garde. « Vive la religion !
.vive notre souverain légitime Charles V s'écria Za-
vala, que mes fils périsse.u, s'il le faut, et moi avec
eux ! » et il marcha à l'ennemi.
On sait que la victoire a couronnédans cette oc-
casion les efforts et le sacrifice de Zavala. Il a fait
sabir aux chrîstinos une perte considérable, et leur
a fait un grand nombre de prisonniers qui lui ré-
pondront de la vie de ses 4 fils.
Les corresjx>ndances de Bayonne , comme lés
journaux de Boi'deaux, ne nout ont ppporlé aucune
nouvelle importante d'Espagne. Quelques lettres
de la frontière, arrivées dans la première de ces
villes, confirment la réapparition des guérillas dans
les localités où les généraux de la reine se flattaient
d'avoir dispersé l'insurrecliou. Nous voyons, d'a-
près des lettres de Madrid, rapportées par les jour-
naux anglais, que dans les derniers jours |de décem-
bre, une grande agitation régnait dans toute l'Es-
tramadure. On y disait hautement que don Carlos
etdon Miguel préparaient mie expidition de, 12,000
hommes pour entrer en Espagne. La frontière du
Portugal était le rendez-vous général des carlistes.
Ou assurait même que le curé Mérino s'y trouvait
avec quelques-uns des officiers venus de la Na-
varre.
On assurait à la Bourse que les troupes de la
reine qui avaient pénétre en Portugal avaient été
battues par les troupes de don Miguel, et que leur
retraite précipitée en Espagne avait déterminé un
soulèvement enEsiramadure. Sur dive-s paints les
insurgés ont obtenu des avantages qui rendent
très-critique la position des généraux qui comman-
dent les troupes de la reine. On dit que Saarsfield
a été rappelé à Madrid.
— Ou assure, dit V Indicateur de Bordeaux,
que le gouvernement a reçu la nouvelle que don
Miguel a mis à la disposition de don Carlos , 3,000
hommes qui ont du sortir de Lago pour se porter
sur les frontières du Portugal , du côté de la Ga-
lice.
Les avantages remportés par les troupes de la
reine sur les carlistes , l'exécution de grand nombre
de leurs-ciiefs . ainsi que de tous les moines qui se
trouvent dans leurs rangs, et l'amnistie accordée
aux soldats prisoiuiiers , n'ont pas dhninué le
nombre des faclie.ix. Les habitans des campagnes
les favorisent, et cachent lears mauvemens; de
sorte qu'il est impossible de suivre leurs traces.
Ceux que l'on prend et qui jouissent de l'amnistie
s'échapiient bientôt après, il en est qne l'on prend
jusqu'à trois fois.
Les guérillas se multiplient dans toutes les pro-
vinces : dispersées, eUes se réunissent bientôt après
sur un autre point et s'augmenlent des fanatiques
el des vagabonds, qui abondent partout. L'armée de
la reine est disséminée ; elle est d'ailleurs trop
faible pour suffire à tant d'ennemis, et le moment
ue tardera pasd'ariveroù ils preudro.U l'offensive.
ïont, d'un autre côté, fait présum.^r que le pré-
tendant est au moment d'entrer en Espagne. C'est
alors que de grands événemens menaceront la mo-
narchie et augmenteront ses embarras. »
M 6
LA DOMINICALt:.
— Dans un inceutlie qui s'est manifeslé récem-
nient à Sarlal , le séminaire de celte ville s'est em-
ployé à l'éteindre avec tant d'ardeur que le peuple
a reconduit élèves et maîtres, aux cris mille fois
répétés de Vive le séminaire l MveM. le Svpé-
rieurl Une quête faite en faveur des incendiés
par ce respeclacle ecclésiastique a couronné cette
oeuvre de dévouement.
— Lundi , 25 décembre , un incendie éclata avec
beaucoup de violence au bameau de Cbamps ,
commune de.Saint-Siiîismond. Averti l'un des pre-
miers du danger que courait une notable partie de
la paroisse, le respectable curé de Saint-Sigismond
s'était aussitôt rendu au foyer de l'incendie et s'em-
pressait à la fois à organiser les premiers secours,
et à calmer la douleur et l'effroi de ses paroissiens.
Ses efforts et ceux d'un grand nombre d'babilans
de Saint-Sigismond et des communes environnantes,
accourus avec un empressement digne de louanges,
parvinrent à maîtriser l'incendie, qui consuma
néanmoins une grange pleine d'avoine , une étaMe
et plusieurs bestiaux. On écrit que , pendant
plusieurs beures que dura l'incendie, M. le curé
déploja constamment un zèle au-dessus de tout
( lose, et en l'absence du maire et de l'adjoint de
la commune, s'exposa courageusement à plusieurs
reprises pour arrêter le ravage du feu.
— Lemarécbal Bourmont et ses fds sont attendus
à tous momens à Londres. Il paraît que ce brave
militaire s'est embarqué à bortl d'iui brick anglais
poiu- Falmoatb ou Piymoutb. La dernière fois que
le maréchal passa en Angleterre, il fut traité avec
les plus grands égards par la noblessse ultra-tory ;
on dit qu'il vivra à Londres de la manière là plus
simple. On pense que le marécbal se rendra bien-
tôt en Italie i)ar Yieime,
— Un jeune enfant de la rue Saint-André-des-
Arls, n. 70, s'est suicidé le 3 janvier à quatre
beures de l'aprèf-midi. Ses parens l'ayant surpris
plusieurs fois fouillant dans le comptoir, lui avaient
infligé une punition méritée. «.Puisqu'on ne veut
pas me donner de l'argent, dit-il à sa sœur, je me
tuerai. » En effet, il s'est procuré un pistolet, et,
en présence de son grand-père, il s'est tué en s'ap-
pliipiant le canon sur le cœur. Ce petit malheureux
n'était âgé que de treize ans, et déjà il était mûr
pour le dernier des crimes.
Cet exemple terrible doit être une grande leçon
pour les pères de famille. UneAlucation religieuse
f'il assurément prévenu cet acte effrayant : avant
qu'on eiU a[»pris à la jeunesse à être impie, la jeu-
nesse ne faisait pas un tel mépris delà vie et de la
vertu.
— Les phiies ont élevé à une hauteur extraordi-
naire toutes les rivières de la vallée du Rhin, La
vue prise de la plate-formede la cathédrale de Stras-
bourg présente i\ï\ coup d'œil à la fois triste et im-
posant ; si on ne voyait pas des arbres et des mai
sons sortir des eaux, on pourrait croire un instant
que la mer a envalii ces contrées. A Strasbourg,
dans les quartiers les plus rapprochés de la Bruche,
on va en bateaux.
— A Dresde, on vit, dans la soirée du 19, une
jeune fdle somnambule au haut d'une maison à
cinq étages, grimper sur le toit, et approcher même
du bord. La foule assemblée dans la rue n'osait
faire du bruit, de peur d'effrayer cette jeune per-
sonne. Elle continua sa promenade périlleuse de-
pnis sept heures jusqu'à onze. Pendant ce temps,
la plus grande anxiété régna parmi les spectateurs.
Par une lanterne sourde, on l'attira enfin vers une
lucarne ouverte, dans l'espoir qu'elle y entrerait;
mais, au moment de s'y glisser, elle aperçut une
lumière placée dans une chambre voisine ; aussitôt
elle poussa un cri épouvantable, et tomba du haut
de la maison dans la rue ; la foule fut saisie d'hor-
reur. La malheureuse somnambule est morte sur
la place.
— On s'est beaucoup occupé depuis quelques
années de rendre l'eau de mei' potable. Des expé-
riences fiuent tentées à diverses reprises dans cette
direction ; un ingénieur de marine , M. Sochet,
paraît avoir à peu près résolu le problème, et l'on
assure que le ministère de la marine a donné l'or-
dre que des essais soient faits en grand. M. Sochet
a déjà emiclii la marine de l'invention d'un four à
pain, qui n'emploie que du charbon de terre. Si
ses essais pour rendre l'eau de mer potable don-
nent des résultats salisfaisans, il est impossible de
prévoir quelle influence celte innovation peut avoir
siir l'art de la navigation. Il y a toute une révolution
nautique.
— Les exercices du jubilé, qui viennent de se ter-
miner dans le diocèse de Viviers, y ont été suivis
avec un empressement général et tout à fait digne
d'admiration. Là, comme ailleurs, il a été facile de
s'apercevoir que les populations sentent, pour être
heureuses, la nécessité de revenir à la religion. L'ex-
cellent clergé du lieu a redoublé de zèle et d'har-
monie pour seconder les favorables disposilionsdes
fidèles. On a remarqué particulièrement M. Bon-
naure, ancien chef de mission, et M. l'abbé Four-
nier. Ce dernier surtout, jeune prêtre de diocèse,
paraît posséder le talent et le secret d'une éloquence
rare : avec nn langage simple et pieux, mais plei n
d'onction et d'énergie, l'efiet ordinaire de ses en-
tretiens était une vive émotion dans l'auditoire, des
larmes, quehiuefois même des sanglots.
— M. Jean Debry, ex-conventionnel , ex-préfet ,
est mort et a été inhumé hier. M. Tiiihaudean,
autre cftuventionnel, a fait l'éloge des rfi/K s de son
collègue sur sa tombe. M. Debry avait volé la mort,
sans ap[H'l au peuple et sans sursis. M. Jean De-
bry avait été l'un des plénipotentiaires de la répu-
blique w congrès dé Rasladt,
Il ■)aynÀ^&^^
LA DOMimCALE.
LE VINGT-UN JANVIER.
Fils (le saint Louis , montez au ciel !...
Il y a aujourd'hui quarante-un an, une
fatale machine se dressait sur la place
Louis XV. Dans cette ville étourdissante de
fracas, partout un silence morne; pour
tout bruit, le roulement funèbre des tam-
bours; par moment, la voix tremblante
d'un crieur public dans les rues de'sertes,
ou les pas de quelque démagogue du fau-
bourg, qui vient de quitter la volupté de
l'orgie, pour celle de l'échafaud! Sur cet
échafaud montait un homme, la tête haute,
et, seul de toute la foule entassée, avec la
sérénité sur le front. Cet homme , c'était
Louis XVI , naguère surnommé le Père du
peuple. — Pourriez-vous me dire mainte-
nant pourquoi le roi de France se trouve là
face à face avec le bourreau, en spec-
tacle i\ ce peuple qui regarde? x\vons-nous
donc reculé d'un siècle, alors que la vieille
Angleterre, jetait une tête de roi dans l'abi-
me des révolutions? C'est une bien lamen-
table histoire , histoire à vous déchirer
le cœur, histoire dont toutes les pages sont
palpitantes de sang, depuis la tête de la
princesse de Lamballe, portée au bout d'une
pique aux huilemens de la foule, jusqu'à
cet échafaud de la place Louis XV. Sur
l'autel sanglant la victime n'appelle pas
les bourreaux au jugement de Dieu ; mais
laissez faire la justice d'en haut; peu man-
queront au rendez-vous. Là où règne le
silence et la stupeur, vous entendrez des tré-
pignemens de joie et d'amères insultes qu'on
jetera à la face de ces misérables, quand
ils monteront à leur tour les degrés qui
tremblent aujourd'hui sous les pas d'un
roi ! Ils y viendront tous ! Leurs têtes tom-
berontaux battemens de mains de la foule,
qui viendra les voir mourir , l'horrible
foule î
Et du vingt-un janvier I/QS, date cet
épouvantable chaos, connu sous le nom de
révolution française. La liberté en fut le
prétexte, etl'égalitéle drapeau. Elle avait
grandi entre les bras des courtisanes du
12' LIVRAISOIH,
siècle dernier ; du repaîr impur , elle s'e'-
lança tout d'un bond sur l'échafaud. Oh!
mon Dieu, grâce, grâce pour ce peuple
maudit! Voyez s'il est douleur comparable
à sa douleur I Pour trouver des mots qui
rendent une partie de cette douleur , il faut
aller bien loin, dans les siècles passés, s'as-
seoir et pleurer avec Jérémie, sur le bord
des chemins solitaires qui mènent à Jéru-
salem. Rien n'est respecté par l'horrible
assemblée. Elle se gorge de sang , elle sa-
voure le meurtre, le sacrilège, pendant
que sa hache dévore les trônes. C'est une
époque sans nom dans les langues hu-
maines que cette époque de délire, un
spectacle que Dieu donne au monde une
fois dans sa colère pour faire trembler les
générations futures. Dites, est-il un si petit
coin de la France qui n'ait quelque chose
à pleurer dans ce grand naufrage? Est-il si
petite bourgade dont la pauvre chapelle ait
échappé au marteau sacrilège, ou dont
le pasteur n'ait pas pris la route de l'écha-
faud ou celle de l'exil? Là se confondent
le noble , le bourgeois , l'homme du peuple:
ce sont les horribles fiançailles de l'égalité.
Les églises sont dévastées, les tombeaux:
profanés , les cendres des martyrs jetées au
vent , l'hostie sainte foulée aux pieds, avec
une joie cyniquement impie; puis c'est une
innombrable fouie de vierges,'de prêtres, de
vieillards, tous mourant comme des mar-
tyrs,en chantant l'hymne de l'éternité. Nulle
part une simple croix de bois, pour y
prier à deux genoux , car la prière est un
crime puni de mort. Pour faire baptiser le
petit enfant qui vient de naître , pour ap-
peler la bénédiction du ciel sur la tête de
la jeune épouse , il faut au péril de sa vie
chercher pendant des semaines quelque
pauvre vieill'ard oublié dans les listes de
proscription, ou que la charité craintive a
recueilli, dans quelque réduit obscur et
ignoré.
Tels sont les souvenirs de deuil que nous
jette en passant ce lugubre anniversaire,
fantôme sinistre , dont on se hâte involon-
tairement de détourner les regards, tant son
aspect yous glace d'un indicible effroi l
^8 LA DOMINICALE.
Quelques hommes se rencontrent, qui, de-
vant Tattentat du vingt-un janvier mur-
murent les mots de nécessité , et dans
leur inexplicable folie, trouvent des ana-
thèmes pour ie crime en exaltant les fruits
du crime : comme si c'était une belle chose,
pour bâtir un édilice, que d'en placer la base
dans le sang et de le décorer des lambeaux
de la pourpre royale, disputés à la main du
bourreau !
Louis XVI n'était pas l'homme de son
siècle , il vint trop tard. Dans un temps
de calme et de paix il eût été l'idole de la
France; quand il monta sur le trône, l'ir-
réligion avait creusé le tombeau de la
monarchie, et où il fallait la force d'un
roi, il n'y eut qUe la bonté d'un père.
Louis XVI fut pieux comme saint Louis,
ami du peuple, comme Louis XIL II eut
toutes les vertus d'un particulier; mais il
ij'était pas de taille à lutter corps à corps
contre le génie révolutionnaire , et il fut
terrassé dès le premier jour. Mais qu'il fut
grand à ses derniers momens, et que la
force du martyr racheta bien la faiblesse
du roi! L'échafaud fut le piédestal de sa
gloire j et lorsque les paroles du prêtre
chrétien : Fils de saint Louis, montez au
ciel, tombèrent comme un remords dans
la foule consternée , il y eut là une double
immortalité d'acquise : la couronne du ciel
et la couronne de la terre, la gloire du
martyr qui meurt pour son Dieu, la gloire
de l'homme qui regarde la mort en roi.
C'était, il faut le dire , une grande et
noble pensée que celle qui convoquait toute
la France à pareil jour sous les voûtes de
nos temples. Pour une telle douleur,- il
faut Tabri du sanctuaire , l'obscurité de
l'église tendue de noir, et la parole du
prêtre.Et, lorsque les têtes s'étaient inclinées
sur le marbre, lorsqu'on avait entendu
lire ce testament de Louis XVI, dont les
paroles semblent déjà n'être plus de la terre,
on sintaitson cœur déchargé comme d'un
>^î]5H«CK>tinui . Ainsi se pratique-t-il en
f7~'rUB'g|%U<^|'jf(f%car et elle aussi , a sa page
Q ^fj^^ntf, d%is de grandes annales. La pre-
--^^îpyr^ elj^^lanna au monde le spectacle
d'un roi juridiquement assassiné. Mais si
elle Alt grande dans son forfait, elle est
grande aussi dans son repentir. Pour tou-
jours-. For everl ainsi s'exprime le bill du
Parlement britannique qui ordonna la
commémoration annuelle de la mort de
Charles P""; et en vertu de ce bill, l'anni-
versaire du 00 janvier 1649 "^'^ P^^ cessé,
depuis deux siècles , d'être un jour de prière
et de jeûne, sévèrement observé dans les
trois-royaumes.
Aujourd'hui , plus de culte commun qui
réunisse la France dans une douleur goitI-
mune; l'Etat ne prie pas; le vingt-un jan-
vier est un jour pour lui qui ressemble
presque à un autre jour. Quelques pi-cuses
familles , décimées pour la plupart par la
hache révolutionnaire, iront seules déposer
leurs prières au pied des autels , et. s'isolant
du monde, méditeront, dans la retraite et
le silence , sur ces grandes images de des-
truction. On a dit: La France ne fut pas
coupable du meurtre de Louis XVI; elle
n'a rien à expier. Raisonnement pitoyable!
L'assassinat juridique d'un roi est la ]»lns
épouvantable calamité qui puisse peser sur
un peuple; et, cette calamité, il faut la lui
faire pleurer de tout ce qu'il a de larmes ,
pour qu'il n'y ait jamais prescription de
crime.
Qu!un de ces hommes d'hier, que les ré-
volutions font éclore dans la boue dont ils
salissent le trône usurpé, périsse sous le
poignard d'un assassin dont le bras
vendu aux factions accomplit sans s'en dou-
ter la vengeance divine, qu'il soit traîné
aux gémonies par la vengeanceepopula ire,
ou qu'il trouve au pied de l'étendard
qu'il a déplo} é une mort plus belle que
sa vie, qu'importe ? La société n'a
que faire de ces hommes qui la déchi-
rent; et leur mort, loin d'être une cala-
mité publique, est acceptée comme «û
bienfait, comme une réparation. Mais un
roi, un roi qui réunit sur sa tête royale la
consécration du Ciel et la consécration de
la terre! Oh! c'est là une épouvantable
chose, quand cette tête tombe ! C'est là le
crime, l'horrible crime, que toute une vie
LA DOMINICALE.
â^9
de peuple suffit à peine pour expier. Car
Dieu n'a pas mis cet homme si haut, pour
qu'il soit permis à un peuple en délire de
lui dire, à cet homme : Meurs, je veux que
tu meures, moi! Un roi, c'est la clé delà
Toùte sociale-, sa chute eutraîne tout
avec lui. Liberté, droits, repos, tout s'abat
à la fois dans le même gouffre*, car tout a
été violé à la fois dans un seul attentat.
La chaumière elle-même est menacée de
ruine quand le peuple a hurlé dans le pa-
lais du roi.
On aura beau faire, rien n'étoufl'era la
voix éclatante et importune qui retentit si
haut du milieu des ruines, entassées par-
mi nous. Qui dira donc au passé de s'é-
vanouir dans la pensée des hommes?
Ici la volonlé est impuissante , et l'oubli
n'est pas possible comme le silence.
Profonds législateurs ! c'est bien ! vous
eroyez donc qu'avec quatre ou cinq li<;nes
écrites dans un méchant style, vous pourrez
anéantir ce terrible souvenir, que vous
éloignerez, vous débiles, ce spectre ensan-
glanté , qui se dresse avec une tête dans
sa main ! Mais vous ne ferez pas qu'on
passe sur cette place sans sentir le vertige-,
vous ne ferez pas qu'on dise jamais avec
calme: Ici le roi mourut-, c'est ici que du
haut de l'échafaud il cria : Je pardonne à
mes ennemis -, vous ne ferez pas, qu'en ren-
contrant un régicide sur son chemin, on
ne détourne la tête, et qu'on ne lise sur
son front comme sur celui de Gain , écrit
en lettres de sang: Meurtrier! Ces hommes,
la France les repousse de son sein , en
dépit de leur rappel et de l'ovation des par-
tis la malédiction vengeresse les poursuit
comme elle ])oursuit depuis dix-huit siècles
les Juifs déicides errant par le monde.
Avant d'anéantirlo deuil public du vingt-
un janvier , il fallait donc attendre que la
tombe eût étouÔe les plaintes des victimes
qui ont échappé aux massacres de q5. Les
fils, les épouses , les frères de cette foule
qui suivit Louis XVI à l'échafaud ,
Tivent encore. Comme Louis XVI ils
ont dit , je pardonne ; mais l'oubli,
l'oubli n'est pas possible. Le bourieau ne
doit pas marcher l'égal de la victime-, il
faut que son nom brûle comme une flétris-
sure, qu'il y ait une difllérence pourtant
entre Robespierre et Malcsherbes.
C'est un profond sujet de méditations
que cet anniversaire du vingt-un janvier.
Les rois peuvent y trouver matière à
réfléchir sur le néant de leur pouvoir,
comme les peuples sur le néant de leurs
vains projets. L'échafaud de Louis XVI est
une chaire d'où partent de bien terribles
enseignemens. « Doux Sicambre , incline
le cou , adore ce que tu as brûlé , brûle ce
que tu as adoré,)) disait saint Rémi à Clovis.
« Fils de St-Louis, montez au ciel! » cria le
prêtreàLouis XVI. Bien des siècles séparent
le temps où ces paroles furent prononcées.
Les premières firent un chrétien , les se-
condes montrèrent un martyr. Ces deux
hommes étaient rois de France. La religion
éleva et affermit le premier. Quand cette
religion fut exilée du cœur du peuple,
l'échafaud du second se dressa. Nations,
comprenez donc ! Le royaume qui n'est
pas fondé sur la foi, n'est pas longtemps
sans crouler. Dieu l'abandonne à ses
vaines pensées, et il s'en va roulant d'abîme
en abîme , courant après je ne sais quel
fantôme de liberté , et ne saisissant que
l'esclavage le plus honteux et le despotisme
le plus dégradant. Ainsi fit la malheureuse
France à la fin du siècle dernier. Quand
Dieu se fut retiré d'elle, ce fut un chaos
tel que n'en vit jamais le monde, que cette
nation arrachée de ses fondemens à la voix
desfactions qui se la disputaient comme une
proie. Dans son épouvantable épilepsie ,
elle atteignit à la fois à toutes les hau-
teurs du crime. Puis quand le moment fut
arrivé. Dieu souffla sur ce chaos, et les
peuples horriblement fatigués vinrent jouir
d'un repos momentané au pied de la croix,
qui les sauvait encore comme il avait sau-
vé jadis le monde î
220
LA DOMirylCALE.
DE LA RELIGIOx^' NATURELLE ,
et (ht cours de M. Jouffroi.
On trouve dans tous les programmes qui
servent aux cours de philosophie, parmi
une foule de questions maintenant vieilles
et vidées, soit qu'on leur ait appliqué la
rigueur syllogistique , ou même seulement
le bon sens, cette logique des simples,
on trouve , disons-nous , quelques diffi-
cultés qui ont résisté à toutes les doc-
trines , à toutes les sectes , à tous les
raisonnemens , ou qui du moins , attaquées
ou non, pour une raison ou pour une autre,
sont encore l'objet de théories nouvelles ,
de nouveaux doutes , de nouvelles objec-
tions. Parmi ces quelques débris des mys-
tères philosophiques , que l'antiquité nous
a légués, qui ont traversé les anciennes
imiversités d'Italie , de France et d'Alle-
magne, qui ont passé sous les yeux de
Scot l'Erigène, de Roscellin, d'Abailard, de
Guillaume de Champeaux , de Descartes ,
et qui sont aujourd'hui le souci des hommes
qui enseignent et l'amour des hommes qui
s'instruisent, il faut placer au premier rang
la question de savoir s'il existe un droit
naturel , une religion naturelle , une
conscience naturelle , et quelles sont leur
essence , leur étendue, et leurs lois. Cette
difficulté a revêtu successivement diverses
formes , et s'est présentée dans tous les tra-
vaux de l'esprit humain. Au cinquième
siècle, pendant que les jurisconsultes de
Constantinople et de Réryte refondaient le
grand corps des lois romaines, ils se de-
mandèrent malgré eux, en transcrivant
tous ces codes positifs , s'il n'existait pas
un code antérieur et primitif, dont tous
les articles seraient tirés de la nature même
des sociétés. Au douzième , lorsque les
écoles de Paris fondaient la belle théologie
du moyen-âge, les docteursse demandaient
aussi pourquoi leurs syllogismes s'ap-
puyaient toujours sur la révélation et les
écrits des Pères, plutôt que sur les données
toutes simples et toutes vulgaires de la
raison , Au dix-huitième, lorsque les en-
cyclopédistes pouvaient croire qu'ils avaient
abattu la religion catholique , ils allèrent
à se demander si les peuples ne pouvaient
pas vivre athées , ou si le cœur et les pen-
chans de Phorame ne suffiraient pas pour
déterminer les bases d'une religion et d'une
morale. Ainsi, pour les jurisconsultes ,
pour les théologiens, pour les encyclopé-
distes , cette éternelle question est toujours
revenue: Y a-t-il un droit naturel, une
religion naturelle, une morale naturelle?
triple forme d'une même difficulté, qui se
réduit à ceci: L'homme peut-il se suffire à
lui-même , pour ses lois , sa religion, et sa
morale?
Au milieu d'une époque athée , comme
le dix-huitième siècle , cette grande ques-
tion était toujours posée et résolue en
haine du Christianisme. On doit rendre
cette justice aux idées présentes, qu'elles
se sont placées sur un autre base ,. et
qu'elles ne sont plus dominées par un sen>^
timent de réaction contre les choses reli-
gieuses; mais, si elles n'attaquent pas, elle-'
laissent attaquer 5 si elles ne sont pas enne-
mies, elles sont indifférentes-, et c'est ainsi
qu'on rencontre maintenant des hommes
graves et instruits, appartenant au corps
de l'enseignement national, qui, par con-
viction pure , par laisser- aller philoso-
phique , en viennent à discuter de sang
froid les difficultés que les encyclopédistes
discutaient avec frénésie , et à les résoudre,
sinon tout-à-fait dans le même sens , du
moins à les rattacher à des théories, hostiles
en définitive au Christianisme. Nous devons
le répéter, parce qu'autrement nous serions
injustes: ce n'est plus la haine, c'est la
science.
Or, que ce soit haine ou science,' men-
songe ou bonne foi, le résultat est toujours
le même. Qu'on dise que la religion est une
imposture , ou qu'on enseigne à se passer
d'elle , ce sont toujours des esprits égarés ,
des croyances ébranlées , des mœurs com-
promises j car telle est l'union intime de
toutes les laces de l'homme, que les erreurs
spéculatives aboutissent tôt ou tard à la
dépravation morale, et qu'il faut se garder
LA DOMINICALE.
ââi
avec la même prudence du faux calcul qui
déroute l'esprit, et du vice qui gâte le
cœur.
Cela parait au premier abord une thèse
bien générale et bien innocente en soi , que
celle qui a pour but de rechercher et d'éta-
blir si l'homme porte en lui-même une
règle sûre et suffisante de conduite , ou s'il
a besoin , pour éclairer sa marche ter-
restre , d'une illumination d'en haut. Les
siiaples et les confians ont même trouvé,
danè les encyclopédistes qui tenaient ce
langage, le désir de montrer combien la
religion et la vertu étaient deux choses
nécessaires et sacrées, puisqu'àles entendre,
la Providence n'avait pas voulu que l'es-
prit des hommes en fut dépourvu un seul
moment , et qu'elle avait allumé dans le
sein de chacun d'eux un phare vivant d'é-
ternelle lumière. C'est même inouï , de
voir jusqu'à quel point s'est laissée aller,
chez certains, cette bonhomie de logique.
On a recueilli avec soin, parmi des livres
infâmes, toutes les propositions qui affec-
taient ce respect de la conscience et des
sentimens naturels de religion que nous
portons en nous-mêmes ', on a érigé les
Bolingbroke , les Rousseau , les Voltaire ,
en autant d'apôtres du Christianisme, qu'ils
attaquaient dans la moitié de leurs écrits ,
et qu'ils relevaient dans l'autre ; et tous
ceux qui se sont abandonnés à ce dessein
de concilier Dieu et ses ennemis , et d'in-
terpréter les discours des esprits déchus à
la gloire des anges, ont été la dupe de
leur bonne intention d'abord, et de leur er-
reur ensuite. Ce n'est pas ainsi que Jésus-
Christ composait avec les Pharisiens; il
ne disait pas : Voyez si le figuier porte plus
de bons fruits que de mauvais; mais il
disait : Tout arbre qui porte de mauvais
fruits doit être coupé et jeté au feu.
Cette parole était profonde. Si un homme
de portée et de quelque valeur intellec-
tuelle , comme l'étaient les principaux
encyclopédistes, attaque le Christianisme
dans la plupart de ses ouvrages , et qu'il
le favorise dans quelques-uns, regardez de
plus près ; un homme de sens ne se con-
tredit pas ainsi. Quand il vous dit qu'il
vous sert, c'est qu'il vous attaque-, quand
il vous fait concevoir une haute opinion,
de votre conscience , c'est afin de vous dé-
tourner des conseils du Christianisme; et,
quand il vous dit que vous portez dans
votre cœur une religion naturelle , c'est
pour vous amener à conclure que vous n'a-
vez pas besoin de celle de Dieu.
C'est ce qui est arrivé en effet. Les phi-
losophes ont exalté dans leurs ouvrages la
sainteté de la conscience; ils ont dit que
l'homme possédait en elle un guide sûr, et
un critérium infaillible; ils ont ajouté que
l'âme est naturellement remplie d'un sen-
timent religieux; et quand ces doctrines ,
lentement semées , ont eu germé dans les
esprits , nos pères ont vu Dieu chassé des
églises; on a élevé des autels à la Raison,
c'est-à-dire à la conscience; et à l'Etre su-
prême , c'est - à - dire au sentiment re-
ligieux. Le déisme avait commencé par
Bolingbroke et Voltaire; il a fini par Bil-
laud-Varennes et par Robespierre.
Ce n'est pas précisément ainsi , et dans
les mêmes vues, que la pensée philoso-
phique actuelle envisage la question de la
conscience, de la religionnaturelle, et du
droit naturel. Elle n'a pas pris d'avance le
parti de conclure contre le Christianisme ;
et il faut même dire qu'elle ne s'embarrasse
guère de lui. Elle affecte de le traiter avec
un respect que nous croyons sincère, parce
que les hommes qui ont de la droiture dans
l'esprit et des connaissances acquises, ne
peuvent passe dissimuler qu'il n'y a pas un
seul système humain , quel qu'il soit , qui
ait tenu dans les sociétés autant de place
que l'Évangile. Mais, sauf un ou deux
hommes , dont la volonté vaut mieux que
les efforts, aucun philosophe n'a songé à
accepter le Christianisme comme une con-
ception scientifique, capable de donner
naissance à des théories philosophiques ,
morales, politiques et littéraires. On ne
s'en occupe donc pas directement ; on est
content d'en avoir la sanction , mais on ne
la cherche pas.
Nouç sommes amené* naturellement à
<i)î)9
LA DOMliMCALE.
placer M. Jouffroi, professeur de philoso-
phie à la Sorbonne , parmi ces hommes
qui afl'ecleat la neutralité vis-à-vis du
Christianisme. Ce ne sont pas des amis, et ce
ne sont pas des détracteurs. Toutefois il y a
des vérités telles qu'elles ne souffrent pas
qu'on les marchande. Les vérités chrétien-
nes sont de ce nombre. Il faut être pour
elles ou contre elles ; elles n'admettent pas
d'hésitation et de milieu.
Ce sont les leçons actuelles du cours de
M. Jouff'roi qui nous ont inspiré ces ré-
flexions, et qui nous ont amenés à croire
nécessaire cet article. Nous j avons trouvé
ce retour, que nous signalions toutà l'heure,
aux doctrines du dix-huitième siècle j seu-
lement il s'opère par la science , au lieu de
s'opérer par l'impiété. En établissant la
doctrine du droit naturel et de la religion
naturelle, M. Jouff'roi ne conclura pas im-
médiatement qu'il faut renonct^r au droit"
positif des nations et aux cultes établis j
mais d'autres se trouveront qui tireront
ces conséquences -, et en vérité , nous n'au-
rions pas le courage de leur contester ce
droit. On leur a trop accordé, pour leur
refuser si peu.
C'est un spectacle très-curieux, que les
détours que prendla raison humaine, pour
se donner un prétexte d'excuser ses erreurs.
Ce qu'elle n'oserait pas en face, elle l'essaieen
biaisant ; et lorsqu'elle s'est une fois laissée
aller, et qu'elle a dompté ses premiers scru-
pules , elle marche de déduction en déduc-
tion, de hardiesse en hardiesse , et arrive
par des chemins couverts à des résultats
qui l'avaient effrayée en plein jour, et qu'elle
n'aurait pas osé aborder tête levée. C'est
ainsi que M. Jouffroi se garde bien de heur-
ter d'abord les croyances chrétiennes; cela
lui paraîtrait trop téméraire. Et en ceci ,
nous croyons que ce respect est véritable et
profondément senti. Le jeune professeur de
la Sorbonne est venu en un temps où les
idées du siècle sont tolérantes, et laissent à
qui se sent de l'ame , du savoir et de la foi,
le loisir d'admirer ce qui est sublime;, et
d'adorer ce qui est divin. Comme concep-
tion psychologique, comme système social.
comme religion, le Christianisme excitera
toujours l'enthousiasme de quiconque
peut le comparer à tous les essais de la
philosophie présente et passée. Nous pen-
sons donc que le respect de M. Jouffroi
pour les croyances chrétiennes est sincère^ "
parce que M. Jouffroi est un homme de senà
et d'espiit*, mais il s'est trouvé placé dans
une situation glissante, indécise, mal dé-
finie; c'est sa chaire qui a fait son cours.
On le paie pour faire de la philosophie ,
et M. Jouffroi s'est cru consciencieusement
empêché de faire de la théologie. On va l'é-
couter pour l'entendre discourir sur la puis-
sance de la raison humaine, et il a cru qu'il
ne convenait pas de désappointer son audi-
toire, en lui étalant les misères de cette rai-
son. C'est dans le monde une opinion vieille
etaccep!.ée,quelaphilosophieestunecertaine
science à part , bien séparée et bien dis-
tincte de la religion-, et M. Jouffroi a ac-
cepté les préjugés tels que les a faits le
monde; sa position, telle que le gouver-
nement et les traditions l'ont préparée : il
s'est mis à faire de la philosophie, parce
qu'on en a fait avant lui, et il l'a séparée
de la religion, parce c'eût été une chose
neuve et inouïe de les réunir.
Nous ne disons pas précisément que la
question se soit présentée à M. Jouff'roi
avec la netteté que nous lui donnons ici.
Si le jeune professeur avait eu la conviction
qne la religion est la meilleure et la plus
complète des philosophies, nous sommes
persuadés que rien n'aurait été capable de
détourner la marche naturelle de ses idées;
mais il y a une infinité de circonstances
inaperçues qui influent secrètement sur
notre esprit, et qui nous font quelquefois
nos opinions à i'insu de nous-mêmes. C'est
ce que nous exprimions tout à l'heure, en
disant que M. Jouff'roi avait trouvé sa
chaire toute construite, et que c'était à
elle qu'il fallait s'en prendre de son coura*
Pour revenir au motif principal de cet
article, M. Jouff'roi traite actuellement la
question de savoir s'il existe un droit na-
turel, indépendamment du droit positif;
question qui se rattache à celle de savoir
LA DOMINICALE.
223
pareillement s'il existe une conscience et
une religion naturelles, indépendantes de
^a religion révélée et des dogmes fondamen-
taux du Christianisme. M. Jouftroi s'est dé-
cidé pour l'affirmative -, c'est-à-dire, qu'en
supposant qu'il fût possible d'anéantir à
l'instant même nos lois, nos mœurs, et nos
croyances religieuses, les hommes trouve-
raient dans leur raison tout ce qu'il faudrait
pour reconstruire d'autres lois, d'aut-es
mœurs , d'autres croyances, lesquelles con-
viendraient parfaitement aux fins de l'hom-
me, et seraient conséquemment naturelles,
soit en tirant leur source de l'homme lui-
même, soit en satisfaisantà tous ses besoins.
En d'autres termes , cela signifie , sauf
contradiction , que les hommes peuvent se
passer de Dieu, de sa Providence, de sa
révélation , de sa gràce,^ en un mot, c'est
du plus pur déisme, et probablement sans
que M. Jouffioi l'ait voulu.
• Il n'est pas inutile de signaler la route
suivie par le jeune professem* pour arriver
à cet étrange résultat. Il s'est dit que
l'homme avait une certaine fin. Il a établi
cette fin à l'aide de données fournies par
la raison humaine-, et, une fois cette fin
trouvée , il a conclu que toutes les actions
devaient être dirigées dans le sens de cette
destination j en d'autres termes, que ia fin
de l'homme le forçait d'avoir des lois ,
des mœurs et une religion conformes à
cette fin, et que dès-lors celte religion,
ces mœurs et ces lois étaient des choses ti-
rées de l'homme même , c'est-à-dire des
choses naturelles.
La première moitié de ce raisonnement
nous semble d'une très -grande rigueur.
Une fois que l'on connaît la fin de l'homme ,
on connaît par cela même la règle de ses
pensées et de ses actions-, on sait quelles
seront ses lois, ses mœurs et sa religion,
car elles doivent être telles , qu'elle n'em-
pêchent pas sa destination d'être remplie.
Mais qui est-ce qui nous enseignera la fin
de l'homme? Voici où commence la dilîi-
cullé.
^Nous ne contestons pas à M. Jouftïoy
l'étendue, la solidité, et la promptitude de
l'esprit : Dousle croyons capable d'imaginer
un système très-curi> x, irès-étendu, très-
complet de l'homme physique , moral et
religieux, dans lequel il expliquera dû
même point de vue son origine, sa nature
et sa fin , l'individu , la société et le monde ;
mais qu'est-ce que cela prouvera ? que
M. Jouftroi est un homme d'imagination
et d'esprit , qu'il organise d'une manière
plus ou moins logique une immense cos-
mogonie de sa façon -, et que d'après lui ,
la fin de l'homme est d'arriver à un certain
but. Mais le privilège que nous lui accor-
derons avec plaisir , de bâtir un monde
selon ses plans, nous ne pouvons pas le
refuser à ceux qui le réclameront après
lui. Voici Saint-Simon qui fait aussi son
système , et qui enseigne que la fin de
l'homme est d'une autre sorte -, voici M.
Fourrier , qui déclare à Saint-Simon qu'il
s'est trompé , et que la fin de l'homme n'est
nullement celle qu'il a indiquée. Il y d.
donc trois fins de l'homme , et par consé-
quent trois natures de lois, de morale et de
religion naturelles, selon que vous êtes de
l'avis de M. Jouftroi, de Saint-Simon ou
de M. Fourrier-, et quand nous disons trois,
cela veut dire mille, dix mille, cent mille,
suivant les théories qui se présenteront.
Il s'en faut de beaucoup que nous con-
fondions M. Jouftroi avec Saint-Simon et
M. Fourrier; mais nous l'avons nomibé
avec eux , pour arriver à ceci , que puis-
qu'il s'admet lui - même , comme in-
venteur et détermiuateur des fins de
l'homme , tout le monde a le même
droit que lui, et que dès-lors chacun se
fait des lois , une morale et une religion
d'après ses idées. Gela nous paraît forcé.
Or , en ne prênaût que trois systèmes ,
celui de M. Jouftroi, celui de Saint-Simon et
celui de M. Fourrier , nous les trouvons
tous trois réciproquement contradictoires;
l'un nie l'autre et en est nié; et si nous en
prenions mille, ils pourraient se nier en-
core; et si nous en prenions un nonitoe
presque "nfiui, ils pourraient se nier tou-
jours.
Cependant. la fin de i'homme est une; «t
224
sur ce nombre presque infini de systèmes
contradictoires 5 il ne peut y en avoir qu'un
seul de vrai. Tous même peuvent être faux.
Supposons cependant qu'il y en ait un de
vrai , et même que c'est celui de M. Jouf-
froi,mai5s'ensuitilque ce systèmesoit fondé
invinciblement sur lanatuie de l'homme?
JVonj car ni M. Fourrier, Saint-Simouetune
presque infinité d'autres, qui ont la raisou
comme M. Joufiïoi, et qui s'appliquent à
l'étude de l'homme, comme lui, prétendent
et assurent qu'il a tort. Revenonsdonc tou-
jours à cecij si M. Jouft'roi admet que larai-
son puisse chercher et trouver la fin de
l'homme , il y aura un million et plus de
théories , qu'il sera impossible de concilier-,
car nous portons à M. JoufFroi le défi de
nous prouver comment la raison d'un
homme peut s'imposer logiquement à la
raison contraire d'nn autre homme. Si M.
Jouffroi ne le prouvait pas, la fin de
l'homme serait facultative, c'est-à-dire qu'il
n'existerait pas de morale, de loi et de
religion naturelles; s'il le prouvait, cette
raison qui dominerait la raison des au-
tres, ce serait la raison divine, car on s'im-
pose à l'homme non comme homme, mais
comme Dieu.
Dès-lors M. JoufFroi conclurait ce que
nous concluons nous mêmes j la nécessité
d'une révélation , qui serve de fondement
à la religion , à la morale et aux lois.
LA DOMINICALE.
de ces hommes : hommes, femmes, en-
fans, il amènera tout dans les cachots de
Jérusalem, car déjà il a versé du sang
et il veut en verser encore; il en est avide»
et le meurtrier de saint Etienne ne s'arrêtera
point dans la carrière où il a fait le pre-
mier pas. Qui aurait dit alors que ce grand
ravageur de^^l'Eglise en deviendrait un jour
la plus ferme colonne et le plus solide
SEMAINE RELIGIEUSE.
LA CONVERSION DE SAINT PAUL.
OÙ va cet homme? Tout souillé du sang
du premier martyr chrétien , dont la robe
en lambeaux a été jetée à ses pieds , la
tête chargée du poids de cent meurtres
dans l'Eglise du Christ, il court sur la
route de Damas, avec d'horribles menaces
et dTafFreux projets. Cet homme, c'est
.>aal. Il sort de la demeure du grand-prê-
tre*, il lui a demandé des lettres pour les
synagogues de Damas. Rien ne l'arrêtera
dans l'implacable haine qu'il a vouée aux
chrétiens dç l'Eglise naissante; il cherchera
appui? Les voies de la Providence sont
impénétrables aux yeux des hommes. Le
christianisme avait besoin de parler aux
puissans et aux doctes, comme aux fai-
bles et aux ignorans , et c'est parmi les
Gentils que Dieu va choisir cette noble et
imposante voix, qui-doit retentir dans la
brillante Athènes, et annoncer à l'aréopage
stupéfait la venue du Dieu inconnu.
Paul courait donc sur le chemin de Da-
mas. Tremblez, pauvres chrétiens! car cet
homme a de la rage dans le cœur et de
l'éloquence dans la parole. Pour lui, la
croix est un scandale et une folie, et il
veut lutter contre elle-, il veut l'arroser du
sang de ceux qui l'adorent et la vénè-
rent.
« Et comme il était en chemin , et qu'il
approchait de Damas, dit le texte sacré (i),
soudain une lumière du ciel l'environna.
» Et tombant à terre, il entendit une
voix qui lui dit :
» Saul , Saul , pourquoi me persécutes-
tu?»
Il répondit : « Qui êtes- vous. Seigneur?»
Et le Seigneur : « Je suis Jésus que tu
persécutes. »
Tremblant et effrayé, il dit : « Seigneur,
que voulez-vous que je fasse? »
Et le Seigneur: « Lève-toi , et entre dans
la ville-, on te dira là ce qu'il faut que tu
fasses.» Or, ceux qui l'accompagnaient s'ar-
rêtaient tout étonnés , entendant une voix,
mais ne voyant personne.
Et Saul se leva , et ayant les yeux ou-
verts , il ne voyait point. Ses compagnons
le prirent par la main et le conduisirent à
Damas.
(l)Act.'(lestipôl.
Supplément.
n
SUPPLÉMENT A LA DOMI^aCALE DU $9 JANVIER
El il y fuC trois jours sans voir, sans
boire, et sans manger.
Or, il y avait à Damas un disciple nom-
mé Ananie, à qui le Seigneur dit... ((Lève-
toi... cherche dans la maison de Jude un
nommé Saul de Tarse... Va , car cet
homme est un vase d'élection pour porter
mon nom devant les Gentils, devant les
rois . et devant les enfans d'Israël....
Et Ananie s'en alla , et entra dans la
maison, et lui imposant les mains, dit:
Saul, mon frère, le Seigneur Jésus ;, qui
l'est apparu dans le chemin par où tu ve-
nais, m'a envoyé afin que tu voies , et que
tu sois rempli de l'Esprit saint.
Et aussitôt il tomba de ses yeux comme
des écailles , et il recouvra la vue : et , se
levant, il fut baptisé. »
Ainsi fut converti à la foi ce Saul ,
à qui l'Eglise a décerné le nom de grand
apôtre. Il court à Damas pour anéantir le
nom chrétien, et il en sortira chrétien. Au-
tant il a mis d'acharnement jusque-là
à combattre cette doctrine , autant il met
de zèle à la répandre et à la prêcher.
Dès qu'il a reçu le baptême , le voilà qui
crie dans les synagogues que Jésus est
le fils de Dieu, et tous se demandent,
stupéfaits : N'est-ce pas là cet homme qui
persécutait dans Jérusalem ceux qui invo-
quaient le nom du Christ , et qui est venu
ici pour les conduire , chargés de fers , aux
princes des prêtres ? (i)
C'est une étonnante mission que celle
qu'a reçue d'en haut cet apôtre. 11 confond
les Juifsjà Damas , et les Grecs à Jérusalem.
Pour échapper à la mort qui le menace,
il retourne à Tarse , et de là se rend à la
grande ville d'Antioche . où pendant une
année toute entière , il prêche hautement
l'Evangile, et une foule immense se presse
pour l'entendre. A Paphos , il convertit le
pl'oconsul Sergius , autant par l'énergie de
sa parole , que par l'éclatant miracle qu'il
opère à ses yeux. A Icône , on veut le la-
pider comme un faux docteur : à Lystre ,
le peuple crie : « Les dieux . devenus sem-
(i) Act des Apôtres, chap. ix, v. 29,
225
blables à des hommes , sont descendu
parmi nous (i), etveut lui sacrifier comme
à Mercure, tout émerveillé qu'il est de
son éloquence divine. Un jour après, ce
même peuple traînait Paul hors de la
ville, et le laissait pour mort sous le
poids des pierres dont il s'imaginait
l'avoir écrasé. Il parcourt la Phrygie ,
la Troade, la Macédoine. Jeté avec
Silas en prison à Philippes , Paul ré-
pond aux licteurs qui viennent les faire
sortir , avec une énergie toute romaine :
Après nous avoir publiquement battus de-
verges, sans que nous ayons été jugés, nous
citoyens romains , ils nous ont mis ea
prison , et maintenant ils nous en font
sortir en secret! Il n'en sera pas ainsi;,
qu'ils viennent (2) ! Et , confondus de
tant de fierté et d'audace , les magistrats
accourent les supplier d'abandonner la
ville (3). Il arrive en Grèce, et à l'aspect
d'Athènes , d'Athènes la grande ville , la
ville pétillante d'esprit, la maîtresse du
monde parle génie, l'esprit de Paul est ému
en la voyant livrée à l'idolâtrie (4).
Athènes et St-Paul I Athènes fut vaincue
par Paul; il fut trop haut pour elle , pour
elle la ville de Démosthènes.
Saint Paul serait encore un des hommes
les plus étonnans qui ont paru, pour qui
ne verrait en lui que l'homme de génie, et
non l'homme inspiré , l'orateur et non l'a-
pôtre. Lui, qui se faisait gloire de ne savoir
que Jésus crucifié, possédait tous les secrets
de l'éloquence humaine. A Lystre on le pre-
nait pour Mercure, et le vieil aréopage,
n'entendit jamais , dans ses jours de splen-
deur, des paroles aussi belles que celles qui
découlèrent de la bouche de Paul. Choisi
par Dieu comme un vase d'élection pour
annoncer l'Evangile parmi les nations do
la terre , il tiraversa le monde avec tout le
prestige du génie, avec la force héroïque
du martyr, avec la simplicité du saint,
avec le dévouement de l'apôtre. Citoyen
{i) Act. des Apôlr., chap. xiv. —(2) Act. des
Ap., diap. x\i, V. 37.— (3) im., v. 59.— W ^&(f>
2|>G
LA DOMi:SICALE.
romain, il eut toute la fierté, toute l'au-
dace des fils de la maîtresse du monde.
Jamais ces simples paroles : Je suis citoyen
romain ! n'inspirèrent plus de respect que
dans la bouche de Paul. Il se montrait
digne de crier , par l'énergie de son carac-
tère., aux hommes opprimés : Frères ! vous
êtes appelés à la liberté !
Si on le considère avec les yeux de la
foi , on voit l'apôtre en qui Dieu s'est
complu à verser les plus riches trésors
de rinspiration céleste, l'athlète à qui il a
donné le plus de force pour résister aux
persécuteurs, pour affermir sur une base
d'airain l'édifice que le Christ était venu
fonder. C'est dans les œuvres de saint Paul
que les plus beaux talens de l'Eglise ont
été chercher leurs pages les plus sublimes-,
c'était là qu'allait se retremper le génie mâle
de Bossuet, Persécuteur de TEglise, il en
devint la gloire.
UN RÉGICIDE.
A^os législateurs ont beau faire, ils ont
beau crier tous les ans : Abolissez l'anni-
versaire du meurtre royal ! en dépit de nos
législateurs , en dépit de leurs clameurs
étranges, le vingt-un janvier ne cessera
pas d'être un jour à part dans les annales
du monde*, nulle main ne sera assez forte
pour l'arracher, ce crêpe sanglant, qui
signale à la postérité le vingt-un janvier.
C'est un jour fatal et à jamais mémorable ,
c'est un jour attaché au poteau de l'his-
toire , un jour marqué au fer rouge , et
dont la flétrissure ne s'effacera jamais tant
qu'il y aura une justice parmi les hommes.
C'est donc une vaine insulte à faire à une
nation que de venir lui dire : Cesse de te
repentir d'un grand crime ; il est temps de
relever ta tète humiliée, il est temps de
laver ta main ensanglantée. Les insensés !
comme si Ton commandait aux remords
des peuples! comme si l'on effaçait le bruit
des crimes/ comme s'il était au pouvoir
d'une nation d'étancher le sang qu'elle a
injustement versé,'
Ainsi, que le\]ngl-un janvier soit abrogé
ou non par une loi , peu importe *, c'est une
solennité qui est au-dessus des lois et des
événemens. Le vingt -un janvier restera
chez nous immobile à sa place, comme la
statue de Charles P' à Londres immobile
sur sa base de bronze , que tous les partis
ont respectée.
Il suffit de voir quelle a été la destinée
de tous les acteurs qui ont joué leur rôle
dans le terrible drame de go , pour se con-
vainci^e qu'une fatalité inexorable pèsera
éternellement sur les meurtriers du roi
Louis. Il est survenu pour ce meurtre quelque
chose qui ressemble aux révolutions qui
ont suivi la passion de Notre-SeignemV
Voyez en efl'et ce qui arrive après la mort
du Christ : l'humanité se soulève et se re-
mue^ les nations éparses se rassemblent de
tous les points du monde, et accourent
toutes haletantes se désaltérera l'Évangile,
L'humanité entière est sauvée par la mort
de Notre-Seigneur; il n'y a dans le vaste
univers qu'une misérable nation qui ne
profitepas du sang divin: ce sont les Juifs, Ils
ont été les bourreaux de la victime, ils
l'ont conduite au supplice , ils ont plongé
la lance dans ses flancs. Eh bien ! la ma-
lédiction de Dieu et la malédiction des
hommes les ont saisis aussitôt après leur
crime : une vie errante , vagabonde et
méprisable leur a été infligée, et depuis
dix-huit cents ans ils la supportent comme
ils peuvent, toute chargée qu'elle est d'hu-
miliation et de honte. Eux seuls semblent
exemptés du pardon général^ et s'ils n'ont
pas disparu de la terre, c'est que l'Évan-
gile en avait besoin, pour avoir toujours
sous la main une preuve vivante de la jus-
tice divine.
Or, sans vouloir ici faire de comparai-
son , c'est là à peu près ce qui est arrivé
à tous les hommes qui en 93 ont porté
une main parricide sur îe roi et sur sa fa-
mille. Un instant ces hommes ont épou-
vanté le monde, et leur front couleur de
sang a fait pâlir et les rois et les peuples.
Ils ont foulé à leurs pieds le passé de l'Eu-
rope. Religion, trônes, palais, bumanilé ,
LA DOMJNJCALE,
croyance, philosophie, le palais etia ca-
thédrale, le trône et l'autel , et même les
tombeaux : ils ont tout brisé , tout ren-
versé, tout profané. Le monde a courbé la
tête sous ces attaques inouïes et violentes;
mais comme il était écrit là-haut que cette
rage impie ne devait pas prévaloir, l'hu-
manité bientôt eut levé la tête, et regarda
ses bourreaux en face. Ses bourreaux tom-
bèrent frappés d'épouvante. Le mouve-
ment social un moment arrêté reprit sa
course et marcha d'un pas sur : l'ordre et
les lois revinrent à la France-, le trône se
releva ; la cathédrale réunit encore ses en-
fans dans son sein. Seulement, quand la
France eut le temps, et qu'elle demanda :
Où sont mes anciens bourreaux? il se
trouva qu'il n'y avait plus de bourreaux.
Où sont-ils ces hommes de la terreur?
Que sont'ils devenus ces foudres de révo-
lution et de meurtre? Dieu le sait.
Singulières destinées ! Terribles hier ,
écrasés aujourd'hui ! Hier un nom, et
ce nom écrit en lettres de sang sur tous les
échafauds, sur toutes les ruines , aujour-
d'hui sans nom et sans place, même au ci-
metière de Clamart! Hier, juges souverains
d'unroideFrance, ils faisaient tombersa tête.
.Républicainsfarouches,lebourreauétaitleur
aide-de-camp , et des villes entières tom-
baient sur leur passage! aujourd'hui voici
qu'on ne sait même pas où ils sont morts!
Etranges , étranges destinées ! Voulez-
vous que nous prenions un de ces hommes
au hasard , et, dans ce pêle-mêle de lam-
beaux sanglans , que nous retirions quel-
que tronc moins informe que les autres ,
une tête moins défigurée, que nous donnions
un nom à cette tète, et qne nous en fassions
Fhistoire, afin qu'on puisse juger de toutes
les autres histoires par celle-là? Ainsi soit
fait. Prenons CoUot-d'Herbois dans cette
foule*, voyons ce qu'elle est devenue, cette
bête fauve , qui a pris toute une ville pour
sa proie et qui l'a dévorée jusqu'à la moelle.
Commençons donc.
Vous savez ce qu'était CoUot-d'Herbois?
c'était un misérable comédien de province,
sifflé partout , sifflé surtout à Lyon, qui
'2S7
paya bien cher ce profane plaisir. Il arriva
à Paris au moment où la royauté achevait
de succomber sous les attaques qui Pont
perdue. Pourtant on hésitait encore -, le
respect pour ses rois était si profondément
enraciné dans le cœur de la nation fran-
çaise , que les factieux cherchaient un
homme qui osât dire : Il n'y a plus de roi
en France. Cet ho-mme , ce fut Collot-
d'Herbois -, il fut le premier qui proclama
la République j il fut le premier qui pro-
clama la déchéance royale.
Quand vint la mort de Louis XVI, Collot-
d'Herbois était en tournée par les ordres
de son ami Robespierre. C'était là un san-
glant voyage: l'échafaud servait de voiture;"
et le sang humain graissait les roues. Tout
tombait devantColIot-d'Herbûis, il s'écriait
dans sa fureur: Point de quartier à personne,'
il faut tuer et non pas déporter. Il rava-
geait ainsi le département du Loiret et de
l'Oise, et dans toute cette course furieuse^
il ne s'arrêta qu'une fois , pour signer son
vote dans le procès du roi Louis XVI. Vous
jugez quel était le vote de ColIot-d'Her-.
bois !
Mais le chef-d'œuvre de cet homme, ce
fut la destruction de Lyon. Jaïnais dans
les temps les plus barbares , au temps
d'Attila , aucune ville n'a été plus ravagée
que Lyon n'a été ravagée par Collot-
d'Herbois. La fusillade, le canon , le bour-
reau , les deux fleuves , rien ne suffisait à
la rage de cet homme. On lui avait donné
Lyon à démolir et à égorger. Je veux, écri-
vaitil à la Convention, que ce soitune ville
morte , qu'elle soit rasée , e t sur ses débris
qu'on élève quelque simple chaumière.
Collot-d'Herbois , comme vous voyez,
faisait l'idylle. Quelle idylle que celle de
Collot-d'Herbois I
Il en fit tant, il versa tant de sang, il
brisa tant de lois et de monumens, il creusa
si fort jusqu'au vif cette pauvre ville qui
lui était abandonnée , qu'enfin , la révolu-
tion qui avait fait cet homme , la révolu-
tion qui l'avait allaité de sang, le rejeta et
lui cracha au visage, à lui Collot-d'Herbois !
Robespierre mort, on croyait qne Pécha-
228 LA DOMIMGALI!:.
/aud de Robespierre allait servir à CoUot-
d'Herbois; la révolution trouva que c'était
hii faire trop d'honneur; et puis la haclic
dn bourreau était tombée sur tant de têtes
innocentes! et puis un sang si pur avait
coulé I et puis c'était une punition si ra-
pide, la mort I^et puis le remords, de ses
dojgtsde fer. devait faire subir de si atroces
tortures à cet homme! Donc on le déporta.
ii fut entassé dans une de ces longues
bières qui vont chaque année jeter au sol
dévorant de Cayeune toutes les immondices
de la société européenne. Il arriva à son
exil, après un épouvantable vojage. Pour
comble d'iiorreur, il apprit en] arrivant que
îa patrie française sortait peu à peu de son
qK)uvantable agonie . et qu'elle l'avait
ïïiême oublié , lui CoUot-d'Herbois.
les hommes qui ont une fois abusé de la
puissance ne peuvent plus s'en passer. Plus
grande a été leur autorité, et plus Tisole-
ment leur est funeste. CoUot d'Herbois re-
devenu tout à coup presque un homme, ne
peut pas supporter long-temps le hideux
spectacle de sa propre personnalité. Cet
homme, qui avait affronté tout ce qu'il y
a de plus sacré parmi les hommes 5 cet
homme qui avait sacrifié toute une vie à
des emportemens furieux , cet homme qui
n'avait épargné qu'une maison, celle qu'il
habitait, parce que d'un côté il avait la
guillotine sous les yeux et la fusillade de
l'autre , cet homme qui n'avait la peur de
lieu ni ici ni là-haut , il recula épouvanté
quand il se regarda lui-même , cetliomme!
il eut peur ! il eut froid! la fièvre le prit !
Son regard de lui-même lui avait été mor-
tel -, et comme t^on souffle portait la révolte
en tous lieux, il souleva les nègres, et avant
de mourir , il eut la joie d'en voir râler une
centaine dans les tortures. Cependant son
heure avait sonné. De funestes visions vin-
rent l'entourer au lit de mort, les victimes
se dressaient devant lui : femmes, enfans ,
vieillards, jeunes filles , tous tués, tous
Immolés à sa vengeance. Les tragédies qu'il
avait jouées comme comédien, et les tra-
gédies mille fois plus sanglantes dont il
avait été le héros . tou'. cela se mêlait , se
confondait horriblement dans sa tête.
Quel chaos ! Quel quefois il se figurait
qu'il était un des Atrides et qu'il n'avait
joué qu'un rôle fictif dans le meurtre de
Lyon. C'était un repos , un instant de
calme. Mais bientôt son supplice redeve-
nait terrible; il se voyait tel qu'il était,
CoUot-d'Herbois ; il s'appelait par son nom,
Collot-d'Herbois !
Ainsi est-il mort! il est mort comme il
avait vécu -, il est mort furieux , la boaché
écumante, le coeur plein de fiel, blasphé-
mant la terre et le ciel. Cet homme- tout
brûlé par la fièvre , en horreur à tous les
hommes, fut pourtant secouru par une
sœur de Ste-Camiile qu'il avait exilée à
Cayenne. La sainte fille, voyant son bour-
reau ainsi abandonné, s'approche^delui, et
elle va lui parler du Ciel-, mais c'était un
langage que CoUot ne pouvaitpas entendre.
Il expire sans comprendre la vertu de cette
femme qui l'appelait son frère, il se dit
peut-être à lui-même , cette fîUe est f elle I
Comme deux nègres emportaient dans
la fosse le corps de Collot-d'Herbois , ces
deux nègres s'arrêtèrent à un cabaret pour
boire le gain de la journée. Le corps du
terrible comédien fut déposé à la porte
du cabaret; des chiens passèrent qui dé-
vorèrent ce cadavre si vite , que les nègres
n'eurent pas besoin d'aller plus loin. N'est-
ce pas là un tombeau qui fut digne de cet
homme?
Ainsi donc, législateurs, soumettez-vous
à l'anniversaire du 21 janvier. Ce n'est
pas une loi des hommes qui a consacré
cet anniversaire sanglant, c'est une loi de
Dieu.
Le 21 janvier, triste et solennelle époquel
que parlez-vous de la base de bronze sur
laquelle est placée à Londres l'image en
bronze de Charles-Stuart? Le 21 janvier
est plus solide que s'il était appuyé sur le
bronze. Le bronze peut périr"; le 21 jan-
vier a pour piédestal le testament de
Louis XVI, ce dernier et éloquent adieu
de la royauté qui allait mourir. Voilà qui
est plus fort que le bronze , voilà ce que
les hommes ne renverseront jamais, Il n'jr
LA^ DOMINICALE.
a pas une puissance de ce monde qui puisse
étancher une seule goutte du sang du roi
martyr, ou effacer une seule ligne de son
testa- ment royal.
LA CITÉ DE DIEU,
DE SAINT-AUGUSTIN,
Translatée en vulgaire français , par Raoul
DE Presles.
En l'an de grâce iS'jo, Charles V i-égnait
en France, et le goût qu'il avait toujours
montré pour les livres et la reproduction des
œuvres de la sagesse, s'était quelque peu ré-
pandu dans son royaume. Ce monarque ha-
bile et sage avait bien pensé qu'en cultivant
l'esprit des hommes, on adoucissait leurs pas-
sions brutales; et comme, en montant sur le
trône, il n'avait vu autour de lui que la haine
despartis, ses terribles vengeances, et la guei're
déchirant le sol de la Fi'ance et l'appauvris-
sant , il essaya, par un lien moral et religieux,
de rattacher à lui ces esprits féroces et gros-
siers. Il habitua surtout les seigneurs de sa
cour, sinon à se livrer aux bonnes études , au
moins à ne pas jeter le mépris à ceux qui les
cultivaient; enfin, tant qu'il régna, ce fut
l'acte d'un habile courtisan que de venir dé-
poser au pied du trône un livre inconnu jus-
qu'alors. Et dans cette recherche des écrits de
tout genre , Charles se montra encore supé-
rieur aux hommes qui l'entouraient, par une
hauteur de vues plus grande, par un tact plus
sûr, et un goût plus épuré. Saint Augustin ,
même aux époques les plus barbares du moyen-
âge, n'avait jamais cessé d'être connu, admiré,
vénéré. On possédait ses œuvres, on les co-
piait , on les recopiait sans cesse et sur elles
on écrivait de longs et pieux commentaires;
enfin , dans toutes les écoles , dans tous les
monastères , le docteur de la grâce était le
sujet des études les plus approfondies. Et
certes, en cela les hommes des temps mo-
dernes, les hommes de cœur et d'étude , ont
bien ratifié le jugement des esprits méditatifs
du cloître; nul génie, mieux que celui de
l'évêque d'Hippone , ne sut faire éclater la
puissance de la parole sainte , ne s'éleva plus
haut que lui. « Les ouvrages de saint Au-
y> gustin , dit Nodier, composent un cours
» complet de doctrine et de philosopliic chré-
229
» tienne. Il en est quelques-ims qui peu-
» vent être lus avec délices , même quand on
» n'a pas le bonheur d'être chrétien, et qui
» font sentir le besoin de le devenir. Il a cette
» faculté immense de l'universalité qui n'est
» propre qu'au génie , et qui lui donne un
)> droit infaillible surU'intelligence dessavans
» comme sur la sensibilité des simples. C'est
» un moraliste, un orateur, un profond poli-
» tique, un sage historien. Il a jusqu'à l'at-
» trait du poète quand il décrit, et du ro-
» mancier quand il raconte. Les coramen-
)) tateurs des livres sacrés l'ont appelé le Doc-
» leur de la grdce'-y les peintres mystiques du
» moyen-âge lui ont donné un cœur enflammé
» pour symbole. Saint Augustin est le théo-
» logien de tous les âges, de tous les hommes.»
Charles V pensait ainsi sur ce Père de l'E-
glise , puisque, pendant longues années, il fit
sa lecture de la Cite' de Dieu qu'il étudiait
dansl'originaljcarbienqu'en aient ditplusieurs
écrivains, Charles savait parfaitemeiU le latin.
Mais comme il voulait répandre autour de lui
la connaissance d'un aussi bel ouvrage, et que
presque tous les faits de morale , de physique
et d'histoire qu'il contient, étaient ignorés au
quatoi'zième siècle, il lui importait beaucoup
de faire translater en langage vulg&ire ce
grand livre de la Cite de Dieu.
Alors il y eut un simple habitant de Paris,
homme du peuple , comme lui-même il se dé-
signe , qui dédia au roi Charles V un long
ouvrage , écrit en latin , intitulé : la Muse ,
{Musa). En cette œuvre allégorique, qui fait
assez bien connaître l'état des sciences et des
lettres sous le loi Charles , l'auteur suppose
que, fatigué des malheurs dont la France est
affligé, il entreprend de longs voyages , et
va, s'adressantà tous les oracles, pour trouver
un remède à tant de maux. On le renvoie à
l'autel du Dieu inconnu, situé près de Paris.
11 ai'rive en effet à Saint-Denis, et c'est le pieux
évêque de cette basilique qui , sortant de sa
tombe, lui donne les conseils , pour ef-
facer les malheurs de la guerre : ils tendent
tous à une sévère économie.
C'était prendre Charles V par son faible;
et si l'auteur ne le connaissait pas encore per-
sonnellement , au moins avait-il deviné la
grande idée de ce prince. Le livre fut goûté ,
et Raoul de Presles fut bientôt admis à l'in-
timité du roi Charles.
Fils naturel de Raoul de Presics, siie de
230
Lizy, l'auteur de la Muse, naquit vers i3i4
ou i3i5 , alors que son père , ancien secré-
taire du roi Philippe-le-Bel , était en prison ,
accusé d'avoir fait mourir son maître eu lui
donnant du poison. Bientôt relevé de cette
accusation, Raoul fut rétabli dans tous ses
biens, tous ses honneurs, et en jouit jusque
vers i33i , époque à laquelle il mourut. Son
neveu hérita de ses richesses ^ et son fils ,
comme enfant naturel et non légitimé , fut
abandonné à son sort. Il étudia beaucoup; et,
déjà bien avancé en âge , il offrit au roi Char-
les V l'ouviage dont nous avons parlé plus
haut. Dans ce livre , il ne prend d^autre ti-
tre que celui de Raoul de Presles le jeune,
homme du peuple {yir plebcius). Il n'était
pas encore avocat ni conseiller du roi , et
n'eut probablement ces emplois qu'au mo-
ment où Charles V le chargea de traduire en
vulgaire français la Cité de Dieu de saint
Augustin.
En outre , le roi assura au translateur, à
partir de la Toussaint 1 37 1 , époqueà laquelle
il cominen^àkélabourerson œuvre, une somme
de quatre cents francs d'or par an. . Raoul en
travailla quatre, moins quelques mois , et le
premierj'our de septembre 1375 il avaitachevé
comme nous l'apprend une note manus-
crite dii temps qui se trouve, à la fin d'un bel
exemplaire de ce livre conservé à la Biblio-
thèque du Roi.
Cette traduction de la Cité de Dieu est un
de» plus remarquables monumeus littéraires
exécutés sous le règne de Charles V.
Et si nous considérons combien c'était pour
le quatorzième siècle un livre de haut intérêt,
de grande utilité surtout, que l'œuvre du saint
évèquc, certes , celui qui la fit connaître à la
France mérita bien les récompenses dont il fut
comblé. Charles V oublia en sa faveur la par-
^ 1 . . . . Tl *
cmioilie qui lui etatt accoutumée. Il assura a
de Presles, sa vie durant, lu pension dont il
l'avait gratifié pendant trois années; il l'ad-
mit en son conseil, et permit à Raoul de se
faire légitimer. A toutes ces faveurs , Raoul
en joignit encore une autre. Il obtint la per-
mission de s'accommoder une étude oubiblio-
tliè«{ue. Il demeurait rue Neuve-Saint-Merry,
<lit M. Lancelot, à qui nous empruntons ces
détails, au coin d'une ruelle appelée £"5-
paulart. Il acheta dans la suite certaines mai-
sons situées en ladite ruelle , à l'opposite de
on hôtel , dans le dessein de l'agrandir, et d'y
LA DOMINICALE.
faire, comme les lettres-patentes s'expriment ^^
« aucunes estudes spacieuses etsecrettes pouif
» mettre ses livres dont il a plusieurs, et es»-
» convient qu'il eusoit grandemeutgarni, tant
» pournous servir en translations et expositions
» comme en autres choses , dont nous l'avons
» chargé et chargeons de jour en jour. » Il de-
manda qu'il lui fût permis d'avoir « une petite
» allée ou corridor, au U-avers de ladite ruelle,
» pour allerd'unemaisonàrautre.»Sa demande
lui fut accordée. « Pourvu toutesfois qu'icelle
» allée fut faicte et assise par telle disposition
» et manière qu'elle ne nuise à passer à ehe-
T vaux ne à charrettes vuides ou chargées. »
Voilà une grâce qui montre en de Presles
bien peu d'ambition, mais qui prouve l'homme
vraiment sage , livré avec amour à ses gran-
des et nobles études.
Comme œuvre de littérature et d'histoire j
la traduction de Raoul de Presles mérite sur-
tout de fixer l'attention. Le vulgaire français,
dont il eut à faire usage, n'était pas, à cette
époque , une langue fixe , arrêtée. Elle avait
cette simplicité naïve, cette élocutiou inache-
vée qui tient de l'enfance et qui fuit son plus
grand charme à nos yeux. Mais pour lutter
avec le génie ardent de saint Augustin, pour
se rapprocher de son langage, de ce langage
si nerveux, si puissant, parfois si inculte, mais
toujours si sublime et si rempli de la majesté
du Dieu vivant dont il parlait, certes il fallait
au translateur une connaissance appi'ofondie
de la langue de son auteur. Quanta celle dont
il se servait , il en connaissait merveilleuse-
ment les ressorts; souvent il la créait.
C'est une étude véritablement curieuse, at-
tachante, que la lecture de cette traduction. Il
faut voir le translateur, avec son idiome jeune
et sans art, lutter avec le latin de Bysance et
de Rome, et quand l'expression lui manque
la tirer de la vieille langue qui lui sert de mo-
dèle, égalant ainsi toute sa richesse, toute sa
puissance.
Ce n'est pas seulement dans la traduction
du livre que Raoul de Presles a déployé toute
la vigueur de son esprit; je dirai plus , il en a
conservé toute l'étendue poulies commentaires
qu'il a faits sur chacun des chapitres. Aujour-
d'hui que nous étudions le moyen-âge; au-
jourd'hui que nous sommes curieux de bien
connaître l'état des esprits à cette époque , ces
commentaires sont ui:e mine précieuse à la-
quelle OB n'a pas encore puisé. Religion et
LA DGlViïSrïGALÏài
S5f
morale, sciences physiques et littéraires, géo-
graphie, histoire, tout ce que, au i4^ siècle,
on pensait et on connaissait sur ces matières ,
sç trouvent en ces expositions du translateur.
.p Et pour juger sainement de tous les faits
contenus en ces expositions , il ne faut pas ou-
blierl'état de l'esprit et des connaissances de
l'homme, tels qu'ils étaient en i374- H ne
*aut pas oublier que les dieux du paganisme,
es grands hommes de l'antiquité , de Rome ,
et d'Athènes , dont aujourd'ui on nous ap-
prend, dès l'enfance, les noms et les hauts-faits
étaient ignorés pour la plupart, ou vague-
ment connus. Aîoi-s on comprendra seulement
toute l'importance d'un livre qui donnait sur
ces héros , dieux ou demi-dieux, de longues
et véritables notions.
Ce qui donne surtout a ux commentaires de
Raoul de Presles un bien grand intérêt , c'est
qu'il a toujours soin de citer les auteurs sur
lesquels il s'appuie, et qu'il nous est facile,
parce moyen, de bien juger où en était la
science à cette époque, et que nous connais-
sons ainsi le nombre des écrits d'Athènes et
de Rome, qui déjà avaient échappé à la des-
truction.
Pline , Aristote , Platon , Virgile , Ovide,
Salluste, Tite-Live, Cicéron, Justin, sont
souvent cités. Il y a même assez de critique
et d'observation dans la manière dont Raoul
emploie ces différons auteurs. Ainsi, Ovide,
Virgile et Cicéron, sont ses guides principaux
pour la mythologie. Quant à l'histoii'e ro-
maine, Tite-Live, Salluste, Justin, Suétone
et Valère-Maxime lui ont fourni ses preuves.
Mais il est encore d'autres auteurs dont
Raoul de Presles aijue à évoquer le souvenir,
à citer les ouvrages, et qui pour lui sont des
autorités bien plus graves que tous les écri-
vains du paganisme. Ce sont les auteurs ,
chrétiens pour la plupart , qui ont vécu de-
puis le 6^ siècle jusqu'au 14*^ : Orose, Isi-
dore de Séville, Paul diacre, Helinant,
SAÎnt Jérôme, Lactance, Vincent de Beau-
vais, le moine Geoffroi de Montmouth , et le
voyageur Marc-Paul. Voilà les grands noms
que notre auteur aime à répéter quand il veut
prouver quelques miracles ou l'apparition
d'un phénomène.
Ainsi quand il a raconté comment Amphion
traversa la mer, porté par un dauphin :
« Dont les poètes , continue-t-il , faingnent
u. que pour celle pitié que lé Daiphin ot de
<i Arion , Jupiter le transporta ou ciel et re-*
« luist avecques les estoilcs ; mais la vérité est
« que Dalphiu est une constellation ou ciel
« de XIIII estoiles; et pour ce néant plus
« que ce n'est ficion de estoille qui s'appelle
« le Daiphin ou ciel , néant plus ne doit l'en
« tenir que ce soit ficion de Aribn qui fit
a porte par la mer sur le Daiphin. Car l'en a
« vea souentces choses auenir et que ilz ont
a porté plusieurs personnes , si comme le ra-
« conte Solin ou liure des merveilles dii
« monde, ou chapitre desDalphins. Et aussi
« dist Valerius ou VF livre que ilz ne res-
« songuent point les hommes comme es-
« tranges , mais viennent à ealx et leur font
« feste, et seuffrent que il les touche de leurs
« mains. Et Isidore ou XIP livre des ethi-
« mologies dit que ilz sont appeliez Sinonies
« et que à cest appel et à la mélodie desinstru-
a mens, ilz A'iennent par tropiaux et les uns
« après les autres.
Plus loin , il explique que le cinocéphale
est un monstre de nature, ayant tète de chien,
et ajoute: « Encores dit cellui qui fist le livre
» delà nature des choses, que à xm l'oy de
)) France appelle Loys fu apporté un de ces
» cinocéphales tout vif qui avoit teste dé
» chien, et le surplus estait comme d'uq
» homme , et avait les jambes et les bra4 nuS
» de la fourme d'un homme , et le col blanc
» et le dos velu; et se leuois et seois comme
» un homme ; mengeait honnestement, et por-
» toit la viande à sa bouche , et mengeoil
» char cuite et buoit très-volontiers vin ; et
» Solin ou livre des merveilles du monde OU
» chapitre de Jude, dit qu'ilz ont grans ori-
» gles crochus de quoy ils se deffendent. A
» quoy saccorde lacteur de lymage dumonde,
» et dit qu'ilz s'y affublent de peauîx de
» bestes. »
Ainsi , continue de Presles pour l'ouvrage
entier, expliquant avec tous les livres qu'il
connaissait les différens points de science, de
géographie et d'histoire , que le texte lui pré-
sente , les poètes; les infidèles eux mêmes ne
sont pas rejetés. Dans un passage, il cite le
coran de Mahomet, et plusieurs fois il prend
ses exemples dans le l'oman de la Rose par
Jehan de Meung.
Avec dételles autorités l'erreurest bien sou-
vent appuvéepar une erreur plus grande en-
core; mais en lui nous trouvons un avantage, ce-
lui de recueillir sur les mœurs, lescroyances d«
25â
tA DOMINICALE.
nos aïeux, de précieuses révélations. Expli-
quant nu livre, il dit que : « comédi sont
» ainsi appeliez pour les lieux où ils auoicnt
» accoutume a chauler, cest assauoir es places
» et es carrefours , qui en grec sout appeliez
» conias ou pour comestion , cest assuaoir
« mengier, pour ce qu'après mengier Ion v a
» voir voulentiers tclx giex, aussi comme on
» fait aux fcsles, le chanteur en greue ou es
» halles et autres places , et sont proprement
» appeliez interludia pour ce qu'ilz se fon
» entre deux mcngiers, et sont les tragédie
» faictes aussi comme à la manière que tu voi^
» faire aujourd'huy les personnaiges de la
» vie et passion d'aucun martir.» Certes, voilà
un passage qui nous donne bien l'idée de ce
qu'était le théâtre sous Charles V; et nous sa-
vons qu'outre les mystères qui étaient pièce
sérieuse, il y avait encore en grèi'eou es hal-
les, des chanteurs. et méneslriers qui proba-
blement représentaient des sujets moins tristes
que la passion d'aucun martir.
Il nous est impossible d'énumérer ici tout
ce que peuvent trouver dans les interpréta-
tions de Piaoul de Presles l'antiquaire, l'his-
torien et le poète; disons seulement que toute
la mythologie du moyen âge, démons, géans ,
fées , incubes et succubes ; tout ce que l'on
pensait alors sur la physique, la géographie?
les sciences naturelles, s'y trouve expliqué; en-
fin, que c'est un des monumcns les plus com-
plets que le XI Vsiècle ait livrés à nos investi-
gations. L'histoire elle-même a beaucoup à
recueillir en cet ouvrage. Nous indiquerons
surtout un commentaire (i) fort curieux sur la
fondation de Paris , et de plusieurs des châ-
teaux qui l'environnent, commentaire que sa
trop longue étendue nous empêche de rap-
porter ici , et nous terminerons cette notice ,
en donnant quelques lignes de la dédicace à
Charles V que Raoul de Presles a mise en tête
de son livre, et dans laquelle est un passage
important sur l'ancienne bannière de nos
rois.
« Et si portez seul roy et si singulière-
» ment l'oriflambe en bataille, c'est assauoir
» un glaiuc tout doré où est attachée une ba-
w nière vermeille. Laquelle voz devanciers
(1) Livre Y, Exposiliou du 25" chapiire. —
M. Lancelot, t. xiir, des Mémoires de l'Académie,
p. 6 58.
» et vous auez accouttume à venir querre -et
» prendre en l'église de monseigneur Saint-
» Denis à giant solennité , reuerence et
» deuocion , si comme vous sauez. Car pre-
» niièrement la procession vous uient à l'en-
» contre jusques à l'issue du cloistrc , et après
» la procession sont étains les benois corps
» sains de monseigneur Saint-Denis et ses
» compaignons, et mis sur l'autel en grande
» reuerence; et aussi le corps saint monsei-
» gueur Saint-Loys , et puis est mise cette
» banière, ployée de soubzles corporiaulx où
» est consacré le corps de Notre-Seignenr Jhé-
» sus-Crist , lequel vous recevez dignement,
» après la célébration de la messe et si fait
» cellui ou quel vous lauez esleu à bailler ,
» comme au plus preudomme et plus vaillant
» chevalier, et ce fait , le baisies en la bouche
» et lui baillez , et la le tient entre ses mains
» par grant reuerence , afin que les barons
» assistens le puissent baisier comme relique
» et chose digne. Et en lui baillant pour la
» porter lui faites faiie serment de la garder
« et porter len grant reuerence , et à lonneur
a de vous et de vostre royaume »
Après avoir raconté comment cette ori-
flamme fut dans un songe ordonnée au grand
Charlemagne, il en explique ainsi les couleurs
et la forme
« Et si portez hante {lance) dorée et pour
» ce est-il appelle oriflambe pour la flambe,
» qui apparu au bout de la hante dorée , et
» est la banière vermeille en la ressembrance
» du glorieux martyr monseigneur Saint-De-
« nis et ses compaignons , qui premier ap-
» porta la foi en France pour laquelle il fu
« martiriez lui et ses compaignons. Et doit
)) être attachiée ceste banière comme dit est
» en une hante dorée , et ont tenu
» voz deuanciers que elle ne doyt point
» estre desployée sans très grant nécessité ,
» et qui plus est que la victoire faicte elle
» doit estre apportée par grant dévocion
» et reuerence en l'église monseigneur Saint-
» Denis , et rendue sur son autel en la res-
» sembrance de la victoire, ainsy comme fist
» Charlemaine. De ce me croitfie, car j'en ay
» veu deux de mon temps sur l'autel des glo-
« rieux raartirs de chascunc partie de l'autel
» nue; et estoient enhantées de deux petites
» hantes d'argent dorées où pendaient à chas-
» cuue une banière vermeille , dontl'ime e?-
LA DOMINICALE.
» tait appellée , la bauière Charlcmaine, Et
» se portoit par reuence par un des officiers
» à certaines processions. Et c'est ce que l'on
» appelle proprement oriflambe
EPHÉMÉRIDES.
i9. — 578. Théodose est proclamé empereur d'O-
rient. — 368 , mort de Dagobert I*^^"", roi de
France. — 1660, réconcilialion de Louis XIV et
du grand Condé.
20 — 223 , Naissance de Gordien le jeune, empe-
reur romain. — 842, mort de Tliéophile, empe-
reur d'Orient. Il avait persécuté les catholiques.
Réduit à l'extrémité, il fit mettre à mort Thco-
phobe , son beau-frère , qui lui avait rendu de
grands services, et se fit apporter sa tôle sur son
lit. — 1606, mort d'Anne d'Autriche, mère de
Louis XIV. — 1743, mort de Cîiarles VII , em-
pereur d'Allemagne. — 177! , dissolution de tous
les parlemens de France.— 13G3, mort de Jac-
ques Lainez , second général des Jésuites. Il fut
un des premiers compagnons de St. Ignace. —
1708, mort du P. de la Chaise, confesseur de
Louis XIV.
21.— 98, mort de l'empereur Nerva. — 1069,
Louis XIV supprime'dans tous les parlemens du
royaume les cliambres de l'Edit , établies en fa-
veur des pro.estans parl'édit de Nantes.— 1789,
déclaration de Louis XVI qui confirme et étend
les privilèges accordes aux non-catholiques par
l'édit de 1787. — 1790, le député Guillolin pro-
pose à l'assemblée nationale l'établissement de la
guillotine. — 1793, mort de Louis XVI, roi de
France. — 1333, Genève, s'étant soustraite à
la domination de son évêque , appelle Calvin et
Farel pour en faire ses pasteurs.
22 — 427 , mort de Pharamond , roi de France. —
1034, Cromwell ayant appris qu'on prenait des
mesures dans le parlement pour le destituer ,
entre dans la salle des communes et dit : « J'ai ap-
pris , Messieurs , que vous avez résolu de ni'ôler
îeslettresde protecteur. Les voici, ajoute-t-il, en
les jetant sur la taille. Je serais bien aise de voir
s'il se trouvera parmi vous quelqu'un assez hardi
pour les prendre. » Puis se tournant vers ses of-
ficiers etses soldats : « Qu'on nous défasse, dit-il,
de cette marotte de parlement. » Et alors il fait
sortir tousles membres, ferme la porte lui-même ,
et emporte la clé.
23. — 1 3 1 8, PhilippeV ,dit le Long, roi de France, a f-
francbit les serfs de ses domaines. — 1316 , mo'. t
du roi d'Espagne, Ferdinand V. — 1806; mort
de Pilt.
Ûo5
24. —41 , mort de l'empereur Caligula. — 476
mort de Genseric, roi des Vandales. —816, mort
du pape Etienne IV.
23. — 1339, mort du roi de Danemarck, Chrisliern
II , surnommé le Néron du nord. — 4 i , mort du
pape Grégoire IV. Ce pontife fut tiré par force de
l'église des Martyrs Saint-Cùme et Saint-Da-
mien , pour être placé sur le Saint-Siège.
CHROxXIQUE HEBDOMADATRE.
— Un arrêté de Léopold, du 7 de ce mois, auto-
rise les fal)riques d'églises de la Belgique à se met-
tre en possession des biens et rentes d'origine ec-
clésiastique ou religieuse , restés celés à l' admini-
stration des domaines , dont elles feront la décoiî-
verte , ou dont la révélation sera faite à leur profit
par les détenteurs , les déiîiteurs , ou par des
tiers.
— ^lonspigneur l'évèque de Tarbes a public', le
13 décembre, un nouveau mandement pour son
installation. Oii y remarque le passage suivant :
« Oui , Dieu nous a fail la grâce de veiller sur'
nous ; il nous a préservés , dans les temps mallieu-
reux, de toute erreur el de louîe séduction nou-
velle ; nous pouvons vous le dire , nous ne sommes
point des nouveau - venus , ni des hommes d'un
jour : il y a trente-six ans que nous travaillons à
la vigne du Seigneur; il y a trente - six ans
que nous portons le poids de la chaleur et
du jour. Ce n'est pas dans une terre qui vous soit
étrangère , qu'il nous a été permis de remplir nos
saints devoirs; c'est dans une des plus belles
contrées qui composaient votre ancien pays ; oui ,
nous ne pouvons vous le dire, sans éprouver une
vive et sainte émotion, et aujourd'hui notre
plus beau titre, c'est que nous avons cultivé, fé-
condé la terre de vos pères.
» Cependant nous devons vous ouvrir et vous
faire connaître tous les replis de notre cœur; un
tendre père peut-il rien taire à ses enfans ? non
sans doute ; eh bien ! souffrez que nous vous le dé-
voilions : nous avions une répugnance invincible
pour l'épiscopat ; nous avons long-temps refusé, re-
jeté celle trop auguste dignité; à l'exemple du
prophète, nous aurions préféré le lieu le plus hum-
ble et le plus abject dans la maison du Seigneur, et
aujourd'hui il nous ordonne de nous montrer au
grand jour. Nous aimions à nous faire illusion , et
nous disions : Non , ce n'est pas à nous que le Sei-
gneur ordonne de monter sur le Liban, et d'aller
y prêcher la parole sacrée. Nous nous disions s«n^
25^
LA DOMINICALE.
cesse : Qm sommes-nous pour conduire le troupeuu
d'Israël?
» Par une combinaison (oute providentielle, du-
rant cette lutte, des mesures destructives mena-
çaient le beau, l'important diocèse de ïarbes.
Nous étions déjà désignés pour occuper ce siège ;
ilfallait , ou courber notre tête sous le joug, ou
exposer l'épiscopat français à être morcelé, en com-
mençant par vous. Alors le pontife vénérable , qui
est tout à la fois le vicaire de l'IIomme-Dieu par
sa puissance , et son image par ses vertus; celui
dont la voix suprême conduit , avec autant de pru-
dence que de sagesse, l'Eglise de Jésus-Christ, se
fit entendre; cette voix arriva jusqu'à nous pour
nous dire, comme au prophète : Ayez confiance,
je serai avec vous; celui qtii yardc Israël n'est
jamais endormi. Alors , comme Jouas , nous nous
sommes écriés : Qu'on nous jette dans l'ahîme ,
po%irvu que la tempête s'appaissel »
Une retraite spirituelle a été donnée à Indevil-
Hers,paroisse du canton de Saint-Hippolyte (Doubs),
pendant la semaine de l'octave de l'Immaculée con-
ception de la T. S. V. Cette retraite , donnée par
les prêtres du canton, principalement par M. le curé
de Saint-Hippolyte , a produit les plus admirables
effets.
Indevilliers est la principale succursale du can-
ton; elle est ccmiposée d'un grand nombre de villa-
ges, hameaux , métairies dispersés au loin dans les
côtes du Doubs, On voyait ces peuples accourir de
toutes parts ; l'éloignement, la difficulté des chemins,
les temps mauvais , les pluies , rien ne les arrêtait ;
les vieillards oubliaient leur grand âge, les malades
leurs infirmités; ceux à qui une impossibilité pliy-
siqne ne permettait pas de venir de loin tous les
jours, ont fait séjour à Indevilliers pendant la re-
traite ; on apportait des vivres des différens points
de la paroisse ; tout était commun : c'était le spec-
tacle des premiers chrétiens...
Même empressement pour les confessions que
pour entendre la parole divine.
On a vu le pasleur tenir le tribunal de la pé-
nitence jusqu'à treize heures par jour.
Le dimanche avant Noël , M. le curé a annoncé
à ses paroissiens (pie les prêtres du voisinage re-
viendraient un jour pour ceux qui désireraient les
revoir, leur a désigné le jour, et a témoigné à ses pa-
roissiens le désir ipi'ils revinssent tous pour assister
à une messe solennelle d'action de grâces. Malgré
le temps affreux, l'afiluence a étonné tout le monde
et a comblé de consolation le cœur du pasteur. A la
fin de la messe, M. le curé est monté en chaire, et,
tant en son nom qu'au nom de ses paroissiens, il a
remercié ses confrères ; ensuite il a témoigné son
contentement à ses chers enfans , les a engagés à
pera'vérer. lia commenté quekjues iastans et avec
attendrissement ce passage de saint Paul : Siate et
iiolite iteriim jwgo servituiis contineri (demeurez
fermes , et n'allez pas vous imposer de nouveau le
joug de la servitude ) ; ce qui a produit une vive
émotion; enfin il les a engagés , comme d'autres
Israélites au sortir de l'Egypte après le passage de
la mer Rouge , à remercier le Seigneur, à faire
éclater leur joie, à chanter le Te Deum avec les
mêmes sentimens que les Hébreux chantaient le
beau cantique de Moïse : Cantemus Domino ; glo-
riosè enim maynificattis est. La cérémonie s'est
terminée par le Te Deum et la bénédiction du Saint-
Sacrement. »
A nrjleterre. Les journaux anglaisdu A A annoncent
que, dans lamatinéedece jour,onavait répandu, tant
dansla Cité que dans le quartier de la cour ,1e bruit que
le gouvernement avait pris la résolution d'envoyer
en Portugal une expédition assez considérable pour
mettre fin à la guerre. Le Courier dit à ce sujet que
sans pouvoir rien assurer positivement , certaines
circonstances étaient parvenues à sa connaissance
qui l'engageaient à y ajouter quelque foi. Il avoue
cependant qu'il n'a rien appris sur les motifs au
moyen desquels on espérait justifier cette interven-
tion.
Por(u(/a/. Le schooner portugais arrivé à Falmouth,
de lacôlenord du Portugal, en est parti dansla soirée
du 5. Le bruit courait à Carminha que Saint-Ubès
était pris , et l'un des passagers rapporte que l'on en
avait appris la nouvelle à la fois par Coïmbre et par
Santarem. Au moment du déi)art du paquebot du
Taije , le 29 , on entendait des canonnades qui fai-
saient croire aux personnes à bord que Tattaque
projetée avait eu lieu. Des passagers sont arrivés par
ce bâtiment , et tous s'accordent à dire que les ha-
bitans sont jtleins de dévouement pour le roi don
Miguel et sa cause vraiment nationale. L'armée est
animée du meilleur esprit.
A Santarem, on compte i 5,000 hommes, dont
2,300 de cavalerie. Ils consistent en troupes régu-
lières , volontaires et miliciens , tons en uniforme.
14 couvens de la ville leur fournissent des quartiers
excellens. Les provisions sont abondantes, et quoi-
qu'on ait dit de la destruction des moulins et du
manque d<; pain, nous avons pour garant de la vé-
rité du contraire, un vieil officier français qui
assure avoir vu au marché, apporté par les paysans,
plus de pain qu'ils n'en pouvaient vendre en un
jour. Telle était la situation de Santarem au 27. Ou-
tre les fortifications qui s'élèvent autour de la ville,
et qui sont imprenables, les miguélistes ont à San-
tarem 50 pièces d'artillerie de campagne , tirées par
de bomies mules. Le peu de désertions qui ont lieu
LA nOMINICÂLE.
235
le profitent pas à l'armée de don Pedro. Qnelqnes
ecrues nouvelles rentrent qnelqueluis dans leurs
oyers, mais les cadres sont bientôt complétés par
es volontaires.
A Oporto , l'armée est aussi dans un excellent
;lat. Le général d'Aimer a une brigade qui stationne
i Saint-Jean de Nadère , sous les ordres du briga-
lier Ribocho; à Ballhar, est un autre corps de 3,200
gommes, commandés par le colonel Morette. Le
général d'Aimer commande en clief les provinces
lu Minho et de Traos-Montès. Les avant-postes sont
i Saint-Tbierso, où il a deux brigades campées à
une demi-lieue au devant de la ville : ces brigades
5ont fortement retranchées : l'une est commandée
par le comte d'Azania , et l'autre par le colonel Nu-
nès. Outre ces corps d'infanterie, le général d'Ai-
mer A trois escadrons de lanciers montés à la polo-
naise. Son but est de tenir en baleine les pédristes
étroitement bloqués dans Porto , et il y parvient si
bien qu'ils n'osent se présenter bors de la ville.
Espagne. — Il est arrivé à Bayonne trois courriers
venant de Madrid, un courrier de commerce qai a
couru les plus grands dangers en travéïsanl les pro-
vinces insurgées , un courrier français et un cour-
rier anglais qui ont été plus heureux , parce que le
mauvais temps les a favorisés.
Au départ du courrier anglais qui a quitté Ma-
drid le dernier, cette capitale était très-agitée parce
qu'on venait d'apprendre l'arrivée de la députalion
de la Catalogne , que le général Llander a envoyée
à Madrid pour porter à la régence une pétition qui
réclame des institutions libérales. Celte pétition est
couverte de 50,000 signatures , et on s'attendait à
une révolution on Catalogne , si la reine ne répon-
dait pas au vœu des signataires.
On dit qu'un combat très-sanglant a été livré en-
core une fois par les Navarrais aux troupes de la
reine , aux environs de Logrono ; mais on ne publie
aucun détail. C'est un simple bruit de viile. Du
reste , les Navarrais sont un peuple difficile à ré-
duire. Ils sont aujourd'hui bien conunandés, et leur
courage sait , quand il le faut, dompter tous les
obstacles.
On dit que le 29 décembre don Carlos élait à Vil-
laréal en Portugal , et que parmi les personnes qui
sont auprès de lui on a remarqué l'évêque de Léon
et Mérino. Ils se sont fortifiés dans cette position
pour se mettre à l'abri des attaques du général
Bodil.
— Une lettre arrivée de Prague , annonce que
S. A. R. Mademoiselle a été grièvement malade ;
mais qu'heureusement la noble exilée est entrée en
convalescence, et que déjà elle est presfpie réta-
blie.
— Un des successeurs de l'abbé Sicard , M. l'abbé
Perrier, fondateur de l'école des sourds-muels de
Rodez , vient de terminer dans cette ville sa lougue
et utile carrière. Il a persévéré justpi'à son lit de
mort dans l'œuvre qu'il avait entreprise. Par ses
dispositions testamentaires il lègue au département
la maison et le mobilier de l'école, à condition qu'on
y donnera à perpétuité l'instruction aux sourds-
muets , et qu'on y en recevra quelques-uns gratui-
tement.
— Un marchand fripier du Temple , en décou-
sant il y a quelques jours, un vieil habit de ve-
lours provenant de la garde-robe d'un comédien de
province , ne fut pas peu surpris de trouver rele-
tenues ça et là , dans les larges basques de cet
habit, douze pièces d'or de 24 fr. à l'effigie de
Louis XV ; on peut juger de la joie de notre indus-
triel , à qui l'habit avait été adjugé à la vente pour
40 fr.
— Une scène des plus attendrissantes a eu lien
auprès du Jardin des Plantes. Un individu , dé-
cemnient vêtu , se présente pour passer le pont
d'Austerlitz , et dépose préalablement les cinq cen-
times d'usage. Il n'a point de monnaie dans sa
bourse j il faut changer une pièce de cinq francs :
un tremblement involontaire trahit quelque mau-
vais dessein. L'invalide du péage a des soupçons
qui ne tardent pas à être jutifiés. En effet , arrivé
au milieu du pont , l'inconnu enjambe le
parapet , et va se précipiter dans la rivière ; mais
l'invalide , qui l'a suivi , le saisissant par le pan de
son habit, l'arrête avec vigueur et l'empêche d'ac-
complir son funeste dessein. D'autres persoimes
accourent et réunissent leurs efforts à celui de l'in-
valide. Sur ces entrefaites , une voiture à deux
chevaux s'arrête à l'entsée du pont; une dame
s'élance ; et , dans le désordre de ses mouvemens
laisse tomber dans la boue un superbe manteau ;
elle vient se jeter au cou de l'inconnu , e( , l'inon-
dant de ses larmes , elle lui dit avec une vive émo-
tion : « Ernest , tout est oublié. » C'est en vain
qu'Ernest veut répoudre , les mains de la dame lui
ferment la bouche; il est entraîné dans la voiture,
qui disparaît bientôt , laissant les curieux , que ce
spectacle avait attirés , livrés à toutes sortes de con-
jectures. Le lendemain, l'invalide a reçu d'un do^
mesiiipie , qui n'a point voulu desserrer les dents,
un billet de 300 fi-ancs.
— Avant-hier, un marchanfl de bois en gros,
M. F , se rendit au cimetière du Père-Lachaise;
là , après être resté quelque temps devant la tombe
de sa femme , dans nn profond recueillement , il a
tiré un pistolet de sa poche et s'est brûle la cer^
velle.
LA DOMINICALE.
236
— In paysan du comte de Fife (Ecosse) est
mort le 4 de ce mois d'une movl qui , pour n'C4ie
pas sans exemple , n'esl pas moins étrange. En se
chauffant devant le foyer de sa cuisine , son corps
s'est tout-à-coup enflammé , et , à mesure qu'on
voulut reteindre , il en sortit des étincelles bleues
semblables à la lueur produite par une allumette
de soufre. Il déclara cei)endant avant d'expirer
(pi'il était assez éloigné du feu lorsqu'il éi»rouva
tout-à-coup une chaleur brûlante dans l'estomac ;
une minute après , il aperçut avec effroi que ses
jaml)es et ses bras étaient dévorés par les flammes.
Ce malheureux avait la passion des liqueurs fortes:
il n'y avait pas de semaine qu'il ne hnl par plaisan-
iciie, selon ses propres expressions, une demi-bou-
teille d'eau-de-vie d'un seul trait. C'est à cette dé-
plorable habitude que l'on attribue sa lin tragique.
— La grosse cloche de l'église paroissiale d'Ol-
lertany (Irlande), que quatre hommes ont peine
à mettre en branle, s'est détachée subitement le
2 décembre, pendant ({u'on la somiait à grande
volée pour annoncer la célébration de l'of/ice divin,
et est tombée devant la porte d'entrée, sur les dalles
de marbre dont est pavée la moitié du temple. Le
choc a été tellement violent , que cin(i dalies ont
été brisées en mille morceaux , bien qu'elles n'eus-
sent pas moins de six pouces d'épaisseur. La clo-
che s'est enfoncée dans le sol jusqu'à une profon-
deur de trois pieds deux pouces.. Elle a six pieds de
haut et dix-huit pieds de circonférence. Le battant
s'est cassé en deux, le pommeau s'est fêlé,
et les bords du tympan se sont ébréchés en plu-
sieurs endroits. Personne n'a été blessé.
— Hier au soir un officier russe est arrivé chez
M. Pozzo di Borgo, venant de Saint-Pétersbourg.
On assure que cet officier est porteur des pièces ,
très-importantes.
_ Il y a quelques années - un capitaine de cor-
saires enleva la femme d'un mallieureux bûcheron
des environs lie Messine. Après l'avoir gardé quel-
ques mois à son bord, il la déposa dans une Ile de
la mer du Sud , sans s'inquiéter de ce qu'elle pour-
rait devenir. Le sauvage monarque de cette île, à
(pii on la présenta en fut épris, l'épousa à la ma-
nière du imys , la plaça sur le trône , et lui laissa
en mourant la souveraineté de ses étals. C'est par
un vaisseau européen , venant de l'Améritpie, que
le pauvre bûcheron a reçu tout récemment des nou-
velles de sa femme; elle lui a fait passer des présens
d'une valeur considérable, qui vont en faire un des
particuliers les plus riches de la Sicile , en atten-
dant qu'il plaise à S. M. la reine , son épouse , de
l'appeler à sa cour.
— Un fait grave vient de se passer au Havre.
Voici ce qu'on lit dans une lettre de cette ville, en .
date du 15 janvier :
« Le navire prussien, M'ronw Elisabeth, relâché
en avaries, était depuis plusieurs jours dans nos
bassins, consigné à la quarantaine. On savait qu'il
portait I(JO militaires polonais embarqués pour les
Etat-Unis. Hier , vers onze heures du soir, un
grand nombre de jeunes gens de la ville se sont
portés sur la partie du quai la plus rapprochée du
navire Wrouw Elisahcih. Les employés delà qua-
rantaine et les appariteui's de la police, qui veillaient
depuis trois jours , surpris par l'apparition subite
du rassemblement, et se trouvant trop faibles
pour résister à son impulsion, ont dû rester specta-
teurs de cepdit acte de délivrance. Deux ou trois
embarcations, montées par les jeunes gens , ont
abordé le navire prussien et sont revenues à terre
chargée de Polonais. Mais pendant cette opéra-
tion, la force armée avait eu le temps de se réunir
sur les quais, et à leur débarquement, les polonais,
cernés par la troupe de ligne, ont été conduits dans
lesdifférens postes de la ville. Tout cela a été fait
sans résistance de la part des Polonais. Seulement,
dans la confusion du débarquement et du mélan-
ge des groupes, deux militaires polonais et un
jeune homme de la ville ont été atteints par les
baïonnettes des soldats qui parcouraient avec
vitesse les bords du quai envaliis par les débar-
quans.
a Cent Polonais ont été mis ainsi à terre et sont
restés jusqu'au matin dans les corps-de-gardes.
M. le maire du Havre s'est vu forcé plus tard de
permettre aux Polonais de rester parmi leurs hôtes.
Le navire prussien sera hâté le long du quai , et les
Polonais devrons continuer à y coucher jusqu'à
l'arrivée des ordres supérieurs. Mais, dans tous les
cas, on peut assurer qu'il serait superflu d'essayer
à faire rembarquer les Polonais sur le navire
qui devait les transporter aux Etats-Unis. Leur
résolution est trop forte maintenant et trop vive-
ment secondée ici pour croire qu'on réussisse à les
priver de l'hospitalité que nos jeunes gens viennent
de leur offrir en bravant les dispositions sanitaires
que l'on avait prises. «
K,^UH
LA DOMINICALE.
25T
BIBLIOGRAPHIE. — §. i^'
En détruisant chaque jour, autant qu'il
est en nous, l'effet des mauvaises doctrines,
nous ne pouvons pas nous défendre d'une
réflexion bien naturelle: c'est que toutes ces
erreurs, toutes ces impiétés, toutes ces folies
prennent leursourcedansleslivres en circu-
lation, sur lesquels se précipite la jeunesse,
sans restriction , sans prudence, sans discer-
nement. Il nousa donc semblé que ce serait
un travail très-utile que de prévenir par des
indications détaillées le mal que nous avons
aujourd'hui tant de peine à guérir, et de
faire servir à la préservation de la jeunesse
catholique notre expérience des livres re-
commandables et des livres dangereux.
D'ailleurs, et nous disons ceci beaucoup
plus comme renseignement positif que
comme reproche, lesétudes qui se font dans
les collèges et les séminaires ne permettent
pas aux jeunes gens d'acquérir des no-
tions bien étendues sur les divers ou-
vrages qui doivent entrer nécessairement
dans le plan de toute bonne éducation; il
faut trop de temps et de peine pour arriver
à une connaissance même médiocre des
langues, pour qu'on puisse permettre aux
élèves des lectures d'ailleurs utiles et in-
dispensables, mais qui seraient double-
ment funestes dès le début de l'instruction,
soit parce qu'elles détourneraient et dé-
goûteraient des travaux non moins indis-
pensables, mais plus pénibles; soit parce
qu'elles seraient sans fruit, à de très-rares
exceptions près, faute de notions préli-
minaires et suffisantes pour les faire goûter
dignement.
On peut donc dire deux choses égale-
ment vraies de tous ces jeunes hommes qui
sortent à dix-huit ou à vingt ans des éta-
blissemens d'instruction, pour suivre une
carrière spéciale : ils ont une grande igno-
rance de la masse des livres qu'ils auraient
besoin de parcourir, et ils sont dépourvus
des indications nécessaires pour travailler
rapidement et utilement , c'est-à-dire pour
écarter les ouvrages inutiles et pour se défier
io' LIVRAISOJN.
des mauvais. Il arrive presque toujours de
là-que la jeunesse, qui pourrait devenir in-
telligente et morale , se trouve prompte-
ment superficielle et pervertie : d'abord
parce que personne ne lui désigne les livres
substantiels, ensuite parce que tout le
monde lui nomme ceux qui sont creux,
ou qui contiennent'plus de scandale que de
science.
Indépendamment des jeunes gens dé-
pourvus d'expérience bibliographique , et
auxquels nous avons pensé que nous pou-
vions être de quelque secours, il y a encore
dans nos lecteurs une foule d'intelligences
actives et ardentes, que leur âge , leur iso-
lement ou leurs travaux ecclésiastiques,
éloignent des éludes littéraires , et qui
pourraient y puiser des consolations bien
permises, et même ce ressort de l'àme que
finissent par user l'apathie morale et la
continuité des distractions matérielles.
Ceux-là nous sauront gré , nous l'espé-
rons, de faire passer sous leurs yeux le
mouvement intellectuel de notre époque ,
et de les faire visiter dans leur solitude par
les productions les plus remarquables de
Tesprit. Ça été, à toutes les époques, un des
principaux caractères du Christianisme, de
dominer le siècle par la science, et de com-
mander l'obéissance par l'admiration. Nos
bibliothèques sont remplies des travaux
élaborés patiemment dans les cloîtres du
moyen-àge ; notre histoire littéraire est
pleine de noms ecclésiastiques ; la France a
eu ses scholastiques , comme l'Afrique et
l'Asie ont eu leurs Pères; et ce n'est pas ù
une époque où la philosophie se vante de
ses lumières , qu'il convient au clergé de
rester indiffèrent à une illustration dont il
peut réclamer sa part , et à l'intérêt d'une
cause qui est la sienne. *«
Ainsi , le besoin de prévenir les mau-
vaises doctrines, que nous aurions à com-
battre plus tard ; l'inexpérience des jeunes
gens qui sortent des collèges et même des
séminaires, et qui vont se heurter dans le
monde aux paradoxes d'une philosophie
inconnue ; le besoin réel de tant de per-
sonnes , dont la raison et la vigueur mo-
J ^5
258 LA DOMINICALE.
raie s'étiolent faute de livres : toutes ces
raisons nous ont déterminés à nous occuper
sérieusement des livres qui sont en cir-
culation, pour recommander les uns, pour
stigmatiser les autres , pour les désigner
tous, et faire ainsi que les annonces de la
presse ne trompent plus, comme cela doit
souvent arriver, les personnes qui sont for-
cées d'acheter sur parole , faute de rensei-
gnemens et d'indications.
Une fois notre résolution prise, nous
avons du nous occuper du mode que nous
suivrions pour la réaliser. Il fallait chercher
un plan dans lequel fussent renfermés tous
les livres utiles, et qui permît de men-
tionner les livres dangereux; il fallait, en
outre , qu'il fût assez général , pour em-
brasser une grande variété de matières, et
remplir la destmation multiple que nous
voulons donner à ce travail. Voici quel est
celui auquel le comité bil^liographique de
la Dominicale s'est arrêté j nous allons en
exposer succinctement les divisions som-
maires , pour les reprendre ensuite une à
UQe , et montrer sur quels motifs nous nous
sommes déterininés.
Les esquisses bibliographiques compren-
dront sept divisions: droit canon, théo-
logie, philosophie, histoire, droit public,
sciences naturelles , littérature.
i" Droit canon. On appelle ainsi l'an-
cienne jurisprudence de l'Eglise , quand
celle-ci était un pouvoir politique et civil.
Le droit canon se fonde sur les con-
ciles, les lettres des papes, les décrétales et
les bulles, c'est-à-dire qu'il contient pres-
que toute l'histoire du catholicisme. Quoi-
que le droit canon ne soit plus en partie en
usageen France depuis la révolution, il nous
a semblé qu'il était bon de reporter la pen-
sée des jeunes lévites sur le plus beau monu-
ment législatif qui se soit élevé parmi les
hommes-, et ce sera agrandir à leurs yeux le
catholicisme , et comple'ter leur éducation.
JVou5,.;r;e|îarderons surtout dans le droit
y^'^tioaMià-j^l^ur historique-, nous nous bor-
juer son point de départ et
que ceux qui se sentiraient
jéciale pour les éludes chré-
tiennes, puissent se mettre plus facilenieut
sur la voie , et perdre le moins de temps
possible en hésitations et en recherches su-
perflues.
2°. Théologie. Nous nous hâtons de dire
ici que nous n'avons pas Tintenlion de
recommencer l'éducation théologique des
jeunes prêtres-, nous savons qu'elle est en
de très-bonnes mains. Nous voulons seule-
ment rapprocher la d\jctrine séculière de la
doctrine chrétienne, et faire connaître aux
ecclésiastiques les sj^stèmes divers que la phi-
losophie moderne a inventés sur la nature
et les attributs de Dieu. Le grand développe-
mentauquelest parvenu, dans ces dernières
années, la philosophie spiritualisle de l'Al-
lemagne mérite qu'on y. fasse quelque at-
tention, beaucoup moins à notre avis pour
en glorifier les auteurs, que pour montrer
jusqu'àquels écarts peuventaller la logique
et la raison humaines. Ce sera donc plutôt
un complément qu'une extension que nous
donnerons à la théologie-, nous appellerons
l'attention de nos lecteurs, moins sur ce
qui lui manque en effet, que sur ce que la
science a cru devoir lui ajouter.
5^ Philosophie. Il règne un incroyable
désordre dans les travaux actuels de la phi-
losophie en Europe; les opinions s'y sont
croisées et multipliées-, les livres y pullu-
lent, enseignant , TunThomas Reid, l'autre
Dugald Stewart; celui-ci Kant , Schelling
ou Fichte , celui-là M. Laromiguière ou
M. Cousin. En dehors de toutes ces doc-
trines, s'élève M. Fourrier , qui va à un
autrebut et qui partde principes nouveaux.
Au milieu de ces écales si divergentes , on
coudoie à chaque instant la vérité et l'er-
reur; on s'agite, on cherche quelque chose de
grand, où reposer sa pensée et sa croyance;
et si l'on trouve quelquefois des hommes
remarquables par leurs talens ou par leur
candeur, on ne rencontre le plus souvent
que des systèmes étranges , exclusifs , in-
complets, qui peuvent bien prouver beau-
coup de force dans l'esprit, mais qui prou-
vent aussi à coup sur peu de sagesse dans la
raison. Nous passerons donc successivement
en revue les travaux les plus remarquables
de tous ces philosophes, mais très-briè-
vement, très -sommaire ment, et seulement
pour tracer aux jeunes gens la marche à
suivre, quand ils voudront se hasarder dans
le dédale des opinions humaines sur ce que
le Christianisme explique si bien, Dieu,
l'homme , le monde.
4°. Histoire. Nous touchons à la plus
belle époque historique qui se soit peut-
être jamais offerte chez aucun peuple. La
réaction qui avait été orjjanisée contre
certains ordres de faits, comme la religion,
la royauté et l'aristocratie du moyen-âgé,
par les philosophes du dix-huitième siècle,
est tout-à-fait tombée en discrédit. Au-
jourd'hui on aime tout , ou du moins on
souffre tout, parce qu'on veut tout con-
naître j et puis on s'est aperçu que l'histoire
est comme un livre, et que c'est en perdre
le sens que d'en arracher le moindre
feuillet. On a compris , en outre , que la
signification générale de l'histoire dépen-
pendait de la signification particulière de
toutes les séries de faits qui y sont con-
tenus ; et l'on s'est mis à étudier et a
écrire des'tTionographies , c'est-à-dire des
traités spéciaux sur des matières sépa-
rées. On étudie ainsi ardemment , et
dans des directions parallèles, les races,
les familles, le droit canon et féodal, le
blason, l'architecture, les mœurs, le lan-
jjage, les costumes , la littérature, les cor-
porationsj on suit toutes ces branches du
passé dans toutes leurs ramifications di-
verses, et quelque jour il sortira de tous
ces travaux une admirable histoire , la
seule vraie, la seule complète, la seule
éloquente, parce qu'elle sera puisée aux
sources mêmes, et qu'elle sera racontée
comme les laits se seront produits. L'his-
toire est de toutes les parties de l'éducation
d'un homme sans contredit la plus impor-
tante, parce qu'elle touche à tout, à la
religion comme aux sciences , à la mo-
rale comme aux arts. En général , les
livres qui en traitent sont jusqu'ici bien
insuffisans. Pour ne parler que de notre
histoire nationale, on peut affirmer qu'elle
B'est pas encore écrite^ et même qu'elle ne
LA. DommicALE. 259
le sera pas de long-temps , parce qu'il faut
plusieurs années avant qu'on ait achevé
les travaux préparatoires qui doivent l'é-
clairciret mêmela rendre possible. Il enesl
de même de l'histoire ancienne-, et quoi-
que ceci puisse passer pour un paradoxe, il
est certain que l'histoire des peuples an-
ciens a besoin d'être refaite , et peut
être refaite, comme Niéburh l'a montré pour
l'histoire romaine. C'estdonc aujourd'hui
le moment où les jeunes gens ont besoin
plus que jamais d'être conseillés sur le
choix des livres historiques; ils sont ex-
posés à les prendre aveuglément, ou sur
des recommandations accréditées par un
vieil usage. Or, la science de l'histoire , au
point où elle est arrivée, sort de toutes les
conditions du passé-, et les livres qui en
traitent ont besoin 'du contrôle de person-
nes qui suivent de l'œil sa marche actuelle;
ses investigations et ses théories.
5^ Droit public. Le droit public est celui
qui règle les rapports des citoyens avec l'E-
tat. Les révolutions que le temps et la Pro-
vidence ont opérées en Europe depuis un
demi-siècle, ont changé la base d'une gran-
de partie des gouvernemens européens, et
feront peut-être subir des modifications
importantes à tous les autres. 11 s'est donc
créé, durant ces cinquante dernières an-
nées, une science nouvelle, qui a pour but
de connaître l'assiette sur laquelle sont pla-
cés les peuples. Il nous a paru convenable
-de donner sur ces matières des renseigne-
mens satisfaisans, pour que ceux qui en au-
ront la vocation et le loisir soient à même
de s'en mstruire.Le gouvernement de l'Eu-
rope a appartenu à l'église, avant d'appar-
tenir aux rois et aux peuples; les diocèses
sont beaucoup plus vieux que les Etats. Le
catholicisme, qui a introduit la forme re-
présentative, ne peut pas voir avec indiffc-
rence l'application qui s'en fait parmi
les nations modernesf-, et il est utile que
le clergé s'instruise des conséquences d'une
organisation dont le principe est en lui. Ces
sortes d'études sont un moyen de plus de
glorifier la religion chrétienne, en montrant
combien elle c^ été; pour les peuples, un/
â^O LA DOMINICALE.
mère prévoyante , puisqu'elle a conçu ,
réalisé, expérimenté, dans les innombra-
bles associations séculières et régulières
du moyen-âge, un mode de gouvernement
qui ne devait être appliqué aux nations
que mille ans plus tard.
6" Sciences naturelles. 'Nous n'avons ici
en vue que la géologie, parce qu'elle a sur-
tout des rapports avec les livres sacrés. La
géologie, est une science qui a pour but l'é-
lude des différentes couches de terrains qui
se superposent dans les entrailles du globe,
et desdébris d'animaux vivans quis'y trou-
vent à l'état fossile ou de pétrification.
Pendant le dernier siècle, les savans, pré-
occupés par leur haine pour le Christia-
nisme, avaient fait tous leurs efforts pour
détruire l'authenticité des livres saints, en
essayant de montrer qu'ils étaient en op-
position manifeste avec les résultats posi-
tifs des sciences exactes. Peut-être nos lec-
teurs se souviennent-ils de la fameuse his-
toire du zodiaque de Denderah, avec lequel
on prouvait que, contrairement au témoi-
gnage de la Bible, la création remontait à
plus de quinze mille ans. L'ouvrage déplo-
rablement célèbre de l'astronome Dupuis ,
qui exploitait cette ridicule donnée , est un
de ceux qui ont fait le plus de mal à la re-
ligion chrétienne, soit par l'espèee de ri-
gueur scientifique qu'il faisait paraître dans
l'auteur, soit par l'insuffisance des lumiè-
res de ceux qui le lisaient. Cette science
fausse est tombée devant la vraie science :
la religion en a appelé de la raison prévenue
à la raison mieux informée , et de Dupuis
à \ isconti. D'un autre côté, la géologie est
venue au secours des saintes Ecritures, et
l'étude des terrains a confirmé pleinement
toutes les traditions bibliques sur la créa-
lion. Ainsi, Dieu a été justifié par ses pro-
pres œuvres , et la terre a témoigné en fa-
.veur de son auteur. Il nous a donc semblé
qu'il serait bon que les jeunes prêtres pus-
sent faire entrer, dans le cercle de leurs
connaissances , toutes celles qui tournent
au profit de la religion et à la gloire de
Dieu. jVous leur donnerons toutes les indi-
cations nécessaires pour le discernement
des ouvrages scientifiques qu'il leur con-
viendra plus spécialement de parcourir,
afin qu'ils aient le savoir, aussi bien que les
ennemis du Christianisme, et en même
temps la foi qui manque aux impies. C'est
avec la foi et le don des langues que les
apôtres con(juirent l'univers à Jésus-
Christ.
7° Littérature. Nous diviserons la littéra=
ture en sacrée et profane. La première
contiendra la nomenclature et l'examen
des livres religieux , œuvres d'ascétisme ,
d'éloquence sacrée ou de critique. Cette
partie de la littérature française est très-
étendue, très-belle, et en général fort igno-
rée. Nous mettrons à même nos lecteurs de
connaître et d'étudier les spécialités qui
conviendront le mieux à leur vocation et
à leurs talens.
La littérature profane est aujourd'hui ,
comme elle l'a toujours été d'ailleurs, une
chose fort importante , par le bien qu'elle
pourrait faire et par le mal qu'elle fait.
Comme noire journal va surtout à des per-
sonnes ecclésiastiques, et que chacune d'el-
les exerce, par conséquent, une influence
plus ou moins étendue autour d'elle, nous
croyons qu'elles peuvent être , en réunis^"
sant leurs efforts aux nôtres, d'un très-
grand secours à la religion et à la morale
publique : nous, en les informant des livres
bons ou mauvais qui paraissent; elles, en
usant de leurs lumières, de leur position et
de leur pouvoir naturel, pour préserver les
jeunes gens et les femmes de lectures impru-
dentes et corruptrices. Si les bons s'enten-
daient, les médians seraient peut-être
moins redoutables.
Voilà l'esprit du programme que nous
avons arrêté, et qui forme, comme on peut
le voir, un cours complet et complémentaire
d'éducation supéiieure. Nous nous attache-
rons à en développer tous les points, l'un
après l'autre , avec le soin et l'exactitude
nécessaires. Ce sera une œuvre lente et de
longue haleine*, nous travaillons là pour
l'avenir; mais l'accueil, de jour en jour plus
favorable, que la France etl'étrauger font
LA DOMINICALE.
^M
à la Dominicale , nous mettent à même
d'organiser des plans pour les années qui
suivront.
SUR L'ÉTAÏ DU TROTESTANTISME.
(Deuxième article.)
Un écrivain que nous devons supposer cal-
viniste par charité chrétienne, attendu qu'il
écrit parfois comme un Socinien , a cru pou-
voir attaquer la Dominicale au sujet de l'ar-
ticle que nous avons pubHé le mois dernier,
sur I'ÉtAT GENERAL DU PROTESTANTISME (l). Il
nous accuse de fanatisme, à^ aveuglement et
^'ignorance ; mais , du reste , il n'a pas cru
pouvoir démentir une seule de nos assertions.
Il nous reproche surtout d'avoir « dissimulé
le grand nombre et l'antiquité des missions
protestantes. » Nous n'aurions pas cru que le
mot d' antiquité' ipùt s'appliquer à aucune œu-
vre du protestantisme j mais puisqu'on nous
attire sur un terrain si commode et si facile à
bien explorer, nous allons publier le tableau
chi'onologique et synoptique de toutes les
missions, à dater des plus anciennes. On
n'aura plus à nous reprocher une dissimulation
coupable, et l'on verra si nos adversaires ont
agi prudemment, en nous accusant de n'avoir
pas voulu, dire toute la vérité.
Les premiers protestans à qui les annales
du protestantisme ont donné le nom de Mis-
sionnaires , furent une compagnie de puri-
tains écossais qui s'étaient rendus coupables de
mille violences, et qui s'enfuirent en Virginie,
sous le règne de Charles I*^"". On apprit, sous le
règne du dernier roi Jacques, que cette vénéra-
ble congrégation sollicitait des secours publics
pour annoncer I'évangile» et l'inde'pendance
RELIGIEUSE aux uatui'els du pays. Le roi Guil-
laume de Nassau ne manqua pas de leur en voyer
pour cela des lettres-patentes. Robert Boile avait
légué cent livres sterling pour leur établisse-
ment , et voilà tous les détails qu'on a pu re-
cueillir sur cette mission , dont les protestans
conviennent qu'ils n'ont jamais entendu re-
parler depuis l'année 1694.
Une autre association fut établie par quelques
cvèques anglicans en 1698 : elle était destinée
pour ÉCLAIRER LA CONNAISSANCE DU CHRISTIA-
NISME dans les royaumes et les colonies britan-
(I) La Dominicale, 6" livraison dn Sdécembie.
niques. « Sa prcmièi'e souscription n'a jamais
été renouvelée , et ses résultats n'ont jamais
été connus» (i).
Il est vrai qu'au commencement du 18''
siècle, il y eut un savant Danois, nommé Zié-
genbalg, qui fonda sur la côte de Coromandel
une espèce d'académie de littérature sanscrite
et d'association prédicante, qui s'est maintenue
jusqu'à nos jours^ et nous en convenons sans
difficulté. Nous pouvons même ajouter que
c'est un poste extrêmement lucratif, et que,
suivant le Missionary Register, les apôtres lu-
thériens peuvent faire en peu d'années une
fortune considérable à Tanjaor. Le môme ou-
vrage a souvent fait mention d'un de ces na-
babs évangéliques appelé M. Schwartz. C'était
l'honneur de la mission danoise. Il avait fait
bâtir une chapelle avec le fruit de ses épar-
gnes, et la compagnie des Indes orientales
« invita les habitans du pays à ne pas dégra-
der son tombeau. »
La Société pour édifier l'Amérique septen-
trionale , avait pour but V éducation chré-
tienne des Sauvages; mais quand les Etats-
Unis se rendirent indépendans de la couronne
d'Angleterre , la Société voulut borner ses
bienfaits au petit canton de New-Brunswick ,
parcequ'il était resté soumis au Roi Georges
de Hanovre. « Depuis ce temps-là son activité
» s'est encoi'e ralentie. »
Une Société pour l'instruction religieuse
DES NEGRES fiit établie par l'évêque Anglican
Portews, qui s'en occupa long-temps avec ac-
tivité. « Il est vrai que le succès ne répondit
» point à ses travaux. »
LaSociétépour faire connaître l'évangile
et pour améliorer les moeurs dans les pays
Étrangers, obtint l'eucom-agement de la
reine Anne et des rois ses successeurs. Elle
est réunie présentement au Collège de Dar-
moulh ; elle ne possède pas moins de 60 mille
livres de rente, et cette association « n'a pas
» encore eu le bonheur de pouvoir former
» des missionnaires. »
La Société des missions anabaptistes en
fournit un assez grand nombre; et voici les dé-
tails qu'elle a publiés sur sa formation :
« Notre bon frère, le révérend M. Carey,
» prêchait un jour sur le texte d'Isaïe , 11 , 3 :
» attendez de grandes choses et tentez
» de grandes choses. » Ce discours nous fit
(i) Esprits des Missions BrUanniques ,lch3i]). I,
T, arl. m, iv, ix, etc.
242 LA DOMINICALE.
» penser que nous devions entreprendre la
5) conversion des païens. C'était Vesprit qui
» nous conduisait; car nous avons établi (par
» la gratuité du béni ) , des écoles lancas-
)) triennesà Java, Cuttava, Calcutta, Pathna-
•0 Balasorc, etc. Nos missionnaires ont ob-
)) teuu du gouverneur général et des
» principaux chefs de la compagnie des
» Indes, des témoignages fort honorables et
» bien flatteurs pour leurs progrès dans l'é-
» tude des langues orientales et particulière-
» ment du chinois. Le révérend M. Carey
» est devenu piofesseur de sanskrit et de
)) mahratte, au collège de Fort-Williams:
» deux autres missionnaires anabaptistes ont
» traduit le livre de Confutzée en dialecte
» malavalim ; ils ont composé plusieurs ou-
» vrages intéressans sur la littérature bir-
» mane, et sur la chance des bénéfices com-
» merciaux dans l'Indoustan. Les chrétiens
» véritables apprendront certainement avec
» une grande joie que notre frère M. Marsh-
» mann est depuis six mois, président de
» l'académie siamoise , et que notre frère
» M. Ward vient d'être nommé directeur
» de l'imprimerie à Serampore. Chacun de
» ces missionnaires gagne annuellement plus
» de mille louis. C'est un produit de béné-
» diction pour les bibles qu'ils ont traduites,
» etpour les leçons d'indhoustanée qu'ils don-
» nent aux gentilshommes anglais. Nous
» avons le bonheur de pouvoir associer nos
» cnfans à leurs utiles travaux , etc. ■>■>
Contmuons ïios rechei'ches, et voyons la
suite de ces charitables établissemcns.
La Société des missions de Londres est une
congrégation de théologiens, de commerçans,
de géologues, d'antiquaires, de géographes,
de botanistes et autres philantropes de toutes
les communions- Elle entretient quarante
vovageurs réputés missionnaires ; ils sont
défrayes ave< une libéralité magnifique, et
les dépenses de l'association se sont élevées
l'année dern ère à plus de quatre cent mille
francs.
La Société des missions de rotteudam diffèie
essentiellement de celle de Londres : il est
prescrit dans son règlement « qu'on ait à s'ap-
» pliquer aux moyens les plus efficaces pour
» annncer la bonne nouvelle du salut, et
■4» donner le conseil de Dieu avec la plus
)) grande économie possible. » Elle ne pu-
Jîlic jamais la liste de ses missionnaires , et les
journaux hollandais ont annoncé que cette
Société ne voulait donner connaissance de ses
écrits édifians et de ses travaux , qu'à ceux qui
voudraient y souscrire pour une somme an-
nuelle de 216 francs.
La Société des missionnaires wosleyens s'ap-
plique particulièrement à détacher les angli-
cans de l'église anglicane. Elle avait des en-
voyés dans les colonies britanniques , où les
jjOuverneui's ont mis beaucoup d'obstacles à
leurs prédications. Elle entretient des misr
sionnaires en France pour y combattre le
socinianisme, en y prêchant la réforme aux
réformés ; et cette Société méthodiste a pour
objet principal de « ramener au Christianisme
« ceux qui portent le nom de chrétiens (i). »
Ou sait combien il est aisé de scandaliser les
méthodistes ; mais on ne sait pas assez quel
usage ils osent faire de la Bible, et nous ea
allons rapporter un exemple dont nous
avons la preuve en main.
Un prédicateur méthodiste écrivait des In-
des, en iS'i"], qu'il avait été cruellement scan-
dalisé par un missionnaire Augustin, lequel
avait dit devant lui qu'il détestait les crocodi-
les , « comme si le terme infernal dont il s'é-
« tait servi devait jamais sortir de la bouche
« d'un homme religieux ! » Là-dessus , il
accumule textes sur textes , les uns pour les
créatures de Dieu , les autres contre rire , la
haine et la mauvaise volonté'', il en prend dans
les Rois, les Prophètes, les Juges , les Nom-
bres; il court du Lévitiqueà l'Epître aux Ca-
lâtes , pour y chercher des argumens favora-
bles aux crocodiles et contraires aux Augus-
tins. Rien ne saurait égaler un pareil excès de
folie, si ce n'est la témérité de cette profana-
tion. A Dieu ne plaise qu'il prononce jamais:
« Je n'aime point les fiuits, » quand il peut s'é-
nonceravcc une modération toute chrétienne ,
en disant que « son estomac ne s'en accom-
M modepas. « Ilconclut enfin que « notre bon
» missionnaire était un blasphémateur,» qu'on
reconnaît toujours les prêtres catholiques au
fiel de leurs discours, et qu'ils ne peuvent
s'empêcher, si réguliers qu'ils soient, de pro-
férer contituiclloment des malédictions. Tous
ces protestans réveilles ou régénérés ne di-
raientjamaisd'unhommequ'il s'était conv<;rli,
par exemple, qu'il est mort, et qu'on vient de
Y enterrer , mais que le déchu-décédé àvait en-
(I) Voy. Méllundsle Mazarine,\o\. 11, chap. i ,
3 , etc.
LA DOMINICALE.
tendu du Père , que leur bon frère en Clirist
est entre dans la joie de son maître , et qu'il
repose en lui où il n'y a ni cri ni travail. Ils
ne sauraient s'expliquer à moins , et toute
autre manière de dire les choses leur paraît
cavalière et libertine. lis ont pris les uns des
autres , de proche en proche et dans tous les
pays , le même ton , suffisant et pédantesque;
une affectation d'bébraïsme avec une sorte
de bénignité genevoise... ce que Voltaire
appelait le style réfugié.
Comme nous voulons n'omettre aucune ten-
tative des protestans pour établir leurs doc-
tiines, nous allons parler d'une prétendue
mission fondée par trois Hernutcs au Groen-
land. Si l'on s'en rapporte aux écrivains cal-
vinistes , aucun dévouement religieux n'a
jamais été comparable à celui de ces frères de
l'un. té. C'est un cénacle apostolique, et c'est
une merveille de bénédictions ! Tous les as-
sociés bibliques et tous les écrivains du parti
parlent continuellement de New-Hernhutt et
de Grnuccklouf , comme on pourrait parler
de l'établissement des jésuites au Paraguavj et
nous avions cru d'abord une partie de ces pro-
diges, mais le hasard a fait tomber entre nos
mains une relation de David Crantz, historien
de la secte morave, et ceci nous met à même
d'établir les faits avec un peu plus d'exacti-
tude.
Un prédicateur hussite a causé du ti-ouble
ou Moravie: quatre ou cinq cents paysans se
révoltent, ils sont bannis des états de l'empire;
trois d'ciitr'eux obtiennent du Roi de Dane-
marck, la permission d'aller au Groenland
pour y cultiver les terres ; ils y passent sept à
huit ans sans avoir aucun ra[)port avec les
habitans du pays; ils y vivent de la chasse,
de la pèche et d'aumônes ; ils s'en trouvent si
bien , qu'ils appellent auprès d'eux plusieurs
familles de leur communion, et c'est alors
seulement que deux de ces réfugiés voulu-
vent rendre témoignage à la vérité.
Les Groënlandois leur firent répondre au
moyen d'un interprèle : « Vous êtes des igno-
« rans qui feriez mienx d'étudier que d'ensei-
» gncr. » Deux ans se passèrent , et pour lors
il se trouva quelques Morcives qui avaient
assez bien appris la langue du pays pour y
faire deux prosélytes. A la vérité , ceux-ci ré-
pondaient à leurs prédicateurs : « Vous n'étiez
» que des valets dans votre pays ; vous êtes
» venus ici pour manger nos harengs , vous
» volez tous nos coquillages^ et nous ne vien^
» drons jamais vous écouter si vous ne nous
» donnez rien. »
Au bout de neuf ans , le frère Hachff avait
déjà conféré le baptême à trois naturels; «mais
» ils s'en furent à la chasse aux rennes , et
» revinrent plus sauvages que les bêtes qu'ils
» avaient suivies. » Enfin, la colonie rnorave
y mit de l'opiniâtreté. Les hommes, les
femmes et les enfans se mirent à prêcher la
doctrine de Jean Hus et à distribuer des
clous , de petites cruches , et des harengs-
saurs. Dans un] espace de trente années , les
missionnaires ont réussi à baptiser cent dix-
sept enlans , soixante adultes , et quelques
vieillards. — C'est bien peu pour ime popu-
lation de plus de dix mille âmes, observe
l'historien des frères Moraves, et voici les
conclusions de son récit:
« On ne peut regarder comme une acqui-
» sition pour le Christianisme la conversion.
» de quelques-uns de ces hommes. Dès que
» nos frères leur veulent parler de salut, ils
» s'endorment , ou bien ils s'en vont avec un
» rire moqueur. Loin de se laisser catéchiser
» dans leurs assemblées de plaisir, où l'on va
» pom- leur prêcher la vérité , ils tâchent
» d'engager les prédicateurs à s'y divertir
» comme eux ; et lorsque ceux-ci veulent
» conserver la dignité , la décence et la grji-
» vite du maintien qui convient à leur mi-
» nistcre , on contrefait leurs chants , leurs
» lectures et leurs prédications : on ridiculise
» surtout leur pauvreté. Si nos missionnaires
» répondentqu'ilsnesontpasvenusau Groën-
» land pour y chercher à faire bonne-chère
» mais seulement pour le salut des âmes, on
» leur répond toujours : — Nos âmes ne sont
» pas malades comme les vôtres ; le Roi de
» notre pays ne nous en a pas chassés, et nous
» vous laissons vivre en paix, quoique vous
» mangiez nos poissons. Il n'y a pas plus
» de veaux-marins dans votre paradis que
» dans votre pays , et nous aimons mieux
» croire à nos Âugekoks. Enfin leurs cœurs
» sont impénétrables comme leurs rochers :
» quand ils reviennent à la mission, c'çst
» pour se railler de nos frères ^ etc. »
Nous sommes fâchés d'avoir à démen-
tir tant de sociétés bibliques et de magasins
évangéliques, et nous ignorons si la miision
de New-Hernhutt est devenue plus florissante;
car depuis la relation de David Crantz , que
LA DOMINICALE.
nous venons de citer, on n'a jamais eu sur elle
aucune espèce de renseignement,
Nous pourrions parler encore ici de plu-
sieurs établissemcns des Moraves à qui l'on
veut également donner le nom de missions j
mais nous sommes impatiens d'arriver au
graad-œuvrc du protestantisme, aux Missions
DE l'Eglise royale - e'piscopale d'Angle-
terre; c'est là du moins une confédération
notable; et toutes ces sociétés presbytériennes
dont nous avons exhumé les titres , sont tout
au plus un portique en ruines , ou , si l'on
veut , ime espèce d'avenue mal alignée , qui
devait nous conduire à ce grand monument
de la philanthropie épiscopale.
Cette association publie dans tous ses pros-
pectus « que le soindefaii-e connaître l'Evan-
» gile aux nations lointaines lui paraît être
» spécialement confié par la divine Provi-
» dence. » Son origine remonte à l'an 1802,
et ses levenus peuvent s'élever à dix mille
livres sterling. Elle entretient environ cent
cinquante missionnaires; 'mais comme il s'y
trouve compris trente-huit femmes de prédi-
cateurs, vingt-trois maîtres d'école, douze ou
quinze lectrices indigènes, des imprimeurs
bibliques et des correcteurs laïques, enfin des
soldats anglais , aides-catéchistes, ou moni-
teurs élémentaires dans les institutions d'en-
seignement mutuel, on est conduit à penser que
l'église anglicane a pris avec trop de libéralité
le titre de missionnaire; et pour y prétendre,
il parait qu'il est suffisant d'établir qu'on n'est
pas catholique ou presbytérien. 11 n'est pas
hors de propos de faire observer à notre ad-
versaire que les journaux bibliques ont sou-
ventparlé de Vintéressante mistriss Nylander,
missionnaire à la côte d'Afrique , de mistriss
King, de mistriss et des deux miss^Rendall ,
de mistriss Tom surtout , qui vient de pas-
ser de l'Eglise militante dans l'église triom-
phante (i), enfin de miss Hall, de mistriss Nor-
ton ,Harrison,Mayor, etc. «Elles secondent tou-
» jours leurs vertueux époux ou leur vénérable
» père avec autant d'intelligence que d'acti-
» vite.» Elles reçoivent des appointemens con-
sidérables; elles sont Missionnaires Episco-
■pales , et mentionnées comme telles , sur
(i ) Voyez les Regrets élégimfues du Mission-
îiaircTora, sur la perte d'une p/>oi<se aimable et
chérie. Esp. des Miss. hiit. Magasin évnngèliqtie
de Geniv^iMiss.regisier) etc.
toutes les listes impi'imées et publiées par la
Société.
Nous avons remarqué dans ces nouveaux,
établissemcns de l'Eglise épiscopale une sorte
d'anomalie singulière : c'est l'institution d'un
archevêque de Bombay, qui se trouve soumis
à la juridiction de l'évcque de Londres. Si
cette nouvelle église métropolitaine est assu-
jettie pour la discipline à l'église anglicane,
on ne conçoit pas comment elle ne relève pas
de la couronne d'Angleterre , par la média-
tion du siège primatial de Cantorbéry, et
l'on ne s'explique pas comment un évéque
de Londres peut avoir des Archevêques d'Asie
pour suffragans. On ose demander comment
le monarque anglais peut être le chef de l'E-
glise indienne ? si c'est en vertu de l'acte du
parlement qui lui confère la suprématie reli-
gieuse en Angleterre; enfin si son droit de pri-
mauté peut-être établi sur le droit de conquête
et s'il doit survivre à la possession?
En attendant qu'on veuille répondre à ces
questions-là, considérons toutes les missions
des protestans dans leur ensemble , et tâchons
d'évaluer premièrement quel peut être le
nombre de leurs stations. Aucune Société des
missions protestantes ne s'explique à cet égard
avec assez de clarté, et leurs journaux nous
promettent toujours la fin du tableau des
missions qui n'arrive jamais. En leur accor-
dant qu'elles soient nombreuses, on peut en
retrancher d'abord et sans difficulté, les sta-
tions établies dans les pays catholiques, comme
celles de Paris , de Lyon , de Malte, de l'Ile-
de-France, etc. ; ce seraient des missions infi-
dèles in pardbus Jidelium , si ce n'était pas
des sinécui'es , et l'on peut vérifier en ce mo-
ment que la mission wesleyenne à Paris , est
un bénéfice si simple qu'il n'oblige pas même
à l'ésider.
S'il est injuste et ridicule de donner le nom
de missionnaires à tous les commis voyageurs
que les Sociétés bibliques envoient colporter
et vendre leurs bibles , il ne l'est pas moins de
porter sur la liste des stations , tous les
comptoirs des Indes où se trouvent un cha-
pelain protestant ; toutes les plantations cul-
tivées par un anabaptiste, enfin tous les
hameaux où quelques paysans moraves ont
trouvé moyen de se réfugier. Serons - nous
obligés de compter pour une église recelé de
Gorij dirigée par madame Hugues? C'est ce-
pendant une des missions de l'église épiscopale;
Sup/jléf fiente
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU 26 JVNVlEft. 245
et celle de Batavia, oùl'ou ne trouve ni prédi-
cateur, «i maîtresse d'école , est une des sta-
tions des missions de Londres ! Il u'est pas
malaisé d'établir des missions pareilles à celles
de Batavia , de Delhi , de Nain , d'Orkake,
de Goshiu , Fairfield , Springplace et tant
d'auti-es ; car il est de ces stations où l'on n'a
jpas envoyé de missionnaires depuis plus de
quai-ante ans ; et par ce qu'on a vu du tableau
des missions protestantes , on est convaincu
qu'elle n'en entretient un si grand nombre
que de cette manière là.
Nous allons néannïbins accorder aux So-
ciétés des missions, que leurs établissemèns
sont au nombre de cent cinqiiante-deux, en y
comprenant les stations où il n'y a pas de ca-
téchumènes, et celles où l'on n'envoie pas de
jnissionnaires. Nous voulons que ces établis-
semèns soient desservis par trois cent soixante
ouvriers évangéliques j savoir, deux cents cha-
pelains qui sont envoyés et employés pour le
service anglican dans les colonies , cinquante-
trois femmes, (y compris mademoiselle Aï-
Toun-A.py, missionnaire indigène au pays des
Hottentots ) soixante laïques , planteurs , cor-
recteurs ou protes, orientalistes ou copistes,
missionnaires , enfin ! Nous supposons que le
reste de leurs collègues, au nombre de qua-
rante-sept, sont des docteurs, des traducteurs,
ou tout au moins des imprimeurs de la Bible.
On n'aura pas à nous reprocher de manquer de
condescendance ; et si nous cherchons à prou-
ver encore que toutes ces missions sont moins
utiles au Christianisme qu'au protestantisme,
ce sera du moins après leur avoir accordé
qu'elles ne manquent ni de souscripteurs , m
de stations , ni de colloborateurs.
No\5s espérons que les a-ssociés bibliques ne
nous reprocheront plus d'avoir' usé de rcti-
cences perfides et d'avoir procédé contre eux
par la dissimulation.
DES RELIGIONS NOUVELLES.
Ou ne saurait croire combien est grand
le nombre des dieux nouveaux. De nos
jours, il n'y a pas un oisif qui ne s'amuse
à inventer une religion, à bâtir son temple,
à élever son autel. Le monde est rempli
de ces Mahomets de carrefour qui écrivent
lew Coran sur la borne', et crient aux
passans : Voyez donc comme c'est beau î
La liste serait longue , si nous voulions la
faire complète. Voici quelques-unes de ces
religions, dont nous vous racontons l'his-
toire, par manière de passe-temps.
Le premier, sinon en date , du moins en
bruit, est le grand enfant de Saint-Simon.
Saint-SimoQ , tout Saint-Simon qu'il était,
ne croyait certainement pas laisser tant
d'enfans après sa mort. Vous avez entendu
parler de la religion Saint-Simonienne? —
Superbe religion , je vous jure, qui prêche
l'égalité de tous . à condition que l'un sera
appelé à cirer les bottes de l'autre : qui
prêche la femme libre , et cœtera : que
ne prêche-t-elle point ? Le grand chef Saint-
Simonien se faisait servir par ses égaux en
Saint-Simon. C'étaient ses égaux qui fai-
saient sa cuisine; c'étaient ses égaux qui
frottaient sa maison ; ses égaux lui appor-
taient leur fortune , et le père s'évertuait
à crier : Vive l'égalité ! Je le crois bien :
quoi d'étonnant?
— Mais un beau jour, les égaux du pèie
se lassèrent de cette égalité-là. Son égal qui
était frotleur, n'a plus voulu frotter;son égal
qui lui cirait ses bottes'n'aplus voululcirer ses
bottes^ son égal qui lui donnait son argent,
n'a plus voulu lui en donner : partant, fa-
mine , et adieu l'égalité Saint-Simonienne!
Il en a été de cette égalité-là comme de
toutes les égalités du monde.
Alors le grand-chef, voyant qu'il n'avait
plus d'égaux, a quitté ses bottes molles, et
jeté de côté son manteau rouge : il a donné au
premier venu sa robe de drap bleu. Où est
sa toque? Pourriez-vous me dire charita-
blement où est la toque du père Enfantin ?
C'est presque un homme comme un autre
à présent, que le père Enfantin. Il a quitté
sa toque pour le délicieux bonnet de coton.
Il y a eu émigration de la société Saint-
Simonienne. Les plus sen?és sont rentrer
dans la société 5 les autres sont allés cou-
rir le monde . appelant à grands cris la
ferame libre ! Imaginez-vous qu'ils sont
allés en Orient chercher cette femme libre!'.
U faut être Saint-Simonien pour avoir une
idée comme cett« idée-là 1 Le peuple d'Q-
2A6
LA DO-VliMCALE.
rient leur a jeté des pierres; et le sultan, qui
n'entend pasrailleriesur le chapitre femmes,
lésa fait empoigner un beau matin et pro-
mener à fond de cale dans tout l'Archipel,
avec de mauvais biscuit et de l'eau corrom-
pue. Pour les pierres , passe encore ; mais le
biscuit et l'eau I Les Saint-Simoniens n'ont
pu digérer cela.
Il n'y a plus guère de Saint-Simoniens;
on n'en veut plus , maigre' leur gilet rouge
jet leur ceinture de cuir. Ils avaient autre-
fois un journal; mort et enterré. Ils ne
■dansent plus. Ils donnèrent autrefois des
•bals; mais leur orchestre a joué si faux
sque personne n'a plus été à leurs fêtes ; ils
n'ont plus d'éloquence ; et le grand chef
lui-même, la lumière des lumières, s'est
arrêté tout court un jour qu'il devait parler
en police correctionnelle.
Vous croyez que je plaisante? Deman-
dez plutôt à tout Paris, qui vous dira
«omme quoi le père Enfantin regardait
le plafond et puis l'assemblée , l'assemblée
et puis le plafond, se grattant l'oreille,
en grand souci de ce qu'il allait dire : si
bien quec'étaitpitié pour le pauvre orateur.
Autrefois les Saint-Simoniens allaient
au spectacle; et ils y allaient gratis: le di-
rectieur les mettait sur son affiche à côté de
ses comédiens. Aujourd'hui madame Sa-
qui elle-même ne voudi^aitpasleur donner
une loge pour rien ; car il est avéré que le
■^aint-Simonien ne fait plus d'argent. L'em-
pereur don Pedro en faisait plus qu'eux
quand il allait à l'Opéra. Or, l'empereur
don Pedi'o était encore moins curieux à
voir que les Osages et les sauvages Char-
xuas 1 Jugez par-là à quel degré d'abaisse-
ment ^les Saint-Simoniens sont tombés I
Pauvre religion Saint -Simoniennel Jîe-
quieseat in pace!
La seconde religion qui a voulu changer
le monde , est la religion d'un pédicure
<iu quai des Lunettes. Il s'est figuré, le cher
homme , qu'il descendait en ligne directe
«du grand-mai tre de l'ordre du Temple ; et
■ il s'est intitulé général des Templiers. Il a
sonné de sa trompette de pédicure, ap-
pelant à lui tQtts çev^x (jui avaient des cors
aux pieds et du sang de templier dans les
veines. A ceux qui avaient des cors aux
pieds, il les arrachait à bon marché, pres-
que pour rien; à ceux cjui avaient du sang
de templier dans les veines, il disait : C'est
bon! Alors achetez un manteau de laine ,
une paire débottés rouges, et des éperons
d'or, puis venez me joindre à mon temple
au Marais, Je vous recommande d'avoir des
bottes larges et le cœur idem.
Le jour de l'installation arrivé , les
Templiers se sont portés à leur temple, tous
en costume : chapeau pointu, manteau
forme couverture ; ceux-ci en laine, ceux-
là en coton ; le cou nu, et la chemise raibat-
tue, ce qui n'était guère beau à voir; les
bottes rouges ou noires , — ceux qui
avaient des bottes. — Quelques - uns; ,
faute de bottes rouges, avaient des bas gris.
Que voulez-vous? on fait ce qu'on peut.
Un templier est un homme, à tout prendre j
ce n'est pas sa faute si le maroquin rouge est
si rare. Quant aux éperOBS d'or, pour être
justes, il faut dire qu'ils avaient tous des
éperons d'acier ; aucun n'avait d'éperons
d'or, pas même le grand-maître, descen-
dant de Jacques Molay.
Quand ils ont été placés sur leurs bancs,
ils ont chanté des chansons presque saint-
simoniennes. Ensuite un des leurs, maître
parleur, est monté à leur tribune, et leur a
démontré clair comme le jour qu'ils
étaient les successeurs des Templiers , Je
boulevard de l'Orient, les persécutés de ce
monde. « Que dit-il donc! s'est écrié! en se
rengorgeant, une grosse épicière. Certaine-
ment que mou époux n'est ni persécuté ni
boulevard. C'est bien un épicier, sergent
dans la douzième légion de la garde na-^ .
lionale ! ! ! ))
On a dit , dans le second discours aux
Templiers, qu'ils^ïtaient non-seulement des
boulevards, non-seulement qu'ils avaient
été persécutés, ce qui était bien, mais qu'ils
avaient tous été brûlés à petit feu, ce qui
était bien mieux. Or, l'orateur qui disait
cela était gros, gras, large, tout noir, toul
velu, le cou tors, comme chacun pouvait le
voir. Superbe figure de Templier en vérité l
LA DOMIINICALE.
les bras bus sous son manteau qui flot-
tait, un vrai boucher. « En voilà un qui
serait dur à cuire )^ dit une voix.
Il faut ajouter que, hormi cesdeuxinter-
ruptious, toutes leurs cérémonies se sont
passées régulièrement.
Le lendemain, chaque Templier reçut à
domicile un petit paquet de baume contre
les cors, enveloppé dans une quittance
pour lesfrak du culte. Chaque templier fit
la grimace.
Depuis ce jour, le temple est fermé. Il
n'y a plus de Templiers \ mais il y a
un pédicure qui se console en pensant
que;, malgré sa déconfiture, il y aura tou-
jours des cors aux pieds. — Et voilà com-
me quoi il est bon d'avoir deux cordes
à son arc.
Le troisième de ces fondateurs de reli"
gion s'appelle M. Fourrier. Celui-ci est Pha'
lansièriste. Il fait de la société une pha-
lange, sur le modèle de la phalange macé-
donienne. C'est peut-être pour cela que sa
religion marche à pas de tortue.
Le Dieu-Foun'ier n'a rien trouvé de
mieux, pour le perfectionnement de l'hu-
manité , que de donner à l'homme une
trompe d'éléphant. La trompe de l'éléphant!
Mais cela vaut infiniment mieux que la
main de l'homme. Ne trouvez-vous pas ?
Reste à savoir où le Dieu-Fourrier la placera.
Le problème n'est pas résolu encore. En at-
tendant, M. Fourrier se regarde de haut en
bas toute la journée, et attend avec toute
la confiance d'un croyant le moment où
la bienheureuse trompe lui poussera. Si ce
n'est pas là une belle religion, ma foi! je n'y
connais plus rien.
Et ce n'est là que le premier chapitre de
l'histoire des religions nouvelles.
LA. SAINTE-CHAPELLE.
(Gravure.)
Il existe dans notre Paris , où les hommes,
les faits, les souvenirs s'effacent si rapide-
ment , un emplacement sur lequel on pourrait
résmmer notre liistoire^ quelques toises de
terre dont les atomes sont le§ ruipes inconnues
des siècles passés.
■ 247
Là 5 les fils de Clovis eurent jadis un palais
si l'on en croit Grégoire de Tours j là, fut en-
fermée la fille de Charlemague; les ancêtres
de saint Louis y ont réuni leurs cours cheva-
leresquesj et ses descendans y ont fixé lear séjour
avant d'y installer les lois à leur place. — Ce
lieu, témoin durant tant de siècles des splen-
deurs royales , enfant de la puissance de nos
monarques, fut aussi leur lit de mort : car en
place des jardins de saint Louis , était accrou-
pie la Conciergerie, et dans la Conciergeri e se
traîna la lente agonie de celle que Dieu a placée
la dernière sur le trône de France : de Marie
Antoinelle
A peine aujourd'hui ce lieu cooserve-t-il
un écho; il est loin des jours où la voix du pou-
voir vibrait dans son enceinte^les années de son
règne sont passées, car maintenant c'est le^«-
lais de justice.
Pourtant la pointe occidentale de la cité
est tout imprégnée de poésie : que de drames
elle a vu représenter! elle qui a assisté à l'au-
roi'e , au midi , au couchant de l'antique mo-
naichie française, si longue, si belle, si reli-
gieuse , exprimée dans ce monograme : Dieu
et le roiW — Le Christianisme, du temps de nos
pères, était leur inséparable ami; il vint ha-
biter au palais le même jour qu'eux; hii seul
poétise encore le lieu , cai- seul il est resté de-
bout : les phases de sa vie y sont également in-
diquées. A sa naissance, un oratoire étroit;
aux jours de croyances fortes, énergiques, en-
tières , uue chapelle élégante , svelte , mysté-
rieuse, toute parfumée de la foi des croisades,
dotée par tous les rois; veuve aujourd'hui de
ses protecteurs , noire , déserte, pillée, close ,
cachée sous des aicbives et des échoppes. C'est
de cette chapelle que je vais vous parler ; car
j'ai vainement cherché la trace du (ihâteau
des princes delà terre; il n'est déjà plus : la
maison de Dieu seule subsiste encoie...
Au commencement du treizième siècle,
l'empereur Baudoin régnait à Conçtanlinople.
Ayant épuisé ses forces à repousser les Grecs
de ses Etats, et voyant ses coffres vides, il fut
réduit à mettre en gage eotre les mains du roi
Louis IX la sainte couronne d'épines. Ce fut
une fête dans tout le royaume que cet événe -
ment.Le roi étant allé en persomae à Troyes
au devant delà sainte-relique, l'escorta jusqu'à
Paris ; il entra à pied à Sens , 'portant sur see
épaules le précieux fardeau. Enfin , il arriva
le i8 août J239 dans sa capitale, où la cou-
2A8
LA DOMINICA^LS.
ronuc da fils de Dieu fut exposée , sur un
échafaud tendu de riches étoffes , à la vénéra-
tion des fidèles, et de là, conduite sur les
épaules du roi , vêtu d'une simple tunique , et
pieds nus ^ accompagné du comte d'Artois , à
la chapelle du palais dédiée à saint Nicolas ,
et construite par le roi Robert en même temps
qu'un oratou-e dédié à la sainte |Vierge,
sur les ruines de la chapelle mérovingienne
placée jadis sous le patronage de saint Bar-
thélemi.
Quelques années après , Baudoin en-
ragea de nouveau au roi de France, pour
une assez forte somme , un morceau du
bois de la vraie croix, le plus grand qui existe,
!e fer de lance dont le Sauveur fut percé , le
roseau qui lui tint lieu de scep.re pendant sa
passion , l'éponge trempée dans le fiel dont
on voulut l'abreuver , et les clous qui percè-
rent ses mains. Ces trésors furent placés à côté
de la sainte couronne.
Dès-lors , Louis IX médita de faire cons-
truire à ces nobles monumens un temple di-
gne d'eux : il trouvait la chapelle de saint
Nicolas nue . aride, étroite, trop simple et
trop peu à la hauteur de sa pensée reli-
gieuse.
Lors, faisant mander auprès de lui PieiTC
de Montreuil, i! lui fit part de son projet.
Pierre était un des plus remarquables des
architectes du moyen-âge ; de ces artistes re-
ligieux , puisant l'énergie du style dans la
contemplation, inspirés d'un rayon d'en haut,
devinant que l'architecture, ses ornetnens,
son entier, peuvent traduire, sans la refroidir,
une pensée mystique , faire méditer les races
futures en posant devant elles le génie , la foi ,
les mœurs de leurs pères. Aujourd'hui lesbâ-
tissèui-s d'hôtel ne comprennent plus tout
cela l et l'ori peut facilement en deviner la
cause.
Pierre de Montreuil le comprit dignémeuL,
îuij il justifia le choix de son souverain. Cet
artiste avait déjà travaillé à Notre-Dame, à
Saint Denis, et construit l'admirable réfec-
toire de Saint- Germain-des- Prés; mais le
plan de la Sainte-Chapelle du palais, tracé
sous l'inspiration des reliques saintes, devait,
faisant oublier s^is autres travaux, demeurer
l'expression la plus belle, la plus entière, la
plus liche, la plus pure , V expression type de
la foi de ces siècles chrétiens.
Cette église, l'admiration des peuples
d'alors, leur idole, leur gloire, leur bijou,
fut consacrée par Eudes, évêque de Tuscu-
lum, le iS avril 1249- Elle fut donc bâtie eu
bien peu de temps.
Hâtons-nous de donner à nos lecteurs une
courte description de ce qu'elle fut avant
d'être ruinée et tapissée de rayons pliant soixs
le poids des liasses de la chicane , pour que la
génération prochaine en conserve un sou-
venir, avant que la main des révolutions,
qu'on est convenu d'appeler la faux du
lemps , en ait dispersé les pierres..
L'église du palais est double; on la divise
ea haute et basse Sainte-Chapelle. On monte
à la chapelle supérieure par quarante-
trois degrés : l'entrée est précédée d'un ves-
tibule en ogives , d'un portail décoré de
sculptures représentant le jugement dernier,
l'histoire du prophète Jonas; surmontée de
reliefs hermétiques, d'hiéroglyphes parmi
lesquels on distingue encore un ange la main
droite dans un nuage, et l'autre dans un vase;;
au-dessous s'élève un lis marié aux armes de
Castille, figui'ant l'écussoti de la i-eine Blanche,
mère du fondateur.
La chapelle est composée d'une seigle nef
en ogives très-hautes ; le corps de l'édificç,
soutenu par des colonnettes minces, très-
sveltcs , déplus en plus rapprochées vers le
rond- point dn chœuï, reçoit la lumière par
des croisées fort longues. Les vitres sont le
aïonument le plus précieux de la peinture sur
- veri'e au moyen âge, art perdu depuis, et
retrouvé aujourd'hui ; ces vitraux à person-
nages sont remarquables par la variété et l'in-
concevable vivacité des nuances ; au point que
jadis on comparait un vin d'une teinte bien
transparente aux vitres de la Sainte- Chapelle.
Nos ancêtres étaient si pénétrés de la différence
de leurs édifices avec ceux du Seigneur, que
les mystères dont ces derniers étaient remplis,
leur semblaient devoir briller d'une lumièi-e
surnaturelle; il est certainque ce jour nuancé,
réfléchi sur les murs, glissant sous le^voùtcs ,
ajoute beaucoup de grandeur aux cérémonies
chrétiennes.
La basse Sainte- Chapelle servait de pa-
roisse aux gens du roi , des chanoines ,- du
chapelain, etc. On y entrait par inie porte
latérale masquée aujoui'd'huipardes échoppes.
Cette seconde église , plus sainte , plus primi-
tive,'plus mystique, plus religieuse peut-être
encore que l'autre , était composée d'une
LA DOMINICALE.
2i9
grande nef en ogives fort larges entre deux
demi-nefs , dont la première moitié de
courbe ascendante allait toucher le murj
supportée par des piliers grêles , élégans,
placés à l'intei'section des deux branches d'o-
gives qu'ils soutenaient ensemble; ces co
lonnes étaient plus minces encore que celles de
l'étage supérieur. Il semblait voir un édifice
se soutenant tout seul , et coupé par des pi-
liers servant de simples ornemens.
Le jour, en y entrant obliquement, venait
glisser sur un autel fort riche , sur des châsses
de reliques, des voiles de soie et de lin, des
tableaux sur fond d'or, et mille donations;
puis il s'arrêtait pour désigner sur les dalles
les débris de la grandeur humaine, l'histoire
de notre dernière fin ; car la basse Sainte-
Chapelle était pavée de tombeaux recouvrant
les restes d'une série de personnages illustres
dans l'église, la robe ou la chevalerie, depuis
Louis IX. L'inscription la plus usée par le
temps et les pas des fidèles, portait le nom
de Pierre de Montreuil , l'architecte de
la basilique ; puis les chanoines , archidia-
cres , chapelains , barons , magistrats , pêle-
mêle comme dans une vallée de Josaphat;
Boileau avait son mausolée sur l'emplace-
ment même du lutrin chanté par ses vers...
De quelle vénération on devaitse trouver
saisi , en foulant aux pieds les os de ses
ancêtres!... Combien la foi devait y être plus
vive ! Comme cet aspect devait détacher
des choses de la terre , quand aux vapeurs de
l'encens, au mystérieux de nos sacrifices, se
joignaient les grandes, morales et profondes
réflexions de l'aspect du cimetière I ! .
— Lorsque ce monument fut achevé, il pa-
rut si léger, si élancé, si miraculeux! que les
chroniqueurs racontent que les joux's de fête,
quand les sept cloches étaient en branle, tout
l'édifice remuait; si bien que les maçons ,
craignant d'être accusés de négligence ou
d'inhabileté, se cachèrent pendant un an et
plus. Quoi,qu'il en soit, il s'est assis bien soli-
dement depuis cette époque; et à moins que
lafaux du temps, ou la décision toute atis-
lique de quelque conseil d'architectui'e, trou-
vant assez grand le nombre des églises, et
criant à l'économie, ne la démolisse pour en
avoir les pierres, ou qu'un philantrope , fai-
sant delà salubrité publique, ne juge conve-
nable d'y faire une place, ou d'v construire
un hôtel aux ventes par autorisation de jus-
tice , eu remplaçant ses arabesques délicieuses
par les lignes guindées d'une maison à balcon,
il y a lieu d'espérer, que l'antique débris de
la piété de Louis TX et du génie chrétien de
sou siècle , do«iinera encore long-temps le
palais moderne.
La Sainte-Chapelle fut de tout temps l'en-
fant chéri des rois de France. Son glorieux
fondateur la dota d'un collège d'ecclésias-
tiques, en l'i^i, et lui obtint du pape Inno-
cent IV quatre bulles d'indulgences. Il y fit
aussi déposer le trésor des chartes. — Son
fils, Philippe -le-Hai'di , y fonda une chapelle
pour le repos de l'àme de son père , et la dota
d'un tabernacle construit à l'image de l'édi-
fice, en vermeil orné de pieireries. L'orfèvre
chargé de l'exécution de cet ouvrage fut
anobli en récompense de sa belle réussite:
il se nommait Raoul.
Philippe IV y fit ériger la chapelle de saint
Clément, ainsi qu'une autre chapelle dédiée
au roi Tjouis IX , dont il obtint de Boni-
face VIII la canonisation en 1297. Enfin ,
ce monarque ayant cédé son palais au par-
lement , pour le rendre sédentaire à Paris ,
alla habiter le. Louvre. |C' est sous ce règne que
la justice mit le pied dans le palais qu'elle
devait plus tard envahir totalement.
Charles Y fit don à la Sainte-Chapelle, de
la fameuse sardouix à trois couleurs , repré-
sentant l'apothéose d'Auguste; cette église
posséda plusieurs antiques. Le bâton du
chantre était surmonté d'un buste de l'em-
pereur Titus: cette bizarrerie singulière sem-
blerait prouver que ce bâton avait déjà ap-
partenu à la chapelle mérovingienne de
Saint-Barthélemi , à une époque où nos rois
étaient consuls romains , où nous étions trop
jeunes encore pour avoir des gloires et des
monumens du passé. — La Sainte-Chapelle
fut le théâtre des cérémonies les plus augustes:
baptêmes, mariages , obsèques , de presque
tous nos souverains. Leur existence y est ré-
sumée. L'histoire a gardé le souvenir de la
pompe , inouïe jusque-là , du mai'iage de
madame Isabeau de Bavière avec le roi
Charles VI, qui y fut sanctifié en iSBg.
Louis XI fit beaucoup de bien à la Sainte-
Chapelle; il l'enrichit de dorures, de présens,
de privilèges , de reliques , et fit peindre le
plafond de soii vestibule en lapis - lazuli ,
250
LA DOMINICALE.
rto/-«e d'étoiles d'or ,' dont les marques sont
encore visibles. — Une ordonnance de Fran-
çois I'", datée de i5iG, prouve que déjà alors
des échoppes, ces champignons parasites, cett«'
vermine des édifices, venaient ronger notre
église, car il y enjoint de les démolir. — Les
rois de France seuls eurent l'iionncur d'être
gardiens de la clef de la châsse des saintes re-
liques de Louis IX , jusqu'à la mort de
Henri III , assassiné si opinénient , que cette
clef fut long-temps égarée. — On observa à
la Sainte-Chapelle le rit parisien usagé à la
cathédrale jusqu'en 1610, époque où elle
fut soumise au cérémonial romain.
Louis XIIT obtint en iGiS du pape Paul V
que la fête de saint Louis fût célébrée comme
de droit le jS août dans tout le royaume.
La bulle arriva le 'i juillet. Le vingt-cinq du
mois suivant fut un jour de fête dans toute la
France. Paris fut revêtu de riches tentures ;
les rues furent illuminées, et l'office du Saint
célébré à la chapelle qu'il avait bâtie, avec une
telle magnificence, on y brûla tant de cierges,
que ses murailles semblèrent de feu : les re-
liques du royal patron, qui y avaient.été trans-
férées en i3o6, furent exposées.
Ce furent là les derniers beaux jours de la
Sainte Chapelle. Bientôt après , la noble de-
vise écrite au bas de sou sceau commença a
s'oublier. (Ce sceau représentait une couronne
d'épines suspendue à une croix protégeant
deux fleurs de lis ; la devise était : — « Ecce
crux et coronaspinea, arma régis glorias tihi
commendantur. . .
A-lors aussi survint l'incendie singulier de
1618, dont on a tant parlé, et dont les ra-
vages n'ont pas encore été déplorés suffisam-
ment , car ils dévorèrent une partie du palais
antique. — La cour était au Louvre , aux
Tuileries, puis à Versailles, où l'on cons-
truisit aussi une Sainte-Chapelle riche, somp-
tueuse comme le grand roi, élégante comme
ime duchesse, fardée comme elle, portant
ceinture dorée, lambrissée comme un salon ,
ornée des frises des temples grecs. Ce n'é
tait la faute ni des constructeurs , ni
de l'illustre fondateur. Mais quand on
ajusta les temples de la foi chrétienne aux
modes anacréontiques des deux derniers siè-
cles , il y eut déjà bien du mal! — Quand
on a commencé à dédaigner nos temples
noirs et sombres , les regardant comme des
monstres, difformes enfans de la barbarie, a
religion avait cessé déjà d'être pour ses fils
un avenir, un espoir, une consolation, pour
devenir une obligation ,, un devoir. Ou orna
cependant les nouveaux temples j on leur bâtit
encore des clochers lourds et arrondis : au-
jourd'hui ils sont nus et carrés. Mais aujour-
d'hui on commence à sentir les beautés d'un
art cju'on ne peut plus produire ; aujourd'hui
c'est déjà une matinée fraîche d'espérance;
aujourd'hui on cherche à réédifier : alors on
travaillait à corrompre....
Ce qui nous reste à dire pour compléter la
biog'raphie delà Sainte-Chapelle est pénible :
nous avons à expliquer pourquoi elle est plus
noire que les édifices du même siècle. Cette
explication est liée à l'histoire du palais. -^Lçs
premiei- roi capétien habita ce lieu, et proba-
blement la même maison que les fils de Clovisj
caries descendans de Charlemagne n'ont pas
songé sans doute à reconstruire un palais dan^
une ville où ils n'ont presque pas séjourné.
Le roi Piobert, fils de Hugues-Capot, le re-
construisit tout entier, en même temps cpie
l'église Saint - Germain - des - Prés. — Phi-
lippe IV, à son tour, le rebâtit en partie.
Louis XI fit élever la Cour des comptes :-^
En 1G18, un iiicendie détruisit une partie
des bâtime,ns de Philippe-le-Bel ; en i63o le.
feurenversale clocher svelte qui s'élevait sur le
toit de la Sainte-Chapelle, remplacé depuis
par un clocher fort délicat , abattu par la
j'aulx.... de la révolution. La flamme dévora
encore en i636 la Cour des comptes bâtie par
Louis XI , monument gothique d'une beauté
simple et fort élégante. En 1776, le même
fléau ruina enfin le reste du palais; sur ses
ruines , on a assis celui que l'on voit aur
jourd'hui.
Voilà pourquoi la vieille église est noircie :
ses murailles , plus d'une fois enveloppées
de tourbillons de feu ont été brûlantes; les
pierres qui les composent doivent être cal-
cinées jusqu'au cœur: elle est restée debout
cependant, elle règne sur des monceaux de
ruines , et doniim; encore une nouvelle géné-
ration d'architeclurc, à l'abri de la protection
céleste , et de la croyance qui a présidé à son
élévation.
La Sainte-Chapelle est fermée depuis long-
temps; des mains avides ne lui ont laissé que
les murailles trop lourdes à emporter. Depuis
lors, le dix-huitième siècle a perverti nos
LA DOMINICALE.
â5i
mœurs , nos croyances , élevé des églises
tout imprégnées de l'aride matérialisme de sa
philosophie, de grands salons déparés \)av un
autel j de telle sorte que leur aspect fait souve-
nir des toilettes somptueuses qu'y ont étalées
les marquises de la régence. — Eh bien! malgré
ces fâcheuses influences , allez encore con-
templer un instant des yeux de l'ùme , la
Chapelle de Pierre de Mdntreuil, avec ses
longues ogives séparées par des piliers sur-
montés de dix-sept tourelles sveltes, ornées de
dentelures, de lis, de trèfles mystiques,
d'arabesques et d^animaux fantastiquement
élancés; choisissez une de ces belles soirées
humides , où les contours sans fin de ces ara-
besques admirables détachent en rose leur
silliouette sur un ciel d'un azur profond
comme celui de l'Orient, pour lequel sont nées
ces merveilles; imaginez une aiguille den-
telée, frêle, aiguë, toute percée à jour^ s'é-
lançaut dans la nue , au lieu du gâteau de
plomb qui surcharge la toiture; et s'il est
l'heure où les étoiles s'allument au firmament,
qu'un de ces petits astres vienne se jouer au
travers de ces dentelles de pierre : Bientôt
sur ce ciel d'azur dont la nuance austère
rehausse miraculeusement les édifices
orientaux, vous verrez cette Sainte-Chapelle
aérienne et légère , et fine comme une châsse
cl'ofévrerie , (dit le bon sire de Joinville,)
grandir en effaçant tous les autres monumens;
vous saisirez entre elle et les cieux une union
mystérieuse, bien que l'encens ne l'ait pas par-
fuméedepuis long-temps ; les crénelures deses
tourelles vont s'harmonier avec les cieux;
vous oublierez que c'esi l'ouvrage des hontmes,
qu'elle est profanée, vide, noircie par la
flamme! ce sera un sanctuaire, un autel, un
tabernacle, une arche d'alliance entre le ciel et
la teri'e : vous serez ému , vous sentirez
les délicieuses extases de saint Augustin
unies ù la poésie puissante du soviveniv
des mœurs de vos pères , à une pensée
de regret , pour la suavité du calme reli-
gieux de vos premières années, peut-être
bien éloignées Vos genoux fliibliront ;
vous serez prêt à prier devant cette ruine, en
vous écriant : — Dieu est immense; l'art ins-
piré de son souffle fécond, est grand ! Et
sachant désormais à quelle source puiser vos
inspirations, vous redirez avec Saint Louis
expirant sur la cendre aux rivages de Tunis, le
verset du psalmiste : — Seigneur, feutrerai
dans voire maison, et je vous adorerai dans
votre saint temple ! ! !
OEUVRES
DE SAINT-FRANÇOIS-DE-SALES {\),
Vie de Saint François de Sales , par
M. LoYAU d'Amboise.
(Premier article. )
Avant de porter notre jugement sur la
publication extraordinairement précieuse
que fait en ce moment le libraire Biaise
des OEuvres complètes de saint François-
de Sales, comme sur la vie du saint Evê-
cj[ue, tracée par M. Loyau d'Amboise, il
nous a semblé qu'une esquisse de cette vie
si pleine et si grande ferait bien dans nos
colonnes-, que nos lecteurs nous sauraient
gré de réveiller en eux les sentimens de
vénération , de respect et d'admiration
profonde , que commande l'héroïsme de
l'évéque de Genève-, le charme entraînant
qui captive et émeut avec délices, devant
une âme si tendre, qu'il faut aller juscpi'au
disciple bien-aimé, sur lequel Jésus-Christ
s'appuyait avec amour la nuit de la der-
nière Cène , pour trouver un cœur plus ai-
mant, une charité plus brûlante du feu
divin.
Noble et sainte Eglise romaine ! depuis
le Golgotha jusqu'à nous, que de noms au-
gustes dans ses annales! Qui de nous a par-
couru la Vie des Saints, sans que des pleurs
soient venues mouiller ses yeux, sans que
le cœur fût ému , sans sentir dans son âme
le besoin de réformer sa conduite et de de-
venir meilleur? Là , ce sont des hommes
de tous les rangs , de toutes les classes , de
toutes les conditions : des monarques puis-
sans, qui ont déposé leur couronne au pied
de la croix, ou qui portaient le cilicesous
la pourpre royale -, d'obscurs manœuvres,
des hommes qui n'étaient rien selon le
monde, mais qui, dans la détresse et le mé-
pris de la terre, amassaient en silence le
(I) A Paris, chez Biaise, libraire-édit., rue Férou.
25â
LA DOMINICALE.
trésor qui ne përit pas; de timides jeunes
filles , dans la fleur de l'âoe , dans tout
l'enivrant prestige de la beauté, qui sont
allées ensevelir dans l'ombre d'un cloître
les attraits qui les eussent faites reines dans
le monde-, de saintes femmes, couronnes
de gloire et de bénédiction pour leurs fa-
milles*, des hommes que leur naissance et
leurs richesses appelaient aux plus hautes
dignités de la terre, et qui , se faisant petits
de toute l'humilité de l'Evangile , ont
trouvé la maison de Dieu plus grande
que tous les palais de la terre , le taber-
nacle de Sion l'asile de paix et de calme
pour leur cœur déjà fatigué du monde. Tel
fut saint François-de-Sales.
Sa famille jouissait d'une grande renom-
mée : ou la trouve dans toutes les guerres
qu'eurent à soutenir, à diverses époques,
les ducs de Savoie. Son père , le comte de
Sales, intrépide soldat comme ses aïeux ,
après avoir illustré sa bannière par de
hauts faits d'armes, désira de quitter le tu-
multe des camps, et terminer dans les dou-
ceurs du repos , avec une épouse digne de
lui, sa vie si agitée jusque-là. Il épousa
Françoise de Siounaz, femme d'une beauté
remarquable, mais d'une vertu plus remar-
quable encore. De cette union naquit
saint François-de-Sales, le 25 août 1567.
Les premiers temps de son enfance furent
difficiles: sa constitution était frêle, et il
fallut toute Tangélique sollicitude de sa
mère pour conserver à la terre cette tendre
et délicate fleur qui devait un jour bril-
ler d'un éclat si pur et si beau. Le premier
nom que bégaya saint François fut le nom
de Jésus-Christ, qu'il avait appris de la
bouche de sa mère. Il ne fut pas élevé avec
cette mollesse qui tue l'âme d'un homme
dès le bas âge, en emprisonnant cette âme
dans un corps de femme. C'était vraiment
merveille de voir cet enfant, naguère si
délicat et si frêle , avec sa figure angélique,
ses longs cheveux bouclés qu'agitait la brise,
jouer sur le bord des précipices , traverser
avec audace les passages les plus dange-
reux , puis reparaître sur les sommets es-
carpés, mariant son joli visage avec la
teinte sombre et sévère des rochers de l*
Savoie. Puis, qu'il était beau de le voir en-
core appuyé sur le bras de sa mère dans
quelque pauvre et chétive chaumière , au
chevet du malade qu'il consolait de sa voix
enfantine, qu'il secourait de son or! Car
elle lui apprenait tout cela, cette mère
chrétienne*, elle cultivait le cœur de son
fils, de son fils, elle qui l'aimait tant! Elle
si bonne, si bienfaisante , elle lui montrait
à être bon, à être bienfaisant. Quelle mère,
que la mère de saint François-de-Sales !
Un jour vint où il fallut le quitter pour-
tant , et le quitter pour long-temps, se sé-
parer de lui par une distance bien grande.
Ses humanités étaient finies, et il allait par-
tir pour Paris, Paris, la ville de prestige et
de bruit, la ville où la foi se perd, la ville
dont l'air est mortel pour le cœur. Com-
bien d'hommes y sont entrés purs dans
cette Babylone , qui en sont sortis avec
l'âme gangrénée|I Elle sait tout cela , cette
mère , elle a peur, elle tremble, elle a
le frisson; mais elle a foi dans son fils , la
mère de François-de-Sales*, elle sait qu'il
en sortira pur comme il y entre ; car il a
horreur du mal , le jeune homme ; il aime
Dieu : oh ! comme il l'aime !
Elle a voulu l'accompagner sur le che-
min, l'accompagner jusqu'au vieux chêne
de la vallée. Là, elle lui a appris bien des
fois à bénir Dieu -, là ils ont tous deux chanté
bien des fois ses louanges quand les der-
niers rayons du jour venaient mourir ter-
nes et décolorés sur le feuillage de ce chêne.
C'est là qu'elle veut lui dire adieu , l'ino n-
der de ses larmes de mère. Et puis de cette
place on aperçoit dans le lointain le clo-
cher de l'église où François a reçu le bap-
tême.
«Vois-tu, lui dit-elle, cette église où
tu fus fait chrétien. Chrétien! mon fils, ce
titre est le plus beau de tes titres. Quand
tu seras tenté de pécher, souviens-toi de
cette église *, souviens-toi du vieux chêne
où ta mère pria avec toi, où elle te dit adieu
aujourd'hui. Lorsque le pauvre viendra te
dire : j'ai faim-, ce pauvre est ton frère,
mon fils, qu'il se relire consolé. Je t'aime,
LA DOMINICALE.
mon fils, ah! comme je t'aime! mais, et
moi aussi, je préférerais te voir mort que
coupable d'un seul péché mortel. »
François passa six ans à Paris.
II ne savait que deux chemins : celui qui
conduisait à l'école, celui qui conduisait à
l'église. Et lorsque le temps fut arrivé, avec
quelle joie il regagna ses montagnes , ses
chères montagnes de la Savoie! Que de
fois il les avait rêvées, ces montagnes, ce
château paternel, l'église de Tliorens, le
chêne des adieux! Et maintenant il retrou-
vait tout cela 5 il respirait l'air embaumé
de la Savoie-, il embrassait sa mère, sa
bonne mère , qui le revoyait toujours pur ,
toujours vertueux , comme elle l'avait
quitté, comme elle lui avait recommandé
d'être pur-, elle le revoyait orné des talens
les plus brillans , ne se lassant pas de l'en-
tendre, se complaisant dans son fils.
Ce temps de délices ne fut pas long. Il
fallut repartir pour Padoue. Là, le docteur
Pancirolle occupait la chaire de droit la plus
célèbre de l'Europe ^ et le comte de Sales,
qui destinait François aux charges publi-
ques, voulait qu'il se formât aux leçons
du célèbre docteur.
C'est là qu'à la suite d'une maladie ter-
rible, où l'on désespéra de ses jours, il prit
la résolution de se consacrer au service de
Dieu. Depuis lors rien ne put changer la
résolution de François de Sales. Rien ny
fait : ni la voix de l'amitié, ni celle du
comte, ni les larmes de sa mère : car il est
prédestiné d'en haut, ce jeune adolescent;
lisent, lui, que sa place est là, dans le
sanctuaire-, qu'il est appelé au ministère
redoutable qui fait trembler les anges.
Et pourtant un jour vint où de tendres
pensées luttèrent dans son cœur contre la
voix du ciel.
Mademoiselle de Végy avait à peine
dix-huit ans. Dans la candeur virginale
de son sourire, on lisait la pureté de
son âme. Jeune lis de la solitude, elle avait
été cultivée par une mère bien chrétienne.
Depuis que la mort l'avait privée de ce
consolant appui, elle s'était faite la joie de
son vieux père , adoucissant ses chagrins ,
2S5
et calmant ses douleurs. Qu'elle devait
paraître belle à François, lorsqu'elle allait,
timide vierge cbrétienne, frappera la porte
de la chaumière pour y porter de l'or^, plus
que de l'or, des paroles angéliques , de ces
suaves paroles qui font descendre la paix
dans un cœur agité! car elle faisait tout
cela, mademoiselle de Végy. Son nom
était en bénédiction dans toute la contrée.
La mère de famille l'invoquait après celui
de Marie. Elle avait consOlé tant de dou-
leurs, elle avait fait couler tant de larmes,
d'attendrissement et de reconnaissance !
Elle était si bonne! elle était si bienfai-
sante!
Donc Frarfçois l'aima. Son père la lui
avait destinée pour épouse. Il tenait à ce
mariage, le vieux soldat. Il disait qu'il se
verrait renaître dans les eufans de sou fils,
et cette pensée lui souriait.
Comj)rcnez-voas maintenant tout ce qui
se passait dans cette âme de vingt ans? Vivre
avec mademoiselle de Végy! c'était un
rêve, un délicieux rêve; mais le vœu fait
aux pieds de la Vierge, mais cette voix
d'en haut qui retentissait dans son âme?
Ce dut être un épouvantable tourment.
Dans cet horrible combat , ce fut Dieu
qui l'emporta sur le monde. Le monde!
qu'il est pourtant suave à cet âge, avec ses
plaisirs, son fracas, ses joies délirantes, ses
spectacles voluptueux , ses bals magiques!
Ne parlez plus à François deSales de toutes
ces joies d'enfer. Tout cela, qu'est-ce? un
peu de fumée que le vent emporte, un
bonheur factice (jui passe comme un rayon
de soleil, et qui laisse après lui d'indici-
bles regrets. Il se souvient que Sion est dé-
serte, et que le deuil est dans ses murs; et
il veut, de sa volonté d'homme, se faire
un soldat de la milice sainte qui combat
les combats du Seigneur.
Or donc, quelque temps après l'Eglise
entendait les vœux éternels de François de
Sales, et le sacerdoce se réjouissait d'un
saint prêtre.
25>4
LA DOMINICALE.
TABLEAU
DE l'histoire de l'e'gï ISE ,
depuis Jcsus-Chrisl jusqu'à nos jours; par
M. l'abbe Vidal, ancien professeur de
philosophie, etc.
Ce tableau , distribué en plusieurs colonnes,
offre dans celle du milieu le fleuve de l'église
dans lequel se trouve la succession des Papes
depuis saint Pierre jusqu'à Grégoire XVI; un
chiffre placé avant leur nom , indique l'année
de leur élection. Adroite et à gauche de cette
colonne, sont indiqués les pays et les peuples
qui reçurent successivement la foi, et qui se
jettent dans le grand fleuve, sous la forme de
ruisseaux. D'un côté est un sommaire de l'his-
toire générale de l'Église, indiquant pour cha-
que siècle les principaux évéuemens. Les in-
dications sont courtes mais nombreuses, et
cette colonne est la plus cliargée du tableau.
La colonne à côté e^t celle de tous les conciles
généraux et particuliers .
De l'autre côté du grand fleuve sont encore
quelques colonnes : une pour les SS. Pèreâ et
les écrivains ecclésiastiques; une autre pour
les hérétiques et les schismatiques : on y a
compris les philosophes des derniei-s temps
qui ont attaqué la religion. En dehors sont
placés les principaux empereurs jusqu'à
la prise de Constantinople. De cette manière
on fait concorder l'histoire ecclésiastique avec
l'histoire civile.
Au bas sont les anti^papes.
Enfin, sur les limites du tableau, sont vi«gt
portraits des plus illustres Pères et Saints des
derniers siècles.
Au haut du tableau Notre-Scigneur est re-
présenté donnant la mission à ses Apôtres.
Tous les chiffi'es qui sont dans le tableau
indiquent l'année, dont le siècle se trouve
indiqué à gauche du tableau.
Ce- tableau est dû aux soins d'un ecclésias-
tique estimable et instruit : dressé avec soin ,
et rempli de détails , il dopne une idée géné-
rale de l'histoire de l'Église, et sert à classer
dans la tête les grandes époques et les faits
principaux.
Il est déjà approuvé par plusieurs évêques,
et adopté dans un grand nombre deséminaires,
comme très-utile à l'étude de l'histoire de
l'Église.
^ Uue grande f€uille7«-/?^a/î0;|coloriée, ornée
de 20 portraits et vignettes. Prix, 3 fr. 5o c
A paris, chez Camus , éditeur, rue de l'Ab-
baye, n" 12, et Ad. Leclerc, quai des Au-
gustins, n° 35.
EPHEMÉRIDES.
27 Janvier. — 1721, mort de Huet, évêqne d'À-
vranches , savant universel, et qui conserva la
même ardeur pour l'étude jusqu'à l'âge de qua-
tre-vingt-onze ans. Il fut un de ceux qui conlri-
biièrent à l'éducation du Dauphin, fils de Louis
XIV. Il a laissé beaucoup d'ouvrages, dont le
principal est sa Démon sirniion évangéUque.
27. — ISOI, Louis XII, roi de France, et Ferdinand,
roi de Caslille, partagent le royaume de Naples.
coiiquis par eux sur les prhices arragonais. —
672, mort du pape Vilalieii. C'est sous sou pon-
tificat qu'on a commencé à faire usage des orgues
dans les églises. — 847, mort du pape Sergius II
— !7S2, on ferme le tombeau du diacre Paris, si
célèbre par les prétendues merveilles opérées à
ce tombeau.
28 — 814, mort de Cliarlemagne, roi de France et
empereur d'Allemagne. — I72S, mort de Pierre-
le-Grand, empereur de Russie.
29 — 1579, les Sept-Provinces, que nous appelons
aujourd'hui Hollande, signent à Utrecht, par les
soins du prince d'Orange, l'union qui a duré
jusqu'à ces dernières années — 1745, mort du
cardinal de Fleury.
30. — 1647, les Ecossais livrent Charles i" aux An-
glais.— 1649, le roi Charles I''"' est amené, dans
la salle de Westminster, devant la cour de jus-
tice établie par Cromwell, pour lui faire son
procès.
31. — 1788, mort de Charles Edouard, dit le piié-
tendant,
( cr Février.—! 649, le roi d'Angleterre, Charles I «"',
est ramené pour la seconde fois devant la cour
de justice. — 770, mort du pape Etienne III. —
161)2, mort d'Alexandre VIII.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
AFFAIRE DE M. DE LA MENNAIS.
Les inquiétudes de l'Eglise de France sont
dissipées. L'homme de génie s'est incliné,
plein de respect et de soumission filiale , à la
voix du premier Pasteur. Il a fait le sacrifice
de ses idées, de ses théories, avouant avec
humilité qu'il s'est trompé. Nous n'attendions
pas moins de cet homme à la voix puissante ,
au cœur ardent, à l'inébranlable foi, (JUl,
pendant si] long- temps parmi nous, est des-
cendu dans l'arène toutes les fois qu'il a falln
LA DOMINICALE J
255
exalter les successeurs de Pierre. Nous n'avons
jamais douté de sa soumission, nous j si sa
premièiè déclaration était jugée insuffisante,
nous ne doutions jias qu'il en fît une seconde;
et voilà qu'aujourd'hui il l'a faite, cette dé-
claration, qui a satisfait à tout. Il s'est soumis
comme le dernier des fidèles se serait soumis.
C'est là un grand, un noble spectacle que cet
homme, le plus beau génie de l'Eglise de
France, aux pieds du pontife romain. Dé-
sormais donc tout est dit , tout est fini contre
lui. Il n'y a plus rien à reprendre dans sa car-
rière passée; il a scindé en deux sa vie. Oh !
que nous désirons qu'il reparaisse dans nos
rangs, l'homme sublime, qu'il nous guide
et nous encourage : car il y a encore des doc-
trines perverses , des ennemis à jeter à terre,
un déblaiement à faire au pied de la croix ,
de cette croix divine qui doit sauver encore"
le monde. Les ennemis de la foi se réjoui-
raient de son silence; ils n'ont pas oublié que
chacpie coup de massue de cet homme por-
tait la terreur et le désordre dans leurs rangs.
Ce serait un beau jour pour l'univers catho-
lique , que celui où retentirait de nouveau
l'imposante voix qui tonnait si haut dans les
combats de la milice sainte. Nous faisons des
vœux , des vœux bien ardens , pour que cette
attente universelle ne soit pas trompée.
Nous donnons le bref de sa sainteté le pape
Grégoire XVI:
A noire fils hien-aimé F. de La Mennais ,
Grégoire P. P. XVI.
Cher fils , saint et bénédiction aposlolique.
Ce que nous nous promettions de votre soumis-
sion envers nous et le saint -siège apostolique,
nous apprenons avec joie que vous venez enlin de
le faire par la déclaration humble et simple que
vous nous avez transmise par notre vénérable frère
le cardinal Bartliélemi, évêqued'Ostie. Nous avons
béni le Père des lumières, duquel nous vient
cette consolation si grande, qui, nous pouvons vrai-
ment le dire avec le psahnisle , a réjoui notre ùme
en proportion de la multitude de ses douleurs.
Aussi, notre cher fils, nous vous ouvrons avec
toute l'effusion dont nous sommes capable , les tré-
sors de notre tendresse paternelle , et c'est avec un
véritable triomphe dans le Seigneur que nous vous
félicitons d'avoir acquis une paix pienie et sincère,
par la générosité de celui qui sauve les humbles
d'esprit, et repousse ceux qui puisent leur sagesse
dans les principes du monde, et non dans la science
^ui vient de lui. Car le plus beau triomphe , le seul
véritable , c'est de vaincre le monde ; et c'est pour
cela que YOlrç nom sçra environné d'une gloire
éternelle , parce que, sans vous laisser détourner
par aucune considération humaine, sans vous
laisser entraîner par les perfides manuîuvres de vos
ennemis, vous avez tendu directement au but où
vous appelaient la voix du père le plus tendre et
les lois de la justice et de la vérité.
Continuez donc, cher fils, en marchant ainsi
dans le chemin de la vertu , de la docilité et de la
foi , de donner à l'Eglise de [tareils sujels d'allé-
gresse, et d'employer les efforts de ce génie et de
cette science qui vous distinguent , pour que tout
le monde ait et professe la même opinion au sujet
de la doctrine exposée dans notre lettre ency-
clique. Sans doute, ce qui augmente considéra-
blement notre joie , c'est que vous ayez pris soin
de faire émettre sur le même sujet une déclaration
très-digne d'éloges que nous avons reçue, par
notre cher fils Gcrhet , l'un de vos élèves , auquel,
par conséquent, nous voulons donner dans cetle
lettre un témoignage tout particulier de notre
estime.
Mais il ne faut pas se dissimuler que l'homme
ennemi peut encore semer l'ivraie.
Cependant, courage cher fils; et, ferme dans
votre sainte résolution, réfugiez-vous avec confiance
là où est un rempart pour tout le monde, suivant
les paroles du pape saint Innocent; là où est la sécu-
rité, où est un port exempt de tempHes, où est un
trésor de biens innombrables. Car là, appuyé sur
la pierre qui est Jésus-Christ, vous combattrez
avec courage et sécurité les combats du Seigneur,
afin que les saines doctrines s'étendent partout avec
éclat, et que b paix de l'Eglise ne soit pUis troublée
par des nouveautés trompeuses, de quelque beau
prétexte qu'elles s'enveloppent.
Nous finissons ici celte lettre que nous vous en-
voyons comme un témoignage de nos disposi-
tions à votre égard. Maintenant nous ne deman-
dons qu'une chose au Dieu auteur de tout bien, et
nous la demandons avec ardeur .- c'est que par l'in-
tercession de la Ircs-saince Vieige, notre espoir,
notre guide et maîtresse dans les jours mauvais, il
consolide son propre ouvrage ; et nous vous donnons
avec l'affection la plus vive notre bénédiction apos-
tolique, comme un gage précurseur de ce puissant
secours.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 28 décembre
4855, et de notre pontificat le S*".
Grégoire P. P. XVI.
PorttKjal. — Lesjournaux ang'ais du 20 janvier
parlent de l'arrivéeàFalmouthdu brick le y^rtu/aioH,
ayant quitté Lisbonne le 15. A cette époque, le
quartier-général de don Miguel était toujours àSan-
tarem, et celui de don Pedro à Carlaxo. Lesjour-
naux pédristes, qui rendent "compte de ces corres-.
pondances parlent de deux engagemens qui auraient
eu lieu le 5 et le 5 janvier; entre les postes avances
256
LA DOMINICALE.
des troupes pédristeset ceux de la garnison de San-
tarem. Comme ces feuilles ne donnent aucnn délail
de ces affaires, nous devons présumer qu'elles ne se
sont point terminées à l'avantage des pédristres.
«Le combat du 3, disent-elles, a été le plus impor-
tant des deux. Il paraît que le colonel Néponuicène
s'était laissé surprendre par un corps considéra-
ble de troupes de don Miguel, et que la perte qu'il
a éprouvée a été assez grande [lour que le gouver-
nement de Lisbonne ait cru devoir le traduire de-
vant un conseil de guerre. »
Les mêmes correspondances ajoutent que les trou-
pes de don Miguel souffrent beaucoup d'une mala.
die qui fait de grands progrès, faute de secours mé-
dicaux pour en arrêter la contagion. Il paraît aussi
qu'à cette époque il y avait eu quasi-réconciliation
entre don Pedro et le duc de ïerceira. Celui-ci se-
rait parti poiu- l'année d'expédition de Santareni,
non avec le comniandemenl général, maispour y agir
de concert avec Saldanba, lequel aurait quille le 9
les environs de Santareni avec 5000 hommes, pour
se porter en avant. Nous sommes portés à croire que
le bruit du mouvement de Saldanlia a été répandu
pour remonter le moral des troupes pédrisles,
[»armi lesquelles des signes de mécontentement
s'étaient manifestés. Le Courrier pense que ce com-
mencement de rébellion a pu être occasionné par
le relard du paiement de la solde et par la mauvaise
qualité des vivres qui sont distribués aux troupes.
« Les recrues écossaises, dit-il, ont paradé devant
leurs casernes, à Yal-dc-Pereira, avec des mor-
ceaux de lard rance au bout de leurs baïonnettes.
Quant au riz, il était si avarié qu'elles l'ont jeté
par les fenêtres. Deux cents hommes de ces recrue
ont été envoyés en prison. »
Le Sun , quoi(pie très-dévoué à la cause de don
Pedro, prend moins de soin que ses confrères pour
cacher la vérité. L'extrait de sa correspondance de
Lisbonne , que nous allons rai)porter , est plus ins-
Iruclif que toutes les illusions dont se bercent en-
core les autres feuilles pédrisles.
« Don Miguel , dit le Sun, est à Santareni, à la
tète de dix mille hommes ; on ajoute qu'il a une
force de cinq mille hommes aux environs d'Oporto.
En outre , quinze cents miguélisles sont devant
Coïmbre et Péniche , et trois mille autres sont ré-
pandus dans l'Alentéjo. Don Pedro na pas de
corps d'armée en état de tenir la campagne, à
l'exception de celui qui est en ce moment devant
Santarera. Oporto et les autres places au pouvoir
des {jédristes, sont bien occupées par une garnison
suffisante pour résister aux attaques de l'ennemi •
mais c'est là tout. Il y a des partisans de dona
Maria qui soutiennent qu'aussitôt les pluies ve-
nues, don Miguel sera forcé, par la difficulté où
il se trouvera d'approvisioinier ses troupes , d'é-
vacuer Santarem , de traverser le Tage, et de se
jeter dans Elvas ; d'autres n'espèrent pas que les
pluies produisent un résultai aussi satisfaisant. lisse
fondent sur ce que, dès six mois avant l'entrée à
Lisbonne du duc de Terceira , Santarem a été for-
■ lifié et approvisiomié avec un soin qui prouve que
don Miguel, bien qu'il se regardât alors comme
certain du succès , ne perdait pas de vue le soin qui
doit toujours occuper un général en chef: celui de
s'assurer une bonne retraite. Mais en supposant
que les pluies , qui déjà ont commencé , forcent
don. Miguel à évacuer Santarem, et à se retirer à
Elvas , il se trouverait alors dans la plus forte posi-
tion du pays ; et, dans le cas où telle serait son in-
tention , il serait absurde de supposer que ses par-
tisans (don Pedro n'a pas de troupes dans les
environs) ne travaillent pas dès ce moment à for-
tifier encore les défenses de la place, et à y faire en-
trer les provisions suffisantes. IMalgré cela, les
constitutionnels persistent à considérer le moment
où don Miguel évacuera Sanlarem, comme celui
de la tin de la lutte. Cependant il est évident que
si don îMiguel se retire à Elvas , l'armée pédriste,
bloquant en ce moment Santarem , sera obligée
de la suivre dans l'Alentéjo, et de faire la même
chose devant la première de ces villes : alors rien
n'empêchera les troupes miguélistes répandues
dans les environs d'Oporto, de Coïmbre ou ailleurs,
de se rendre maîtres absolus du pays, d'y lever
des contributions, et de renforcer leurs bandes de
guérillas. »
EsiHujiie. — Il était facile de pressentir la ré-
ponse négative du ministère espagnol à la déclara-
tion du général Llander. Ce général, en refusant
d'installer les nouveaux subdélégués ( préfets ) en-
voyés de Madrid dans la Catalogne , a, par le fait,
méconnu le gouvernement de la reine.
L'adliésion à cette déclaration de la plupart des
capitaines-généraux , et en particulier du gé-
néral Quesada, que la Régente a en vain essayé de
gagner à l'avance, en lui envoyant le titre de grand
d'Espagne de seconde classe, a déterminé la chute
du ministère Zéa.
Avis. Lapremière édition de V Âlmanach
des paroisses ayant été promptement en-
levée, a rendu nécessaire une seconde édi-
tion. Celle-ci vient de paraître. La préci-
pitation avec laquelle la première avait été
faite avait donné lieu à un grand nombre
d'erreurs typographiques, qui ont été répa-
rées dans celle que nous annonçons aujour-
d'hui.
— Nous engageons MM. les abonnés à
lire l'avis que nous mettons à chaque li-
vraison sur la couverture. On ne cesse de
nous demander la première et la seconde
livraison ; nous répétons que ces deux
livraisons sont épuisées.
Lk DOMINICALE i
âsr
Avis. — Ceux de MM. les Abonnes
qui n'ont pas encore renouvelé leur
abonnement, fini le \^^ février ^ sont
priés de le faire de suite ^ s'ils ne veu-
lent pas éprouver d'interruption dans
l'envoi du Journal.
BIBLIOGRAPHIE. — §. II.
SOURCES DU DROIT CANON.
La révolution française a porté un coup
fatal aux grandes éludes ecclésiastiques,
en dispersant les corps religieux qui
avaient assez de lumières , de richesses et
de loisirs pour s'en occuper avec fruit. Ce
n'est pas le clergé militant , le clergé qui
administre et qui console , qui peut se li-
vrer aux longues méditations, et aux âpres
recherches ; il faut que d'autres élaborent
la science , et qu'il l'applique-, que d'autres
soient la tête , et lui le bras. C'est avec
ces conditions de labeur intellectuel d'un
côté , et de labeur administratif de l'autre,
que le clergé catholique s'est placé, sans
aucune comparaison possible , dans les
sciences sacrées ou profanes, comme dans
la littérature et l'éloquence, à la tête de
toutes les périodes de civilisation moderne,
et beaucoup plus haut que toutes les écoles
philosophiques de l'antiquité. Depuis qua-
rante ans, l'équilibre des forces du clergé est
rompu-, il administre autant, mais il pense
moins j on lui a laissé les bras, et ôté la
tête -, les foyers ardens et lumineux d'où lui
venait la science, se sont éteints; et ce-
pendant il importe autant , et plus que ja-
mais , que le catholicisme soit prêché par
des bouches d'or , et que destiné à diriger
et à sanctifier les actions des hommes , il
soit toujours au -dessus des doctrines hu-
maines , comme les apôtres étaient au-des-
sus des subtiles écoles d'Asie, comme l'Evan-
gile était au-dessus des poètes païens.
L'Eglise s'est trouvée dans des calamités
bien plus accablantes, à des époques où
elle n'avait encore , ni autant d'expérience,
ni autant de gloire. Deux ou trois millions
1^5-' LIVRAISOIS.
de Barbares sont allés se briser contre la
pierre du temple-, et quoique les philoso-
phes modernes aient bien aussi leur barr
barie intellectuelle et morale , ne leur fai-
sons pas l'honneur de les croire de petits
Attila et de petits Genseric. L'Eglise a suffi
à l'Europe en désordre -, elle suffira, soyons-
en surs à l'Europe régularisée ; elle , qui a
vaincu l'ignorance, ne peut pas trouver
une ennemie dans la civilisation.
La chose importante dans tout ceci^
c'est de trouver un moyen qui rende ail
clergé le point d'appui moral qu'il avait
autrefois dans les grandes corporations re-
ligieuses; de l'adosser à quelque chose de
solide , qui le rende fort et confiant. Si ^
lorsque la philosophie du siècle ouvre sa
bouche dédaigneuse , et laisse tomber sur
le Christianisme des paroles de commiséra-
tion et de critique , il y avait un Thomas ,'
un Bernard, un Bonaventure, qui pussent
dire sou fait à l'orgueil de la science mon-
daine , il est hors de doute que le clergé des
paroisses, bon et vigilant ouvrier du Sei-
gneur , marcherait plus dispos à sa tâche 5
il répondrait à l'impiété par de bonnes œu-
vres , tandis que les autres répondraient
par de bonnes raisons. Mais si la chaire se
tait quand la tribune parle , ou du moins
s'il n'y a pas dans la propagande ecclésias-
tique, autant que dans la propagande ré-
volutionnaire , unité d'efforts , accord et
harmonie; et surtout, si le curé de paroisse
reste comme une sentinelle avancée, sans
un corps qui le soutienne, et sur lequel il
puisse se replier au besoin , il est clair, qu'à
moins d'une foi invincible , d'un cœur dé-
voué et d'une science éprouvée , l'œuvre
évaagélique peut en souffrir. Tant que l'a-
pôtre Pierre fut à côté du Seigneur, et sen-
tit son ardeur humaine soutenue par Par-
deur divine, Pierre fut grand, Pierre fut
saint ; quand les scribes et les pharisiens eu-
rent emmené le Maître, le disciple aban-
donné à sa nature pécheresse, douta et re-
nia. Et cependant, qui d'entre nous se van-
terait d'avoir la foi de Pierre?
Dieu, qui bénit les petits efforts comme
les gra^nds , nous sera donc témoin du peu
U "
S58
LA DOMINICALE.
que nons aurons fait , pour ramener le
clergé à la hauteur de doctrine où le te-
naient les anciennes corporations. L'intel-
lifjence est comme les fluides , elle se ni-
velle. Si nous parvenons à rendre facile
l'étude des choses ecclésiastiques , à indi-
quer les sources qui sont à la portée de
tous, et à puiser directement dacs celles où
ia'atteindrait que le petit nombre, il nous
semble que ce sera un acheminement vers
un développement de lumière plus consi-
dérable.
Au premier rang des études du Clergé
doit être placée l'histoire du Christianiï>rae.
Celte histoire est colossale en elle - même -,
©lie se mêle à tout; à la conversion des
peuples, à la politique, aux sciences , aux
arts, à l'architecture, aux lois, à la poésie -,
chacune de ces divisions demanderait le
travail d'un homme pendant sa vie entière.
Il faut donc choisir dans cette œuvre im-
mense-, prendre une face grande et belle,
assez majestueuse pour faire concevoir
une idée exacte de l'édifice, et assez bor-
née , pour que le regard d'un homme
puisse le saisir dans toutes ses dimensions.
De tous les côtés du Christianisme , le côté
législatif nous a paru réunir plus spéciale-
ment les qualités que nous cherchions j il
embrasse la doctrine catholique dans tous
ses développemens, et l'accompagne à tra-
vers les siècles ; il touche aux sommités de
toutes les grandes questions sociales , et
descend à toutes les pratiques de la vie
réelle •, il comprend les conciles qui délibè-
rent , les papes qui ordonnent , les rois qui
adhèrent, les Pères qui commentent, et les
prêtres qui exécutent.
La jurisprudence de l'Eglise commence
avecl'Eglise elle-même. Après la disper-
sion des apôtres , chacun d'eux va annon-
cer aux peuples la bonne nouvelle avec sa
langue de feu*, ils se servent des instructions
directes qu'ils avaient reçues de Jésus-
Christ lui - même sur diverses matières, et
appliquent l'Ancien Testament, dans tout
ce qui n'était pas contraire à la doctrine
du l'ils de Dieu. En attendant, les Évan-
eiles §e composent j et saint Paul écrit, à di^
verses Eglises de l'Asie et de l'Europe , le
admirables et divines épîtres où sont déve-
loppés avec tant de verve , de sagesse et de
poésie, les préceptes fondamentaux de la
nouvelle religion. L'Évangile , le récit des
actes des apôtres , et leurs épîtres , compo-
sèrent ainsi la première loi écrite des chré-
tiens, avec tout ce que le texte aposto-
lique conservait expressément du texte
mosaïque. Ce corps de doctrine cons-
titua toute la législation écrite de PÉ-
glise pendant les trois premiers siècles.
Elle était encore dans la naïveté de son
néophytisme , et toute l'ardeur de sa foi ;
du reste, pleine d'hommes dévoués, qui
étaient venus à elle librement , et par
la persuasion, et qui n'avaient pas l'idée
de marchander avec la parole des évêques.
Jusqu'au commencement du quatrième
siècle, l'affiliation toujours croissante des
chrétiens, avait amené des questions de
grande organisation et d'hiérarchie; la
persécution, dont la puissanc-e impériale
avait conslament poursuivi PEglise , ne
permettait que bien rarement et bien dif-
ficilement la réunion générale desministres
catholiques 5 et quand des difficultés se
présentèrent , qui n'étaient pas d'une trop
grande importance , elles se décidèrent
par le presbyterion de chaque ville , ou
conseil des évêques et des prêtres. S'il s'a-
gissait d'une haute décision à prendre, on
appelait à la délibération, les évêques des
villes voisines, on les soumettait au saint-
siège, et le christianisme préludait ainsi à
ces immenses assemblées délibérantes , qui
réunirent plus tard toutes les lumières et
toutes les vertus du monde civilisé.
De ces petites assemblées, de ces conciles
partiels tenus dans l'ombre pendant les trois
premiers siècles , il est resté un précieux
monument historique : ce sont les Canong
des apôtres, ainsi nommés, sans doute?
parce qu'ils furent rédigés sous Finfluence
des traditions apostoliques. Un les trouve
généralement en grec et en latin dans le
corps de droit romain, comme. du reste
dans toutesles compilations ecclésiastiques,
dans le détail 4esqueUes nous allons eutr^Xt
ÎLA DOMimCALE.
259
Ces canons sont respectables à plusieurs
titres: d'abord, par leur conformité avec
l'esprit et la lettre de l'Évangile-, ensuite
par leur antiquité. Ils sont cités dans le
concile de Nicée , tenu en 325 , et dans les
conciles d'Antiorhe et de Constantinople.
Justinien lui-même les mentionne dans sa
Novelle sixième; Denis-le-Petit les inséra
dans la collection qu'il fit vers 5oo*, et les
évêques de France s'en servirent en 677 ,
sous le roi Chilpéric , dans l'affaire de
l'évêque Prétextât. Cependant il s'est élevé
des doutes contre eux. D'abord, nous de-
Tons dire que l'Eglise latine n'a adopté que
les cinquante premiers canons de la collec-
tion, qui en a quatre-vingt-cinq; ensuite un
prétendu décret du pape Gélase l"^ déclare
ces canons apocryphes, et Baluze affirme
que la grande variété des anciens exem-
plaires a pu y faire introduire quelque in-
terpolation. Mais il faut s'en rapporter là-
dessus à l'opinion de Léon IX, ou du car-
dinal Humbert , son légat, rapportée par
Gratien, et à celle du célèbre légiste An-
toine-Augustin, archevêque de Tarragone,
qui la confirme; opinion qui va à dire que
les cinquante pretniers canons sont authen-
tiques, et méritent créance sans restriction.
Grégoire de Tours et l'archevêque Hinc-
mar témoignent que les Canons des apôtres
furent reçus un peu tard en France , mais
qu'on les y accueillit avec estime, empres-
sement et respect. Il faut se défier d'une
autre collection ancienne , attribuée faus-
sement aux apôtres ou au pape Saint-
Clément , et qui porte le titre de Constitu-
tions apostoliques. Elle est pleine d'erreurs
grossières et d'anachronismes , est infectée
d'arianisme , et ne mérite aucune considé-
ration. Elle n'a jamais été reçue par l'É-
glise latine.
C'est dès le commencement du quatrième
siècle que les sources de la jurisprudence
chrétienne s'agrandirent. Le célèbre édit
de Constantin, qui rendit la paix à l'Église,
te lojuin 3 10 , ouvrit une immense carrière
au génie politique et législatif du catholi-
cisme. Le premier concile œcuménique de
ï^icée, tenu en 325^ comme nous l'avons
dit, devint la règle unique de la discipline
ecclésiastique pour toute la chrétienté, à
l'exception de quelques ariens. On ajouta
ensuite aux canons du concile de Nicée
les canons des conciles précédens et sui-
vans ; mais il y eut toujours cette dilBé-
rence, que ceux de JVicée furent d'obliga-
tion pour l'Orient comme pour l'Occident,
et que les autres furent acceptés et refusés
par diverses églises. Le corps des canons
s'augmenta singulièrement dans l'église
d'Orient. Mais occupons-nous spéciale-
ment de l'Église latine.
Jusqu'au pontificat d'Innocent I"" ,
parvenu à la tiare en 402 , l'Église ro-
maine ne se régla que d'après les canons
du concile de Nicée. Ce pontife, dans une
de ses lettres , dit qu'il ne faut suivre que
ceux-là; et cependant il cite dans cette
même lettre des canons du concile de Sar-
dique; d'où il faut nécessairement con-
clure qu'à cette époque, l'église romaine
suivait en effet exclusivement le concile
de Nicée, mais qu'il s'était glissé dans ses
canons des extraits du concile de Sardique
qu'on n'avait pas aperçus. Si l'on prend
garde au défaut de critique historique de
ce temps , et à l'absence d'une typographie
bien réglée, on conçoit facilement ces
sortes d'erreurs. On en verra de bien plus
grandes, faites par des hommes dont on
ne peut pas mettre le savoir en question ,
quand nous en serons aux fausses décrétales
d'Isidore Mercator. Il se fit une seconde
addition aux canons de Nicée , de ceux
de Carthage, sous le même Innocent P*^; le
pape Zozime y ajouta ceux d'Ancyre , de
Néocésarée et de Gangres; et Saint-Léon
y réunit les lettres d'Innocent P'. Il faut
remarquer que ce sont les premières décré-
tales qui aient été mises au rang des ca-
nons. Les lettres des papes obtenaient sans
doute considération et respect; mais elles
ne formaient qu'une autorité facultative ,
jusqu'à ce qu elles étaient introduites dans
le corps public des lois, c'est-à-dire jus-
qu'à ce qu'elles avaient été juridiquement
ca^ionisées.
Ceci mérite quelques courtes réflexionsj
g()0 LA DOMINICALE.
à cause des conséquences histciïiques qui se
rattachent à la canonisation des lois.
Avant d'être publiquement sanctionnés ,
les rescrits des papes étaient tout simple-
ment déposés aux archives, pour servir un
jour de document : referehantur in scri-
nia,'^ quand venait leur élévation à une
valeur juridique, referehantur in canones.
C'est sur cette différence que s'appuya
l'archevêque de Reims Hincmar, pour
s'opposer aux fausses décrétales. Il est sin-
gulier qu'il touchât à la vérité de si près ,
et sans en avoir la moindre idée.
Du reste, le code romain alla se grossis-
sant pendant le cinquième siècle : on y
ajouta des canons des conciles de Calcé-
doine, d'Ephèse, d'Antioche^ de Laodi-
céej on y joif>nit encore quelques lettres
de saints évéques , des décrétales , des or-
donnances des empereurs 5 et c'est en cet
état qjue Denis-le-Petit trouva la collection
vers l'année 5oo.
Denis-le-Petit entreprit alors sa codi-
fication ecclésiastique-, elle comprenait les
cinquante premiers canons des apôtres ,
dont nous avons parlé , les canons du con-
cile de Nicée, et toutesles additions qui y
avaient été faites , avec les décrétales des
papes, depuis saint Sirice jusqu'à Anas-
tase II, c'est-à-dire depuis 385 jusqu'à 495.
Cette collection servit généralement jus-
qu'à la fin du huitième siècle.
C'est alors qu'eut lieu en Europe la
fraude scientifique la plus singulière et la
plus surprenante qui se rencontre dans
l'histoire. Un moine espagnol , nommé
Isidore Mcrcator, publia une collection
contenant les conciles tenus en Grèce , en
Afrique, en Espagne, en France, jusqu'à
l'année 683. Ce recueil est précédé d'une
masse de décrétales et épîtres des papes,
depuis saint Clément jusqu'à Zacharie ,
en 762. Or, toutes ces épîtres et ces dé-
crétales sont fabriquées , et l'on ne s'est
aperçu et convaincu définitivement de
l'imposture que trois siècles plus tard , au
concile de Bâle. Ainsi que nous l'avons déjà
dit, il n'y avait alors aucune critique his-
torique , et aucun de ces secours aujour-
d'hui si simples, pour rectifier de pareilles
erreurs. Certainement Alcuin, Hincmar,
et tant d'autres étaient gens d'un immense
savoir; et cependant ils ne soupçonnèrent
même pas la fausseté des décrétales de Mer-
cator.
Ce fut , d'après Hinemar, Riculphe,
évêque de Mayence , qui apporta cette
collection d'Espagne vers l'année 790 ou
800 , et qui en répandit diverses copies. Elle
fut reçue avec un grand enthousiasme ,
parce que dans ce temps-là, on croyait que
c'était l'oeuvre du savant et saint Isidore',
archevêque de Séville , mort en 636. Le
cardinal de Cusa fut le premier qui, près
de trois siècles après, soupçonna la fraude j
et une fois l'éveil donné , l'erreur fut bien-
tôt détruite. Il y avait pour cela des ar-
gumens matériels et sans réplique : ces
lettres des papes du premier siècle, par
exemple, citaient des passages de la Bible,
de la traduction dite Vulgate, de saint
Jérôme, qui n'était pas encore né deux
cents ans plus tard. Le douzième siècle qui
fut rempli de la gloire de l'Église, dispersa
tous ces nuages, et de ii5i date vérita-
blement le grand corps de droit ecclésias-
tique , par la publication du décret de
Graticn, moine bénédictin, profès dans
le monastère de Bologne.
{La suite au prochain Numéro,)
LA MADELEINE.
Vous avez vu , n'est-ce pas , en face de
cette place consacrée par le sang royal
d'un martyr, ce temple qui s'élève avec ses
sveltes colonnes , toutes brodées , toutes
brillantes , toutes gracieuses d'architecture
grecque? C'est à quelques pas de ce lieu que
furent jetés les restes du roi-martyr. Dans
l'ivresse de ses triomphes , Napoléon vou-
lut faire des constructions commencées un
temple de la Gloire-, aujourd'hui c'est un
temple chrétien dédié à sainte Madeleine.
Lorsqu'à cette place où l'épouvantable
forfait fut commis , de noires pensées sont
LA DOMINICALE.
261
venues en foule assaillir votre âme , et la
saisir d'un indicible malaise , n'avez-vous
pas ti'ouvé que ce serait bien de reposer vos
yeux fatigués de l'aspect de lieux témoins
de tant crimes , par Faspectd'un lieu rem-
pli de paix et de calme 5 que le sanctuaire
faisait bien en face de l'échafaud , la croix
en face du sanglant couteau , le repentir en
face du crime. Ces pensées-là n'ont pu man-
quer de vous venir, par une soirée du 21
janvier, lorsque la brise glaciale faisait cra-
quer la cime dépouillée des ormeaux, et
que le ciel gris semblait couvert comme d'un
linceul. Un temple de la Gloire, là^ à cette
place, près de la place où la chaux a dévoré
le cadavre sans tête d'un roi de France? Oh!
ce n'est pas là qu'il faut qu'on l'élève, ce
temple ! Ne voyez-vous pas qu'il fait mal ,
qu'il déchire, qu'il raille comme une in-
sulte amère ? Un monument ne peut pas
dire à un peuple : Peuple, sois fier, lève la
tête, quand, à deux pas de ce monument,
un spectre de roi se dresse tout souillé de
sang, et lui jette la honte, la honte qui
brûle comme une flétrissure , comme un
fer rouge , le front d'une nation régicide !
Les temples de la Gloire 1 C'est sur les
champs de batailles , à la place où dor-
mient les légions victorieuses , qu'on les
élève. Sur le flanc déchiré des montagnes,
où le sang d'un voyageur a coulé, on élève
une croix , et le pâtre se signe au lieu re-
douté. Fera-t-on moins pour un roi que
pour l'obscur voyageur ?
Eh bien! c'est à propos de ce temple,
c'est à deux jours d'intervalle du sanglant
anniversaire qu'une des feuilles de la capi-
tale a cru pouvoir sans honte fouiller dans
l'impur fumier du siècle passé , et venir
nous jeter à la face, à nous, de ces sales
plaisanteries, vieilles de la déraison de je ne
sais combien de siècles. Croit-on réveiller
les échos endormis de la maison du philo-
sophe de Feruey? Elle s'est brisée dans sa
main, la plume pleine de fiel de cet
homme. Il a passé comme passeront tous
les blasphémateurs , écrasés par la force
contre laquelle ils essaient de lutter avec
Jeurs mains débiles.
Nous élevons , disent-ils , un autel à la
prostitution. — Savez-vous bien que no-
tre religion est si pure , à nous , que ce que
vous appelez faiblesse nous l'appelons crime,
nous-, que notre religion est si chaste,
qu'elle proscrit jusqu'au regard, jusqu'au
désir, jusqu'à la pensée? Et cela vous étonne
de voir au nombre des Saints que nous vé-
nérons, des hommes et des femmes qui fu-
rent autrefois célèbres par la dépravation
de leurs mœurs. Pourquoi donc? C'est que
le ciel a des couronnes d'immortalité pour
le repentir, comme il en a pour la vertu.
JVous n'avons pas écrit sur la porte de nos
temples, comme le Dante sur la porte de
son enfer, plus d'espoir ! — Entrez, qui que
vous soyez! Votre âme 'est rongée par le re-
mords de quelque crime secret, eh bien!
vous trouverez là un autel pour prier à
deux genoux, pour pleurer-, un prêtre
pour vous consoler, pour vous absoudre,'
pour vous faire rentrer dans la grande fa-
mille chrétienne ; car la croix appelle à
ses pieds tous les hommes; et la source in-
finie de grâce et d'amour à laquelle nous
puisons, déborde comme un torrent sur le
monde.
Et dites si cela ne fait pas peine de voir
le vide affreux que laissent dans le cœur
toutes ces doctrines athées ! On jette à
terre la conscience de l'homme-, on lui ap-
prend à passer, le dédain sur les lèvres, de-
vant les objets du culte de ses pères-, on le
fait se rouler d'abîme en abîme -, puis, quand
le désespoir est venu au cœur de cet homme;
quand au moment du naufrage, sa main dé-
faillante cherche un appui , on lui dit de
mourir; on lui jette le néant comme un
espoir, la nuit éternelle comme un refuge.
Que venez-vous nous dire de la dévotion
inquisitioiuieUe de ïancien régime , de
leur es-de-cachet au service de la sacristie;
d'absurdeslégendes, de V idolâtrie de Rome ,
de madame LaVallière,deNinon;, de Cons-
tantin? Pour Dieu, qu'est-ce que ce chaos,
à propos d'une statue de Sainte qu'on élève
dans une église?
— Cet te église ne sera pas, comme vous le
dites , la, métropole des mauvais lieux*
262
LA DOMINICALE.
Mais quelque jour peut-être, lorsque les
chants sacrés retentiront au sanctuaire,
lorsque l'orgue épandera ses flots d'harmo-
nie dans la Basilique, lorsque l'encens s'é-
chappera en parfums de l'encensoir, la
fille coupable, la fille aux lèvres delà-
quelle remonte du cœur la lie du remords,
la fille sans avenir, tremblante, ira frap-
per le marbre de sa tète coupable, et criera
grâce à Jésus - Christ , comme la courti-
sane de Jérusalem. — Ne trouvez- vous pas
que la Madeleine soit un refuge qui vaille
le refuge de la morgue? Ses dalles san-
glantes sont-elles jalouses du cloître, où
s'achève dans les larmes et sous le silice une
vie commencée dans la honte? Arrière
donc! ne dites donc pas au criminel qu'il
ne peut se repentir-, ne l'arrachez donc pas
de l'autel de l'expiation, ne soyez donc pas
atroces dans vos doctrines-, car c'est là une
atrocité, une sanglante raillerie de l'homme
et de sa destinée. Voulez-vous qu'on pousse
le coupable du pied , comme la bête im-
monde qu'on trouve sur le chemin?
Un mot encore. Vous avez cru pouvoir
faire un auguste prélat l'objet de vos sar-
casmes. Entre vous et lui qu'y a-t-il, si-
non des ruines? Son nom vous pèse-t-il,
qu'il accoure toujours au bout de votre
plume. Ecoutez I Lorsque votre maître du
siècle passé venait se poser face à face d'une
religion vieille de dix-huit siècles, pour
lutter avec elle; lorsqu'il disait au clergé
de la France • Votre autel, je le renverse-
rai-, j'écraserai votre Dieu, moi! c'était
un délire cela, une rage-, mais ce délire
était d'une horrible énergie-, il y avait de
la puissance dans ces paroles d'un homme ,
car la hache n'avait pas décimé encore ce
clergé de la France-, c'était un colosse,
dont les débris n'avaient pas été jetés par
le monde. Mais vous , enfans perdus dans
les traînards de la grande armée philoso-
phique , vous vous ébattez comme l'oi-
seau de proie sur des ruines , et vous vous
acharnez sur un cadavre. Le moment est
bien choisi pour jeter l'insulte au pasteur ,
quand à peine il a où reposer la tête, quan d
iepeuple a hurlé dans son palais et dansé sur
les décombres. Courage! il y a delà courtoisie
dans vos attaques! Croyez-vous que vos
insultes de pygtnées atteindront cet homme
contre lequel deux fois le flot populaire
est venu se briser sans l'émouvoir. Vous
êtes trop bas, et lui trop haut pour cela.
Il ne vous restera que la honte de vos dia-
tribes, la honte qui se colle au front de
qui trempe sa plume dans la boue du
ruisseau.
JURISPRUDENCE.
De la lécjislalîon actuelle dans ses rap-
ports avec r autorité ecclésiastique j avec
le culte catholique et le clergé.
Le but que nous nous proposons, en pu-
bliant ce recueil, n'est pas seulement d'of-
frir un organe aux opinions religieuses, et
de favoriser de tous nos efforts ce retour
aux idées chrétiennes, qui est manifeste-
ment la tendance du siècle ; nous voulons
de plus qu'il soit, pour le clergé catholique,
un répertoire de tout ce qui intéresse di-
rectement ou indirectement la religion.
Chaque jour nous y apportons de nouvelles
améliorations; plusieurs nous restent en-
core à accomplir, et nous y travaillons de
toutes nos forces. On concevra sans peine
qu'une pareille entreprise n'ait pas atteint
dès le premier jour toute la perfection pos-
sible , et que , comme toutes les choses
humaines , elle soit soumise à la loi du
progrès.
Parmi les améliorations que nous ap-
porterons à notre œuvre , il en est une que
nous ne pouvions retarder plus long-temps,
et qui nous paraît répondre à un besoin
généralement senti par le clergé de France.
Nous voulons publier dans la Dominicale
une exposition courte et substantielle de
toutes les dispositions de lois, de tous les
réglemens d'administration civile qui se
rapportant directement à l'Eglise et à l'au-
torité ecclésiastique. C'est une des choses
qu'il importe le plus au clergé de con-
naître , une de celles dont la connaissance
lui est le plus difficile à acquérir. Les règles
LA DOMINICALE,
263
de notre législation sur les matières ecclé-
siastiques sont éparses, confondues, en-
fouies dans les débris encore existans de
ces constitutions , de ces législations inco-
hérentes et multiples qui ont régné tour
à tour depuis quarante ans: mélange in-
déchiffrable de lois , de réglemens , de dé-
crets impériaux, d'ordonnances royales,
que les jurisconsultes les plus laborieux,
après de longues années d'études, par-
Tiennent à grand'peine à saisir et à con-
cilier. Nous croirons donc avoir fait im
grand pas dans la route que nous voulons
parcourir, et avoir rendu un service véri-
table aux hommes qui dévouent tous leurs
momens à l'exercice du saint ministère,
si nous parvenons à rassembler dans un
exposé clair, concis, méthodique, l'en-
semble de toutes ces dispositions.
Pour donner un premier aperçu de notre
îàchc et de la méthode que nous suivrons
dans son accomplissement, nous allons
jeli^r un coup-d"ceil sur les diverses matières
qu'elle comprend , et indiquer l'ovdre dans
le((«.iel nous les souuiettrous successivement
à notre examen.
iiu considérant attentivement dans la
législation fran<^aise toutes les règles qui
touchent aux matières ecclésiastiques , nous
voyons qu'elles peuvent être ramenées à
trois classes distinct.^s, par les sujets aux-
quels elles se rapportent. Il y a des dispo-
sitions qui règlent les rapports généraux
de la France avec le saint- siège , ceux de
l'Etat et ceux des membres du clergé , les
rapports de l'autorité ecclésiastique et du
clergé dans l'intérieur du royaume avec
l'autorité civile , enfin l'organisation géné-
rale de l'Eglise et du culte. D'autres dispo-
sitions sont relatives à l'exercice du culte
extérieur, et régularisent la protection et
la surveillance de l'autorité séculière. Une
troisième classe de dispositions enfin règle
toute la partie économique et d'intérêts
matériels du droit relatif aux matières ec-
clésiastiques. Dans la première classe se
rangent, comme on le voit, toutes les
règles politiques , diplomatiques , gouver-
nementales du droit français sur les ma-
tières ecclésiastiques. Nous passerons eu.
revue les disposition? de la Charte , les di-
verses règles désignées sous le nom général
de libertés de l'Eglise gallicane , celles qui
sont contenues dans les concordats. La
seconde classe contient , indépendamment
des règles générales sur l'exercice du culte,
celles qui régissent l'importante matière
des appels comme d'abus. La troisième
comprend les règles relatives aux dépenses
du culte , aux revenus des fabri([ues et des
établissemens religieux, à la manière de
les acquérir et de les posséder. A chacune
de ces classes correspondra une grande di-
vision de notre ouvrage, divisée elle-même
en plusieurs parties. En un mot, pour nous
rendre plus clairs, nous examinerons suc-
cessivement l'Eglise dans sa conslicutioa
légale, dans l'exercice <le son culte, dans
ses intérêts temporels.
'Jelle est la division (fénérale du travail
que nous annonçons , et que nous publie-
rons dans une série d'articles successifs. Ea
commençaut Texamen de chacune ^ -cœ
divisions, nous indiquerons, pour 'être
ckiirs, notre plaii secondaire. Nous ne dost-
aerous pas à chacano de ces trois secstlooe
générales , la même importance «t la même
étendue-, comme nous désiions surtout que
notre travail soit pour nos lecteurs d'utse
utilité positive et réelle, nous ae nous^ppe-
sentironspassur les deux premières parties,
à regard desquelles nous nous bornerons le
plus souvent à exposer brièvement les dis-
positions de la loi. Mais quand viendra la
troisième, qui présente des difficultés plus
réelles, des règles plus applicables, des
questions d'un intérêt positif et de chaque
jour, nous nous arrêterons sur chacune des
dispositions législatives , nous explique-
rons aussi clairement que possible, toutes
les difficultés qu'elle a présentées, toutes
celles qu'elle peut présenter encore, nous
en montrerons le vrai ^f^ et la véritable
portée par son histoire, par ses motifs, par
l'opinion des auteurs qui s'en sont occu-
pée , par la jurisprudence des tribunaux, et
celle des conseils administratifs. Ce sera là,
vraiment, la partie essentielle de notre tra-
âa
LA DOMINICALE.
Taîl , et nos lecteurs y trouveront la solu-
tion des difficultés que leur font rencontrer
chaque jour leurs rapports forcés avec les
pouvoirs administratifs et les particuliers.
JVous nous sommes entourés de toutes
les lumières nécessaires pour accomplir cette
rude tâche , aussi bien que l'incertitude de
la législation et le défaut d'ouvrages de
jurisprudence sur cette matière spéciale,
peuvent le permettre plus qu'en toute autre
matière, cependant, noussommes exposés à
commettre desomissions et des erreurs. Ceux
de nos lecteurs qui se seraient occupés de ces
questions, nous rendront un service réel, en
nous les signalant. Nous voulons faire un
ouvrage, autant que possible , pur et com-
plet, et nous ne saurions réclamer trop
d'appuis.
JVotre travail serait incomplet 'si nous
nous bornions à de? divisions de pure
théorie : c'est pour cela , comme nous l'a-
vons dit , que nous traiterons avec soin
toutes les questions spéciales. Mais d'un au-
tre côté , nous ne pouvons pas prévoir
toutes les questions qui naissent chaque
jour. G'estpour cela que quand nous aurons
quitté les généralités du droit public , et à
mesure que nous avancerons, nous enga-
gerons nos lecteurs à nous faire part de
toutes les difficultés qu'ils éprouveront sur
les matières que nous aurons traitées. JVous
prendrons l'engagement de résoudre toutes
les questions qui nous seront adressées,
pourvu qu'elles soient clairement expli-
quées , et qu'elles offrent une difficulté
réelle, et d'un intérêt général. Un article
spécial sera consacré par nous à des inter-
valles rapprochés, à la solution de ces
questions. Nous accueillerons aussi les con-
troverses sur les points de doctrine, et nous
les discuterons sérieusement. Par ce moyen,
la Dominicale deviendra un recueil com-
plet de jurisprudence à l'usage du clergé et
un cabinet de cOhsultations pour toutes les
difficultés juridiques qui peuvent l'intéres-
ser. Nous puiserons dans les recueils judi-
Jes nouvelles qui se ratta-
ravail.
ce un mot en terminant ,
de l'esprit dans lequel seront rédigés ce
articles sur la législation française en ma-
tière ecclésiastique , sous quel point de vue
seront résolues les difficultés qu'elle fait
naître. Nous aurons bien souvent l'occa-
sion de nous plaindre de cette législation,
qui , en général , a été rédigée dans un es-
prit de réaction et d'injustice contre le
clergé. Toutefois , nous n'oublierons pas ,
que pour être vraiment utiles , dans cette
circonstance, nous devons être, avant tout,
jurisconsultes , expliquant une législation
existante, quelque mauvaise qu'elle puisse
nous paraître d'ailleurs. Nous exposerons
donc la loi telle qu'elle est , sans acception
de ce qu'elle a de favorable , ou de con-
traire à nos opinions et à nos sympathies.
Plus tard, quand notre influence aura
grandi de l'appui de tout le clergé de
France, dont la faveur nous encourage 5
quand nous pourrons nous dire , de son
aveu , ses représentans , et demander à
haute voix, en son nom , la réforme des
parties vicieuses de cette législation , l'a-
brogation de ce qu'elle a d'injuste et d'im-
moral , et le complément de ce qu'elle a de
sage et d'équitable, nous le ferons d'autant
mieux, et avec d'autant plus de succès,
que nous aurons mieux appris à la connaî-
tre. En attendant , nous devons nous bor-
ner à être utiles en instruisant le clergé de
ses droits , et des devoirs qui lui sont im-
posés par cette loi qu'il doit connaître , ne
fût-ce que pour s'en garantir. Nous ferons
donc plus spécialement de l'exégèse j le
temps de la critique viendra plus tard.
LES RELIGIONS NOUVELLES.
Ceci est le second chapitre de cette sin-
gulière histoire^ notre second chapitre vau-
dra le premier, pour le moins.
Nous avons à parler de deux célèbres
schismatiques qui se sont faits évêques de
leur propre mouvement : à savoir Mon-
seigneur Jean-François Chatel et Monsei-
gneur Jacques-Ferdinand Auzou.
La biographie de Monseigneur Chatel
LA DOMINICALE
265
est couverte de nuages à sa naissance. Il en
est des premières années de Jean-Francois
Châtel comme des premières années de
Mahomet, dont on ne sait absoluraentrien,
sinon que Mahomet était chamelier. Il
faut donc se passer de détails sur la pre-
mière jeunesse de notre grand-prêtre, et
nous contenter de quelques conjectures que
nous n'osons pas consigner dans une histoire
ausi sérieuse. La première fois que Jean Châ-
tel parut dans le monde, ce fut, je crois, un
an avant la révolution de juillet. La doc-
trine de Jean Châtel consistait à dire
qu'il n'y a point de pape, ou, ce qui revient
au même , que tout le monde est pape
dans l'Eglise , puis à bannir la langue
latine de la lithurgie et à dire Dominus
vohiscum en français. Les méchantes lan-
gues, les sceptiques prétendent que Mon-
seigneur Jean François Châtel avait bien
ses raisons pour dire Dominus vohiscum en
français.
Quoi qu'il en soit, plusieurs cuisinières
et quelques portiers de bonne maison, es-
prits-forts qui avaient lu Voltaire, trouvè-
rent merveilleux le français de François
Châtel. Les bonnes gens crièrent au mi-
racle, quand Jean François leur prouva
que le mot amen voulait dire ainsi soit-il !
Ils achetèrent les premiers la traduction de
Châtel; ils allèrent, les premiers, àsa messe,
- — car Châtel a dit la messe en français. La
première église de Châtel fut une petite
chambre de garçon qu'il avait louée à un
troisième étage. La cheminée servait d'autel,
les deux flambeaux tenaient la place des
cierges ; il y avait un calice, et là quelques
chrétiens en français venaient assister sé-
rieusement à cette grotesque représentation
des Saints Mystères. 0 profanation plus
grande que toutes les profanations! ô cré-
dulité pire que l'incrédulité ! ô tristesse, de
voir ce prêtre renégat dire la messe malgré
Son èvêque et défigurer à plaisir les pa-
roles sacramentelles ! Nous avoQS beau
parler en plaisantant de ces criminelles
tentatives, notre âme saigne à les raconter,
mais heureusement le Châtel a fini par être
plus ridicule qu'odieux, et l'Eglise de France
s'est consolée en voyant à quel degré de
mépris sont tombées et les traduc-
tions françaises de Jean François Châtel.
Sur l'entrefaite, vint la révolution de
juillet. Tout fut brisé, la royauté partit
pour l'exil, l'Eglise St.-Germain-l'Auxer-
rois fut mise en lambeaux , l'archevêché
fut détruit, la rivière épouvantée roula
dans ses flots la vieille bibliothèque de l'ar-
chevêque, unique et précieux reste de tant
de livres entassés par la science évangélique,
échappés par miracle à gS et à ses fureurs.
Eh bien! dans cette immense désolation de
l'Eglise, que pensez -vous que fit Châtel ?
Certes, il eut là ou jamais une occasion
grande et belle de se repentir, de s'humi-
lier, de se jeter aux pieds de son archevê-
que persécuté, et le front prosterné dans la
poussière !
Ainsi n'a pas fait Jean Châtel. Il a
pensé queSt.-Germain FAuxerrois détruit,
son église à lui pourrait bien descendre
de quelques étages. Aussitôt voilà Châtel
qui fait un journal. Il afliche ce journal
sur tous les murs de Paris. C'est que Châtel
supposait qu'on devient pape, comme on
devient roi. Ainsi, au milieu d'une révo-
lution, Châtel ne pensa qu'à sa messe en
français.
Cependant il fallait un autre temple à
Châtel; sa petite boutique au troisième
étage ne lui convenait plus: il sortit donc
pour en louer une autre. Justement le
bazar de la rue Saint-Honoré était à louer.
Comme il n'y avait pas grand négoce en
ce temps-là , ce bazar fut loué au premier
venu et sans garantie. Le premier venu fut
Jean Châtel. Il loua ce bazar-, il y établit
sa religion-, il y porta sa messe en français,*
il le fit tendre de noir; il le fit allumer
avec des bougies, si bien qu'on n'y voyait
pas en plein jour. Cela fait, Châtel an-
nonça sa première messe comme on an-
nonce un spectacle. On y courut pour
entendre comment Châtel parlait en
français. Chacun prenait son billet à la
porte: il y avait des premières et des se-
condes loges; il y avait même des places
réservées dans le choeur pour ceux qui
^66
LA DOMINICALE.
voulurent voir de plus près Jean Châtel.
Quand tout le monde fut placé , il entra
en habits sacerdotaux. Un gros petit
homme de soixante ans lui servait d'enfant-
de-chœur, et son français se croisait avec
le français de Jean Chàlel. La messe fut
très-longue. Ce français séchante difficile-
ment et péniblement. On ne saurait croire
quel triste effet cette admirable prose du
Dies irœ a produit travestie dans le fran-
çais de Chàtel. Les hommes de goût qui
étaient là n'étaient pas moins offensés que
les chrétiens qui y étaient venus pour pro-
tester au moins par leur préscn^-e austère
et chagrine contre ce scandale public.
Il paraît que cette Eglise de Jean-Fran-
çois Chàtel était un peu trop onéreuse
pour la bourse démette communion nais-
sante. Chàtel a été en butte à une race de
mécréans qu'on appelle vulgairement des
huissiers. Trouvant donc que son trimestre
était plus rude à payer au bazar de la rue
Saint-Honoré qu'à son troisième étage ,
Chàlel déménagea une seconde fois : il mit
sur le dos d'un portefaix son piano , son
bréviaire en français, ses billets d'entrée
et son comptoir, et il alla dans tout Paris,
cherchant une Eglise à louer. Personne ne
voulut louer sa maison à Jean Chàtel.
D'abord , on le rocevait poliment sur sa
mine-, mais quand il fallait dire quelle
était sa profession, et qu'on ne lui sa-
vait pas d'autre métier que de dire la
messe en français, on refusait de le loger.
Il courait donc grand risque de rester
dans la rue , et d'être arrêté pour vaga-
bondage, quand par hasard, M. Mar-
tin, celui qui apprivoise des tigres, qui
joue avec les lions, et qui montre toutes
sortes de bêtes par curiosité , voyant
M. Châtel dans ce grand embarras, lui
proposa de le loger dans sa ménagerie :
non pas que M. Martin voulût montrer
ou apprivoiser M. Chàtel; mais M. Martin
allait parcourir la province avec ses bêtes,
et en attendant leur retour, M. Martin
proposait sa ménagerie àson confrère Jean-
Erançois Chàtel.
Vous jugez si la proposition fut accep-
tée ! Aussitôt M. Châtel transporte son piaoo
et son comptoir à la ménajjerie de Martin.
Comme il avait perdu ses billets d'entrée
en chemin, Martin lui prête les siens par-
dessus le marché. En outre, M. Chàtel fit
retourner l'enseigne de Martin, de sorte
que, d'un côté de cette enseigne , on put
lire : Eglise catholique et française , et
de l'autre côté: Grande Ménagerie d'y^ni'
maux vivans.
Mais une fois dans ce nouveau temple ,
tout encore imprégné de cette fade odeur
de bêle fauve , M. Châtel se mit à réfléchir.
Il jugea sa position telle qu'elle était, aban-
donnée, précaire, peu en argent comptant,
peu en crédit, et d'un français très-dou-
teux. Comment faire pour attirer la con-
fiance des chrétiens en français? Voici
comme s'y prit M. Chàtel.
Il imagina de se faire , non pas le sou-
verain pontife de la religion catholique-
française , mais au moins de s'en faire l'é-
v€que-primat. Il ne songea donc plus qu'à
trouver un chapeau d'évêque , et un évê-
que pour placer ce chapeau sur sa tête:
mais c'étaient là les deux grandes difficul-
tés.
A force de chercherj il découvrit, rue
Saint-Honoré , dans la boutique d'un épi-
cier, les deux choses qu'il cherchait , à sa-
voir : un évêque, et un bonnet d'évêque.
Il entra donc dans la boutique, et il dit à
l'épicier : « Vendez-moi deux pains de su-
« cre, six livres de café , une livre de chan-
(( délie de six , et votre bonnet d'évêque. »
L'épicier lui dit : « Voici deux pains de
« sucre, six livres de café, une livre de
« chandelle qu'il faut payer comptant.
(( Par-dessus le marché , je vous donne
« mon bonnet d'évêque : pour quoi vous
» me donnerez ce que vous voudrez, et
(( quand vous voudrez. »
Il faut vous dire que l'épicier avait ét^
évêque du temps de la terreur , qxiand les
saints évêques de la France étaient égor-
gés ou déportés en exil.
L'épicier alla donc chercher son bonnet
d'évêque. M. €hâtel lui dit : « Mettez - le
« sur ma tête » L'épicier mit le bonnet sur
LA DOMINICALE.
la tête de Chatel. Châtel salua l'épicier
et il emporta le bonnet -, mais il faut être
juste, il n'emporta pas les deux pains de
sucre, les six' livres de café , non plus que
les chandelles.
Voilà comment , de ce jour , Jean Châtel
devint tout à coup monseigneur Jean-Fran-
çois Châtel , grâce à la bonhomie de l'épi-
cier.
Qui le croirait? ce nouveau titre , ce
nouveau chapeau de Châtel ne lui portè-
rent guère profit. Personne ne venait à son
français ; à son catéchisme , personne ;
à ses sermons, personne ! On passait bien,
il est vrai , devant son église -, mais
quand on voyait que l'enseigne était sens-
dessus-dessous , et que les vraies bêtes du
logis étaient absentes , on passait outre : si
bien que Châtel se morfondit, et qu'un
beau jour , les huissiers revinrent , signi-
fiant leur français au français de Jean Châ-
tel. Jean Chatel eut beau dire : IVous vous
prions , rien n'y fit •, c'est comme s'il eût
dit aux huissiers: Orenius! Il fallut dé-
guerpir de nouveau. Hélas! la religion
française allait toujours de mal en pis.
Elle était tombée d'un bazar dans une mé-
nagerie j de la ménagerie elle tombe dans
une écurie, dans l'écurie des Dames-Blan-
ches , où Jean Chatel fit écrire son éter-
nelle inscription. Eglise Catholique- Fran-
çaise.
Telles sont les infortunes principales de
monseigneur Jean - François Châtel. A
l'heure qu'il est , il n'a plus même son écu-
rie. Les chevaux des Dames -Blanches ont
remplacé les fidèles de Jean- François , et à
la place de son français , on n'entend plus
que le français des palefreniers. Le piano de
Châtel a été vendu, son comptoir, (meuble
inutile I ) aussi vendu. Châtel n'a plus
même une écurie où réciter ses psaumes en
français. Il est remonté à son troisième
étage, d'où il n'aurait jamais dû sortir.
L'ingratitude de son compère Auzou a
été un des plus grands chagrins de monsei-
gneur Jean Chatel. Ce digne Auzou fat ren-
contré un jour par monseigneur à la porte
26r
de sa ménagerie. Auzou était sans place-, il
sortait, dit-on, de chez mdaame Saqui,
où il dansait passablement bien sur la corde.
Châtel , le voyant si triste , en prit pitié.
D'abord il lui donna la place de son gros
petit clerc de soixante ans, qui ne voulait
plus servir faute de gages. Ensuite il lui
apprit son français, que M. Auzou savait
déjà par ouï-dire, langue peu difficile, dont
il avait appris le fond en deux ans sur la
corde sans balancier. Peu à peu monsei-
gneur Châtel voyant son catéciiumène si
intelligent et si docile , l'éleva à la prêtrise
en français. Mais voyez l'ingratitude! A
peine maître Auzou est-il fait prêtre par la
bonté de monseigneur Châtel, cfue voilà
l'homme qui se révolte contre son primat
des Gaules: il s'en va un beau soir, em-
portant le botmet d'évêque de Châtel, et
avec le bonnet d'évêque févêché de Châ-
tel ; action d'autant moms condamnable
en elle-même que maître Auzou en avait
obtenu la permission de l'épicier, principal
propriétaire du bonnet.
Ainsi fait évêque , monseigenr Auzou à
éleva autel contre autel, patois contre pa-
tois. Seulement comme il était délicat, il
laissa Paris à monseigneur Châtel, et il alla
se faire monseigneuriser au village , à Cli-
chy-la-Garenne.
Cet Auzou est encore plus hardi que son
maître. Son maître s'est contenté , jusqu'à
présent, de louer des chapelles, et de faire
une église d'un bazar , d'une ménagerie ,
d'une écurie, ou qui pis est, de sa chambre
à coucher. Auzou a mieux fait: il a chassé
de son presbytère et de son église le vieux
curé de Clichy-la-Garenne ; il s'est mis à
la place de cet homme vénérable-, il a
ameuté tout le village: il a fallu la force
armée pour enlever Auzou à cette église
qui ne lui appartenait pas.
Voilà comment ces tentatives ridicules
ne laissent pas d'avoir leur côté affligeant^
voilà comment même , en riant de ces ex-
travagances, on ne peut s'empêcher de re-
connaître combien sont coupables des
homuies comme Châtel, qui, nourris dans
le sein de l'Église , se livrent à ce vagabon-
268
dage désordonné d'opinîons et de systèmes:
malheureux qui frappent leur mère persé-
cutée , et qui jettent la première pierre à
leur évêque ! Mais ne changeons pas la na-
ture de cet article; et d'ailleurs, qui nous
empêche, même en plaisantant, de dire
une partie de notre pensée à ce sujet?
Kous continuerons en temps etlieu cette
burlesque histoire des religions nouvelles.
Déjà plusieurs murmures se sont fait enten-
dre 5 mais, en fait de réclamations, nous
n'avons reçu que la réclamation du grand-
maître de l'ordre du Temple. Comme nous
ne l'avions pas nommé dans notre premier
article, ne sachant pas son nom, nous ne
le nommerons pas dans le second. Dureste,
nous faisons droit à cette réclamation,
comme Fa fait un autre jourual. Nous
nous' sommes trompés quand nous
avons dit que le grand-maître des Tem-
pliers était un pédicure. Le grand-
maître des Templiers est un médecin, et
même un médecin habile Voilà toute
la réclamation. Après cela, parce que le
chef des Templiers est un médecin, et non
pas nn pédicure , est-ce à dire que la reli-
gion des Templiers marchera d'un pas plus
rapide , ou qu'elle en sera mieux portante?
C'est là une de ces importantes questions
que nous n'osons pas décider.
LA DOMIKICALE .
HYGIENE.
Considérations religieuses sur Thygilne.
[^( Premier article,)
Il faut en vérité que le sentiment chré-
tien soit bien puissant dans le cœur des
hommes, pour qu'il les fasse agir si souvent
à l'cncoutre de leurs habitudes et de
leurs entraînemens. Le chrétien , comme
tout autre , n'est - il pas soumis à
cette impulsion de notre nature , qui nous
fait tout rapporter à nous-mêmes par l'é-
goïsme d'une volonté pervertie? Ne porte-
t-il pas en lui ces penchans qui demandent
à l'univers entier des sacrifices pour son
bonheur? Et pourtant , c'est lui, c'est tou-
jours lui , le chrétien, que vous voyez le i séparées un moment, que pour être réunies
plus empressé à porter au pauvre qui souffre
les soulagemens qu'il a quelquefois recueillis
à grand'peine de la main à demi -bienfai-
sante des riches. Oh ! c'est que le sentiment
de la charité est là, qui le pousse à l'ac-
complissement de la grande œuvre du
Chriitianisme. Vous la- savez, cette œu-
vre sainte et civilisatrice. L'égalité du
bonheur, voilà la tendance universelle
et constante de la religion catholique-, et
pour arriver à son but , elle veut bien peu
de chose : arracher quelques privations
aux heureux seulement, pour donner quel-
ques jouissances aux malheureux. C'est
ainsi que la religion entend surtout réta-
blir l'équilibre de la vie sociale rompu dès
l'origine du monde.
]\Iais pourquoi donc tous ces moyens de
réparer le désordre apporté par le péché
au milieu de nous, si ce n'est dans la vue
de notre conservation propre, et celle de
nos semblables? L'homme n'a guère de de-
voir plus important à remplir sur la terre,
que celui de résister au penchant qui l'en-
traîne incessamment à sa destruction. Dieu
lui a tracé la carrière de sa vie, afin qu'il la
parcoure selon les desseins mêmes de sa di-
vine providence. La vie lui a été donnée en
usufruit avec ses règles , ses conditions , ses
lois nécessaires-, et les trois ordres de de-
voirs qui nous ont été imposés , bien que
relatifs à des objets différens, ont toujours
pour dernière fin , la vie , dont l'éternité
est la plénitude et la consommation. Nous
n'en pouvons douter, Dieu condamnerait
lesacrifice que nous ferions de notre vie, par
des privations auxquelles une ignorance
volontaire et coupable ôterait toute va-
leur morale. Il nous a prescrit lui-même
les lois de notre conservation : et puisque
le prêtre est le ministre de ses volontés, il
ne lui est pas permis de les ignorer ; car le
prêtre doit enseigner tout le bien que Dieu
a révélé aux hommes. Or , le bien , c'est la
vie ; le mal , c'est la mort , au moral comme
au physique. Ne nous étonnons point de
rencontrer un lien si intime entre les deux
natures de l'homme : elles ne se trouvent
LA DOMINICALE.
^69
un jour dans les nouveaux rapports d'une
éternelle durée.
Il est une religion du corps, comme il
en est une de l'âme. Toutes deux viennent
du ciel. Mais Fliomme, à sa chute, sentit
aussitôt s'affaiblir en lui cette intelligence
pure et sublime qui , en le rendant image
vraie de son Créateur, lui faisait compren-
dre et accomplir avec amour les devoirs de
l'une et de l'autre. En ajoutant le péché au
péché , il eut bientôt violé toutes les con-
ditions de son existence mortelle et de sa
vie immortelle. C'en était fait du genre hu-
main, si Dieu ne lui eut accordé une nou-
velle manifestation de lui - même, pour
lui renouveler ses commandemens , ayant
égard toutefois aux besoins toujours plus
nombreux , et toujours croissans de sa fai-
blesse. Certes, nous devons être pénétrés
d'une bien vive et profonde admiration en
voyant dans leslivres sacrés ces règles si mul-
tipliées , ces longs détails des soins à l'aide
desquels nous pouvons maintenir en nous
une vie devenue de plus en plus rapide
et chancelante. Avec quelle heureuse pro-
fusion elles nous sont jetées, ces règles de
conservation et de développement de nos
organes, dans le cercle.de leur activité*,
depuis la naissance jusqu'à la mort ! Nous
autres hommes des dernières générations;,
nous les avons tant oubliés , tant violés ,
ces commandemens du ciel , que nous som-
mes forcés deremonter aux premières épo-
ques de la seconde révélation , pour ren-
contrer ces vigueurs organiques et ces lon-
gévités des anciens temps. Ni la science, ni
les vaines spéculations de l'esprit humain,
ne nous les rendront. Une entière sou-
mission aux dogmes et à la discipline de
l'Eglise chrétienne , peut seule les ramener
de temps en temps parmi nous.
Tout ce que Dieu prescrivit au peuple de
sa prédilection pour le salut du corps, c'est-à-
dire pour la paisible jouissance de la santé
et de la vie, est encore vrai aujourd'hui, et
sera vrai dans tous les temps et dans tous les
lieux. La rigoureuse obéissance aux lois de
Moïse et de l'Evangile, dans ce qui concerne
les habitudes de la vie physiologique ou ma-
térielle, produira partout et constamment
le bien-être intime de l'organisation hu-
maine dans chacune de ses parties , dont
l'ensemble forme un tout si merveilleux de
perfection et d'unité. C'est en pénétrant
ainsi toutes les conséquences des préceptes
du Christianisme, qu'on arrive à recon-
naître et à découvrir toute l'étendue de
ces profondes paroles de Montesquieu :
« Chose admirable! La religion chrétienne
» qui ne semble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie, fait encore notre bonheur
» en celle-ci. »
Il nous est facile de saisir dans l'état pré-
sent des progrès scientifiques les rapports
qui existent entre les lois de la conser-
vation de la vie et de la santé, et la reli-
gion; rapports de vérité, de nécessité, qui
ne font, pour ainsi dire , qu'une seule et
même science, de deux sciences tout-à-fait
incomplètes, si on les considère isolément.
La religion n'est point exclusivement spi-
rituelle , puisqu'elle s'adresse ici -bas à
l'homme qui est en même temps esprit et
matière. Elle est (qu'on me passe ces expres-
sions)physiologique, et hygiénique en même
temps que dogmatique et morale-, car
elle est la règle de tout bien pourla vie pré-
sente comme pour la vie future. Le bien
de notre organisation, c'est la santé qu'on
a si justement encore appelé la sagesse des
fonctions de la vie. Nous voyons donc
que le Christianisme embrasse tous les
devoirs , depuis ceux qui intéressent le
salut de l'àme , jusqu'à ceux qui se rap-
portent d'une manière spéciale , à la
satisfaction intime de nos organes , à
la santé et à sonmaintien assuré. Ainsi, le
prêtre, dont la haute prérogative le rend le
dispensateur de la science des devoirs, ala
mission expresse d'enseigner ceux du corps
conune ceux de l'âme : car ces deux parties
de notre être sont solidaires l'une de l'autre,
dans tous les actes de notre existence. Mais
en les enseignant , il doit les imposer à la
conscience au nom de Dieu. La conscience
sans Dieu nous fait bien vite sentir l'im-
puissance de ses efforts. L'entraînement de
la jeunesse à des plaisirs qui dessèchent en
âro
1.A DOMINICALE.
tin moment les sources intimes de la vie
et l'absorbent tout entière, est pour nous
une juste mais triste mesure de la seule
force de la volonté humaine. Combien ont
été stériles les travaux des savans qui ont
longuement disserté sur les règles hygiéni-
ques, sans les appuyer de cette sanction
religieuse qui pouvait seuleleur donner une
influence certaine et durable. Il n'y a que
le prêtre, d'ailleurs, qui puisse rendre cet
enseignement populaire. Que le prêtre s'em-
pare donc de l'hygiène : cette science lui
appartient. Elle est un des moyens les
plus puissans de la charité chrétienne. Le
clergé catholique du moyen -âge comprit
profondément cette importante vérité. Il
ne se contenta pas de léguer, par son infati-
guablezèle, le passé et le présenta l'avenir,
en conservant le précieux dépôt des sciences
humaines. Par ses immenses travaux, il
sut bien encore assainir et fertiliser ces
terres insalubres et abandonnées, si saines,
si fertiles, et si peuplées aujourd'hui. Sou-
vent il les cultivade ses popresmains, non
point pour lui-même , mais pour l'im-
mense famille des pauvres et des esclaves.
Il possédait de vastes domaines, dont les
fruits étaient offerts à tous les besoins, in-
nom brables alors. l^Iaintenant de tous ces
biens, que reste-t-il au clergé de notre
époque? Rien.
Mais , nous le disons ici avec or-
gueil, il a conservé toute cette activité
religieuse , la seule féconde pour le bon-
heur et les progrès de l'humanité. Au
prêtre catholique est encore exclusivement
réservé, malgré la haineuse ingratitude
dont il est poursuivi de nos jours ,
de rendre à la vie des populations entières
que l'avidité fait périr lentement dans les
réduits infects de l'industrie. Comme il
sut apaiser autrefois la violence (-n maître
envers l'esclave, enrenlermant par la di-
vine influence de sa parole la force ma-
térielle dilBs les justes bornes du comman-
dement, de même il saura calmer parmi
nous l'ardeur de Tégoïsme et de l'intérêt ,
en protégeant de l'autorité de Dieu tous
les hommes condamnés aux travaux du
I
luxe, par une déplorable nécessité. Il sera
de nouveau appelé le bienfaiteur du genre
humain par ces peuples de manœuvres ,
d'ouvriers , qui s'épuisent de fatigue et de
malaise dans ces ateliers, dont la délétère
atmosphère devient de plus en plus
destructive par la prolongation des tra-
vaux. Depuis long-temps déjà l'ouvrier
a perdu le repos doublement salutaire du
dimanche : il l'a vendu pour quelque ar-
gent, ou bien ill'a échangé contre une mor-
telle débauche ou une oisiveté coupable.
Cette première infraction à la loi reli-
gieuse lui a bientôt après enlevé jusqu'aux
heures de son sommeil. Eh bien ! le prêtre
lui rendra tout, repos, sommeil, santé,
en l'arrachant à ce nouvel esclavage par
la puissance de la charité. La charité est
l'âme de toute civilisation. Elle pousse
pour ainsi dire malgré elles, et àleur insu,
les sociétés à cette perfection.
Elle sera grande, généreuse, l'entreprise
du prêtre qui apprendra aux hommes à
développer en eux la vie morale et la vie
organique, d'après l'admirable ensemble
des lois et de conseils de la religion. Le
Christianisme en a, des règles, pour tous
les âges. Quand il répand sur l'homme la
grâce de ses sacremens , ce n'est que pour
lui commander des devoirs de salut et de
conservation. Il règle tous les senti mens ,
tous les mouvemens de nos cœurs. Il ne les
exalte jamais que dans le but de la perfec-
tion, à laquelle il nous appelle et nous des-
tine. Aussi voyez celui qui suit sa voie
et qui écoute sa parole : comme il se
rapproche de plus en plus des condi-
tions de la vie de l'homme tel qu'il
était avant la désobéissance à Dieu. Il
n'est pas jusqu'au plus simple de ses con-
seils qui ne tende à nous ramener à cetétat
primitif de félicité. La philosophie chré-
tienne seule comprend le développement
de l'homme aussi parfait que possible dans
l'état actuel de sa nature. Ce sont les lois
de ce développement , sous le rapport de
l'organisation et de son activité, que nous
nous proposons de développer dans une
série d'articles proportionnés à riinpoi:<*
LA DOMINTCALE.
271
tance qu'un tel sujet peut offrir pour fie
bonheur même de notre existence sociale.
L'hygiène sera donc la tâche que nous
essaierons de remplir en la rapportant à sa
Teritable origine, la religion. Comme toutes
les autres sciences, elle est divine dans ses
principes 5 mais plus qu'aucune d'elles ,
elle est chrétienne dans son application.
Nous démontrerons cette vérité, et nous
appuierons nos opinions de l'autorité des
livres sacrés plutôt que de celle des savans,
dont l'expérience est bien faible si on vient
à la mettre en balance avec la parole de
Dieu. Cependant l'expérience, quand elle
n'est point altérée par les préventions et la
vanité des hommes , n'est point à dédai-
gner; elle n'est alors que le langage fidèle,
une sorte de révélation de la matière ren-
dant témoignage à son auteur : c'est une
expression de la puissance et de la volonté
de Dieu qui gouverne la matière par les
propriétés immuables dont il l'a revêtue
au commencement. Nous l'interrogerons,
et souvent nous serons conduits par elle à
la compréhension des textes de l'Ecriture
L'homme sera pour nous unedémonstration
vivante de la vérité du christianisme, et par
son intelligence et par son organisation.
C'est aujourd'hui qu'il convient surtout de
tirer les preuves de la religion de l'ordre
scientifique qui a été si long-temps son en-
nemi. Nous le ferons.
ETUDES HISTORIQUES.
MARTYRS.
Nous avons vu les disciples dn Christ,
imperceptible fraction dans l'immense so-
ciété romaine , jeter le cri sublime de la
liberté. Nous avons vu les oracles muets
dans leurs temples abandonnés , les vieilles
divinités mourant de décrépitude j puis,
au milieu de toutes ces ruines , nous avons
salué l'aurore de la religion nouvelle.
Nous avons dit l'angélique pureté de la
famille chrétienne, quand la débauche,
l'efifroyable débauche, étalait jusque sur
le§ jparvis des temples sQuiUés U turpi-
tude de ses orgies et la saleté de ses prosti-
tutions.
Mais quand le Christianisme se présenta
en face de cet ordre monstrueux, il y eut,
pour le défendre, comme une sorte d'hypo-
crisie de convenance; et tel qui se moquait
des dieux dans l'intimité de la vie domes-
tique , crut de son honneur de les défendre
lorsqu'on vint les attaqner. On s'accom-
modait d'un culte sans devoirs, et d'une
morale toute de jouissance et de passions ;
et quoiqu'il n'eût dans le cœur ou la cons-
cience aucune base ni aucun appui, le
polythéisme était au moins un usage, une
vieille tradition ^ et faisait encore le fonds
de la société romaine. Il présidait et se
mêlait à tout. Les cités étaient remplies de
ses temples, où l'art avait épuisé toutes ses
merveilles , et jeté avec profusion tou-
tes ses richesses ; ses poètes comman-
daient l'admiration-, ses spectacles et ses
fêtes attiraient la foule-, il brillait sur les
enseignes des légions victorieuses , et le sou-
venir de sa grandeur , le souvenir de tous
les triomphes qu'il avait assurés au nom
romam, l'enveloppait du prestige, de la
magie de l'histoire et des événemens passés.
Cependant les semences de la parole di-
vine jetées dans cette société se dévelop-
paient lentement, mûrissaient en silence ,
et préparaient le triomphe de la religion
du Christ. Nous avons dit que le Christia-
nisme s'était fait peuple d'abord , pour ar-
river des masses aux sommités sociales.
Aussi un préjugé de l'orgueil, une vanité
philosophique empêchait les grands d'exa-
miner ce culte nouveau, dont le chef était
regardé comme un malfaiteur puni à Jéru-
salem du supplice des esclaves, et qui
n'avait eu pour premiers sectateurs que
des hommes sans nom, des femmes, et
de pauvres pêcheurs. Le préjugé l'empor-
tait sur la raison , et ror[;ueil étoulïait le
conscience. Il arrivait de là que les dogmes
de la religion chrétienne étaient ou ignorés
par insouciance, ou défigurés par mépris.
Mais lorsque, par hasard, quelque esprit
méditatif , accoutumé à peser les destinées
des nations , venait à considérer ;la petite
272
LA DOMINICALE.
peuplade chre'tîenne , et s'élevait, parTin-
dépendance de son jugement, au-dessus des
préjugés de son temps , il s'arrêtait frappé
d'admiration devant cette société bril-
lante d'avenir , sorte d'oasis au milieu de
ce désert de doctrines •, et ce que la curio-
sité avait commencé , bien souvent s'a-
chevait par la foi : il devenait chrétien.
C'était quelque chose en effet d'imposant
et de magique que ce peuple de frères
dispersés sur tous les points du globe , mais
unis par les liens de la même foi, du
même amour; purs, quand l'air qui les en-
tourait était comme imprégné de débauche;
ne faisant tous qu'un cœur et qu'une âme,
quand tous les liens d'homme à homme
étaient brisés , quand il n'y en avait plus
d'autre que la chaîne rivée du maître à
l'esclave; simples dans leurs actions, mais
sublimes dans leur toi , quand la raison
humaine, s'agitant depuis tant de siècles,
n'avait su poser que des principes incer-
tains , contradictoires , se résumant dans
une religion ignoble et dans .nne épouvan-
table morale.
Ainsi donc les vertus de premiers fidèles
agissaient dans le monde moral , comme
leurs doctrines agissaient dans le monde
intellectuel. Rien n'est contagieux comme
la charité. Faculté de notre âme qui est
amour, l'égoïsme, l'intérêt, peuventla des-
sécher, la flétrir; mais elle n'est jamais si
bien exilée du cœur de l'homme , qu'elle
n'accoure y reprendre sa place , quand un
sentiment généreux, quand un dévoue-
ment sui^lime excite les larmes com-
mande Tadmiration , et réveille les sym-
pathies.
Les chrétiens de l'Eglise naissante la
portaient jusqu'à l'héroïsme. Vous les
trouviez partout où il y avait une douleur
à consoler, une infortune à secourir, un
sacrifice à faire. L'esclave infirme, que son
maître avait poussé du pied, n'allait jamais
en vain frapper à la porte du chrétien ; au
coin des rues, où l'enfant débile , exposé
par un père sans cœur , se tordait sur un
peu de paille seul tribut que la pitié du pas-
sant avait aumône à ses cris de douleur ,
vous rencontriez le chrétien qui réchauffait
ce petit enfant dans son sein , qui l'em-
portait sous son toit souvent bien pauvre,
ou allait solliciter pour lui les largesses ou
l'asile du riche; à la porte des Trimalcions
de Rome, vous le trouviez encore partageant
son pain avec le vieillard , le pauvre qui
mourait de faim, sans que cette charité
s'altérât jamais , sans qu'une parole de dé-
dain, sans qu'une question indiscrète fît
monter le rouge au front de l'infortune.
Mais quand la voix de la renommée ou
le messager silencieux envoyé parla petite
communauté chrétienne apportait la nou-
velle qu'un des frères avait obtenu la
gloire de souffrir pour Jésus-Christ, que
les cachots s'étaient fermés sur lui , et qu'il
languissait dans les entrailles de la terre ,
oh! c'est alors que se réveillait puissante
cette charité active, compatissante.Voyages
lointains et périlleux, courses aventureuses
au milieu des ténèbres et des embûches ,
rien n'arrêtait le chrétien , le prêtre.
Car il y avait là un athlète à consoler,
à fortifier, à soutenir, à nourrir du pain
qui donne le courage d'en haut. Et c'était
chose bien rare, si le gardien de la prison,
ne se laissait pas attendrir, ou le soldat
qui veillait au cachot : souvent il devenait
chrétien lui-même.
Leurs ennemis étaient frappés de ces
vertus qu'ils ne pouvaient comprendre.
Lucien , qui a jeté tout ce que le sarcasme
a déplus mordant sur la Providence comme
sur la vertu, a rendu, sans le savoir, le plus
éclatant témoignage de cette abnégation
sans bornes. « C'est une chose inouïe, dit-il,
» que l'empressement de ces hommes :
» quand quelques-uns d'entre eux sont
» tombés dans le malheur, ils n'épargnent
» rien. Ces misérables se figurent qu'ils vi-
» vront après leur vie: ils méprisent la
» mort, et plusieurs s'abandonnent volon-
» tairement aux supplices. »
Et nous aussi nous avons été témoins de
ces prodiges de dévouement qu'inspire le
Christianisme. Quand la persécution pe-
sait sur la malheureuse France , nous
avons eu plus d'un prêtre proscrit, sortant
Supplément.
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU â FEVRIER,
275
de sa retraite, qui est parti , un bâton à la
main, pour aller porter des paroles de con-
solation à quelque brebis de son bercail
dispersé. Comme dans la primitive Eglise,
il y avait aussi des dangers à courir, des
bourreaux à braver*, et la bénédiction du
pauvre pasteur tombait aussi bien sur le
bourreau que sur la victime ! Le Christia-
nisme est toujours le même : il se recrute,
il se retrempe dans le sang des arènes et de
l'échafaud. L'héroïsme ne manque jamais
aux bourreaux qu'on lâche contre lui , ni
la charité à la haine.
Une cause secrète répandait donc la pitié
dans l'univers , et cette charité compatis-
sante n'était pas sans influence sur la vieille
société desséchée par l'égoisme. Ces bien-
faits, cet amour sans bornes qui s'étendait
sur l'idolâtre comme sur le chrétien li^-
même, frappèrent d'étonnement et de stu-
peur, comme une chose inouïe, incompré-
hensible. Mais de là s'élevait un sentiment
d'égalité , de compassion mutuelle, de fra-
ternité, qui dissipait peu à] peu les idées
féroces de la conquête et d'ç l'esclavage.
Ainsi le Christianisme se posait lentement
dans le cœur avant de se poser dans l'intel-
ligence; il triomphait de l'idolâtrie par
l'humanité.
Un autre tableau va se dérouler à nos
regards -, tableau vaste , à larges traits ,
dont toutes les figures inspirent le respect
et commandent l'admiration. — Où va
cette populace effrénée, qui hurle ses san-
glantes volontés par les rues, qui tour-
billonne par les places, qui se jette à flots
dans les amphithéâtres? Les chrétiens aux
lions I voilà le cri , l'épouvantable cri qui
tonne dans les profondeurs de Rome. A ce
peuple, il lui faut du sang dans ses fêtes;
il faut que ses yeux plongent dans les en-
trailles des victimes , que des membres dér
chirés soient là , étendus horriblement.sur
l'arène, que le râle de l'agonie caresse son,
oreille. Oh! alors il y aura dans cette as-
semblée , penchée avidement sur les gra-
dins, du délire, du frémissement, de la
rage , de la volupté , des battemens de
mains frénétiques , des rires atroces , des
pleurs, comme on pleure dans un dramtf,
qui vous saisit à la gorge , et vous cloue sur
la rampe , des trépignemens de joie à faire-
peur!...
— C'est que l'heure du combat est ve-
nue pour les disciples de celui qui de sa
religion fut le premier martyr. Le monde
tout entier se soulève contre eux*, et de
tous les coins du globe retentit le cri,
l'horrible cri , qui glace encore d'épouvante
à quatorze siècles de distance. Que de mas-
sacres, que d'atroces supplices I c'est à. se
couvrir la tête de ses deux mains , quand
le hasard vous a jeté sur ces pages qui ra-
content froidement ces tortures j c'est à
cracher au visage de l'homme, ou à se
jeter au pied de son crucifix! Que de cou-
rage aussi , que de force surhumaine dans
ces vieillards , dans ces femmes , dans ces
vierges débiles, dans ces faibles enfans,
dans toute cette foule qui chante dans les
cachots , qui rit sur les bûchers ! Que me
parlez- vous des traits d'héroïsme des an-
ciens guerriers de Rome? La mort ! qu'est-ce
donc que cela sur un champ de bataille,
quand il y a de la gloire à tomber là ? Mais
la mort , la mort lente , horrible , la mort
sous les ongles de la bête féroce de l'Afrique I
la mort des chevalets ! la mort du bûcher,
quand la foule est là à vous voir mourir,
l'horrible foule! Oh! c'est là ce qui glace J
ce qui donne le frisson , ce qui vous serre
au. cœur d'un je, ne sais quoi d'affreux qui
n'a pas de nom dans les langues humaines!
Et pourtant c'était de cette mort-là que
mouraient tous les jours des milliers de
chrétiens : car, dans les dix grandes persé-
cutions qui tour-à-tour s'attaquèrent au
Christianisme , la société était comme
scindée en deux : d'un côté, la foule qui de-
mandait le meurtre , qui fouillait dans le
sang pour y trouver de la volupté-, de l'autre
le petit nombre qui marchait à la mort
comme on court à une fête. Le Christia-
nisme est fondé de telle sorte, que son his-
toire, humainement parlant, n'a rien a
envier à nulle autre histoire. Qu'on appelle
cela fanatisme, d'accord; le mot n'y fait
rien , la chose reste. Encore serait-il, apièa
27^
tout, que ce fanatisme a produit des ac-
tions dont on ne trouve les pareilles chez
aucune nation du monde.
Mais, si l'on voit des yeux dont on doit
la voir cette grande période héroïque, oh!
c'est là une belle, une belle chose; et je ne
sache pas qu'on puisse en lire l'histoire sans
qu'elle bouleverse l'âme. Dans cette lutte,
tous payèrent leur sanglant tribut -, la mort
n'épargna personne, et tous sourirent à la
mort. On la fit lente, horrible à faire dresser
les cheveux et grincer les dents. Il y en eut
qui furent attachés à la croix, comme leur
maître ; il y en eut d'autres qui furent re-
vêtus de peaux de bêtes et dévorés par des
chiens; quelques-uns enduits de soufre,
servirent de flambeaux dans les fêtes noc-
turnes que donnaient les empereurs.
Et rien de tout cela n'y faisait; et pour
un chrétien qui mourait, vingt chrétiens
renaissaient de son sang. La persécution de
Dioclétien fut épouvantable entre toutes les
autres persécutions *. elle s'étendit dans un
moment des bords du Tibre jusqu'aux extré-
mités de l'empire. Le long récit d'Eusèbe
et de Lactance fait peur, tant les choses
qu'il contient sont atroces. Et pourtant il
se trouva là des philosophes pour écrire
contre les chrétiens , pour faire de la sa-
tire et de la flatterie! Quelle satire que
la satire qui s'écrit à la lueur d'un bû-
cher, avec une plume trempée flans le
sang ! Quelle flatterie que la flatterie qui
caresse l'oreille du maître, en passant par-
dessus la victime qui râle !
Il faut aller chercher autre part que dans
la haine inspirée par une religion qui com-
mence , la cause de tout ce sang versé,
comme il faut voir autre chose que la force
de l'homme dans la force des martyrs. Le
premier autel de la religion du Christ fut
un autel sanglant, où le Christ lui-même
fut étendu le premier. L'expiation par le
sang est la base du Christianisme , et le
sang des martyrs fut une compensation,
un holocauste qui ne devait s'arrêter que
quand l'holocauste païen aurait disparu.
Ceci explique la durée des persécutions , et
les intervalles qui séparent chacune d'elles.
LA DOMINICALE.
Quand les sacrifices offerts aux idoles re-
commençaient dans les temples , les sacri-
fices sanglans des arènes et des amphi-
théâtres recommençaient aussi. Et toujours
continuait cette immolation providentielle
de l'homme , et la main des bourreaux
n'était que l'instrument d'en-haut , et l'é-
quilibre se maintenait dans la balance
éternelle , et le martyre sauvait le monde.
Si des gradins de l'amphithéâtre nous
descendons dans la profondeur des cata-
combes et des retraites souterraines ; si
nous quittons l'Eglise qui souffre et triom-
phe, pour l'Eglise qui prie et se cache,
oh ! c'est encore là quelque chose qui parle
au cœur, que ces sacrés mystères célébrés à
la hâte , où la voix menaçante du soldat
vient souvent interrompre avant la fin du
sacrifice celle du prêtre chrétien ! Quelles
scènes que ces scènes de nuit ! Nuits de
consolations et de craintes, d'espoir et de
frissons , où chaque fois les rangs sont plus
vides, tant le bourreau se fatigue à tuer!
Nuits souvent sans lendemain , mais nuits
pleines de charme , où le prêtre dit les pa-
roles du ciel à ces pauvres proscrits qui
dans la patrie n'ont plus de patrie , et dans
l'immense univers nepossèdentpasun lieu,
hors celui-là, où ils puissent dire tout haut :
Je suis chrétien!
C'était le temps de la foi alors que ce
temps , le temps de cette foi ardente , forte ,
qui soulève les montagnes. Et n'est-ce pas
chose merveilleuse encore à se rappeler
que ces souvenirs de l'ancien temps des
persécutions, quand, à quarante ans de
distance , on tombe encore sur des calamités
pareilles , quand les pages de l'histoire con-
temporaine ressemblent si fort aux pages
de l'histoire passée ? Notre France est
pleine de ces lieux secrets où la piété des
fidèles dérobait l'hostie sainte aux profa-
nations sacrilèges; et dans ces retraites,
l'humble pierre où se célébrait le mystère
sacré est souvent mouillée de larmes,
comme celle que le voyageur va baiser
dans les catacombes de la vieille Rome.
C'est qu'encore une fois le Christianisme
se ressemble toujours. Lorsque le bourreau
LA DOMINICALE.
275
demande du sang , il y a toujours la foule ,
et cela n'étonne pas. Qu'est-ce donc que la
vie de la terre près de la vie du ciel , le
temps près de l'éternité?
UN SOUVENIR DE LA BRETAGNE.
Rien n'est touchant comme l'aspect d'un
monument champêtre. L'inscription naïve,
la tombe de gazon , le mai joyeux, la verte
guirlande et la couronne fleurie : voilà les
modestes témoins des pensées villageoises.
A celui dont le cœur n'est pas flétri , ils
inspirent toujours un calme pur, une fraî-
cheur de sentimens que l'on n'éprouva
jamais en contemplant les pompeuses mer-
veilles de l'art. L'innocente simplicité qui
en fait tout le charme, rappelle cet âge
heureux des patriarches, où la pierre du
désert racontait seule l'histoire des temps
antiques. Mais quand la religion s'empare
de ces riantes images, et que la foi leur im-
prime son cachet auguste, c'est alors
qu'elles communiquent à l'âme une foule
d'émotions délicieuses et vraiment célestes.
Quel homme vertueux et sensible n'a été
attendri jusqu'aux larmes en saluant la
croix , l'humble croix du laboureur? Car
c'est là le seul monument de la piété rus-
tique. L'habitant du hameau veut-il per-
pétuer une pensée religieuse, c'est toujours
la croix que ses mains élèvent. Si le ciel,
dans sa bonté, lui accorde un de ces bien-
faits qui font époque dans la vie, comme
la naissance d'un fils long-temps et ardem-
ment désiré, la guérison d'une épouse
tendrement chérie 5 si un instant de vertige
et de faiblesse l'a écarté des sentiers de la
vertu ; s'il se voit menacé de quelque dan-
ger imminent -, si une douleur sans conso-
lation humaine pèse sur son cœur , sa re-
connaissance, son repentir, ses craintes,
sa tristesse se formulent de la même ma-
nière. Il choisit le plus beau de ses jeunes
arbres et le livre au tranchant de la cognée.
Bientôt dépouillé de ses rameaux et fa-
çonné à l'aide d'instrumens grossiers , le
chêne a cessé d'être l'abri du voisinage ,
pour devenir un symbole d'espérance et de
salut.
Il est des contrées en France où la croix
frappe partout les regards. On l'aperçoit
au milieu des landes arides et des fertiles
guérets, au sommet de la colline ver-
doyante et du rocher désert, sur les bords
du ravin périlleux, comme au fond de la
riante vallée. Elle sert de borne aux pos-
sessions privées, qu'elle protège contre les
envahissemens de la mauvaise foi , et
semble dire à la cupidité : Tu n'iras pas
plus loin. A ceux qui ne vivent pas autour
du même clocher , elle indique les limites
de territoire, rappelant à tous , si l'intérêt
vient à les diviser, qu'une foi commune
les rend membres de la même famille:
aussi chaque année ils se rassemblent au-
tour d'elle pour demander à Dieu la fé-
condité de la terre. Précédé de la bannière
antique , chaque pasteur y amène son trou-
peau-, le plus ancien d'entre eux annonce
les mystères du ciel au pieux auditoire.
Puis on entonne les cantiques sacrés, et
l'écho du vallon répète au loin les accens
de cette prière touchante. Au milieu du
carrefour, la croix parait encore. A cette
vue, le voyageur égaré se souvient que
l'œil de la Providence veille sur ses pas
errans, et prie à genoux le Dieu du pèlerin
de lui envoyer un guide. Si quelqu'ami a
quitté sa lointaine demeure, pour revoir
ceux qu'autrefois un doux commerce lui a
rendus chers, c'est là qu'on vient attendre
son arrivée, et faire éclater les premiers
transports de la joie causée par sa pré-
sence. Là aussi, après les devoirs de l'hos-
pitalité, on vient, les yeux humides, lui
donner le baiser d'adieu. Le jeune conscrit
qui abandonne ses foyers, y reçoit les
vœux de ses compagnons d'enfance , les
dernières caresses , les derniers Conseils de
sa mère j et s'il lui est donné , après avoir
servi sou pays, de revoir le toit paternel,
au même endroit il retrouve encore sa fa-
mille assemblée. A l'abri de cette croix, le
mendiant dépose sa pauvre besace, pour
rendre grâces au ciel des dons de la charitéj
2T6
près d'elle, à la chute du jour, le pâtre
réunit et compte ses brebis.
Faut-il le dire? On peut se sentir saisi
d'admiration, en yoyant l'étendard du
Christ se dresser triomphant au milieu de
nos cités, briller sur le front des Césars, ou
sur le sein des pontifes et des braves •, mais
il n'est donné qu'à la croix des champs de
faire comprendre tont ce que la religion
renferme de mélancolie tendre et rêveuse ,
de poésie douce , naïve et consolante.
Ajoutons que parfois elle donne lieu à
des faits qui, sans sortir de l'ordre commun,
ofi'rent un intérêt vraiment dramatique.
Les exemples en sont fréquens dans les
pays tels que le Maine et la Bretagne, où
la foi vit pure et ardente , comme aux
premiers jours du Christianisme. Celui qui
écrit ces lignes a souvent parcouru ces
deux provinces, terre bénie, où la chaleur
du soleil suffit pour faire germer et croître
le signe de la rédemption. Le hasard l'y a
rendu témoin d'une scène qui ne s'eiï'acera
jamais de sa mémoire.
C'était vers la fin de l'automne dernière,
à quelques lieues de Dol, près des ruines
du château de Landal, bâti jadis par les
ducs de Bretagne qui en avaient fait leur
garde-meuble, et mutilé depuis parla main
du temps, et le marteau d'un pouvoir om-
brageux. Pendant les jours que j'y ai passés,
je promenais sans but à travers les champs
mes rêveries solitaires. J'aimais à contem-
pler les débris de l'antique rempart de la
province, si bien en harmonie avec la na-
ture imposante et sévère qui les entoure.
Ces lieux ont une sorte de majesté sauvage
qui agrandit et fortifie la pensée. Un jour ,
après avoir parcouru plus d'un sentier dé-
sert, et gravi plus d'un coteau à la pente
rapide , aux flancs couverts de rocs , d'a-
joncs et de bruyères, j'arrivai au sommet
d'une petite montagne qui domine le can-
ton. Sur ce point élevé, un beau spectacle
s'offrit à ma vue. L'air pur et sans nuage
se colorait des feux mourans du jour. Les
rayons empourprés du soleil couchant, do-
raient les campagnes dépouillées et la cime
jaunissante des boisj et les vagues de la baie
LA DOMINICALE.
de Cancale étincelaient à l'horizon. Plus
près, la cathédrale de Dol élevait sa belle
masse de granit J, et le Mont-Dol projetait
au loin son ombre dans la plaine. Puis à
l'opposé , debout sur la roche escarpée qui
lui sert de base , Landal avec ses vieilles
tours grises, avec ses ruines couvertes d'un
épais feuillage de lierre, se dessinait sur un
ciel d'azur , tandis que les eaux du lac qui
l'environnent répétaient son image, rendue
mobile par la brise du soir.
J'admirai long - temps et en détail tous
les traits de ce tableau, et des réflexions
graves vinrent m'assaillir en foule. Mais
bientôt, ce jour qui s'éteignait par degrés,
ces ombres gigantesques , cette mer qui se
défoulait immense, cette nature sévère , ces
ruines silencieuses donnèrent à mes idées
une teinte indéfinissable de tristesse. Je me
sentais, sans savoir pourquoi, disposé à
pleurer, à souffrir. Peut-être était-ce sym-
pathie, car hélas 1 tout près de moi, il y
avait une douleur, une douleur inconsola-
ble.
Des chants funèbres entrecoupés de si-
lence, attirèrent mes regards au pied du
coteau voisin. Un prêtre, suivi d'une far
mille en pleurs, s'avançait vers quelques
habitations rustiques que je n'avais pas re-
marquées. Sur le seuil de la plus apparente ,
deux chaises délabrées soutenaient un cer-
cueil d'enfant, couvertd'une toile blanche,
qu'ornaient le myrte et les roses. Quelques
jeunes gens , qui priaient à genoux autour
du dernier berceau de l'innocence , se le-
vèrent à la voix du prêtre , et lorsque ce-
lui-ci eut répandu l'eau bénite, ils le précé-
dèrent , emportant au cimetière du village
la tendre victime de la mort. A ce moment
un cri déchirant , lamentable , un cri tel
que je n'en entendis jamais me fit frisson-
ner d'épouvante. Je me précipitai vers l'en-
droit d'où il était parti , et là je vis un objet
digne d'une éternelle pitié. Une femme, —
c'était la mère de cekii que l'on portait en
terre, — je la reconnus sans peine à sa dou-
leur , une femme était étendue sur le sable
près d'une croix nouvellement plantée.
Dans les convulsions du désespoir, ses doigts
LA DOMINICALE.
277
crispes avaient saisi le tronc sacré ; ses lè-
vres y étaient collées pâles et tremblantes ,
et de sa bouche livide il ne sortait que des
gémissemens durs et étouffés , semblables
au râle de l'agonie. Interdit , hors de
moi , ne songeant pas même à crier au se-
cours , j'essayai de la relever. Il me fallut
de longs et pénibles efforts pour vaincre sa
résistance ; enfin , je pai vins à l'asseoir sur
une pierre taillée en forme de banc. Alors,
à son effrayante agitation succéda une im-
mobilité non moins effrayante. L'horrible
pâkur de ses traits leur ôtait toute autre
expression que celle de la torpeur et de
l'anéantissement : ses yeux étaient secs , et
son regard constamment attaché sur moi.
Je voulus lui parler, elle ne m'entendit pas
ou refusa de me répondre , et pendant le
long silence qui s'établit ensuite, elle fut
sans mouvement et comme sans vie : on
eût dit une statue de la Vierge sur le Cal-
vaire , ou un marbre funèbre. Alors , pour
la soulager en faisant couler ses larmes, je
la questionnai sur la mort de son fils , mais
toujours en vain. Seulement, comme j'in-
sistais , elle me montra d'une main, les dé-
bris d'une vieille croix épars autour de
nous, et de l'autre, le chemin qu'avait
suivi le convoi. Puis , après un moment de
réflexion amère , elle se tourna vers la croix
nouvelle , et un sourire inexprimable ef-
fleura légèrement ses lèvres . Il me fut im-
possible de rien comprendre à ce langage
muet , ni d'en obtenir l'explication. Son
époux vint sur ces entrefaites pour l'arra-
cher au lieu de douleur où elle était ac-
courue en trompant sa vigilance. Elle con-
sentit à le suivre, et je restai seul , le cœur
chargé d'un poids accablant , et cherchant
en vain à m'expliquer cette scène énigma-
tique.
Lelendemain, aumême endroit,je retrou;
vai encore cette mère infortunée, non plus
morne et accablée comme la veille , mais
le teint animé , le gtjste vif et le regard per-
çant. Tout annonçait que le chagrin avait
exalté son imagination et produit ce dou-
loureux délire peu commun en Bretagne
et très-fréquent dans lesxontrées méridio-
nales de France. Un tout petit «nfant ,
qui jouait à quelques pas , captivait toute
son. attention, et semblait la rendre heu-
reuse, jusqu'à l'oubli de son poignant cha-
grin. Dès qu'elle m'aperçut , elle me fit
signe de m'a^-seoir près d'elle et me dit
avec un accent déchirant : « Je vous re-
» connais : Hier.... c'était ici.... j'allais
» mourir*, et ces hommes qui ont em-
» porté mou Paul allaient m'emporter
)> aussi... et le prêtre nous eût bénis tous
» deux dans la même fosse !... Vous n'a-
» vez pas voulu , et me voilà supportant
» l'affreux tourment de la vie. Si vous
» saviez quelles tortures me dévorent! »
Puis après un court repos, elle ajouta :
« Mon sort vous intéresse 5 eh bien î je vous
» dirai tout.
» Ne croyez pasque j'aie toujours pleuré;
» oh! non. J'ai eu de longs jours de
» bonheur..,. Voyez- vous cette croix bri-
» sée? elle fut plantée par mon père j elle
» était notre croix de famille. Moi, j'ai
» grandi sous sa protection. Elle m'a vue
» payer les soins de ma mère par un pre-
» mier sourire; elle m'a entendue bégayer
» mes premières paroles ; elle a protégé la
» faiblesse de mes premiers pas. Le matin
» et le soir , je venais là faire ma prière
» enfantine, et le jour, me livrer à des
» jeux innocens. Au printemps j'y appor-
» tais la fleur nouvelle , et plus tard l'épi
» jaunissant, offrant à Dieu, avec la naïve
» candeur de mon âge, ces doux prémices
)> de la fertilité des champs. Combien j'é-
» tais heureuse ! — Je devins épouse , et
» ce fut toujours du bonheur. Puis je
)) devins mère. Deux fils ... Mais ce sou-
)) venir me fait mal , il est affreux....
» Tenez, je le sens là, sur mon coeur,
» comm-e un cancer qui me ronge. » Et
un frémissement d'horreur parcourait tous
ses membres. Je craignais une crise sem-
blable à celle de la veille; mais elle se re-
mit et continua :
« Les deux fils que Dieu m'a donnés
» sont venus au monde faibles et soufirans.^
» A peine leurs yeux s'ouvraient à la lu-
» mière, que déjà la mort les demandait à
278
LA DOMINICALE.
» grands cris , [mais ma voix de mère fut
» plus forte que la sienne. Deux fois je
» vins ici , tenant chacun d'eux dans
« mes bras , et je les confiai à la croix.
)) Un même vœu les mit sous sa garde :
» je promis qu'en ce lieu une croix s'éle-
» verait toujours grande et belle , et je
» dis à Dieu : Conserve mes fils , comme
» je conserverai ta croix. Cette prière a été
» l'arrêt de mort de mon premier né. Il
» vécut tant que je fus fidèle à ma pro-
» messe. Ah ! pourquoi l'ai-je oubliée un
» instant! Le croirez-vousîMoi, sa mère ,
» moi dont il était l'idole, c'est moi qui l'ai
» assassiné. Le cercueil que vous vîtes hier,
» c'esfmoi qui l'ai ouvert, moi qui lui ai
» livré sa proie. Dieu ! quelle horrible
» pensée ! Pauvre Paul , pardonne à ta
» mèrel... Cette croix, dont l'existence
» était liée à la sienne , mais que les ans
» avaient insensiblement minée, s'inclina
)> sous son poids , et ma main ne lui offrit
» pas un appui. Rongée par la mousse
» dont le temps l'avait enveloppée , un soir
» elle céda à la violence de l'orage , et je
» la vis se briser en tombant. Ah I si une
» autre l'avait sur-le-champ remplacée ,
» un remords affreux ne déchirerait pas
» mon âme , et Paul serait là , souriant à
)) sa mère, etfaisant son bonheur!... Mais,
» non. Je l'ai sacrifié à de misérables in-
)) térêls. J'aisongé à nos moissons, avant de
w songer^à^mon vœu. Dieu ne l'oubliait pas,
» lui-, et tandis que je mettais ma récolte à
» l'abri des tempêtes , sa main vengeresse
)> s'apprêtait à me punir. — Vous com-
)) prenez maintenant tout l'excès de ma
» douleur. Dans trois jours Paul me fut en-
» levé, et l'idée de mon parjure est venue
» me saisir sur sa couche funèbre. Le ca-
» davre de Paul est toujours sous mes
» yeux -, mon imagination place dans ma
» main un poignard sanglant , et je sens
)> cette main qui le plonge daus les flancs
» de l'innocente victime. — Et vous m'a-
» vez conservé la vie ! Quelle pitié que la
» vôtre ! Quand hier j'étais là expirante ,
» pourquoi m'avez - vous empêchée de
w mourir!
Alors son jeune fils, effrayé des cris de
sa mère , vint se précipiter sur ses genoux.
— « Mourir! reprit-elle aussitôt, non, non,
» jenemourraipas! qui donc me remplace-
» rait auprès de celui-ci? Quand cette croix,
» qu'hier j'ai plantée pour lui , tombera à
» son tour, qui donc la relèverait. ?... » Elle
avait saisi l'enfant dans ses bras, et celui-ci
prenait la croix de ses mains délicates, et la
couvrait de baisers. « Voyez-vous , ajouta
» la mère en me regardant , voyez-vous les
)) couleurs de la sauté briller de nouveau
» sur son front! Le mal l'avait aussi dé-
» coloré, mais debout aujourd'hui, la croix
» veille sur ses jouis. »
Je lui laissai cette douce illusion, mais
sans la partager. Le front que, daus son en-
thousiasme, cette femme infortunée voyait
roseet frais, était au contraire terne et li-
vide, et quelques jours après la même
tombe réunissait les deux frères.
J'ai appris depuis que [dans le lieu de
cette scène , on apercevait trois croix,
deux petites et une grande, toutes trois
peintes en noir , et que chaque soir un
homme en deuil y venait réciter les prières
des morts.
PUBLICATIONS NOUVELLES.
Parmi les ouvrages nouveaux qui parais-
sent chaque jour, et qui s'adressent à toutes les
classes de lecteurs , nous croyons devoir faire
connaître les suivans, et les recommander aux
abonnés de la Dominicale.
— Depuis long-temps on désirait un traité
de médecine à l'usage des ecclésiastiques, des
sœurs de charité, en un mot de toutes les per-
sonnes dévouées par position, par devoir, ou
par charité au soulagement des pauvres et des
malheureux. On conçoit en effet que la cha-
rité serait plus active, si elle était plus éclairée;
et formuler en style clair, exact et concis, les
symptômes des maladies les plus fréquentes,
et les remèdes à appliquer dans les cas ordi-
naires , c'est rendre un vrai , un éminent ser-
vice. Cette tâche, un médecin zélé, religieux,
vient de la remplir, par la publication pro-
chaine d'un ouvrage intitulé : Médecine pra-
tique populaire.
LA DOMINICALE.
279
L'auteur, le docteur Roziau, est connu dans
sa province aussi bien par la pureté de ses
principes que par ses talens et son expérience
dans la médecine. Il a joint à son traité les 5e-
coï/r^ à donner aux enipolsoiine's, ^wx noyés,
et asphyxiés de tout genre. Il a eu de plus
l'heureuse idée d'y ajouter encore un nou-
veau Tracté d'embryologie sacrée^ conforme*
à la fois aux principes théologiques et au pro
grès des sciences médicales. Cette dernière
partie est revêtue de l'approbation de Mgr
l'éveque du Mans qui en a fait l'examen.
Ces trois traités réunis formeront un fort
volume in-B" d'environ 600 pages , dont le
prix est de 6 francs , payables après la livrai-
son. Ou souscrit à Paris chez MM. Lagny, li-
braires, rue de Seine, n° 16.
Nous croyons rendre un véritable service à
MM. les curés , en leur faisant connaître cet
ouvrage , qui a été fait dans le but unique de
les seconder.
— Nous croyons pareillement utile de rap-
peler le beau travail musical de M. Poisson ,
recueil de chants sacrés qui jouit déjà d'une
réputation méritée. Ce compositeur a mis en
musique tous les cantiques que l'on chante
dans nos églises j et par-là, le ridicule qui ré-
sultait de l'assemblage de paroles sacrées et
d'airs mondains , a cessé. Ce travail a été
adopté par toutes les églises de France, les
couvens et les maisons religieuses.
Les dix premières livraisons ayant été
promptement enlevées, l'auteur a ouvert une
seconde souscription.
Le prix des dix livraisons est de 12 fr., et
12 fr. n5 c. par la poste , payables d'avance,
pour les personnes seulement qui ont déjà la
première livraison.
Chez l'auteur, à Paris , rue des Cinq-Dia-
mans, n" 18. Chaque sousci'iption séparée est
de 1 5 fr.
Ces chants sacrés se vendent par livraisons
séparées du prix de 'i fr. chacune, sans remise.
On peut se les procurer aussi chez Henri
Lemoine, marchand de musique, rue de l'E-
chelle, n° f), et chez Adrien Leclère, libraire,
quai des Augustins, n" 35.
— Trois livraisons de l'Histoire de France,
publiées par une société d'hommes de lettres,
ont déjà paru. Cette histoire justifie les espé-
rances qu'on avait conçues dans le monde lit-
téraire et savant. Nous reviendrons sur cette
publication.
On souscrit à Paris au bm^eau delà Société,
rue des Moulins, n° 21 .
— Sous le titre de Mes souvenirs et une an-
née ou Promenades dans Rome chrétienne ,
M. l'abbé de Ménerbes publie un ouvrage
qui promet de devenir fort intéressant. Nous
attendons, comme pour l'ouvrage précéden t,
le moment où la publication plus avancée
nous permettra d'en parler plus longuement
à nos abonnés.
ÉPHÉMÉRIDES.
2 —4649, le roi d'Angleterre, Charles 1", est
amené pour la troisième fois devant la cour de
justice. — 1688, mort de Diiquesne, général
des armées navales de France, l'un des hommes
de mer les plus remarquables de son siècle. Il
était né en Normandie en 1610. — 1300, éta-
blissement du Jubilé par le pape Boniface VIII.
3 — 1190, création des échevins de la ville de
Paris, par Philippe-Auguste, 1483.
4 — 2J4 , mort de Septime Sévère, empereur
romain. Ce fut sous son règne qu'eut lieu la
cinquième persécution. Quelques instans avant
sa mort, il voulut voir l'urne qui devait conte-
nir ses cendres. « Petite urne , dit-il , tu vas
donc renfermer celui que le monde entier n'a
pu contenir ! »
5 — 1317 , François I""'' se rend au parlement pour
y faire approuver le concordat. Ce corps, de
l'avis des prélats et de l'université, élude l'enre-
gistrement. — 1589 , le parlement de Toulouse
reconnaît pour roi le cardinal de Bourbon. La
ligue fit servir ce fantôme de roi à l'exécution
de ses projets contre Henri IV.
6 — 1649, Charles l*"^ est ramené pour la quatrième
fois devant la cour de justice pour entendre la
lecture de son arrêt. Il fut condamné à mort.
— 1593 , mort d'Aiïiyot , évêque d'Auxerrre et
grand-aumônier de France. Il est surtout connu
dans le monde littéraire par une traduction des
œuvres de Plutarque.
7 — 1689. Les pairs et les communes d'Angle-
terre , assemblés sous le nom de Convention ,
déclarent le trône vacant.
8 — 390, mort du pape Pelage II. Ce pape fit
de sa maison un hôpital pour les pauvres vieil-
lards ; et malgré ses abondantes aumônes , il
trouva dans son économie, des fonds suffisans
pour rebâtir l'église de Saint-Laurent. Il eut
pour successeur Grégoire-le-Grand.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
PortuguJ. — Le navire la Rehecca a apporté
quelques nouvelles de Portugal qui, sans être d'une
grande importance , ont cependant quelque intérêt.
La réconciliation de don Pedro avec Saldanha a
été suivie de quelques mouvemens de troupes, et
280
Lelria a é(é occupé. D'un autie côté , les raiguélistes
se sont emparés de Faro et de Lagos. La fin de la
saison des pluies approche et la lutte va recom-
mencer. On assurait à Lisbonne que Saldanba pré-
parait une attaque contre Santareni. Cette nouvelle
est prématurée; car il a fallu démembrer l'armée
qui l'assiégeait, ])Our porter secours aux points en-
Nabis par les troupes de don IMiguel.
La prise de Leiria n'est pas très-importante. Don
Miguel, ayant renoncé aux opérations offensives ,
exposait aux attaques de l'ennemi , non-seulement
Leiria , mais toutes les places situées dans le voi-
sinage. Toutes ces places n'ont dû leur sûreté qu'à
la persévérance de don Pedro, à ne pas faire la
guerre de détail, mais à chercher à frapper un coup
décisif. Aujourd'hui il paraît changer enfin son
plan primitif, sans doute parce qu'il juge la position
de Santarem inattaquable.
— Le MonniHj-Post a reçu des lettres qui lui
parlent de mésintelligences très-sérieuses parmi les
troupes au service de don Pedro. Dans la brigade
écossaise surtout, ces mécontentemens ont éclaté.
Quarante soldats appartenant à ce corps ont été
enfermés dans la prison d'Azambugu. On dit qu'il
en est de même à Oporto , et que des cours mar-
tiales ont dû y être établies. Pendant ce temps, les
troupes miguélisles montrent beaucoup d'activité ,
et leurs guérillas inondent le pays. Une grande
disette de provisions se fait sentir à bord de la flot-
t ille de don Pedro.
Espagne. — La Gazette de Madrid et la Revue
Espagnole du 16, arrivées par le courrier ordi-
naire, ne donnent aucune nouvelle intéressante.
On avait eu précédemment des lettres du 17. Les
troupes de l'insurrection s'étendent en tout sens
dans la Navarre et la Catalogne.
Le Journal de la Gnienne contient la. lettre
suivante :
Bayonne, 25 janvier 1834,
« Les nonrelles semblent taries depuis quelques
jours ; mais il en est une fort importante qui nous
pan ieut ofliciellement aujourd'hui : le premier acte
du nouveau ministère déterminerait l'assemblée
des;Cortès. Ainsi, l'usiupation, pour maintenir son
autorité , aurait recours aux constitutionnels , qui
bien certainement ne comprennent pas plus que les
royalistes le système du juste-milien.
)) Lescbristinos, donton veut louer parfois la
inodératioti, continuent à donner d'éclatans dé-
mentis à leurs apologistes.
» On a fusillé à SaiiU-Sébastien un moine de
Bilbao. Le curé d'Espeja a été également fusillé à
Ciudad-Rodrigo.
)) Un grand nombre d'individus attendent dans
les prisons de Cordoue le même sort.
» On assure que le général Saarsfield est dan-
gereusement malade,
» Les courriers ne par^'iennent pas avec plus de
régularité que par le passé; ce qui indiquerait assez
LA DOMINICALE.
que les carlistes ne sont pas débusqués de toutes
leurs positions, ainsi qu'on voudrait bien le faire
croire. Il paraîtrait même que , concentrés sur
certains points , ils forcent les troupes de la reine
à se replier.
» Une lettre datée d'Ognate , du 21 courant ^
annonce que ce jour-là , deux cents carlistes étaient
dans celte ville avec le chanoine Ercira,
» Dans une afi'aire qui a eu lieu à Balmazeda ,
entre Vitloria et Bilbao, Zavala a fait cent pri-
sonniers sur les chrislinos, et s'est emparé de deux
pièces de canon. Le chef des troupes de la reine,
grièvement blessé, a effectué sa retraite dans le
plus grand désordre; et pour se réfugier sur le ter-
rhoire français, Zuragaraundi a usé d'un moyen
atroce : il a fait placer à son arrière-garde tous les
moines du couvent d'Ardax, afin de paralyser:
ainsi l'action des carlistes.
» Zavala doit avoir un effectif de troupes assez
imposant ; car il est certain qu'il s'est présenté der-
nièrement devant Bilbao , et qu'on n'a pas osé
l'inquiéter dans ses mouvemens.
» Les partisans de don Carlos paraissent con-
centrer leurs forces sur Aspeilla. »
On a reçu à Pans des lettres de Madrid du 1 8. La
convocation des cortès ne parait pas encore bien ar-
rêtée par le nouveau ministère. M. Vasquez Fi-
gneroa, nommé ministre de la marine, après la
chute de M. Zéa, n'a pas accepté. On parle égale-
ment du remplacenient du ministre des finances,
qui n'a été nommé que par intérim. Quant au re-
crutement de l'armée , on a reconnu l'impossibilité
de faire aucune levée d'hommes , vu l'état d'insur-
rection des provinces : aussi l'on dit que le gouver-
nement compte augmenter le chiffre de l'armée
d'une manière indirecte, c'est-à-dire par des en-
rôlemens volontaires , encouragés pai" des primes
d'argent , ou bien par des primes payées aux soldats
qui ont fait déjà leur temps.
On donne pour certain que le conseil de ré-
gence et le ministère , ainsi que la presque unani-
mité de la commission des finances, sont d'avis de
contracter un emprunt.
Par décret de la régente, la direction des
2)roprios (des biens des comnumes ) est supprimée;
c'est aux préfets à remplir désormais ces fonc-
tions.
M. le comte de Bermond de Vachères est appelé
auprès d'Henri V en qualité d'aide-de-camp. Cet
officier supérieur serait spécialement chargé de la
partie militaire : discipline , stratégie , manœuvre de
l'infanterie , etc. La maison du jeune roi serait ainsi
définitivement formée , et l'on substituerait le titre
d'aide-de-camp à ceux qui ont cessé d'être en har-
monie avec l'âge du jeune prince.
VICTOR BOUCHET , Gérant.
Imp. de Félix Locquin , r. N.-D.-des-VictoiEes,n. i6.
LA DOMINICALE
BIBLIOGRAPHIE. — §. III.
SOURCES DU DROIT CAîïON.
Le douzième siècle fat un beau soleil qui
se leva sur l'Occident : les communes se
forment , les grands ordres monastiques
se fondent, les églises gothiques se bâtis-
sent , le papier s'invente , les universités de
Paris et de Bologne se créent -, les Pandectes
se retrouvent j les études s'agrandissent;
saint Bernard prêche , saint Thomas écrit,
Innocent III règne, et saint Louis va régner.
De l'année 5oo à l'année ii5i, épo-
ques extrêmes qui produisirent , l'une la
collection de Denis-le-Petit, l'autre celle de
Gratien,il s'était tenté quelques essais du
même genre qui obtinrent peu de succès ,
et que nous mentionnerons seulement pour
mémoire , et afin que notre travail soit
complet. Avant 1008, mais à une époque
difficile à préciser , Réginon, abbédePrum,
abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, dans le
diocèse de Trêves, fit un recueil de canons
et de règles ecclésiastiques. II élait resté
dans l'oubli, par suite de l'accueil fait au
décret de Gratieu, lorsqu'il parut pour la
première fois en iGôg. Baluze en a fait
une édition , remarquable, comme toutes
ses publications, par les no tes savantes qu'il
y a mises. Le recueil de Réginon ne con-
tient,, en fait de lettres des papes , que celles
de saint Sirice et de ses successeurs jusqu'à
Hormisdas, c'est-à-dire qu'il ne s'étend
que de l'année 384 à l'année 5 14. Un évê-
que de Worms , Burchard ou Bouchard,
entreprit et acheva une autre compilation
canonique en 1008. Le manque de livres ,
l'immense difficulté qu'il y avait alors de
recourir aux sources et de vérifier, faisait
que les collecteurs se copiaient le plus sou-
vent l'un l'autre. C'est ainsi que Bouchard
reproduisit une grande partie des fausses
décrélales, et que Gratien lui-même ne
a'en défendit pas entièrement. Un recueil
de canons, intitulé Pannomia, et par cov-
ï\x\i\\on pannurniia, est attribué à Ives
de Chartres , qui vivait à la fin du onzièoie
15' LIVRAISON.
siècle et au commencement du douzième.'
Enfin, unprêtre espagnol, nommé Grégoire,
en compila et répandit un autre en 1220 ,
sous le titre de Polycarpe.
Tout ceci nous mène à Gratien. Il pu-
blia sa collection, avons-nous dit, en n5i;
il l'appela Concordanlia discordantium
canonum, c'est-à-dire concordance établie
entre les canons qui paraissaient se con-
tredire. Elle estbeaucoup plus connue sous
le titre de Décret, decretum Grattant,
qu'elle reçut dans l'Université. Quelques
détails bibliographiques avant de passer
outre. A la tête de plusieurs canons rap-
portés dans le décret de Gratien, se trouve
le mot Palea. Les commentateurs n'ont
pas manqué de s'appliquer avec beaucoup
d'ardeur à rechercher le sens de cette es-
pèce d'énigme -, mais il faut avouer que
leurs investigations ne nous paraissent pas
avoir été bien fructueuses. Les uns disent
qne c'est une marque de dégradation pour
les canons qui la portent , et qui ont été
insérés postérieurement et sans motif dans
le recueil ; les autres veulent que ce soit
une dérivation du mot grec -^ruXcua. , pour
signifier /oj antique-, d'autres enfin affir-
ment que Palea était un disciple de Gra-
tien , qui a marqué de son nom les cha-
pitres qu'il a insérés dans le Décret.
Quoi qu'il en soit de la signification
réelle et précise de ce mot, toujours est-il
qu'on garde une certaine défiance vis-à-vis
des canons qui en sont maïqués. Pour ce qui
est de la matière même du Décret, elle est
ample, multiple, et assez artistement dis-
posée. On y trouve les canons des Conciles
anciens et nouveaux ,lesdécrétalesdes papes,
des extraits des livres des Pères , comme de
saint Ambroise , saint Jérôme , saint Au-
gustin , saint Grégoire , saint Isidore ; enfin
des lois tirées du Code romainet des capitu-
laires royaux de la première et delà seconde
race. Nous devons faire observer, ainsi
que nous l'avons annoncé déjà, que Gratien
ne s'est pas tenu en garde contre les fausses
décrétales; il s'en trouve quelques-unes dans
son recueil; et le seul parti à prendre par
ceux qui seraient appela à s'occuper de ces
15
â8â
matières, serait de remonter soigneusement
aux sources , de vérifier les citations des
canons dans les collections des Conciles ,
les lettres des papes , les extraits des lois
romaines et des capitulaires royaux, dans
les excellentes éditions qui en ont été faites
depuis le seizième siècle.
Dès que le Décret de Gratien parut , il
remplaça immédiatement toutes les col-
lections qui l'avaient précédé. Les Univer-
sités naissantes l'adoptèrent , et il n'a pas
cessé d'y être en usage jusqu'à la révolution,
avec les autres recueils complémentaires,
dans le détail desquels nous entrerons.
L'autorité que le Décret conquit si rapide-
ment, il ne la dut qu'à l'étendue des ma-
tières qu'il I enfermait, et à la rigueur de leur
mise en œuvre. Du reste , l'Eglise n'inter-
vint en rien dans son émission directe. Il a
été reconnu que ceux qui avaient pré-
tendu que le pape Eugène III l'avait ap-
prouvé , étaient dans l'erreur. Le saint
siège n'est intervenu dans sOn examen
qu'en 1682 , dans la personne de Gré-
goire XIII, qui le fit revoir et corriger par
sept canonistes et théologiens, au nombre
desquels était le cardinal Caraffa. Du reste,
l'autorité du Décret lui vient principale-
ment,et même à peu près uniquement, des
sources mêmes qui y sont indiquées. La
révision romaine n'a pas empêché qu'il
n'y soit resté de nombreuses et de graves
erreurs; il faut consulter là-dessus le sa-
vant jurisconsulte Pierre Pithou, et l'his-
toire ecclésiastique de Pabbé de Fleury.
Le Décret se divise en trois grandes
parties. La première renferme cent une
distinctions -, la seconde trente-six causes ,
et la troisième contient le traité de la con-
sécration , qui est réparti en cinq distinc-
tions qui composent la première partie . Les
vingt premières embrassent tous les di-
vers principes du droit , toutes les sortes
de lois qui constituent la source générale
du droit canonique-, les autres sont dé-
volues aux personnes ecclésiastiques, et à
leur ordination. La seconde partie est con-
sacrée aux jugemens criminels et civils.
Dans la troisième, il est traité du culte ;, des
LA DOMINICALE.
cérémonies religieuses et des sacreraens. Il
reste à faire sur Gratien , une observation
qui lui donne une assez grande valeur his-
torique. Outre ce qui concerne l'autorité
pontificale , il a inséré dans sa collection
diverses lois relatives aux clercs, et à
leurs immunités , tirées des fausses décré-
tales ou citées négligemment dans le corps
du droit romain. Comme ce recueil for-
mait au douzième siècle la base de la ju-
risprudence occidentale , ces principes in-
troduits sans trop de raison sur les préro-
gatives des clercs , causèrent de grands
troubles entre la puissance royale et la
puissance ecclésiastique, sous le règne de
Louis VII et le pontificat d'Alexandre III.
La codification ecclésiastique, placée par
Gratien sur des bases si larges, n'en de-
meura pas néanmoins au Décret. Il se fit
successivement cinq collections de lettres
décrétales des papes, jusqu'à la célèbre com-
pilation de Grégoire IX, en 1201. Bernard
Balbo, prévôt de l'église de Pavie, puis
évêque de Faënza , et enfin de Pavie après
la mort de saint Lanfrano, publia la pre-
mière. La seconde eut pour auteurs Gilbert
et Allain, qui la commencèrent, et Gallois
de Volterre qui l'acheva : elle porte leurs
noms. Eernard-le-Grand , archidiacre de
Compostelle, publia la troisième. En i2i5.
Innocent III fit faire la quatrième avec les
canons du Concile de Latran et avec ses
propres rescrits. Enfin , la cinquième fut
composée des constitutions d'Honoré III ,
et imposée par ce pontife aux écoles et
aux tribunaux. C'est de la réunion de toutes
ces collections particulières que Gré-
goire IX composa la sienne. Il la fit orga-
niser par Raymond de Pegnafort, de l'ordre
des Frères Prêcheurs. Grégoire IX adressa
sa collection des décrétales aux docteurs
de l'Université de Bologne et aux juges des
États romains; il en écrivit même aux
docteurs en théologie de Paris , sous la ru-
brique de Spolète, le 5 septembre 1204 ;
mais nous examinerons plus loin dans
quelles limites les lois pontificales étaient
reçues et exécutées en France.
La compilation de Grégoire IX portait
LA DOMINICALE.
â85
dans l'école le nom dV^/m, pour signifier
qu'elle était séparée du Décret de Gratien ,
■qui composait jusqu'alors la base essentielle
de la jurisprudence. Vextra se justa-pose
exactement au décret-, il commence à
Alexandre III , où finissait Gratien , et con-
tinue jusqu'à Grégoire IX. Les décrétales
qui y sont contenues y sont divisées en
cinq livres , et disposées selon l'ordre des
dates-, amélioration importante, et qui au-
rait été bien plus précieuse encore pour
l'histoire , si ces décrétales avaient été rap-
portées en entier, et non pas tronçonnées
selon les besoins du sujet. Les matières ren-
fermées dans ces cinq divisions sont con-
tenues dans cinq mots latins, dont on a
fait un vers , que voici : Judex, judicium,
clerus, connuhia, crimen. Il est singulier,
et curieux en même temps, que le com-
mencement de la codification de Gré-
goire IX réponde au commencement de
celle de Théodose.
Cette mauvaise herbe des fausses décré-
tales , semée au huitième siècle par Mer-
cator, poussa et porta encore ses fruits,
en i23i , dans la collection de Grégoire IX.
L'œil de Raymond de Pegnafort laissa passer
quatorze décrétales reconnues plus tard
pour supposées et apocryphes , par les ca-
nonistesj ce sont: au chapitre i*''^ de Elecl.x
au chapitre 3_, de Pecxd.i aux chapitres \,
2 et<] , de Accutasionn.; aux chapitres 3,
4, 5, 6, 7, de Simonia; au chapitre i*^"",
de Heretic, ibidem, de Clericorum excoin-
munication.', au chapitre 'j,de Regular.;
enfin au chapitre 5, de Jure jurand. En
outre des constitutions apocryphes , on
rencontre dans le recueil de Grégoire IX
de nombreuses erreurs qui proviennent
d'omissions, de changemens de mots ou de
défaut de développement; cela lait que ceux
qui veulent pénétrer danscette étude doivent
suivre les canonistes les plus renommés ,
comme notrei mraortel Cujas , Acosta, et
Dumoulin, qui a fait des notes si estimées
sur les décrétales.
La netteté du livre de Grégoire IX avait
frappé avec raison l'esprit des juriscon-
sultes. Il était difficile que l'esprit de mé-
thode qui s'y trouvait ne fructifiât point
dans la suite. En 1298 , le pape Boni-
face VIII, pontife si remarquable par son
énergie , et celui qui a reçu le second soufflet
donné à l'Eglise depuis Jésus-Christ, re-
cueillit les constitutions de ses prédéces-
seurs dans une collection faisant suite aux
cinq chapitres de Grégoire IX, et portant
à cause de cela le nom de Sexte. Cette com-
pilation est divisée en cinq chapitres , et
disposée comme la précédente •, elle contient
les décrétales rendues par Grégoire IX de-
puis sa codification , celles d'Innocent IV,
de Grégoire X, d'Alexandre IV, de Ni-
colas IV, et plusieurs de Boniface VIII lui-
même. On y trouve encore plusieurs canons
des deux Conciles de Lyon , tenus, l'un eu
1245, sous le pontificat d'Innocent IV,
l'autre en 1274, sous celui de Grégoire X.
Les difi"érends du roi de France , Phi-'
lippe-le-Bel, et du pape Boniface VIII,
jetèrent dans les écoles françaises une
grande défaveur sur le Sextej le Parlement
et l'Université , qui commençaient alors à
prendre rang et consistance, leur refusè-
rent leur sanction. Cependant on peut dire
aujourd'hui que ce recueil a autant de va-
leur, et mérite autant de créance que ceux
qui l'ont précédé. Quand nous serons ar-
rivés à la partie des concordats, -bulles et
induits, nous ferons voir en quoi cousis-^
taient les libertés de l'Eglise gallicane , et
nous toucherons aux vraies causes de la
vive séparation des deux pouvoirs.
Cette manière de codifier les matières
du droit ecclésiastique , à proportion que
les besoins du gouvernement de l'église les
produisaient, continua sous les pontifes
suivans. Le pape Clément V fit faire une
collection nouvelle sur le plan des décré-
tales de Grégoire IX. Cette compilation qui
porte le nom de Clémentines , contient les
canons du Concile de Vienne , et les cons-
titutions particulières du pape Clément
lui-même. La mort l'ayant surpris avant
qu'il eût achevé son travail , ce fut son
successeur, Jean XXII, qui publia le recueil
en iSiy.Les Clémentines sont divisées en
^u
LA DOMINICALE.
cinq livres , et suivent le même ordre que
les Décré taies et le Sexte.
g Ce même pape Jean XXII publia en-
core, à une date qu'il serait difficile de
préciser exactement , vin^t constitutions,
divisées en quatorze titres. Cette collec-
tion porte le nom de Extravagantes de
JeanXXII. Enfin, un dernierrecueil parut
un peu plus tard , sous le nom de Extra-
vagantes comtnunes, parce qu'il contenait
les constitutions de divers papes. Ce mot
Extravagantes était autrefois en usage
parmi les juristes , pour désigner les lois
qui étaient faites et publiées en dehors de
certains recueils. Il y a des Extravagantes
de Henri VII , qui appartiennent au droit
féodal. Celles de Jean XXII et les com-
munes prenaient ce nom, par opposition
au Décret de Gratien , qui était appelé
Antiqui Canoties.
JVous avons parcouru les six recueils
qui constituaient autrefois le droit canon
généralement reçu , c'est-à-dire le Décret ,
les Décrétales , le Sexte , les- Clémentines ,
les Extravagantes de JeanXXII etlesExtra-
Tagantes Communes. Il y avait et il y a
encore à Rome un recueil important ,
très-volumineux , mais qui n'est regardé
que commue une collection particulière :
c'est le BuUaire. Sans entrer précisément et
directement en ligne de compte dans la
codification ecclésiastique , le Bullaire
contient néanmoins plusieurs constitutions
qui ont été reçues comme obligatoires , et
qu'on chercherait vainement dans les autres
recueils. Il a, en outre, le mérite d'être fait
dans un ordre chronologique , de rapporter
toutes les bulles dans leur entier, précédées
d'un sommaire qui en oft're l'analyse.
Quand on est parvenu à connaître les
sources générales du droit canon , on a
encore un travail important à faire; c'est
de rechercher quelles sont les dispositions
de ces recueils qui ont été en usage en
Erance , et jusqu'à quel point elles y ont
été admises et appliquées.
SAINT FRANÇOIS-DE-SALES. (gravure.)
(Deuxième article.)
Rien de difficile comme de ramener dans
le sein de l'Eglise l'hérétique qui s'en est
séparé j mille fois mieux vaut la simplicité
du pauvre Sauvage que le missionnaire va
chercher dans ses savanes , ou sur le bord
de ses fleuves. Quand l'orgueil d.e l'homme
a traité de folie les mystères de la foi ,
lorsqu'il a mis sa raison débile à la place
de la raison de tous , qui pourrait le
faire descendre des hauteurs trompeuses
où il domine, où il se dresse en roi? Ce
n'est que long-temps après , lorsque le
prestige s'étant évanoui, il se voit tel qu'il
est, sur l'arbre de la science n'ayant cueilli
que l'erreur comme son premier père , que,
confondu de son impuissance, il se jette
parfois entre les bras de Dieu.
]\Iais quand un peuple tout entier, séduit
par de faux docteurs , s'est précipité , lui
aussi, tête baissée, dans les voies de l'er-
reur , oh ! alors il y a dans ce peuple du
fanatisme , de la rage , lorsqu'on essaie
d'attaquer le culte qu'il s'est fait. Malheur
à qui porte la main sur l'arche de la fausse
Sion : à défaut du bras divin , il y a le bras
de l'homme qui tue.
Un homme s'était rencontré, moine apos-
tat, dévoréd'ambition, qui avait poussé le
cri d'indépendance religieuse au milieu de
l'Europe, étonnée de cette clameur étrange.
Alors il y avait eu comme une vaste conju-
ration , et de toutes parts on était accouru
pour jeter la pierre au vieil édifice : gens
sans aveu, moines chassés des monastères,
prêtres renégats, tout sillonnés des censures
de l'Eglise -, puis les esprits forts , les demi-
savans, populace lettrée, valetaille de salon,
qui bourdonne la satire , qui se guindé,
âpre et mordante contre les institutions ;
qui se pavane pour réformer le monde; qui
crie à la corruption du clergé-, qui débile
l'histoire scandaleuse, pour se dispenser de
la raison; misérable tourbe qui s'abat au
désordre, comme l'oiseau de proie à l'odeur
LA DOMINICALE.
285
du cadavre, qui pullule on ne sait com-
ment , qui arrive on ne sait d'où.
Lorsque ce torrent eut débordé sur l'Eu-
rope, vint bientôt le tour des peuples-, et
ce furent alors des rugissemens à ébranler
les trônes; car le peuple est toujours là
pour tirer la conséquence du principe,
pour exécuter avec le bras ce qu'on pense
pour lui avec l'intelligence ; dans le drame,
c'est l'homme d'action, toujours la dupe.
L'hérésie de Luther avait donc grandi,
colosse menaçant pour l'avenir de l'Europe;
et les rangs de la réforme s'étaient grossis
de tout ce que le monde d'alors comptait
de turbulens , d'ambitieux , d'hommes
froissés, n'importe comment: c'était comme
un grand arbre à ombrage mortel , dont
les rameaux enlaçaient peu à peu la vieille
société.
Le Chablais n'avait pas échappé à l'er-
reur. Les apôtres de Calvin s'y étaient jetés
comme sur une proie ; ils avaient porté
partout le fer et la flamme , souillant les
lieux sacrés par d'horribles profanations,
outrageant les Vierges jusqu'au pied des
autels, renversant les églises, pillant les
monastères. Aussi les vestiges de la foi eu-
rent bientôt disparu, et la réforme y planta
son drapeau.
En ce temps-là régnait en Savoie Charles-
Emmanuel , qui , outré d'une nouvelle in-
vasion des Bernois sur le Chablais, les
repoussa vigoureusement. Navré de douleur
à la vue des profonds ravages que l'erreur
avait faits dans cette malheureuse contrée,
il voulut rendre à Jésus-Christ une terre
que, soixante-dix ans durant, le calvinisme
avaitinfectée desespoisons. Il écrivit donc
à l'évêque de Genève d'y envoyer des ou-
vriers évangéliques. L'entreprise était pé-
rilleuse, nul ne se sentit le courage; et
parmi tous ces prêtres rassemblés en conseil,
un seul eut la force de dire : J'irai. Et ce
prêtre, c'était un jeune homme encore,
celui que nous avons suivi depuis le ber-
ceau, que nous avons vu jouer enfant sur
les rochers de la Savoie , étudiant religieux
et pur dans Paris, la ville de désordre et
d'immoralité: c'était tïançois-de-Saks.
Les larmes étouffaient la voix du vieil
évêtpe de Genève. Il voyait, l'homme des
anciens jours, qu'un large horizon s'ouvrait
devant ce jeune prêtre si ardent , si plein
de charité; et, en l'embrassant, il lui di-
sait: Que l'Eglise du Chablais se réjouisse,'
car vous allez mettre un terme à ses dou-
leurs! Et il avait prédit vrai , le vieillard.
Ce fut à Annecy une consternation uni-
verselle au départ de François et de son
cousin Louis de Sales , qui avait consenti à
partager ses dangers. Mais le château de
Sorrens lui gardait de ces douleurs qui
froissent plus que toutes les douleurs , les
larmes d'une mère. Lorsqu'au milieu des
sanglots elle lui avait fait de déchirans
adieux au pied du chêne antique, il y
avait au moins de l'espoir dans 'son cœur;,
mais dans cette fatale mission, ce n'étaient
plus les dangers seuls d'une ville corrompue
à braver. Elle le savait, et elle pleurait , la
pauvre mère! elle pleurait comme pleurent
les mères ! C'était une chose affreuse , dé-
chirante pour le jeune apôtre, que cette
femme qui l'aimait tant, qui l'avait nourri,
qui lui avait appris à bégayer sa première
prière, l'enlaçant dans ses bras, se jetant
presque à ses genoux. — Et tout fut inutile;
et quelques jours après, les bords del'Arve
répétaient les mâles accens de l'hymne an-
gélique de St.-Augustin ; chantée par les
deux missionnaires.
Qu'il inspire d'émotions au guerrier , le
pays qui , dans quelques jours , va retentir
du fracas de ses armes, quand il se déroule
à ses regards pour la première fois! Lors-
que le vaisseau qui portait Scipion sur la
terre d'Afrique signala la patrie d'Anni-
bal , il s'écria : Voilà Carthage ! Et ce
mot fut le seul mot qui put sortir de son
âme oppressée , accablée par tant de sou-
venirs et de sentimens à la fois. Quelque
chose de pareil se passait daùs le cœur
de François-de-Sales, par une soirée d'au-
tomne , sur la plate-forme de la forteresse
des Allinges. Il y avait de la mélancolie dans
ce paysage. Le soleil, à son déclin, jetait ses
derniers rayons d'or sur la cime des mon-
tagnes lointaines; la biise du soir faisait
286
LA DOMINICALE.
craquer les rameaux déjà dépouille's de leur
feuillage. Cette nature attristée, ces mon-
tagnes bleuâtres dessinant leurs grandes
masses à l'horizon , ce ciel gris où s'ëbat-
tait par intervalle la troupe nomade des
oiseaux voyageurs , tout cela serrait l'âme
d'un sentiment indéfinissable de tristesse.
Mais lorsque les regards venaient à plon-
ger dans les détails de ce tableau , oh !
c'est là ce qui était affreux ^ car ces cam-
pagnes en deuil, cette nature sévère, cet
horizon, tout cela c'était le Chablais , le
Chablais où l'héfésie avait passé , et dont
les traces s'apercevaient partout, à chaque
pas 5 traces de désolation , comme en lais-
sait jadis la horde de barbares que l'orage
avait apportée. Au coin des champs, plus
de croix pour rappeler le souvenir de Dieu
au pauvje paysan qui se repose de fatigue
sur le sillon ; partout comme un grand
vide: des ruines d'églises, des monastères
qui étalent leurs débris tout noircis par la
flamme-, les routes qui menaient au lieu
saint j où l'herbe a poussé 5 les statues des
Saints servant à marquer les limites des
possessions : spectacle à navrer le cœur !
Et François-de-Sales était là , en face de
ce tableau, en saisissant avidement tous les
détails: car c'est là sa Carthage, à lui;
c'est son champ de bataille , champ de ba-
taille où il ne peut couler d'autre sang que
le sien. De la place où il est , il peut pres-
que entendre les vociférations de la popu-
lace de Thonon. Pauvre mère!... Si elle
était là !
Les premiers rayons du jour ont trouvé
François en prière dans la solitude des mon-
tagnes. Lui , si fort, il demande de la force
encore; car il en faut pour cette mission-,
et les voilà qui partent, les deux jeunes
prêtres, l'Évangile sous le bras, le bâton
à la main, pour conquérir une province.
La journée fut atroce à passer. Les deux
prêtres s'étaient assis dans la place publi-
que. Vous avez vu peut-être de ces hommes
que la justice humaine cloue pour quel-
ques heures au poteau de l'infamie. On
fait cercle autour de ces hommes-, la foule
voir , à voir conmient ils
supportent ses regards , ses injures ) ses '
bons mots ; vous savez , de ces railleries
de peuple, de ces sarcasmes de faubourg
qui ne font pas grâce même devant ce po-
teau. Eh bien ! ce que le criminel grince
des dents à entendre, nos deux apôtres le
souffirent , eux, tout le jour, sans fin,
sans relâche, sans trêve. Ce fut chose inouïe
que ce supplice ; les enfans leur jetaient de
la boue, leur crachaient au visage, et les
pères étaient là qui riaient! Et quand pen-
dant des semaines ajoutées à des semai-
nes, François fut toujours fidèle à venir
s'asseoi.i à la même place , quand on vit que
rien n'y faisait, ni les rigueurs de la saison,
ni les sentiers ardus et longs des montagnes
qu'il avait à parcourir, ni les menaces, ni
les injures, niles humiliations de tout genre,
ni les tentatives d'assassinat-, on se prit peu
à peu à le regarder avec respect et admi-
ration, ce jeune prêtre, on commença à
dire qu'il fallait bien que le bras d'en haut
le soutînt, et le Chablais fut converti.
Noble et beau triomphe du à St. -François
de Sales !
Sa mission était finie, et il entrait à
peine en convalescence d'une longue et
sérieuse maladie, lorsqu'il apprit que la
peste ravageait la ville d'Annecy. Il y cou-
rut tout faible encore, et il parut comme
une providence dans cette ville désolée.
Lespestiférésl'entouraient, le saint homme,
ils lui demandaient de ces paroles du ciel
qui consolent au bord de la tombe j et lui,
il les serrait dans ses bras, il baisait ces
plaies qui communiquaient la mort , il
s'asseyait à leur chevet, il les ramassait
dans les rues, les excitant au repentir, les
consolant, les encourageant, sans que sa
charité s'altérât, sans que sur son visage
parut la trace d'un sentiment de dégoût,
devant ces lionimes, hideux à voir, dont le
corps sillonné de taches livides s'en allait
par lambeaux! Admirable chose ! l'homme
ne semble jamais si {jrand au chrétien que
lorsqu'il est plus bas, jamais si digne de
respect que lorsque les haillons le couvrent
et qu'il est devenu un objet de mépris et
de rebut pour le monde, payce qu'il res-
(LA DOMINICALE ,1
287
^euible mieux alors au fils de Dieu qui fut,
lui aussi, pour le monde, un objet de mé-
pris et de rebut!
Il en fit tant , il acquit une réputation
de sainteté , de charité , de prudence et de
savoir, si universelle , que Tévêque de Ge-
nève le prit pour son coadjuteur à l'épis-
copat, etjquand vint, après de lonjjs efforts,
le consentement de François si vivement
désiré et si impatiemment attendu : «Je n'a
jamais fait qu'une bonne action dans ma
vie , s'écria le saint vieillard; c'est d'avoir
choisi François-de-Sales pour mon suc-
cesseur. » Sublime témoignage rendu à
François-de-Sales ! paroles charmantes du
modeste évêque!
Quelque tempsaprès,laroute delà France
revoyait î'rançois pour la seconde fois. Ce
n'était plus alors ce jeune homme de la
Savoie, allant chercher la science dans la
ville de Paris , mais l'évêque se rendant à
la cour d'Henri IV pour demander au roi
la permission d'envoyer des missionnaires
dans le bailliage calviniste de Gex, écliuàla
couronne de France parle dernier traité de
paix. Paris ! quelles durent être les émo-
tions de François-de-Sales lorsqu'il se
présenta à ses regards avec ses vieux édi-
fices , ses églises gothiques , son fracas , ses
flots de peuple qui se heurte , se coudoie
dans ses rues sombres! L'évêque alla plus
d'une fois sans doute prier à deux genoux
dans la chapelle de Saint-Etienne, où l'étu-
diant s'était délassé des bruits du monde ,
pleurer d'attendrissement sur les degrés de
cet autel où il avait dit à la Vierge : Je
n'aimerai que le Seigneur !
Henri IV eut bientôt apprécié le saint
évêque. « Vous me rendez meilleur , lui
dit-il un jour j je ne m'étonne plus de toutes
les conversions que vous faites; car dans
votre bouche, la religion a quelque chose
de doux et d'aimable.» François-de-Sales
obtint ce qu'il demandait.
ÉTAT DE L'ÉGLISE EN IRLANDE.
Dès nos premières publications, nous
avons compris la nécessité de ne point
borner à la France nos recherches et nos
travaux, mais de leur imprimer ce carac-
tère de catholicité, de communion uni-
verselle, qui fait de toutes les nations un
seul troupeau réuni au pied de la croix,
sous la conduite du père commun des
fidèles. Quelle que soit la distance qui les
sépare, tous les catholiques sont frères,
puisque leurs croyances , leurs combats ,
leurs espérances sont les mêmes. Ceux qui,
partageant notre foi, vivent sur un sol
étranger, ne sauraient donc nous être in-
diflérens , et nous avons songé à établir
entre eux et nous des relations fréquentes.
Encore quelque temps , et nous serons en
mesure de faire connaître à nos lecteurs
tout ce qui intéresse la religion en Europe;
nous redirons ses joies; nous exalterons ses
triomphes; nous bénirons ceux qui la ser-
vent : mais nous déplorerons aussi ses dou-
leurs, et notre indignation flétrira ceux qui
la persécutent.
Ceux qui la persécutent , et nous le di-
sons à dessein , car il ne faut pas s'ima-
giner que ses combats soient finis. Aux
cris de liberté que l'on entend de toutes
parts dans ce siècle de tolérance, des op^^
primés catholiques viennent encore mêler
leurs gémissemens et leurs plaintes. Et
pour arriver à l'objet spécial de cet article,
PEurope ne renferme-t-elle pas un pays
qui , malgré d'incroyables efforts , n'ar-
rache que par lambeaux, et pour ainsi dire
pièce à pièce , les droits sacrés qu'on lui a
ravis, parce qu'il a voulu conserver sa foi?
Ce noble pays , qui vient si naturellement
à la pensée , quand on cherche au sein de
notre civilisation modçrneun exemple qui
retrace dans toute sa pureté le zèle et la fer-
veur des premiers chrétiens ; ce pays dont
le nom possède le inagique pouvoir de re-
muer au fond de nos cœurs tout ce qu'il y
a de sympathies généreuses , l'Irlande ! ne
gémit-elle pas encore sous le poids d'une
oppression intolérable?
288
LA DOMINICALE.
C'est une longue histoire que l'histoire
des maux qui l'ont accablée ! C'est un
grand et beau spectacle que celui qu'elle a
donné au monde! Là, comme aux pre-
miers âges de l'Église , la foi a lutté corps
à corps, non plus avec le paganisme, mais
avec l'hérésie armée de toutes les forces
de la terre. Après avoir proclamé l'indé-
pendance absolue et la liberté illimitée de
la raison en matière de foi , le protestan-
tisme, assis sur le trône , a bientôt abjuré
ses principes, et brisé le masque sous lequel
il se cachait. On l'a vu se ruer sur un
peuple catholique pour lui arracher ses
croyances, s'acharner *sur cette proie, se
gorger de son sang et denses dépouilles, la
ronger jusqu'à la moelle-, puis, afin de
mieux l'écraser, ajouter à tant d'atrocités
les horreurs de la servitude la plus pro-
fonde. Personne n'ignore les lois mons-
trueuses qui réduisaient ces populations
fidèles à la triste condition des ilotes ou
des parias. Mais avec quelle courageuse et
noble constance tant d'excès ont été sup-
portés , tant d'efforts impies rendus inu- ,
tiles ! On se sent saisi d'admiration en as-
sistant par la pensée à cet héroïque com-
bat , dans lequel un peuple entier, renon-
çant à tout plutôt que d'abandonner ses
espérances immortelles , dresse sou front
vainqueur et couronné de palmes célestes,
au moment même où son ennemi triom-
phant compte ses défaites et croit l'avoir
terrassé; car c'est là ce qui est arrivé. Le
peuple irlandais a laissé à l'avidité des
envahisseurs et les temples bâtis par ses
pères, et l'héritage de ses aïeux ; il a perdu
ses droits de citoyen ; ou l'a mis au ban
de la société-, la misère et les privations
de tout genre sont devenues son partage.
Souvent aussi il lui a fallu opter entre la
mort et l'apostasie: alors il mourait-, mais
il mourait catholique , léguant à ses en-
fans son exemple pour toute richesse. Que
manquait-il donc à la gloire du protestan-
tisme? N'était-il pas maître, tout-puis-
sant? Ne rcgnait-il pas en souverain sur
sa conquête? Non. Sa conquête l'avait
.vaincu-, car au milieu des ruiner dont le
sol était jonché, l'Irlande était toujours la
même-, et si sa foi avait subi quelque
changement, c'est qu'elle était devenue
plus fervente encore. Singulière magie de
la religion! elle n'est jamais plus grande
et plus belle que lorsque la Providence la
livre aux fureurs du monde.
Aujourd'hui , en Irlande, le sang a cessé
de couler, ou du moins on ne verse plus
que celui des malheureux poussés quelque-
fois par la misère à des actes de désespoir.
Mais si l'on est saturé de meurtres, on ne
l'est pas de tyrannie , et un régime d'ex-
ception odieux pèse toujours sur cette terre
désolée. Cependant, il faut l'avouer , les
oppresseurs n'y sont pas paisibles. Des
hommes se sont rencontrés dans son sein ,
qui ont compris leur époque et la portée
immense d'une résistance légale, mais opi-
niâtre. Une vive impulsion a été donnée
par eux au sentiment de la liberté : la po-
pulation catholique n'a plus qu'une pen-
sée , son affranchissement. Depuis longues
années, une association, faible d'abord,
a grandi peu à peu, s'est étendue sur toute
la surface du pays, et a fini par devenir une
puissance capable de lutter face à face
avec le gouvernement. Ses efforts , autant
que les considérations politiques, ont arra-
ché la mesure connue sous le nom d'é-
mancipation, mesure qui , suivant le mot
d'O'Connel , a été le commencement de la
fin ; mesure d'avenir et d'espérance , qui ,
malgré des combinaisons perfides, finira
par porter ses fruits.
Il est long le chemin parcouru pour ar-
river jusque-là, et depuis Henri VIII , Eli-
sabeth , Cromwell et Guillaume d'Orange ,
bien des obstacles ont été vaincus. Il a fallu
de longues années et une admirable persé-
vérance-, il a fallu aussi un concours de
circonstances pressantes pour amener à
consommer cet acte de justice un gouver-
nement fondé par le protestantisme , dans
le but de détruire la religion catholique.
Tant de haines avaient été amassées contre
les papistes; on avait mis tant de soin à
créer des intérêts qui leur fussent contrai-
res , en partageant à tous leurs dépouilles ,
LA DOMINICALE.
289
qu'une opposition formidable entravait
toujours les projets d'émancipation. C'est
ainsi qu'en 1780 , un membre du parle-
ment ayant osé proposer Fabolition de
quelques lois pénales , une sédition éclata
sur-le-champ dans Londres, et menaça
d'incendier la ville. La première motion
formelle , relative à l'affranchissement des
catholiques , fut faite en i8o5 par M. Fox.
Quelle résistance n'éprouva-t-jl pas alors de
la part du roi et des évêques? Plus tard ,
cette motion ayant été renouvelée , et l'ad-
ministration ayant usé de moins de rigueur
envers les opprimés, des cris de fureur
partirent de tous les points. Les pétitions
arrivèrent en foule , invoquant le salut de
l'État, et proclamant la constitution en
danger. Les diocèses , les chapitres , les
synodes anglicans des trois royaumes ,
n'eurent qu'une voix à ce sujetj on vit
même les deux universités de Cambridge
et d'Oxford rivaliser de zèle et d'éloquence
pour obtenir la continuation de l'ancien
système. Une seule pétition vint protester
contre ces clameurs intolérantes -, elle était
signée par cinq ecclésiastiques du diocèse
de JYorwich, qui demandaient l'abrogation
de ces lois qui réduisaient les catholigues
à la qualité d'ilotes. Lorsqu'enfin cette
mesure a été adoptée sur la proposition du
gouvernement, quels ressorts n'a-t-on pas
fait mouvoir pour en obtenir le rejet ! Il
suffit de lire la discussion qui précéda le
bill , pour voir combien les préjugés de la
tyrannie sont enracinés sur cette terre clas-
sique de la liberté, et combien les révé-
rends évêques anglicans redoutent le mo-
ment où les gros bénéfices qu'ils possèdent
en Irlande viendraient à leur échapper. Ils
ont mis en œuvre toutes leurs ressources
pour faire revivre d'anciennes préventions,
dont le bon sens a depuis long-temps fait
justice , et pour remettre en honneur quel-
ques accusations odieuses etsurannôes que
les orateurs catholiques ont, du reste,
victorieusement repoussées. Mais ces frais
d'éloquence ont échoué contre l'attitude
noble et fière de l'Irlande , et n'ont pu
l'emporter sur la pensée des dangers que
courait la Grande-Bretagne, en laissant, au
milieu de ces populations jalouses d'obte-
nir enfin leur liberté, un germe de discorde
qui aurait pu lui être funeste dans les con-
jonctures difficiles où elle se trouvait alors,
ayant en perspective une guerre avec la
Russie , et en face , des partis violens à
gouverner dans les deux chambres. Cette
mesure si ardemment désirée, et refusée
pendant tant d'années avec opiniâtreté , a
enfin été sanctionnée en 1829 par le vote
des députés et des pairs et par l'assenti-
ment de la ( ouronne , malgré les efforts
d'une opposition furibonde. Cette conces-
sion éclatante fut saluée alors avec tous les
transports d'une espérance long-temps dé-
çue : on se félicitait partout de ce beau
triomphe de la cause catholique, et l'on
s'imaginait qu'enfin la liberté allait visiter
une contrée malheureuse dont elle était
bannie.
Il n'entre point dans notre pensée de
nier les heureuses conséquences que l'é-
mancipation pourra produire. Quand elle
n'aurait fait que donner à l'Irlande le sea-
timent de sa force, quand ce mot de liberté
n'aurait été inscrit que pour la forme en
tête de ses lois, ce serait déjà à nos yeux
un avantage immense : car nous croyons
à la puissance des principes, et nous avons
foi à l'action du temps pour les dévelop-
per. Mais, nous le répétons, cette grande
mesure est toute d'avenir, ses résultats po-
sitifs n'ont rien d'actuel , et il faudra
peut-être de longues années pour que l'on
puisse apprécier ses bienfaits. Déjà depuis
cinq ans environ elle est en vigueur et l'on
est encore à se demander quels changemens
elle a opérés dans le sort du peuple irlan-
dais.
Il ne faut pas s'abuser : pour le présent
ils sont nuls, ou peu s'en faut. A quoi se
réduisent-ils en effet? à l'abolition des lois
pénales, à la concession des droits électo-
raux, et à l'admission des Pairs et des Dé-
putés catholiques dans les deux cham-
bres.
L'abolition des lois pénales n'a été que
la i;pconnaissance légale d'un fait ac-
290
LA DOMINICALE.
compli: car on sait qu'en 1793 le parle-
ment s'était vu dans la nécessité de les mo-
difier, et que depuis , leur application était
devenue de plus en plus impossible. Ce
code monstrueux était abrogé de fait, et
entièrement tombé en désuétude. On a
donc seulement écarté un glaive suspendu
sur l'Irlande, mais un glaive émoussé dont
on avait depuis long-temps renoncé à se
servir. Les catholiques possédaient aussi
depuis 1793 le droit de voter aux élec-
tions. Puis on l'a entouré de précautions
législatives et de restrictions telles qu'on
peut le regarder comme fort peu impor-
tant, surtout si Ton réfléchit aux oi^stacles
sans noml)re apportés à la liberté d'asso-
ciation, qui seul pouvait le rendre utile.
Quant au droit d'occuper les emplois civils
il a été étendu ; mais il faudrait être bien
peu familiarisé avec les ressources des gou-
vernemensconstitutionnels, pour ne pas ap-
précier cette garantie à sa juste valeur. Il
leur est si facile de reprendre d'une main
ce qu'ils semblent accorder de l'autre et
d'empêcher par des vexations particulières
Vexercice des droits qu'ils ont posés en
principe, qu'il faut toujours, avant de
chanter victoire, interroger l'expérience et
lui demander compte de leurs dons. Trop
d'illusions se sont évanouies pour qu'on ne
soit pas tenté souvent de prendre des réali-
tés pour des rêves. Veut-on un exemple
de la bonne foi avec laquelle l'Angleterre
distribue les emplois à ceux dont elle are-
connu l'aptitude à les remplir? Eu 1822,
sur deux mille cinq cent quarante emplois
civils auxquels les catholiques étaient ad-
missibles, cent cinq seulement se trouvaient
entre leurs mains, quoique les protestans
forment à peine en Irlande le septième de
la population. L'admission des Pairs et des
Députés catholiques au parlement est donc
le seul droit véritablement accordé par l'é-
mancipation. Leur voix pourra donc re-
tentir dans l'enceinte des assemblées légis-
latives! Mais nous craignons qu'elle n'y soit
sans écho, car elle ne sera point soutenue
par le prestige des richesses si puissant dans
les habitudes parlementaires. Les proprié-
tés foncières, et partantrinfluence de l'aris-
tocratie catholique se trouvent au pouvoir
des protestans qui les ont saisies autrefois.
Et puis, il faut le dire, malgré les pertes
immenses qu'elle a éprouvées , elle ne s'est
point retrempée autant que les classes in-
férieures au souffle brûlant de l'adversité.
Sa pauvreté n'a point été complète, ni ses
souffrances extrêmes : et sa foi, pour cette
raison, a moins d'intensité, son zèle moins
d'ardeur. C'est assez dire que ses accens
seront faibles; et pourtant il faudrait ton-
ner sans relâche pour soutenir la lutte gi-
gantesque dont elle a mission de hâter le
succès.
Voilà donc quels sont les résultats pré-
sens de l'émancipation. Il faudrait être
aveugle pour ne pas voir combien ils se-
ront insuffisans pour neutraliser l'action
toujours pressante d'une administration
hostile qui a calculé d'avance toutes les
ressources que le bill laissait à sa dispo-
sition.
Ces réflexions nous ont paru nécessaires
pour expliquer l'état actuel de l'Irlande.
Dans l'exposé que nous proposons de fafre
à nos lecteurs de tout ce qui peut intéres-
ser l'Eglise dans ce pays, il se rencontrera
des choses qu'il eut été difficile de concilier
avec l'idée que le mot d'émancipation pré-
sente naturellement à l'esprit. JVous espé-
rons qu'avec les notions cjue nous venons
de donner, tout se comprendra facilement.
LES CURES FRANÇAIS AUX COLONIES.
Tant qu'il y a eu vertu et calme dans le
peuple, les prêtres ont été respectés et ché-
ris. La même cause n'a jamais manqué
d'amener le même effet , non-seulement
chez les nations de l'Europe, mais en-
core dans ces contrées où règne la bar-
barie , où une moitié des habitans vit en
face de l'autre , la torche et l'épée à la
main. Dans les colonies françaises par
exemple, le sacerdoce est entouré d'un
immense respect , d'une immense consi-
dération. Les nègres, qui ne possèdent que
LA DOMINICALE.
291
des notions imparfaites du Christianisme ,
qui ne se rendent pas non plus un compte
bien exact de l'autorité et de la mission
des prêtres-, les nègres qui sont en outre
peu soumis aux pouvoirs dont ils n'aper-
çoivent pas les armes-, les nègres cepen-
dant appellent d'un mot français, qu'ils
connaissent on ne sait comment , du mot
philosophe, ceux de leurs compagnons qui
manquent d'égards et d'attentions aux cu-
rés des paroisses. Ce mot, qui a fait la
gloire des hommes les plus éminens d'un
siècle, est devenu un sobriquet d'esclave
à esclave. C'est assez curieux pour mériter
qu'on le dise.
Mais ce ne seraient là que choses de la
vie commune. Il faudrait, pour bien juger
de la vénération un peu superstitieuse
qu'ils portent à ceux qu'ils viennent en-
tendre tous les dimanches, il faudrait les
avoir vus, au milieu de leurs révoltes les
plus furieuses, se crier les uns aux autres
d'épargner tout ce qui appartient à Dieu
et aux hommes blancs qui le servent. Tan-
dis que les femmes et les enfans des plan-
teurs tombent sous leurs couteaux , ils
croiraient commettre une action dam-
nable, s'ils profitaient du désordre pour
piller le jardin ou la basse-cour du pres-
bytère. Ils égorgent des hommes et res-
pectent des fruits. Le front de leurs maîtres,
qu'ils n'osent ordinairement regarder, tant
leurs yeux sont éblouis d'une sorte de
majesté, qui est l'auréole de la couleur
blanche, dans ces nuits terribles ^ ils le
frappent et le souillent de crachats , tandis
qu'ils abaissent leurs coutelas fumans de-
vant de bons curés, qui sont loin d'être
des personnages aussi puissans et aussi
redoutés que les riches colons. Mais l'au-
réole des uns est Jhumaine, l'auréole des
autres divine j le pouvoir de ceux-ci per-
suasif, et le pouvoir de ceux-là tyran-
nique.
Ce respect néanmoins est fondé sur des
bienfaits positifs, réels. Le prêtre qui leur
promet le bonhaur dans l'autre vie , le
leur donne pour ainsi dire sur cette t«re
mêmej il le leur donne, parce que son
crédit auprès du maître est employé à amé-
liorer la condition de l'esclave. Les pré-
sens que la munificence des planteurs des-
tine à l'Église, le curé les détourne au
profit de ses pauvres paroissiens. Non-seu-
lement il sauve leurs âmes , mais encore
il habille leurs corps et les garantit du soleil
et de la pluie. Il a deux pains, l'un pour
la vie spirituelle , l'autre pour la vie ma-
térielle. Quand un nègre s'est rendu cou-
pable, s'il implore la protection de son
curé, il n'est point de maître qui osât
passer outre-, grâce ])leine et entière lui
sera accordée. Quand un nègre après une
faute a fui dans les bois , est allé maron ,
pour parler la langue de ces pays ', le curé ,
pourvu qu'il se soit confessé, et qu'il ait
promis d'être plus soumis à l'avenir, le
curé le ramène , comme une brebis au ber-
cail , et la colère du maître se laisse ap-
paiser-, grâce pleine et entière lui est en-
core accordée. Il a été donné à cet homme
de calmer les discordes, d'apporter la paix
en tous lieux et d'apprendre à ses sem-
blables les deux devoirs les plus difficiles
de tous peut-être, à savoir : obéir et com-
mander. Ses larmes, il les réserve pour le
faible ; ses colères , pour le fort , si le fort
abusait de ses droits. Cet homme , c'est
l'œil de Dieu ouvert sur tous ses enfans.
Il est à la fois un foudre et un préservatif
contre la foudre; ami des blancs, ami des
noirs , et cependant leur père à tous.
Seul, le prêtre chrétien a résolu le grand
problème de l'esclavage. Depuis l'époque
où sont nés les philantropes , les négro-
philes et les mangeurs de blancs , l'état des
nèf^res dans les colonies n'est devenu meil-
leur que par les soins et les lumières des
hommes véritablement et purement catho-
liques. Nous avons pour nous l'expérience:
aucun remède n'est possible contre ce mal,
s'il n'est choisi parmi ceux que Jésus-Christ
et ses disciples ont déclarés. L'incendie et
le massacre que les déclamations de 89 ont
excités à St.-Domingue , l'incendie et le
massacre que les prédications foribondes
de i83o viennent, sous nos yeux , de com-
mander à- la Guadeloupe et à la Martini-
292
L\ DOMINICALE.
que, ne sont pas , nous espérons, des argu-
mebs dont la philosophie de notre siècle
doive se servir ni se glorifier. La philan-
tropie a été convaincue d'impuissance. Ce
que la religion a fait en Europe au temps
des serfs, est de nos jours, la seule chose en-
core possible dans les contrées de l'Amé-
rique. L'épée coupe , mais c'est la parole
qui recoud. Si l'Angleterre s'imagine avoir
progressé , parce qu'elle a lancé un bill
d'émancipation, l'Angleterre se trompe de
trois ou quatre siècles. Les savans législa-
teurs qui veulent se passer de Dieu, en sont
venus pourtant à être les plagiaires de ses
disciples les plus humbles. Si l'esclavage
disparaît du monde, il en disparaîtra par
le fait de la religion, mais non pas d'une autre
façon. Les systèmes qui poussent-ne vau-
dront pas mieux que les systèmes déjà
mortsj l'esclavîkge demeurera ou la religion
l'extirpera. C'est Jésus-Christ qui a dit le
premier : nec eris servus !
Il ne faut pas oublier cela.
Secondement la religion chrétienne sem-
blera, à quiconque veut réfléchir, plus su-
blime encore, de l'instant où il considérera
quel cercle élastique est le sien. Il n'est
point de constitution ni de forme gouver-
nementale qu'elle n'admette, et auxquelles
elle ne laisse carrière entièrement libre.
Ceci s'applique particulièrement à la ques-
tion que nous effleurons en passant : car si
le Christianisme a prévu le cas où l'escla-
vage serait aboli, s'il l'a même de droit
aboli -, comme il a aussi constamment tenu
compte de notre situation morale et physi-
que , de nos besoins et de nos faiblesses de
tout genre , il a statué avec la même sa-
gesse sur le cas où le maître garderait ses
esclaves, sur le fait actuel, en un mot. La
philantropie , ce fruit magnifique de la
raison humaine , crie à l'esclave : Tu es
libre, égorge ton maître! La révélation,
au contraire , la raison divine, pour dire la
même chose autrement , s'adresse ainsi n
l'esclave : Tu n'étais pas libre , c'est moi
qui te fais libre •, ta liberté vient de moi et
non pas de toi. Sois libre ^ mak honore et
sers ton maître. En le servant, c'est moi
que tu serviras.
Voilà pourquoi le prêtre chrétien est
vénère autant du maître que de l'esclave ,
qu'il parle un langage doux à tous les deux,
et sévère pour les deux. Voilà pourquoi
blanc etnoirl'aiment et le craignent de la
même façon, quelque différence qui existe
entre leurs couleurs. Ce qu'aucune loi hu-
maine n'a pu jusqu'à présent obtenir de
l'orgueil des uns et de la bassesse des autres,
une parole de la religion l'obtient. C'est
que l'ouvrage des hommes est toujours hu-
main, c'est-à-dire toujours borné. Le re-
gard de l'homme est court; il n'embrasse
des choses qu'une face. Ainsi tour à tour
il met le blanc sur la tête du noir et le blanc
sous les pieds du noir, balançant le mal par
le mal, ne réparant l'injustice que par l'in-
justice. Mais Dieu est Dieu; son regard
voit au-delà de l'infini. Des choses rien ne
lui échappe. 11 sait combien la pyramide
humaine a de côtés , il est debout au faîte
et en mesure chaque partie. Ayant pétri les
cœurs du noir et du blanc , il n'est pas une
de leurs fibres qu'il ne connaisse. Le mal
que nous avons fait , c'est par un bien qu'il
l'anéantit. L'homme fit l'esclavage , Dieu
créa la liberté. La liberté naquit avec son
fils dans une étable de Bethléem; et le
matin, ?qui ne sait cela? trois rois de l'O-
rient se courbaient devant l'humble ber-
ceau.
Indépendamment des bienfaits de ce
genre , il faut ajouter que l'existence de ces
bons curés se consume auprès du lit des
malades. Les sucreries sont éloignées les
unes des autres, les chemins impraticables,
les jours d'une chaleur dévorante, et les
nuits froides à être dangereuses : eh bien !
nuit et jour on les rencontre qui chemi-
nent d'un hôpital à l'autre, médecins de
l'âme constamment, et parfois à défaut de
plus habiles , médecins du corps , d'une
charité infatigable , d'un désmtéresse-
ment tel , qu'après avoir vécu au milieu
des paroissiens prodigues , qui se font un
devoir de les défrayer , et de leur rendre
la vie non-seulement comra,ode, mais bril-
LA DOMINICALE.
295
lante , ils meurent et s'enterrent aux frais
les uns des autres, pauvres et n'ayant eu
des richesses que pour les malheureux et
les opprimés.
En i85i , la plus furieuse des révoltes
éclata dans la ville de Saint- Pierre , à la
Martinique. Le gouvernement , dont le
système d'incertitude avait produit ce con-
flit, demeurait paisible spectateur des mas-
sacres et des incendies qui commençaient.
Heureusement, pour la sûreté des trente
mille Français qui vivent dans cette île ,
deux ou trois hommes d'une haute énergie
se jetèrent à la tête des milices, et parvin-
rent, à force de courage et de prudence , à
triompher des esclaves armés. Après le
crime, la peine vint nécessairement. Des
tribunaux furent établis , on jugea les as-
sassins , et sur un nombre infini de nègres
qui s'étaient rendus coupables de toutes
sortes d'excès, on ne condamna que ceux
qu'il fut réellement impossible de sauver j
Sur mille, vingt-six , les chefs en un mot.
De ces vingt-six , trois s'évadèrent , le reste
attendit dans la geôle le jour du sup-
plice. Ils moururent et sans piété. Un Eu-
ropéen , que son devoir de soldat avait
placé non loin de la potence , nous a
raconté les détails de cette journée; ils font
trop d'honneur à un vieux prêtre pour que
nous ne les rapportions pas. Depuis la
geôle jusqu'au lieu du supplice, il marcha
au milieu de ces vingt-trois condamnés ,
les prêchant, les exhortant , les consolant ,
et n'en pouvant arracher un seul mot de
repentir : ils lui riaient au visage. Quand
le cortège fut arrivé face à face de la po-
tence , le spectacle de ce bois terrible et de
cette foule qui les venait voir mourir, ex-
cita dans l'âme de ces nègres une fureur
qu'on ne saurait peindre. Ils faisaient
mine de s'élancer sur les passsans, et vo-
missaient les injures par torrens. Impas-
sible , les mains jointes et les larmes aux
yeux , le prêtre les conjurait de rentrer en
eux-mêmes , de se repentir et d'expier par
une mort pieuse et forte, les crimes dont
ils étaient chargés; mais loin d'obéir à ses
exhortations, ils le repoussèrent violem-
ment; et il y en eut, qui ne pouvant le
frapper avec la main , puisque leurs poings
étaient liés , lui donnèrent des coups de
leurs coudes et de leurs pieds. Un mulâtre
surtout commit un horrible sacrilège. Ce
bon prêtre rebuté par les Butres, s'était ap-
proché de lui, et lui avait sur sa prière,
• fait servir un verre de rhum ; le misérable
en but la moitié , le reste , il le jeta à la
face de celui qui présentait le crucifix à ses
lèvres.
Ce trait seul, dit tout le dévouement des
prêtres français aux colonies.
LA DOUBLE ABSOLUTION.
Ceux qui crient encore contre le cler-
gé, par je ne sais quelle habitude voltai-
rienne, méprisable à force d'être lâche,
seraient bien étonnés si on leur démontrait
tout ce qu'il y a de vertu, d'abnégation
sincère , de foi vive et pure dans cette
Eglise de France, battue de tant de calom-
nies et de tant d'orages. Vertus cachées , il
est vrai; leplus souvent bienfaisance, dont
le malheureux seul a le secret. Mais pour
ceux qui veulent voir, pour ceux qui
veulent entendre , la vertu n'a pas de se-
cret. Les belles actions, comme les crimes,
ont leur narrateur invisible dans le ciel ,
leur révélateur subit, inattendu, car le
ciel est juste: à celui-ci qui est vertueux la
gloire et l'estime des hommes ; à celui-là
qui est criminel, l'infamie. Comment nous
savons la touchante histoire que nous al-
lons vous raconter, qui nous l'a dite, qui
nous l'a révélée? Nous l'ijjnorons nous-
mêmes. Elle s'est passée sous nos yeux , à
côté de nous, dans l'Eglise où nous allions
prier, au milieu des pauvres d'une pa-
roisse, au cinquième étage. Il faut que
tout le monde la sache, cette histoire.
Ecoutez donc; et vous, les vertueux de
ce monde , vous nous direz si vous savez
une action plus belle, une victoire plus en-
tière de l'homme sur lui-même, un
â9i
LA DOMINICALE.
triomphe plus complet du Cliristianisme
sur les passions du cœur.
Tout autour d'une vieille Eglise de Paris,
Eglise à la vaste nef, au porche gothique ,
au clocher élancé dans les airs, vivait et
vit encore une population de vi^eillards et
de pauvres femmes que le saint monument
protège de son ombre : c'est une population
à part dans la mendicité parisienne. Ces
pauvres ne quittent pas l'Eglise-, ils gardent
la porte d'entrée, ils s'abritent sous le
porche, ils assistent à toutes les cérémonies
du culte. Joyeux baptême, solennel ma-
riage , enterrement tendu de noir , grand'-
messes aux grandes fêtes , joie ou douleur ,
la première chose que vous trouviez à la
porte des églises, c'est un pauvre à sou-
lager. Admirable instinct delà religion !
Au milieu des pauvres que réunissait la
vieille Eglise, il y en avait un qui se dis-
tinguait des autres par l'austérité de son
visage, par la sagesse de son maintien, par
son silence continuel, par son isolement ,
par son obstination à ne communiquer
avec personne, à ne répoudre à aucune
question. Ce vieillard se tenait debout sur
la dernière marche du temple -, et là ,
quelque temps qu'il fît, la tête nue, il
implorait du regard , et non de la voix,
l'aumône du passant. Ce pauvre n'avait
pas de nom parmi tous ces pauvres -, nul ne
pouvait dire qui il était ni d'où il venait.
On n'avait fait sur lui qu'une remarque,
mais une remarque décisive, jamais il
n'entrait dans l'Eglise : jamais son doigt
n'avait touché l'eau bénite, jamais il n'a-
vait assisté à la sainte messe, jamais il ne
s'était agenouillé au confessionnal. Seule-
ment lorsque dans laveillebasilique toutes
les têtes se courbaient à la consécration ,
il se tournait vers l'autel, et paraissait
plongé dans une méditation profonde. Une
terreur superstitieuse s'était peu à peu ré-
pandue autour de cet homme : on avait
cru voir sur son front le signe de la répro-
bation éternelle*, on le fuyait comme il
fuyait les autres; on le baissait, on le
montrait du doigt ; et quand par hasard un
des pauvres ses frères avait touché sou vê-
tement en passant , ce mendiant secouait
ses guenilles avec dédain et colère , comme
s'il eut été souillé par ce contact.
Cependant, à la même Eglise, un prêtre,
un homme austère aussi , mais d'une aus-
térité bienveillante, se rendait tous les
jours à l'Eglise, et chaque jour il passait
parla même porte, devant le même men-
diant, qu'il trouvait à la même place ,
toujours debout, tête nue , sous le soleil ou
sous la pluie, inflexible vieillard, parais-
sant plus grand qu'il n'était, à force d'isole-
ment. L'isolement et le sangfroid de ce
mendiant avaient d'abord attiré l'attention
du prêtre -, peu à peu cette attention de-
vint de la sympatie. Chaque jour le prêtre
s'arrêtait pour lui placer son aumône dans
la main-, chaque jour aussi le mendiant
recevait l'aumône du prêtre, mais toujours
dans le même silence , impassible et froid ,
sans remercier , n'ayant pas l'air de re-
connaître son bienfaiteur de tous les jours.
Le prêtre, de son côté, obstiné à la bienfai-
sance , continuait son aumône , insensible
à l'ingratitude du mendiant.
Plusieurs mois se passèrent ainsi ; le
prêtre à faire l'aumône en silence , le men-
diant à la recevoir en silence. Ces deux
obstinations étaient aux prises-, et Dieu
sait que la charité du prêtre n'eut pas cédé
la première.
Un jour le mendiant abattu parla fièvre,
s'en vint à sa place accoutumée-, mais
cette fois il s'y traîna 5 cette fois il se coucha
sur la pierre, lui qui restait toujours de-
bout : si bien que le prêtre, revenant ce
matin-là à son heure accoutumée, fut bien
étonné de trouver le mendiant à ses pieds.
Le mendiant ne tendit pas la main au
prêtre; au contraire ^ il rompit enfin le si-
lence : Gardez votre aumône , mon père ,
je n'ai pas besoin de pain aujourd'hui :
C'est une prière qu'il me faut.
Et disant cela, il avait l'air si abattu , si
malheureux, que le prêtre en eut pitié plus
que jamais. — Les prières ne vous man-
queront pas plus que le pain ne vous a
manqué, dit-il au mendiant. JEntrez donc
dans l'Eglise, venez. En mémo temps il se
baissait pour le relever.
Mais cet homme s'attacliant à la terre:
— Non pas, dit-il , non pas à l'Eglise. Il y
a trente ans que je n'y suis entré, dans une
Eglise! Si j'y entrais, voyez-vous, Dieu
descendrait de l'autel, le temple se brise-
rait; car je suis un monstre , moi; je suis
damné!.... Il faut cependant que je me
confesse à vous, mon père.
A chaque parole de cet homme , la pitié
du prêtre allait en augmentant. Il n'insista
pas pour le faire entrer à l'Eglise ; il le re-
leva; il le conduisit chez lui. Le mendiant
marchait à peine; il n'eut pas la force de
se confesser ce jour-là: il donna au prêtre
rendez-vous pour le lendemain.
Le lendemain, le prêtre courut chez le
mendiant. La nuit avait été mauvaise et
lugubre. Le feu de la fièvre brillait encore
dans les yeux de cet homme, mais un feu
sombre, une clarté moribonde! Cepeadant
il s'était levé; il s'étaithabillé de son mieux.
Tout était en ordre dans sa petite chambre.
Il fit un profond salut, quand le prêtre
entra.
— Mon père , dit-il , je vous attendais ;
j'étais sûr que vous ne me refuseriez pas
cette dernière aumône : je suis votre men-
diant. Ecoutez donc le récit que j'ai à vous
faire ; c'est encore plus l'histoire de ma vie
que ce n'est une confession : je parle à la
fois, à l'homme et au prêtre. Je suis bien
plus qu'un pécheur, je suis un criminel ; et
s'il y a une peine assez grande pour mes
crimes , il n'y a que celle-ci : les raconter
au seul homme qui m'ait regardé d'un re-
gard bienveillant; les raconter à vous, qui
êtes venu à moi.
Alors cet homme, sans se mettre à ge-
noux, mais debout toujours, et dans une
immobilité frénétique , se mit à raconter
une épouvantable vie, toute remplie de
vengeances et d'angoisses. Ce qui l'avait
perdu, ce malheureux , c'était l'orgueil. Il
était né de pauvres gens; et jeune enfant, il
avait été élevé avec soin par une famille
puissante de la Normandie. Sa jeunesse
s'était passée tranquille et heureuse. Il
LA DOMINICALE. â95
avait été plutôt le favori que le domestique
de cette grande maison. Il avait vu naître
lesenfans de ses maîtres; ils avaient grandi
sous ses yeux, ils l'avaient appelé de son
nom. — Baptiste. Lui, de son côté, avait
toujours été un serviteur zélé, attentif,
dévoué; mais encore une fois, l'orgueil le
perdit. Cet homme était jeune encore,
lorsque les doctrines de l'égalité sociale
furent jetées dans la société corrompue.
La tête de cet homme ne put supporter ces
exagérations terribles. Pourquoi, en effet,
n'était-il pas l'égal desonmaître? Pourquoi,
en effet , était -il , lui , le valet , et non pas
le maître? Pourquoi à l'un le pouvoir, à
l'autre l'obéissance? Voilà ce que Baptiste
se demandait nuit et jour. Fatales ques-
tions! A la fin, les mauvais penchans l'em-
portèrent. Arrive 95 , cette atroce époque
qui fit tomber les têtes royales sur l'écha-
faud. 90 porta le dernier coup à l'âme de
Baptiste. Ses sentimens, long-temps com-
primés, se firent grand jour: il succomba
sous une espèce d'apoplexie morale; il
éclata ; il devint le mauvais génie de ses
bienfaiteurs, et un jour, comme toute
cette famille proscrite cherchait à quitter
la France, Baptiste à qui elle s'était fiée ,
le féroce Baptiste la livra, la vendit à l'ac-
cusateur public.
Et comme le prêtre se levait, atterré de
cette horrible histoire :
— Ecoutez-moi, disait Baptiste, écou-
tez-moi, mon père; je ne suis pas au
bout.
— Oui, j'ai livré mon bienfaiteur; non-
seulement je l'ai livré, lui, mais j'ai livré
sa femme , j'ai livré sa fille, j'aurais livré
son fils au bourreau , si on avait voulu de
son fils. Et pourtant cet homme m'avait
servi de père : cette femme m'avait soigné
de ses mains quand j'avais été malade •
cette jeune fille , belle comme un anoe
simple et douce, m'avait traité comme un
frère: je les ai tous livrés! tous livrés!
Ce n'est rien encore : comme on les ou-
bliait dans la prison , j'allai frapper à la
porte de l'accusateur public ; je réveillai
moi-même la colère des juges qui semblait
296
LA DOMINICALE.
endormie. — Et le jour du juj^ement, 6
ciel! — Mais... vous m'écoutez , mon
père.
Le prêtre leva les yeux au ciel ; il adres-
sait à Dieu une prière en secret , il n'eut
que la force de dire au mendiant : — Pour-
suivez.
— Eh bien! le jour du jugement, il était
temps encore de me repentir. Les preuves
manquaient-, celte famille allait être sau-
vée faute d'un papier que j'avais entre les
mains. J'hésitai long-temps. Leur vie était
à moi; mon crime pouvait se racheter en-
core j je pouvais encore les arracher à la
mort! 0 mon Dieu! ô mon Dieu!
J'apportai moi-même au tribunal révo-
lutionnaire cette lettre fatale : père, mère,
enfant, — condamnés à mort!
Ici le prêtre fit un signe d'effroi.
— Ecoutez donc , mon père , c'est bien
plus horrible encore, bien plus horrible!
écoutez! écoutez! car aussi bien je ne suis
plus soutenu que par la fièvre j et si la
fièvre m'abandonne , adieu mon supplice.
Je veux tout vous raconter , tout ce qui
pèse là sur mon cœur. Ecoutez donc.
Ils étaient condamnés à mort. Le jour
de l'exécution, je les vis monter dans la
charrette. Le père vêtu de noir, la mère
vêtue de noir, la jeune fille en robe blan-
che -, — trois martyrs. Le père et la mère
regardaient leur enfant; et ce qui les tortu-
rait, eux ce n'était pas leur mort, c'était
la mort de cet ange. Oh ! que de morts ce
jour-là ! les tombereaux étaient jonchés!
les chevaux avaient peine à conduire tant
de cadavres...... Jeunesse, beauté, vertu,
noblesse entassées là, là devant moi, et
marchant à la mort! le temps était froid
et pluvieux-, le ciel était noir. Le cortège
marchait lentement. Dans le trajet plu-
sieurs obstacles retardèrent encore ce con-
voi funèbre, et puis on était si las de sang
et puis le fer de la guillotine était si
émoussé ! Les charrettes n'arrivèrent sur la
place de la Révolution qu'après quelques
heures. La nuit tombait déjà et la pluie
tombait aussi. Le bourreau avait beau se
hâter, il faut encore bien du temps pour
lier sur la planche rouge d'innocentes vic-
times, pour relever le couteau, pour que
le couteau retombe et quand tout est fait,
pour délier ce corps sans tête. Il faut du
temps pour tout cela. Puis chaque victime
avant de mourir, faisait sa prière, puis on
s'embrassait, on se disait adieu, on se mon-
trait le ciel ! Donc tout à coup la nuit vint
noire et profonde ! Trois victimes restaient
dans le dernier tombereau,* — mes trois
victimes. Les bourreaux, fatigués, deman-
daient du répit, déjà on parlait de remet-
tre à demain les trois têtes à couper, déjà la
charrette allait ramener dans leur prison,
mon maître, sa femme et sa fille, mais moi
j'étais là, moi seul, moi tout seul^ moi dé-
nonciateur d'abord, moi juge ensuite, moi
bourreau! Oui bourreau! j'intimidai le
bourreau! je lui fis honte! je lui offris mon
aide qu'il accepta. Lui et moi nous avons
fait tomber ces trois têles! le lendemain,
ce fut la chute de Robespierre; — mes trois
victimes étaient sauvées le lendemain!
Ici le mendiant se prit horriblement à
rire, il s'arrachait les cheveux, il se traî-
nait dans la poudre, le remords le déchi-
rait, le prêtre était épouvanté de tant de
crimes! — Cependant la religion lui or-
donnait de porter secours à cette âme.
L'évangile lui commandait le pardon, au
nom de celui qui a donné son sang pour le
pardon des hommes. Car le mendiant allait
mourir, à présent qu'il se retrouvait face
à face de son crime, il ne trouvait de refuge
que dans le tombeau. Tout à coup et avant
que le prêtre ne lui imposât les mains, le
mendiant se relève — Que tout mon sup-
plice s'accomplisse ! dit-il , queje les voie
encore une fois ! que je les revoie!
Contre le mur trois portraits couverts
d'un crêpe étaient cloués. Le mendiant se
précipiti^, il arrache les crêpes funèbres !
le prêtre regarde ! horreur! ilreconnaîtson
père, sa mère, sa jeune sœur. — Mon père!
s'écria-t-il, mon père! ma mère! ma sœur!
Et le voilà qui pleure, ce prêtre, le voilà qui
sanglottel le voilà qui redevient un homme!
que de douleurs réveillées à la fois! Cepen-
dant le mendiant se traînait à ses pieds. —
Snpplérneni.
SUPPLÉMENT A LA. DOMINICALE DU 9 FEVRIER
297
Grâce, disait-il, grâce! absolution! je me
meurs ! je me meurs !
Horrible chose! il était prêtre, mais aussi
il étaitunhomme. A ses pieds le meurtrier
de sa famille ! Devant lui la noble figure
de sa mère, la jeune tête de sa sœur ! quel
combat là la fin le prêtre l'emporta sur
l'homme.
Le mendiant était toujours à se pieds —
il imposa ses mains sur lui — Relève-toi,
dit-il, le prêtre te donne l'absolution. —
Le fils te pardonne !
Un sanglot répondit à cette double ab-
solution, après quoiil se fit un grand silence.
Le mendiant était mort !
EPHEMERIDES.
9 — 1754 . Mort du chancelier D'Aguesseau. Il était
né à Limoges, le 27 novembre 1 668. C'est le plus
Savant et le plus éloquent magistrat qu'ait eu la
France. On disait de lui qu'il pensait en philo-
sophe et parlait en orateur. Il avait une érudi-
tion universelle et une mémoire prcdigieuse.
Boileau lui ayant un jour récité une de ses pièces,
D'Aguesseau lui dit malignement qu'il la con-
naissait déjà, et la lui répéta tout entière. La
compagnie était nombreuse, et l'on peut juger
de l'embarras du satirique.
40 — 1 430. Institution de l'ordre de la Toison d'or.
— 4577. La Ligue, surnommée la Sainte-Union,
est signée à Péronne par plus de deux cents gen-
tilshommes. — 1733. Mort de Montesquieu.
\\ — i630. Mort de Descartes. René Descartes ,
né à La Haye en Touraine, en 1396, était fils
d'un conseiller au i^arlement de Bretagne. Ses
ouvrages firent une révolution dans la philoso-
phie du temps comme dans les sciences exactes.
Né en France , il mourut en Suède, où il s'était
retiré, négligé par sa patrie. —1803. Mort de
La Harpe.
■12 — 1804. Mort de Kant, philosophe allemand.
Il était né à Kœnisberg , en 1 724, d'un sellier qui
avait été caporal dans un régiment suédois. Il fut
élevé dans une école de charité.
13— 1790. L'assemblée constituante décrète la
suppression des ordres religieux.
14 — 1742. Walpole, ministre anglais, quitte le
ministère. Son ministère fut un ministère de cor-
ruption. On disait un jour devant lui que toutes
les voix du parlement étaient vénales, a Je le
sais bieo , dit-il , car j'en ai ici le tarif, »
^:,
PUBLICATIONS NOU\TLLES.
Librairie catholique «^'Edouard BRICOIN" '
rue du Vieux-Colombier, n? 3.
Le Nouveau mois de Mars, HommuTe à:
saint Joseph , par M. Oudoul , curé du dio-
cèse de Bourges, i volume in-i8. Prix : ■jo c.
Les 'nombreuses cilations que l'auteui- de
cet ouvrage a empruntées à rEcriture-Sainte,
et les justes applications qu'il en a faites^ don-
nent à son livre ce ton d'autorité et de raison
par lequel le lecteur se laisse aisément con-
vaincre. Il a, pour chaque jour du mois, con-
sacré à l'époux de Marie, ti'ois Instructions, un
Exemple, une Prière, un Bouquet spirituel
et une Pratique. C'est le plus onctueux des
ouvrages de ce genre j c'est un de ces livrer
qu'il est difficile de lire sans devenir meillem-.
Du même auteur : le Nouveau mois de
Janvier, Hommage à Jésus, sauveurdu monde.
Prix : 70 cent.
Le Nouveau mois de Mai , Hommage à la
sainte Vierge. Prix : 70 cent. (Sous pi*esse.)
Entretiens sur la Liturgie; nouvelle expli-
cation des Cérémonies de la Messe ; pai'
M. l'abbé Pascal, i très-beau vol. in-i2.Prix:
2 fr. 5o c. j
Cet oiivi'age présente sous une forme agréa-
ble des instructions très-méthodiques et très -
précises sur l'origine et la signification des
cérémonies et des prières de la messe. On y
donne en même temps l'origine et la signi-
fication des habits sacerdotaux, de leurs cou-
leurs , des cierges, des processions, duprône,>
du pain-béni, etc. L'auteur a puisé dans les
sources les plus pures, et son ouvrage a mé-
rité les éloges d'un savant évêque , dont la.
lettre approbative est en tête de l'ouvrage.
A ces entretiens est jointe la réponse très-
curieuse de dom Claude de Vert au ministre
Juvien , qui s'était avisé de tourner en ridi-
cule les actions et les prières du prêtre à l'au-
tel : elle n'a rien perdu de son opportunité.
Enfin un ordinaire de la messe où se trou-
vent fondues vingt-quatre liturgies différen-
tes , tant de l'Eglise d'Orient que de celle
d'Occident, tennine le livre sous le titre de
Mosaïque sacrée. Ce travail est entièrement
neuf et singulièrement piquaut. L'ouvrage
que nous annonçons 'sera honoré , nous n'ea
doutons pas, des suffrages de MM. les ecclé^
siàstiques et des fidèles jaloux de s'iustruire.
â98
LA DOMINICALE.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Mgr. l'évêque de Blois continue dans son diocèse
de parcourir la carrière de charité qu'il a constam-
ment suivie ; nous annoncions, il y a quelque temps,
la restauration des Ecoles chrétiennes, restauration
dne à son zèle et au dévouement des habitans de
Blois. Voici qu'aujourd'hui le respectable prélat
/ait part aux curés de son dioeèse, de la restauration
dans la ville de Blois, de la Maison des Pénitenies.
C'est ainsi que le clergé répond aux dégoûtantes
diatribes dont il est l'objet. Nous donnons en entier
la circulaire de Mgr. de Poitiers.
Messieurs,
La ville de Poitiers regrettait depuis long-temps la
perte du précieux établissement connu sous le nom
de Maison des Pénitentes , où les personnes du sexe ,
que repoussait la société à raison de leur incondnite,
trouvaient un asile qui , en les mettant à l'abri de la
corruption ainsi que du besoin , facilitait leur retour
à la vertu.
Nous sommes heureux de pouvoir onnoncer que
cette perte vient d'être réparée. Sur notre demande,
madame la Supérieure de la Maison du BoiN Pas-
teur, établie à Angers, a bien voulu envoyer
quatre religieuses avec des sœurs converses , pour
fonder à Poitiers une maison de refuge , où seront
reçues, pour autant de temps qu'elles le voudront,
les personnes qui, après avoir eu le malheur de's'é-
carter des sentiers de la vertu , désirent y rentrer.
Un pareil établissement , qui n'est pas moins dans
l'intérêt de la société que dans celui de la morale ,
se recommande de lui-même , et devra être mis au
nombre des bienfaits dont ce diocèse est redevable
à l'esprit de charité qui fait comme le caractère dis-
tioGtif de ses habitans.
D'après leur institut , les Dames du Bon Pasteur
devraient offrir un asile et aux personnes du sexe
qui sont tombées dans le désordre, et aux jeunes
orphelines qui , par suite du délaissement où elles
se trouvent, sont exposées au danger de la séduction;
mais la petitesse du local qu'elles occupent ne per-
mettant pas d'y faire les dispositions nécessaires
pour éviter des conamunications peu convenables ,
leur œuvre se bornera à la réception des filles re-
pentantes , jusqu'à ce que les circonstances leur per-
mettent de donner à leur établissement une plus
grande extension.
La Maison de Refuge que nous annonçons , ne
sera pas seulement utile pour la ville de Poitiers;
elle est établie pour tout le diocèse , et les personnes
étrangères qui y réclameraient ime place ne seraient
pas repoussées.
Nous éprouverions la crainte d'être taxé de té-
mérité en vous annonçant que toulçs le$ ressources
du nouvel établissement sont fondées sur le Deus
providebit , Dieu y pourvoira , si de nombreuses
preuves d'une protection toute particulière ne de-
vaient justifier à vos yeux notre confiance sans
borne en la divine Providence, surtout dans une
circonstance où il s'agit d'une œuvre qui doit
tourner à la gloire de Dieu , en aidant la rentrée
dans la bonne voie à des pecsonnes qui s'en soe
écartées.
Vous êtes, messieurs, les canaux dont cette
Providence se sert le plus ordinairement poiu- ré-
pandre ses bienfaits sur les différens besoins : nous
vous prions donc de faire connaître cette nouvelle
bonne œuvre, et de la recommander aux personnes
qui sont en état de faii-e quelques sacrifices. Repré-
sentez-leur qu'en sus d'un loyer de 800 fr. , il
faudra que les Dames du Bon-Pasteur fournissent
à la nourriture et à l'entretien des personnes quï
viendront se mettre sous leur salutaire surveil-
lance.
Les frais pour approprier la maison à sa nouvelle
destination sont considérables, et il faut se pro-
curer de suite le mobilier nécessaire pour un cer-
tain nombre de sujets.
Outre les seconrs en argent , les Dames du Bon-
Pasteur recevront avec recormaissance, des meu»
blés de toute espèce , comme tables , chaises, bois
de lits , matelas , couvertures , draps , serviettes ,
et généralement tout ce qui peut être utile dans
mi modeste ménage.
Elles désirent surtout de l'ouvrage , tant pour
elles que pour les personnes sous leur direction.
Elles exécuteront avec soin et feront exécuter
celui qu'on leur confiera , tant en fin qoe sur des
objets communs. Le travail mannel aura le double
avantage de procurer aux pénitentes une occu-
pation nécessaire dans leur position , et de pro-
curer une ressource pour pourvoir aux besoins de
la maison.
Les noms des bienfaiteurs seront inscrits sur un
registre particulier, et tous les jours la Communauté
prie pour eux.
On s'adressera, pour avoir des places, à ma-
dame la Supérieure de la Maison du Bon-Pas-
TECR , rue Filles-Saint-François ( près la rue de
Saint-Michel). C'est aussi à elle que les secours
devront être envoyés , ou être remis à MM. les
Curés, qui se chargeront de les faire parvenir df
leur destination.
Croyez , messieurs , à mon sincère attachement,
et à ma recomiaissance pour tous les services que
vous rendez au diocèse.
J.-B. , Evêque de Poitiers , ,
—Le lundi 20 janvier, S. S. a tenu au Vatican un
consistoire secret où elle a préposé à diverses églises,
entre autres, à l'évêché de Mayence, Jacques Hu-
mann, prêtre du diocèse de Strasbourg; à celui de
LA DOMimClI^E*
299
Clermoîit , Louis-Cbarles Féron , curé de. la caliié-
drale d'Évreux; à celui du Mans, Jean-Baptiste
Bouvier, grand-vicaire du diocèse.
M. Cadalan, évêque de Saint-FIour, est arrivé
dans cette ville le 21 janvier. Le prélat n'avait pas
voulu prévenir du jour de son arrivée pour se déro-
ber à la pompe d'une entrée solennelle. On s'en est
dédonunagé le lendemain, le son des cloches a an-
noncé l'installation de M. l'évêque. On a réuni la
garde nationale, la gendarmerie et les vétérans.
Toutes les autorités , et à leur tête le sous-préfet et
ïe maire, se sont rendus le matin à l'évèché , où le
clergé et le séminaire sont venus prendre le prélat
pour le conduire à la cathédrale. A l'entrée de l'é-
glise, M. l'évêque a été complimenté par M. l'abbé
Belet, premier grand-vicaire. Il a prononcé un dis-
cours sur ce texte : pax voMs. Ce discours , plein
des sentimens les plus touchans, a été entendu avec
un vif intérêt. M. l'évêque a ensuite assisté à la
messe capitulaire , et a été reconduit à l'évèché avec
le même cortège. Le peuple se pressait sur son pas-
sage , et chacun voulait voir le prélat destiné par la
Providence à gouverner cette religieuse contrée.
— LeJournaldela Gtticune contient la lettre sui-
vante qui lui est adressée par un ex-apôlre et prédi-
cateur de la religion saint-simonienne. Puisse-t-elle
trouver beaucoup d'imitateurs !
« Dans un moment d'égaremens , que je déplo-
rerai toute la vie, j'étais entré dans la nouvelle
secte connue sous le nom ùçsaint-simonisme.
» Tout le monde connaît en France la manière
de voyager de ces nouveaux convertisseurs. On les
a vus rarement ensemble au nombre de plus de
douze; j'avais pris la résolution de voyager seul;
c'est donc moi seul qui demeure responsable des
troubles, huées, rassemblemens qui ont eu lieu
plusieurs fois sur mon passage depuis Montpellier
jusqu'à Bordeaux.
» Bien qu'il ne serait pas entièrement dépourvu
d'événemens, je vous fais grâce de l'Odyssée de mon
voyage , d'autant plus que j'ai à vous prier , mon-
sieur le rédacteur, de me rendre un service essen-
tiel : c'est de vouloir bien annoncer , avec toute la
publicité possible, que j'ai cessé de faire partie du
corps nomade dwpère Enfantin; que j'abjure à ja-
mais ses doctrines subversives, et que, dans l'inté-
rêt de mon salut , pour le bonheur de ma famille et
pour faire cesser un scandale public, encouragé par
les sages conseils du respectable prélat qui admi-
nistre ce diocèse , guidé par mon bon et vertueux
directeur, je suis venu , pour ne plus le quitter, re-
trouver le bercail du vrai pasteur fidèle.
» J'ai l'honneur d'être, etc. ,
') Bertd, homme de lettres. »
Poriugal — Une lettre de Bayonne , du 30 jan-
vier, annonce que don Miguel se refuse à tous les
accommodèïBens que lord Russel avait été chargé
de lui proposer au nom du cabinet de Saint- James.
Cette nouvelle a été apportée à Madrid par un cour-
rier de lord Russel.
On lit dans V Albion ■:
it Un messager vient d'arriver ici du quartier gé-
néral de Santarem; il est porteur de dépêches
adressées par le roi légitime de Portugal à S. E. le
commandeur Heliodore de Carneiro. On les dit de
la plus haute importance. Le même courrier apporte
à ce diplomate , selon un bruit très-accrédité , des;
pouvoirs sans Imiites pour le règlement de l'emprunt
contracté à Paris l'année dernière. S. E. , assure-
t-on , va quitter immédiatement l'Angleterre pour
se rendre à Paris , et ensuite à Vienne , conformé-
ment aux ordres de S. M. T. F. »
Espagne. — Les troupes de don Carlos continuent
à intercepter la route de Madrid. Des bruits de
toute nature sont répandus au sujet du roi don Car-
los. On dit qu'il est en Espagne ; on dit qu'il fait
seulement des tentatives pour y entrer. La persévé-
rance de ces bruits nous persuade qu'ils doivent
avoir un fondement quelconque.
Les partis sont encore en présence dans les val-
lées de la Navarre. Il paraît, par les rapports des
derniers voyageurs arrivés d'Arragon , qu'une
grande fermentation régnait à Sarragosse, et que,
de temps à autre , le cri de vive Charles V était
hautement proféré au miheu de la population de
cette grande ville. On attendait à Jacca un déta-^ j"
chement de l'armée royale. Ce mouvement semble-
rait une diversion habilement calculée pour empê-
cher les christinos de Catalogne et de Valence ,
réunis en Arragon , de marcher au secours de Val-
dès et de Lorenzo.
Les principales forces des royalistes de Navarre
sont maintenant concentrées dans les vallées de
Bastan et d'Ahescoa ; les christinos ont réimi tout
ce qu'ils ont pu rassembler de troupes , et annon-
cent que la supérioeité de leur nombre doit forcer
les carlistes à abandonner leurs positions; mais jus-
qu'ici , il n'y a eu aucune affaire sérieuse entre les
deux partis.
On écrit de Madrid que le gouvernement
éprouve le plus grand embarras. Le trésor est vide.
Des sommes considérables seraient nécessaires pour
subvenir aux besoins de l'Etat, pour organiser l'ar-
mée qui peut à peine tenir tête à l'insurrection. Mais
où les trouver? Comment percevoir des contribu-
tions dans un pays où éclatent chaque jour de nou-
veaux soulèvemens.
Angleterre. — L'ouverture du parlement a eu lie»
à Londres le 4 février, avec les cérémonies d'usage.
Le discours de la courorme a été fort pâle et fort
insignifiant. Les difficultés de la position de l'An-
gleterre, vis-à-vis de l'Espagne, du Portugal et de
la Turquie , sont éludées avec soin. Voici le passage
qui a trait à l'Irlande :
« Les lois rendues dans la dernière session, pour
mettre à exécution diverses mesures salutaires Çft
300
tA DOMINICALE.
Irlande , y sont mainlenani en vigueur , et l'on
peut espéïer encore des commissions, envoyées
pour d'autres objets d'enquêtes , que ces heureux
résultats seront portés plus loin.
» Je recommande à voire prompte considéra-
tion un arrangement final des dîmes ecclésiasliques
dans cette partie des trois royaumes , de manière à
détruire tout sujet de plainte, et à ne faire injure
ni aux droits , ni à la propriété d'aucune classe de
mes sujets , non plus qu'à aucune institution soit
dans l'Église , soit dans l'État.
» La tranquillité a été généralement maintenue,
et la situation de toutes les provinces d'Irlande
offl-e en masse une apparence plus satisfaisante qu'à
aucune période de l'année dernière.
» Mais j'ai vu avec des senlimens de profond re-
gret et de juste indignation , ces efforts continuel-
lement faits pour exciter le peuple de cette contrée
à demander le rappel de l'union législative.
» Ce gage de notre force et de notre sécurité na-
tionale , j'ai déjà déclaré ma ferme et inaltérable
résolution , à l'aide de la divine Providence , de le
maintenir inviolable par tous les moyens en mon
pouvoir.
» A l'appui de cette détermination, je compte
sur le zèle et la coopération effective de mon par-
lement et de mon peuple. »
A la chambre des communes , IM. O'Comiell a
donné avis de plusieurs motions qu'il prépare rela-
tivement aux affaires d'Irlande.
Suisse et Savoie. — Le général Romarmo a fait
une invasion sur le territoire de la Savoie , mais
sans succès. On manque encore de détails positifs
sur cette échauffourée polonaise.
— S. A. R. madame a écrit la lettre suivante à
Madame de Saint-Priest :
Gratz, 11 janvier 1834.
» Je n'ai point oublié ce que je vous ai promis ,
madame , et suis trop heureuse de savoir que mes
ouvrages peuvent contribuer à faire du bien à nos
pauvres amis, mais j'ai du en envoyer pour la lo-
terie du mont St-Michel , et mes doigts ne vont pas
aussi vite que mon cœur. Je suis touchée de ce que
vous m'écrivez de l'empressement avec lequel on
nous seconde dans cette bonne œuvre. Dites bien
que rien ne peut me faire plus de plaisir, et croyez,
madame , à tous mes sentimens pour vous. »
M. G.
— Le dimanche 5 janvier, un protestant , Joseph
Parmentier , a fait abjuration dans la cathédrale
de Rimini. Détenu pour désertion de service mi-
litaire , il avait été visité en septembre dernier ,
par M. Gentilini , évêque de cette ville , qui avait
chargé de son instruction le [jère Bruschelli, des
Mineurs conventuels. Après des entretiens fré-
quens et une longue épreuve , Parmentier a pro-
noncé son abjuration entre les mains du même
prélat qui lui a administré le Baptême , la Confir-
mation et l'Eucharistie , et a prononcé à cette oc-
casion une pieuse exhortation. Parmentier avait
été baptisé dans son pays au nom de Dieu seu-
lement.
— Des lettres de Toulon , reçues à Paris par voie
extraordinaire , parlent d'une sortie malheureuse
faite d'Oran, dans les premiers jours de janvier, par
un escadron de nos chasseurs d'Afrique. On dit que,
surpris par un gros d'Arabes, ils ont été entourés, et
qu'une vingtaine d'entre eux, tombés morts ou vifs
entre leurs mains,. ont été trouvés sur le terrain la
tête et les poignets tranchés, lorsque la garnison
prévenue se porta sur le théâtre du combat.
— On écrit de Fîmes, 21 janvier :
« Aujourd'hui, vers onze heures du malin, le
nommé Leuillé, manœuvrier, âgé de 78 ans, accom-
pagné de sa fille, âgée de 45 ans, et d'un de ses fils ,
travaillait au gros bois près de la rivière de Vesle ,
qui sert de limite aux départeméns de l'Aisne et de
la Marne (canton de Fîmes). Le nommé Cacatle
Leuillé, son antre fils, âgé d'environ 48 ans, se
prit de querelle avec son père, et lui asséna trois
coups de hache sur la tête. Aux cris de sa sœur, qui
se sauva épouvantée, l'assassin quitta ses sabots, et
la poursuivit sur la roule de Soissons ; il l'atteignit
malheureusement, la frappa de sa hache, retendit
sur la place, et prit aussitôt la fuite vers la rivière.
La gendarmerie et une partie des notables habitans
de Fîmes se sont mis à sa poursuite. Le père survi-
vra à ses blessures ; mais on désespère des jours de
la fille. On a amené l'un et l'autre , presque mou-
rans , à l'hôpital de Fîmes.
« L'assassin est père de quatre enfansen bas âge. »
Le parquet ayant réclamé un caution-
nement de la Dominicale , son directeur a
cru devoir céder à cette exigence. Au
reste , notre voie en sera plus large , et nos
moyens d'action plus étendus. Considérée
par le pouvoir comme feuille politique , la
Dominicale pourra aborder toutes les ques-
tions, de quelque genre qu'elles soient.
A partir de ce jour, elle sera signée par son
fondateur, qui ne veut laisser à personne
la responsabilité d'une œuvre qu'il dirige
seul , et au succès de laquelle il se consacre
avec tout le dévouement que doit inspirer
la sainte cause que la Dominicale défend.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de FélLs LocQoar, r. N,-D.-des-Victoires, n. i6.
LA DOMINICALE.
SOI
kws.-— Les personnes dont l'abon-
lement expire le 'l^'^ mars , sont
iriées de le renouveler, si elles ne veu-
lent pas éprouver d' interruption dans
^' envoi du Journal.
LE CAREME.
Catholiques! voici venir des jours de
pénitence et de deuil ! Dans les temples ,
partout les tabernacles couverts , les croix
voilées , les chants lugubres de David péni-
tent-, après les folles joies du monde , la
sainte tristesse de la croix ! Dites, que res-
te-t-il de tout ce fracas, de tous ces songes
dorés qui caressent le cœur? Pareil à la
couronne de fleurs qui brille un instant sur
le front joyeux du convive , le plaisir s'é-
chappe feuille à feuille ; rayon de soleil
qui se joue sur des ruines , il brille comme
lui , et comme lui s'évanouit ! De la chau-
mière au palais les soupirs se répondent !
Ecoutez ce lamentable cri de détresse qui
sort à la fois de tous les coins du globe et se
prolonge de siècle en siècle I A quoisertd'a-
jouter la vanité de nos pensées à la vanité
de nos désirs ? Travail et douleur, voilà
tout l'homme! Dieu, c'est sa pensée, c'est sa
vie, c'estson être, c'est sa lin ! Le reste n'est
rien qu'un peu d'espace entre un berceau et
une tombelugubre, chemin dont les cyprès
tracent le bord.
Telles sont les graves pensées que nous
rappelle l'Église; elle nous convie dans la
majesté de ses temples , et pendant que l'é-
cho des rues bruyantes répète encore les
derniers chants de l'orgie , debout devant
le sanctuaire le prêtre de Jésus-Christ nous
crie: Souviens-toi , homme, que tu n'es
que poussière ! Avouons-le : n'est-ce pas
une grande, une sublime idée que celle-là?
Partout ailleurs, c'est la distinction des
rangs , l'orgueil des castes , le fort qui écrase
le faible, la richesse en manteau de pourpre
qui foule dédaigneusement du pied la pau-
vreté en haillons-, ce sont les milliers de
"ÎG" LIVRAISON.
distinctions que l'homme a élevées d'homme
à homme dans la folie des siècles -,^ mais là,
devant le sanctuaire , sous les arceaux de
la basilique, il n'y a plus que des frères ,
et par-dessus toutes les voix, une voix do-
mine seule et retentit, imposante: Sou-
viens-toi, homme , que tu n'es que pous-
sière [ Mémento homo quiapulvis esl
La mort! qu'elle est pâle et glacée
pour celui qui ne croit pas , pour celui qui
n'a pas dans le cœur une étincelle de cette
foi , qui , planant au-dessus de toutes les
misères de cette vie, semée de tant d'écueils,'
dans ses ineffables consolations, emporte
l'homme au-delà des mondes créés , et le
jette tout brûlant au pied del'Eternel! Oh!
malheur à qui ne voit dans le tombeau
qu'un peu de poudre, dans la victime mois <
sonnée qu'un peu de matière , comme la
verte guirlande déposée sur le marbre , et
que le vent du soir a suffi pour flétrir ! Mais
pour qui ne s'attache pas aux débris des
années , où est donc sa victoire , à cette
mort ? Pèlerin de la terre, le chrétien ajoute
des j ours à des jours, des heures à des heures ;
il marche comme le voyageur, qu'atten-
dent à la chute du jour les délices de la fa-
mille, au sortir du désert brûlant; et quand
il tombe de fatigue ou d'ennui sur le bord
du chemin, la religioQ vient le prendre
doucement par la main , et lui montre la
patrie, la patrie avec ses indicibles joies et
ses enivrantes félicités !
Cette mort qui glace l'impie, dont la
main décharnée écrit sur le mur l'inexo-
rable sentence , et qui s'assied, fatigant
convive , au banquet des voluptés de la
terre, elle sourit au chrétien; car elle est
pour lui le gage d'une promesse divine.
Quand le matelot revient de ses courses
lointaines , que lui fait le rocher qui brise
sa barque fragile sur le rivage du sol natal?
Il s'agenouille au bord, remercie le Ciel, et
savoure à longs traits le parfum de patrie
que lui apporte délicieusement la brise.
Ainsi fait la religion du Christ dans son
économie divine: ellenous montre du doigt
la mort , la mort avec toutes ses horreurs
pour le méchant , avec toutes ses félicités
iG
502
LA DOMINICALE.
pour le juste. En même temps qu'elle nous
fait craindre, elle nous fait espérer j et à
nos oreilles retentit, comme un cri de déses-
poir ou un hymne d'allégresse, cette parole,
grave comme l'éternité : Souviens - toi ,
Jiomme , que tu n'es que poussière et que tu
retourneras en poussière l Mementû homo
quia pulvis es y et in pulverem reverteris\
Catholiques! vous l'avez entendue, cette
parole , lorsque vous vous êtes inclinés na-
guère pour recevoir sur votre front la cen-
dre du prêtre chrétien ! Voici donc le temps
des graves réflexions , des pensées austères ;
voici le moment d'aller crier grâce au pied
du sanctuaire, de dire à Dieu comme
David pénitent : Ayez pitié de moi. Sei-
gneur, envotre grande miséricorde ! Hélas!
pauvres et misérables que nous sommes ,
nous ne comptons les jours que par nos dé-
faites, et chacune de nos heures repassant
devant nous, comme le flot qui coule, ne
nous jette que des espérances trompées ,
d'inutiles regrets, des fautes , et puisdes re-
mords. Heureux qui , dans cet horizon noir
de sa vie, voit briller* quelque feu, et, si
pâle qu'il soit, peut s'en servir co]»ime d'un
fanal dans la route de l'éternité! Catholi-
ques ! dans ce temps de deuiL et de péni-
tence, n'avons-nous rien à demander pour
nous, à demander pour nos frères? Voyez!
l'indifférence a couvert comme d'un crêpe
funèbre cette société morne et engourdie ;
la foule ne passe plus menaçante devant la
croix du Sauveur; mais elle marche glacée,
insouciante, sorte de cadavre que le souffle
d'en haut n'anime plus. Catholiques! déjà
nous l'avons dit bien des fois , c'est à nous
qu'il appartient , le noble champ de l'ave-
nir ! Oh ! comme nos cœurs tressailliraient
si la foi de nos pères se réveillait puis-
sante, si nos yeux étaient témoins de ce
jour^ de ce beau jour du triomphe de la
croix ! Consolons-nous : il viendra ! Le ca-
tholiscisme est empreint partout dans notre
vieille France ; il est de moitié dans toutes
nos gloires-, le sang des martyrs l'a enraciné
jusque dane notre sol : le jour de ses funé-
railles serait aussi le jour des funérailles de
la France. Combattons donc, ardens, in-
fatigables sur la brèche , comme de bons et
intrépides soldats du Seigneur. Mais pour
cela 5 n'oublions pas qu'il faut prier , qu'il
faut couvrir sa tête de cendre , qu'il faut
briser son cœur de repentir. Dans la lutte
du désert, lorsque Moïse sur la montagne
cessait d'élever les bras vers le ciel , Ama-
lec triomphait.
MANDEMENS
DES ÉVÉQUES POUR LE CARÊME.
Au commencement du saint temps de
Carême^ les lecteurs de la Dominicale ne
pourront qu'être édifiés de voir unie à la
voix de leur premier pasteur la voix des
autres évêques de Franee. La parole évan-
gélique , prêchée ainsi par plusieurs bou-
ches, fait une impression plus salutaire ;, et
c'est une consolation que nous avons cru
devoir donner à nos abonnés. Nous allons
donc reproduire quelques extraits des man-
demens les plus remarquables.
— Monseigneur l'évêque du Puy examine
si le retour vers les idées religieuses [est
aussi prononcé qu'on le dit.
« Depuis le jour de son entrée dans le
monde, l'Eglise militante poursuit sa
marche à travers toutes les épreuves qu'un
ennemi aussi astucieux qu'infatigable lui
suscite , pour donner un démenti aux di-
vines promesses qu'elle a reçues , et pour
lui ravir cette chasteté de doctrine, pré-
sent céleste de son époux invisible, dépôt
sacré confié à ses mains fidèles et pures.
Une victoire remportée l'appelle à un com-
bat plus terrible , et chaque triomphe est le
signal d'une lutte plus difficile et plus achar-
née. Il semble que dans ses dix-huit siècles
de combats elle n'ait fait qu'essayer ses
forces , et se préparer à répondre au défi d'un
ennemi plus audacieux et plus redoutable.
On ne la voit plus , il est vrai , vierge affli-
gée , étendue sur le lit de douleur que lui
avaient dressé les Domitien et les Néron.
On ne la contemple plus , à la vérité , de-
bout sur les échafauds de ces tyrans comme
ur le trône de sa gloire , le front ceint
['un diadème de souffrances , parée de ses
(laies ensanglantées, comme de la pourpre
les rois , environnée de ses légions invin-
ibles de martyrs et de confesseurs j mais
n butte tour à tour et aux traits enveni-
oés d'une philosophie haineuse et sati-
ique, et aux violences d'un pouvoir om-
rageux et impie j tour à tour éprouvée et
ar le feu de la persécution et par le froid
lortel de l'indifférence, elle a bien pu
hanger d'ennemi , mais elle n'est pas en-
ore sortie de l'arène.
» Nous lesavous, N. T. C. F., quelque
hose s'agite au fond des cœurs. Est-ce un
ésir de voir la lumière ? Est-ce un mouve-
lent vers la foi? Est-ce un commencement
'amour de la vérité ? Qui pourrait définir
e sentiment vague qui se manifeste? Nous
avouons : il y a moins d'impiété dans les
iscours , moins de dédain pour les choses
eligieuses, plus de respect pour nos divines
royances. Pourrait-il en être autrement
uand chaque découverte de la science est
ne nouvelle apologie de la vérité ; chaque
ivestigation des secrets de la nature un
ouvel hymne en l'honneur de nos livres
lints; lorsque chaque voyageur de retour
e ses courses lointaines , est forcé de dé-
oser aux pieds de la religion les précieux
ésultats de ses savantes recherches, comme
or et l'encens que les Sages de l'Orient of-
frent au Sauveur du monde? »
Le prélat , après avoir reconnu qu'il y a
n effet un retour vers les idées religieuses,
race le tableau dea obstacles que l'Eglise
encontre encore dans sa marche et termine
n recommandant la docilité auxenseigne-
aens du Saint-Siège.
« A cette docilité inébranlable à l'autorité
.u Saint-Siège, vous joindrez encore,
î. T. C. F., les œuvres delà foi, l'exercice
e la charité;, l'accomplissement plus exact
les devoirs de votre état. Ce seront là
omme les monumens expiatoires que
ous élèverez pour réparer les outrages que
a religion reçoit tous les jours dans ses
iogmes , dans son culte, dans ses ministres,
''ous la voyez, cette religion, traitée en
LA DOMINICALE. 305
étrangère; ses services sont oubliés, ses
bienfaits méconnus; on regrette le pain
qu'on lui donne par un reste de commisé-
ration, l'habit dont on consent encore à
couvrir sa nudité , l'asile où elle se retire,
elle qui a répandu sur nous à pleines mains
la lumière, la science, et la liberté. Vous
répandrez avec abondance dans le sein des
pauvres le superflu de vos richesses; voas
accueillerez l'orphelin comme un fils ; vous
partagerez votre pain avec lui, comme avec
un frère , et vous tarirez ainsi la source de-
ses larmes.»
— Monseigneur l'archevêque de Rouen
commence son mandement en arrêtant
l'esprit sur la sévère méditation de la mort
et sur ces graves paroles de l'Écriture : Sou-
viens-toi, homme , que tu, n'es que pous-
sière, et que tu retourneras en poussière,
« Sans doute le père de famille, qui voit
grandir et prospérer autour de lui tous ses
enfans , n'est pas plus heureux que nous ,
à la vue de cet esprit inventeur, qui , dans
son essor plus vif de jour en jour, fé-
conde vos belles provinces et sait y multi-
plier à l'infini les riches produits des arts
et de la nature; mais combien notre âme
est néanmoins affligée, en voyant, non
loin de ces prospérités, le tombeau qui
les engloutit sans retour ! La mort , l'iné-
vitable mort , échappera toujours à la sa-
gacité de vos progrès et de vos découvertes,
et toujours, de sa main de fer, elle brisera
vos travaux , vos fortunes , vos grandeurs,
et vous-mêmes ; et , en présence de cette
loi terrible qui pèse incessamment sur la
race humaine, comme le couteau du sa-
crificateur sur la victime au pied de
l'autel, nous sommes moins réjouis du
présent que préoccupés de l'avenir. Quels
seront vos jugemens, ô mon Dieu! pour
le nombreux troupeau dont vous nous
avez confié la garde et le salut? Que pourra
servir |à chacune de ces brebis chéries de
gagner l'univers qui périt, si elle vient à
perdre son âme qui ne périt pas ?
« Objet continuel de nos prières et de
DOS larmes^ cette pensée domine toutes les
^Oi LA DOMINICALE.
autres;; et nous ne cessons d'admirer la
sagesse de l'Eglise qui a placé le souvenir
de la mort à l'entrée de ces temps de re-
pentir et de pénitence, comme un flam-
beau qui éclaire le peu de chemin que
nous avons à parcourir encore. Et voyez ,
JV. T. C. F., comme les passions et les in-
térêts qui vous agitent sans cesse changent
de face à cette lumière ! Vus du bord du
tombeau où vos pieds vont s'arrêter im-
mobiles , ces biens où votre cœur se
fonde f ne sont plus qu'une brillante pous-
sière chassée par les vents. Que sont aussi
leè plaisirs de l'ambition , l'empressement
des grandes affaires, les délices des volup-
tés , sinon les fatales déceptions de la vie ,
les images chimériques d'une chimérique
félicité? Et cette pauvreté tant redoutée,
ces maladies si désolantes, ces soudaines
catastrophes , sujet inépuisable de notre
aversion et de nos terreurs , ne commen-
cent-elles pas alors à nous apparaître comme
des épreuves , cruelles il est vrai , mais
qui peuvent servir de matière aux sacrifices
les plus méritoires?
« Ainsi la vue de la mort dissipe les illu-
sions de la vie, »
— Monseigneur l'évêque de Mende fé-
licite les fidèles de son diocèse de la fer-
Teur qu'ils ont montrée dans les exercices
du Jubilé, et les engage à persévérer :
« Attentif à vous nourrir de ces grandes
et salutaires pensées , vous vous direz sou-
vent avec le sage : Garde-toi de ïincons-
iance dans la voie du Seigneur. Pour vous
y affermir , embrassez la pénitence du Ca-
rême avec le même empressement que vous
avez saisi l'insigne faveur du Jubilé. Prati-
quez avec une fidélité exemplaire cette péni-
tence solennelle , primitivement si rigou-
reuse , qu'après tant de siècles^ elle fait
encore frémir notre lâcheté^et présentement
si mitigée, qu'a peine mérite-t-elle le nom
de pénitence. Les prières , les gémissemens,
les jeûnes de toute l'Église, donneront aux
vôtres la vertu de vous défendre contre
TOtre^^ropre faiblesse, de vous fortifier
riiés'jp^tives sans cesse renaissantes
du respect humain; contre les censures,
les railleries, les importunités des anciens
complices de vos égaremens. Ainsi , vous
rassurerez vos pasteurs, dont l'expérience
du passé autorise trop les inquiétudes sur
l'avenir. Ainsi, vous tromperez l'attente
d'un monde irréligieux , vous confondrez
ses jugemens, vous démentirez ses prédic-
tions -, et peut-être que la paix que vous
goûterez sous le joug du Seigneur persua-
dera à quelqu'autre pécheur de venir en
partager avec vous la douceur et la sua-
vité. »
— Monseigneur l'évêque de Grenoble
témoigne aussi sa joie des heureux résul-
tats du Jubilé dans son diocèse.
« Le Seigneur nous a exaucé, par rap-
port à la plus grande partie de notre
diocèse, au-delà de nos prévisions et de
nos espérances. Il a mis sa parole dans la
bouche de ses ministres, qui sont auprès
de vous les interprètes de ses volontés et
les dépositaires de ses grâces. Cette parole
féconde a créé , au sein de vos paroisses ,
comme un monde nouveau et une terre
nouvelle. Elle a remué les eaux bourbeuses
de tant de péchés et de vices qui infectaient
vos âmes, et les défiguraient aux yeux du
Dieu trois fois saint. Cette parole puissante
a dissipé tous les nuages amoncelés par
l'ignorance, l'incrédulité etl'orgueil, contre
la religion et ses ministres. Cette parole de
vertu et de magnificence , comme l'appelle
le psalmiste , a éteint ces flammes impures
qui dévoraient l'image de Dieu : elle en a
allumé de chastes et de saintes dans vos
cœurs régénérés. Elle a fermé ces mains
toujours ouvertes pour envahir , et ouvert
celles qui étaient toujours fermées pour
restituer. Que de fraudes et d'injustices ,
que de calomnies et de prêts illicites ont été
réparés ! Et ces haines invétérées qui ont
été suivies de réconciliations si parfaites!
Et ces alliances criminelles qui , après tant
de délais , ont été enfin légitimées et con-
sacrées ! Que dirons - nous de ces réunions
si nombreuses auxquelles suffisaient à peine
l'enceinte sacrée, et où se montraient tou-
LA DOMINICALE.
305
jours le recueillement, la pie'té et la faim de
la parole divine? Que dirons - nous de ces
confessions accompagnées de tant de sincé-
rité et de repentir ; et de ces ferventes com-
munions qui , en scellant du sang de la
nouvelle alliance la réconciliation des pé-
cheurs, ont été suivies de l'application des
mérites surabondans de la victime adora-
ble? Heureux jour, où les esclaves ont re-
couvré leur entière liberté, les débiteurs la
remise de leurs dettes , les lépreux leur gué-
rison, les paralytiques l'usage de leurs
membres, les morts la vie de leur âme, que
leur avait enlevée le péché I Oh! que de
nouveaux Sauls renversés dans la route de
l'iniquité , comme autrefois le premier sur
le" chemin de Damas ! que de Madeleines
pénitentes! que de Lazares ressuscites!...
» Mais nous ne pouvons nous le dissi-
muler , et c'est pour nous un grand sujet
d'affliction : que le soleil de la grâce n'a
point brillé partout avec le même éclat,
qu'il est resté bien des terres ingrates qu'il
n'a point fécondées ; en un mot , que les
grâces du salut ont été inutilement offertes
à un grand nombre d'entre vous , et que
bien des coeurs ont été volontairement fer-
més au son de la trompette du Jubilé. Ce-
pendant , quel spectacle touchant n'avez.-
vous pas eu sous les yeux, chefs de famille,
maîtres de maison ! c'étaient des épouses
vertueuses , des enfans chéris , qui bra-
vaient l'intempérie de la saison , s'expo-
saient à des chemins diflSciles pour aller
nourrir leur âme du pain de la parole
sainte , pour la purifier de ses taches , y al-
lumer le feu sacré et la préparer aux salu-
taires effets de la grâce extraordinaire qui
leur était offerte... Et vous, cédant aux
prétextes les plus frivoles , vous avez mé-
prisé le don de Dieu , vous avez négligé; de
puiser à une source féconde qui, peut-être
pour vous , ne s'ouvrira plus à l'avenir !
Vous n'avez donc jpas compris qu'il y avait
dans votre conduite, ingratitude, défaut
de courage, imprudence ? »
— Monseigneur l'évêque de Meaux dé-
veloppe les motifs pour lesquels les pé-
cheurs doivent changer de vie ;
« Hélas ! au sein même du christianisme,
la vie entière se passe à poursuivre des em-
plois ou des honneurs, à acquérir des biens
passagers, à être de tous les plaisirs et de
tous les divertissemens du monde -, mais la
grande affaire du salut et de l'éternité, l'u-
nique affaire nécessaire à l'homme , selon la
parole de la vérité même , qui y pense et qui
s'en occupe sérieusement? Il semble qu'elle
ne soit plus d'aucune importance pour un
grand nombre de chrétiens d'aujourd'hui.
Malgré les réclamations de la conscience ,
on vit, depuis de longues années , dans l'é-
loignement de Dieu et sans aucune prati-
que de la religion. On croit avoir le droit
d'être rassuré dans un état aussi déplora-
ble , parce qu'on ne rejette pas absolument
tout projet de conversion , mais qu'on en
remet l'exépution à un autre temps. Ce-
pendant les carêmes se succèdent les uns
aux autres, les plus saints jours de l'an-
née s'écoulent, sans qu'on ait le cou-
rage de mettre la main à l'œuvre. On
vous a répété cent fois , qu'une conversion
remise ainsi indéfiniment est une conver-
sion à peu près manquée , et que c'est ainsi
que se sont perdues et que se perdent en-
core tous les jours une foule d'âmes moins
coupables peut-être que vous , et qui sem-
blaient tout aussi résolues que vous pou-
vez l'être. Occupé constamment du soin de
vos âmes et de vos intérêts les plus chers,
nous venons à notre tour vous rappeler les
mêmes vérités : heureux si le Seigneur, dai-
gnant par sa grâce les faire pénétrer jus-
qu'au fond de vos cœurs , le saint temps
dans lequel nous allons entrer devenait
pour tous un temps de pénitence , de béné-
diction et de salut!...
» En vain ce jeune [homme qui ne vit
que pour le monde, et qui consume dans
des plaisirs criminels les plus belles années
de sa vie, se rassure sur son âge, et se flatte
que le temps tout seul amortira ces pas-
sions et réformera ses mœurs. Les années
n'avaient pas changé le cœur de ces deux
vieillards de l'Écriture, dont la mémoire
est demeurée en exécration : des feux im-
purs se réveillèrent en eux jusque sous les
306
LA DOMïmCALE.
glaces mêmes de l'âge; et aujourd'hui en-
core il n'est pas rare de rencontrer parmi
nous le honteux spectacle d'une vieillesse
avilie et déshonorée par les excès de cette
infâme passion. En vain aussi, vous, qui
travaillez uniquement pour la terre, pour
acquérir une fortune périssable qui doit
TOUS échapper au premier jour , et qui
cependant absorbe toutes vos pensées et
toutes vos facultés; en vain, pour devenir
chrétien et pour songer à votre salut, vous
attendez le succès de vos entreprises^ et
que votre ambition soit entièrement satis-
faite : elle ne le sera jamais, et , vous pou-
vez y compter par avance, vous mourrez
comme vous aurez vécu, avec des projets
insensés d'agrandissement et de fortune , et
dans l'oubli déplorable de vos devoirs les
plus sacrés et des seuls biens qu'il vous im-
portait d'acquérir. Vous tous enfin, qui
que vous soyez , qui ne croyez pas pouvoir
allier la pratique de la religion et de la
mortification chrétienne avec vos préten-
dus devoirs d'état ou de position , c'est en
Tain que vous vous flattez de trouver plus
tard des circonstances plus favorables, et
des facilités qui vous manquent. Est-ce que
tous les jours ne se ressemblent pas? est-ce
que ce qui vous paraît impossible aujour-
d'hui, ne vous semblera pas demain égale-
ment impossible?...
» Nous ne voulons que vous rappeler ce
qui s'est passé dans votre propre cœur,
TOUS que ces tristes vérités regardent. Il fut
un temps peut-être, où, étranger aux pas-
sions et aux préjugés du monde , vous étiez
docile aux enseignemens de la religion , et
fidèle aux devoirs qu'elle prescrit. Ahl
dans ces jours de paix et d'innocence , la
seule pensée de devenir infidèle à votre
Dieu vous faisait horreur ! Que de pleurs ,
que de soupirs vous coûtaient alors ces
fautes légères^, qui échappent à la faiblesse
humaine ou à la fougue de l'âge 1 Vous
trouviez le saint joug du Seigneur plein de
douceurs et de consolations , et les plus
belles heures de votre vie étaient celles
que vous passiez au pied de ses autels, dans
le recueillement de la prière ou dans les lar-
mes de la piété. Jours heureux , hélas î trop
vite écoulés et déjà bien loin de vous , mais
dont peut-être , malgré vos égaremens ,
vous ne pouvez en ce moment vous rappe-
ler le souvenir sans attendrissement et sans
regret! Cependant vous n'êtes déchu de cet
heureux état qu'insensiblement et presque
à votre insu. Ce n'était, dans les premiers
commencemens, qu'un peu de négligence,
l'oubli de quelques légers devoirs, ou de
quelques pratiques de piété. A ces premiers
relâchemens , ont peu à peu succédé la tié-
deur, le goût des plaisirs et l'abandon des
choses saintes. Vous le sentiez, vous en
gémissiez même dans votre cœur-, mais
vous n'aviez pas le courage de revenir sur
vos pas ', vous vouliez au temps , comme
aujourd'hui, pour prendre vos mesures, et
pour rompre certains engagemens, plus sû-
rement et sans éclat. Dès-lors toute votre
vie n'a plus été qu'une triste alternative
d'infidélités et de remords, de retours à
Dieu et de rechutes continuelles*, vous n'a-
vez plus suivi le Seigneur que de loin :
aussi n'avez-vous pas tardé à le perdre en-
tièrement de vue. A force de remettre votre
changement , vous n'avez bientôt plus senti
comme autrefois le besoin de l'entrepren-
dre -, et , après des années d'infidélités de
tous les genres, de résistances opiniâtres à
la grâce, et de délais interminables , vous
voilà à l'entrée de cette sainte carrière avec
une conscience souillée de mille désordres,
déterminé tranquillement à fermer encore
l'oreille aux avertissemens de l'Eglise , et à
renvoyer votre conversion à un autre temps,
qui n'arrivera jamais, et à un avenir que
la justice divine se doit à elle-même de
vous refuser. Si cette voie n'est pas celle
qui conduit directement à l'impénitence fi-
nale et à la perte éternelle, la parole de la
vérité même est en défaut , et il ne faut
plus rien croire dans l'Evangile. »
— Monseigneur l'Évêque de Verdun gé-
mit de l'indifférence générale puis il ter-
mine ainsi :
*< Que ce langage, dicté par la charité
et par le désir de votre salut, ne vous
LA DOMINICALE.
rebute pas. Non, nous vous disions avec
rapôtre saint Paul: Ce n'est pas pour vous
condamner, mais pour vous gagner à Jésus-
Christ , que nous vous parlons ainsi •, car
nous vous l'avons déjà déclaré, nous vous
portons tous dans notre cœur , et vous y
serez à la vie et à la mort. Oui , vous nous
sere" toujours chers; toujours votre salut
sera le mobile de notre pensée, l'objet de
tous nos désirs. De plus, qu'avons-nous à
craindre en vous disant la vérité? Ne sa-
vons-nous pas que vous désirez et aimez
la connaître, afin de pouvoir la pratiquer:
nous vous la disons donc pour répondre à
la confiance que vous nous avez inspirée, et
pour remplir les obligations que nous im-
pose notre ministère. Hélas! qu'il est par-
fois pénible et lourd ce ministère ! Dieu
seul connaît les vives angoisses et la douleur
profonde que nous éprouvons à la seule
pensée que ce Dieu, si bon et si miséricor-
dieux, est si peu connu, si peuaimé. Dieu
sait combien ces divisions, ces troubles,
ces personnalités, que de futiles opinions
produisent, nous inquiètent et déchirent
notre cœur. Elles nous enlèvent en quel-
que sorte la paix de l'âme, parce qu'elles
vous la font perdre à vous-mêmes, en
manquant à la charité ; car il n'est pas de
paix là où ne règne pas la charité. La cha-
rité I Ah î c'est pour vous obtenir cette
vertu que nous adressons à Dieu la même
prière que Jésus-Christ lui faisait en faveur
de ses chers disciples. Nous lui demandons,
avec toute la ferveur dont nous sommes
capable , que la belle et sublime vertu de
charité vous réunisse , et qu'elle ne fasse
de vous qu'un peuple, qu'une société de
frères en Jésus-Christ, et qu'à l'exemple
des premiers chrétiens , vous n'ayez plus
qu'un cœur et qu'une âme.
» Hélas, nous Ta vouons dans toute l'amer-
tume de notre cœur, le sanctuaire est
menacé de devenir désert. Chaque jour les
infirmités ou la mort, en enlevant quel-
ques-uns de ceux qui le desservent avec
tant de zèle et de dévouement , augmentent
les (p'ands vides de ce diocèse. Beaucoup
de paroisses , vous le savez, sont sans pas-
307
teurs; d'autres n'ont pas le nombre suf-
fisant de prêtres. C'est en vain qu'elles
s'adressent à nous pour demander des mi-
nistres sacrés qui leur distribuent le pain
de la parole , pour leur fournir les conso-
lations et les secours spirituels dont elles
ont besoin. Nous avons la profonde dou-
leur de ne pouvoir répondre à leurs désirs
empressés; nous n'aurons toujours qu'une
stérile compassion à leur offrir , si les fi-
dèles, par leurs aumônes, ne viennent à
notre secours. Ah! si vous ne vous empres-
siez de nous aider de vos ressources dans
ces tristes conjonctures, vous répondriez
un jour à Dieu , n'en doutez pas , des con-
séquences désastreuses que pourrait entraî-
ner cette dureté dont nous ne vous croyons
pas capables; et la religion s'en prendrait
peut-être un jour à votre insensibilité, du
dépérissement de la foi dont seraient me-
nacées nos paroisses sans ministres. Vous
répondriez à un grand nombre de vos frères
en Jésus-Christ , déjà trop privés d'une
consolation si nécessaire , de tous les mal-
heurs qui en seraient la suite inévitable. »
— MM. les vicaires-généraux du Mans
font l'éloge du dernier évêque et de son
successeur :
« Un évêque nous avait été donnée qui,
jenne encore et jouissant en apparence
d'une santé brillante , semblait nous pro-
mettre une longue et heureuse adminis-
tration. Hélas ! la divine Providence, dont
les desseins sont impénétrables , avait d'au-
tres vues sur lui. Elle ne fit, pour ainsi
dire , que le montrer à nos yeux, et permit
qu'il fût enlevé presque subitement à nos
affections et à nos espérances. Le cri de
notre douleur retentit dans tout le diocèse^
et , nous devons le dire à notre louange, la
perte de monseigneur CARRON fut vive-
ment sentie et regardée comme une cala-
mité publique. Aux regrets occasionnés par
une telle mort, se joignaient naturellement
les craintes et les inquiétudes de l'avenir.
La viduité de l'Eglise du Mans pouvait se
prolonger long-temps, et nous ne pou-
vions savoir quand il nous serait donné
508
dejvous .annoncer votre nouvel évêque.
» Nous avons aujourd'hui cette satisfac-
tion. Bénissons le Dieu de toute consola-
tion, qui a bien voulu abaisser sur nous un
regard de miséricorde^ abréger les délais
d'une vacance qui pouvait vous être si
préjudiciable, et inspirer, nous nous plai-
sons à le croire , le choix du sujet qui pou-
Tait convenir le mieux à nos vœux et à
nos intérêts spirituels. Les feuilles publi-
ques vous ont fait connaître sa nomina-
tion , et cette heureuse nouvelle a été ac-
cueillie par un concert d'acclamations
que nous pouvons dire avoir été unanime.
Prêtres et simples fidèles , tous se sont rê-
jouis dans le Seigneur, et ont rendu grâces
à l'auteur de tout bien -, tous ont vu , dans
une élection si sage et si vivement désirée,
le présage des biens dont elle est le gage et
l'assurance.
« Né au milieu de vous , et connu de la
plupart d'entre vous j connu des ecclésias-
tiques qu'il forma presque tous à la science
des Saints, et qu'il aima co.nstainment avec
une tendresse paternelle, connu des laï-
ques qui tous, sans exception , lui payèrent
le tribut de leur confiance et de leur véné-
ration , votre évêque se présente 'à vous ,
comme le hon Pasteur , et il peut dire , à
l'exemple du divin Auteur de notre sainte
religion, que déjà il connaît son troupeau,
et qu'il en est connu. Vous savez en effet
quelle réputation il s'est acquise par des
ouvrages qui ont marqué sa place au rang
des théologiens les plus distingués , par une
piété qui fut toujours proposée comme un
modèle, par une charité qui ne connaît
point de bornes, par un zèle qui ne se dé-
mentit jamais, par une modestie qui sem-
ble donner un nouvel éclat à son mérite et
à ses vertus , enfin par un esprit de sagesse
et de modération qui lui concilia dans des
temps difficiles l'estime et le respect de
toutes les opinions -, qualités précieuses qui,
en lui donnant comme malgré lui , une cé-
lébrité qu'il n'ambitionna point, l'arrachè-
rent à une solitude qui eut fait son bon-
heur, le mirent de bonne heure à la tête du
clergé de ce dioqèse, lui méritèrent lei con-
LA DOMINICALE.
fiance des trois derniers évêques qui occu-
pèrent successivement le siège du Mans , et
le placent aujourd'hui sur ce même siège
dont|il était, depuis bien des années, le pre-
mier et principal appui. Que nos âmes
bénissent donc le Seigneur pour un choix
si heureux , et quelles n'oublient jamais le
grand bienfait dont il a daigné nous grati-^
fier. ))
— Monseigneur l'évêque d'Amiens parle
delà prière, de son obligation et de ses
avantages :
<( Il est une classe plus nombreuse au-
jourd'hui que dans les époques antérieures,
et qui est moins éloignée de nous, parce
qu'à défaut de conviction et d'un culte
sincère , elle est pénétrée d'estime pour nos
saintes croyances : elle voit dans le chris-
tianisme une source élevée d'où sont des-
cendus les sentimens généreux, les vertus,
les institutions utiles, jusqu'aux inspira-
tions qui ont échaufie le génie des arts et
ranimé le flambeau de la science. Ils se-
raient presque tentés de nous dire : Votre
religion possède le feu sacré que la philoso-
phie n'a pas encore trouvé le secret de dé-
rober au ciel. C'est quelque chose sans doute
que de concevoir de tels sentimens, et de
les professer avec sincérité. De l'admira-
tion à l'amour , et même à une entière per-
suasion , il semble que la transition est
facile; et toutefois, permettez -nous de
vous le dire à vous , à qui nous nous adres-
sons en ce moment , ce pas, vous n'osez le
franchir , parce qu'il vous serait trop pé-
nible j vous reculez devant les sacrifices
que demande la foi que nous professons :
après vous être fait une morale assez in-
dulgente pour ne réprimer aucun désir,
une croyance qui n'humilie point l'orgueil
humain , vous cédez sans effort à ce funeste
penchant qui nous porte à placer nos ac-
tions, et encore plus nos pensées, dans
l'indépendance la plus absolue. Êtres d'un
jour , nous dédaignons de nous assurer s'il
n'est point des lois éternelles que notre pré-
somption doive respecter; si notre esprit,
faible rayon d'une lumière incréée , n'a pas
LA DOMINICALE.
309
toujours besoin du foyer fécond d'où elle
émane , et par conséquent si la raison na-
turelle que nous avons reçue ne trouverait
point,aumoyen des enseignemens de la révé-
lation , une connaissance plus complète de
devoirs et une solution plus satisfaisante de
ses doutes. Réformateurs audacieux , nous
pensons pouvoir critiquer , refaire, ou du
moins modifier les lois d'une religion qui a
changé le monde. Nous confondons les
choses les plus diverses, les idées les plus
disparates. Une intelligence superbe se dit
à elle-même , comme le premier des anges
rebelles : Je monterai au-dessus des astres,
jem'asseyerai à côté du Très-Haut, je me-
surerai et je changerai ses plans conçus
dans l'éternité. Dieu punit d'abord cet in-
supportable orgueil par la confusion des
pensées : Il s'en élève une multitude qui se
défendent et qui s'accusent. Vient ensuite
la confusion des langues, non pas seule-
ment comme à l'origine du monde , entre
des familles et des individus différées, mais
dans le même homme , qui approuve tout
à la fois le bien et le mal , exalte le Chris-
tianisme et les doctrines qui lui sont le
plus opposées 5 admire, dans le premier,
ses bienfaits, sa stabilité, sa force, son éner-
gie toute divine , et s'empresse de louer
comme un progrès les doctrines qui ten-
dent à nous ravir ces dons précieux...
« La prière est donc notre seule res-
source. Tant qu'elle ne nous est pas enle-
Tée, notre âme est cette mèche qui fume
encore, à laquelle la miséricorde divine
défend d'enlever sa faible lueur-, c'est ce
germe prêt à se dessécher , mais qui peut
recouvrer sa sève , s'embellir de verdure et
produire des fruits, si nos labeurs sont fé-
condés par \a rosée du ciel. JVe nous deman-
dez point,|vous tous qui avez abandonné la
prière chrétienne , comment il nous est
possible de communiquer avec un être in-
fini dont la majesté accable notre faiblesse ;
c'est là justement votre erreur , de ne voir
en lui qu'une seule perfection, celle qui
semble devoir nous inspirer la crainte et
l'éloignement , et d'oublier celles qui nous
il pas le Dieu de la veuve et de l'orphelin ,
comme le Dieu dont la voix, dit l'Écriture,
ébranle la terre et trouble les nations?
N'est - il pas celui qui nous répète jusqu'à
vingt-sept fois ;, dans un cantique inspiré
par l'Esprit saint j que sa, miséricorde est
éternelle et qu'elle est bien plus grande que
toutes ses œuvres? Au lieu de nous égarer
dans de vaines conjectures ^ pourquoi ne
pas lui dire comme les apôtres : Seigneur ,
enseignez -nous à prier ^ ou plutôt, pour-
quoi ne pas lui adresser la prière qu'il nous
a apprise dans son Evangile? cette prière
si simple et si belle qu'une mère chrétienne
plaça sur nos lèvres presqu'en naissant 5
cette prière^ où il veut que nous l'invo-
quions sous le nom de père , titre si conso-
lant et si glorieux pour nous, où il veut
que nous l'honorions , non par d'ambi-
tieuses pensées , mais par l'avènement de
son règne , la sanctification de son nom et
l'accomplissement de sa volonté. Nous lui
demanderons notre pain quotidien, c'est-à-
dire la nourriture denotre corps qu'il ne re-
fuse point aux oiseaux du ciel; mais sur-
tout la nourriture de notre âme , c'est-à-
dire la vérité et la vertu, ce noble aliment
d'une créature faite à son image. Nous le
supplierons, non pas de nous venger de nos
ennemis , mais de nous donner la charité
qui souffre tout, et qui appelle jla bénédic-
tion sur ceux - mêmes qui maudissent.
Nous le prierons de nous pardonner comme
nous à nos frères, de nous élever, non pas
au-dessus d'eux , mais au-dessus de nous-
mêmes, de ne point nous laisser succomber
aux tentations et de nous dél/vrer de tout
mal, »
SAINT FRANÇOIS-DE-SALES.
(Troisième article.)
Qu'elle est grande aux yeux de la foi la
dignité de l'Evêque ! mais anssi qu'elle est
redoutable! Les vieillards, que les com-
^ munautés chrétiennes appelaient à cesfonc-
invitent à la confiance et à l'amour. N'est- 1 lions, dans les premiers/ges 4e l'JEglise, les
340
LA DOMINICALE.
fuyaient tout tremblans. C'était au fond
des bois, dans les cavernes, qu'on allait dé-
rober ces princes de la foi. Et ils sortaient
de là avec le frisson, comme des gens qu'on
mène au supplice : quelques-uns mou-
raient de frayeur. De cette charge sublime,
François seul se croit indigne; car la voix
publique salue son élévation, et la volonté
du pontife romain l'a confirmée d'une façon
solennelle.
Ce fut un beau jour pour la ville d'An-
necy que le jour où François y fit son
entrée. Ilavait voulu être sacré dans l'église
de Thorens, l'église où il avait reçu le
baptême 5 et sa première bénédiction était
tombée sur sa mère. Heureuse mère
alors que la mère de François-de-Sales I
La ville d'Annecy, que le saint évêque
avait parcourue dans des circonstances
bien difierentes , se souvenait du prêtre qui
avait joué des milliers de fois sa vie pour
secourir ses enfans. Aussi, comme elle éclate
en transports de joie! Comme la foule se
presse sur son passage , avide , heureuse !
Belle fête I fête d'amour et de reconnais-
sance, qui ne laissera pas de regrets !
Prêtre , François-de-Sales avait été un
modèle; évêque, il fut un modèle encore.
Les vertus , il les eut toutes ; il les pratiqua
toutes à un éminent degré. Que de fois le
pauvre, qui se tordait demisèreet de dés-
espoi dans sa chaumière , où le pain
manquait à ses enfans en pleuréî, dut à la
visite inattendue du pieux évêque de voir
se lever pour lui des jours plus sereins ! Car
sa charité prévoyante devinait tous les be-
soins , et comme le Samaritain de l'Evan-
gile, il versait l'huile et le baume sur toutes
les blessures. Dans ses courses pastorales ,
quand la nuit venait à le surprendre dans
les gorges des montagnçs , il allait s'asseoir
au foyer rustique de quelque pâtre obscur
de la vallée ; et là , devenu simple comme
son hôte, pendant son frugal repas, il char-
mait ses oreilles par quelque anecdote de
ses voyages , toujours contée avec abandon,
avec naïveté, ou par quelques passages de
la Bible. Puis le lendemain , quand se le-
vait le soleil, il prenait con{;é de la chau-
mière hospitalière; et à la largesse des dons ,
l'hôte reconnaissait son évêque.
Ce sont là de ces scènes qui rappellent la
simplicité patriarcale des premiers âges ,
et elles étaient fréquentes dans la vie de
François-de-Sales. Cette aménité de mœurs,
cette facilité de caractère, il la portait dans
la vie domestique. Il y a sur lui des anec-
dotes charmantes; en voici une :
Par un beau jour d'été, François-de-
Sales s'était éveillé de grand matin , et
avait appelé son valet de chambre, pour
rhabiller. Ne recevant point de réponse, il
se lève et se rend à la chambre du domes-
tique. Celui-ci dormait, mais dormait de
si bon cœur, que le saint évêque ayant pris
plaisir à le considérer quelque temps , se
fit conscience de l'éveiller. Se retirant donc
à tout petits , tout petits pas , il s'habille
lui-même , et se met à écrire, après sa
prière.
L'heure ordinaire venue, le valet entre,
surpris et boudeur. — Mais qui vous a donc
habillé
mon garçon
pour cela? — Vous eût-il tant coûté d'ap-
peler?— C'est ce que j'ai fait^ mon ami ;
mais mon drôle de valet dormaitsibien,8i
bien, que vraiment c'eût été un péché de
luiôter cepetitmoraent de repos, si joliment
employé. — Monseigneur veut railler, re-
prend le valet piqué. — Allons, ne vous
fâchez pas, mon garçon ; je vous promets
qu'une autrefois, j'appellerai jusqu'à ce que
vous soyez éveillé; et puisque voas le voulez,
eh bieni je ne m'habillerai plus sans vous.
Au reste , un vieil auteur qui a écrit sa
vie peindra mieux que nous, dansson vieux
langage , la touchante bonté de François.
« Spécialement , dit-il , il semblait être
en son élément , lorsqu'il se rencontrait au
milieu des petits enfans. Ça étaient ses dé-
lices et ses menus-plaisirs. Il les caressait
et mignardait avec un souris et un main-
tien si gracieux que rien plus. Eux pareil-
lement s'accostaient de lui en toute pri-
vante et confiance ; rarement sortait-il de
son logis, sans se voir soudainement envi-
ronné de cette troupe angeline , laquelle le
? — Eh ! moi-même,
ne suis-je pas assez grand
monseigneur
LA DOMINICALE.
311
recognoissant pour son aimable berger , lui
venait demander sa bénédiction. Quelque-
fois ses serviteurs menaçaient les enfans
et leur faisaient signe de se retirer , crai-
gnant qu'ils ne l'importunassent. Mais
quand il s'en avisait , il les reprenait tout
doucement et leur disait de si bonne
grâce : Eh ! laissez-les , laissez-les venir !
Pais , les mignottant et les flattant de sa
main sur la joue : Voyci mon petit mes-
nage (faysait-il ) , c'est mon petit mesnage
que cecy. Au demeurant , plusieurs attri-
buaient presqu'à miracle de ce que les
poupons, encore pendillants à la mammelle,
sitost que de loin , entre les bras de leurs
mères , ils le découvroienst venir le long
des rues, trépignoienst, se démenoienst,
et quant et quant se mettaient à pleurer ,
si on ne les portoit vistement au sainct
homme, duquel ayant été festoyés et bé-
nicts , ils restoient contens et satisfaicts. »
Qui ne reconnaît là le disciple de celui qui
disait : Laissez venir à moi les petits en-
fans?
Pendant le temps de son épiscopat,
François-de-Sales fit de grandes choses ; il
fonda un séminaire, réforma des mo-
nastères , et créa l'ordre de la Visitation.
Ce fut au mois de décembre 1602 que
se manifestèrent les premiers symptômes de
la maladie qui l'enleva dans l'espace de
quelques jours. Il avait officié la veille, et
fait un éloquent discours sur la naissance
de Jésus-Christ. Sa patience et sa résigna-
tion furent admirables 5 c'était lui qui con
solait ses amis. « Pourquoi pleurer? dit-il
à l'un de ses serviteurs qui fondait en
larmes; il faut louer Dieu quand une âme
entre dans ce monde et quand elle en sort. »
Se sentant près de sa fin , il se tourna A^ers
un des assistans, et lui dit, en lui serrant
la main : « Il se fait tard , et le jour penche
à son déclin.)) Puis il s'endormit doucement
dans le Seigneur.
La nouvelle de sa mort retentit comme
un coup de foudre dans la ville de Lyon.
On s'abordait dans les rues, le visage morne
et les yeux en pleurs. Les pauvres , dont
si long-temps François avait été le père ,
assiégeaient le couvent de la Visitation, où
son corps était déposé. Ils l'invoquaient
déjà comme un Saint , tant ses vertus
étaient populaires I Deux villes se dispu-
tèrent l'honneur de posséder les restes de
l'évêque de Genève , et la question fut
soumise à la décision de Louis XIII, qui
donna gain de cause à la ville d'Annecy.
François avait désiré de reposer dans ce
lieu, théâtre de ses travaux évangéliques, et
le roi de France ne crut pas devoir tromper
les espérances du pieux prélat. Plusieurs
miracles s'opérèrent à son tombeau. Alexan-
dre VII le béatifia le 28 décembre 1661,
et le canonisa le 19 avril i665.
Peu de caractères attirent comnae celui
de François-de-Sales-, peu dévies capti-
vent comme la sienne. Elle a tour à tour
le charme 4u roman et la gravité de
Thistoire. François est toujours si bon , si
pur, si naïf, qu'on s'attache à cet homme
comme malgré soi , et qu'on se sent disposé
à l'aimer. Lorsque la brise agite les longs
cheveux bouclés du gracieux enfant sur
les rochers de la Savoie, ou qu'au pied dii
chêne il balbutie sa première prière sur leé
genoux de sa mère , le cœur s'épanouit dé-
licieusement, comme devant un frais ta-
bleau de Raphaël. C'est avec un sentiment
de terreur qu'on suit pas à pas le jeune
adolescent au milieu des orgies parisiennes:
on craint tant que le souffle mauvais ne
vienne à flétrir cette jeune et tendre fleur^,
arrachée de la solitude de ses vallées! On
pleure avec lui dans la chapelle de la
Vierge; on partage ses délices, ses craintes,
ses combats , dans ses tendres entretiens
avec mademoiselle de Végy. Puis on s'in-
cline d'admiration devant l'apôtre du
Chablais. Sa patience vous étonne, et son
courage vous transporte. Et quand la mort
est venue ravir ce trésor à la terre , on se
surprend encore à pleurer, comme si l'évé-
nement n'était que d'hier, comme si cet
homme vous eut été connu.
Au déclin de la vie , alors qu'on a
passé à travers le monde, sans y rien trou-
ver que l'ingratitude et d'amers désenchan-
ternens , il faut lire la vie de François-de-
3^2
LA DOIMICALE.
Sales, pour se re'concilier avec les hommes,
€t apprendre de lui à les aimer malgrëleurs
iéfauts. Et quand la vie s'ouvre avec son
large horizon, avec son avenir d'enchante-
ment et de féerie , il faut la lire encore
pour estimer ses joies à leur juste valeur.
François-de-Sales est le modèle de tous les
âges, l'ami qu'il faut consulter dans toutes
les phases de l'existence.
L'HOMME CONNU PAR LA REVELATION.
Sujet traité en Sorhonne par M. l'abbé
FaÈRE.
On arrive un peu tard pour rendre
compte d'un ouvrage , lorsqu'on a attendu
qu'il fût entre les mains de tout le mondes
et nous aurions un grave reproche à
nous adresser, si les soins importans qui
nous ont préoccupés , notre début, n'excut
saient le long silence que nous avons gardé
sur le livre de M. Frère. Mais les leçons
que le savant professeur a réunies dans
cette publication ne se bornent pas à un
intérêt de quelques jours. Une pa-
role éphémère et sans durée n'eût pas at-
tiré cette foule avide^ que nous avons vue
et que nous voyons encore se presser au-
tour de sa chaire, dans l'enceinte de la Sor-
bonne. Or, quand il y a de l'avenir dans
une œuvre quelconque , il est toujours
temps de la recommander à l'attention pu-
blique. Cette considération nous a déter-
minés à rappeler au souvenir de nos lec-
teurs l'excellent écrit intitulé : L'homme
connu par la révélation et considéré dans
sa nature, dans ses rapports et dans ses
destinées.
Trop souvent, après avoir exploré les
misères du siècle , on ferme les yeux sur
les élémens de salut qu'il renferme. "Alors
l'âme la plus énergique se laisse aller à des
pensées désolantes, et tombe dans l'accable-
ment du désespoir. Ce profond décourage-
ment est devenu le partage de presque tous
les hommes de bien de notre époque-, et
l'on ne saurait se dissimuler qu'il a pour
base une triste réalité. Possédée d'une soif
ardente de destruction, la génération qui
s'éteint a violemment brisé l'œuvre 'des
siècles. Rien ne lui a résisté : tout l'édifice
social s'est écroulé sous ses coups , et au-
jourd'hui, avant d'expirer, elle peut s'ap-
plaudir, en promenant son regard satisfait
sur l'amas de ruines qu'elle nous laisse en
héritage. Nous , nous flottons incertains
au milieu des débris de ce vaste naufrage ,
où tout a péri, et nulle trace d'action répa-
ratrice ne vient éveiller nos espérances. Ce
n'est pas que de grands eflbrts ne soient
tentés : car il n'est personne qui n'aspire â
l'honneur de présider à nos destins futurs.
Philosophes et sectaires ont chaque jour
un nouveau programme à mettre en évi-
dence. Mais , comme ils ne demandent
leurs inspirations qu'à la raison humaine, et
qu'ils en ont proclamé l'indépendance ab-
solue , ils ont beau rappeler l'ordre à grands
cris, l'anarchie seule leur répond. En vain
l'on essaierait de se faire illusion : tel est
l'état actuel de la société.
Le mal est grand , sans doute , et de na-
ture à inspirer un effroi profond. Mais est-
il donc irréparable , et devons-nous attendre
dans le silence de la résignation l'instant
où la dissolution des croyances et des mœurs
sera consommée? M. l'abbé Frère ne l'a
pas pensée-, il a vu que la fièvre irréligieuse
du siècle dernierse mourait épuisée, que la
philosophie était plus grave, le savoir plus
consciencieux, la jeunesse plus portée aux
méditations sérieuses 5 et son courage n'a
point défailli. Les yeux fixés sur l'histoire, il
s'est demandé si notre société était donc
plus corrompue que la société païenne, et si
la parole puissante qui jadis avait régénéré
un monde usé et décrépit, était donc au-
jourd'hui sans vertu et sans force : puis,
comme le plus léger doute sur ce point est
impossible , il a formé le dessein d'annoncer
cette parole à son siècle, qui semble l'avoir
oubliée, et de montrer que seule elle ren-
ferme encore les chances de salut qui nous
restent. Tel a été le but du cours d'Ecriture
sainte entrepris l'an dernier par M. l'abbé
Frère.
LA DOMINICALE.
Nous ne dirons point les succès de ce
cours si remarquable : tous les organes de
la publicité les ont proclamés. Contentons-
nous de faire observer que ce succès a été mé-
rité. En homme qui comprend son époque,
M. Frère a su se tirer des routes battues.
UnJcoursd'Ecrituresainte, avant lui, n'était
que l'examen des difficultés grammaticales
oujhistoriques élevéessurles textes des livres
sacrés. Mais cette méthode , qui peut avoir
son utilité dans les séminaires, où les doc-
trines de la révélation sont développées
dans les cours de théologie, a cessé d'être en
rapport avec les besoins et les aptitudes de
notre âge. En effet, « il n'y a plus d'expres-
)) sion dans les saints livres qui n'ait été
» le sujet d'une attaque et la matière d'un
» triomphe pour l'Eglise : tout a été exa-
» minéetconséquemtnent toutse trouve éfa-
» bli, après avoir été discuté , éclairci en
» passant par V épreuve de la controverse,
» en sortant pur, intact , inattaquable du
)> choc des discussions. Pourquoi donc
renouveler des débats épuisés, et appro-
fondir des difficultés vaincues, que nul ne
reproduit plus aujourd'hui parmi nous? Il
faut se placer sur un terrain plus élevé, et
embrasser du regard un horizon plus vaste.
Les livres sacrés étant l'expression de la
pensée divine, du Verbe par qui tout a été
crée, si l'on veut obtenir un ensemble de
doctrine qui embrasje tous les principes,
toutes les règles , toutes les conséquences
en rapport ^avec la nature de l'homme ,
c'est évidemment à cette source qu'il faut
aller puiser. Dieu , qni seul connaît sa
pensée, nous y fait, en quelque sorte, as-
sister à son conseil, et nous révèle ses des-
seins créateurs. Ainsi, les grands problèmes,
au milieu desquels la raison humaine se
débat sans succès, doivent y trouver leur
solution. C'est donc à développer les ensei-
gnemens des saintes Ecritures que l'on doit
s'appliquer, lorsque tout ce qui intéresse
l'homme est en question. Nous félicitons
M. Frère de ce qu'il a senti cette nécessité,
de ce qu'il a donné à ses leçons toute l'ac-
tualité qu'elles comportent.
A la voix de l'éloquent professeur, nous
avons vu se dérouler sous nos yeux un
immense et merveilleux tableau. Les livres
saints à la main , il nous a montré « la
» nature humaine sondée dans ses pro-
» Jbndeurs , expliquée dans ses secrets et
» SCS contradictions •, le dessein que Dieu
» s' est proposé en créant chaque être 5 tous
» les principes, tous les rapports mis à dé-
» couvert, toutes les vérités , comme au-
» tant de rejetons, sortant de cette souche
» unique, de cette cause première d'où
» émanent tous les effets, de ce centre vers '
» lequel gravitent tous les êtres, toutes les
» intelligences, toutes les pensées: Dieul
Mais pour ne pas s'égarer en traitant
un sujet si vaste, il a considéré , l'homme
sous trois points de vue. Il nous l'a montré
d'abord sortant des mains de son Créateur,
et dans l'état d'innocence -, il nous l'a montré
ensuite déchu par orgueil de sa perfection
originelle, dans l'état de dégradation; enfin,
il nous l'a fait voir racheté par les mérites
de l'Homme-Dieu, ou dans l'état de régé-
nération. La nature, les rapports et les,
destinées de l'humanité, dans chacune de
ces conditions lui ont fourni une foule de
riches développemens, au milieu desquels
les bornes de cet article ne nous permet -
tent pas de le suivre aussi fidèlement qu'il
serait à désirer.
Avant de jeter un coup d'œil rapide sur
les détails de ce beau travail, donnons une
idée de la manière du professeur, en le lais-
sant parler lui-même.
«Représentons-nous, dit-il en entrant en
» matière , représentons-nous , au moyen
» des livres saints , ce jour mémorable où
» Dieu, après avoir établi tous les êtres,
» créé l'homme qui doit les gouverner, et
» fait paraître ce roi du monde , après avoir
» orné l'univers qui lui servira de palais.
» Considérez cette belle structure dont le
» Créateur est l'ouvrier, cette terre que le
» chaos enfante , vierge féconde , dont
» mille productions entr'ouvrent déjà le
» sein 5 cette riche tenture que son Fonda-
» teur jette sur elle en déroulant les cieux;
» ces plages de l'azur où le soleil dévoile sa
» splendeurj ces variations de la lumièr
;u
LA DOMINICALE.
» qui les anime *, les nuances qu'y produi-
» sent son aurore , son passage ou son dé-
» clin; et cet^e foule d'animaux innom-
» brables qui remplissent les abîmes des
» flots , les solitudes du monde , l'immensité
» des airs. Grand spectacle ! en présence
)> duquel, nous dit le prophète , Dieu lui-
)> même se sent dans le tressaillement : Lœ-
)> tabîtur Deus in operihus suis.
Dieu a donc di,t : ^( Que tout soit , et
» toutes choses sont passées à l'être. Mais
)) aussitôt cette première effusion de son
)) Verbe efficace, le Seigneur ajoute: Fai-
)) sons Ihomme jfaciajnus hominem; pro-
» duisons l'héritier du diadème , car le
» royaume est prêt , il est florissant , for-
)) mons-le à notre image et ressemblance ,
» afin que toute créature s'abaisse envoyant
» dans la substance humaine les traits de
» la filiation divine , et les empreintes du
» souverain monarque qui l'a produite. Dieu
» crée l'homme ensuite ; il pétrit son corps
» avec un peu de limon , fait naître son
» âme par l'inspiration de son souffle , unit
» cette noble créature à la matière qui
» compose le corps , et l'homme est rendu
)) vivant . Ainsi, dans sa totalité, l'homme
)) se compose d'un corps organisé par les
)) mains de Dieu, et d'une âme créée par
)) l'inspiration ^de son souffle. jQuelle di-
» gnité, et combien la révélation nous fait
» grajads! »
Ce début conduit à l'examen des deux
substances dont l'union forme l'homme, et
à l'analyse de leur nature respective et de
leurs propriétés , dans l'état d'innocence.
L'âme est esprit , elle est immortelle , elle
est libre, elle est à l'image et à la^ressem-
blance de Dieu. Des développemens mpé-
nieux et étendus sont consacrés à faire res-
sortir ce dernier caractère. Le professeur y
expose les notions de la métaphysique la
plus élevée , en comparant les facultés et
les opérations de l'âme avec les trois per-
sonnes divines et leurs opérations. Vient
ensuite l'examen des rapports de l'homme
innocent avec Dieu , avec lui-même, avec
la société, avec la nature.
Rapport avec Dieu, ui;ie union iI^efl■^^ble,
dans laquelle l'homme trouvait la lumière
de son intelligence , la rectitude de sa vo-
lonté, la vie de l'esprit, et le bien-être
qui comprend la paix, la joie, et le bonheur.
Ces prérogatives éminentes sont dévelop-
pées d'une manière intéressante et neuve.
Rapport de l'homme avec lui-même. Ici
le savant professeur traite spécialement du
corps humain , de son origine, de son or-
ganisation , de son union avec l'âme, et de
l'empire que celle-ci exerce sur lui. Nous
avons remarqué dans cette partie du tra-
vail de M. Frère , une grande rigueur
d'exactitude scientifique, qui n'exclut pas
la richesse de pensée, et qu'embellit tou-
jours une expression pittoresque. On y ren-
contre des morceaux vraiment éloquens.
Citons celui qui a pour objet d'établir que,
sans le péché , l'union de l'âme et du corps
eût été indissoluble.
« Il est écrit que la mort et la vie furent
» mises à la disposition de l'homme, en
» même temps que le bien et le mal. Lui ,
» choisit le mal j par le mal, il trouva la
)) mort, et il lui fut fait selon son discer-
» nement et son élection: car en trans-
» gressant les rapports qui le fixaient dans
» le bien, il rompit les liens qui l'attachaient
» à la vie, er la décadence du corps dut
» suivre cette rupture qui détruisait la
» constitution de son immortalité. C'est
» pourquoi, en abandonnant son soutien
» originel, il tomba-, et dans quel abîme?
» le croiriez-vous? en lui-même , dans sa
» propre substance , dans la pourriture et
» les vers. 0 poussière! c'est alors que tu
» redevins poussière , dissolution. Quelle
» catastrophe! quels décombres! et Dieu
» les aurait enfantés I Oh ! qu'il s'eflace de
» mon front le sceau du Créateur , avant
» que je reconnaisse en moi-même le ca-
» ractère de l'anéantissement 1 Laissez-moi
» tout entier à mon origine ou à ma fin ;
» et si, comme il est nécessaire , vous ad-
» mettez l'une et l'autre, reconnaissez aussi
» l'empire de leur double élément , accu-
)) sant, d'une part, le péché qui a préparé
» mes ruines, et, de l'autre, glorifiant mon
)> Dieu qui n'a pas fait ma mort : JUeus
J.A DOMINICALE.
515
» mortem nonfeeit. Celui qui m'engendre
» ici-bas sourit près de mon berceau-, mais
» il pleure devant ma tombe j qui opère
» ma naissance, ne peut aimer mon trépas,
» et qui me cre'a pour me faire vivre ne put
M me destiner à mourir : voilà pourquoi la
)) mort m'attriste. Si j'avais été formé pour
» elle', je ne m'affligerais pas de la voir.
» Ce que la nature a fait, la nature le rend
» aimable j et si la mort est amère pour
» l'homme, c'est qu'il a conscience de son
» immortalité perdue. Qu'est-ce en effet
» que cette faim d'immortalité qui le per-
» sécute , cette gloire mondaine qu'il re-
» cherche comme le supplément de la
» vie , ces monumens funèbres dont le far-
)> deau accable ses restes, pour attester au
» monde qu'ils possédèrent Fénergie , la
» puissance , l'action? C'est , messieurs ,
» l'existence factice que s'arroge l'orgueil,
» l'ombre de cette immortalité qui n'est
» plus -, mais tout cela montre qu'elle est
» vraiment dans notre instinct , et que
» l'homme vint au moade pour la pos-
» séder. »
Après avoir constaté les rapports de
l'homme innocent avec Dieu et avec lui-
même, en établissant que l'âme doit être
Unie à son auteur et régir le corps , il faut
considérer le rapport qui l'unit à ses sem-
blables, et en fait un être social. Dans la
leçon consacrée à ce sujet, M. Frère dé-
montre que l'homme est né pour vivre en
société, et paraphrase le beau récit de la
Bible sur la création d'Adam , sur la for-
mation d'Eve, et sur leur union bénie par
Dieu, union qui futle fondement et l'origine
de la société. A la suite de ces notions se
présente une pensée qui en est la consé-
quence: c'est que l'homme vivant en société
doit y exercer les fonctions d'un état. Aussi
voyons-nous établi dès l'origine l'état d'a-
griculteur , puisque le soin du paradis ter-
restre était confié à l'homme , ut custo-
dîrety dit l'Ecriture, et l'état du mariage.
Poursuivant ce tableau de l'homme pri-
mitif, le professeur prouve « qu'il a été
» créé pour gouverner les créatures dans
» la justice et l'équité, et pour les faire
» servir à ses usages , c'est-à-dire, pour le
» nourrir et^l'aider dans l'accomplissement
» de son travail. Il avait puissance sur la
» nature par son entendement qui en per-
» cevaitles rapports, et par l'action qu'il
» lui imprimait en la maintenant dans ses
» lois. Les progrès des sciences et des arts,
» d'après lesquels nous agissons sur les
» êtresenlesemployantselonleur tendance,
» ne sont qu'un retour vers la primitive
» lumière. A force de recherches et d'expé-
» riences, la raison trouve enfin quelques-
» uns des rudimens qu'elle possédait dans
» son institution, semblable au malheu-
» reux (iappé d'une cécité soudaine , qui
» reconnaît, en tâtonnant , quelques-uns
» des sentiers qu'il parcourut aux clartés du
» jour. »
Enfin comme il n'a pas plu à Dieu de nous
donner des révélations étendues sur les des-
tinées del'homme innocent, M. Frère éta-
blit, par l'enseignement des docteurs de
l'Eglise et par,la considération de notre des-
tinée présentes que l'homme primitif éiait
fait pour une vie immortelle et glorieuse.
TRADUCTIONS
DE LA BIBLE EN VULGAIRE FRANÇAl'S.
Etudes bibliques au moyen-âge.
Pour apprécier à leur juste valeur les tra-
ductions qui ont été faites du texte de la sainte
Écriture pendant le moyen-âge , il est néces-
ssire de jeter un coup d'œil sur l'état des
études bibliques, aux dilférens siècles de cette
époque.
Et tout d'abord , il faut bien se rappeler
que la Bible , ou au moins plusieurs des par-
ties qui la composent, furent alors les ou-
vrages les plus étudiés , les mieux sus , et sur
lesquels s'exerça davantage l'imagination, tou-
jours active et souvent puissante des clercs,
moines ou séculiers , aux mains desquels était
la science pendant ces premiers siècles.
Bien entendre le texte sacré , en connaître
les interprétations différentes , c'est-à-dire en
3iG
LA DOMINICALE.
démêler le sens spirituel, moral, analogique,
d'avec le naturel, c'était l'apogée, le point
culminant de la science auxquels tout esprit
ne pouvait pas espérer d'atteindre; et le moine
Thégan , dans un éloge qu'il faisait de l'em-
pereur Louis, fils de Charlemagne , l' élevait
bien au-dessus de tous les savans de son siècle,
quand il lui attribuait toutes ces facultés; car
ces facultés , ' suivant le témoignage d'au-
teurs contemporains, ne furent alors le par-
tage que d'un seul homme , Raban Maur,
moine et abbé de Fulde, puis évéque de
Mayence.
Pendant les premiers siècles du moyen-age,
ce fut surtout aux évêques qu'était confié le
soin de faire connaître aux fidèles, qui se
pressaient dans le temple, le texte de l'ancien
et du nouveau Testament. Sans rappeler ici
l'exemple d'Ulphilas, évêque, qui, au qua-
trième siècle , traduisit l'Evangile en langue
gothique, afin d'être compris par ses conci-
toyens, nous lisons que, cent cinquante an-
nées avant le règne de Charlemagne, il était
d'usage, au-delà du Rhin, et aussi en plusieurs
parties de la France actuelle, que l'évêque
expliquât au peuple, en langue rustique ou
vulgaire , l'Évangile ou tout autre passage des
saintes Écritures. Nous lisons à ce sujet, dans
les actes de saint Gai, que cet abbé, étant
dans la Rhétie, fut prié un jour de monter en
chaire, que l'évêque Jean se plaça à côté de
lui, et qu'il donna aux Barbares l'explication,
en leur langue , du discours que saint Gai fit
sur l'Écriture sainte.
Charlemagne , comme on le sait , ne négli-
gea rien pour relever en son vaste royaume
les études et la culture des sciences, qui, de-
puis longues années, allaient toujours perdant
du peu d'éclat qu'elles avaient jeté sous les
Romains du Bas-Empire : il fallut à ce prince
tout son génie , toute sa puissance , pour par-
venir aux résultats qu'il obtint. La Bible fixa
son attention , et il résolut d'en rallumer l'é-
tude bien éteinte à l'époque où il monta sur
le trône.
Comme saint Jérôme, qui consacra toutes ses
veilles à ponctuer les textes afin qu'ils fussent
mieux compris, Charlemagne donna beau-
coup de soins à cette partie de la grammaire.
Le célèbre Alcuin fut chargé de ce travail. Il
revit toute la Bible , ajouta la ponctuation
qu'on n'y trouvait pas alors , et corrigea en
même temps les fautes qui s'étaient glissées
dans le texte par l'ignorance des copistes.
Des monastères et des écoles , les études bi-
bliques se répandirent dans le monde; et l'im-
pulsion donnée par Charlemagne fut cause
que , de la main des clercs , les livres saints
passèrent entre celles des hommes séculiers ,
et surtout de ceux qui fréquentaient l'empe-
reur et sa cour. Bientôt la lecture de la Bible
fut en faveur. On adressa au savant Alcuia
des demandes sur les passages du texte qui
présentaient quelques difficultés. Il faut voir
avec combien de satisfaction , dans ses lettres
à l'empereur , Alcuin lui apprend que de
puissans seigneurs du royaume , de hautes et
nobles dames , et des hommes de guerre eux-
mêmes, ne dédaignaient pas de lui écrire,
pour lui demander de les éclairer dans la lec-
ture des textes sacrés. Charles fut heureux de
ce changement ;'et dans les différentes écoles
cathédrales qu'il fondait , il avait toujours soin
de recommander aux maîtres de ne donner à
copier aux enfans qu'un texte pur et nouvelle-
ment corrigé ; ce qui prouve encore toute l'é-
tendue qu'avaient prises les études bibliques ,
puisqu'elles faisaient la plus grande partie de
l'enseignement. Cette étendue même eut ses
inconvéniens : on se jeta dans des questions
frivoles , on fit sur une phrase, sur un mot-,
des commentaires longs et inutiles , et l'empe-
reur lui-même demandait à Alcuin la diffé-
rence qui pouvait exister entre œlernum et
sempiternum, entre immortale et perpetiium,
entre sœculum, œvumet tempus.
Ce raffinement d'études et de commentaires,
cette recherche du sens caché que tous les
mots de l'Écriture pouvaient renfermer , fut
loin de disparaître, quand, à la mort de Char-
lemagne , les études bibliques , comme toutes
les autres, commencèrent à retomber dans
l'oubli. Bien au contraire, en des esprits plus
grossièrement cultivés , des arguties impré-
vues , des analogies bizarres , des rêves na-
quirent plus nombreux , plus exti'aordinaires
encore.
On a vu , nous l'avons dit plus haut , que
sous Louis-le-Débonnaire, un seul homme,
avec lui, partageait cette grande gloire de
pouvoir expliquer les saintes Ecritures dans
leur sens spirituel , moral , anagogique et na-
turel. Raban Maur était cet homme, et , au
sentiment de l'abbé Goujet , lui seul , entre
les clercs de son temps , avait aussi quelque
connaissance^ de l'hébreu. On ne se servait
Supplément.
SUPPLEMENT A LA DOMINICALE DU ^6 FEVRIER.^
5i
<îonc plus que cle la Vu%atc. Certes, les
travaux de saint Jérôme , d'Alcuin et des
savans hommes que Charlemagne avait réu-
nis à sa cour , éclaircirent beaucoup le texte
latia de la Bible. Mais il y restait, malgré
tout , bien de fautes ; et dans les mains
de clercs ignorans , comme ils le furent
au moment des invasions nonnandes, ces
fautes ne pouvaient qu'augmenter le nombre
des interprétations. « Jamais on ne vit , dit
l'abbé Goujet , tant de commentaires , de
gloses , d'explications , de notes , de para-
phrases sur l'Écriture sainte , qu'il en parut
dans le neuvième et dans le dixième siècles.
Nos bibliothèques en sont remplies , et il y en
a beaucoup plus encore que l'on n'a point im-
primées. Claude de Turin, Raban Maur,
Haimon ; évêque de Halberstat , et quelques
autres, travaillèrent sur presque toute la Bible;
d'autres s'attachèrent à quelques lettres parti-
culières : il n'y en a presque aucun sur lequel
on n'ait écrit durant ces siècles. Ces ouvrages,
tout imparfaits qu'ils furent^ étaient utiles,
ajoute encore l'abbé Goujetj ils servaient à
perpétuer les traditions de l'Eglise » Sous
cepoint de vue, cette assertion peut être vraie;
mais sous d'autres rapports , ces livres furent
cay^e de grandes erreurs.
Bien loin de voir en rÉeriturc ce qu'elle
est véritablement , c'est-à-dire le texte de la
loi sur laquelle est fondé le Christianisme , le
recueil des écrits d'hommes saints, au génie
élevé , à la voix forte , puissante , et auxquels
Pieulecréateuravait soufflé l'inspiration, cha-
que mot , chaque phrase , pour ces clercs peu
lettrés et à l'imagination ardente, renferma
une ou plusieurs allégories mystiques, fausses
presque toujours , ou du moins arbitraires , et
quelquefois, disons- le bien, extravagantes.
Outre les idées et les croyances superstitieuses
que cet usage contribuait nécessairement à ré-
pandre , il arrêtait bien souvent l'insti'uction
des simples , et répandait parmi le peuple ,
auquel étaient adressés et dits ces commentai-
res , le mensonge et l'erreur.
Et en ceci , les chrétiens ne fui*ent pas plus
sages que les juifs leurs aînés. On sait combien
ces derniers , en leur Thalmud , abusèrent
étrangement du droit d'interprétation j on
sait qu'aucun livre , peut-être , plus que la
Mishna, ne contient de superstitions, d'er-
reurs, et que, sous ce rapport, Israël n'a
ïieR k reprocher \ Mï^horaet. Eh bieaî au
moyeu-àge , quelques docteurs ne craignirent
pas dans leurs interprétations , d'imiter ,
même de surpasser les juifs.
Cependant la crédulité des moines chré-
tiens est préférable aux rêves des thalmu-
distes , en ce sens que les miracles qu'ils ra-
content , ils y croient , et qu'ils n'ont jamais ,.
comme trop souvent l'ont fait les juifs , pro-
pagé l'erreur sciemment et au profit de leur
caste. Tous ces faits étranges , tous ces pro-
diges dont ils récitent pieusement les plus pe-
tits détails , ils sont convaincus de leur vérité,
et le doute , pour un seul instant , ne les a pas-
arrêtés; et, remarquons-le bien ici, comme
étude du cœur de l'homme , celle du moyen—
âge est curieuse , en ce sens qu'à aucune épo-
que peut-être le cœur de l'hcmime ne fut
plus vrai, plus naïf, et ne renferma moins-
d'égoïsme et de malignité.
La fin du dixième siècle doit être surtout as-
signée comme une des époques à laquelle ces-
études et interprétations bibliques prirent en.
France le plus grand développement. Chacun_'
y chercha surtout l'origine , la prédiction des'
la grande pensée qui , dès goo , agita les es-
prits , fit naître à l'âme de tous l'épouvante et-
l'effroi, que la fin de l'an loooput seule quel^
que peu dissiper. Elle était grande, en effet -
cette pensée à laquelle nul n'osa contredire -
cette pensée, qui admettait que les derniers^-
jours du siècle neuvième devaient amener la.-
fin du mondf ! Qu'on se représente toute la
chrétienté pleine d'une foi aveugle et sans,
bornes attendant jour à jour la résurrection desc
hommes qui n'étaient plus, et croyant ouïr
déjà la trompette sacrée retentissant de l'o-
rient à l'occident pour faire connaître au
monde qu'il devait se lever et paraître devant,
son Créateur. Certes , si , aujoui'd'hui encore ,
à plus de huit cents années de distance , cette?
pensée a pour nous quelque grandeui-, que
devait-elle être pour ces hommes du dixièmer
siècle qui y croyaient, comme nous croyons à.
Dieu ?
Dans les temps qui suivirent, les études bi-
bliques et l'interprétation du texte sacré ne
firent que s'étendre. Il s'éleva un grand nom-
bre de clercs qui apprirent à expliquer la Bi— /
ble, et à en bien pénétrer les différens sens,/
Nous voyons même tous les hommes quelque
peu habiles, des onzième et douzième siècles,
selivrer à ce genre d'étude. Guibert de Nogent,
qui nous a laissé sur la yie du cloître, au
5iS
LA DOMUIICALE
onzième siède , des révêlatioriS si précieuses
nous dit : (ju'étant moine de Flay, au diocèse
de Beauvais, il alla au Bec, qu'il y apprit à
-expliquer l'Ecriture selon les trois ou quatre
sens; ce qui lui donna le talent de la prédica-
tion ; en sorte qu'à son retour il put faire un
sermon sur la Madeleine. Nous voyons dans le
nlênie temps le célèbre Abélard , à peine
échappé aux études de la dialectique, entre-
prendre l'explication d'Ezéchiel: cequi étonna
grandement, disent les contemporains, car
c'était là un dangereux travail. Comme on
doit le penser, tous ces commentaires ou pa-
raphrases devaient être assez superficiels, ainsi
entrepris par tout clerc qui se sentait quelque
audace en l'esprit, quelque imaginative au
cei'veau. On ne se contentait plus de repro-
duire celles qu'avaient données les Pères
grecs ou latins de la primitive Eglise;
ou voulait écrire suivant sa propre pensée ,
et de là ont été composés tous ces ouvrages
longs , diffus , extravagans, et qui n'ont au-
jourd'hui d'autre mérite que de nous donner
l'état de l'esprit humain à cette époque.
Parmi ces hommes, il y en eut d'un jugement
plus sain qui désapprouvèrent cette faconde
déplacée; et nous voyons Bérenger de Poitiers
blâmer saint Bernard lui-même de ce que,
après Origène, Saint-Ambroise, Rhéticed*Au-
tun, et après Bede^ il aVait osé travailler sur
le Cantique des Cantiques, et tourner en pleurs
un lii>re de joie.
Les quatre sens, sous lesquels on expliquait
l'Ecriture, ne furent pas cependant en égale
estime au douzième siècle. Il y eut des doc-
teurs qui prétendirent ifue l'élude de la lettre
des livres sacrés, ou de leur sens littéral , n'é-
tait pas une science. Quel grand mérite,
disaient ces derniers , y a-t-il à connaître
qu'Abraham a eu deux fils, que le 'même pa-
triarche a eu tant de bœufs , Sabéon tant
d'ânes, etc. «Pauvre science! s'écriait Pierre
deJBlois, en son senuonsurlaQuadragésijiie.»
Et cependant on vit à cette époque Héloïse ,
fename illustre et savante , ne]]cessant, duPa-
raclet où elle vivait en récluse, de proposer
au docteur Abélard les difficultés littérales
qu'elle rencontrait dans la Bible; et même par-
fois ce dernier eut peine à répondre à toutes
ses questions. Ainsi, quand elle lui demanda
pom-quoi il n'y eut que les quadrupèdes et
les oiseaux qui furent amenés à Adam pour
reeevoirdes noms, et pas les reptiles il ne put
donner qu'une raison mystique, qui n'est pas
ti'ès-satisfai santé, ditTabbé Lebeuf; et il ajoute :
« Quoique la plupart du temps nos'^savans de
Paris des onzième et douzième siècles ne fussent
pas en état de mieux résoudre les doutes sur
l'Ecriture sainte, on ne laissa pas de les appelei'
magistros in sacra pagina, autrement maîtres
en divinité', et la ville de Paris passa toujours,
comme le disait Philippe Harveng , pour une
Cariathsepher, c'est-à-dire cité des lettres sa-
crées; ou comme s'exprime Pierre de Blois^
pour une seconde Abela , dont on pouvait
dire Qui interrogent , interrogent in Abela:
passage que cet auteur détournait de son sens
naturel. Au treizième siècle, ainsi que pen-
dantle cours du quatorzième et du quinzième,
on ne cessa pas de se livi'er aux études bibli-
ques, aux commentaires des textes; on ne
craignit même pas de ?es mêler avec les spé-
culations de la philosophie. Déjà, en 1192,
Foulque, curé de Neuilly-sur-Marrie , avait
réprimandé les théologiens de Paris sur l'ob-
scurité de leurs discours, sur leur incom-
préhensible dialectiffue ; et nous Soyons, eii
1228, que cet état n'avait pas beaucoup chan-
gé, puisque le pape Grégoire ÏX, dans une
bulle qu'il publia, enjoignit aux maîtres d'en-
seigner la théologie dans sa pureté, sans au-
cun nriélangc de science profane , ni sans cor-
rompre la parole de Dieu par des fictions
philosophiques. Déjà cependant quelques ou-
vrages avaient pai'u , dans lesquels on cher-
chait à rappeler les études théologiques à une
voie meilleure. On avait le livre de Pierre
Lombard , qui fut surnommé le maître des
sentences , parce qu'il avait réuni en quatre
parties tous les passages des Pères de la primi-
tive Eglise, qui lui semblaient devoir le mieux
expliquer ce que les saintes Ecritures avaient
d'obscur et d'embarrassant, A son imitation ,
ou vit plusieiu's abrégés, soit des commen-
taires de saint Augustin sui'Isaïe, de Cassiodore
sur les psaumes, de saint Jérôme, et de beau-
coup d'autres encore. On essaya aussi, au
treizième siècle, d'un moyen nouveau, et qui
facilita l'étude des saintes Ecritures : ce fut de
rapprocher les textes semblables.
« Hugues de Saint-Chcrfs on de Vienne ,
cardinal de l'ordre de Saint - Dominique ,
ayant revu et corrigé la Bible ea entier , et
mis en marge les variantes des noanuscrits hé-
breux, grecs et anciens latins, écrits sous
Charlemagne , fit travailler à ia concordance^
LA DOMimCALE.
319
de tous les textes par des religieux 'du cou-
vent de Saint-Jacques de Paris, d'où vint
cu'on les appela d'abord Concordantiœ sancti
Jacobi. Cet ouvrage fut si7ort applaudi, que
les Grecs et les Juifs entreprirent d'en faire
un semblable (i). » Malgré tous ces soins,
toutes ces tentatives , les interprétations mys-
tiques n'en furent pas moins en usage; et de
même que dans les années qui précédèrent la
fin (lu dixième siècle, on ouvrit la Bible pour
,y trouver la prophétie de la fin du monde, au
treizième siècle, on y chercha celle qui annon-
çait la venue de l'ante-chiist, qui ne pouvait
manquer d'être proche, et dont tous les théolo-
giens ne cessaient déparier. DéjàPierredeLéon,
anti-pape, avait 'été déclaré comme tel, et en
j iSo les victoires des ennemis de la religion,
Tartares, Sarrasins ou Albigeois, firent croire
que le temps oîi les'paroles duprophète allaient
s'accomplir, était venu; et Guillaume de Saint-
Amour le fit très-bien entendre lorsqu'il parla
des séducteurs prédits par saint Paul. Ces
grandes idées supex'stitieuses, ces légendes po-
pulaires qui allaient se perpétuant d'année
en année, et se multipliant toujours, ne con-
tribuèrent pas peu à altéi'er le texte des sain-
tes Écritures , à les charger de merveilles
inconnues, et à y mêler toutes ces erreurs que
nous y trouvons i-épandues, et que les tra-
ductions en langue vidgaire ont puissamment
multipliées. Dans un prochain article nous
examinerons quelles ont été ces traductions
depuis Chailemagne jusqu'à l'invention de
l'imprimerie.
M. Dany , curé de la Madrine , Nièvre , dont la
paroisse est habitée par des mineurs , gens pauvres
et dépouirvus de ressources, vient de faire cons-
truire une Ëglisc qui ne peut se terminer par le
défaut de fonds nécessaires aux dépenses. A cet
effet, un appel est fait à tous les fidèles pour subve-
nir aux frais qui sont encore nécessaires, et une
soascription est ouverte [chez M. l'abbé Badiche
trésorier de la Métropole , rue Massillon n" 6 , et
aux bureaux de la Gazette de Nevers.
EPHÉMÉRIDES.
{6 féviier 1688, mort du roi d'Angleterre , Char-
les II. Pendant tout le temps du protectorat. Je
fils de l'infortuné Charles F"^ avait promené ses
(I) Lebeuf, état des sciences en France, depuis le
i9i Robert jusqu'à PhiiippMe-Bel , p. 1 43,
maiîj€urs dans différentes contrées de l'Europe
tour à tour accuetili et repoussé par 3es puissances.
Monk , général de l'armée d'Ecosse , le rétablit
sur sou trône. Charles II mourut sans enfans lé-
gitimes, et laissa la couronne à son frère Jacques
II. — ^7I0 , mort de Fléchier. Il fut poète, his-
torien , prédicateur , et nous a laissé une histoire
de Théodose, et des Oraisons funèbres , que tout
le monde connaît.
17 — 1467 , mort de Scanderberg, le plus célèbre
guerrier du quinzième siècle. — 1673 , mort de
Molière.
^8 — 1587 , Elisabeth , reine d'Angleterre, fait dé-
capiter iMarieStuart, reine d'Ecosse. Sur l'écha-
faiid , Marie ne montra pas la moituhe frayeur.
Quand il fallut quitter ses habits, elle ne voulut
point que le bourreau fit cette fonction , disant :
« ifu'elle n'était pas accoutumée à se faire servir
par de paieils gentilshomme. » — 4712 , mort
du doc de Bourgogne , petit-fils de Louis XIV.
Digne élève de Fénélon , il faisait espérer un
gouvernement sage et glorieux; jamais espoir ne
fut plus douloureusement trompé par la mort.
— Fête des morts chez les Romains. La religion
a consacré chez tous les peuples le culte des
morts , né du dogme de l'imortalité de l'âme. —
J540, mort de Lulher. Il était né dans le comté
de Mansfelde , d'un père forgeron. Il est le prin-
cipal auteur de cette révolution qui a détaché du
Saint-Siège une grande partie de l'Europe , et
produit deux siècles d'épouvantable^et sanglante
discorde.
19 — iCOi , le comte d'Essex est condanmé à être
décapité. — H57, Jacques P'^, roi d'Ecosse, est
assassiné. — 1655, la reine de France, Anne
d'Autriche , pose la première pierre de l'église
de Sainl-Sulpice , à Paris.
21 . — 1677 , mort de Spinosa , le principal chef de
l'athéisme moderne.
22. — 1680 , suppUce de la Voisin, célèbre empoi-
sonneuse.
CHRONIQUE HEBDOMABAIRE.
Paris. Les instructions annoncées par le Man-
dement du carême commenceront dimanche pro.
chainjellesrouleront, comme on sait, sur les vé-
rités fondamentales de la religion. M. l'Archevêque
en fera l'ouverture par un discours. Les dimanches
suivâus, les mstructîons seront faites successivement
par MM. Dupanlonp , chanoine honoraire de Be-
sançon; Pététot, vicaire de la Madeleine ; Jammes,
clianoine honoraire du Puy ; Annat, chanoine ho-
noraire de Rodez; Veyssièrc, chanoine honoraire
de Versailles ; Dassance , chanoine honorah-e de
Monlauban, et Tliibault, chanoine de Paris. L'in-
struction commencera aune heure très-précise. Les
exercices de la station qiiadragésimale seront pré-
520
LA DOMOICALE.
siaé.si>ar M. l'Archevêque ou par quelqu'im de
MM. les Vicaires-généraux, La ciôîure dek staîiO'U
aura lieu te dimanche de Qtiasimodo.
iN ous rendrons comple de ces conférences.
—M. l'évêqne de Nevers/qui avait été attaqué il
y a quelques jours d'une fluxion de'poitrîne, y> suc-
combé !e dimanche 9 , à deux heures du matin.
Cette pêne devient plus sensible encore dans un
moment où l'existence de l'évêché de Nevers est
menacée par un projet désastreux. Le dimanche
2 février, il avait présidé au grand séminaire à la
rénovation des |>romesses cléricales ; il se sentit mal
à son aise dans la soirée et se mit au lit. Bientôt son
état devint iÇ^rave. Des prières furent ordonnées
dans les paroisses de la ville et du diocèse , pour la
conservation d'une vie si précieuse, dans les circons-
tances critiques où le siège de Nevers se trouve
placé. Le jeudi & , le malade reçut le saint-viatique
en présence de son chapitre et du clergé , auxquels
il adressa des paroles de piété. Le samedi matin
on lui administra fextrême-onction. Dès-lors on
n'avait plus aucune espérance , et en effet le prélat
a^ rendu le dernier soupir moins de 24 heures après.
La consternation est grande parmi lejclergé et les
Jfidèles, qui comprennent la gravité de cet événe-
îîienl, en présence d'un parti qui sollicite avec ar-
deur la suppression des sièges , et qui en a déjà trois
fois fait émettre le vœu par la chambre;
PorhajaL — Les nouveilesl du Portugal reçues
le 10 en Angleterre, annonçaient une grande vic-
toire du général Saldanha sur les troupes de don
Miguel. Il est recormu aujourd'hui que ces avanta-
ges, annoncés dans la C/îronica de Lisbonne, avaient
pourbut de calmer l'agitation, quise manifestait
dans cette capitale. Voici l'extrait d'une corres-
pondance du Morning-Post , correspondance con-
firmée par une lettre de Lisbonne :
« La position de Saldanha à Pernes est d'autant
plus précaire, que Provons a donné ordre aux 2,000
hommes de Coïmbre de venir le rejomdre, ce qui
lui procurera une grande supériorité numérique.
Enfin , ce qui rend cette position plus critique en-
core, c'est !' attaque que les royalistes de Santarem
viennent de faire contre le ppincipal corps d'armée
des pédristes. Cette attaque , qui a eu lieu avant-
hier 30 janvi»r, a été dirigée par le roi en per-
sonne. Ce prince s'est avancé, à la tète de ses trou-
pes contre la position, de Villaflor, à Ponted' A&seca,
située à une lieue de Santarem , sur la roule de
Lisbonne; et, dans le même temps, une division
de 3,000 descendait le fleuve et prenait cette posi-
tion en flanc au pied du Salgado. Les pédristes se
voyant serrés de près, ce qui déplaisait fort aux vo-
lontaires de Lisbonne , la confusion se mit paiini
les soldats de Villaflor , dont quelques-uns lâchè-
rent pied, dès le commencement de l'action. Villa-
flor fut donc obligé d'abandonner sa position , lais-
sant , dans les mains de l'ennemi, ses bagages, se^
munitions de guerre "et débouche, et son artillerie.
Il perdit aussi les magasins qu'il avait formés |K)iu~
sa campagne.
» Vous voyez , d'après cela , que le conunence-
ment de cette campagne n'a pas été trop favorable
à don Pedro. Saldanha est séparé de Villaflor. L'm-
gratitude de don . Pedro est en partie cause du dé-
sastre de Ponte d'Asseca. La brigade anglaise, fa-
tiguée des mauvais Iraitemens auxquelselle était en
butte , avait d'abord refusé de suivre Saldanha , et
ensuite de se battre dans cette dernière occasion.
Il est maintenant dix heures , et j'apprends à l'in-
stant que le quartier de don Miguel est à Azambuja.
?)Dans le midi, les pédristes ont[aussi eu duimal-
lieur. Voulant s'emparer, par un coup de main,
d'un pont près d'Alcacer do Sol, ils avaient embus-
qué à Sétubal des troupes dans une grande cha-
loupe et dans quelques autres plus petites ; mais le
projet ayant été découvert, la grande chaloupe
tomba entre les mains des miguélistes : les petites
parviirrent à s'échapper.
» Les spoliations continuent, l'argenterie dès
églises de la Trinité, à Lisbonne, et d'Almargen do
Bispo, au pied du mont Centra, a été enlevée et
envoyée à la monnaie. »
Espagne. — La journée du 3 février a été glo-
rieuse pour les armes de don Carlos. Le i " courant,
se trouvaient à Lnmbier deux bataillons de l'année
carliste de Navarre et une compagnie des guides ,
que renforcent deux autres compagnies venues
avec la junte du gouvernement, en tout 4,400 com-
battans. Le mêmejour sortit de Pampelune une co-
lonne de 3,000 christinos pour les attaquer. Pen-
dant deux jours les troupes carlistes manœuvrèrent
en prenant toujours de bonnes positions , et offri-
rent le combat aux christinos . sans que ceux-ci
osassent l'accepter. Enfin les soldats de don
Carlos ayant occupé deux Iwns porlillos de la
route près de Huesa , les ennemis arrivèrent sous le
commandement de Valdez et de Lorenzo, et voyant
que le chemin était ainsi barré, et qu'ils ne pou-
vaient éprouver ([ue tie la perte, malgré la supé-
riorité de leur nombre, ils rebroussèrent chemin. A
lavuede^leur lâcheté, un capitaine decariiste s'a-
vança avec sa compagnie et les provoqua. Alors
commença un combat acharné qui dura trois heures
et pendant lesquels les carlistes se maintinrent en
possession des deux passages qu'ils n'abandonnèrent
qu'à la nuit.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix LocQom, r. N.-D,-de»-Victoires, n. r6.
LÀ DOMINICALE.
m
Avis. — Les personnes dont l'abon-
nement expire le '!«•' mars , sont
criées de le renouveler, si elles ne 7)eu-
lentpas éprouver d' interruption dans
l'anvoi du Journal.
PROJET
DE SUPPRIMER LES DIOCÈSES CRÉÉS EW
1822.
Parmi les nombreuses questions soulevées
depuis la révolution de juillet dans les
chambres législatives , il en est une qui
intéresse au plus haut point l'Eglise de
France , et que la prochaine discussion du
budget des cultes va bientôt ramener à
l'ordre du jour. Nous voulons parler de la
suppression des nouveaux diocèses et des
circonscrij)tions diocésaines, créés en vertu
de la bulle du saint -siège , du 10 octo-
bre 1822 , que le parti au sein duquel les
traditions révolutionnaires se perpétuent ,
ne cesse de réclamer depuis trois ans. Les
inquiétudes causées par celte prétention
dans le cœur de tous les catholiques; l'in-
sistance avec laquelle on en poursuit la
réalisation-, le peu d'empressement que
met le pouvoir à se défendre de ce qui
serait })our lui la violation la plus impo-
litique des engagemens et des traités les
plus solennels : tout nous fait un devoir de
réunir nos forces pour la combattre. Nous
nous occuperons long-temps et souvent de
cette question si importante, pour la cause
que nous défendons ; nous l'envisagerons
sous toutes ses faces dejustice, de politique,
de morale. Aujourd'hui, pour donner à
notrediscussion unebase inattaquable, nous
voulons résoudre la question de légalité
qu'elle renferme, et démontrer que si
quelque changement peut être apporté aux
établissemeus diocésains de 1832 , ce
changement ne peut avoir lieu que par
l'intervention du saint-siége, et de concert
aec lui.
L'existence des diocèses créés en vertu
47* LIVRAISON.
des traités de 1822 est tout aussi légale ,'
tout aussi obligatoire pour le gouverne-
ment et pour les chambres, que celle des
diocèses créés par le concordat primitif
de 1801. Pour ces derniers, on ne le nie
pas, il n'est point au pouvoir du gouverne-
ment actuel de les détruire : ils existent en
vertu d'un contrat passé entre deux puis-
sauces indépendantes l'une de l'autre , et
qui ne peut être annulé ou modifié que du
consentement de toutes les deux. Ils existent
en vertu de traités sanctionnés par le pou-
voir législatif de France, conformément aux
principes de sa constitutioa. Mais pour les
diocèses de 1822 c'est autre chose : ils ont
été établis, dit -on, d'abord sans l'inter-
vention du pouvoir législatif, et on ne
peut tarder plus long-temps à faire dispa-
raître cette illégalité. Peu importe qu'ils
soient ou ne soient pas nécessaires à l'E-
glise; le besoin d'économies, et plus encore
le respect dû aux principes , veulent qu'ils
cessent d'exister.
Dans les trois ou quatre discussions suc-
cessives que cette question a fait naître de-
puis trois ans dans les chambres , on a pro-
posé plusieurs moyens d'arriver à la des-
truction des nouveaux diocèses. Les uns
voulaient supprimer immédiatement toute
allocation de fonds à leurs dotations; les
autres demandaient que ces sièges fussent
réduits à mesure des vacances; d'autres
enfin, et ce sont ceux qui ont fini par
l'emporter, voulaient qu'à l'avenir il ne
fût pas alloué de fonds à la dotation des
sièges non compris dans le concordat de
i8oi , et qui viendraient à vaquer, jusqu'à
l'issue des négociations entamées par le
gouvernement, pour obtenir leur réduc-
tion. Cette dernière prétention , après avoir
été repoussée jusqu'à la précédente session
des chambres, a fini par être adoptée;
mais elle n'est ni plus juste, ni moins con-
traire aux lois et aux traités que toutes les
autres; elle a le même vice et les mêmes
résultats.
Il semble qu'on ait méconnu dans cette
discussion les faits les moins contestables
et les principes les plus certains. Les nou-
47
5SS
LA DOMINICALE.
veaux diocèses ne pouvaient être établis et
dotés, en 1822, sans l'intervention du pou-
voir législatif. — Cela est vrai ; mais aussi
c'est en vertu d'une décision législative
qu'ils l'ont été. Ils n'existent, ni, comme on
le prétend , en vertu du concordat de 18 ir-,
ni en veitu de la bulle rendue pour son
exécution, mais en conformité de la loi du
4 juillet 1821 , qui ordonna , en termes
exprès , l'érection de trente nouveaux
diocèses , et autorisa le gouvernement à en
régler les circonscriptions de concert avec
le saint -siège (1). Eh! bien l'autorisation
donnée d'avance d'établir trente nouveaux
sièges, ne vaut-ellep as la reconnaissanceet la
ratification qui aurait été faite après leur
établissement? On le conteste peu-, mais on
se révolte contre le pouvoir donné au roi ,
par la loi du 4 juillet, de régler, sans le
concours des chambres, les circonscriptions
nouvelles. Cette délégation, faite par les
chambres, d'un pouvoir qu'elles étaient peu
à portée d'exercer elle-mêmes, peut être
plus ou moins approuvée^ mais elle n'en
est pas moins obligatoire et légale , et les
engagemens pris ea conséquence n'en sont
pas moins inviolables. Qu'y a-t-il donc eu
d'illégal dans les établissemens de 1822?
La bulle qui a réglé les circonscriptions;,
n'a pas été soumise, dit-on, à l'approbation
des chambres*, mais les chambres avaient
donné leur approbation d'avance , et , aux
termes de la loi de l'an X elle-même , les
bulles de Rome peuvent être exécutées avec
la seule autorisation du gouvernement.
Ce qu'il y a eu d'étrange dans cette dis-
cussion, c'est que les prTncipes que nous
venons de rappeler n'ont pas été précisé-
ment contestés, et qu'au contraire ils ont
iié reconnus par les orateurs les plus in-
fluens de tous les partis ^ quoiqu'on ait
admis une conséquence qui en est la vio-
lation la plus formelle. La loi de 1821
(i) Voici le texte de l' article 2 de la loi du 4 juil-
eH82l. « Celte auj^meiilation de crédit sera em-
ployée à la dotation de douze sièges dans les villes ou
le roi le jugera nécessaire. L'établissement cl la cir-
conscription de tous ces diocèses seront concertés
entre le roi et le Saint Siège. »
existe, a-t-on dit enfin; mais ce qu'une
loi a fait, une autre loi peut le défaire.
L'application de ce principe était ici trop
évidemment impossible , pour que l'on
continuât sérieusement de l'invoquer. Une
loi peut être rapportée par une autre W\ ,
cela est vrai-, mais il n'en est pas de même
de ce qui a été fait en vertu de ses disposi-
tions. La loi peut être rapportée ; mais les
faits qu'elle a créés ne peuvent pas être
détruits ; mais les traités, mais les engage-
mens qu'elle a autorisés, ne peuvent pas
être violés. Rapportez la loi de 1821 ; mais
vous ne rapporterez pas les circonscrip-
tions convenuesaveclesaint-siége.en vertu
de l'autorisation qu'elle en avait donnée;
car ces établissemens sont un traité qui ne
peut être rompu par une seule des parties
contractantes et qu'un nouveau traité
seul peut modifier.
On convient assez généralement de ces
principes; mais, par une de ces distinctions
si commodes à la mauvaise foi des partis ,
on n'en poursuit pas moins son but. Les
nouveaux diocèses et leurs circonscriptions
sont inattaquables dans leur existence lé-
gale; mais on attaque leurs dotations. La
question pécuniaire n'a pas fait, n'a pas
pu faire partie des traités, nous dit-on , et
ce n'est pas sous ce rapport que la loi de
1821 doit être respectée : l'impôt, d'ailleurs,
ne peut être voté que pour un an. JVous
laisserons donc subsister les diocèses, puis-
que nous ne pouvons les détruire; mais
nous priverons les titulaires de tout traite-
ment.
La question des salaires du clergé est
une question immense, que nous ne vou-
lons pas soulever dans une discussion qui
lui est étrangère, et que le pouvoir ne ver-
rait pas probablement sans peine résolue
dans le sens de ceux qui demandent que
l'Etat soit affranchi de l'obligation des do-
tations auxquelles il est soumis. Nous
n'examinerons donc pas s'il serait utile ou
nuisible aux titulaires des nouveaux sièges
que le soin de les doter fût remis aux
fidèles; mais nous ferons remarquer que
la prétention de dispenser l'État de k do-
r^"t"-\
LA DOMINICALE.
323
tation des sièges créés en 1822, ou, ce
qui est la même chose , le refus d'alloca-
tion de fonds à ceux qui deviendraient
vacans, n'est rien moins qu'une violation
de la Charte. La Charte veiut que les mi-
nistres du culte, légalement établis et ins-
titués, reçoivent des traitemens du trésor
public. Du moment donc que l'on recon-
naît , parce qu'on ne peut pas le mécon-
naître, que les diocèses de 1822 existent
légalement, on ne peut, sans violer la
Charte, refuser les allocations qui leur sont
nécessaires. Nous demandons aux adver-ji
saires des nouveaux sièges s'ils se croi-
raient le droit de refuser des dotations aux
sièges créés en vertu du concordat de 1801,
ou à une partie d'entre eux? Aucun ne
l'oserait sans doute. Mais pourquoi donc
en serait-il autrement des autres sièges,
aussi légalement établis que les premiers?
La question financière ne peut donc être
séparée de la question politique. En créant
les nouveaux diocèses, on a créé la néces-
sité constituiionnelle de les doter : le traité
conclu avec le saint-siège a compris les
deux engagemens. £t peu importe qu'il
s'agisse ici de subsides qui ne peuvent être
votés que pour un an. Les impôts sont
soumis au vote annuel j mais il y en a que
le pouvoir législatif ne peut se dispenser
de voter sans violer les engagemens pris
par l'état, sans répudier les dettes qu'il a
contractées. Or, au nombre de ces dettes ,
la dotation du clergé n'est pas la dernière ,
nous l'espérons.
Résumant cette partie de notre discus-
sion, nous disons donc avec raison que les
diocèses et les circonscriptions établis en
1822, l'ont été légalement, en vertu des
pleins pouvoirs donnés au roi par les cham-
bres de traiter avec le saint-siège-, qu'il
ne peut dépendre du pouvoir législatif de
France de les détruire, en rompant seul un
traité diplomatique qui ne diffère des
traités ordinaires qu'en ce qu'il devrait
être plus inviolable et plus sacré ; que la
loi de 1824 et les conventions loyalement
exécutées, qui en ont été la suite, seraient
TÎolés, soit qu'on supprimât les nouveaux
sièges , soit qu'on refusât de les doter ,"
sqit enfin que l'on fît l'une ou l'autre de
ces deux choses seulement à mesure des
vacances : ce dernier mode n'a de plus
que les autres, que l'avantage de dissimuler
une partie de ce que le principe dont il
émane a d'odieux. Il a aussi l'inconvénient
d'établir un état de choses bizarre et in-
soutenable. En effet , eu détruisant, à me-
sure des vacances, les évêchés et les arche-
vêphés de 1822, il laisse subsister les sièges
épiscopaux et les circonscriptions diocé-
saines avec toutes les institutions qui les
entourent, et que sa proscription ne peut
atteindre. Or, nous doutons fort que cet
état de choses , déplorable pour l'Eglise ,
ne fût pas un grand embarras pour le
gouvernement.
Ainsi l'organisation actuelle de l'Eglise
de France ne peut être altérée sans le con-
sentement du Saint-Siège , tout ce qui se-
rait faitcontre ellesans le concours de sou
chef spirituel, serait une violation des lois
et des traités. Nous avons tenu à établir ces <
principes dontla vérité avait été étrangement
méconnue , et qui nous seront un puissant
appui dans tous nos dèvelopperaens ulté-
rieurs. On parle de négociations entamées
avec la cour de Rome pour obtenir, par
un nouveau traité, la réduction des dio-
cèses existans. Nous respecterons certaine-
ment, quelle q^a'ellesoit, la décision du^Pon^
tife-, mais nous voulons examiner en atten-
dant quels sont les puissans motifs qui néces-
siteraient une désorganisation del'Eglise de
France, etsi la réduction des sièges, quel'on
demande est utile , si elle est même pos-
sible ai^jourd'hui. Nous l'avouerons , nous
ne le croyons pas.
Les diocèses créés en vertu du concordat
de 1801 étaient insuffisans aux besoins de
l'Eglise: c'est une vérité qui n'avait guère
été niée jusqu'à ce jour. Bonaparte l'avait
reconnue lui-même, en créant un nouveau
siège èpiscopal par son décret du 4 no-
vembre 1808. En 1821, lors de la dis-
cussion delà loi du 4 juillet, contre la-
. quelle on réclame , l'opposition libérale
elle-même ne nia pas l'insuffisance des
3âi
LA DOMINICALE.
diocèsesprimUifs, etla nécessite d'en créer
de nouveaux. Elle se borna à combattre la
marche suivie pour leur établissement, et
à demander que l'autorisation fut donnée
après, et non avant. « Je vote pour qu'il
» n'y ait pas plus d'un évêché par dépar-
» mect, )> disait le {général Foy,et M. Royer-
Collard^ en résumant toutes les prétentions
de l'opposition^ ajoutait : « Il ne s'agit
» aujourd'hui que de rétablissement en
» quelque sorte matériel du clergé catholi-
)) qne , qui, on eti convient généralement,
» ne suffit ni aux besoins de la religion ,
» ni à ceux de l'Etat. » Et plus loin : « Loin
)) que je conteste douze évêchés , je suis
» plutôt enclin à croire que ce ne sera pas
» assez. » Toute l'opposition partageait
cette conviction conforme à celle de l'As-
semblée constituante, qui avait établi un
évêché par département. C'était doncalors
un fait généralement reconnu, que les cir-
conscriptions de 1802 ne suffisaient pas.
Qu'y a-t-il donc de changé depuis cette
époque? et pourquoi ce qui était juste et
utile alors , puisqu'on ne contestait que la
forme et non pas le fond , est-il devenu
nuisible et injuste aujourd'hui ? On nous dit
que l'esprit de religion renaît de toutes
parts , et on veut diminuer le nombre de
ses ministres! On se plaint chaque jour que
les emplois actifs du clergé restent vacans ,
que cinq mille communes manquent de
pasteurs , et on veut diminuer les diocèses,
qui seuls les multiplient ! Des conseils-gé-
néraux, dit-on, ontréclamé les suppressions
d'évèchés de leur ressort; mais voyez! des
populations tout entières s'émeuvent, et
nous adressent leurs plaintes, à la seule me-
nace de la suppression de l'évêché de Ne-
vers. Dans tous les diocèses menacés on en
fera autant j soyez-en sûrs. Mais le budget
demande des économies ! Mon Dieu ! l'éco-
nomie de quelques centaines de mille francs
sur la dotation du clergé est-elle donc la
première à faire? et ne l'a-t-on pas déjà
assez restreint depuis tro:.3 ans.
Otez aux adversaires des nouveaux dio-
cèses la raison à laquelle il faudra bien
qu'ils renoncent, de l'illégalité de l'établis-
sement des circonscriptions de 1822 , et il
ne leur reste , en vérité, aucuns motifs qui
ne soient futiles et mesquins. Tous ceux
que nous n'avons pas réfutés ne méritent
vraiment pas l'attention des hommes de
sens. Mais nous, ne pourrions-nous pas
leur en opposer dont la puissance resterait
forcément incontestée? Nous nous garderons
d'appeler les passions au secours d'une
cause qui se défend assez par l'utilité et le
droit ; nous nous bornerons à rappeler aux
ennemis de cette cause l'analogie de ce que
ferait le pouvoir s'il cédait à leurs clameurs,
avec ce que fit l'Assemblée constituante par
sa funeste constitution civile. Nous deman-
derons au pouvoir, qui se défend si faible-
ment de l'exigence des partis , s'il entrerait
bien hardiment dans la voie des persécu-
tions religieuses , s'il choquerait bien har-
diment ce qui touche de si près à la foi de
la grande majorité des Français. La révo-
lution de juillet a prétendu se garantir de'
toute réaction anti-religieuse. Nous dou-
tons qu'il soit permis de dire qu'elle ait
toujours réussi ; mais ce que nous savons
certainement, c'est que si, directement ou
indirectement, elle touchait, sans le con-
cours du Saint-Siège , aux établissemens
religieux existans ,elle commettrait la plus
injuste, la plus odieuse , et, selon nous, la
plus irapolitique deg réactions.
ÉTUDES HISTORIQUES.
Nous avions dit , en commençant ces
Études (1) : « L'humanité ne s'agite point
au hasard-, il existe pour elle une loi de
développement , comme il en est une pour
l'individu. Et cet immense travail s'opère
lentement et d'une manière invisible ,
jusqu'au moment où la société , renouvelée
tout entière , laisse évidente à tous l'action
de la loi providentielle et l'empreinte de
la main divine j et toujours s'ourdit en si-
lence cette trame mystérieuse sans cesse
(1)10'= Uvraisou.
LA DOMINICALE.
m
brisée par l'homme , sans cesse renouée par
la providence. »
Ces paroles, dont le sens n'a pas été peut-
être suffisamment remarqué ni retenu par
nos lecteurs, font pourtant la base de tou-
tes les discussions commencées dans la
Dominicale , à partir de ses premières li-
vraisons jusqu'à celle-ci. Et si nous avons
été bien compris, chaque coup, qui sem-
blait tout d'abord porté comme au hasard,
n'en était pas moins calculé , et la suite
d'un système d'attaque et de défense uni-
tairement conçu. Que ceci soit dit pour
l'intelligence de notre pensée habituelle.
Ainsi, lorsque nos regards se sont arrêtés
sur le vieil édifice social, et qu'au milieu
d'imperfections inévitables, nous avons été
frappés d'innombrables beautés , disposées
en quelque sorte par couches , et n'accu-
sant pas toutes le même siècle d'origine,
nous avons dû nous demander la loi qui
avait présidé à ces créations , ou, pour
mieux dire, à ces développemens, et nous
avons lu bien distinctement gravé sur le
fronton du grand édifice le mot catholi-
cisme ! De là nous avons conclu , contrai-
rement aux enseignemens modernes, que la
même loi providentielle qui avait tout si
parfaitement ordonné par le passé, pouvait
pareillement bien ordonner tout pour l'a-
venir; que l'ouvrier qui avait jeté les fon-
demens , embelli les colonnades et les pi-
lastres, arriverait également bien jusqu'à
l'entier couronnement de Tédifice, qui est
l'éternité. Mais entre le principe et la con-
séquence de notre argumentation il y a un
monde à soulever; car faire l'histoire du
catholicisme c'est faire l'histoire de la so-
ciété tout entière dans ses milliers de
phases , chercher le secret de la vie dans
ces institutions, dont les traditions ne nous
ont laissé que des débris épars et informes;
et l'œil toujours fixé sur la marche de l'hu-
manité , montrer l'action de la loi divine,
où l'on était accoutumé à ne voir qu'un
point sans conséquence et sans portée :
étude grave, immense, lente, sans contredit,
etdontnousnepouvonsesquisserqueleslois
les plus générales. J^otre siècle se donne
comme éminemment positifs et jamais
siècle ne le fut moins peut-être; car jamais
siècle ne se paya plus volontiers et plus
merveilleusement du vide des mots, en
guise de la réalité des choses. Mais enfin
positif soit , il faut le prendre alors par son
faible, et le mener par la main dans le
champ dupasse, pour le ramener con-
vaincu dans le champ de l'avenir. Nous le
soumettrons quelque jour à notre examen;
dans la question qui nous occupe en ce
moment, ce serait inutile. Il suffisait de
constater un fait. Ajoutons seulement qu'il
n'est plus hostile , mais raisonneur, qu'il ne
procède pas comme le dernier le blasphème
et la menace à la bouche. Ceci estun grand
pas , un grand acheminement pour s'en-
tendre.
Maintenant donc , que nous voici rapi-
dement arrivés au moment où le Christia-
nisme, vainqueur dans les amphitéâtres, et
sortant radieux et triomphant des cata-
combes , va s'asseoir avec Constantin sur
le trône des Césars, il importe, ce nous
semble, de revenir un peu sur nos pas, de
reprendre les choses de plus haut , de con-
solider en un mot , la base que nous n'a-
vions fait que jeter , qu'indiquer en pas-
sant, et seulement pour mémoire.
Nous sommes partis de ce point, à sa-^
voir , que l'humanité ne marche point au
hasard vers le terme de ses destinées , mais
qu'elle va se développant d'âge en âge,
toujours dans le sens d'un principe assez
large , assez élastique pour se prêter à son
agrandissement, pour faire éclore et ger-
mer tous les élémens de sa nature, essentiel-
lement progressive. Ce principe, selon
nous, c'est le catholicisme représenté avant
la croix par la révélation primitive , dont
J.-C.est venu nous donner le complément,
au moment marqué pour réhabiliter l'hom-
me, et le remettre en partage de ces véri-
tés diminuées qui devaient de nouveau
lancer dans la voie du progrès l'humanité
stationnaire, pour ne plus s'arrêter qu'à la
porte de l'éternité. Au reste, cette mé-
thode d'envisager l'histoire n'est pas nou-
velle au fond; car , pour les détails , c'est
526
LA DOMINICfALE.
autre chose. Il y a un siècle et demi que
Vico écrivait : « La scienèenouve/leest une
théologie sociale , une démonstration his-
torique de la Providence, une histoire des
décrets, par lesquels , à l'insu des hommes,
et souvent malgré eux , elle a gouverné la
grande cité du genre humain. Qui ne res-
sentira un divin plaisir en ce corps mor-
tel , lorsque nous contemplerons ce monde
des nations, si varié de caractères, de temps
et de lieux , dans V uniformité des idées di-
vine si )>
Loin donc de nier la perfectibilité indéfi-
tiie de l'espèce humaine , nous la prenons
au contraire pour base j nous acceptons la
question sur le terrain où l'école moderne
l'a placée , et comme l'école moderne, nous
nous proposons de la vérifier par l'his-
toire ; nous regardons la thèse contraire
comme insoutenable. Il faut bien retenir
ceci. On n'attend pas de nous , sans doute,
tjue nous descendions dans le détail de tous
les faits qui se groupent autour de cette
idée mère , et qui la rendent sensible jus^
que dans les moindres recoins du vaste
champ de l'histoire -, la science de chacun
de nos lecteurs , suppléera à l'insuffisance
du tableau que nous tracerons: ce sera bien
assez pour nous encore de préciser les faits
généraux du mouvement social , et de les
montrer s'accompiissant en raison de la loi
chrétienne , et jamais sans elle. Ces dis-
cussions sont bien graves sans doute , et
bien éloignées delà sphère d'études dans la-
quellese trouvent un grand nombre de ceux
qui nous lisent: mais encore une fois, nous
ne faisons pas notre position en face du
siècle; nous l'acceptons telle qu'elle est ,
parceque nous nous sommes dit , qu'avant
tout, il faut frapper juste, pour frap-
per fort, et que c'est perdre son temps et
manquer à sa mission que de batailler sur
un terrain où il n'y a plus d'ennemis. Re-
Tenons.
Depuis long-temps les philosophes ont
fait de l'humanité l'olijet d'études plus ou
moins spécieuses-, mais dans ce dédale , le
fil leur a manqué, et nous n'avons recueilli
en définitive que des idées étroites et des
théories mesquines. Ainsi , au lieu de la
considérer comme un être soumis à la loi
de progression , grandissant , se dévelop-
pant d'époques en époques , ils l'ont indi-
vidualisée'; ils ont pris, pour type une
nation, comme le médecin ([ui prendrait
un seul membre du corps pour type de
l'organisation. Tel est le plan sur lequel a
été conçue l'histoire ; à des proportions
colossales on a appliqué une échelle de
nain : de telle façon que les traditions nous
montrant partout la civilisation qui périt
après un temps donné dans une contrée ,
on a conclu que chaque société particu-
lière avait son mouvement de croissance ,
de force, puis de caducité, et qu'il en était
ainsi de l'humanité , sans prendre gardé
que rien ne se perd dans le monde , qu'ua
siècle s'enrichit des dépouilles d'un autre
siècle, de même que la mort successive des
individus d'une nation né là fait pas mou-
rir, mais seulement la renouvelle. Aussi les
grandes révolutions, qui , à diverses épo-
ques , ont bouleversé le monde , sont re-^
gardées comme l'eftet du hasard, le produit
de causes contingentes. Voyez l'expliCa*-
tion lumineuse ! Si la Barbarie accourt ft
flots pressés se jeter sur le vieux monde ,
c'est que l'appât du pillage a soulevé à la
fois toutes ces myriades du NoM \ si la
révolution française a éclaté comme une
épouvantable tempête sur l'Europe , c'est
qu'il y avait dérangement dans les finances
de l'Etal : et ainsi de toutes les grandes
phases sociales qui se sont déroulées depuis
quatre mille années. jCertes, il y a loin de
cette définition de l'esclave dans le code
romain, non si vil que nul, non tàm vilis
quàm nu/lus , à ce premier article du
nôtre : Tous les Français sont é(jaux aë^
vant la loi; et pour arriver du premier
texte de loi au se<;ond , il a fallu plus que
le hasard : il y aurait stupidité à le nier.
La marche progressive de l'humanité
est donc Un de ces principes qui ôcquet*-
ront chaque jour un nouveau degré d'évi-
dence par la masse de faits et d'observa-
tions historiques qui viendront s'y adjoin-
dre 5 et loin que ce principe puisse infirmer
en rien l'avenir du catholicisme, il servira
au contraire à l'établir d'une façon plus
solide et plus nette, comme nous espérons
le démontrer d'une manière péremptoire.
Avant, laissons parler le profond et élo-
quent auteur des Idées sur la 'philosophie
de thisloire de Ihumatiité^ Herder : « L'his-
toire, dans son commencement comme
dans sa fin, est le spectacle de la liberté ,
la protestation du genre humain contre le
monde qui l'enchaine , le triomphe de
l'infini sur le fini , l'affranchissement de
l'esprit , le règne de l'àme : le jour où la
liberté manquerait au monde serait celui
où l'histoire s'arrêterait. Poussé par une
main invisible , non-seulement le genre
humain a brisé le sceau de l'univers et
tenté une carrière inconnue jusque-là ;
mais il triomphe de lui-même , se dérobe
à ses propres voies , et , changeant inces-
samment de formes et d'idoles , chaque
eftort atteste que Punivers l'embarrasse et
le gêne. En vain l'Orient , qui s'endort sur
la foi de ses symboles, croit-il l'avoir en-
chaîné de tant de mystérieuses entraves;
sur le rivage opposé s'élève un peuple en-
fant qui se fera un jouet de ses énigmes,
et rétoulïera à son réveil. En vain la per-
sonnalité romaine a-t-elle tout absorbé
pour tout dévorer*, au milieu du silence
de l'empire, est-ce une illusion décevante ,
un leurre poétique, que ce bruit sorti des
forêts du Nord, et qui n'est ni le frémisse-
ment des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni le
mugissement des bêtes sauvages? Ainsi ,
captif dans les bornes du monde, l'infini
s'agite pour en sortir-, et l'humanité qui la
recueilli , saisie comme d'un vertige , s'en
va, en présence de l'univers muet, chemi-
nant de ruines en ruines, sans trouver où
s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein
d'ennui, loin de ses foyers : parti de l'Inde
avant le jour, à peine s'est-il reposé dans
l'enceinte de Babylone , qu'il brise Baby-
lone, et, restant sans abri , il s'enfuit chez
les Perses , cher les Mèdes , dans la terre
d'Egypte. Un siècle, une heure, et il brise
Palmire, Ecbatane et Memphis , et , tou-
jours renversant l'enceinte qui l'a recueilli,
LA DOMINICALE. 5â7i
il quitte les' Lydiens pour les ^Hellènes ,|le^
Hellènes pour Etrusqii- s , les Etrusques
pour les Romains , les Romains pour les
Gètes, lesGètes.... Mais que sais-je ce qui
va suivre ! quelle aveugle précipitation !
qui le presse? Comment ne craint-il pas de
défaillir avant l'arrivée? Ah! si dans l'an-
tique épopée, nous suivons de mers en
mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à
son île chérie, qui nous dira quand fini-
ront les aventures de cet étrange voya-
geur, et quand il verra de loin fumer les
toits de son Ithaque ?
Ainsi nous touchons aux premières li-.
mites de l'histoire, nous quittons les phé-
nomènes physiques, pour entrer dans le
dédale des révolutions, qui marquent la vie
de l'humanité. Adieu ces douces et paisi-
bles retraites, ce repos immuable , cette
fraîcheur et cette innocence dans les ta-
bleaux I l'air que nous allons respirer est
dévorant ; le terrain quç nous foulons aux
pieds est souillé de sang, les objets y va-
cillent dans une éternelle instabilité : où
reposer mes yeux? Le moindre grain de
sable battu des vents a en lui plus d'élé-
mens de durée que la fortune de Rome ou
de Sparte.
Dans tel réduit solitaire, je connais tel
petit ruisseau, dont le doux murmure, le
cours sinueux et les vivantes harmonies
surpassent en antiquité les souvenirs de
Nestor et les annales de Babylone. Aujour-
d'hui, comme aux jours de Pline et de Co-
lumelle, la jacinthe se plaît dans les Gau-
les, la pervenche en lUyrie, la marguerite
sur les ruines de Numance , et, pendant
qu'autour d'elles les villes ont changé de
maîtres et de nom, que plusieurs sont ren-
trées dans le néant^. que les civilisations se
sont choquées et brisées, leurs paisibles gé-
nérations ont traversé les âges, et se sont
succédé l'une à l'autre jusqu'à nous,|fraîche5
et riantes, comme aux jours des batailles.
Cette permanence du monde matériel ne
doit-elle donc ici qu'exciter de vains re-
grets? et cette masse imposante n'est-elle
là que pour mieux faire sentir ce qu'il y a
d'éphémère et de tumultueux dans la suc-
32^ LA DOMINICALE.
cession des civilisations? à Dieu ne plaise!
Tout au contraire, elle se réfléchit dans le
système entier des actions humaines et les
marques d'un profond caractère de paix
et de sérénité. Quand il a été établi que les
vicissitudes de l'histoire ne naissent pas
d'un vain caprice des volontés, mais qu'elles
ont leurs fondemens dans les entrailles mê-
mes de l'univers, qu'elles en sont le résultat
le plus élevée et que c'était une condition
du monde que nous voyons^ de faire naî-
tre à telle époque telle forme de civilisa-
tion, tel mouvement de progression -, que
ces divers phénomènes entrent en rapport
avec le domaine entier de la nature et par-
ticipent de son caractère , ainsi que toute
autre espèce de production terrestre^ les
actions humaines se présentent alors
comme un nouveau règnC;, qui a ses har-
monies, ses contrastes, et sa sphère déter-
minés. »
Voilà sous quel grand aspect Herder
considère l'histoire de l'humanité ; et dans
ces sublimes conceptions, à nul des génies
qui les révèlent ne vient l'idée de bannir
Dieu de cet immense mouvement social
qui s'accomplit dans la succession des siè-
cles. C'est qu'en efifet il faut bien le voir là
où il se montre*, qui s'avise de nier le soleil
lorsqu'il s'avance comme un géant, inon-
dant l'univers de ses flots de lumière?
L'humanité marche donc toujours en
avant, voyageur infatigable, arrêté quel-
quefois dans sa course, mais secouant bien-
tôt la poussière où il a roulé, et comme le
lion terrassé, s'élançant avec plus d'impé-
tuosité qu'avant sa chute. Et cela est si
vrai, que lorsque la civilisation s'éteint
chez un peuple qui la résumait dans son
actualité, elle va frapper à la porte d'un
autre peuple qui devient ainsi le déposi-
taire du feu sacré, pour le reléguer à un
autre qui le cédera lui-même, comme ces
torches qui passent d'une main dans une
autre main dans la solitude des montagnes,
jusqu'à ce que le cri de la guerre, dont elles
sont le signal, retentisse dans toute la
contrée.
Qu'on ne s'étonne pas ; plus l'horizon des
conceptions humaines s'agrandit , plu
belle est la part du catholicisme •, car peu
de science éloigne de la religion, et beau-
coup y ramène. La génération présente
démolit pièce par pièce tous les vieux sys-
tèmes, et bat en brèche toutes les théories
qui avaient force de démonstrations. Mais
sur ce déblaiement de terrain s'élève peu à
peu la grande figure du catholicisme, en
sorte que l'école moderne s'étonne, en son-
dant la profondeur de la science, d'y re-
trouver la religion, comme l'antiquaire
qui fouille la lave du volcan s'arrête émer-
veillé devant les édifices conservés des
villes, ensevelies depuis des siècles, dans
l'antique Italie. Et ceci doit, pour nous,
être un grand sujet de triomphe; car la
philosophie, si elle ne procède pas dans ses
méthodes en raison inverse du Christia-
nisme, ne part pas du Christianisme non
plus, et quand elle le rencontre et qu'elle
le proclame, c'sst qu'elle ne peut faire au-
trement, sans se donner des démentis so-
lennels.
JVous avons laissé de côté les sociétés
anciennes, parce que cela nous eut menés
trop loin, quoique l'histoire t la main
nous eussions pu suivre pas à pas le vieux
monde, s'affaissant à mesure que les véri-
tés diminuaient^ pour arrivei;^à un état
sans nom, à une époque tellement critique
qu'il allait périr, si Dieu n'eut envoyé son
fils pour le sauver. Preuve irréfragable
sans contredit, que ce mouvement de pro-
gression inhérent à l'humanité n'aboutit
pourtant, en définitive, qu'à l'abîme, si la
main divine n'est là pour le diriger. Et
ceci différencie d'une manière tranchée la
théorie catholique de la théorie philoso-
phique.
Celle-ci accorde tout à l'humanité, et
pour elle le catholicisme n'est qu'un acci-
dent dans la série des âges, on qu'une doc-
trine favorable, il est vrai, au développe-
ment social, mais dont il aurait pu se pas-
ser. Pour une autre classe de cette école^
c'est une élaboration de l'intelligence, une
doctrine nécessaire dans son temps, mais
usée aujourd'hui, impuissante qu'elle es*
tA DOMINICALE.
529
à guider le genre humain comme autre-
fois. Ce principe, spécieux pour les fjens
bornés dans la discussion, n'est plus qu'une
extravagance niaise quand vient la ques-
tion de savoir ce qu'on y substituera j et le
saint-simonisme, qui , le premier s'est mis
à l'œuvre, a vu son système crouler, battu
aussi bien par le raisonnement que hué
par les masses.
Dans la théorie chrétienne, au contraire,
tout s'explique, s'enchaîne, et se comprend
d'une façon merveilleuse. L'humanité n'est
plus un être abstrait et de raison qui va
cheminant au hasard , sans que nulle loi
règle sa marche. Le Créateur, qui amis
dans l'homme le désir indéfini de savoir ,
et couséquemment une perfectibilité indé-
finie, s'emparant de l'homme tout entier ,
le guide par son Ferhe, dont le développe-
ment est la plus éminente doctrine sociale.
A la lueur de ce prodigieux et éclatant
flambeau, les pages de l'histoire se dérou-
lent graves et solennelles, comme la vaste
pensée d'un être infini ; et l'homme , tout
déchu qu'il est, vu ainsi dans les idées di-
vines , redevient grand , redevient im-
mense, c /mme ces restes épars de colona-
des brisées et de portiques détruits par la
main du temps, qui, dans leurs ruines en-
core, conservent je ne sais qu-elle impo-
sante majesté qui commande l'admiration.
En résumant, nous aurions donc à dire
qu'acceptant la question telle qu'elle nous
est présentée par l'école moderne , nous
croyons au progrès indéfini de l'humanité.
Une seconde question naît de celle-ci , à
savoir , comment s'opère ce progrès -, et
nous démontrerons dans la série de nos
études historiques qu'il s'opère en vertu de
la loi chrétienne, d'où nous conclurons
plus tard, avec une grande force de logique,
parce qu'elle sera basée sur une grande
masse de faits, que le catholicisme est à tou-
jours la colonne lumineuse qui brillera en
tête de la société marchant vers l'avenir.
On comprend aisément tout ce que ces
discussions ont d'actuel et les abondans
jets de lumière qui en rejailliront sur la
grandç question de nos destinées futures.
BIBLIOGRAPHIE. — § IV.
SOURCES DU DROIT GANOK. CONCOR*
DATS. BULLES. INDULTS.
A notre avis, la question du gallica-
nisme et de l'ultramontanisme n'a pas en-
core été véritablement , c'est-à-dire , com-
plètement posée. Les difficultés de tout cela
tiennent à la nature des pi'emières relations
qui s'établirent entre l'Eglise et les princes
séculiers -, et l'on commence à s'apercevoir
depuis quelque temps qu'on ne sait pas
grand'chose des mille ou douze cents pre-
mières années de l'histoire moderne. C'est
surtout par l'histoire qu'il faut aborder le
gallicanisme^ car, selon que les droits
primitifs du gouvernement des peuples
auront été possédés par les rois ou par l'E-
glise, on aura tort ou raison de se plain-
dre de l'immixtion des papes dans le tem-
porel des Etats. Pour voir bien clair au fond
de ces questions un peu obscures , il faut se
rendre compte de la manière dont le Chris-
tianisme s'est étendu sur les peuples 5 cher-
cher quelle espèce d'autorité il acquit en
se répandant j si c'est lui qui céda la place
aux rois , ou si les rois la lui cédèrent ; en-
fin, si la puissance temporelle qu'il vint à
amasser, était de sa part une usurpation,
ou une conséquence toute naturelle de son
application pariiii les hommes. C'est ainsi ,
selon nous, qu'il faut établir la question.'
Si l'on néglige la marche historique, on
retombe dans ces mille et une thèses qui
ont été soutenues dans les écoles de France ,
depuis le treizième siècle, sur les libertés
de l'Eglise gallicane -, thèses sans base, sans
portée , sans but , parce qu'elles se renfer-
maient dans les termes de textes législatifs ,
au lieu de critiquer ces textes eux-mêmes,
de chercher leur origine, leur cause, leur
signification. Mais un pareil travail n'était
pas jusqu'ici possible -, l'histoire avait mar-
ché dans l'obscurité et à tâtons , incapable
de rendre compte de sa marche. D'aujour-
d'hui seulement elle commence à se com-
prendre elle-même i et l'on peut 4^re que.
530
LA DOMINICALE.
sans avoir à notre aide les immenses études
des {grands ranonistes du seizième et du dix-
septième siècle, nous sommes néanmoins
mieux placés pour lever l'une des plus cé-
lèbres difficultés qui se soient mêlées à la
jurisprudence ecclésiastique.
C'est donc , et nous prions bien qu'on
remarque ceci , non point pour donner dé-
finitivement notre avis sur le gallica-
nisme, mais pour ex})liquer les nombreux
documens qui s'y rapportent , que nous
allons entrer dans quelques détails prélimi-
naires. Il nous a semblé que la solution
d'un problème quelconque devait se faire
précéder de toutes les données sur lesquelles
il repose, afin que l'esprit ne soit point
subjugué par surprise, et que la pensée
livre d'elle-même son adhésion. Nous ré-
pétons que nous faisons de l'histoire et non
point de la théologie, et que les points que
allons moins établir qu'indiquer, sont
d'examen , et non point de foi.
En dépouillant notre opinion de tous les
témoignages dont elle s'environne dans
notre esprit , nous arriverions à dire qu'a-
vant le treizième siècle ce que nous appe-
lons l'Etat n'existait pas en France. Il n'y
avait pas cet être fictif, cette personne po-
litifiue, au nom de laquelle les lois sont
faiteset imposées à tout un territoire nommé
royaume. Au lieu d'un Etat, il y en avait
plus de vingt mille parfaitement indépen-
dant. Chaque gentilhomme propriétaire
était absolument maître et seigneur dans
l'étendue de son domaine, ordonnant ce
qu'il lui plaisait , non point de ses vassaux,
qui ne lui étaient soumis qu'à de certaines
conditions, mais de ses gens et serviteurs
directs, qui lui étaient soumis sans con-
ditions d'aucune sorte. Il les pouvait à son
gré donner OU vendre , sans que qui que ce
fût, baron, comte, marquis, duc ou roi,
y trouvât à redire. Les historiens qui ont
parlii de l'égalité primitive des Francs , ont
commis l'incroyable erreur de confondre
les vassaux d'un grand , qui étaient soumis
volontaires, cVst-à-dre, sur le même
pied que le grand lui-môme, avec ses ser-
viteurs immédiats , 8es ouvriers , ses es-
claves , qui étaient soumis d'une manière
absolue. Tous les gentilshommesduroyaume
étaient donc hiérarchisés volontairement
entre eux-, ensuite ils avaient directement
sous eux des hommes qui leur apparte-
naient, dans toute la rigueur étymologique
du mot, et sur lesquels ni suzerain ni
roi n'avaient et ne pouvaient avoir au-
cune autorité. Charlemagne pouvait com-
mander à ses comtes^ mais il n'avait au-
cun droit sur les esclaves de ses comtes eux-
mêmes. La royauté, l'Etat n'étaient donc
point possibles, puisque la plus grande
partie des habitans était la propriété di-
recte de certains hommes, et que le roir
n'avait rien de commun avec les esclave»
et les serfs, pas plus que ceux-ci n'en
avaient avec le roi. L'esclave et le serf re-
cevaient la loi du mailre , et non du gou-
vernement ; et par conséquent il n'y avait
pas, comme nous disions, cette personne
politique fictive qui commande à tous, au
nom du même précepte.
Une fois ceci posé^ nous arriverions à
un autre fait important et de même na-
ture. Les premières corporations de moines
qui remplirent l'Ocrideut , étaient des as-
sociations de laïques, libres, et plus ou
moins riches, qui mettaient leur fortune
en commun dans les monastères, et qui se
réunissaient pour échapper à l'ennui de
cette solitude que l'invasion avait faite
dans les Gaules. Lesévêchés, les cures et
les monastères se trouvèrent ainsi , un peu
plus tard, dotés de biens immenses, au
même titre que tous les a utres propriétaires J
les abbés, les évêques et les curés se trou-
vèrent maîtres de leur terre et de leurs
hommes , sans que personne songeât à leur
disputer un droit qui était celui de tout
homme ayant un patrimoine. De même
que les gentilshommes s'étaienthiérarchieëd
volontairement pour leur mutuelle défense,
de même les monastères , les évêchés et
les abbayes s'étaient choisi des prolec-
teurs parmi les seigneurs les plus puissans,
et même leur payaient un prix convenu
pour le soin et les frais de ce patronage 5
du reste , ies propriétaires ecclésiastiques ,
LA DOMINICALE.
S3^
à part les conventions ftîteé avec ces sei-
gneurs patrons , étaient parfaitement libres
et maîtres chez eux , comme tous les au-
tres nobles, sans que le roi ou personne au
monde s'avisât de se mêler de leur inté-
rieur.
Dans cet état de choses , qui fut celui de
l'Occident jusque vers la fin du dixième
siècle , il n'y eut pas lieu , comme on le
pense bien, à créer des liberliéspourrÉolise
gallicane, indépendantes des coutumes de
l'Eglise romaine; car la royauté, l'état,
qui auraient pu demander et faire pré-
valoir ces prérogatives, pour être maîtres
chez eux et ne pas dépendre du pape , là
royauté , Tétat, comme nous l'avons en-
tendu plus tard, n'existaient pas encore;
et avant que le pouvoir politique se sé-
parât du pouvoir ecclésiastique, il lui fal-
lait naître et exister. Mais voici comment
les choses changèrent.
Le catholicisme se présentait comme une
puissance complète-, il était propriétaire;
il était politique et unitaire: il avait un
grand corps de lois civiles; il prévoyait
tout et pourvoyait à tout. Il baptisait , il
instruisait, il mariait, il gouvernait, il
protégeait.Il avait mêmecet immense avan-
tage, qu'il réunissait toutes les lumières et
tous les dévouemens. Naturellement les
hommes libres allaient à lui, et les esclaves
s'y précipitaient. Le Christianisme avait
donc une immense valeur gouvernemen-
tale, puisqu'il défendait tous les intérêts
matériels des hommes, et que seul il satis-
faisait les intérêts moraux; il étreignaît la
société tout entière; il la prenait par l'âme
et par le corps. Ainsi, par sa tendance na-
turelle, par son application simple et im-
médiate , le catholicisme se présentaît
comme un gouvernement, et en remplis-
sait toutes les conditions : gouvernement
en quelque sorte représentatif, dont les
concilesétaient les réunions parlementaires,
dont le pape était le roi ; gouvernement
d'intelligence, de vertu, de liberté. Une
fois ainsi posé , le catholicisme établit des
tribunaux, des notaires, des cours d'appel;
il visa à se régulariser dans toute son éten-
due , et il alla jusqu'à créer des hôtelleries
gratuites et des passeports , pour signifier
que, pourvu qu'on fut muni du sceau qui
prouvait qu'on était fds de la grande fa-
mille, on avait également droit à ses se-
cours et à sa protection.
Mais tandis qu'en suivant sa pente natu.
relie, et en se bornant à appliquer sa magni-
fique législation, l'Eglise se constituait en
gouvernement, il arrivaquela royauté,elle
aussi, se mitenmarche, et afficha les mêmes
prétentions. Par suite de vicissitudes et de
batailles, dont l'histoire ne peut pas entrer
ici, les vassaux , qui étaient maîtres ab-
solus de leurs gens, serviteurs et esclaves,
vinrent à leur donner la liberté, et à leur
permettre de vivre en communauté ou
communes, selon des lois qu'ils se faisaient
eux - mêmes. Les gentilshommes , qui
étaient puissans quand ils avaient des hom-
mes en propriété , ne furent plus rien , ou
furent très-peu de chose, quand ces hom-
mes furent libres . La grandeur de laroyauté
s'en augmenta d'autant au contraire. D'un
côté, tous les hommes émancipés et libres
devenaient ses sujets, et de l'autre les
gentilshommes abaissés ne lui taisaient pas
obstacle. La maison royale s'éleva donc de
siècle en siècle , au-dessus des châteaux et
des tourelles; au lieu de commander seu-
lement à qiielrpies milices de feudataires,
elle commanda à des millions de bourgeois;
elle se sentit à l'aise et au large dans cette
France, où la gentilhommerie la tenait
serrée. Après avoir fait des lois pour ses
propres esclaves , elle en fit pour les es-
claves devenus libres ; elle se répandit au
loin, elle s'universalisa; elle se constitua
autorité supérieure et irréfragable ; elle
tendit un gouvernement général du pays;
elle se nomma état , et fit la loi en son nom.
Ce fut tandis qu'elles marchaient égale-
ment vers le gouvernement des peuples,
que la royauté et l'Eglise se rencontrèrent.
Ceci eut lieu pendant le douzième siècle.
On insista vivement de part et d'autre : des
évêques pénétrés de leur bon droit mon-
trèrent un admirable courage; il y en eut
même qui furent martyrs. L'assassinat de
352
LA vommcALE.
saint Thomas de Cantorbéry, par les amis
de Henri II, fut le signal de la résistance
ouverte que la royauté prétendait faire au
catholicisme. Dès ce moment, l'iiistoire est
pleine des conférences que les rois tiennent
avec les papes. L'Eglise, qui n'a pour glaive
que la parole sacrée , cède peu à peu le
terrain à la lourde épée des chevaliers; elle,
qui s'était répandue à flots du pied du Ca-
pitule jusqu'aux extrémités de l'Europe et
du monde, commence ce mouvement lent
et rétrograde qui devait borner son auto-
rité civile et politique, presque à cet exar-
chat et à cette Pentapole qui furent le
noyau de sa puissance primitive. Voilà
quelle fut l'origine de ces accords , espèce
de diplomatie ecclésiastique, où l'Eglise
romaine, qui abandonne aux roislemonde
après l'avoir civilisé, stipule ceux de
ses anciens droits qu'elle sacrifie, et ceux
qu'elle prétend conserver. Hélas ! le désin-
téressement de la politique romaine est
devenu plus grand de siècle en siècle; les
traités se sont multipliés, où on l'a succes-
sivement plus maltraitée et plus dépouillée.
Commençons à énumérer ces compromis
entre les rois de France et les souverains
pontifes, eux qui s'étaient si long-temps
compris et entr'aidés , avant de devenir
rivaux sous le rapport du gouvernement
des peuples.
Il faut bien remarquer que ce que nous
disons de cette espèce de retraite du Chris-
tianisme devant les rois de France, est ujae
chose universelle, et qui s'est opérée dans
tous les pays. Il y a eu des libertés pour les
Églises anglaise , allemande, espagnole, et
des Pays-Bas, comme il y en a eu pour
l'Eglise gallicane-, ce qui a fait que les
peuples se sont canoniquement divisés en
nations qui conservaient le gouvernement
de Rome, et en nations qui le modifiaient
c'est-à-dire, en pays d'obédience, et en pays
de non-obédience. Les premiers se gouver-
naient j)ar le droit canonique pur, à de très-
légères exceptions près*, lesseconds,au con-
traire ne conservaient du droit canonique,
qu'un certain nombre de principes, déter-
minés dans les pragmatiques sanctions et les
concordats f dont nous allons esquisser
l'histoire.
Au huitième siècle , Adrien V^ envoya à
Charlemagne la collection des Canons
faite par Denis le Petit j et dans la lettre
qui accompagnait ce recueil, le pape di-
sait à l'empereur ces paroles remarquables:
« Ne vous écartez jamais de cette loi, et
observez tout ce qu'elle ordonne-, a lege
nunquani disccde, hœc ohservans statuta.
C'est qu'alors l'Église était glorieuse et puis-
sante, et elle tendait sans rencontrer en-
core d'obstacles , à cette grande monarchie
dont nous parlions. C'est au treizième siè-
cle que la puissance civile fit ses conditions
pour la première lois, d'une manière ex-
plicite et solennelle , avec la puissance re-
ligieuse. Au mois de mars de l'année
1268 , le roi Louis IX, au moment de par-
tir pour la désastreuse expédition d'E-
gypte, et voulant laissera son royaume des
règles précises, qui fussent applicables à
toutes les difficultés nées et à naître entre
son gouvernement et celui de l'Eglise , pu-
blia sa célèbre ordonnance connue sous le
nom de pragmatique sanction.
Cette ordonnance contient six articles,
tous empreints, à l'exception du dernier,
d'une grande bienveillance à l'égard, du
pouvoir spirituel : il est même difficile
d'y trouver cette résistance à la cour de
Rome, que les préjugés historiques y sup-
posent. Les cinq premiers articles consa-
crent la juridiction de l'Église, le droit
d'élection , de collation , de prévision
et de déposition des prélatures , selon qu'il
en était ordonné par les saints conciles
et l'autorité des Pères. Il est vrai que le
dernier est une sorte de négation expresse
et violente des droits anciens et très natu-
rels de l'Eglise , de recueillir des secours
parmi tous ses membres de tous les pays,
et de France comme d'ailleurs. Le style dans
lequel ce dernier paragraphe est rédigé ,
ne ressemble guère à celui des articles qui
précèdent; il a même un caractère de ru-
desse qui lui donne l'air du libelle, plutôt
que celui de la loi. A-t-il été interpolé?
Cette pragmatique est-elle réellement celle
LA DOMINICALE J
335
de St.-Louis? Il y a eu des opinions pour
et contre sur ces de. x difficultés. Quant à la
première , il est sur qu'il y a des exem-
plaires où le sixième paragraphe n'existe
pas : cependant nous devons dire que cette
pragmatique se trouve citée tout entière
dans les articles présentés par le parlement
à Louis XI , aux Etats assemblés à Tours ,
en 1483 j et dans l'acte d'appel de l'Uni-
versité de Paris de 149 1«
Cette ordonnance qui réglait ainsi les re-
lations de la France «t de l'Eglise , fut ob-
servée jusqu'au milieu du quinzième siècle.
Gaguin fait remarquer que la translation
du siège pontifical à Avignon introduisit
de certaines usurpations de pouvoir de la
part des Papes. Nous croyons que Gaguin
se trompe, et que si la puissance ecclé-
siastique paraissait moins tolérable sous
Charles VII , cela venait de ce que la puis-
sance politique devenant elle-même plus
étendue , elle ne pouvait plus souffrir ni
concurrence ni rivalité. C'est ainsi qu'on
verra les libertés gallicanes s'accroître
à proportion que le pouvoir civil s'agran-
dira. Charles VII, se trouvant donc à l'é-
troit et mal à l'aise dans sa royauté , as-
sembla les grands à Bourges, le 7 juillet
1438 5 ils y dressèrent un règlement devenu
célèbre, sous le nom de pragmatique-sanc-
tion , comme celui de St. - Louis , mais
incomparablement plus restrictif des an-
ciens usages de l'Église. Le mémoire fut
envoyé au concile de Baie , alors réuni et
en discorde avec le Pape Eugène IV. Les
Pères du concile , pour répondre au mé-
moire des grands du royaume , adressèrent
plusieurs décrets approbatifs de cette prag-
matique de Bourges; et le règlement et les
décrets furent enregistrés au parlement de
Paris le i3 juillet 1439, sauf deux ou trois
dispositions du titre cinq et du titre huit.
La pragmatique de Bourges dépouillait
si violemment et si complètement l'Eglise,
que celle-ci ne put point l'accepter. Le
Pape Léon X l'abolit par sa bulle du mois
de décembre i5i5. François P', qui était
passé en Italie pour faire valoir les anciens
droits de la maison d'Anjou sur le duché
de Milan, et voulant s'entendre avec le
Pape, lui fit proposer une entrevue à Bo-
logne : elle eut lieu le 11 décembre i5i5.
Le roi de France laissa le chancelier Du-
prat pour arrêter les bases du traité avec
deux commissaires du Pape, les cardinaux
d'Ancône et de Santiquatro , et les conven-
tions furent conclues et signées le 16 août
i5i6, et insérées dans les actes du concile
de Latran , comme pour acquérir plus
d'importance et de sainteté. Le concordat
de Bologne contient à peu près les mêmes
matières que la pragmatique-sanction de
Bourges-, mais il y fut fait , comme on
pense, de très-notables changemens. Quel-
ques lacunes laissées dans ce concordat ,
sur les matières bènèficiales , furent rem-
plies par une bulle de Léon X, du mois
d'octobre de la même année.
Ces accords diplomatiques de la puis-
sance papale qui se retirait du gouver-
nement des peuples, avec la puissance
séculière qui Tenvahissait , avaient pa-
reillement eu lieu en Allemagne avant
la fin du siècle précédent. Il avait été fait
un premier concordat germanique , en
1447 » entre Frédéric III et le pape Nico-
las V. Une institution de Clément VII, du
mois de juillet 1 534, une bulle de Jules III,
du mois de septembre i554, et une autre
constitution de Grégoire XIII, du mois de
novembre 1^67, le complétèrent et reten-
dirent, comme la pragmatique de Bourges
et le concordat de Bologne avaient com-
plété et étendu la primitive ordonnance de
saint Louis.
Sur ces entrefaites, s'assembla le concile
de Trente, l'une des plus célèbres réunions
de l'Église, qui contint vingt-cinq sessions,
depuis le i5 mars i545 , sous le pontificat
de Paul III, jusqu'au 4 décembre 1664,
sous celui de Paul IV. Les matières be'néfi-
ciales qui formaient les points principaux
par lesquels l'Église touchait les princes
séculiers, y furent débattues et réglées
comme tant d'autres. Mais ces sortes de
documens sont aujourd'hui sans intérêt.
Nous ne nous arrêterons pas davantage aux
induits de Clément IX en faveur de
3U
LA DOMINICALE.
Louis XIV , à ceux que Louis XV obtint
pour la Lorraine , ni à tous ceux qui se
succédèrent, jusqu'au célèbre édit du mois
d'avril 1695, concernant la juridiction
ecclésiastique : nous nous contenterons de
signaler la dècldration du clergé de France,
de 1682, comme un document important,
auquel se ratlachenl les idées fondamen-
tales du concordat de 1801 j et qne nous
examinerons de plus près, quand nous en
serons à détailler les dispositions législa-
tives qui règlent actuellement les rapports
de l'Etat et de la cour de Rome.
A^ous avons énuméré les sources du droit
canonique en général, et du droit ecclé-
siastique reçu en exécutoire en France, en
particulier. Nous n'avons prétendu donner
à notre travail qu'une valeur bibliogra-
phique. Nous avons indiqué les collections,
sans préjuger en rien leurs doctrines; nous
n'avons eu que l'intention de faciliter les
éludes du droit canonique , élude néces-
saire encore aujourd'hui qu'un grand
nombre de ses dispositions sont parmi nous
en vigueur. Exactitude et réserve , ce sont
deux points c[ue nous nous étions promis
d'atteindre -, Dieu veuille que nous y soyons
parvenus !
LA MADELEINE (gravure).
L'église de la Madeleine es«t maintenant
le rendez-vous de tout ce que la population
parisienne renferme d'artistes et de curieux.
Comme l'un de nos collaborateurs prépare
un travail sur cet objet, nous nous con-
tenterons aujourd'hui de dire quelques
mots du bas-relief, dont nous donnons la
gravure à nos abonnés (1).
Dès 1829, vin;;l-six concurrens entrè-
rent en lice pour le concours ouvert à cet
objet. Presque tous avaient un mérite réel,
(l) Cet article était composé, lorsqu'on est venu
nous annoncer que , par su. te d'un accident , la
çraNMire ([ue nous nous {)roposions de donner ne
peut être lerniinéeiwur le temps voulu. Nos abou-
lies Itt recevront dans la UvrivisQa proglialae.
et l'approbation du plan présenté par
M. Lemaire, jeune sculpteur, qui avait
fait ses preuves à Rome et depuis son r^-,
tour , fut accueillie avec faveur dans le
monde des artistes.
Depuis ce temps, M. Lemaire, tout en-
tier à son œuvre , ne cessa d'étudier son
projet sous toutes les faces , de l'envi-
sager dans tous ses détails, et modeste
autant qu'habile, il eut la sagesse de re-
chercher des conseils , et l'excellent esprit
de les mettre en pratique. {
Dans les questions d'art, ce n'est pas
seulement le mérite de l'exécution qu'on
cherche, c'est aussi le mérite de la pensée.
Et c'est même chose reconnue, que , dans
un siècle éclairé comme est le nôtre , la
pensée doit l'emporter sur l'exécution ma-
térielle, non que cela veuille dire que le
goût se contentât de la médiocrité dans
l'exécution, mais parce que la composir^
tion est le domaine du génie , et l'exécur-»
tion celui du talent.
Le fronton de la Madeleine offrait un
vaste champ à l'imagination; car le prpr
gramme ne spécifiait rien , et tout sujet,
pourvu qu^il fût une pensée religieuse,
était susceptible d'être admis. Cefut comme
un accord tacite entre tous les concurrens
de faire figurer la Madeleine, dans une
composition destinée à orner le fronton
d'un temple qui lui était dédié. Les uns
considérèrent leur sujet sous un rapport
historique, les autres le prirent d'une ma-
nière allégorique. Et au nombre de ces
derniers, se trouva M. Lemaire.
Dans son beau travail, le Christ, debout
sur une espèce de trône , accueille avec
bonté la Madeleine agenouillée àses pieds.
A sa gauche , un ange repousse les vices
personnifiés qui fuient derrière la nouvelle
convertie. A droite, c'est l'ange de la ré-
surrection et les vertus chrétiennes qui
s'approchent, la Candeur, la Foi et l'Es-
pérance. Derrière elles, la Charité est as-
sise avec lesenfans qu'elle allaite. A l'angle
de ce côté, un ange réveille une âme juste
personnifiée, et à l'angle du côté opposé,
LA DOMINICALE.
OÛO
un démon précipite dans les flammes une
âme impie, également personnifiée.
A quelques légers défauts près^ il y a
dans cette composition une exécution des
plus remarquables. L'allégorie est claire et
facile à saisir*, la pensée large, bien sentie
et bien rendue. La figure principale , celle
du Christ , est admirable par sa pose et
par la beauté de la tête. La Madeleine,
dans l'attitude de la douleur , mais aussi
de l'espérance, rappelle la Madeleine de
Canova -, on admire encore le groupe de la
Gaudeur, de la Foi et de l'Espérance , qui
nous a paru irréprochable. Ces figures ont
de seize à dix-huit pieds de hauteur.
En somme, nous ne pouvons qu'applau-
dir au talent de M. Lemaire, et joindre
nos éloges à tous ceux que recueille le
jeune sculpteur.
M. Lemaire avait déjà fait preuve de son
aptitude aux compositions colossales, il y
a quelques années , par un combat de
géans de huit à dix pieds. Il y a de la poé-
sie dans cet artiste, et un brillant avenir.
Sa belle composition de la Madeleine le
place déjà bien haut parmi les sculpteurs
de notre époque. Il est beau de commencer
sa carrière dans le noble et fécond champ
du catholicisme-, car c'est là la véritable
source des inspirations sublimes et des
oeuvres qui durent.
OUVERTURE
DES COWrÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
Ainsi que Mgr. l'archevêque l'avait
annoncé dans son mandement, l'ouverture
des conférences quadragésimales a eu lieu^
dans la métropole, dimanche dernier. Ja-
mais peut-être plus grande foule ne s'était
pressée dans la vieille basilique. Long-
temps avant l'heure marquée , l'enceinte
réservée dans la nef était remplie, et tout
autour c'étaient encore des masses d'audi-
teurs qui circulaient, cherchant l'endroit
le plus favorable au développement de la
■voix 5 la foule s'était portée jusque dans
les galeries en face de la chaire. Au milieu
de cet auditoire, composé de jeunes gens,
de littérateurs, d'artistes, et de l'élite de
la société parisienne, se trouvait un clerpé
nombreux, dans lequel nous avons reconnu
MM. les évêques de Meaux et de Langres.
A l'approche de l'heure indiquée, une cer-
taine inquiétude se refnarquait sur tous les
visages ; car le bruit venait de se répandre
que monseigneur, gravement indisposé ,
ne ferait pas le discours d'ouverture. Peu
d'instans après, monseigneur est monté en
chaire , à peine rétabli de son indisposi-
tion , et paraissant souffrir encore beau-
coup. C'est donc avec une voix à demi
éteinte qu'il a commencé ; et si l'immense
auditoire n'entendait le pieux prélat qu'a-
vec un certain mal aise , il paraissait aussi
vivement touché des efforts qu'inspirait la
charité au zélé pontife.
« En proie à de vives douleurs et à de
cuisans soucis, a dit le prélat en commen-
çant j il nous a été bien cruel d'interrompre
un travail que nous avions commencé sur
l'importance, la nécessité et les avantages
de la connaissance de la religion , travail
que notre devoir et notre affection nous
rendaient également doux. Jusqu'au mo-
ment d'arriver au milieu de vous, nous
avons craint de nous voir forcé d'emprun-
ter le secours d'une voix étrangère; les
efforts ne nous ont pomt coulé, pour ré-
pondre à votre empressement. Il nous reste
le regret d« n'avoir pu nous occuper de
l'importante question que nous nous étions
proposée : savoir, la nécessité et les avan-
tages de l'étude de la religion , de la reli-
gion seule vraie, divine, universelle, im-
périssable. »
Ici le prélat, s'arrêtant sur l'un des carac-
tères de cette religion , la perpétuité, nous
a montré les empires s'écroulant, les ins-
titutions les plus f >rtes et les plus sagement
combinées , abattues par le temps , les gé-
nies les plus remarquables ne laissant sou-
vent qu'un nom qui surnage quelque temps,
sur les abiiuts de l'oubli, pour s'y perdre
plus tard ; puis nous avons salué avec l'o-
rateur la grande figure du catholicisme qui
336
LA DOIMICALE.
s'élève , impérissable au-dessus de tout ce
néant de la terre, et qui brille aussi bien
à l'aurore d'un peuple qu'au moment où
l'étoile de ce peuple, à son déclin, ne
jette plus qu'une lueur mourante. C'est que
la religion a pour fondement une pierre
immuable , indestructible], Jésus-Christ :
Fundamentum aliud nemo polest ponere,
nisi quod posilum est, qiiod est Christus
Jésus.
JXous avons été vivement frappés du
riche développement qu'adonné l'éloquent
orateur de ce passage de la première épître
aux Coriullii<ns où , saint Paul compare
l'œuvre du salut à un grand édifice, dont
Jésus-Christ est la pierre fondamentale.
D'un bout des- saintes Ecritures à l'autre ,
c'est Jésus-Christ que nous voyons revenir
sans cesse dans les élans inspirés des pro-
phètes , aussi bien que dans l'histoire des
patriarches. Ceux-ci en ont été les figurer,
et les autres, dans la succession des âges,
ont annoncé sa venue. Le sublime L-aïe et
le rustique Amos , en ont parlé comme les
évangélistes. Pas un son n'a frémi sur la
harpe de David , qui n'ait résonné le nom
du Messie -, pas un juif fidèle qui ne Tait
désiré-, et cinquante siècles tour à tour se
sont transmis cet espoir.
Tout cela a été présenté avec une grande
hauteur de vues , une nombreuse et bril-
lante diction. Mais il serait difficile de
rendre l'émotion qu'a produite cette cha-
leureuse prière , dans laquelle Mgr. l'Ar-
chevêque , reportant ses regards sur le
passé , sur son entrée à la métropole , et
sur les misères qui devaient traverser sa
vie , a appelé sur cette œuvre les bénédic-
tions du ciel.
« 0 Dieu ! s'est - il écrié , ô Dieu le
Père de Notre-Seigneur Jésus, soyez béni
de ce que vous avez enfin donné auxjours
de mon épiscopat ces momens tant désirés!
Oh! vous savez. Seigneur, combien de
fois , dans le secret de votre présence , j'ai
sollicité de votre miséricorde ces inslans
de salut pour cette portion de mon trou-
peau , et vous savez aussi si les sacrifices
m'eussent fait hésiter pour hâter l'objet de
ma demande ." pour que tout ce peuple
connut et adorât votre fils Jésus-Christ. Je
n'ai pas oublié, ô mon Dieu! ce jour solen-
nel, où, pour la première fois, je i emplissais
dans cette basilique les augustes fonctions
de mon ministère , non plus que ces pa-
roles que votre Eglise me répétait de votre
part : Ostendain illi quanta oporteat eutn
pro nomine meopati. Je ne reculai point
devant cette vocation. Maisj ô mon Dieu!
je ne compte pour rien les tourmentes der-
nièresj j'en solliciterai même de plus fortes,
pourvu que tout mon troupeau connaisse ,
aime e«t adore Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Bénissez à ce dessein cette portion intéres-
sante de votre héritage , qui se presse en
si grand nombre autour de cette chaire de
vérité ', bénissez cette capitale immense
dont je suis le pasteur j bénissez ceux qui
vous y connaissent , et surtout que vos bé-
nédictions atteignent ceux qui outragent
votre Christ. Bénissez la France, bénissez
votre Eglise, afin que tous nous allions
rapporter au pied de votre trône les effets
de ces bénédictions que je sollicite en ce
moment , de votre miséricorde infinie. »
L'ouverture de ces conférences promet
des fruits abondans, et les vœux du pieux
Prélat seront remplis , nous en avons la
confiance. JVous ne pouvons qu'énoncer les
sujets de ces instructions religieuses. Il y
en aura huit : la première considérera
Jésus-Christ comme lumière du monde;
la deuxième , comme le maître , le précep-
teur du ilionde; la troisième, comme mo-
dèle du monde par ses actions; la qua-
trième , traitera de la personne divine de
Jésus-Christ; la cinquième, de ses mi-
racles; la sixième, de samort; la septième,
de son triomphe , sa résurrection ; et enfin
la huitième , de la supériorité et de l'excel-
lence de sa législation.
Voici ce qu'ont dit sur la réunion de
Notre-Dame, les feuilles les plus irréli-
gieuses de la capitale.
Le Conslitutionnel. — « Ainsi que Mon-
seigneur l'Archevêque de Paris Pavait an-
noncé par son dernier mandement , il est
venu aujourd'hui aune heure, quoique
SuppUrncni.
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU 25 FÉVRIER. 337
paraissant beaucoup souffrir, ouvrir à
Notre-Dame les conférences quadragësi-
males, qui auront lieu tous les dimanches
du Carême, à la même heure. Une foule
considérable remplissait la cathédrale;
beaucoup d'hommes de lettres, d'artistes,
d'e'lèves de toutes les écoles , y assistaient,
dans une enceinte exclusivement réservée
aux hommes. »
Le National. — « Une foule considé-
rable remplissait la cathédrale, et a écouté
les paroles de Monseigneur l'Archevêque
ayec le plus grand recueillement j beaucoup
d'hommes de lettres, d'artistes, d'élèves
des écoles y assistaient , dans une enceinte
réservée pour les hommes au pied de la
chaire. Tout paraît annoncer que les con-
férences suivantes ne seront pas moins
suivies. »
L'HOMME CONNU PAR LA RÉVÉLATION.
Considéré dans sa nature, dans ses rap-
ports etdansses destinées-, par M. L'abbé
Frère.
(Deuxième article.)
Nous nous sommes attachés, dans un
article précédent, à bien saisir la pensée
qui domine dans les leçons de M. l'abbé
Frère , et à faire ressortir tout ce qu'elles
ont d'actuel , d'applicable au scepticisme
de notre époque. Nous en avons indiqué le
but et exposé le plan général; puis, dans
une esquisse rapide, nous avons analysé
les riches développemens qu'elles renfer-
ment sur l'état originel de l'homme, offrant
à l'admiration de nos lecteurs la pro-
fondeur de vues , l'exactitude scientifique,
l'élévation de pensées, etla force d'élocution,
qui distinguent cette œuvre remarquable.
Aujourd'hui ce n'est plus le ravissant ta-
bleau de l'homme dans sa pureté et sa
grandeur native, que le professeur pré-
sente à nos yeux. Un autre spectacle appelle
notre attention, spectacle de misère, de
dégradation et de servitude. Placé en tête
de la création , qu'il embrasse par sa pensée,
6t qu'il enchaîne à ses volontés , parce que
Dieu l'en a déclaré roi, l'homme aspire
encore à étendre son empire. La dépen-
dance le fatigue ; il veut ne relever que de
lui-même, et, trompé par un esprit re-
belle, il viole la loi de son Créateur, afin
d'être Dieu lui - même. Erilis siciit DU.
Dès-lors un abîme affreux s'ouvre sous
ses pas , et le mal qui le frappe dans tout
son être, embrasse sa postérité, dont la
volonté avait été renfermée dans la sienne.
« Voyez, s'écrie le professeur , voyez dans
» notre société ce grand coupable qui a
» révolté la nature par quelqu'une de ces
» abominations profondes qui en perver-
» tissent les lois ; et l'homme, déchu parmi
» les hommes dégradés eux-mêmes , tombe-
» si bas , que l'opinion , cette souveraine
» du monde , l'a conspué de toutes parts ,
» flétri , enseveli dans l'opprobre ; et le
» voilà, ce rebut de la terre, livré à l'igno-
)) minie aux yeux de toute l'humanité, que
» son action rabaisse! tout son sang est
» devenu comme empoisonné! malheur à
)) qui s'y mêle ! malheur à qui en sort !
» Il est marqué au front comme la posté-
» rite du fratricide Caïn. Vous voyez la
» séquestration de cette race, l'exil moral
)> qui l'éloigné cruellement de toutes les
» relations sociales , et encore plus de tous
)) les coeurs qui en redoutent la contagion î
)) Son seul aspect repousse: on le montre ,
» on le fuit, et cette exécration publique
» est invariable, tant que dure la mémoire
» des hommes qui l'ont conçue. Eh bien!
» en Dieu il n'y a pas autre chose. Les prin-
)) cipes de proscription sont les mêmes ;
» mais la mesure est plus immense , parce
» que Dieu est éternel, et qu'en lui tout
» sentiment est relatif à l'immutabilité de
» son être. L'homme, qui est borné, pros-
» crit donc temporairement, car le temps
)> est sa mesure. Mais Dieu reste, et ce qu'il
» maudit est maudit, et le sang du pre-
» mier coupable ne coule dans ses généra-
» tions que pour les vicier , en leur com-
» muniquant à la fois la vie et la mort. »
De hautes considérations métaphysiques
viennent confirmer ce dogme de la trans-
mission du péché.
^8
LA DOMINICALE.
M. Frère expose ensuite les effets produits
par la faute du premier homme, à savoir :
ses rapports brisés, sa nature altérée , ses
destinées changées.
Quels étaient les rapports de l'homme
primitif? i\ous les avons constatés. Le plus
sublime de tous était son union avec
Dieu. Il Ta détruite, en cessant de remonter
à la source d'où il avait tout reçu, pour se
complaire en lui-même. Cette séparation,
triste fruit de l'orgueil , a fait pâlir la lu-
mière de son intelligence, et voilà la source
des illusions et des erreurs dont il a été le
jouet, depuis l'adoration de la brute jus-
qu'aux sèches et désolantes conceptions de
l'athéisme, depuis les utopies du philosophe
jusqu'aux rêveries des poètes. « Car c'est
)) chez les poètes surtout que régnent les
» ombres de la mort. Insensés qui cher-
» chèrent la théologie dans leurs imagina-
» tions et le délire de leurs cerveaux exal-
» tés... Les oracles de Rome et de la Grèce
» trouvèrent des dieux sur chaque portion
» du sol : c'était la terre qui déifiait la
» terre, le limon qui disait de lui-même -je
» suis Dieu Jït\^iQ, mais nécessaire enfante-
)» ment d'un ténébreux orgueil, dontlesobs-
» curités furent embellies par tous les char-
» mes de la pensée, dans l'effervescence de
» l'invention-, nuit qui parut délicieuse par
» la beauté de ses fêtes et le luxe de ses feux
» empruntés , mais nuit lamentable, et qui
» dure encore en dehors des clartés chré-
» tiennes , parmi ces idolâtres modernes,
» dont l'esprit est sans règle parce que leur
)) cœur est sans vertu. »
De l'union avec Dieu résultait aussi la
droiture de la volonté. Mais lorsque le
péché eut couvert l'esprit de ses ténèbres,
le cœur a cessé de posséder la sagesse. La
lumière qui montrait la loi s'est affaiblie ,
la règle a perdu son évidence , et les dé-
sirs n'ont plus connu de frein. Dès-lors la
vie de l'homme a cessé d'être pure et cé-
leste. Courbé vers la terre , asservi par les
penchans, il a vécu de la vie du corps,
comme la brute, vie matérielle et animale,
au sein de laquelle il n'a trouvé que la
corruption et l'esclavage.
Dans l'état primitif, le corps obéissait
aux commandemens de l'âme 5 aujourd'hui
il se révolte contre elle, et l'entraîne dans
ses propres voies , parce que celle-ci , pri-
vée des lumières nécessaires n'a plus assez
de sagesse ni de force par elle-même, pour
exercerson empire. Dans cet état de dépen-
dance et d'abrutissement , reine déchue et
dégradée , elle se livre à tous les excès. « Il
» suffit que les sens, devenus ses maîtres,
» s'y complaisent , et cette malheureuse
» marche avec eux, guidant elle-même de
» sa pensée les tyrans qui la lui suggèrent^
» compliquant , raffinant tous leurs vices
» par les complots de sa sagesse dégénérée. ?>
De là toutes les peines morales. Le bon-
heur, la paix et la joie se sont enfuis j le
trouble , la confusion ^ l'ennui et le dégoût
ont pris leur place. Le pouvoir du démon
sur l'âme et sur le corps n'a pas non plus
d'autre origine.
Ce qui précède s'applique à l'indivu;
toutefois les suites du péché sesont étendues
à la société , en détruisant l'union qui la
constitue. Plus d'unité de doctrine, chaque
intelligence étant devenue à elle-même sa
règle et sa loi; plus d'unité de sentimens,
le cœur se guidant d'après les aberrations
de l'esprit; plus d'unité de fin, chacun
rapportant tout à soi et se constituant
centre de la création. Les vertus sociales
ont été remplacéespar l'amour d'une gloire
éphémère -, les vertus privées , par l'intérêt
et par l'égoïsme.
En brisant les rapports de l'homme, le
péché n'a pas respecté sa nature. Dieu avait
fait l'âme à son image : cette image a été
effacée ,• Dieu l'avait créée à sa ressenv-
blance, et cette ressemblance a été détruite.
Le corps a vu le désordre s'introduire dans
ses organes. Tantôt l'absence de développe-
ment, tantôt un développement excessif les
ont éloignés de leur état normal et pri-
mitif. Les maladies et les souffrances phy-
siques en ont été la suite.
Enfin, il ne resterait plus à l'homme que
ses destinées : elles ont subi la loi commune.
Sa prévarication a creusé sa tombe, et à
la mort, dans le temps, est venue se joindre
LA DOMINICALE.
359
cette autre mort, dont la durée a pour
mesure l'éternité. Telles sont les considé-
rations de M. Frère sur l'homme dégradé.
Nous nous sommes abstenus de reproduire
les éloges que nous lui avons donnés dans
notre premier article j ce n'est pas cepen-
dant qu'il 'ait cessé de les mériterj mais il
nous suffira de répéter ici que pour ceux
qui ont lu les développemens dont nous ne
donnons qu'un léger aperçu , l'afiluence des
auditeurs qui courent se ranger autour du
professeur n'a rien qui doive surprendre.
Son beau talent le rend digne d'être l'in-
terprète de Dieu auprès de son siècle. Si
parfois on est tenté de lui demander un
ton plus soutenu , il faut se souvenir que
des leçons ne sont pas un ouvrage et
qu'elles se prêtent toujours à un certain
abandon qui, loin d'être un défaut, n'est
peut-être qu'un charme de plus.
Nous arrivons à l'examen de l'homme
régénéré. Après avoir exposé le dessein gé-
néral des Écritures et la manière de les
entendre, le professeur traite de Jésus-
Christ, de sa nature, de son existence, des
preuves de sa divinité et de son action sur
les hommes. Les détails dans lesquels nous
sommes entrés sur la condition primitive
et sur la dégradation de l'humanité, doi-
vent suffire pour faire connaître la marche
qu'il suit dans cette troisième partie. Il se
sert des mêmes divisions et montre l'action
réparatrice du Rédempteur sur tout ce que
le péché avait altéré, dénaturé. Nous re-
gardons les leçons consacrées à ce sujet,
comme dignes des précédentes sous plus
d'un rapport- mais, s'il faut dire notre
pensée tout entière, elles étaient suscepti-
bles d'un plus grand développement. La
matière est immense: pourquoi donc ne
pas donner au travail dont elle est l'objet
une étendue au moins en rapport avec les
deux premières parties du cours? C'est,
nous n'en doutons pas, la courte durée du
temps accordé pour ces leçons qui a forcé
M. Frère à se resserrer dans des limites
étroites.Mais, quelle qu'en soit la cause, c'est
un défaut que nous signalons avec peine.
Ajoutons que cette nécessité de rassem-
bler dans un cadre rétréci une foule d'idées •
a comprimé l'élan chaleureux du profes-.
seur, et que son élévation est devenue
moins animée^ ses mouvemens moins élo-
quens. Il ne s'agit ici que d'une observa-
tion générale : car on trouve encore dans
les dernières leçons des passages à citer. Tel
est celui où le ministère ecclésiastique est
dépeint comme une source d'union sociale.
« Voyez en France une chose admirable ,
» le ministère ecclésiastique atteignant
» tous les hommes, pour leur communi-
» quer cet esprit d'union. Dans les plai-
» nés, sur les montagnes, dans les villes,
» dans les hameaux, partout la parole de
)) vie se fait entendre, partout les sacre-
» mens sont administrés. Par ces moyens
» nous sommes appelés à la même perfec-
» tion, c'est-à-dire au rétal^lissement
» des rapports avec Dieu. Aussi l'action
» du sacerdoce est-elle seule civilisante,
» et l'unité véritable n'existe que dans
» l'Eglise où il n'y a plus de distinction de
» Peuples, ni Scythes, ni Grecs, ni Juifs,
» ni Barbares.... Tous les peuples sont ap-
» pelés à cette union par Jésus-Christ, et
)) ce qui la rend immuable c'est que de-
» vaut le Christianisme, il n'y a plus de
y> distinction de libres et d'esclaves, une
» partie de la société ne domine plus l'au-
» tre, en agissant sur elle en tyran. Que
» s'il n'y a plus d'esclavage dans le monde
» c'est à lui qu'on le doit, lui qui voyait
» tous les hommes dans leur institution et
» qui voulait les rendre libres, en les ren-
» dant moralement égaux. On proclame
» la liberté de nos jours-, mais qui en a
» fait connaître les droits? Les païens les
» avaient-ils pénétrés ? avaient-ils vu que
» chaque homme est appelé à regarder son
» semblable comme un frère? Non. Le
» ministère ecclésiastique seul a répandu
» cette vérité, en rappelant les hommes
» de cet état d'idolâtrie, où le servage
» était la condition du plus faible sous
» l'empire du plus fort. Voyez encore cet
» état d'abrutissement dans cette classe
» d'hommes, infidèles à la vérité, et dont
» l'intérêt est devenu le seul mobile, cet
310
» industriel qui dit à son semblable : Veux-
)) tu du pain? attache-toi à cette roue,
» tourne, tourne. Et il le dégrade et il
» l'avilit. Malheureux! mets un chien à la
» place d'un homme et ne foule pas aux
» pieds celte créature qui est ton égale, en
» la rabaissant jusqu'à la condition des
» animaux dépourvus de raison. Entends
» Jésus-Christ, lui dire par la bouche de
» son sacerdoce : Tu es enfant de Dieu !
» et respecte cette parole d'anoblissement
» prononcé par le souverain.»
M. Frère a terminé son cours en don-
nant une théorie de l'éducation, d'après
rétude de l'homme. Nous regrettons que
les bornes de cet article ne nous laissent pas
la possibilité d'entretenir nos lecteurs de ce
travail remarquable, fruit des observa-
tions et de la longue expérience du profes-
seur , nous aurons occasion d'y revenir par
la suite, en traitant les questions relatives
à l'éducation, questions auxquelles la Do-
minicale ne peut rester étrangère.
LA DOMINICALE.
HYGIENE.
Considérations religieuses sur l'hygiène.
Dans nos courtes réflexions sur les moyens
de conserver la vie, et de la développer selon
l'ordre régulier des fonctions organiques ,
nous considérons l'homme dans son commen-
cemeui même , dès l'instant où il a passé du
néant à l'être. De là , nous le suivrons pas à
pas jusqu'à la mort; et dans cette marche ra-
pide , nous ne cesserons d'établir le parfait
accord des lois de son déroulement normal et
progressif, avec les dogmes et les préceptes du
Christianisme. En effet, le Christianisme em-
brasse dans un admirable enchaînement de
détails et d'ensemble tous les rapports de
l'existence humaine , depuis son évolution
première, jusqu'à son entier développement.
De quels sentimens de respect , de confiance,
et d'amour, nous devons être pénétrés, en le
voyant dépasser de si loin toutes les philoso-
phies, toutes les religions , dans ses ensei-
gnemcns de perfection et de bonheur. Ainsi
le Christianisme seul a su doubler l'espérance
de l'homme à ses derniers momens , en assu-
rant aux restes qu'il va laisser à la terre une
autre destinée que celle d'une irrévocable dis-
solution. Ainsi le Christianisme seul a su s'em-
parer de la vie tout entière de l'homme , de
ses pensées les plus intimes, de ses sentimens
les plus cachés, de toutes ses actions, pour les
diriger vers un but commun de conservation
et de salut. Le Christianisme seul surtout en-
core, et nous proclamons ici cette vérité avec
une indicible joie, le Christianisme seul s'est
occupé de l'homme, dès le sein de sa mère f
pour s'en saisir aussitôt qu'enfant il aban..
donne le sein qui l'a conçu. Quelle est donc,
la doctrine de l'antiquité qui soit allée ,
comme lui, chercher l'homme jusqu'en deçà
de sa naissance, pour le conduire et le conser-
ver jusqu'au-delà du tombeau? Quelle est,
parmi les lois de l'antiquité , la loi qui ait fait
un devoir à tous de respecter la vie naissante,
comme un dépôt exclusivement réservé en
nous à la garde et à la volonté de DieuS
Hélas ! quand on se prend à parcourir les
pages de l'histoire du genre humain , avant
la venue de Jésus-Christ , ne croirait-on pas
vraiment que la mort était un délire oi*di-
naire de la force bi-utale , ou une des or-
gies de la richesse et de la puissance? Quelle
affreuse prodigalité du meurtre chez les peu-
ples païens ! Savez-vous bien que l'infanti-
cide était devenu pour eux une sorte d'obliga-
tion sociale? Que les époux païens étaient loin
de recevoir leurs enfans comme un bienfait de
Dieu, comme un trésor dont ils devaient ren-
dre compte à la justice divine? Et puisque la
vie de l'enfance doit fixer spécialement notre
attention aujourd'hui , écoutez la sagesse an-
tique s'expliquer sur le sort qu'elle des-
tinaitaux nouveau-nés. Plutarque rapporte,
sans exprimer ni étonnement , ni blâme,
ni reproche, la loi de Lycurgue, qui ordon-
nait de jeter dans un fossé , au pied du
Mont Taygète, tous les enfans jugés difformes,
ou ayant quelque grave défaut. Arisiote, ce
souverain législateur de la raison païenne , dit
quelque part dans sa Politique, que les mères
peuvent se procurer l'avorlement , afin d'évi-
ter à la république une surchargeante popula-
tion. « Un homme, quoique pauvre, ne veut
pas exposer son fils; mais s'il est riche, à peine
voudra-t-il conserver sa fille » : effroyables pa-
roles du poète Posidippe , qui nous appren-
nent à la fois et les mœurs et les lois de cette
Grèce tant vantée pour sa civilisation et sa
LA DOMINICALE.
U\-
philosophie. Continuons. Les Romains, sans
doute, nourrissaient ordinairement les petits
de leurs esclaves; car ce n'était au moins pom'
eux que du bétail destiné àleur service. Quant
à leurs jiropres enfans, ils ne faisaient aucune
difficulté de les mettre à mort ou de les expo-
sei". Chez les Grecs et chez les Romains , lors-
qu'un enfant venait au monde , on le déposait
aux pieds de son père; s'il le relevait de terre,
il le reconnaissait ; mais s'il détournait la tête,
l'enfant était sur-le-champ mis à mort ou ex-
posé. Dans leurs codes , il y avait un chapitre
du droit d'exposer les nouveau-nés. Parmi
ces misérables créatures, ainsi jetées à l'avidité
d'un maître barbare, les garçons étaient voués
à l'esclavage , et les filles à la prostitution.
Tacite s'étonne que les Germains ne fissent pé-
rir aucun de leurs enfans. Ce crime devint si
commun sous le règne des Antonins , qu'un
auteur, leur contemporain, représente un
homme partant pour un voyage , et qui or-
donne froidement à son épouse de tuer à sa
naissance l'enfant dont elle est enceinte, si
c'est une fille.
Nous, qui avons subi l'influence chrétienne,
concevons-nous bien maintenant ce sacrifice
de l'homme, souvent même avant qu'il eût vu
le jour, puisque la mère pouvait, devait pres-
que porter une main homicide sur le fruit de
ses entrailles.^
Voilà pourtant ce que la philosophie du pa-
ganisme enseignait sans honte et sans crainte.
Elle est trop peu connue, cette civilisation du
meurtre, de la prostitution et de l'esclavage.
Mais, quand vous la connaissez, vous ne pou-
vez plus vous refuser à croire que la société
eût infailliblement succombé dans cette grande
immolation d'elle-même à elle-même, si ,
pour échapper à cette fureur de sa propre des-
ti'uction, elle n'eût bientôt recule secours de
la divine philosophie du Christianisme. A la
parole immédiate de Dieu, l'humanité va
être régénérée ; l'amour divm va ranimer le
monde par la libre et gratuite communication
de lui-même , par la grâce. Jésus-Christ nous
apporte la doctrine de vie; et la première
condition de cette vie, c'est le baptême.
De quels soins généreux la sainte doctrine
de l'Eglise entom-e l'homme à tous les iustans
de sa première existencel Elle s'inquiète de
lui avant même qu'il soit: car le Christianisme
Sfîul encore a commandé la chasteté du lit
conjugal. Mais aussitôt que l'homme est conçu,
la religion chrétienne a des soins et des prières
à lui prodiguer pour son bonheur. Âvez-vous.
jamais entendu , sans éprouver quelque atten-
drissement, les simples et naïves paioles du
prône du dimanche, qui comprend dans ses
vœux et dans ses intercessions tous les be-
soins, toutes les misères, toutes les douleurs
de la terre. Quand le prêtre surtout a pro-
noncé ces mots : « Nous prierons pour les
femmes enceintes? » tous les cœurs ne doi-
vent-ils pas tressaillir de reconnaissance? à ce
seul trait , vous apercevez tout de suite la dif-
férence. La religion chrétienne, au lieu du,
mépris , commande le respect; au lieu du dé-
goût et de l'indifférence, elle ordonne la plus
tendre sollicitude pour la mère féconde, et
pour le fruit qu'elle porte dans ses entrailles.
Par sa sagesse et sa charité, elle soutient la vie
de la mère et prépare la vie de l'enfant : elle
les conserve toutes deux réciproquement l'une
pour l'autre, pour la famille, pour la société,
pour l'Eglise , et pour Dieu. Tel est son but
constant ; et pour l'atteindre sans obstacles qui
viennent d'elle-même , elle suspend pour la
femme enceinte les plus faibles rigueurs du
jeûne et de l'abstinence. Le prêtre catholique,
ce père de tous les hommes , comme Dieu ,
dans ses heures de prières et de méditations ,
deux fois cliaque jour la recommande à la
bonté de la "Vierge mère , et à la protection
des saints et des anges. Oh ! que ces suppliques
des cœurs purs, portées vers le Ciel, doivent
donner de libre expansion, de calme et de
bien-être à l'enfant qui commence son orga-
nisation et sa vie! La grossesse de la femme
chrétienne, comme celle de la femme païenne,
n'est point troublée par les agitations de l'im-
moralité. L'Eglise a pu la prémunir encore
contre toutes les émotions de la crainte et du
désespoir , en enlevant au père l'odieux pri-
vilège de refuser un piemier regard à son en-
fant, pour l'envoyer à la mort. Ainsi, dès le
commencement de notre existence , elle cher-
che sans cesse notre félicité. Toujours nous
l'obtenons pour prix d'une entière soumission
à ses commandemens et aux conseils de sa
bienveillance.
Mais aussitôt que l'enfant est né, l'Église,
qui veut être mère aussi , et une mère jalouse,
l'appelle bien vite en son sein pour lui donner
le signe du chrétien, c'est-à-dire de l'homme dé-
livié,afin qu'il puisse venirplussûrement à elle;
elle s'empresse d'appuyer son faible pupille
342
de deux nouveauxsoutiens. Elle lui choisit un
autre père et une autre mère en Jésus-Christ.
La charité devait lui offrir plus que deux sim-
ples témoins pour témoigner de son appari-
tion sur la terre. Le parrain et la maraine,
dans l'esprit du Christianisme , en même temps
qu'ils attestent la naissance de l'enfant, con-
U-actent envers lui des obligations d'une pa-
renté qui n'a été inventée que par l'Eglise
chrétienne. En doublant, pour ainsi dire, la
paternité et la maternité, elle s'assurait da-
vantage de la conservation de l'homme nais-
sant. Dans les premiers siècles du christianisme,
cette sape institution arrachait bien des nou-
veau-nés à l'abandon , à la misère , et même à
la mort. Maintenant encore elle est la source
d'inépuisables soulagemens pour toute la vie
du pauvre ; car l'Église établit ainsi des rap-
ports de communauté morale , dont l'empire
de la loi civile ne peut que nous faire regretter
de plus en plus le déplorable affaiblissement.
Non, certes, jamais aucune législation hu-
maine ne pourrait faire autant pour les com-
menceraens de la vie de l'homme. Le magis-
trat peut -il commander l'allaitement à la
mère, la douceur et la patience aii père, une
surveillance toujours active aux témoins
qui lui présentent un enfant? Sa puissance at-
teint-elle les plus douces affections du cœur,
comme la divine action de la parole du prêtre?
Celui-ci a prévu qu'à force de tendresse les
soins les plus pui-s pouvaient devenir coupa-
bles. Il sait qu'une défaillance de la nature ,
un moment de sommeil , peuvent compro-
mettre la vie si frêle encore du nouveau-né,
Eh bien ! vous l'avez entendu , au nom de l'E-
glise , ordonner aux parents de ne point faire
coucher avec eux leurs enfans avant qu'ils
aient au moins deux ans accomplis. Puis vous
l'avez entendu ajouter à cette première obli-
gation , que quand ils auraient atteint l'âge de
raison , il leur était encore expressément dé-
fendu de faire coucher ensemble les frères et les
sœurs.Vraimentelleestinfinielapi'évoyancede
l'Eglise, qui vajusqu'à nous arracher ainsi aux
étreintes de l'amour maternel , dans la crainte
qu'elles ne nous causent imprudemment la
mort. Elle est infinie cette prévoyance, quj
veut nous épargner jusqu'aux moindres com-
motions des sens, pour éviter à notre âme une
souillure , et un trouble à notre organisation.
En outre, dans toutes les cérémonies du bap-
tême, nous trouvons l'enseignement des
LA DOMINICALE.
moyens les plus propres de conserver la vie,
en les continuant en quelque sorte pendant
toute la durée de la première enfance. Il est
bien remarquable que Dieu ait ainsi attaché
aux signes sensibles de notre régénération
spirituelle, les moyens de conservation de
notre corps. L'eau baptismale, l'huile sainte,
le sel et le voile blanc sont autant d'objets
employés comme matière du premier sacre-
ment de la religion catholique. Ce sont là
aussi les élw-nens de la nature les plus salu-
taires du premier développement de nos or-
ganes. Les soins empressés que l'Eglise nous
donne pour nous faire connaître à Dieu , nous
semblent un enseignement profond des soins
matériels que les parens doivent prodiguer ,
en suivant son exemple, à leurs enfans dès
leur naissance. C'était une coutume assez gé-
nérale autrefois de baptiser par immersion 5 et
quelques peuples chrétiens la conservent en-
core aujourd'hui. Les parens doivent mettre
à profit les saintes leçons de la purification du
baptême; la mère surtout imitera avec ua
grand avantage le premier exemple que lui
donne l'Eglise, en plongeant de temps en
temps son enfant dans un bain d'eau tiède et
pure comme l'eau régénératrice : si la peau de
cet être si tendre s'irrite, rougit, et devient
douloureuse, elle pourra répandre quelques
gouttes d'huile d'olive sur le siège de la dou-
leur ; elle renouvellera souvent cette onction
salutaire, qu'un peut de farine de froment
peut remplacer quelquefois dans une trop vive
excitation, et le déchirement du pli des articu-
lations ou des jointures j elle changera fré-
quemment les blancs vôtemens, dont elle cou-
vre des membres si délicats. La mère chré-
tienne n'oubliera point que l'allaitement est
un devoir religieux imposé à sa sollicitude.
Est-il rien d'ailleurs de plus délicieux pour
une mère que cet épanchement de sa vie et
de sa substance, en la vie et la substance de
son enfant j que si par des raigons légitimes ou
des accidens imprévus, elle est privée du
bonheur de lui donner du lait de son sein,
elle fasse dissoudre, dans l'aliment que sa
main lui prépare quelques grains d'un sel
pur, afin de relever et de soutenir l'énergie
des organes intérieurs qui doivent digérer cet
aliment; qu'elle arrose sa bouche de sa propre
salive, avant l'apparition des premières dents;
qu'elle l' échauffe de son souffle; qu'elle en-
tretienne avec une exacte précaution la cha-
LA DOMINICALE.]
545
leur et la moiteur de ses pieds et de ses mains :
elle préviendra parla unetrop grande affluence
du sang vers la tête j qu'elle se garde surtout de
trop couvrir cette partie, de l'exposer à un
feu, à un soleil ardent.
A cette occasion, disons ici un mot des alar-
mes philantropiques sur les résultats du bap-
tême que l'Eglise a si long-temps administré
avec l'eau froide. La science a-t-elle bien dé-
montré l'imminence du danger de l'effusion ,
de l'aspersion baptismale? liaphysiolog-ie, au
contraire, ne viendrait-elle point, dans cette
circonstance, prêter encore quelque appui à ce
long usage de l'Eglise ? Oui ; et puisqu'elle
Teut bien l'abandonner pour l'avenir, tâchons,
nous , au moins , de la justifier de cette pra-
tique de dix-huit siècles La vie , selon
tous les physiologistes , n'est nulle part plus
active, chez l'enfant, que vers la région du
cerveau ; elle s'y ramasse, poui- ainsi dire, en
si grande quantité, par un excessif afflux du
sang vers cette partie, que nous la voyons
produire alors ces fréquentes et tenaces érup-
tions de la peau du crâne , ces fièvres céi'é-
brales , ces convulsions qui entraînent tant de
morts prématurées. Mais parmi les moyens de
repousser cette surabondance du sang, de cal-
mer cette suractivité de la vie, l'usage de l'eau
froide, et même de l'eau glacée , répandue
avec modération sur la tête et sur le front ,
peut produire ordinairement les plus heureux
effets. Dans la plupart des affections nerveu-
ses , dans les maladies cérébrales des adultes ,
cette réaction du froid a toujours paru une
des plus efficaces médications aux plus savans
et plus habiles praticiens. Cependant, pour
ne point inquiéter l'excessive sensibilité de la
philantropie, que le prêtre catholique ne re-
pousse point la sage condescendance de l'E-
glise, qu^il n'administre donc plus le baptême
qu'avec l'eau faiblement attiédie. Il n'a
point à craindre d'en changer la nature par
cette légère modification de son état le plus
commun , puisqu'il est permis de baptiser
même avec les eaux thermales et sulfureuses
qui sourdent de la terre.
Nous reviendrons aux soins qui sont dus par
les parens à l'enfance. Nous ne l'abandonne-
rons point ainsi aux premiers mois de son en-
trée diîns la vie. Dans un prochain article,
nous en conduirons le développement jusqu'à
la jeunesse , toujours sous l'œil vigilant de la
religion, qui, à cette époque, ouvre à
'ho:i:mc de nouveaux trésors de sa bonté. i
EPHÉMÉRIDES.
23 février i 71 2. Mort du maréchal de Catinat. Il fut
un des plus illustres généraux du siècle de
Louis XIV , siècle si fécond en grands capitaines.
4447. Mort du pape Eugène IV. Il était né à
Venise, d'une famille obscure. Il réussit à éteindre
le grand schisme entre l'Église grecque et latine j
mais l'union des deux Eglises ne fut que pas-
sagère.
24. — 1493. Le roi de France , Charles VIII, entre
victorieux dans Naples. — 1500. Naissance de
Charles-Quint. — 1525. François I" est fait pri-
sonnier à la bataille de Pavie. François avait été.
pris près des murs de la Chartreuse de Pavie ; oa
le mena d'abord dans l'Eglise de ce monastère.
Les religieux étaient au chœur , et quand ils ar-
rivèrent à ce verset du psaume 118: honum \miTii,
qxda humiliasti me , le roi les prévint , et entonna
le verset à haute voix. — 1527. Les étals de
Bohème choisissent pour leur roi Ferdinand,
frère de Charles -Quint. C'est ainsi que ce
royaume est entré dans la maison d'Autriche.
— 1530. L'empereur Charles-Quint se fait cou-
ronner à Bologne par le pape Clément VIL
—1557. Charles -Quint, après avoir abdiqué
toutes ses couronnes et la dignité impériale , se
retire au monastère de Saint-Just , dans l'Estra-
madure en Espagne. — 1780. Mort du capitaine
Cook, le plus célèbre navigateur de ce siècle. Né
près de Newcastle, en Angleterre , il commença
par travailler aux mines de charbon. Mis en
apprentissage chez un marchand de ce minéral,
il apprit les premiers élémens de la navigation sur
les vaisseaux qui transportaient celte marchan-
dise.—1582. Bulle du pape Grégoire XIII pour
la réfonne du calendrier.
23.— 1599. Vérification du fameux édit de Nantes
faite en parlement , malgré les oppositions de ce
corps.
26.— 208. Mort de TertuUien, l'un des Pères de
l'Eglise.
27. — 1594. Henri IV est sacré roi de France dans
la ville de Chartres, attendu que Reims tenait
encore pour la Ligue. Ce fut Nicolas de Thou qui
fit la cérémonie.
28—1 01 2. Les Sarrasins abordent en Italie par mer,
ils furent battus, et leur reine ayant été faite
prisonnière , on lui coupa la tête. Le roi Maure,
furieux envoya au pape Innocent III un grand
sac rempli de châtaignes, en lui faisant dire que
l'été suivant il ramènerait autant de soldats. Le
pape lui renvoya le même sac rempli de graine de
millet, ajoutant que s'il revenait il trouverait au-
tant de guerriers pour le combattre.
29—1 563. Les jésuites ouvrent leur collège rue Saint-
Jacques , collège qui a pris depuis le nom de
Collège Louis-le-Grand.
su
LA DOMIMCALE
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Rome. Le 2 février , qui élait le dimanche de la
Sexagtsirue el en même temps la fèie de la Puri-
fication de la sainte Vierge , et qui était aussi l'an-
niversaire de l'élection du souverain Pontife, il y a
eu clia[ie]le papale au Va< ican. Sa !?aiiitelc a béni et
distriljué les cierges ; ap. i quoi on a ftùt la proces-
sion, suivaut l'usage, par la salle royale. La messe
ftit chantée par M. le cardinal Sala , qui est le second
delà r-éation du pape régnant, la cérémonie fut ter-
minte par le Te Deum, eu mémoire du tremble-
ment de terre dont Rome fut délivrée , sous Clé-
ment XI , en n05.
— Les évèques des Etats-Unis, avant de se séparer
après le concile de Baltimore , ont adressé au clergé
et anx fidèles une lettre pastorale remplie de sages
conseils et de pieuses considérations. Ils leur ré-
pètent la brièveté de la vie , l'importance du salut ,
le besoin que nous avons de la grâce. La prière est
un des moyens les plus efficaces pour nous attirer les
biens célestes. Il faut aussi s'instruire de la religion.
Les prêtres sont obligés d'étudier les saintes Ecri-
tures j on leur recommande d'éviter les profanes
nouveautés des paroles et l'affectation d'une fausse
science , et de suivre l'enseignement qui leur a été
transmis par leurs pi-édécesseurs. Les laïques doivent
aussi lire fréquemment ces saints livres dans un es-
prit d'humilité et de docilité. On les invite à assister
aux instructions dans les églises et à soutenir les pu-
bKcations périodiques et autres, qui paraissent en
ftlveur de la religion. Les évèques s'adressent tour à
tour au clergé et aux fidèles. Ils leur parlent de la
fréquentation des sacremens, de l'éducation des en-
fens , des pratiques de piété. Us exhortent les catho-
liques à persévérer dans la foi et à se tenir en garde
contre les pièges que leur tend l'esprit d'erreur. Le
nombre des prêtres est trop circonscrit pour leur
permettre de visiter assidûment leurs troupeaux.
Les fidèles , quand ils sont privés de prêtres , doivent
y suppléer autant qu'ils le peuvent , par des prières
et des lectures approuvées. Cette pastorale , qui est
assez étendue , est datée de Baltimore le 27 octobre
dernier. ïClle est signée de M. l'archevêque de Bal-
timore, de M. le coadjuteur de Bardstown, de
MM. les évèques de Charleston , de Saint-Louis, de
Boston , de New-York , de Mobile, de M. le coad-
juteur de Philadelpliie et de MM. les évèques du
Détroit et de Cincinnati.
— On a eu des nouvelles des deux évèques fran-
çais qui sont partis l'année dernière ix)ur le Levant.
M. Bonamie , évêque de Babylone , après avoir sé-
journé quehpie ierai»s à Alexanderie , s'est embar-
<joé sur un brick de l'Etat pour le port de BavTOuth
en Syrie. Le temps étant très-mauvais, le brick fut
obligé de relâcher en Chypre. Dans cette circons-
tance, M. l'évêque courut un grand danger : comme
il allait à terre avecle commandant dans un bateau
du pays, le bateau chavira, et tous deux tombèrent
â la mer. Heureusement aucun d'eux n'a péri. Le
prélat arriva ensuite à Bayrouth en bonne santé. On
a eu de ses nouvelles à Smyrne , par le brick même
qui avait servi à transporter M. l'évêque. M. Auver-
gne, archevêque d'Iconium , après avoir passé quel-
que temps chez les missionnaires lazaristes de
Smyrne, s'est embarquée pour la Syrie le
19 décembre. Comme le temps était contraire,
la traversée aura pu être longue. La tempête
du JS décembre, qui a causé la perte du vais-
seau le Superbe , a occasionné aussi des avaries et
des naufrages dans l'Archipel. Le vent était d'une
telle violence que des plants d'oliviers ont été presque
entièrement brisés et arrachés dans la plauie de
Smyrne.
Angleterre. —A la chambredes communes, dans
la séance du 17 février, M. Fergus O'Connoret
M. O'Connell ont présenté un grand nombre de
pétitions de la part des diverses villes ou bourgs
d'Irlande ayant pour objet dé demander le rap-
pel de l'union entre cette contrée et l'Angleterre.
'Les honorables membres ont ajouté quelques mots
à l'appui de ces pétitions, et ont déclaré que le
pays tout entier demande à grands cris le rappel de
l'union, et qu'une résistance trop prolongée à lui
accorder satisfaction serait inutile et pourrait bien
ne pas être sans danger. Après quelques débats
dans lesquels M. Euihven etM. O'Connell ont pro-
clamé avec beaucoup d'énergie que si l'Angleterre
persistait à ne pas consentir à une séparation faite
à l'amiable, l'Irlande obtiendrait cette séparation
par la force, la chambre a ordonné que les péti-
tions fussent déposées sur la table.
Espagne. — Les journaux de Bordeaux rappor-
tent, d'après leurs correspondans de Bayonne, la
nouvelle de l'entrée de don Carlos en Espagne, à la
tête de 7,000 hommes. Ils ajoutent qu'au premier
bruit de cette démarche du roi légitime, Valdès
s'est mis en route, de Pampelune pour Vittoria,
avec un corps de troupes qui se serait affaibli en
route par l'obligation de laisser 1,500 hommes à
Olité.
Portugal. — On n'a reçu ni à Londres ni à
Paris des nouvelles récentes du Portugal. Au pre-
mier bruit d'une prétendue victoire de don Pedro ,
les bons pédristes, qui étaient à 64, sont montés à
la Bourse de Londres à 68. Depuis lors, et comme
nous venons de le dire, sans qu'il y ait eu aucun
arrivage, et par conséquent sans motif, ils ont
éprouvé l'énorme hausse de 6 p. 0/0 de plus ,
ayant été cotés samedi à 74. Lundi, la réaction
a commencé; ils sont tombés à 70 1/2, toujours
sans nouvelles, mais, selon toute apparence, parce
que la créduhté des dupes des agioteurs avait été
suffisamment exploitée.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix LocQuin, r. N.-D.Mle!»-Vicloire5 , n. i6.
Ji nn\CtJV:)^ »CJ '^
LA DOMINICALE.
Avis. — Les personnes dont l'abon-
nement expire le -i^^" mars , sont
priées de le renouveler, si elles ne veu-
lent pas éprouver d' interruption dans
V envoi du Journal.
CONFÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
PREMIÈRE CONFERENCE.
Ainsi que nous l'avions annoncé, la pre-
mière conférence a eu lieu dimanche der-
nier à la Métropole. L'auditoire était aussi
nombreux que le dimanche précédent.
Monseigneur assistait à cette conférence
avec tout son clergé , et nous avons re-
marqué la présence de Mg'^^ lesévêques
de Nanci et de Langres.
Nous donnons aujourd'hui une grande
partie de ce premier discours prononcé par
M. l'abbé Dupanloup , premier vicaire de
la Madeleine et chanoine de Besançon ,
jeune ecclésiastique rempli de talent et
de mérite. Dans l'intérêt de nos abonnés
des départemens , nous nous sommes at-
taché un sténographe , en sorte que les
fragmens de ce premier discours que nous
citons sont textuels.
Nous continuerons pour les conférences
qui vont suivre.
Nous avertissons en outre que , cédant à
de nombreuses demandes qui nous ont été
faites soit à Paris , soit en province , nous
allons faire imprimer à part chacune des
conférences, textuellement et en entier.
Transfiguratus est aniè eos; et resplenduit
faciès ejus sicut sol. vesiimenta auieni ejus facta
sunt albasmitnix.
Jésus fut transfiguré devant eux , sou vi-
sage devint brillant comme le soleil, et ses vc-
temens blancs comme la nei&e.
o
Lapage de l'Evaugiie que le cours de l'année
chrétienne nous présente en cejour,revéleànos
yeux un magnifiquespectacle. Tandis que tout
l'univers demeurait plongé dans les ténèbres
du jour mortel qui éclaire la terre ; tandis
iS^ LIVBAISOiy.
3^5
que la foule indifférente errait au pied du
Thabor, et languissait dans les basses régions
du monde, trois disciples privilégiés , dans les
régionssupériem-es delà sainte montagne, jouis-
saient du spectacle admirable de la transfi-
guration de Jésus-Christ. Une lumière céleste
répandue l'environnait de ses rayons, Icomme
d'un vêtement de gloire. Moïse et Elie, la loi et
les prophètes, la loi qu'il avait inspirée et qu'il
venait accomplir, les prophéties dont il était
la lumière, et qu'il venait réaliser, apparais- ^
sent en même temps pour lui rendre hom-
mage; et alors, du sein d'une nuée lumineuse,
une voix divine s'écrie: «Celui-ci est mon fils
bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes com-
plaisances; écoutez-le ! » A cette voix, les dis-
ciples tombentUa face contre terre,, et adorent
Jésus-Christ. C'est un semblable hommage que
ce divin Maître attend de nous aujourd'hui.
Messieurs.
Encore que nous n'ayons pas été témoins ,
comme les disciples , des miracles du Thabor,
si ce n'est pas au nom de cette première trans-
figuration, c'est au nom d'une nouvelle, aussi
étonnante, que la religion nous recommande
de tomber en ce moment aux pieds de Jésus-
Christ et de l'adorer. Il y eut, en effet, pour
Jésus-Christ une seconde transfiguration glo-
rieuse, divine, que tout œil peut voir, et dont
la première ne fut que l'image et l'ombre. II
y eut aussi un beau jour dans l'histoire du
monde, un jour pur, jour plein de raison et
de vérité, jour céleste, jour de révélations
magnifiques, jour de lumière éternelle; et
ce jour, c'est Jésus-Christ qui le donna aux
hommes , lorsque, après quarante siècles de
souffrance, d'attente, et de nuit profonde il
apparut tout à coup à la terre, avec sa divine
doctrine, et, semblable au soleil qui chasse les
ombres et fait le jour, il éclaira seul la pro-
fonde ignorance du genre humain, dissipa sans
retour les ténèbres épaisses du paganisme et
se révéla à tous les regards, comme la lu-
mière et le docteur du monde. Voilà le ma-
gnifique spectacle et la glorieuse transfigu-
ration que nous sommes chargé de 'vous mon-
trer en ce jour. Puissent, messieurs, nos fai-
bles paroles ne pas abaisser à vos regards la
grandeur de ce tableau , et répondre digne-
ment au noble et généreux empressement
avec lequel , dociles à la voix de la relip-ion
vous êtes accourus dans ce temple , pour en-
tendre céléb^'erla gloire immortelle de bien -
18
S46
faits nouveaux, et la divinité même de Jésus-
Christ.
Depuis dix-huit siècles , ce divin docteur
des hommes n'a pas cessé un seul jour d'éclai-
rer la terre; et, malgré les épaisses ténèbres
de l'incrédulité , les rayons divins brillent
encore parmi nous; que dis-je? la nuit même
de l'indifférence semble se dissiper enfin ; les
regards, fatigués d'errer sur la terre, se tour-
nent vers le Ciel, pour voir si enfin la lu-
mière ne va pas se lever, et si des saintes
montagnes ne va pas descendre le jour. Oui ,
messieurs, il vient d'en haut , où il a brillé
sans cesse; mais il s'élève de plus près dans les
cœurs : il semble que Dieu inspire les hom-
mes; et le zèle des pasteurs, comme l'empres-
sement des fidèles , tout nous fait espérer une
vie nouvelle, une régénération et une appa-
rition nouvelle de la lumière de Jésus-Christ.
Commençons , messieurs, dans cette sainte es-
pérance , et , dans cette conférence , exami-
nons aujourd'hui le premier titre qui recom-
mande Jésus-Christ à notre admiration et à
nos profonds hommages.
Il a été la lumière et le docteur du monde,
parce qu'il a dissipé les ténèbres du monde
païen ; par sa présence, il a rappelé aux hom-
mes les vérités premières, que l'oubli avait
depuis long-temps effacées deleui's souvenirs;
de plus , et surtout parce qu'il a fait briller
ces vérités dans un jour plus beau, plus vif
et plus pur; parce qu'enfin ;, s' élevant à une
hauteur plus sublime encore , il a révélé des
vérités inconnuesaux hommes, des véritéspu-
rement divines et célestes. C'est là , messieurs,
tout le sujet et le partage de cette instruction.
Poursuivant cette idée, l'orateur nous a
tracé le tableau de l'époque mémorable à
laquelle parut Jésus-Christ. Mais avant,
dit-il, il faut nous défier d'un préjugé im-
portant :
Ainsi , parce qu'aujourd'hui le plus jeune
enfant chrétien , le plus humble villageois,
donnent aux questions religieuses les plus im-
portantes des solutions nettes et précises;
parce qu'aujourd'hui les vérités les plus su-
blimes sont devenues si communes , que le
peuple le plus grossier en conserve malgré
lui quelque souvenir, au milieu des ténèbres
de l'incrédulité ; parce qu'enfin la lumière du
iour cvangélique nous éclaire, nous concc-
LA DOMINICALE.
vous avec peine qu'il en ait jamais été autre'
ment , et, jouissant avec une ingratitude su-
perbe du bienfait de Jésus-Christ, nous ne
pouvons croire que, pendant la longue suite
de siècles qui précédèrent sa venue, l'univers
tout entier ait été livré à la démence. Et
pourtant rien n'est plus certain »
Quelles ténèbres épaisses î quel amas confus
d'erreurs absurdes, de mystères abominables,
de coutumes féroces, de sacrifices barbares HT.
Vous voyez bien , il est vrai , aux extrémités
du monde une petite nation un peu éclairée,
mais cachée dans un coin de la terre, obscure,
et ignorée; la lumière qui brille sur elle n'est
qu'une faible lueur, au milieu de ténèbres im-
menses. Le monde entier est plongé dans la
nuit, et dort enfoncé dans la brutale idolatiie.
Voyez-les, ces hommes, au sein de cette nuit
obscm'e : ils ont tous oublié si profondément
le Dieu qui les a faits , qu'ils croient à leur
tour pouvoir faire des dieux; et chacun les fait
comme il lui plaît. Les infirmités les plus
humiliantes de la nature , les vices les plus
ba»3 , les passions les plus cruelles , les crimes
les plus odieux , sont adorés; ils ont leurs
prêtres , leurs mystères ignobles , leurs sa-
crifices dégoùtans... Mais je n'achève pas; la
présence du saint autel m'ordonne de m' ar-
rêter
Tous les élémens du monde moral étaient
donc mêlés , confondus dans l'abîme , et des
ténèbres épaisses couvraient la face de l'uni-
vers. Obscurcie , étouffée dans la nuit des su-
perstitions païennes , la vérité ne jetait plus
qu'une clarté mourante , qui allait bientôt s'é-
teindre dans l'ombre éternelle , loi'sque tout
à coup, des extrémités de l'Orient, s'élance la
vraie lumière, « lux vera. » Le créateur du
monde nouveau , le réparateur du genre hu-
main, la vérité , J.-C. paraît, et tout à la fois
renouvelle la face de la terre et des cieux. Il
parle, et à sa parole toute-puissante tout
change sur la terre et dans le ciel ; et, comme
aux beaux jours de l'antique création , du sein
des ténèbres, de vives clartés jaillissent , et se
répandent sur la terre. C'était la lumière éter-
nelle; elle avait paru dans le monde : « lux in
munduni vcnit , » dans les desseins d'une mi-
séricorde prodigieuse , afin que tous ceux qui
croiraient en elle ne périssent pas : cai' la lu-
mière , c'était la vie; non pas la vie qui passe
et qui meurt , mais la vie qui dure j la vie
qui demeure , la vie éternelle , « vltam aeter-
nam! » C'était le bieu que J.-C. apportait à
tous ceux qui paraissaient sur la terre , et qui
allaient aboutir à l'éteruelle mort. . . .
Mais c'est assez , Messieurs j ne chantons pas
l'hymne de la reconnaissance avant d'avoii-
reçu le bienfait; suspendons ces transports , et,
avant d'adorer, reposons nos regards fatigués
sur la douce et pure lumière, qui s'élève avec
J.-C. ; et , après avoir découvert l'illumina-
tion divine sur la face de ce Jésus-Christ,
dont le nom a depviis trop long-temps cessé
d'être adorable, comme un jaillissement vi-
sible de la gloire de Dieu , alors nous tombe-
rons à ses pieds , et nous l'adorerons avec
amour.
DEUXIEME PARTIE.
En se présentant au monde, Jésus-Christ
prononça une parole étonnante ; il dit : « C'est
moi qui suis la lumière du monde. » Ego sum
lux mimdi. C'était pour la première fois
qu'une parole si extraordinaire avait été pro-
noncée. Jésus-Christ l'expliqua par des pa-
roles plus extraordinaires encore : « Je suis la
voie, la vérité et la vie, » dit-il; ego sum via,
Veritas et vita. — Je suis la voie qui mène
la vérité , ego sum via • je suis la vérité
elle-même, ego sum veritas -, enfin, je suis
la vie , ego sum vita ; la vie inséparable de
la vérité, c'est-à-dire, je suis tout, je suis
Dieu. Ceux qui prétendent que jamais Jésus-
Christ n'a proclamé lui-même sa divinité ,
n'ont jamais lu, ou plutôt n'ont jamais com-
pris ces paroles. 11 commence par rappeler
anx hommes toutes les vérités premières ,
toutes les vérités naturelles, oubliées depuis si
long-temps , et qu'avait obscurcies la nuit
des siècles païens. Ce n'étaient que les pre-
miers rayons du soleil de justice qui allait
luire sur le monde. Arrivé au jour parfait ,
Jésus-Christ révèle aux hommes des vérités
totalement inconnues , purement divines et
célestes. Pour accomplir de si grandes choses,
Jésus-Christ emploie les moyens les plus sim-
ples , et par-là même plus divins. Le Verbe
éternel n'avait pas besoin des pompeux dis-
cours de la sagesse humaine. Il prononce sept
ou huit pai'oles , rayons purs détachss d'une
lumière immense ; ces paroles se répandent
avec rapidité : douze hommes pauvres , les
apôtres , sont chargés de les propager : ils
partent, achèvent en peu de temps leur
course , et au! homme vivant ne peut écliap-
LA. DOMINICALE. 3Â7
per aux rayons de la lumière divine. E'
voyez , messieurs , comment cette multitude
méprisable des divinités antiques, l'armée
des dieux païens , tombe et disparaît devant
ces premiers mots du symbole que Jésus-
Christ présente au monde : Je crois en un
seul Dieu , credo in unum Deum. Nous n'y
avons peut-être jamais réfléchi, messieurs.
Mais quelle force prodigieuse, disons plus ,
divine, il a fallu à Jésus-Christ pour remonter
à travers les ténèbres jusqu'à la vérité pure et
parfaite , et pour entonner , au milieu du
paganisme son symbole par ces mots : Je crois
en un seul Dieu ! Le voyez-vous, seul contre
tous , dans un coin de la terre , et de là ,
frappant de sa parole divine l'affreuse ido-
lâtrie .^^ Il renverse les dieux païens dans
leurs sanctuaires , change la face du monde ,
et force tous les peuples à faire de son dogme
capital le fond&ment de toute religion , de
toute croyance. Oui , c'était une œuvre di-
vine !...
Après un riche développement des pa-
roles de saint Jean : In principîo erat
Verlum, et des premiers mots de la Genèse,
l'orateur continue.
Mais c'est surtout dans îe testament nou-
veau que sont des révélations attendrissantes;
c'est là que Jésus-Christ semble se complaire
à révéler les dogmes consolans de la divine
Providence , qu'il montre un Dieu plein
d'amour pour les hommes , son ouvrage, et
pour la conservation du bonheur de sa créa-
ture. Sainte montagne qui retentîtes pour la
première fois des enseignemens de Jésus-
Christ, dites les paroles de grâce et de lu-
mière qui découlèrent de sa bouche.... Au
bord d'un lac , sur le penchant d'une col-
line, et, dit l'histoire sacrée, au milieu
d'un beau jour _, ses disciples étaient l'angés
autour de lui , et la multitude écoutait avec
un cœur empressé de divines paroles. Lui ,
apercevant parmi la foule des malheureux et
des pauvres , leur fait considérer les oiseaux
qui traversaient les airs , les fleurs des champs,
les arbres des vergers; puis , avec douceur :
« Voyez ces fleurs , leur dit-il , voyez ces
beaux lis , voyez ces petits oiseaux ; ils ne
sèment ni ne moissonnent. C'est votre Père
céleste qui en prend soin ; et ne prendra-t-il
pas plus de soin de vos jours que des fleurs des
champs et des oiseaux du ciel ? Cherchez donc
oiS
LA DOMINICALE.
sa justice et tous ses biens vous seront donnés
par surcroit.» N'était-ce pas la sublime Provi-
dence qui se révélait aux hommes dans ces su-
blimes et touchantes leçons ?... Les pauvres ,
ravis d'entendre Jésus-Christ proclamer leur
bonheur ," livrèrent leurs cœurs à cette pro-
messedivJne. C'estsur cette montagne, dans le
même jour, que Jésus-Christ , renversant les
préjugés du monde, prononça ces mots :
« Bienheureux sont les pauvres , bienheu-
reux ceux qui pleurent et qui souffrent des
persécutions pour la justice , car le royaume
des cieux leur appartient I » C'était pour la
première fois que s'offraient aux hommes ces
jours magnifiques de la vie future.
Je me hâte, messieurs , et j'arrive à
cette parole si haute et si sublime de Jésus-
Christ : Eqo sum qui sum; parole étonnante,
toute divine, simple et infinie comme lui^
parole plus claire que toute autre, ou plutôt
source et principe de toutes paroles , comme
Dieu est la source et le principe de tout être ,
et toutefois d'une profondeur immense , dans
laquelle l'esprit se perd, satis pouvoir rien
découvrir de la nature de l'être divin, sinon
qu'il est. Mais Jésus-Christ vient ouvrir le
voile impénétrable qui cache la majesté de
l'être divin aux clartés bienveillantes de la
lumière céleste , au nom de celui qui est vé-
rité , esprit, inteUigence , Dieu et amour, cet
infini qui est la charité : Deus charitas est.
Ainsi, l'être infini, l'iutelligence éternelle, la
charité sans bornes, voilà Dieu ! Mainte-
nant vous savez le nom nouveau que Jésus-
Christ a appris lui-même à donner à Dieu , le
nom de Père céleste ; et la multitude des en-
fans des hommes peut redire à Dieu , par le
bienfait de son adoption divine et l'enseigne-
ment de Jésus-Christ, cette prière si tou-
chante : «Notre Père, qui êtes aux cieux, etc.»
Il doit y avoir, messieurs, une paternité
pltis auguste, plus divine, plus digne de
Dieu, qui n'a pas commencé avec l'homme ,
cet être faiWe et misérable, mais toute divine,
et qui soit la raison sublime des choses. Ah!
oui, l'Etre éternel a un fils, non par adoption,
mais unique et parfait, sagesse incréée du
Père , intelligence du Père , le Verbe éternel ;
et quand le saint apôtre entonne son évangile
par ces mots : « Au coinmenccment était le
Verbe, et le Verbe était en Dieu,» les plato-
niciens tombent à genoux, et veulent faire
graver ces mots en lettres d'or sur le por-
tique de leurs temples I • . .
Puis, après avoir parlé du mystère auguste
delà ïviaité,le pieux orateur arrive à l'In-
camation , à la Rédemption et à l'Eucha-
ristie , et continue à faire remarquer quels
flots de lumière jaillissent de Jésus-Christ
sur les destinées de l'humanité.
C'est par ces vérités, dit-il, que nous dé-
couvrons le secret long-temps et vainement
cherché par les anciens sages, de la nature
humaine j c'est par elle que nous savons clai-
rement que nous avons été ci'éés dans une
région supérieure , et qu'un péché fatal nous
fait tomber de la gloire, de l'innocence et du
bonheur que Dieu nous avait destinés, et nous
comprenons enfin le mélange de grandeur et
de bassesse , de faiblesse et de force , de vertu
et de vices qui est en nous. Dans cette révéla-
tion nous trouvons le moyen de fixer les tra-
ditions du monde sur le malheur et la chute
de l'homme. Mais Jésus-Christ ne parle pas
comme un docteur humain : à côté du mal
il place le remède 5 et c'est bien à lui qu'il ap-
partenait en effet de trouver un remède égal
à la profondeur du mal. Nous voyons là un
mystère nouveau de rappi'ochement et d'union
entre Dieu et l'homme , mystère de sagesse et
d'amour, consenti par le Père éternel , et en
vertu duquel le Fils de Dieu , le Verbe éter-
nel s'est fait homme pour nous relever , nous
éclairer , nous sauver , nous ramener au bon-
heur parla vertu; au ciel, par le repentir.
Voilà ce mystère sublime , cette œuvi'e mani-
festement divine ! Convenons-en , messieurs ,
jamais l'esprit humain n'inventa de semblables
choses , et l'impiété doit avouer son impuis-
sance et reconnaître là les caractères de la
divinité. Si de telles merveilles pouvaient être
imaginées, à coup sûr l'inventeur serait plus
grand que son héros.
Mais achevons, et puisque c'est au Calvaire,
sur cette montagne sainte, que Jésus-Christ a
conquis le monde , marchons au Calvaire :
c'est là que nous découvrons la vérité, la
vertu, la justice, la gloire et l'espérance. Là
tout est accompli , consommé par un sacrifice
divin qui remplace toutes les victimes; là sont
abolis sans retour ces barbares sacrifices hu-
mains qui déshonoraient l'homme. C'est là
que nous voyons une sainte et pure victime,
dont le sang précieux répaudu Cbt la dernière
consommation de la malice humaine .-seule
elle suspend le cours des vengeances' divines ;
LA DOMINICALE.
ÔÂ9
seule elle désarme la puissance éternelle, et
fait descendre sur les hommes coupables les
bienfaits de la miséricorde. Là les puissances
infernales sont vaincues, et la mort éternelle
tombe sans retour. C'est là, sur cette montagne,
que nous voyons planter pour le bonheur du
monde l'arbre de la croix , véritable arbre de
vie et de science pour tout l'univers ; car tons
les hommes seront appelés à se nourrir de ses
Fruits , à recueillir dans ce sang précieux le
germe de l'immortalité.
L'orateur a terminé, par des considéra-
tions élevées sur l'Eucharistie , son tableau
ie Jésus-Christ considéré comme lumière
du monde.
PROPOSITION DE M. BAVOUX
POUR LE BÉTABLISSEMEUT DU DIVORCE.
La Chambre des députés, dans sa séance
3u 25 février, vient d'adopter, à la majo-
rité de 191 voix contre 100, le projet de
M, Bavoux, pour le rétablissement du di-
vorce. On sait qu'à la suite de la désorga-
aisation introduite dans la société par
l'horrible dissolvant de la révolution fran-
çaise, une loi du 21 mars i8o5, empruntée
îu droit romain, établit le divorce dans un
[Certain nombre de cas déterminés. Chacun
>ait combien ce dernier coup porté à la fa-
mille, après tant d'autres, lui devint fatal.
Ireize ans plus tard, une autre loi du 8 mai
1816 abolit entièrement celle de i8o5.
Après la révolution de t85o, il sembla à
plusieurs qu'elle devait se recommander
par les mêmes mérites que son aînée , et
M. de Schonen fit la proposition de réta-
blir le divorce. La Chambre des députés,
qui était alors en quête de popularité , qui
en cherchait, qui en voulait, même auprix
de la tranquillité des familles , accueillit la
proposition, délibéra, et arrêta un projet de
loi. Mais la Chambre des pairs, heureuse-
ment au-dessus des velléités révolutionnai-
res et de cette popularité d'enfant, à la-
quelle on sacrifie tant de grandes choses ,
la Chambre des pairs sauva l'ordre domes-
tique et sa morale. Il est sûr que M. de
Schonen , revenu de sa précipitation , et
ayant pu reconnaître pendant la discussion
de son projet, combien le divorce était au-
jourd'hui une chose honteuse et peu
attrayante pour une société calme et qui
demande à vivre en paix, n'a pas voulu re-
prendre, comme il en avait le droit , sa
proposition déjà favorablement accueillie ,
et profiter de l'honneur, s'il y en a, d'avoir
songé le premier à combattre , comme on
dit, les tendances sacerdotales delà restau-
ration. Mais c'est une chose d'expérience,
qu'il se trouve en toute occasion un hom-
me qui se fait volontairement lebouc émis-
saire du ridicule , qui se mêle aux entre-
prises absurdes , précisément lorsqu'elles
périclitent le plus, et qui ont comme la
prédestination de changer le bien en mal,
et le mal en pire.
Dans la circonstance présente , c'est
M. Bavoux qui a été cet homme-là. Il s'est
avisé d'être révolutionnaire à la façon de
M. de Schonen, précisément lorsque M. de
Schonen s'est lassé et même repenti de
l'avoir été 5 ridicule et triste singerie , où
l'on n'a même pas assez d'esprit pour songer
au mal le premier. M. Bavoux a donc vou-
lu devenir populaire autant que M. de
Schonen, et par les mêmes moyens. Celui-
là a ramassé l'os qu'avait rongé celui-ci :
espère-t-il mieux s'en repaître ? La Cham-
bre a fait pour le dernier ce qu'elle avait
fait pour le premier. Les pairs les traite-
ront certainement tous deux sans aucune
préférence ; et M. Bavoux, qui recherchait
la popularité de M. de Schonen, aura lieu
d'être satisfait : ils auront eu à se partager
la même idée et la même chute, avec cette
différence néanmoins que toute l'initiative
reste à M. de Schonen , et qu'il restera
prouvé que ce pauvre M. Bavoux , talent
tout d'imitation, ne possède même pas une
manière en propre d'être absurde.
Ce serait pourtant une '^hose affreuse,
si la Chambre des pairs allait manquer de
courage , et laissait passer, par crainte ou
par lassitude, le capricf: , liuiagination de
M. Bavoux.
Parmi les réflexions qui se présentent eri
35a
LA DOMINICALE.
foule à ce spectacle, il y en a d'amères que
nous ne ferons pas ; quoique nous en eus-
sions le droit, froissés que nous sommes
dans nos sentimens. Nous ferons seulement
quelques questions. Commentsefait-il qu'un
homme, quel qu'ilsoit, ait le front de se pré-
senter devant une assemblée, dont la majo-
rité est catholique, et qui représente un pays
où la majorité des habitans est catholique, et
que là , hautement, sans détour, il lui pro-
pose une loi qui annule et casse brutale-
ment les canons et la discipline de l'Eglise
catholique? D'un autre côté, comment se
fait-il qu'il y ait des catholiques qui ont
à la chambre voix, place et droit déparier,
et qui écoulent et souflrent de pareilles
choses ? Car enfin que leur propose-t-on ?
le divorce. Or, le divorce est condamné et
a toujours été condamné par le Christia-
nisme: un chrétien, qui reste chrétien, ne
peut pas sortir de là ; il ne lui est pas loi-
sible d'avoir sur le mariage d'autres idées
que les idées chrétiennes-, et surtout il ne
lui est pas permis de les attaquer et de les
renverser formellement. Proposer d'établir
le divorce à des chrétiens, c'est donc leur
proposer de faire une loi qui outrage leurs
croyances , qui brise leur traditioa , qui
insulte leur foi , qui souille leurs livres
saints; en un mot, c'est leur proposer d'ab-
jurer, ni plus ni moins. Il nous semble in-
contestable, la Charte à la main, qu'on n'a
pas le droit de présenter à la Chambre une
loi qui établisse le divorce ; car la Charte
protège la religion chrétienne, et le di-
vorce attaque le Christianisme. Le divorce
est uneloi romaine, une loi tirée du Code de
Justinien, à une époque où l'on empruntait
à Rome ses noms burlesques , ses toges et
ses tutoiemens; c'est uneloi païenne, une
loi de Junon et de Vénus, une loi qui cor-
respond à une morale qui n'est pas la mo-
rale chrétienne; une loi qui avait ses rai-
sons d'être quandelle fut, et qui aujourd'hui
ne peut plus reposer, d'uncôté^quesur l'igno-
rance de ceux qui la proposent j de l'autre,
que sur la débauche de ceux qui la solli-
j^ut état de cause , c'est tou-
j^i^îiv\iûi( loF^ui attaque le Christianisme,
que la Charte promet de défendre, et qu'elle
ne défend guère , hélas !
Si l'on avait proposé en pleine chambre
une loi qui portât atteinte à la religion des
juifs, il se serait élevé de toutes parts un
tonnerre de réclamations. EnAngleterre, on
a fait plier les lois civiles devant la religion
des quakers : dans les tribunaux, et en plein
parlement , on les a dispensés de prêter le
serment obligatoire pour tout le monde ,
parce que leur croyance le leur défend.
Nous croyons même pouvoir affirmer qu'il
existe en Alsace une sorte de piétistes, ou
autres, en faveur desquels la loi française en
use ainsi : il n'y a que le catholicisme qu'on
ne favorise pas-, et encore que disons-nous
favoriser! lln'yaque le catholicisme qu'on
outrage. Dureste, cette façon d'enuseravec
lui est déjà vieille parmi nous , et ce n'est
pas d'aujourd'hui que les philosophes , si
tolérans en paroles , se sont faits persécu-
teursen réalité, et ont affiché publiquement
de la haine pour le catholicisme. Quand
Louis XIV eut révoqué l'édit de Nantes , ce
fut, à l'étranger, en Angleterre et en Hol-
lande, un concertde plaintes plus ou moins
légitimes. Sous la régence et sous Louis XV,
lorsque les filles de joie régnaient et admi-
nistraient le royaume , et que les philolo-
sophes leurs alliés — corruption d'esprit et
corruption de cœur vont ensemble — com-
mençaient à parler haut sur les choses pré-
sentes et passées, les plaintes de i685 devin-
rent des déclamations furibondes. On plai-
gnait Calvin, on pleurait Calvin-, mais ce
n'était pas pour ces édits-, cette admiration
était dç reflet-, cette sympathie, de contre-
coup-, avant tout et par-dessus tout;, on
haïssait le catholicisme.
0 catholiques, vous l'avez cruellement
expiée depuis, cette révocation de l'édit
de Nantes I Les philosophes se sont bieû
vengés de ce que vous avez voulu relever
en un jour l'organisation extérieure et
temporelle du Christianisme, telle que les
évêques et les confesseurs des premiers
siècles l'avaient constituée, telle que les
grands corps monastiques du nioyen-ùge,
la piété des fidèles et 1 epée des rois de
LA DOMINICALE.
France l'avaient affermie et qu'ils venaient,
eux attaquer par la parole, en attendant
que d'autres l'achevassent par la spoliation,
par l'exil et par la mort. Ceci doit servir
de mesure à l'accroissement de la religion
en France, depuis deux siècles. De domi-
nante et d'exclusive, la catholicité s'y
trouve, à l'heure qu'il est, délaissée par le
pouvoir ; non-seulement on met indiffé-
remment sur la même ligne juifs, protes-
tans et catholiques ; mais chose mons-
trueuse! les catholiques sont attaqués ou-
vertement et de préférence, dans le sanc-
tuaire des lois. On respectera les scrupules
d'unpiétisteou d'un quaker, et l'on propose
aux catholiques d'établir le divorce, c'est-
à-dire d'entrer en révolte ouverte contre
l'Evangile, les canons et la doctrine cons-
tante de l'Eglise. Voilà la seconde fois, ô
Jésus , que vos ennemis vous préfèrent
BarabbasI
Il y a à ceci une cause passée et une ex-
cuse présente. La cause, ce sont les décla-
mations philosophiques du dernier siècle-,
ce sont les doctrines encyclopédistes que
Paris a répandues sur la France, et que la
France rapporte à Paris par l'organe de
ses mandataires politiques. L'excuse^ ce
sont les idées fausses mises en circulation
sur la possibilité de séparer radicalement
loutes les fonctions sociales, de faire que
dans chaque situation de la vie, les hom-
mes doivent et peuvent faire abstraction
des idées qui ne sont pas à cette situation
même, et par exemple^ qu'à la chambre
un député cesse d'être chrétien, pour être
exclusivement législateur. Voilà le grand
mot; le grand sophisme, la grande folie.
D'abord, est-ce qu'il est possible d'être
législateur d'une façon abstraite, sans par-
tir d'un principe générateur de toutes les
lois, qui les engendre, les répande, les rallie?
Est-ce qu'on peut être législateur, c'est-à-
dire pasteur d'un peuple, sans savoir où
on le conduit? Et si l'on sait où on le con-
duit, est-ce qu'on n'a pas d'abord cherché
et trouvé ce but? Et si on l'a trouvé^ est-ce
qu'on n'a pas procédé au nom d'une doc-
trine chrétienne ou autre, qui l'a fait dé-
55^
couvrir? Si l'on est ainsi dominé par une
idée supérieure, dont toutes les lois d'une
nation découlent et sont la mise en œuvre,
on n'est donc pas législateur d'une manière
abstraite •, et dès qu'on arrive à convenir
qu'on ne peut pas raisonnablement faire
des lois, sans avoir, au préalable, apprécié,
au nom d'une doctrine quelconque, la des-
tinée des peuples, nous serions bien curieux
de savoir quelle est la doctrine, la concep-
tion, la philosophie qu'on met au-dessus
du Christianisme.
Et puis, est-ce qu'il est possible à un
chrétien de cesser un seul instant d'être
chrétien? Est-ce qu'il peut laisser à la
porte le baptême, la confirmation, l'eu-
charistie, le mariage? Croyez-vous que ce
soit là choses dont on se dépouille, et qu'on
reprenne comme un vêtement? Y a-t-il
dans l'homme une idée, une croyance, un
sentiment qui lui soient plus intimes, et
pour ainsi dire plus complètement assimi-
lées que le Christianisme ! Le Christianisme
le baptise, c'est-à-dire l'initie à la grande
famille spirituelle -, il l'instruit tout enfant ;
il lui a donné un nom, il lui donne une
loi; il lui explique les rapports des institu-
tions sociales et de la morale 5 il lui mon-
tre le fondement du bien et du mal ; il lui
ouvre le monde •, il l'y pousse instruit et
discipliné; et si l'enfant n'a pas fait de
promesses vaines, si son âme n'a pas été un
champ stérile où les pierres ont étouffé le
grain, il y a des momens dans le jour où
il se souvient qu'il est chrétien, où il le
montre, où il le signifie: alors, comment
voulez-vous que le chrétien s'oublie, â
moins d'être tenté dans l'auberge, et de ré-
pondre, comme Pierre, à là servante : Je
ne le connais pas ?
Enfin, si d'être législateur, c'est une
chose si absorbante, que l'éducation et la
foi y disparaissent; si l'on peut s'oublier
soi-même, il nous semble que ce serait un
devoir de ne pas oublier les autres. Si un
manufacturier est nommé député, nous le
voyons demander la prospérité des manu-
factures; les propriétaires défendent l'agri-
culture, et les militaires l'armée ; en un
352
LA DOMINICALE.
mot, nous voyons chaque jour que la fonc-
tion de léjCfislateur n'est pas si abstraite,
qu'elle ne s'allie parfaitement à tous les in-
térêts de la société •, et c'est même ce qui
lui donne une valeur et une signification.
Car que seraient des députés qui repous-
seraient les réclamations des besoins locaux
ou généraux, en répondant qu'à la cham-
bre on n'est pas commerçant, agriculteur,
industriel, artiste, savant -, mais qu'on est
dépiité. Député de quoi et de qui? Sans
doute qu'on va à la chambre pour conci-
lier, maintenir, défendre les intérêts des
commettans, c'est-à-dire qu'on est au
moins censé y aller pour cela, et dès-lors
il n'est pas vrai qu'on se sépare des préoc-
cupations et des sympathies qu'on éprou-
vait dans le monde réel ; on n'entre pas
dans l'enceinte législative dans un état d'abs-
traction, et comme réduit à une valeur
physiologique. Or, si l'on a conservé quel-
que souci des intérêts du dehors qu'on s'est
oiFertpour défendre, si l'on a bien examiné
et compté les intérêts, il nous semble que
lescroyances catholiques ont dû frapper les
regards, à l'égal d'un chemin de fer et d'une
question de douane-, et à moins que l'in-
telligence d'un député ne s'élève pas jus-
qu'à distinguer s'il représente des Turcs ou
des Chinois, nous penserions qu'il ne lui
est pas loisible d'insulter cavalièrement
l'Evangile en pays catholique. Passe donc
qu'un député soit pour son propre compte
à l'état abstrait de législateur, toujours
est-il qu'il devrait traiter comme un fait,
ce qui en est un, à savoir les croyances
chrétiennes. Nous ne demandons pas beau-
coup*, qu'on traite le catholicisme comme
les manufactures, les douanes et les grands
chemins.
Nous croyons fermement que la géné-
ration qui s'élève fera justice de ces Vol-
taires aux petits pieds. Le mépris de l'avenir
sera comme l'impiété du présent ; énorme
ef; épouvantable.
HISTOIRE LITTÉRAIRE.
LETTRES A M. l'aBBÉ ***
Vous me demandez des nouvelles litté-
raires, mon ami, vous voulez que moi,
profane, je vous mette au courant de tout
ce qui a paru de décent et d'honnête, dans
ce monde à part qu'on appelait autrefois
la Pippuhlique des lettres. Vous n'avez pas
le temps, dites-vous, de donner à cette
étude plus d'une heure ou deux, chaque
mois. Soit fait ainsi que vous le voulez.
J'accepte la mission de vous instruire, vous,
si savant jeune homme dans les belles et
nobles études, des pauvres travaux de nos
contemporains. Ma tâche ne sera pas dif-
ficile, vous connaissant comme je vous
connais, versé dans toutes les lettres divi-
nes et humaines, passionné pour la Bible
et pour Homère, menant de front Demos-
thènes et Bossuet; lisant avec les mêmes
délices la prose de Fénélon et les vers de
Virgile. Vous n'êtes pas de ceux qui veu-
lent qu'on les instruise depuis l'alpha jus-
qu'à l'oméga de la science ; vous êtes de
ceux à qui un mot suffit : vous pouvez ju-
ger un livre à l'odorat seulement et pres-
que sans l'ouvrir. La fausse poésie et la
mauvaise prose, et les tristes romans, ne
sauraient vous atteindre-, ce sont des com-
positions au-delà de votre esprit. Cepen-
dant, comme vous êtes non-seulement, un
savant, mais encore un pasteur de cœur,
vous n'êtes pas fâché de savoir comment
tant de nuages tombent chaque jour non-
seulement sur les plus claires notions du
sens commun littéraire, mais encore sur
les plus irrésistibles notions de la morale.
L'histoire de notre littérature étant de-
venue l'histoire de nos vices, de nos fai-
blesses et de nos lâchetés morales, après
avoir été l'histoire de nos vertus, l'histoire
de notre gloire, vous voulez être au cou-
rant, au moins par ouï-dire, de toutes les
lâchetés morales et de tous les vices. Par-
là vous vous mettrez à même, non pas de
vous en préserver, car vous êtes double-
ment à l'abri, mon ami. parles qualités de
votre cœur et par les dons de votre intel-
ligence, mais au moins en pourrez-vous
défendre les jeunes esprits sans expérience,
qui se livrent en aveugles à la première
réputation venue de Paris. Réputation sou-
vent morte dès le jour de sa naissance et
oubliée à coup sur dans la capitale, quand
la province s'en occupe. Je veux obéir à
ce désir trop légitime. Tenez-vous bien, je
vais vous racconter désormais jour par jour
les evénemens littéraires, les hommes lit-
téraires, les chefs-d'œuvre littéraires. C'est
là un récit qui vous étonnera beaucoup,
j'imagine, seulement soyez assuré d'une
chose : c'est que, quoi que je vous dise, je
ne vous dirai jamais que la moitié de la
vérité la plus simple, c'est que^ malgré tout
ce que mes récits auront d'incroyable, je
vous parlerai toujours en toute sincérité et
en toute gravité , comme cela se doit en-
vers un homme grave et envers un ami.
Donc je commence. Mais d'abord par
où commencer? Concevez- vous mon em-
barras? Appelé à vous faire l'histoire de la
littérature contemporaine, je regarde au-
tour de moi, e( je ne trouve plus de litté-
rature. J'ai passé, elle n'était plus. Que
dis-je! Je n'ai pas même passé. Je me suis
couché la veille: la veille j'avais laissé la
littérature brillante, croyante, éclatante,
vivante, le lendemain elle n'était plus ! Il
faut donc que je vous fasse l'histoire de
ces ruines. Mais voyez cela ! Il n'y a mê-
me plus de ruines I la place est nette,
comme si on n'y avait jamais bâti. Que
sont-ils devenus ces puissans du jour ? Ou
est-elle cette grande littérature qui s'ap-
puyait un pied sur l'Orient, l'autre pied sur
le moyen âge? C'était le colosse de Rhodes,
mais un colosse aux pieds d'argile qui est
tombé, sans qu'il ait fallu un tremblement
de terre pour le renverser ! Vous me voyez
bien embarrassé de savoir par où je vais
commencer à présent.
Commençons par regretter le passé lit-
téraire-, ce sera toujours un commence-
ment logique. En effet, il n'y a pas d'homme
de bon sens aujourd'hui , qui^ voulant conr.
LA DOMINICALE. 553
sidérer la prose et la poésie de son temps ,
ne commence par jeter un regard en ar-
rière sur les poètes , sur les prosateurs d'au-
trefois. Oh ! c'est un beau moment de calme
et de respect pour soi-même, quand on se
retrouve en présence du grand siècle. La
voilà l'époque chrétienne et poétique I
Voilà Bossuet, dans les allées de Versailles
et de Trianon! Voilà Racine qui protège de
ses vers l'institution de madame de Main-
tenon! Voilà là-bas, dans Port-Royal-des-
Champs, cet homme de génie, cet homme
à sublimes pensées, qu'on appelait Pascal!
Voilà le grand Condé qui pleure aux vers
du grand Corneille ! Quel mouvement !
quel bruit! quel éclat! quelles fêtes! quelles
oraisons funèbres du haut de la chaire!
quels savans transports ! quel enthou-
siasme ! Salut à toi, mon grand siècle ! Dans
ce temps-là, tout se tient , la cour et la
ville, la philosophie et l'Eglise, Bossuet
auprès de Condé ; toute cette époque de
gloires égales marche d'un même pas. Les
peuples écoutent et applaudissent. Les na-
tions étrangères se soumettent à notre
langue, encore plus qu'à nos armes. Jamais
époque plus décente , plus correcte , plus
éclairée, n'avait signalé le passage d'un
peuple en ce monde. Mais hélas! Louis XIV
et Bossuet descendent au tombeau ; le pou-
voir royal et le pouvoir religieux cèdent
la place à la fois , et la France tombe du
haut de ces grandes doctrines chrétiennes ,
dans ce calvinisme si moqueur et si cruel,
dont Voltaire fut le Calvin. Alors donc s'en
vont peu à peu les mœurs , et après les
mœurs les lois; les croyances, et après les
croyances le pouvoir ; l'autorité reli-
gieuse, et après l'autorité religieuse l'auto-
rité royale. On ne respecte plus rien en
France : on nie le passé, on dévore le pré-
sent, on insulte l'avenir. L'enfant renie ses
aïeux , le noble couvre de boue l'écusson
de sa famille , comme si cet écusson lui
appartenait ; le libertinage des mœurs rem-
place le libertinage des pensées; les livres,
après avoir poussé à la corruption l'exa-
gèrent avec un air de triomphe ; les
grands prédicateurs de l'une [sont rem^.
35i
LA DOIMICALE.
placés par de petits prédicateurs , les
grands philolosophes par de petits philo-
sophes 5 l'antichambre voyant le salon
briser toutes les croyances , l'antichambre
imite le salon; tout se confond, tout se
perdj on se rue en mille désordres-, puis
vient Tanarchie qui fauche les titres et les
têtes. 11 a fallu trente ans de guerres, de
désastres, trente d'oubli de tous les prin-
cipes , trente ans de despDtisme et de gloire
à cette pauvre nation française, pour ar-
river à se souvenir qu'elle avait eu autrefois
des poètes, des orateurs, des écrivains, une
chaire, un barreau, un théâtre, un langage
national: tant il y avait loin dn dix-sep-
tièine siècle à 89 , et de Louis XIV à l'em-
pereur, tombé deux fois!
Il ne faut pas plus compter l'empire
pour une époque de la littérature, qu'il ne
faut compter la révolution. L'empire a
fait tout ce qu'il pouvait faire : il a remué
le mondcj il a apporté en France des ta-
bleaux, des statues , des trésors, et deux
fois les armées ennemies; ilabâti la colonne,
il a créé mille guerriers, il a levé et détruit
bien des armées : il n'a pas su faire un
poète. Ce grand Napoléon,, tout grand et
tout puissant qu'il était , n'a pas pu voir
à lui un seul poète! pas un seul! Il a eu
un prosateur j Chateaubriand-, mais celui-
là à peine a-t-il senti ce qu'était l'empe-
pereur , cju'il s'est éloigné de l'empereur,
et qu'il est revenu de toute l'ardeur du jeune
âge, à Louis XIV et aux croyances du dix-
septième siècle, si bien que l'empereur a
été seul comme Alexandre. Vous savez
qu'Alexandre pleurait de n'avoir pas d'Ho-
mère : nobles larmes ! Mais si Napoléon ,
moins grand qu'Alexandre, n'avait pas la
faiblesse dos larmes, il n'avait jamais con-
senti à avouer qu'il lui manquait quelque
chose sur cet amas de trésors qu'il avait
renversés, comme a^utant de futailles vides,
pour exhausser son théâtre. Napoléon fit
donc semblant de faire des poètes, comme
il faisait des préfets et des ambassadeurs.
Il frappa du pied, et de terre on vit à peine
sortir quelques riraeurs , quelques faiseurs
de comédies qui se logèrent à l'académie»,
que le public siffla, que Napoléon seul ap-
plaudit, et qui n'en furent pas plus poètes,
malgré les applaudissemens de l'empereur*
C'est qu'il y a des limites où s'arrête la
grande toute puissance-, c'est qu'un sens,
\q sens poétique, manquait à l'empereur.
Il était tellement une poésie lui-même, qu'il
ne voyait pas la poésie, à peu près comme
le soleil qui n'a pas d'idée de la chaleur.
C'est que ce quart de siècle^, qui est bien un
siècle tout entier, était trop ignorant de
toute antiquité classique, et trop dégagé
de ces études, que rien ne remplace, pour
jamais produire. Aussi Napoléon , qui a
donné le sujet de tant de beaux tableaux ,
n'a pas fait faire une poésie jépique : léna ,
Austerlitz , Marengo, l'Italie, l'Autriche,
la Russie , toutes ces batailles de géans ont
été moins heureuses que la bataille de Fon-
tenoy, cette bataille de gentilshommes, qui
a laissé un poème de son nom. Vous voyez
que du dix -septième siècle jusqu'à nos
jours, en fait de littérature et de poésie, il
n'y a rien qui vous arrête long-temps : il
y a quelques hommes qui vous font peur à
force de scandale ou de barbarismes , mais
rien de plus. Il y a deux choses qui pren-
nent tout, qui embrassent tout , qui font
faire silence à la terre et aii Ciel, au passé
et à l'avenir : la révolution et l'empereur !
Est venue la restauration. Sont venus à
sa suite, les souvenirs, plus que les vestiges
du vieux temps français ; mais le dix-sep-
tième siècle était trop loin pour revenir*
Cependant, à l'ombre du vieux trône, les
écoles se sont rouvertes , les belles langues
ont repris peu à peu le chemin des collèges,
qu'elles avaient fui, épouvantées parle son
du tambour. Pour la première fois , les eû-
fans nés en i8o4> entendirent parler là
langue de Démosthènes et d'Homère 5 en
un mot, on refit des études» Puis en même
temps l'Eglise se montra de nouveau ,
comme se montra toujours l'Eglise de
France: laborieuse, indulgente, studieuse*
Le roi, de son côté, homme de goût et
d'esprit , favorisait ce nouvel effort de la
pensée française. II ne faut pas être injuste
envers Louis XVIII : il faut reconnaître ce
LA DOMINICALE.
355
qu'il a fait pour les études qui avaient
charmé son exil. Ce fut dans sa maison
militaire que se manifesta le [j^rand poète
de notre temps, M. de Lamartine. Vous
vous rappelez , mon ami, vos jeunes trans-
ports, à la première apparition des médi-
tations poétiques! Que votre âme était
émue ! Que de pleurs vous avez répandus I
Comme vous avez été des premiers à le cé-
lébrer , cet homme , qui épanchait de la
poésie sur votre adolescence I Vous disiez, je
m'en souviens encore, vous disiez qu'Ho-
race et Pindare et J. -B.Rousseau n'étaient
rien auprès de cette poésie 5 vous disiez, que
le mouvement lyrique et la sublime tris-
tesse des livres saints étaient enfin retrou-
vés. Vous avez été un des premiers à ad-
mirer cette belle langue , cette mélancolie
profonde, ces indicibles élanceraens vers
le Ciel. Je ne vous parle donc pas de La-
martine*, mais je vous fais remarquer une
chose que vous n'avez pu remarquer : c'est
le mouvement poétique imprimé à la
France par notre grand poète. A peine
l'Europe l'eut-elle entendue, cette voix
toute de grâce et de mélancolie , que de
toutes parts mille voix s'élevèrent pour lui
répondre. Walter-Scott s'arrêta étonné que
des sons si purs et des mélodies si suaves,
pussent venir de cette France qu'il avait
vue grinçant des dents, et se déchirant la
poitrine de ses ongles, après nos désastres
de Waterloo. Lord-Byron qui était à Ve-
nise , tout seul et tout triste , écrasé sous
le doute — malheureux génie qui s'est jeté
dans l'abîme comme Satan — lord Byron
fut épouvanté , quand il découvrit qu'il y
avait quelque part en France de la poésie,
qui n'était pas sa poésie; quand il vit son
néant anéanti, son dése.*^poir effacé, son
athéisme renversé par cette lyre vierge de
Lamartine, qui avait des chants pour
toutes les espérances de la terre, pour
toutes les joies du Ciel. Lamartine nous a
ainsi rendu un immense service. Il a
prouvé au monde qui nous croyait vaincus
de toutes manières, que la poésie nous
restait dans nos défaites ; il a contreba-
lancé lord Byron 5 il a donné à la France
nouvelle le signe du départ poétique -, il lui
a appris comment la Bible est encore la
source de toute poésie grande et belle; il
nous a sauvés de nous mêmes, il nous a
sauvés du doute, il nous a sauvés du dé-
sespoir; il nous a fait honte de tout abat-
tement et de tout malaise; il a été chré-
tien et royaliste à la face du monde; lui
poète, il a donné le premier démenti for-
mel à l'ironie de Voltaire , et au scepti-
cisme du dix-huitième siècle. Lamartine ,
voilà l'origine et la source de toute poésie
dans l'Europe moderne. Vous l'aviez
bien jugé, mon ami, vous l'aviez jugé
comme il faut qu'on le juge: plutôt avec
votre cœur qu'avec votre esprit.
En même temps , vous vous rappelez
aussi un livre qui produisit chez nous une
sensation aussi vive que les premiers dis-
cours de J.-J. Rousseau, au siècle passé :
un abbé , un chrétien , ua grand écrivain ,
un homme , M. de La Mennais , jetait à la
France ce livre sublime de Y Indifferenoe
en matière de Religion, Quel livre, celui-
là I Immense! Quelle verve inépuisable!
Comme cet homme s'attache au doute !
comme il le terrasse ! comme il l'écrase I
comme il nous en fait rougir! La France
étonnée , éperdue , et à qui personne n'a-
vait parlé encore de ce ton d'autorité) pas
même l'empereur, se prosterna aux genoux
de l'apôtre. L'effet de son livre a été aussi
grand sur les âmes , que les vers de M. de
Lamartine avaient été puissans sur le
cœur. On s'interrogeait, on se regardait ,
on se consultait. Tout le passé du dernier
siècle était détruit par ce livre. Tout le
vieux Voltaire était anéanti. Voilà le livre
de M. de La Mennais!
Les Méditations poétiques ^ et V Essai
sur V Indifférence , 31. de Lamartine et
M. de La Mennais, voilà le seul point de
repos que rencontre le philosophe et lé
chrétien, après le dix-septième sièélé, jûg-"
qu'à nos jours. Je m'arrête ici. Je conti-
nuerai celte histoire dans mes prochaines
lettres, et vous verrez si j'avais raison
d'être triste en commençant.
3S6
LA DOMINICALE.
ETAT DE L'ÉGLISE EN IRLANDE.
(Deuxième article.)
Nous nous étions imaginé que l'histoire
parlerait assez haut, dans la question irlan-
daise,pournous dispenser de rappeler endé-
lailTodieuse législation, qui a si long-temps
pesé sur les catholiques de la Grande-Breta-
gne. Il n'en a point été selonnotre espoir.
Dans le tableau que nous avons tracé de la
tyrannie protestante , nos souvenirs ont
paru trop amers et nos paroles exagérées.
Quoiqu'il nous soit impsssiblede concevoir
un pareil reproche, nous croyons utile d'y
répondre, pour montrer que nous n'avan-
çons rien qui ne soit appuyé sur des do~
cumeus positifs.
Faisons d'abord observer que nos preu-
ves ne seront point puisées à une source
suspecte. 'Blakstone, dont nous avons con-
sulté les commentaires sur les lois anglai-
ses, n'est certes pas un papiste. Il com-
mencel'examen du code oppressif que nous
allons analyser par la réflexion suivante :
« En s'obstinant à reconnaître une auto-
)) rite étrangère, et à la croire supérieure,
)) en matière de culte , à celle du souve-
» rain, ils (les catholiques) ne peuvent se
» plaindre si les lois du royaume les trai •
» tent avec moins d'indulgence que les
» autres non-conformistes. » Et plus loin,
tout en reconnaissant l'extrême rigueur de
ces lois, il s'efforce de les justifier par le
principe doctrinaire de la nécessité. Son
autorité doit donc être ici considérée comme
irréfragable.
Or, il n'est pas une de nos assertions que
son livre ne confirme de la manière la plus
éclatante. Qu'avons-nous reproché au pro-
testantisme à l'égard de l'Irlande? Nous
lui avons reproché des lois de sang, des
lois de servitude, des lois de rapinç. Eh
bien! il faut le répéter, le livre de Black-
stone sous les yeux, oui, Yhére'sie s^cst gor-
ge'e du sang ci de» dépouilles deVMandais
fidèle à la foi de ses pères, et s'acharnant
sur cette proie, elle l'a réduit à la triste
condition des Ilotes. Loin de rétracter au-
cune des paroles échappées à notre indi-
gnation, si nous étions tentés d'y changer
quelque chose, ce serait pour leur donner
plus d'énergie. Qu'on les juge par l'exposé
suivant dont nous garantissons , d'après
Blackstone, l'exactitude et la fidélité.
Les lois anglaises déclaraient félon et
punissaient de mort tout catholique qui
n'abjurait pas sa croyance dans l'espace de
trois mois, après en avoir été sommé par
quatre juges de paix, et demeurait dans le
royaume sans la permission du roi. — La
môme peine atteignait ceux que l'on soup-
çonnait de suivre la religion de Borne et
qui, sur la demande du magistrat, refu-
saient de signer la déclaration contre le
/'rtjozVme prescrite parle statut 5o, chap. 2
de Charles II, lorsqu'ils ne demeuraient pas
à une distance de plus de dix milles de
Londres. — Quiconque abandonnait le
culte anglican, pour embrasser le catholi-
cisme , quiconque travaillait ou contri-
buait à la conversion d'un anglican, était
considéré comme coupable de haute-tra-
hison et puni de même. — Le statut 5,
chap. 1, d'Elisabeth, après avoir ôté au
pape toute juridiction dans le royaume
d'Angleterre, considérait comme coupable
de haute-trahison celui qui avait reconnu
deux lois cette juridiction. — En vertu du
statut 27, chap. 2 du même règne, était
également coupable du crims de haute-tra-
hison, tout prêtre catholique qui, venant
d'audelà des mers, demeurait plus de trois
jours sur le territoire anglais, sans vse con-
former au rit anglican, et sans prêter le
serment ordonné par la loi. Ceux qui lui
donnaient asyle étaient regardés comme
félons, sans qu'ils pussent réclamer le bé-
néfice du clergé. — La peine réservée aux
criminels de haute-trahison était encore
appliquée par le statut 3, chap. 1 de Jac-
ques P', au sujet anglais qui sortait du
royaume, se soumettait à un autre prince et
rentrait sous l'obéissance du pape. Si l'on
demande quelle était la peine du crime de
haute-trahison, voici ce qu'en dit Black ^
LA DOMINICXlE.
357
Stone: « La punition du crime de haute-
» trahison doit être très-sévère et très-so-
» lennellc' i° Le coupable doit être traîné
» sur le pavé et non amené au gibet sur
» une charrette -, mais par compassion et
» par humanité, il est d'usage de le
)) conduire sur une claie. 2" Il doit être
» pendu par le cou avant qu'il soit étran-
» glé. 3° On doit le descendre de la po-
» tence, lui arracher le cœur et les entrailles
» et les jeter au feu. 4° Sa tête doit être
» coupée. 5° Son corps mis en quatre
» quartiers, lesquels, ainsi que sa tête,
)) sont exposés dans les endroits indiqués
» par le roi. — Le roi peut commuer cette
» peine en celle d'avoir seulement la tête
» tranchée. » — Ajoutons à ce que nous
venons de dire, la défense faite aux catho-
liques d'intenteraucuneaction, soit ai* cri-
minel, soit au civil. Combien de vengean-
ces particulières ont du être autorisées par
cette disposition de la loi, véritable bi'l
d'indeninilé pour les assassins. — On dira
peut-être que cette législation n'a presque
jamais été appliquée. Nous convenons que
les circonstances ont été parfois tellement
impérieuses qu'on s'est vu dans la nécessité
d'y déroger ; mais il n'en est pas moins
vrai qu'elle a été pendant long-temps eu
pleine vigueur. Depuis i577,jusqu'(^n i6o5,
dans une espace de vingt-six ans , on compte
cent quatre-vingt-quatre prêtres mis à
mort. On peut, par ce chiffre, connaître à
peu près celui des laïques qui ont dû porter
aussi leur tête sous la hache du bourreau.
Mais on ne sait trop s'il faut déplorer ou
bénir le sort de tant de victimes, quand on
réfléchit à la condition de ceux qui ont sur-
vécu. La servitude la plus profonde était
leur partage. Différens statuts, qu'il serait
trop long de rapporter, les dépouillaient du
droit de propriété : depuis l'âge de dix-huit
ans accomplis, ils ne pouvaient, sans ab-
jurer leur foi , posséder aucune terre, soit
a titre de succession ;, soit à titre d'acquisi-
tion ; et pour assurer l'exécution de cette
loi , on les obligeait à faire earegisirer leurs
terres et tous les biens qu'ils avaient acquis
avant vingt-un ans, ainsi que toutes ces-
sions, ou testamens faits en leur faveur.
— La prison perpétuelle était le châtiment
de ceux qui enseignaient ou tenaient des
écoles. — Une amende de 200 livres sterl.
était infligée à celui qui assistait à la messej
en cas de récidive j l'amende était de 100
marcs , et à chaque fois il fallait subir une
année de prison. — Tout catholique payait
le double de la taxe imposée aux autres
citoyens. — Quiconque employait la force,
la persécution ou tout autre moyen , pour
maintenir les fidèles dans le sein de l'Eglise
romaine-, (|uiconque envoyait à l'étranger
un enfant ou même un adulte pour l'y faire
élever dans les principes du culte catho-
lique , ou confiait son éducation à quelque
maison religieuse, contribuant aux frais
de ce déplacement et de cette résidence ,
et quiconque profitait de ce bienfait: tous
étaient incapables de poursuivre un procès
en justice, d'administrer une propriété ,
d'exécuter un testament , de recevoir un
legs , d'accepter une donation, de posséder
aucune charge , et tous leurs biens-meubles
et immeubles demeuraient confisqués pour
le reste de leur vie. — Outre les peines qui
leur étaient communes avec les autres non-
conformistes , les catholiques cités en jus-
tice pour s'être refusés à assister aux offices
de l'Eglise anglicane, étaient inhabiles à
posséder les charges et les emplois. Le jup-e
de paix était autorisé à saisir les armes
qu'ils avaient chez euX;, et défense leur
était faite de s'approcher de Londres \de
plus de dix milles. Pour s'éloigner de leur
résidence à une distance de cinq milles ,
ils devaient en obtenir la permission , sous
peine de confiscation de tous leurs biens j
et s'ils allaient à la cour sansy être mandés,
ils payaient une amende de 100 liv. sterl.
— Une amende et même un châtiment
plus sévèr'e éia.it encouru par ceux qui
confiaient à d'autres qu'aux ministres an-
glicans le soin de bénir leur Union ou de
baptiser leurs enfans. — Lorsqu'une femme
mariée était convaincue d'être catholique,
elle perdait de droit les deux tiers de son
douaire-, son mari ne pouvait mettre entre
ses mains l'administration d'un bien , ni
558
LA DOMINICA-LE.
lui confier l'exécution d'un contrat-, et elle
ne pouvait prétendre à aucune partie de la
fortune de son époux. Celui-ci , pour em-
pêcher qu'elle ne fut emprisonnée, devait
racheter sa liberté au prix de lo liv. steii.
par mois, ou en donnant le tiers de ses
terres. — Lorsque le catholique qui avait
refusé de signer la déclaration contre le
Papisme, dont nous avons parlé plus haut,
demeurait au-delà de dixmilles de Londres^
il lui était interdit de garder des armes chez
lui, d'avoir un cheval valant plus de 5
liv. sterl. , etc.
A ces détails donnés par Blackstone ,
nous pouvons en ajouter quelques autres
extraits d'un excellent ouvrage publié en
1820, à Philadelphie , par M. Carey.
Au témoignage de cet auteur très-digne
de foi , les lois anglaises condamnaient à
mort, comme coupable de félonie, le prêtre
catholique qui mariait deux protestans, ou
un protestant et un catholique j et pour
ajouter l'immoralité à la cruauté , ce ma-
riage cVflîV nul et de nul effets sans qu'il
fât besoin de 'procès nï de jugement , ou
de recourir à une autorité quelconque. —
Elles condamnaient à une amende de 10
livres sterling les catholiques qui choisis-
saient, pour enterrer leurs morts , le cime-
tière d'un couvent , d'un monastère , ou
d'une abbaye supprimée. — Quand un
étranger s'est rendu coupable en Angle-
terre du crime de haute- trahison , de
meurtre ou de félonie, le jury qui le
juge est composé d'un nombre égal d'é-
trangers et d'indigènes. Cette faveur était
refusée aux catholiques. Dans tous les cas
où il s'agissait des progrès du Papistne,
le jury n'était composé que de protestans,
leurs ennemis acharnés. — Si un catholique
avait prêté une somme à un protestant , et
accepté de lui pour caution une hjqjo-
thèque sur un bien foncier, celui-ci pou-
vait demander en justice l'annulation de
l'hypothèque , et dépouiller ainsi le prê-
teur de toute gai antie , et par suite de son
bien. — Lorsqu'une femme protestante
possédant un immeuble quelconque, ou un
bien meuble d'une valeur de 5oo Uv. sterl.,
avait dessein de contracter mariage, elle
devait préalablement certifier que son futur
était conformiste. Le défaut de cette for-
malité entraînait la confiscation de sa for-
tune, qui passait au plus proche héritier
protestant. — Les chefs de famille qui
voulaient exempter leur fils de la milice
étaient tenus de présenter un remplaçant
protestant, sous peine depayer une amende
deux fois plus forte que celle des protes-
tans. Même proportion était gardée dans
la somme qu'il devait fournir pour l'entre-
tien de la milice. — Quand une propriété
avait été confisquée , ils ne pouvaient en
acheter aucune portion , ni la posséder à
titre de succession , d'achat , ou en vertu
d'un coEtrat quelconque, ni même la
prendre à bail. — Quelquefois ces lois ini-
ques avaient un effet rétroactif. En 1710,
un acte du parlement annula toutes les ac-
quisitions et tous les contrats passés pen-
dant le cours des sept années précédentes.
— Dans le cas où un fermier catholique
retirait de son travail un bénéfice qui sur-
passait le tiers du fermage, il ne pouvait
plus prétendre aux droits que son bail lui
assurait , et la ferme passait au protestant
qui avait découvert le chiffre de ses profits.
— Le fils aîné d'un catholique , qui em-
brassait la religion protestante, prenait, du
vivant même de son père la part que les
lois appelaient la réversion et lliérilage
dune propriété. Toutes les aliénations
faites précédemment par le père , étaient
par-là même annulées. S'il s'agissait d'un
autre fils , le père devait , sous la foi du
serment, faire à la Cour de chancellerie
une déclaration constatant l'état et la va-
leur de tous ses biens , et faire telle provi-
sion qu'ordonnerait la Cour, pour l'entre-
tien futur de cet enfant. — En 1706, le
parlement irlandais déclara coupable de
trahison envers les libertés du royaume ,
tout magistrat et toute autre personne qui
négligerait d' exécuter ces dispositions pé-
nales. Dans la même année , le parlement
déclara encore que dire ou entendre la
messe de la part des personties qui n'a-
vaient pas fait serment d'abjuration , étaU
LA DOMINICALE.
oW
une présomption légale qu'elles favori-
saient secrètement les intérêts des préten-
dans , et que les juges et magistrats qui
négligeaient d'en informer avec diligence
et de découvrir les pratiques séditieuses ,
devaient être regardés comtiie ennemis du
gouvernement du roi. Dans une autre oc-
casion , la même assemblée posa en prin-
cipe que poursuivre les J^apistes était
un service rendu au gouvernement. —
Six mois étaient accordés à l'héritier ca-
tholique, pour renoncer à sa foi. S'il s'y
refusait , le plus proche héritier protes-
tant ou conformiste était autorisé à le
dépouiller de] sa fortune, (i) Un héritage
considérable échut un jour à un catholique
qui recula son abjuration jusqu'au dernier
jour du sixième mois , et Tendit ensuite ses
propriétés. Le plus proche héritier protes-
tant les reclama, alléguant qu'il s'agissait
dans la loi des mois lunaires. Les juges ad-
mireutla distinction, et lui donnèrentgain
de cause.
Nous croyons inutile de pousser plus
loin nos recherches sur l'ancienne légis-
lation irlandaise. 11 nous semble qu'après
les documens qu'on vient de lire , il n'est
plus possible de nous adresser le reproche
d'exagération. Malheur à qui ne se sentirait
pas profondément indigné en compulsant
ce code monstrueux ! Malheur à qui ra-
conterait de sang-froid cette œuvre de
tyrannie ! Pour nous, il faut l'avouer, nous
ne nous sentonspasce triste courage. Quand
il nous arrivera de rencontrer en notre
chemin l'oppression et la servitude san-
glante, s'il est loin de notre pensée d'in-
viter aux représailles, nous saurons tou-
jours appliquer le fer rouge de l'infamie
au front des oppresseurs , et payer un
tribut d'admiration à leurs victimes cou-
rageuses et fidèles. C'est ce que nous avons
dû faire en rappelant ces lois qui , selon
Burke , sont entachées de sang , barèares ,
cruelles, infâmes, qui ne protègent la vie
des hommes que pour insulter aux droits
et aux sentimens de f humanité, et qui
manifestent la résolution prise par une
fraction dup>euple irlandais de se regarder
comme les seuls citoyens de Vétat , et de
dominer sur le reste de leurs compatriotes^
en les réduisant à un esclavage absolu ,
90US un pouvoir militaire.
{\) Le père du vénérable abbé Edgeworth, s'é-
tait vu enlever une fortune considérable en vertu
de celte loi odieuse , qui plaçait les consciences ca-
tholiques entre la misère et l'apostasie.
BIOGRAPHIE CONTEMPORAINE.
LE BARON DE GÉRAMB.
Qu'est devenu cet enthousiasme chrétien
du moyen-âge qui poussait le chevalier,
l'épaule ornée de la croix blanche , aux
champs de la Palestine , et lui indiquait, à
son retour, non pas toujours le chemin du
castel qui avait vu les ébats de son ado-
lescence, mais le sentier de l'abbaye voi-
sine, cachée au fond d'une forêt de son
père? Là , il apercevait son écusson peint
sous la voûte du cloître , et sous ses arcades
une tombe chérie. Le preux déposait son
armure, et demandait en échange une tu-
nique, un scapulaire, et le dernier rang
parmi les frères. Cependant , erreur de
croire que ces traits soient sans exemple
dans des temps plus rapprochés. C'est pres-
que de nos jours, que la fille de Louis XV,
préférant au palais de Versailles une cellule
du Carmel de Saint-Denis, couvrait du
bandeau un front qui pouvait prétendre
au diadème. Hier encore , le voile de la
religion cachait au monde la fille d'an
Condé. Tandis que son père conduisait par
l'Europe les restes des gentilshommes delà
France, échappés aux batailles, Louise de
Bourbon essayait la vie des trappistes
dressait avec eux sa tente, quand ces tri-
bus nomades jetées d'exil on exil, pour asile
allaient réclamer un dédertjusquesur la terre
de Russie. Plus tard elle revêtait l'humble
habit de St. -Benoît. Elle est venue mourir
au temple où elle a été martyre de la pé-
nitence. Avant elle, cette demeure avait
vu un autre martyr î
360
LA DOMINICALE.
La parole de l'Evangile ne perd de son
énergie qu'en mesure de notre indocilité;
elle a toujours des dmes d'élite pour l'é-
couter. Révélons à notre siècle un secret
de la solitude. La Chartreuse existe encore
dans les déserts du Dauphiné; la Trappe,
dont le souvenir est poétique parmi nous ,
la Trappe a réédifié son cloître, et à l'ombre
de ce cloître , bien de nobles hommes, morts
au monde y vivent pour Dieu. 11 en est
un dont les papiers publics viennent de ré-
péter le nom et les longs pèlerinages. Nous,
qui le connaissons , disons deux mots de
son histoire : ces deux mots seraient le
sujet d'un drame.
Le baron Ferdinand de Géramb naquit
à Lyon en 1772. Fils d'un gentilhomme
hongrois, Julien-Ferdinand de Géramb,
chevalier du Saint-Empire, baron autri-
chien, le jeune Ferdinand fut élevé en Alle-
magne , et épousa , en Hongrie , sa cousine,
Thérèse , noble de Adda. Lancé naturelle-
ment dans la carrière militaire , sa nais-
sance^ ses qualités le mettaient aussi sur
la voie des honneurs. La fortune vint lui
sourire , et il sourit à la fortune. Il aimait
le monde, et il en faisait les délices. En i8o5
il commandait , comme colonel , un corps
franc qui portait le nom de l'impératrice
Marie-Thérèse. L'année suivante, il fut
élevéàla dignité de chambellan. En 1807,
il fut créé chevalier de Malte. Après la paix
de Tilsitt,sans quitter le service de l'empe-
reur d'Autriche , il se rendit en Espagne ,
la seule nation qui fut alors : car seule elle
osait regarder en face l'Empereur ! Ses
offres y furent acceptées , et il servit avec
le titre de général. 11 cherchait l'occasion
de se distinguer et d'attirer l'attention sur
sa bravoure -, cette occasion lui manqua :
l'Espagne était à l'agonie. Il projeta de
former un corps composé principalement
d'Autrichiens licenciés , et de revenir le
commander sur la terre d'Espagne , ei la
seconder dans ses efforts. 11 passa donc en
Angleterre, sollicitant secours et appui.
Mais ses affaires se ressenlircat d'un séjour
trop prolongé à Londres; et s'il faut en
croire une chronique , trop peu véridique
peut-être, il fut vivement poursuivi pa
ses créanciers. Décidé à ne pas se laisser
traîner en prison , il s'enferma dans la
maison de campagne d'un de ses ^mis , ar-
bora sur le toit l'ancienne devise anglaise :
« Ma maison est ma citadelle , »
et y soutint pendant quinze jours un siège
en forme contre tous les shérifs et cons-
tables du pays. Ce spectacle nouveau at-
tirait les curieux, l'énergie de sa résis-
tance était vivement applaudie, et il eût
chèrement vendu sa liberté. Mais les mi-
nistres anglais lui furent plus dangereux
que ses créanciers. L'alien-bill lui fut ap-
pliqué : la terre de la Grande-Bretagne ne
fut plus pour lui une terre d'hospitalité. Il
protesta avec force et noblesse ; il raconta
ses malheurs, le sacrifice qu'il avait fait
de sa fortune entière ; il exposa qu'il ne lui
restait que son uniforme et son sabre. Pro-
testation inutile ! Le baron de Géramb fut
déporté , jeté sur les côtes du Danemarck,
et n'y put trouver qu'un asile momentané.
Bientôt Buonaparte le fit arrêter sur un
territoire neutre : il fut enfermé au château
de Vincennes, en février 1812, et livré à
une captivité rigoureuse.
Plusieurs accidens auxquels il n'avait
échappé que par une espèce de miracle ,
l'avaient vivement touché au milieu de
sa vie mondaine : il avait conservé sa foi
dans les orages du monde, dans le fracas
des armes, et dans la tourmente des pas-
sions. On le vit plus d'une fois en donner
des preuves. Mais ce feu qui donnait de
temps à autre une flamme momentanée ,
se ramortissait aussitôt et semblait éteint.
11 était pourtant renfermé dans son àme ,
etlatroublait parfois. La captivité l'acheva.
Le donjon de Vincennes était alors la prison
d'un gracd nombre d'illustres détenus, de
prélats, de prêtres. Il se lia surtout aveci
le savant Barnabite Fontana, depuis car-
dinal; et les liens de leur amitié durèrent'
plu? long-temps que les chaînes de leur
prison.
Ce fut donc à cette époque que ^Dieu
SuppUmeni.
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU 2 MARS.
36i
daigna, comme il l'a écrit lui-même, lui
faire sentir le ne'ant des choses d'ici-bas.
Il sortit de captivité en 1814, mais bien
résolu à n'user plus de sa liberté que pour .
Dieu. Son premier projet fut d'aller vi-
siter les saints lieux: il fit même les pré-
paratifs de son départ, prit une lettre de
recommandation du prince de Bénévent ,
consulta sur son voyage l'illustre auteur
de V Itinéraire à Jérusalem. Mais la Pro-
vidence avait reculé l'époque de son pèle-
rinage; au lieu de visiter les lieux où Jésus-
Christ porta sa crois, il voulut la porter
lui-même.
Déjà sa vie était tout autre. En voici une
preuve : retiré à Lyon au sortir de sa cap-
tivité , il apprend qu'une jeune personne
était victime de la séduction d'un mal-
heureux qui la retenait et pouvait, selon
le monde , lui faire une brillante illusion.
Le baron de Géramb voit l'infortunée , lui
parle de Dieu et la gagne. Hélas I elle n'é-
tait pas même baptisée I Devenue chré-
tienne , la nouvelle convertie a vécu en
chrétienne. Cédant de plus en plus à la
glace, elle a pris le voile delà religion dans
l'institut des religieuses de la Nativité, que
vraisemblablement elle édifie encore. Un
ami du général possède sa correspondance
avec sa néophyte. Nous n'avons rien vu de
plus touchant.
Cependant , après avoir passé un an au
monastère de Darfeld, en Westphalie, le
baron de Géramb vint s'ensevelir dans le
monastère naissant du Port-du-Salut, près
Laval, oùil entra le 12 février 1816. Son
sacrifice était généreux, carilavaitdes liens
assez forts pour le retenir au monde. Sa
mère et sa femme étaient mortes j mais de
six enfans qu'il avait eus , quatre vivaient
encore : Edouard , qui était alors officier
dans les gardes-nobles de l'empereur de
Russie j Gustave, élève à l'Ecole militaire
a Vienne; Adélaïde , élève au couvent des
Ursulines de Vienne; enfin, Eugénie , chez
sa tante la baronne de Held. Il avait encore
un frère , Léopold , baron de Géramb, gé-
néralen activité. Il abandonna tout; et, sui-
vant l'expression de l'imitation, après
avoir tout quitté , il se quitta lui-m,tme\
Sa retraite à la Trappe fit sensation. Les
journaux l'apprirent au public ; le public
en parla : chacun interpréta sa démarche
suivant qu'il était affecté. Pour lui , sans
s'arrêter ni à la louange, ni au blâme, il
acheva l'exécution de son projet. En quit-
tant le monde, il sacrifiait tout, jusqu'à
son nom ; car sur le catalogue du monas-
tère- , en vain vous eussiez cherché le
baron , le chambellan , le général , le che-
valier; vous ne lisiez que ces mots, indi-
quant sa place au réfectoire, au dortoir:
frère Marie -Joseph. Après quinze mois
de noviciat;, il prononça ses vœux le i5
avril 1817.
Nous ne devrions rien avoir à dii'e,
sinon que sa vie se passait dans le silence
et V exactitude ,x\x.x obédiences à.Q la maison.
Mais bientôt une occasion l'oblige à se pro-
duire; et puis, les révolutions qui n'épar-
gnent ni les trônes , ni les cloîtres , chassent
également les rois de leurs palais et les
solitaires de leurs cellules. Le monastère
du Port-du-Salut , érigé en abbaye , devint
bientôt trop resserré; son église vieille et
étroite, ne pouvait convenir ni à sa desti-
nation , ni au nombre des cénobites. Il
fallut l'augmenter, o\i plutôt la rebâtir sans
autres fonds que la charité des fidèles. Le
père Marie-Joseph fut choisi , et on le vit
parcourir les villes du Maine , demandant
humblement les aumônes de la charité. Il
trouvait parfois refus; mais souvent l'hos-
pitalité lui était offerte dans ces vieux
castels où sont ensevelies les bonnes vertus
hospitalières et chrétiennes du bon vieux
temps. On l'écoutait parler de ses cam-
pagnes et de son cloître ; on admirait sa
complaisance et la légèreté de ses doigts
sur le claviei- d'un piano. Les élèves de
l'Ecole militaire de La Flèche montrèrent
un grand empressement à seconder les vues
du général pénitent. Riche des piGfrandes
qu'il avait reçues, le père Marie-Joseph,
travailla avec tout le zèle possible à cons-
truire la maison du Seigneur. L'œuvre ter-
minée , il reprit la vie silencieuse de soa
monastère. Tout le monde connaît l'ob-
562
LA DOMINICALE
servanee de la Trappe -, mais tout le monde
ne sait pas ce que l'humilité du père Marie-
Joseph y ajoutait : pour boisson de l'eau ,
pour couche une planche. La curiosité pous-
sait grand nombre de royageurs au couvent
du Port-du-Salut-, chacun voulait voir cet
homme, 11 u'avait pu se défaire d'une viva-
cité extérieure » qui trahissait le militaire
sous l'habit du trappiste, Tai vu ce que
je n avais jamais vu , disait l'archevêque
actuel de Bordeaux , après une visite à
Tabbaye du Port-du-Salut : un baril de
poudre sous un capuchon.
En 1827 , le père Marie-Joseph passa en
Alsace , et se joignit à une colonie de trap-
pistes établie près de Mulhausen , et gou-
vernée par un de ses amis. Après la révo-
tion de i83o, le baron de Géramb et ses
frères furent forcés d'abandonner leur cou-
vent du Mont-des-Olives , de quitter l'Al-
sace et même la France , et de chercher
une retraite en Suisse. Alors il crut le mo-
ment opportun pour exécuter son voyage
d'outre-mer. Muni de l'autorisation de ses
supérieurs , et s'abandounànt à la Provi-
dence , il part, vêtu de son habit religieux,
pour faire le pèlerinage de Jérusalem. Les
journaux ont dit qu'il avait passé cinq
mois dans cette ville des mystères , qu'il
avait séjourné à Bethléem, à Nazareth,
Ils ont aussi parlé de son voyage au nord
de l'Egypte, au Caire, au mont Sinaï. Je
me représente cet homme plein de foi et
de feu , récitant à haute voix sur le Sinaï
les préceptes du Décalogue 1 Je me re-
présente comment, à la vue de son pieux
enthousiasme , les Arabes et ses compagnons
de voyage devaient fixer le religieux eu-
ropéen. Aucun br-uit, dit-il, n interrompit
ma voix qui se prolongeeit à travers les
rocher» de cette solitude.
Il est à désirer qu'il publie la relation
de son pèlerinage-, il saurait dire, lui , ce
que d'autres pèlerins n'auraient même pas
ressenti.
OEUVRES
DE SAINT-FRANÇOIS-DE-SALES.(i}
Commençons par remercier M. Loyau
d'Amboise pour l'histoire de St.-François-
de-Sales qu'il vient de nous donner, et
qui forme le premier volume de la col-
lection que nous annonçons. Il y a dumé-
rite parce temps-ci à consacrer sa plume à
ces sortes de matières. Quand notre litté-
rature courte haletante etécheveléo, après
je ne sais quel fantôme d'art et de beau,
il faut féliciter l'écrivain de talent qui re-
cule à se jeter dans ce chaos corps et âme^
L'ouvrage de M. Loyau d'Amboise n'aura
pas un succès de scandale-, mais il plaira au
chrétien qui cherche à s'édifier; ce succès
vaut bien le premier. Il serait à souhaiter
que des hommes de conscience imitassent
l'exemple de M. Loyau d'Amboise. Les
vies de Saints bien racontées feraient beau-
coup d'eflet et ne manqueraient pas d'in-
térêt. La plupart de ces Saints que l'Eglise
honore, se trouvent mêlés à tous les événe-
mens de leur temps, et quand il n'y aurait
là qu'une question d'histoire, elle serait
encore à traiter, ne fût-ce que sousle point
de vue de la science. Ces histoires sont
faites, si vous voulez, etdepuis long-temps ;
mais écrites par des plumes plus pieuses
qu'éclairées , les érudits de notre siècle
passent devant elles avec une sorte de dé-
dain, et c'est avec une tache de ridicule
qu'elles arrivent dans les mains des fa-
milles chrétiennes. Nous livrons ces ré-
flexions à ceux qui se sentiraient les moyens
d'entrer dans cette carrière que nous indi-
quons. Tous les gens de bien les y suivront
et les encouragemens ne leur manqueront
pas.
Ainsi a fait M. Loyau d'Amboise. Il nous
a donné une bonne histoire, une histoire
racontée avec gravité, avec simplicité, au
lieu d'une histoire, platement écrite el
(I) Chez M. Biaise, libraire-éditeur, rue Férou>
LA DOMINICALE
comme celle de Mar-
dénuée d'intérêt ,
soUier.
Autrefois, dans ce bon vieux temps, hé-
las! si éloigné de nous, la vie du Saint fai-
sait le charme du castel comme de la
chaumière, dans les longues soirées d'hiver.
Cela ne valait il pas, je vous le demande,
la lecture du roman qui rend le visage
rouge? Les tortures du martyr ne valaient-
elles pas les grincemens de dents delà Grève,
ou les rugisaemens du bagne? Et voilà
pourquoi il faut montrer que la vie des
Saints peut navrer aussi des émotions de
la terreur, ou caresser des suaves senti-
mens de plaisir mélancolique. Eh bien I
vous trouvez tout cela dans la vie de St.-
François-de-Salespar M. Loyaud'Amboise,
vie bien sentie, bien contée, je vous jure,
avec un style doux, entraînant, délicieux
même quelquefois. Voyez plutôt François-
de-Sales méditant sur les ruines de Rome
par une belle nuit, quand les étoiles bril-
lent au ciel, et que la lune projette sa
pâle lueur sur le iJolysée. Quelques-uns
trouveront peut-être que l'imagination a
plus fait que la science dans cet ouvrage,
chose possible après tout; mais une his-
toire qui ne prend de son héros que la
nonaenclature aride de ses actions, qu'est-
ce aussi? travail de biographe qui ne dit
rien au cœur, qui vous laisse froid comme
marbre, quand l'àme devrait s'épanouir,
quand les larmes devraient briller aux
yeux! M. Loyau d'Amboise a senti cela,
lui , il s'est dit : Mon héros, à moi, c'est
un Saint, c'est un homme à cœur tendre,
comme Jean le disciple bien aimé, je
prendrai l'homme et le Saint, et mon his-
toire attachera, et elle parlera au cœur,
cette histoire^ et il a bien dit, car elle at-
tache, et elle parle au cœur *, et quand on
aura parcouru quelques pages, onjetera
d« côté le roman éclos de la veille pour
mourir demain, après avoir fait, en cou-
rant, sa plaie profonde. Or , donc remer-
cions M. Loyau d'Amboise, pour sa vie de
St.-François-de-Sales, il mérite bien qu'on
ie remercie. Nous faisons tout comme a
fait Mgr. l'archevêque de Paris, à qui cette
\563
vie est dédiée, et qui a remercié l'auteur.
Venons aux œuvres de St. -François lui-
même. François-de-Sales a beaucoup
écrit, et dans tous ses ouvrages, on le trouve
tout entier avec ses grâces naïves, son ai-
mable abandon, et un laissez-aller char-
mant. Esprit fin , bonhomme , délicieux
causeur, moraliste insinuant dansses/«//re.s,*
Sublime et doux, ferme et habile, sondant
tous les replis du cœur,-dans son Inlroduc-
tion à la vie dévote ! Ange à la parole de
feu, dans son Traité de T amour de jDieuï
Plein de mollesse, d'originalité, de candeur
et d'amabilité dans ses Enlretiensl Ora-
teur grave, profond, austère sans rudesse
dans ses Sermons, mais moins naturel que
dansses autres œuvres : voilà François-de-
Sales écrivain ! Il a écrit comme ont écrit
Amyot, Charron, et Montaigne, naïfcomme
la langue dontilse servait, avec ses expres-
sions triviales, ses tours heurtés, ses façons
originales, et sa gentillesse j langue-enfant
qui amuse comme un enfant qui babille
pour la première fois, et qui tonnera puis-
sante comme la voix d'un homme.
A'y a-t-il pas honte à ignorer tout cela?
Mais notre siècle est ainsi fait : on ne lit
pas la vie d'un Saint, parce que c'est un
saint, sans songer que ce Saint est souvent
un grand homme devant lequel un homme
se courbe, un martyr de l'avenir qui a pé-
tri la civilisation avec .^on sang, un génie
où il y a à méditer. Préjugés bêtes que tous
ces préjugés-là, et dont le siècle commence
à revenir, comme il revient à pas lents de
son froid matérialisme, honteux qu'il est
d'avoir tant cru sur parole, pour aboutir à
ne rien croire!
Le moment était donc opportun pour
publier ces œuvres complètes, et dans ce
pêle-mêle parisien, où l'on fait tout en
courant, où l'on se heurte, où Ton se presse,
où l'on se renverse, pour arriver plus vite,
un homme s'est trouvé, qui n'a voulu rien
faire en courant, lui, et à qui le monde
chrétien , le monde qui juge, le mon-
de , qui apprécie les eUbrts , et tient
compte des difficultés doit des éloges
et des encouragemens. Cet homme, vingt
:56i
LA DOMINICALE.
ans de sa vie durant, a pâli sur les œuvres
de St.-François-de-Sales, collationnant les
diverses éditions, vérifiant le texte et les
dates des écrits du Saint, recherchant les
pièces inédites dans tous les recoins de la
France et de l'Europe , rétablissant les
lettres brisées ou effacées, travail de moine
au moyen-àge! de telle façon que cet
homme nous a rendu St.-François-de-Sales
tel qu'il était, tout entier presque comme
il était il y a deux siècles. Vous ne vous
imaginerez pas à coup sur trouver cet
homme dans l'arrière-boutique d'une li-
brairie? Car de la conscience, de la téna-
cité, du jugement et de l'intelligence, vous
n'eu trouvez guère là. C'est une duperie
aujourd'hui que la librairie, un charlata-
nisme d'editetirs, une branche d'industrie ,
billet à ordre à deniers comptans tiré sur
le public qui croit et qui paie. C'est pour-
tant un libraire, que cet homme. Nous
avons eu nous-mêmes, la preuve oculaire
de tout ce travail, palpant lés pièces auto-
graphes, les vieilles éditions surchargées
de notes, les dates rétablies, les lettres du
Saint remises à leur place, les réponses à des
lettres envoyées bien loin, pour quêter un
fragment, ces fragmeus retirés quelquefois
des châsses où la piété les conservait : bref,
tout ce travail de longues années, de pé-
nibles veilles, de laborieuses études dont
l'ensemble ne paraît rien, dont le détail
étonne j nous avons vu tout cela entre les
mains de M. Biaise, et nous nous sommes
dit que la chose était assez rare pour la
fejre remarquer, assez précieuse pour la
recommander à la sympathie du monde
religieux.
Dès 1821, M. Biaise avait donné une
édition complète des écrits de St.-Fran-
çois-de-Sales, écrits épars jusques-là en
volumes de tous les formats. Celle-ci s'est
enrichie de toutes les découvertes faites
par l'éditeur dans cet espace de douze an-
nées. Ainsi, nous possédons grand nomljre
de lettres inédites, de fragmcns perdus, et
leréfjlement de l'ordre de la Visitation,
i'^ rjfousen avons dit assez sur ces œuvres
rteSt.-François-de-Sales, pour appeler sur
elles l'attention de notre public, à nous.
Il est vraiment si rare de notre temps de
voir une. publication consciencieuse, que
le premier sentiment qui vous vient est
celui de la défiance. Il n'y a rien à redou-
ter ici; et c'est un vrai et bon service rendu
à l'Eglise de France, que cette publication.
Par elle, le Saint nous est montré tel que
les traditions nous le dépeignaient. C'est
St.-François-de-Sales lé plus souvent avec
son langage tel qu'il l'a parlé, tel qu'il l'a
écrit, tel que le jugeait Fénélon. « Son
style naïf, a-t-il dit quelque part, montre
une simplicité aimable qui est au-dessus de
toutes les grâces de l'esprit profane. Vous
voyez un homme qui, avec une grande
pénétration et une parfaite délicatesse pour
juger du fond des choses, et pour connaî-
tre le cœur humain, ne songeait qu'à par-
ler en honhomnie, pour consoler, pour
soulager, pour éclairer, pour perfection-
ner son prochain. Personne ne connaissait
mieux que lui la haute perfection -, mais
il se rapetissait pour les petits, et ne dé-
daignait jamais rien. »
Donc nous recommandons de nouveau,
en terminant, cette belle édition des œu-
vres de St.-François-de-Sales à nos abon-
nés, persuadés que nous sommes qu'ils
nous sauront gré de l'avoir fait connaître.
Nous vivons, hélas ! dans un temps où les
clameurs du forum étouffent toute voix,
comme les mouvemens de la rue trou-
blent tout travail-, mais quand il se fait
un moment de silence, la pensée aime à
se reposer sur quelque chose qui ait le
calme du Ciel. Eh bien I qu'on lise les œu-
vres de St,i-Francois-de-Sales.
EPÏIÉMÉRIDES.
2 mars ^ 625. — Prise deGavi par le connelable
de Le«diguières. Ce général ayant entrepris le
siège de Gavi, le Conseil de guerre, qui n'ap-
prouvait pas cette entreprise , lui représenta que
Barberousse avait échoué devant cette place.
Eh bien ! dit froidement le vieux connétable, si
Barberousse n'a pu prendre celle place , Baibe-
grise la piendra ; et Gavi fut emporté d'assaut-
LA BOMINICALE.
565
— 1729. Mort de Bianchiiii, savant antiquaire
de Vérone. On a de lui une savante édition
(ÏAnastase le PAbliothècaire, et une Histoire uni-
verselle d'Italie.
; — ^053. Mort de Sainte Cunéc:ohde, ini[»éra-
triee d'Allemagne. Elle est célèbre dans l'his-
toire pour l'épreuve (pii fit triompher sa vertu de
la plus horrible calomnie. Accusée d'adultère
auprès de son époux, elle prouva son innocence,
disent quelques historiens , en tenant dans ses
mains une barre de fer ardente, sans se brûler.
L'empereur Henri II , son mari , étant mort
en 1024 , Cnnégonde prit le voile dans une ab-
baye qu'elle avait l'ondée près deGassel.
i — M 93. IMort de Saladin. Ce nom est bien cé-
lèbre dans l'iùstoire des Croisades. Dans sa
dernière maladie , Saladia voulut qu'au lieu du
drapeau élevé devant sa porte, on déployât le
drap qui devait l'ensevelir, et qu'un héraut
criât : « Voilà tout ce que Saladin , vainqueur de
l'Orient, emporte de ses conquêtes. » — 1334.
Le roi de Navarre, Charles-Ie-Mauvais , de-
mande à genoiix pardon au roi de France.
i — 493. Prise de Ravenne par Tliéodoric , roi
des Goths , après un siège de deux ans et demi.
Cette place était défendue par Odoacre , roi des
Hernies. La vie de ce dernier avait été garantie
dans le traité par Théodoric, qui l'assassina
quelque temps après de sa propre main , dans un
banquet auquel Odoacre avait été invité.
— 1714. Traité de Rastadt, entre le maréchal
de Villars et le prince Eugène. — IS59. IVfort de
Luc Gauric, asti-ologue fiuneux. — 1681. Mor^
de l'abbé de Marolles , le plus infatigable de
tous les traducteurs j il faisait aussi des vers,
et des 133, 124, qu'il a composés, on n'en a
pas retenu un seul. Il disait un jour à Linière,
aussi méchant poète que lui : « Mes vers me
coûtent peu.» «Ils vous coûtent ce qu'ils valent,»
répondit Linière. L'abbé de Marolles aimait
beaucoup les arts. Il fut un des premiers qui
firent des collections de gravures. La sienne,
composée de près de cent mille estampes, fut
acquise par le cabinet du roi.
7 — 461. Mort de l'empereur Antonin. — 866.
Venceslas , roi de Pologne , emlyrasse la religion
catholique et reçoit le baptême. — 1708. Expé-
dition de Jacques III en Ecosse. — 1796. Mort
de Raynal. Cet homme vécut assez pour être
témoin des scènes qu'il avait constillées dans son
délire , et parut se repentir de ses erreurs. —
1274. Mort de Saint-Thomas -d'Aquin , sur-
nommé l'Ange de l'école.
8 — 1466. Mort de François Sforce, de simple
paysan devenu l'un des plus grands capitaines
de son siècle. — 1749. Mort de Fréret, savant
véi'itablement universel.
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SQUSCPRIPTION
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DE LA RÉVOLUTION DE FRANCE,
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par la poste , auront à ajouter, 1 fr. 50 c. par voL
111-8° , 1 fr. 50 c. par vol. in-18.
Il n'est personne de nos lecteurs à qui ne soit
familier le nom de M. le vicomte de Conny. En-
treprise par un homme d'un aussi beau talent ,V His-
toire delà Révolution ne peut nianquer d'obtenir
un grand succès. Nous en rendrons un compte dé-
taillé, aussitôt qu'auront paru les premières livrai-
sons. Nous n'avons pas besoin de recommander
cette histoire ; le nom de M. de Conny est sa meil-
leure x'ecommandation.
A l'occasion du carême , nous "recomman-
dons à nos abonnés la paraphrase des sept
psaumes de la pénitence , avec det reflexions
et des élévations à Dieu à la fin de chaque
psaumes ; ouvrage traduit de l'Italien.
A Paris , chez Meyer et C, successeurs de
RusAND et Périsse frères, rue du Pot-de-Fer-
St-Sulpice, n^S.
A. Jeanthon, pi St-André-des-Arts, n** 1 1.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
On a parfaitement compris dans les différens
diocèses menacés de suppression la nécessité de
s'unir pour l'empêcher. Le moyen le plus propre
sans contredit esUa voie de pétition et de réclama)^
tion , et c'est aussi dans cette voie qu'on est entré.
Déjà quelques-unes de ces pétitions ont été faites;
d'autres se font actuellement , à Puy , par exem-
ple, où la liste des réclamans s'élève au nombre
366
d'environ mille signatures. Si nous sommes bien
informés, plusieurs personnes recommandables
auraient offert de contribuer aux frais d'une dépu-
talion àParis-, etdu traitement de Monseigneur
i'évèque. Celte dernière proposition a même été
l'objet d'une demande spéciale de la part d'un
conseiller municipal. No-.is faisons des vœux bien
ardens pour voir cesser enfin les inquiétudes de
i'Église de France à ce sujet. Ces mesures sont
illégales, comme nous l'avons prouvé suffisamment
dans notre dernière livraison, et l'on ne saurait
voir en tout cela qu'une baine pour le catbolicisme,
déguisée sous une ai»parence d'économie qui ne
trompe personne.
— Voici la ]:)étilion adressée à la cbambre par
Jesbabilans de Paysac ( Ardèche) :
Messieurs les dépatés ,
La discussion qui s'engagea dans la chambre
des députés , sur la fin de la dernière session , et
k: vote qui en fut la suite, affligent profondément
les populations éminemment religieuses de nos
contrées. L' Ardèche , dont l'antique siège épiscopal
avait été une première fois entraîné dans l'abime
envert par notre première révolution , frémit et
.«l'élonna, en entendant un mandataire du peuple
invofjuer contre elle le concordat de 1801. Elle se
demanda pourcpioi une pareille mesure , et si la
reproduction d'un funeste traité, en sacrifiant en-
core ses intérêts , la priverait de nouveau de son
premier pasteur? Elle se rassura toutefois, se con-
fiant dans la fermeté du gouvernement , et dans
la sagesse de la chambre mieux éclairée.
Aujourd'hui des rumeurs sourdes et sinistres
vjennenl encore inspirer des craintes parmi nous
seur Ja réalité d'un projet (pie nous devions sup-
poser abandonné. Ce projet serait , dit-on , inces-
samment soumis à vos di'libérations et, dans le cas
«il il serait converti en loi , noire évêché se trouve-
rait supprhné et réuni à un diocèse voisin.
"Si des bruits de cette nature pouvaient nous per-
tnpttred'y ajouter quelque créance, les habitansdu
département de l' Ardèche ne seraient-ils pas auto-
risés ii se plaindre de ceque par une préférence des
plus injustes on les priverait de leur évêipie, alors
4(}ue trente ou (juaranle autres départemens beau-
ivup moins i>opwleux, et dont les communications
.sont d'iiilleurs plus directes et plus faciles , conser-
veraient les leurs? Faut-il que parce qu'en 1801
une erreur et une injustice ont été commises à leur
détriment, les Ardéchois aient à les subir encore
■en Î834 ? A quoi aboutiront les sacrifices que pen-
dant, de longues années ils se sont imposés pour en
ffM-enir la tardive réparation? et ',;iel serait le sort
de CCS beaux établissemens cpie les voyageurs et
les étrangers admirent avec un sentiment d'envie,
^t à la restauration destpiels le gouvernement lui-
înème a si puissamment concouru .
LA DOMINICALE.
Il serait d'ailleurs difficile de dire combien n'au-
raient piis à souffrir de cette suppression les élèves
du séminaire. L'absence ou l'éloignement du pre-
mier pasteur serait une calamité pour nos écoles ec-
clésiastiques, aussi bien que pour le ministère pas-
toral. Une longue et fâcheuse expérience nous l'avait
déjà trop appris. Est-ce donc parce que les rangs de
nos lévites viennent à peine de se regarnir, qu'il
est opportun de laisser s'ouvrir de nouvelles lacu-
nes ? Serait - il convenable , politique même de
ressusciter d'anciennes entraves à l'exercice des
fonctions sacerdotales ?
Non, messieurs, nous ne pouvons croire à la
réalité d'une proposition dont les suites seraient
désolantes pour les Ardéchois catholiques, et en
même temps si contraires aux intérêts bien enten-
dus du gouvernement lui-même. Ce n'est pas en
effet par de semblal)les mesures , (ju'il nous soit
permis de le dire, qu'on parvient à rallier les es-
prits , à calmer l'irritation, et à faire cesser les dé-
fiances.
La suppression de notre siège épiscopal aurait
pour effet inév. table d'agiter des populations qui se
sentiraient blessées dans les affections les plus in-
times. Elle s'olfrirait à leurs yeux sous des couleurs
entièrement hostiles à la religion elle-même. Le
clergé surtout, dont llnfluence est si grande sur
des contrées religieuses comme les nôtres , et dont
le concours a été si hautement réclamé par des
paroles dont a retenti votre tribune , ne pourrait
qu'hésit«r à l'appel qu'on lui adresse. La malveil-
lance .'emparerait habilement de cette mesure , et
il serait enfin à craindre que dans un pays divisé
par les croyances autant que par les opinions , elle
ne devint un jour le motif ou le prétexte de fac-
tieux conllits et de déplorables réactions.
Qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit moins ici
d'une question financière que d'une question de
haute politique. Les ennemis du gouvernement ne
'ignorent pas, et c'est pour cela qu'ils travaillent
sans relâche à lui arracher la ftitale mesure dont il
s'agit
Telles sont , messieurs , les réflexions que nous
inspire l'amour de notre pays ; il n'est aucune opi-
nion parmi nous qui ne les goûte et ne les approuve.
Telles sont aussi les considérations que nous vous
prions de peser dans votre sagesse, lorsque vous
serez appelés à délibérer sur une question d'un si
haut intérêt.
— Le 22 février , qui était le samedi des Quatre-
Temps , M. l'Archevêrpie a fait une ordination
dans la chapelle de MM. de Saint-Lazare. Il y avait
quatorze ortlinands , dont trois prêtres , deux dia-
cres , cimj sous-diacres et quatre minorés. Presque
tous appartenaient à la maison même: quelques-
uns étaient du Séminaire des Irlandais.
— Les exercices du Jubilé , qui ont eu lieu der-
nièrement dans le diocèse d' A rras, y ont été ac-
compagnés d'un succès marqué. Des instructions
LA DOMINICALE.
z&r
se faisaient soir et malin dans la nouvelle cathédrale
de Saint- Vaast, qui a été consacrée l'année der-
nière par M. l'évêque avec beaucoup de pompe.
Les choses marchent mal en Angleterre , très-
mal. Dans le cabinet, des dissentions intestines ;
dans les chambres, des désappointemens amers
pour le miaislèie, qui se cramponne comme il
peut , de peur de tomber à plat. Et puis la question
irlandaise est là qui se présente haute , grave , avec
un peuple tout entier derrière elle , qui demande
justice , justice prompte et solennelle , comme il
faut qu'on la lui rende ; car elle a assez souffert ,
et il est grand temps que celle iniquité tinisse.
Et pendant que le cabinet de Saint-James est
ainsi travaillé par la discorde , un traité se conclut
à Saint-Pétersbourg entre la Russie et la Turquie ,
traité , comme on le pense bien , avantageux à la
Russie ; sans quoi il n'eût pas été signé par elle.
D'autre part, des conférences s'ouvraient entre
les ambassadeurs d'Autriche, de Russie, de
Prusse et de Sardaigne , et ces ambassadeurs con-
cluaient à la nécessité d'appeler l'attention de leurs
gouvernemens respectifs sur les garanties à exiger
de la Suisse, contre de nouveaux complots révolu-
tionnaires, qui pourraient être mis en œuvre, sur le
territoire de la confédération. Et on ajoutait que ,
dans les cas où les cantons ne voudraient pas se
soumettre , les grandes puissances les menaceraient
d'une occupation.
Cette réunion concordait avec la publication à
Milan d'un édit de l'archiduc , annonçant une
convention conclue avec les cours de Russie et de
Prusse , en vertu de laquelle les sujets respectifs
qui se seront rendus coupables du crime de haute-
trahison ou d'insurrection , ne trouveront plus de
protection ni d'asile dans les Etats dos deux autres
puissances. Au contraire, ils seront immédiatement
livrés , en cas de réclamation.
PoriinjaL — La correspondance de Lisbonne du
3io»;ii/if/-Pos<hufournit quelques détails de plussur
les opéralionsdesdeux armées belligérantes. On ade
vives craintes à Lisbonne au sujet de l'attaque diri-
gée contre Saint-Ubès. Le général Povoas, qui la
commande, s'est déjà emparé du fort Saint-Philipp,
lequel domine en grande partie la ville. Le bruit
s'est en outre répandu de la reddition aux troupes
de don Miguel du château et de laville de Palmella.
L'appréhension de don Pedro est telle , quant à la
iwssibilité u'une tentative contre son cpiartier-géné-
ral, qu'il vient d'y appeler le reste des forces
qu'il avait à Lisbonne , sans même en excepter les
soldats en convalescence. On juge aux mouvemens
de l'armée miguéliste qu'elle veut se concentrer
aux environs de Lisbonne , alin de profiter des sou-
lèvemensqui pourraient se déclarer au milieu de la
population. Don Pedro est obligé , en conséquence ,
de replier ses troupes sur ce point , et d'abandonner
les avantages qui auraient pu résulter du mouve-
ment de Saldanha dans l'intérieur du pays. A l'é-
gard de ce dernier chef, malgré la pompe de ses
bulletins, sa situation est mauvaise. Au combat de
Pernes, où il prétend avoir fait 600 prisonnière >
on juge qu'il doit avoir perdu 700 hommes. Dans
l'affaire qu'il a soutenue à Valaca, Villaflora ea ,
dit-on, 1,700 hommes mis hors de combat. Ce dé-
sastre serait la cause de sa destitution , et non one
rivalité prétendue entre lui et Saldanha. Don Pedr»
est affecté de cette série d'échecs au point d'en être
malade. On persiste à croire , disent les lettres en
question, qu'il lui sera impossible de tenir encore
long-temps. Ses troupes sont fort mal payées , elles
actes de son gouvernement ne lui concilient pas !»
faveur des populations urbaines ou rurales.
Nos correspondans de Lisbonne, dit le Morning-
Port, parlent des mauvais traitemens dont les su-
jets anglais sont victimes en toute occasion , de la?
part de don Pedro et de son gouvernement. Nous
l'avions prédit dès l'an dernier nous avions
eu le soin de prémunir nos compatriotes contre ce
déplorable sort, en leur mettant sous les yeux le
triste exemple des Anglais renvoyés par le libé-
rateur du Portugal, au senice duquel ils s'étaient
engagés, nus et sans ressources. Quand les agiena
pédristes voulaient des soldats, leurs promesses
étaient séduisantes, et n'avaient pas de bonies.
Des braves ont été engagés à la condition de rece-
voir la paie anglaise, I shelling 6 deniers par jour,
et des terres, après la lin de la guerre, sans comp-
ter les dépouilles de l'ennemi.
On disait aussi que de bons hôpitaux étaient
assurés aux soldats, et que les rations étaient égales
au nombre des hommes au senice. C'est ainsi que
l'on parvint à en séduire des milliers; et quoiqu'on
ne leur tînt pas parole, beaucoup restèrent et péri-
rent en défendant Oiiorto. Du moment cependant
où les armes de don Pedro commencèrent à prendi'e
plus d'essor, ces étrangers devinrent insupportables
à don Pedro, et cela parce qu'ils se plaignaient de
la mauvaise foi et des mauvais traitemens dont on
faisait usage à leur égard. Un grand nombre se re-
tirèrent abandonnant leurs prétentions.
De nouvelles recrues furent traitées de la même
sorte. A la fin, on conçut le projet de réduire les
Anglais à la paie de 5 d. par jour, paie portugaise :
ce ne fut qu'un cri dans l'infanterie. Les soldats'
dépouillèrent leurs uniformes , ne voulant plus
servir, jetèrent leurs fusils, et demandèrent à re-
tourner en Angleterre. On taxa ce fait de mutine-
rie, et on les envoya, chargés de fers et d'outrages,
au château de Saint-Georges , pour y être traités
en galériens. Il y a, dans ce moment, sous la direc-
tion d'une espèce de garde-chiourmes, plus detrd»
cents Anglais et cent cinquante Français , moins
bien nourris et logés qu'ils ne pourraient l'are
568
LA DOMINICALE.
dans les bagnes d'Alger. Plusieurs sonl à peine
vêtus.
On n'a rien vu de semblable sous le règne de don
Mignel, et il faut espérer (lue quelque membre du
parlement provoquera géutirensemenl une enquête
sur ces faits. Les ministres ont laissé noler nos luis
municipales pour pbiire et servir don Pedro ; mais
assurément ils ne pouvaient prévoir de telles bor-
reurs. Outre l'ingratitude déployée à l'égard des
soldats et marins anglais, des valeurs anglaises , à
bord de bâtmiens anglais et des cargaisons pour
plusdelO0,(M)0 liv. sterl., ont été saisies et rele-
luies sous les plus frivoles prétextes. N'est-ce pas
là aussi matière à considération , et entre autres
affeires relatives au Portugal, celle-ci n'est-elle pas
une des plus intéressantes ?
— D'un aatrecôté, on lit dans /s Courier, l'extrait
suivant d'une lettre de Lisbonne :
« Il serait diflicile de se faire une idée de l'indi-
gnation que l'on a prouvée ici du traitement affreux
auquel les soldats anglais sonl soumis. On les fait
parader tous au nombre de deux cents cbaque jour
dans les rues , attachés par dix ou douze , avec des
cbaînes, et il est certain que si le gouvernement
ne cbange pas de conduite à cet égard , le résultat
en sera la perte totale de ce qui a été fait jusqu'à
présent, le principal soutien de sa cause, je veux
dire la sympalbie et la bienveillance des Anglais. )>
Espagne. —En Navarre , un engagement sérieux
a eu lieu près d'Estello. Les cbrisiinosonlélé battus,
leur perte a été assez considérable. On parle de
27 cavaliers qui ont été fait prlsomiiers par les car-
listes.
Zumaia-Garregui, nommé par Charles V com-
mandant-général de la Navarre, vient d'adresser
une circulaire à toutes les autorités de la pro-
vince, pour leur annoncer que les violences du
gouvernement de la régente le forcent, quoiqu'à
regret, d'user de représailles*
On lit dans une lettre de la frontière de la Bi-
dassoa :
a Le bruit s'est répandu sur la frontière que
Saarsfielù, dont la conduite dans ces temps parais-
sait assez équivoque, avait été arrêté par ordre de
Yaldèseî fusillé sur-le-champ, pour crime de tra-
hison. D'autres arrestations ont été faites dans
plusieurs villes, et les généraux de la reine sont,
dit-on, décidés à déployer la plus grande rigueur
contre les conspirateurs 5 mais ce n'est guère par
des supplices, en poussant les esprits à l'exaspéra-
tion, (jue le nouveau gouvernement pout espérer
de se raffermir et de se créer des partisans. »
Les journaux de Bayonne, du 22^ conlirment
la nouvelle de l'ajouriiement iDdcfini, de la con-
vocation des corlès , si vivement réclamée par
le parti révolutionnaire eu Espagne. Le |gou-
vernemeut de Mario-(>hristlne, convaincu de la
position difficile dans laquelle celle décisioa allait
le placer à l'égard des consliinUonnels, a voulu
parer aux événemens qui pourraient troubler la
tranquillité de fliadrid , en organisant enfin la
garde urbaine. Le décret contenant celte orga-
nisation été promulgué ; mais on retrouve encore
dans cette mesure tardive les craintes que la popu-
lation de la capitale inspire à l'usurpation ; ce sera
une véritable milice d'exception : il faudra payer
390 réSBx de contributions [)Our en faire partie, et
comme cette garantie n'a pas encore paru suftisante,
le gouveruemeul s'est réservé la nomination des
chefs de celte garde.
Au rapport des personnes venues de Bilbao à
Bayonne , les troupes qui formejit la garnison de
lu capitale de la Biscaye sont fort mécontentes ,
par suite du dcjiuement dans lequel eiies se trou-
vent. Depuis plusieurs mois, les caisses de la ville
ne reçoivent aucun fonds du trésor pour subvenir
aux besoins de ces troupes. Les murmures des sol-
dais étaient devenus si menaçans , que les autorités
de Bilbao se sont vues dans la nécessité u'ordonner
un emprunt forcé de deux millions de réaux
( SOO,CHM) fr. ) pour arrêter les nombreuses déser-
tions qui affaiblissaient chaque jour la ganiison.
Il résulte des correspondances publiées par les
journaux du midi , que la guerre a pris un carac-
tère plus prononcé dans les provinces insurgées :
ce sont maintenant les carlistes qui attaquent par-
loutles christinos. Ceux-ci, au contraire , prennent
autant de soin pour éviter les engagemens sérieux
que les bandes en mettaient naguère pour échapper
à la poursuite des troupes de la régente. Voici ce
que dit à ce sujet une lettre insérée dans l'indica-
teur de Bordeaux :
« Mardi dernier, un corps de carlistes s'est
porté sur Reintania , près du Passage , pour s'em-
parer de mulets chargés de poisson que Ton trans-
portait d'Irun à Fontarabie, par la route royale,
ce à quoi ils ont réussi. Plusieurs jeunes gens de
Fontarabie, d'accord avec les carlistes, ont saisi
cette occasion pour se réunir à eux. Cette troupe
carliste , en se retirant , a traversé Irun aux cris de
vive Charles V!
V Trente soldats de la reine , cantonnés à
Puente-la-Reyna , sortis pour aller faire des provi-
sions, ont été attaqués sur la route royale de Pam-
pelune , par quinze carlistes; les christinos,
croyant êlre tombés dans une embuscade, et per-
suadés que l'ennemi était en grand nombre, se
sonl enfuis sans oi»poser la moindre résistance. »
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIÉST.
Ijii[>. (Je Félix L«>cQuiK, r. N.-D <les«TictoIres , n. 16.
LA DOMINICALE.
CONFÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
DEUXIÈME CONFERENCE,
C'est vraiment un spectacle bien con-
solant, que celui qui se présente chaque
semaine à la métropole. Que les indifle-
rens de notre siècle viennent donc à pré-
sent nous dire que la foi n'est plus qu'un
souvenir du passé, notre espoir d'avenir,
un rêve mensonger. Au pied de la chaire
de Notre-Dame, nous leur donnons rendez-
vous-, et là , à la vue de cette foule innom-
brable qui se presse dans la vaste enceinte,
ardente , avide de la parole divine , nous
leur demanderons s'il est bien vrai que le
catholicisme, ce grand soleil du monde ,
est prêt de s'éteindre dans la nuit, ou si
les nuages épais qui Ton couvert un ins-
tant parmi nous n'étaient pas plutôt les té-
nèbres qui précèdent sa sublime aurore.
Or donc, courage I dirons-nous aux catho-
liques de la capitale, et à la brillante jeu-
nesse de nos écoles : serrons-nous au pied
du sanctuaire, et donnons à la France un
immense témoignage de foi. Hélas! Paris
a été la grande Rabylone , d'où sont partis
pour ravager le monde tous les principes
mauvais, les exemples pervers, les discours
pernicieux, et ce souffle brûlant de l'im-
piété, qui a rongé le champ du père de fa-
mille. Catholiques de Paris! eh bien, en-
core une fois serrons-nous au sanctuaire
pour que notre nombre fasse peur à qui
serait tenté de jeter de nouveau le mépris,
et de déverser le sarcasme sur notre foi !
— Le sujet de la seconde conférence ,
Jésus-Christ considéré comme unique pré-
cepteur du monde, a été traité par M. l'abbé
Pététot, vicaire de la Madeleine. Nous don-
nons des extraits textuels de cette confé-
rence, comme de la première.
« C'était un spectacle bien nouveau pour
le monde, et jusque-là sans exemple : Jés^^s-
Chiist avait passe la nuit sur la montagne, en
prières avec ses apûtres j le matin , au lever
i9* LIVRAISON.
1 (rr.ew^ '^
du jour, redescendu dans la plalno, et jetant
tout à coup les yeux au loin sur la montap-ne -,
il aperçoit de tous côtés des troupes nombreu-
ses d'un peuple pauvre et empressé qui ae=^
courait pour l'entendre , et qui venait de Je-*
rusalem, de Galilée, de ïyr, de Sidon et d'au-
delà des borus du Jourdain. Jésus-Christ lo8
accueille avec bonté , et lorsqu'il les voit
réunis en un vaste auditoire, il va s'asseoir
sur le penchant de la montagne, et là, comme
un père tendre au milieu de sa famille , il se
met à les instruire, et commence son discours
en laissant tomber de l'abondance et de la
plénitude de son cœur sur cette immense
multitude de pauvres , ces belles et divines
paroles : « Heureux les pauvres, parce que le
royaume des deux leur appartient; heureux
ceux qui pleurent parce qu'ils seront con-
solés ! »
Quelle scène, messieurs, quel ravissant ta-
bleau ! c'est à peine si on ose y porter la main,
tant on craint de le défigurer. Cette mon-
tagne, ce peuple, ce divin maître, ce langage,
cette morale si belle, si touchante, si sublime,
cette simplicité et cette élévation, cette auto-
rité et cette douceur, cet abandon et cette noble
familiarité, cet amour du peuple pour Jésus ,
et de Jésus pour le peuple : que sais-je I mille
traits qui pénètrent, mais qu'on ne peut rendre
ni saisir! n'y a-t-il pas ici quelque chose de sur-
humain et d'extraordinaire ? Eh sans doute :
ce n'est pas à la logique insensible, aux froids
raisonnemens de l'esprit qu'il faut le de-
mander; mais le cœur n'a-t'il pas sa logique
plus sûre , quand il est droit, et le trompe
rarement ? Or, cette logique du sentiment ne
dit-elle pas qu'il y a dans cette morale quelque
chose (jui 'Yldemment n'est pas de l'homme
et qu'on y sent l'impression de la Divinité, à ne
pas s'y méprendre. Non , messieurs, Jésus-
Christ n'est pas un maître ordinaire , ce n'est
pas seulement un maître admirable et sublime,
c'est un divin maître descendu du ciel, non
pour proposer aux hommes de vains systèmes,
une morale sans autorité , mais pour leur ré-
véler des devoirs, pour leur imposer une mo-
rale qui commande le respect, la soumission
et l'obéissance. C'est le véritable et unique
précepteur du monde. Mais où trouverons-
nous, chargés que nous soirunes de vous le
montrer sous ce titre , les preuves qui assu-
rent à Jésus-Christ le titre auguste de divin
précepteur du monde? Dans la perfection de
49
570
LA DOMINICALE.
sa morale elle-même, perfection, qui, non-seu-
lement la place au-dessus de tous les systèmes
humains, mais qui la marque au sceau inconi-
muuiquable des œuvres divines.
En effet, Jésus-Christ , ne s'est pas contenté
d'arracher l'homme à la coi-ruptjon qui le dé-
grade et l'avilit, et de le placer dans la voie
des vertus communes et ordinaires. Les maîtres
humains avaient borné là leurs efforts, sans
qu'un seul y eût pu réussir. Jésus-Christ l'a
i';iit, et, après avoir conduit l'homme par ces
deux degrés du perfectionnement moral ,
d'une main puissante, il l'a placé à la hauteur
de la plus grande perfection , de l'héi'oïsme ,
dont il a fait pour lui un état naturel
L'héroïsme, c'est la vertu portée à son plus
haut point de perfection , au-dessus des forces
de l'humanité^ c'est un état violent d'exal-
tation presque contre nature, et par là même
passap'er. Donc, un maître qui établit ses dis-
ciples à la hauteur du plus sublime héroïsme,
et les y maintient naturellement, n'est pas un
3naîtrc humain j c'est un maître xlivin_, c'est
Jésus-Christ. Où plaçons- nous l'héroïsme?
dans un grand courage, dans les grands sacri-
fices, dans l'élévQtion des sentimens. Or, nous
allons voir que la morale de Jésus-Christ jic
tend à ricnmoins qu'à élever l'homme jusqu'à
l'héroïsme du plus grand courage , des plus
prands sacrifices , et enfin des sentimcns les
plus sublimes.
L'héroïsme du courage que Jésus-Christ
inspire a ses disciples, se divise en courage
contrôla violence et la fureur des hommes,
courage contre les coups de Fadversité, et
contre la fougue des passions.
Courage contre les coups de Tad-
Tcrsité.
Disons ici ces paro^?.: admirables , par les-
quelles Jésus-Christ, depuis dix-huit siècles,
a consolé tant de douleurs : « Vous pleurerez,
vous gémirez, mais encore un peu de temps
et je vous reverrai • votre tristesse se changera
en joie et personne ne pourra vous la ravir I »
et cette autre parole : « Heureux les pauvres,
parce que le royaume des cieux leur appar-
tient : heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils
sei'ont consolés.' » C'est ainsi que Jésus-Christ,
se révélant en ministre nouveau , et usant
du pouvoir divin de changer la nature des
choses , a fait de l'indigence un trésor , de la
doulciu" une béatitude.
Mais une autre consolation que Jésus-Christ
a préparée pour nous , c'est sa croix. Oui ,
donnez une croix au chrétien affligé; il la con-
temple, le baise avec une réflexion profonde,
et, après avoir médité quelques instans sur
cette grande adversité d'une divine infortune,
il se dit à lui-même : et moi , pourrais-je me
plaindre I Puis, la pressant sur son cœur, il dit
àl'advei'sité : Tonne, gronde, éclate, main-
tenant je ne te crains plus. La foudre fond
sur lui, mais vient s'éteindre aux pieds de la
croix, et son cœur est en paix. N'y a-t'il pas
quelque chose d'extraordinaire dans cette re-
ligion qui dit au malheureux, pour le con-
soler : prends cette croix I et qui adoucit les
maux et l'épand la joie dans son âme? Oui,
toutes les fois que notre ministère nous appelle
auprès d'un lit de douleur, que, nous appro-
chant d'un chrétien que déchire la maladie ,
nous lui montrons la croix, étonnés de son pou-
voir contre le mal et la douleur nous ne pou-
vons ne pas nous écrier : la religion de Jésus-
Christ est divine I...
Courage du chrétien contre ses passions.
Ici c'est l'ennemi le plus terrible: û n'épou-
vante pas, il attire; il ne menace pas , il sé-
duit. Aussi c'est là l'écueil des plus grandes
âmes; et, dispensez-moi^ messieurs, de vous
raconter toutes les infamies des héros, la lutte
terrible , opiniâtre, de Wiomme contre lui^
même, de la chair contre l'esprit; lutte, où
une nature faible et dégradée , loin de pro-
curer à l'homme quelques secours contre
- les sens , le trompe et prend parti conti'c
lui; où l'homme sent son cœur s'agiter au-
dedans et prêt à lui échapper, lutte où la
défaite est une jouissance , et la victoii'e un
sacrifice. A de si grands maux, il fallait de
piands remèdes.... Et Jésus-Christ a pro-
noncé ici une de ces paroles que le monde
n'avait pas encore entendues; elle est dure,
sévère, et cependantcllc est sage : «Quiconque
ne se hait pas soi-même ne peut être mon
disciple. » Quel remède! quelle parole!
Arrivant à la plus impétueuse de toutes
les passions , à la vengeance :
La vengeance, cette soif brûlante et cruelle,
qui ne peut souvent s'étancher que dans le
sang, suppose la haine et le ressentiment.
Mais la haine n'est pas connue à l'école de
Jésus-Christ. Le chrétien ne doit haïr que ses
LA DOMINICALE.
571
passions. Vous aimerez, voilà la grande loi ,
substance de tous les principes , et pour em-
pêcher qu'on supposât que les ennemis pou-
vaient en èu-e exclus , Jésus-Christ a fait en
leur faveur un commandement spécial , clair
et précis. « Vous aimerez vos ennemis ; priez
pour ceux qui vous font du mal ; faites du
bien à ceux qui vous calomnient. » Cepen-
dant, supposons le chrétien encore faible,
supposons que la haine bouillonne dans son
cœur, comme une mer furieuse, et soulève sa
vengeance, comme une sanglante écume. Jé-
sus-Christ va venir, et d'une seule parole,
comme autrefois, appaisera la tempête. Le
chrétien prie; c'e^t Jésus-Christ qui a fliit sa
prière. « Notre père, dit-il. . . » Oui, vous
êtes mon père, le père de mon ennemi, notre
père à tous deux. C'est mon père et je veux
me venger; un fils de Dieu , contre un fils de
Dieu!... «Pardonnez nous nos offenses comme
nous pardonnons... » Ici , Messieurs, le
chrétien qui nourrit la vengeance en son cœur
doit nécessairement s'arrêter. On ne prononce
pas ainsi sa propre condamnation , et celle-ci
est effroyable : c'est comme s'il disait : Je me
venge, vengez-vous , selon la fureur de ma
haine, selon la rigueur de votre justice; je
me venge en homme, vengez-vous en Dieu ,
chacun selon sa nature. Alors , épouvanté de
ce formidable arrêt, il fait un généi-eux
effort sur lui-même, et se dit : Et bien non ,
je ne me vengerai pas; la douleur de cette in-
jure, je la renfermerai dans mon cœur, et
il répète : « Pardonnez - nous nos offenses
comme nous pardonnons, » et il semble qu'il
se condamne encore, et il se dit à lui-même :
J'oublie mon ressentiment, seulement je ne
verrai pas mon ennemi. « Pardonnez-nous
Seigneur comme nous pardonnons : » et la
pensée de son Dieu qui le bannit à jamais de sa
présence , le jette dans une nouvelle épou-
vante. Alors il se lève, va trouver son ennemi,
l'embrasse, il revient ensuite et s'écrie plein
de confiance : « Oui , pardonnez Seigneur
comme je pardonne. » Et Jésus- Christ par
une seule parole a étouffé la haine aucœurde
son disciple !
Enfin, héroïsme que Jésus-Christ inspire à
ses disciples dans la sublimité des sentimens.
DEUXIEME PARTIE.
Pénétrons, messieurs, dans le cœur du
chrétien , mais pénétrons-y avec un saint res-
pect , car nous entrons dans un sanctuaire , et
c'est Jésus-Christ qui , du cœur de son disciple,
a fait un sanctuaire auguste et magnifique.
« Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole,
» et mon père Taimera, et nous viendrons eu
» lui , et nous ferons en lui notre demeure. »
Et le chrétien saisi tout à coup d'une religieuse
frayeur, se retire en dedans de lui-même , va
préparer son cœur, pour devenir la demeure
de Dieu. Aussi quelle innocence, quelle sain-
teté , quel immortel éclat , quelle paix di-
vine I De là sont bannies les passions promp-
tes et tumultueuses, de là surtout n'appro-
chent jamais., ni les indignes pensées, ni les
odieux fantômes des désirs criminels , ni les
passions basses , grossières, et charnelles.
La vigilance et la mortification veillent au-
tour du sanctuaire , pour leur en interdire
l'approche. Seulement on les entend quelque-
fois s'agiter autour avec violence. Mais le
bruit du dehors semble rendre le calme inté-
rieur plus profond , comme on est plus re-
cueilli dans ces pieuses chapelles , placées au
bord de la mer, quand le bruit des vagues ,
le tumulte de la tempête , viennent se mêler
à la paix profonde du sanctuaire. Là , régnent
les saints désirs, les pensées célestes, et l'espé-
rance, qui attend l'heure où il lui sera donné
de prendre son vol vers les demeures éter-
nelles , et qui , attentive et silencieuse , prête
à chaque instant l'oreille , croyant l'entendre
sonner.
Mais quelle est cette flamme vive et ar-
dente, que je vois au plus intime du sanc-
tuaire?... C'est une flamme sacrée, un feu
divin , et comme il n'a rien de teiTestre dans
son principe , son nom n'a rien d'humain :
on l'appelle la Charité , et c'est Jésus-Christ
qui l'a apportée sur la terre. Vous ai-
merez : voilà la grande loi du monde moral ,
promulguée par Jésus-Christ. Voilà la vie vé-
ritable de l'homme, car aimer , c'est vivre ,
dit Jésus-Christ , ne pas aimer , c'est être
mort. De toutes les facultés de l'homme ,
celle-ci est assurément la plus noble et la
plus précieuse. En effet , c'est là la vie de
son ûme, c'est le principe de ses véritables
jouissance*. Qu'est-ce que vivre , sans aimer ?
C'est ce que serait le soleil dans la nature , si ,
tout à coup cessant de lui communiquer sa
chaleur vivifiante , il ne lui envoyait plus que
de froids rayons , une lumière glacée. Or ,
messieurs , cette faculté ei noble de notre na-
turc est pourtant celle qui a été le plus avilie,
et qui a le plus servi à l'iioîiime ù se dégrad'er
davanta/je. Dans son cœur livi'é à la corrup-
tion, elle était devenue comme le soleil,
quand les rayons de sa pure lumière viennent
à tomber sur les eaux d'un marais fangeux :
ils y déposent nue chaleur funeste, et, quand
la nuit est venue , on aperçoit dans les ténè-
bres s'élever à la surface des eaux, des feux
sombres, livides, pestdenticis. En effet, le
cœur de l'homme avait été prostitué à tout
ce qu'il y a de plus vil , de plus odieux, et
le feu sacré ne trouvait plus d'aliment que
dans la fermentation de la fange la plus im-
pure. Quand Jésus-Christ est venu , il a pris
dans ses mains ce cœur qu'il avait fait si noble,
il l'a placé tout palpitant dans le ciel, en
présence de son Dieu , et là , il a dit , au cœur
de l'homme : Chef-d'œuvre de mon amour,
voilà cruelle sera désormais ta destinée; tu
aimeras , car aussi bien c'est ta nature , c'est
pour cela que je t'ai fait : c'est ta gloire , et
je ne viens pas le la javir , mais te la rendre
tout entière. Aussi tu aimeras , mais tu aime-
ras le Seigneur ton Dieu. — Aloi's l'homme,
placé en présence de l'amour éternel , de l'in-
fini , de la perfection, a senti un souffle divin
pénétrer dans son ame, et opérer une création
nouvelle. Un sentiment inconnu s'y est déve-
loppé avec la rapidité de la flèche , sentiment
pur, céleste, tout puissant , délicieux, im-
mense; et dès lors a commencé pour l'homme
ime nouvelle existence. Des flots de vie se sont
précipités dans son ame, mais d'une vie si
abondante, mais avec une telle effusion , une
telle plénitude , une action si vive et si puis-
sante , qu'Augustin, sentant la vie immor-
telle, et succombant sous cette vie divine ,
s'écriait : « Seigneur, vous me faites éprouver
dans le fond de mon âme un sentiment si vif,
si extraordinaire, que, si vous permettiez
qu'il se prolongeât, il deviendrait je ne sais
quoi, qui ne serait plus cette vie, tant le
bonheur serait extrême I »
Toutefois, la charité ne se borne pas à
Dieu seul : elle embrasse tous les hommes ,
et Jésus-Christ, après avoir commandé de l'ai-
mer , disait par un second commandement :
« Tu aimeras ton prochain. » Parole admi-
rable, qui, pénétrant dans le cœur de
l'homme, va opérer en lui la plus merveil-
leuse des révolutions, qui change tout à coup
la nature des affections humaines , les élève
LA DOMINICALE.
jusqii'ù la hautetn' des actes de la charité di-
vine , les développe, leur commimique une
énei'gie et une immensité sans bornes , et les
rend capables du plus noble dévoûmcnt. Ce
qui fait la faiblessedes imperfections humaines,
ce sont les motifs qui les déterminent , les en-
traînent et les développent. Comme ces mo-
tifs sont de leur nature frivoles , ou passagers,
ou personnels , ils ne peuvent produire que
des affections légères , restreintes , ou passa-
gères : mais la charité , c'est dans le ciel , c'est
au sein de Dieu même qu'elle va puiser ses
nobles inspirations , c'est en Dieu qu'elle aime
les hommes, c'est pour Dieu qu'elle les aime
de l'amour de Dieu. Aussi que pourrais-je
dire des nobles dévoûmens de la charité ? On
avait vu dans tous les temps des dévoûmens
sublimes à l'amitié , à la reconnaissance ^ à la
patrte , à la famille. Mais ce qu'on n'avait
jamais vu , ce que Jésus-Christ nous a appris
c'est le dévoûment à l'humanité toute entièi'e
à l'homme quel qu'il soit, étranger, inconnu,
aiTii , ennemi ; c'est cette immensité qui em-
brasse tout , qui ne demeure étrangère à
rien
Quelles sont ces vierges mo-
destes et timides que je vois se presser par
milliers, au sein des hôpitaux? Après avoir
quitté les joies , les plaisirs du monde , elles
ont demandé avec ambition , avec bonheur
la grâce de fixer leur demeure dans ces lieux
désolés, dont le mondain opulent détourne
les yeux avec horreur, C[ue le pauvre lui-
même n'aborde qu'avec effroi , et où circu-
lent si souvent la contagion et la mort — Là ,
s'élevant au dessus de la faiblesse de leur sexe ,
des répugnances les plus violentes de la na-
ture, elles se dévouent au service des pau-
vres , non pour un jour, mais pour la vie ;
filles admirables , pour qui le paganisme n'eût
pas eu assez d'autels , et qui , ne soupçon-
nant pas même la noblesse et la grandeur de
leur héroïsme , se font souvent , en présence
du Seigneur, les plus sévères reproches, si
elles ont senti un instant leur cœur se soulever
et bondir malgré elles , au spectacle quelque-
fois si hideux des maux de l'humanité , et
se reprocher de n'avoir pas fait leur devoir.
Leur devoir I messieurs , et qui donc le leur
a imposé ? I^eur nom va vous le dire. Ce sont
les filles de la Charité I...
Je m'ari'ête ici , messieurs , et, après cette
esquisse rapide de la morale de Jésus-Christ ;
LA DOMINICALE.
575
je vous le demande , à ces traits si grands,
si nobles, si sublimes, reconnaissez-vous l'ou-
vrage de l'homme ? Cette morale est-elle di-
vine, ou ne l'est-elle pas? Si elle n'est pas
divine, qu'est-ce donc qui lui manque pour
qu'elle le soit, et si elle est vraiment digne
d'avoir un Dieu, pour auteur, donc elle est
divine parce qu'il est impossible que l'homme
puisse rien faire qui soit digne d'être l'ouvrage
d'un Dieu. Donc , Jésus-Christ est vraiment
l'unique etdivin précepteur du monde.
Et ils ont dit : Le Christ ne peut plus rien
pour le monde, sa mission est finie, son œuvre
est achevée ! Ils l'ont dit en présence de cette
morale céleste et de son auteur, ils l'ont dit en
présence d'une société dégénérée, qui, tous les
jours confesse sa langueur, sou malaise, ses tra-
vaux. — Mais, disent-ils , le Christianisme est
mort, son influence est perdue, sa puissance
anéantie. Le Christianisme est mort. . . Oui ,
dans leur cœur, mais leur cœur n'est pas la
patrie, l'univers; non , le Christianisme n'est
pas mort pour le monde; même dans cette
vasjc capitale, où, au milieu de beaucoup d'in-
différence et d'irréligion, on trouve encore
une foi vive et une religion sincère. Ahl s'ils
osaient le dire aujourd'hui , quel démenti so-
lennel ne leur domierait pas cette immense
basilique! Non, quand vous voyez une pensée,
une espérance qui s'agite fortement au cœur
d'une jeunesse ardente et généreuse , ne
dites jamais que cette pensée , cette espé-
rance est morte pour le monde. £h î ne voyez-
vous pas la foi chrétienne avec ses espérances
sublimes, ses hautes pensées , qui, comme une
flamme divine que l'on croyait éteinte, repa-
rait tout à coup au milieu de nous I Ne voyei-
vous pas une foule déjeunes hommes qui la
reçoivent avec enthousiasme, fatigués qu'ils
sont des mécomptes de leur ardeur déçue, et
impatiens de s'échauffer au sonffle de ses ins-
pirations? Non, la foi n'est point morte dans
notre patrie, ou bien elle s'y réveille, et un
avenir, peu éloigné , peut- être, montrera le
triomphe et la gloire de sa nouvelle résur-
rection ; l'on se rappellera alors que c'est au
sein des ténèbres du paganisme que se montra,
il y a dix-huit siècles, celui qui vint sauver le
monde. Et vous , Messieurs, vous montrerez
que, puisque Jésus-Christ est le divin pré-
cepteur du monde, il est digne de vous, il
sei a glorieux pour vous , au milieu de cet
cbranicmcnL universel, d'être les premiers à
venir déposer à ses pieds, non plus seulement
des hommages de respect et d'junour, mais en-
core lui prêter serment de soumisoion et do
fidélité.
DU DIVORCE.
(Deuiièmc article.)
On fait en faveur du divorce deux sin-
gulières objections. L'adultère , dit-on d'a-
bord, est une chose affreuse, et, dans noire
société actuelle, un désordre flagrant.
Quel est le moyen d'en sortir? le divorce.
La civilisation , dit- on ensuite, est ainsi
constituée dans son essence, qu'elle fait
progresser toutes les libertés. Or, il serait
absurde , pendant que la volonté humaine
se débarrasse, dans l'ordre politique, des
entraves de la barbarie et des chaînes de
l'antique fatalité , qu'elle restât, dans
l'ordre domestique , soumise invariable-
ment au même régime, et dominée par le
principe de l'immobilité. Il n'y a qu'un
moyeu d'harmoniser l'homme social et
l'homme domestique : c'est le divorce.
Ainsi, le divorce est réclamé instamment
par la loi de la morale et par la loi de
l'histoire : il le faut , pour satisfaire les
mœurs et le bon sens.
Ajoutons qu'il n'y a que les gros bon-
nets qui aient trouvé ces deux argumens
en faveur du divorce; la niasse de ceux
qui le sollicitent ne s'est pas élevée jus-
que-là. La chambre des députés elle-
même et M. bavoux ne sont pas si philo-
sophiques et si subtils ; ils ont demandé le
divorce comme un chose révolutionnaire,
comme un souvenir qui peut amener des
chances de popularité , et surtout comme
un moyen d'opposition au catholicisme;-
car nous en sommes venus là , qu'une des
plus sûres des voies de succès et de faveur
auprès des catholiques de France , c'est
d'insulter à leur foi. Cette espèce d'op-
posans , qui est du reste la plus ridicule et
la plus sotte, deviendra désormais peu
dangereuse, parce qu'elle s'appuie sur
de vieilles rancunes et sur des idées en-
racinées dans le passé; mais les opposans,
dont nous avons rapporté plus haut ji_'§
574
LA DOMINICALE.
doctrines, ont plus d'importance , parce
qu'ils colorent passablement leur résis-
tance , et quils affectent de s'appuyer
sur répuration des mœurs et le progrès des
libertés domestiques, toutes cboses qui
sont d'avenir et paraissent intéresser
les générations qui arrivent. Il était donc
naturel que la presse politique prît parti
dans la question du divorce, parce que
cette question , résolue dans un sens ou
dans un autre, touche immédiatement
aux destinées de la société future , et que
la politique a surtout besoin de partisans
parmi les jeunes hommes et les jeunes
idées , qui doivent prochainement gou-
verner le monde.
L'objection tirée de l'adultère en faveur
du divorce, n'a pu être soulevée et émise
que par des esprits sans réflexion. Puis-
qu'on reconnaît que l'adultère est une
chose infâme, pourquoi établir le divorce,
qui exciterait naturellement à l'adultère,
c'est-à-dire à l'infamie? Si l'adultère est
un crime si hideux , comment le divorce,
qui serait le but des adultères , ne serait-il
pas hideux pareillement? Est-ce qu'un
moyen abominable peut conduire à une
fin respectable et sainte? Qu'est-ce que le
divorce, sinon l'adultère placé sous la
sauvegarde de la loi , sinon l'adultère
justifié, autorisé, rendu public et per-
pétuel ? Si l'adultère est un mal, comme
tous les maux, il ne peut être guéri que
par la médication de sa cause. Or, la cause
de l'adultère , c'est la passion désordonnée
des sexes : il faut donc empêcher le dé-
sordre , et non pas le légaliser. Si l'on
admettait qu'il faut accepter les passions,
même avec leurs exceptions et leurs ten-
dances coupables, et disposer la société
de telle manière que ces passions n'en
fussent jamais gênées et arrêtées , la so-
ciété ne durerait pas vingt-quatre heures.
De même qu'un époux prétexte qu'il s'est
développé en lui, depuis son engagement
dans le mariage, une violente sympathie
pour une personne étrangère, et qu'il
faut que la loi s'arrange pour laisser passer
cet attachement j de même l'assassin mo-
nomane pourrait logiquement prétexter
que la nature a mis en lui un irrésistible
penchant au meurtre , et que comme la
loi est faite pour les hommes, et non les
hommes pour la loi, il est nécessaire,
raisonnable et bon que la loi plie , et non
pas l'homme , et qu'on reépecte une ten-
dance morale, dans l'accomplissement de,
laquelle gît toute la destinée d'un indi-
vidu.
L'erreur de tout ceci est au point de
départ. On suppose que les adultères ont
raison d'être adultères j et comme cette
horrible et immonde anarchie de la fa-
mille est pourtant, aux yeux de tous,
un spectacle révoltant , on s'inquiète des
moyens de la régulariser, comme si c'é-
tait seulement un vice de forme. En vé-
rité, les argumens contre cette prétention
sont si nombreux, si divers, si puissans ,
que nous éprouvons une sorte d'hésita-
tion à mentionner ceux-ci plutôt que
ceux-là. Le Christianisme en fournit d'au-
gustes ; le monde lui-même en est plein.
Commençons par ceux-ci.
En général, le mariage, considéré comme
alliance d'afïection, est aujourd'hui chose
très-libre et très-régulière-, l'ancienne sé-
paration qui s'élevait entre les classes delà
société est à peu près entièrement tombée:
11 y a presque partout uniformité d'édu-
cation, homogénéité de principes et , par
conséquent, similitudede préjugés, de pen-
chans et de goûts. Cela est presque rigou-
reusement vrai dès aujourd'hui, et le sera
avant long-temps : c'est un résultat inévi-
table de l'avenir. Il existe donc, et il exis-
tera désormais parmi les hommes une
grande communauté d'idées morales , qui
les rend et les rendra de plus en plus sem-
blables les uns aux autres , sous le rapport
dec e qu'on appelle ton et manières, sauf,
bien entendu , ce que les individualités
intellectuelles auront toujours de parti-
culier et de distinctif. De même que les
rangs s'effacent et que les formes de relations
sociales se généralisent, les grandes fortunes
s'abaissent, et les médiocres s'élèvent , de
manière à se rencontrer dans une sorte cle
LA DOMINICALE.
575
terme moyea qui les met en contact. Il
résulte donc de celte grande fusion des
idées et des fortunes une possibilité plus
ffrande aujourd'hui que jamais, de réaliser
des alliances selon le choix libre et selon
les affections. Pendant le moyen-âge , le
simple chevalier, épris d'amour pour quel-
que haute dame , avait beau se couvrir
d'honneur aux pas d'armes, et acquérir une
grande valeur individuelle; la dame elle-
même avait beau laisser aller son cœur aux
séductions qui lui venaient du respect, de la
fidélité et de la gloire , il y avait un abîme
entre ces deux êtres; et si la passion était
réelle et profonde , ce pouvait être pour
eux une occasion d'oublier le devoir. Les
classes nobles passaient pareillement pour
une sorte de race humaine de meilleur et
de plus pur limon que les pauvres : les
beaux gentilshommes dorés pouvaient donc
séduire les simples femmes du peuple^ et
les châtelaines planer comme des images
ravissantes sur la tête des écoliers et des en-
faosdes bourgeois : c'étaient encore des
sujets d'aft'ection impossibles à réaliser, et
par conséquent des sujets de crime. Mais
aujourd'hui, comme nous disions, la société
est moins que jamais et presque pas livrée
aux hasards de la naissance et de la fortune;
les penchans moraux en sont venus à pou-
voir se régler et se fixer librement, volon-
tairement, par élection; et par conséquent
les sympathies qui se révoltent contre un
premier choix, etquientrenten guerre avec
la fixité du mariage, ont beaucoup moins
pour cause une aftection réelle, détournée
et influencée , que les mauvais conseils du
vice, les séductions de la vanité, et Tappât
du libertinage. L'adultère se trouve ainsi
maintenant, non pas le fruit des unions
forcées et des disparités sociales , mais la
conséquence des théories morales répandues
dans les livres, et passées de là dans les
familles .
En adoptant le langage du monde , l'a-
dultère est donc plus condamnable au-
jourd'hui ([uc jamais , et il manque de
l'excuse qu'il pouvait avoir aulrefois.Quand
le§ unions étaient déterminées par des cau-
ses impitoyables, et prisçs en dehors des
aflections, on concevait qu'il se fît par les
mœurs domestiques une réaction contre le
vice delà constitution sociale ; mais quand
les unions sont devenues à peu près chose
de détermination volontaire et de choix ,
l'adultère n'est plus qu'une dépravation
gratuite, une corruption du cœur par la
tête , une irruption de l'anarchie des idées
dans les sentimens. Le divorce serait donc
aujourd'hui non pas un moyen de corriger
une société mal faite , mais de corrompre
dans ce qu'elle a de plus précieux , les
mœurs, une société considérablement amé-
liorée ; ce serait un gain de cause donné à
laperversité des hommes, perversité toutrà-
fait spontanée , sans autre excuse que le
goût du mal , et par cela même d'autant
plus basse et plus infâme.
Voilà contre le divorce considéré comme
remède à l'adultère, des argumens em-
pruntés au langage et aux idées du monde,
et qui suffiraient pour le condamner. Lft
Christianisme en a de plus élevés et de plus
concluans encore. Aux yeux du Chris-
tianisme, le mariage est une union indis-
soluble , un aceau d'alliance qui ne peut
être brisé. Dès que le mariage chrétien est
accompli , l'union n'estplus chose terrestre,
mais chose divine ; et l'homme ne peut plus
intervenir que pour la faible part qu'il y
a mise , c'est-à-dire pour les conditions
matérielles de l'alliance. On peut faire des
lois sur ce que les lois humaines atteignent,
mais non sur ce que Dieu a sanctionné : ce
serait absurde et impie. On peut régler
diversement le consentement , l'âge , la
constatation ; l'homme s'appartient à lui-
même, en ce sens qu'il est maître de sa
volonté et des entraves sociales qu'il s'im-
pose; mais l'homme ne peut révoquer que
ce qu'a fait l'homme. Dieu est au-dessus
de tout caprice et de toute mobilité; ce
qu'il a fait est fait ; on n'en retranche rien.
Une loi civile sur le divorce ne briserait
donc pas le mariage aux yeux de la foi ;
elle ne ferait que rendre public l'adultère
caché , et faire d'un crime honteux un
crime efironté.
576
La seconde objection en faveur du di-
vorce, tirée de ce qu'il ne faut pas que les
libertés domestiques restent immobil<is,
tandis que les libertés sociales progressent,
est tout aussi peu fondée. Ceux qui l'ont
soulevée et qui s'en sont fait une arme,
n'ont pas pris garde qu'elle était tournée
contre eux. La distraction dans laquelle ils
sont tombés est certainement, de leur part,
tout-à-fait involontaire; elle vient de l'ha-
bitude dans laquelle se trouve la presse poli-
tique de s'arrêter à l'écorce des questions,
et de ne pénétrer jamais au cœur des diffi-
cultés. Pour décider si le divorce favorise-
rait le progrès de ce que nous avons en-
tendu nommer les libertés domestiques ,
et surtout améliorerait la situation des
femmes, dont on a paru plus spécialement
s'enquérir, il aurait fallu déterminer les
avantages que le Christianisme a donnés
aux femmes dans la famille 5 car c'est le
Christianisme qui a constitué cette asso-
ciation domestique indissoluble j dont on
se plaint, et qui a banni ce divorce que
l'on réclame.
Le Christianisme a trouvé dans la fa-
mille la faculté de divorcer, et la faculté
de répudier. C'est un fait qui résulte de
la plus simple inspection des lois juives
et des lois romaines. C'est aussi un fait,
que la condition des femmes dans la
famille était encore considérablement mé-
diocre, malgré les adoucissemens qu'elle
avait reçus. La femme romaine était en
tutelle perpétuelle, et la femme juive
était encore plus effacée. L'établissement
de l'esclavage chez les deux peuples don-
nait à l'épouse une multitude de rivales
qu'elle était obligée de supporter, sans
compter les concubines libres et volon-
taires. Le Christianisme qui survint chan-
{;ea tout cela: il éleva la femme à une di-
gnité qu'elle n'avait jamais connue -, il la
rendit si auguste , si noble et si respectable,
que l'homme fut tenu de la considérer
comme son égale, de lui trouver une
valeur aussi précieuse que la sienne, au
point de s'unir à elle corps pour corps,
^""^fïï^^^^^^ pour affectiou , tandis qu'au-
LA COMTNICALE.
paravent il n'avait jamais pensé qu'un
nombre de femmes quelconque put entrer
en balance avec ses mérites, sa puis-
sance, son autorité. Avant Jésus-Christ,
un homme valait tout un sérail-, depuis
Jésus-Christ, un homme ne valut plus
qu'une femme. Etait - ce la valeur de
l'homme qui avait diminué? Non; c'était
la valeur morale des femmes qui s'était
élevée.
Le Christianisme, à ne le considérer
que comme doctrine sociale, apporta
donc une amélioration prodigieuse et
inouïe dans la condition des femmes,
en les mettant avec les hommes sur un
pied d'égalité morale. Mais comme les
hommes perdaient évidemment de leurs
droits passés, à cette révolution domestique,
le Christianisme exigea des femmes une
sainteté de corps et de cœur qui les ren-
dît dignes de leur élévation nouvelle ; il
créa une vertu également inconnue de
l'antiquité : la chasteté. La chasteté est une
vertu d'origine chrétienne ; elle n'a de
but, de signification et de grandeur, que
dans le Christianisme. Elle fut la compen-
sation que les femmes apportèrent dans
la famille nouvelle, où les hommes étaient
dépouillés de leurs vieilles préroga-
tives.
La chasteté , la continence, la fidélité
conjugale , que le Christianisme rendit
libres et volonlaires, de forcées qu'elles
étaient chez les Juifs, et qu'elles sont en-
core dans l'Orient , afin que leur sponta-
néité les rendît méritoires et en fît des
vertus, n'étaient donc point dans la fa-
mille chrétienne un sacrifice gratuit im-
posé aux femmes : c'était un faible équi-
valent de l'immense sacrifice que faisaient
les hommes-, c'était en outre le sceau de
la situation nouvelle des femmes j elles
devenaient épouses chastes et saintes ,
de servantes humbles et souillées. Sans la
chasteté ,'la femme n'eut pas pu prétendre
à une association où l'homme avait été
dépouillé-, la chasteté lui donnait tout le
prix qu'elle pouvait avoir, et la rendait
l'égale de l'homme. Voilà comment, du-
LA DOMINICALE.
sn
rant les quatre ou cinq premiers siècles
du Christianisme, la femrtie qui. avait
été déjà , même légilin'iement et sainte-
ment, l'épouse d'un autre, et qui deve-
nait veuve , était considérée comme ayant
perdu la plus grande partie de sa valeur
morale, comme dégradée, et mise presque
au niveau des femmes honteuses. Les lois
de cette époque sont pleines de disposi-
tions contre les veuves-, et même aujour-
d'hui, dans les provinces de France où le
Christianisme a poussé et conservé dans le
sol les racines les plus profondes, dans le
midi , le mariage des veuves devient une
sorte de scandale public, et est accueilli,
malgré les précautions de police et la to-
lérance des mœurs modernes , par des té-
moignages bruyans et réguliers de mécon-
tentement et de mépris. Ceci est général
dans les campagnes, et assez fréquent dans
les villes, parmi la population ouvrière.
Pour n'en citer qu'une , les rues de Tou-
louse sont fort souvent obstruées, durant
la nuit, par une foule immense qui chante
ou écoute des couplets railleurs et obscènes
à la porte de quelque veuve qui se marie.
La coutume est si vieille et si invétérée,
que l'autorité est réduite à souffrir tout
ce qui hc gêne pas ouvertement la circu-
lation , et ne met pas en danger le repos
public.
Pour rentrer entièrement dans la ques-
tion, dans la famille telle que le Chris-
tianisme l'a constituée, c'est-à-dire dans
la famille sans divorce , et où la femme
est tenue à la chasteté de corps et d'âme,
c'est évidemment la femme qui est gran-
dement partagée. Si l'on voulait que la
femme put encore se séparer de son mari,
ce serait blesser Thomme, sans servir la
fetome. Ce serait blesser l'homme, car
sa valeur physique , intellectuelle et so-
ciale, veut qu'une femme se consacre à
lui sans réserve 5 ce serait nuire à la
femme, car on la rejetterait dans la so-
ciété toute flétrie, et dépouillée du prix
que lui donnait sa virginité. Ainsi , la
femme perdrait évidemment au divorce,
loin d'y gagner de la considération et de
la valeur. ,
DE LA CANONISATION DES SAINTS.
La vue seule du titre qu'on vient de lire
attirera peut-être à la Dominicale quel-
qu'une des qualification^ prodiguées à toute
œuvre dépourvue d'actualité : car le monde
philosophique et littéraire de notre époque
semble, au premier coup d'œil, entière-
ment étranger à la question que nous allons
aborder. Nulle part le culte des saints n'est
l'objet d'une attacjue directe. Les déclama-
tions protestantes, qui jadis contribuèrent,
à ébranler l'Europe, n'ont plus de reten-
tissement ', les livres où elles sont consi-
gnées dorment ensevelis dans la poussière
du siècle qui les a vus naître , et nul ne songe
à les en tirer. Ce serait même se dévouer
sans retour au ridicule et au mépris qui
poursuit l'ignorance, que de répéter ces
diatribes surannées. Qui oserait, par exem-
ple, soutenir aujourd'hui que l'hommage
rendu aux justes par l'Eglise est une idolâ-
trie, un vol fait à la majesté divine?
Depuis que les esprits ne sont plus préoccu-
pés par la haine, le bon sens a fait justice de
ces pauvretés.
Il y a plus : non-seulement les préven-
tions et la mauvaise foi sont réduites au si-
lence , mais on comprend généralement
tout ce qu'il y a de poétique , de grand et
de civilisateur dans la pensée de l'église,
proclamant ici-bas la gloire de ses héros, et
soutenant la faiblesse de l'homme, par
l'exemple de leurs vertus et l'assurance de
leur protection. On doit peut-être ce pro-
grès à la philosophie éclectique. Nous lui
avons souvent reproché de laisser l'homme
sans règle et sans guide en face de toutes les
opinions qui se sont successivement partagé
l'empire du monde -, mais il faut aussi lui
rendre cette justice qu'en n'excluant aucune
doctrine, et en ap})elant chaque système à
fournir sa part de vérité, elle a imposé à
l'esprit humain l'obligation de les consi-
dérer tous sans passion , et avec une bien-
378
LA DOMINICALE.
veillgnce impartiale. Il en est résulté pour
le catiiolicisme en général, qu'une certaine
bonne foi a présidé aux investigations dont
il a été l'objet. Et comme l'époque vers
laquelle se dirigent aujourd'hui les re-
chcrclies historiques, est précisément celle
qui porte les plus profondes empreintes de
sa puissance créatrice^, en compulsant les
annales du moyen-àge, on s'est pris à ad-
mirer la grandeur et la force des institutions
qu'il y a fondées. Souvent même Tart mo-
derne a exploité cette mine féconde , et
plus d'un grand maître est allé puiser à celle
source des inspirations sublimes. Or , dans
cet élat des esprits, il serait étrange que l'on
n'eût pas observé et compris un des points
les plus saillans de nos mœurs catholiques.
Le culte des saints, en effet, se liait alors
et se lie même encore, malgré notre indii-
lérence , à toutes les circonstances de la
vie. Les premiers sens de la cloche* bapli-
smale ont ù peine évélé la naissance du
chrétien, qu'un œil protecteur veille déjà
du ciel sur son berceau. Désormais celui
dont il porte le nom ne nous l'abandon-
nera point pendant le cours de sou pèleri-
nage sur la terre. Il sera partout sur sa route
pour bénir les joies et consoler les douteurs
qui tour à tour agiteront son âmej il le sou-
tiendra dans les épreuves et les combals,
qui rendent parfois si lourd le fardeau de
Texistence. Quand l'orage des passions
grondera, sa voix calmera la tempête , ou
du moins, si elle n'a pu prévenir le nau-
frage, guidera vers une côte hospitalière la
victime des flots irrités; car il n'est pas seu-
lement le gardien de l'innocence , il ouvra
encore au repentir Tasilc de la miséricorde.
Son assistance se perpétue dans la famille,
à l'aide du touchant usage qui assigne au
premier-né le nom de son père. L'image
ou la petite statue qui représente ses
traits se voit près du Christ au-dessus
du loyer, et, chaque année , lo jour con-
sacré par l'église ù célébrer sa mémoire
devient un signal de joie et de bonheur.
Qui n'a été lémoin de ces réunions vraiment
patriarcales , où tant de sentimens purs
viennent se confondre, alors que toute une
famille assemblée dépose aux pieds de son
chef, en invoquant le saint qui la protège,
un doux tribut de bénédictions et d'amour?
Qui n'a goûté dans son enfance le délicieux
plaisir de faire en secret les préparatifs de
cette fête ? Qui ne se souvient d'avoir été
pressé contre le sein paternel, et couvert
des baisers de sa mère, après avoir offert le
bouquet de fleurs préparé par ses mains
enfantines , et récité le compliment naïf
dont le pasteur du lieu a fourni toute l'élo-
quence?
Quelquefois des faveurs nombreuses et si-
gnalées, obtenues par l'intercession d'un
saint, rendent son nom célèbre dans une
province entière, et même dans tout le
monde chrétien. C'est ordinairement au
fond de quelque bois solitaire, près d'une
fontaine, sous l'abri du chêne antique, que
s-élève le modeste oratoire où son nom est
invoqué, et dont les murs sont couverts des
offrandes delà piété. Là, chaque jour arrive
des pays lointains l'humble pèlerin qui,
pour accomplir un vœu, a dit adieu à la
demeure de ses pères. Il vient demander ù
genoux la santé de sa fille qu'une maladie
lente conduit au tombeau , le retour d'un
fils exposé aux hasards de la guerre ou aux
caprices des mers, le repos des élus pour
une épouse que la mort lui a ravie, et dont
l'image trouble ses songes. Quand il a fait
sa prière , il part consolé. L'espoir qu'il
emporte au fond du cœur ne sera point
trompé -, car, avant de revoir son hameau^
il aura pu serrer dans ses bras le fils qu'il
avait perdu : il aura vainement cherché sur
le front de sa fille les traces de la souff"rance-,
et si désormais l'ombre de celle qui lui fut
chère visite encore son sommeil, elle ne sera
plus triste et plaintive, mais brillante d'une
auréole immortelle.
Rappellerons-nous ici les sentimens de
bonheur que ramenait au village le retour
de la fête patronale? Les populations voi-
sines accouraient autour du même clocher.
Une seule pensée animait tous les cœurs,
celle d'avoir part aux grâces que le ciel
ne saurait refuser aux prières du juste que
ri>1i5C honore. D'ionocens plaisirs embcl-
LA DOMINICALE.
579
lissaient aussi cette journée qui consolidait
les vieilles amitiés, rapprochait les esprits
divisés par la haine , etrpréparait souvent
ces unions fortunées que cimentent à la
fois la religion j les convenances et l'a-
mour. Après l'avoir consacrée tout entière
aux devoirs de la piété et aux tendres
épanchemens de la joie la plus sainte, on
se qui ttai t à regret, non sans se donner pour
l'année suivante un rendez-vous au môme
lieu.
Moins attendrissante peut-être, mais
plus magnifique dans ses hommages, la
cité se glorifie, comme le hameau, d'avoir
au ciel un médiateur chargé de ses intérêts.
Mais par un instinct qui paraît bizarre , le
plus souvent elle ne le choisit point parmi
ceux qui se sont sanctifiés dans les palais.
Une simple bergère, un pauvre prêtre ,
une pécheresse repentante, voilà l'appui
des trônes et des capitales ; et lorsqu'on
s'arrête devant les monumens superbes où
tous les arts pieux ont réuni leurs merveil-
les^ on est tout étonné de lire sur leurs
fronton : à Geneviève , à Madeleine, ou
à Fincent-de-Paul. Avant qu'un peuple
en délire eût dévasté son temple et souillé
ses autels , qui pouvait, sans être profon-
dément touché, voir la vierge de Nanterre,
étendant sur Paris sa houlette protectrice,
du haut de la majestueuse coupole élevée
par nos aïeux? Qui de nous n'a pas présent
à la mémoire le beau triomphe décerné
naguère aux restes de cet homme prodi-
gieux, dont l'inépuisable charité enfanta
tant de miracles? A la voix du pontife
qu'elle a le bonheur de posséder encore, la
population parisienne , dans un religieux
silence , se pressait entassée sur nos places,
et dans les rues que traversait le cortéjfe. Ce
concours immense n'était pas seulement
attiré par la pompe déployée dans cette
belle solennité , car il fut le même les jours
suivans autour de la châsse du saint. Nous
n'oublierons jamais que , se confondant
avec le peuple, la royauté vint alors dé-
poser aux pieds de Vincent-de-Paul ses
soucis amers et ses tristes pressentimens. On
vit aussi des guerriers, partant pour une
expédition glorieuse, consacrer par l'at-
touchement des reliques , le fer qui devait
armer leur bras, comme autrefois ces preux
chevaliers, qui avant de voler à la con-
quête de la Palestine , allaient aiguiser leur
épée sur la tombe de Saint - Martin do
Tours.
C'est encore une particularité remarqua-
ble du culte des saints, que son influenfc
sur le génie militaire. Qui ne sait que les
ordres chevaleresques, dont les œuvres nous
i'rappent encore d'étonnementet d'admira-
tion, se sont formés sous ces auspices?
Quand la voix de l'honneur appelait aux
armes les populations entières, l'image vé-
nérée du patron brillait sur leur étendard ;
son nom se mêlait à leurs cris de guerre, et
ceux que la mort n'avait pas moissonnés au
milieu des combats le faisaient retentir
dans leurs chants de vie.toire. Aujourd'hui,
un même drapeau annonce à tous que la
patrie est en danger, et certes, cette pensée
contient un î^crme fécond d'ardeur et d'en-
thousiasme; mais nous pensons qu'il n'é-
tait pas inutile d'y ajouter un souvenir lo-
cal et en quelque sorte personnel , de rap-
peler aux combattans, qu'en protégeant la
■nation , ils protégeaient aussi leurs propres
foyers: la bannière royale, flottant au-
dessus de toutes les autres, proclamait as-
sez hautement Pintérêt commun.
Il y aurait aussi beaucoup de choses à
dire sur les associations civiles et' reli-
gieuses ; mais nous nous arrêterons ici : le
tableau que nous venons d'esquisser suffit
pour montrer que Pusage catholique, qui
fait le sujet de cet article, est d'une portée
immense. Nul ne doit donc trouver étranjje
que le siècle présent l'ait observe et com-
pris. Il Ta fait, et nous devons lui en sa-
voir gré. Mais il n'en a saisi que la partie
poétique-, et, s'arrêtant aux circonstances
qui peuvent servir d'aliment à Pimagina-
tion, il n'a rien vu de réel, de positif. A
ses yeux il ne s'agit que d'une dévotion po-
pulaire, naïve et consolante, mais bonne
pour des esprits faibles et crédules-, et parce
que la superstition y a parfois mêlé des
erreurs , on a pensé que Pignorance seule
380
LA DOMINICALE.
l'avait établie et dirigée. Lisez les auteurs
récens , ils ont toujours sur les lèvres le
sourire de la pitié , quand ils parlent des
légendes anciennes, qui pourtant leur ont
fourni plus d'une page éloquente. Ce sera
donc répondre à un besoin du moment, que
de travailler à détruire cette prévention in-
juste. C'est ce que nous nous proposons
d'entreprendre, en montrant, l'histoire à la
main, quelle sévérité de critique l'Eglise a
déployée dans tous les temps , lorsqu'elle a
songé à mettre au nombre des saints ceux
que les peuples signalaient à sa sollicitude,
comme digues de cet honneur. Nous espé-
rons, par cette discussion , établir comme
un point incontestable , qu'en mettant à
part toute idée d'inspiration divine, et
en ne considérant la canonisation des saints
que comme une œuvre purement humaine,
elle a toujours été entourée de précautions
suifisanles pour satisfaire la raison la plus
scrupuleuse. Nous ajouterons ensuite quel-
ques détails sur les cérémonies qui accom-
pagnent à Rome le triomphe des serviteurs
de Dieu.
DU CLERGE.
Les deux chambres et le pouvoir sont en
veine de catholicisme. La semaine dernière,
passait à une forte majorité à la chambre
des députés la loi honteuse et immorale du
divorce. Voici que, pour compléter l'œu-
vre , cette semaine les deux chambres
jouent à laquelle des deux se montrera la
plus hostile au clergé. Au Luxembourg^ les
pairs refusaient d'adopter deux anien-
demens, tendant à investir du droit de
coopérer aux élections du conseil général
les professeurs de la faculté de théologie de
Paris. Dans la chambre des députés, on re-
connaissait aux conseils municipaux le
droit de donner leur avis sur les budgets et
les comptes des fabriques, dans le cas même
où celles-ci ne recevraient rien des com-
munes. Pour Dieu, que signifie donc tout
ce gâchis? Le clergé est-il donc si petite
chose en France ,' que chaque marchand»
venu desaboutique de province, se permette
de lui donner son coup de pied? Que résul-
tera-l-il de cette omnipotence donnée aux
maires et aux conseils municipaux? c'est
que les passions politiques, les rancunes ,
l'esprit de parti accourront se glisser par
la porte que vient de leur ouvrir le vote de
la chambre. Et voyez si ce n'est pas chose
à navrer l'âme que ces lois qui se fabriquent
au pas de course , sans qu'il y ait autre
chose dans les discussions que de petites
vues, que de petites passions , nulle ap-
préciation dos vœux des populations et
des intérêts des commettans ? Il y a si
long-temps qu'on nous répète à la tribune
que le pouvoir ne veut pas se montrer hos-
tile au catholicisme! eh ! mon Dieu, alors
que dans chaque circonstance on n'agisse
donc pas à l'encontre de ses promesses de la
veille! C'est peu de chose sans doute pour
un député, que le conseil municipal ou non
s'ingère dansl'administration des fabriques;
mais dans un gi'and nombre de localités,
cette loi portera de tristes fruits qu'une
chambre éclairée et consciencieuse eût pré-
venus.
D'autre part^ trente diocèses sont me-
nacés de voir supprimer leurs sièges épis-
copaux. Il est temps , grand temps d'agir
pour les catholiques. Hélas ! de toutes
parts, c'est le cri unanime d'une déso-
lation profonde. Et voici qu'aujourd'hui le
vénérable pasteur d'une de ces églises pros-
crites se rend l'interprète de la douleur
commune :
(( S'il est un temps de parler , dit mon-
seigneur révêque du Puy, il en est un aussi
de se taire, et nous n'oublierons pas ici
cette leçon de prudence que nous donne
l'Espritsaint. Mais vous comprendrez notre
silence, antique et vénérable basilique de
Notre-Dame du Puy, vous qui long-temps
veuve de vos pontifes, avez retrouvé avec
eux la majesté de vos solennités et la sainte
alléf>resse de vos pompeuses fêtes. Portes
du temple, vous 18 comprenez, puisque
déjà vous vous désolez.
» Vous comprendrez notre silence, autel
LA DOMINICALE.
m
èDg^lque qui, long-temps affligé de l'élol-
gnement de vos premiers sacrificateurs, les
avex vus avec tant de joie revenir à vous,
revêtus de leurs plus magnifiques ornemens,
pour offrir l'encens et le pain sur la même
pierre où leurs saints prédécesseurs les
avaient présentés avant eux. Vous le com^
prenez, pierres du sanctuaire, puisque déjà
vous faites entendre un nouveau cri de dou-
leur.
» Vous le comprendrez, notre silence ,
chaire des Georges, des Evode et des Mar-
cellin. Long-temps couverte du voile de
votre deuil, comme vous tressaillîtes aux
premiers accens du légitime pasteur que
vous attendiez si impatiemment ! oui , sa
voix ne fut pas pour vous celle d'un étran-
ger, mais la voix de Jacob, cette voix qui
vous était connue. Hélas! vous nous com-
prenez, puisque déjà vous redemandez vos
voiles funèbres , comme si les jours de
votre silence allaient revenir pour vous. »
Qu'on se hâte donc encore une fois_, d'user
de tous les moyens légaux qui sont au pou-
voir des catholiques, pour essayer d'em-
pêcher cet acte monstrueux. Déjà trois
diocèses ont présenté des pétitions, et tous,
jusqu'aux protestans , sont venus dans
ces listes nombreuses apposer leur sen-
tence de blâme et leur protestation contre
cette inique mesure. Protestations hautes ,
graves, fortes, solennelles;, comme les ca-
tholiques ont le droit de parler en France!
voilà ce qu'il faut jeter à la chambre comme
un défi ou comme un remords pour l'a-
venir!
JUmSPRUDENCE.
Section première.
Du droit public Jrançais sur les matières
ecclésiastiq ii es .
§ I". Principe général de la législation
française sur les matières religieuses.
Avant de commencer l'exposé des prin-
cipes de notre législation sur les matières
religieuses, il est important de .recliercher
quelle est la pensée fondamentale qui a
présidé à sa rédaction. L'esprit d'une légis-»
lation et la connaissance des principes qui
lui ont servi de base , sont les meilleurs
guides du jurisconsulte qui veut l'interpré-
ter et la faire connaître. L'esprit d'une loi
complète le sens de son texte, l'éclaircit, le
rectifie et le supplée. Ce n'est qu'à l'aide de
la connaissance exacte des raisons qui les
ont fait porter, qu'il est possible d'appli-
quer avec sagesse aux lois que l'on veut
connaître , les règles générales de droit.
Quel est donc le principe de la législa-
tion qui régit aujourd'hui les matières re-
ligieuses en général, et les questions qui
intéressent l'Eglise catholique en particu-
lier? Nous avons dit que cette législation
avait été trop souvent rédigée dans un es-
prit de défiance et d'injustice pour l'Eglise,
et nous aurons trop souvent l'occasion d'en
donner la preuve.
Telle qu'elle est cependant, elle n'a pas
paru aux ennemis de l'église assez favo-
rable à leur haine. La législation de l'an X,
surtout avec les améliorations qu'elle avait
reçues sous la restauration, bien qu'insuffi-
sante aux idées et auxintérêtsreligieux n'a-
vait pas moins subi la nécessité de leur ren-
dre cet hommage imposé par la Providence
à tous lesgouvernemcns qui veulent vivre.
Depuis lors on a soutenu, dans un but qu'il
est facile de comprendre, que le principe
de cette législation était athée. Certes, nous
sommes loin de vouloir entreprendre l'apo-
logie des lois que nous allons faire con-
naître-, mais nous devons nous hâter cepen-
dant de leur rendre leur véritable carac-
tère. Aucun de nos lecteurs ne se méprendra
sur le but et l'importance de cette démons-
tration. Si le principe général des lois de
l'an Xet de la restauration est athée, toutes
les questions douteuses que nous exami-
nerons devront être résolue contre l'Eglise;
si c'est le principe contraire qui a présidé
à la rédaction de ces lois, nous résoudrons
tous les cas douteux dans le sens le plus
conforme aux intérêts de la religion. Ainsi
le veulent les principes du droit.
Il ne s'est rencontré qu'une époque dans
582
J.A 'DOMINICALE.
laquelle nos législateurs aient méconnu
rinfluence salutaire des idées religieuses sur
la conduite des hommes, et l'ordre moral et
matériel des sociétés civiles. Dans l'an-
cienne France, le catholicisme avait tou-
jours été la religion dominante , le plus
souvent même la religion exclusive. La ré-
forme amassa contre lui bien des haines
que la philosophie du dix-huitième siècle
s'efforça d'envenimer, et dont s'armèrent
les mauvaises passions de 89 , pour com-
mencer cette série de mesures réaction-
naires et oppressives, que les législatures
suivantes devaient pousser jusqu'à la bar-
barie. Pour remédier aux inconvéniens que
l'on prétendait cire résultés de l'interven-
tion du pouvoir religieux dans les aifaires
civiles, la loi du ^4 août 1790 intervint à
son tour dans les affaires religieuses. De là
naquit un schisme que l'assemblée législa-
tive voulut réprimer par la force, et que la
Convention s'efforça d'éteindre dans le
sang. On sait ce qui en résulta , et de quels
hideux excès cette époque fut souillée, de-
puis le décret du 20 brumaire an II , qui
convertit JXotre-Dame de Paris en temple
de la Raison^ jusqu'aux égorgemens en
niasse des ecclésiastiques et aux fêtes de
l'Etre suprême.
On comprit bientôt que la législation ne
méprisait pas en vain la puissance des idées
religieuses, et, dèsquelessanglaRtes orgies
de la terreur furent calmées, la fureur des
nouveaux persécuteurs s'adoucit. L'esprit
religieux s'était retrempé dans les persécu-
tions, et il se manifestait de toutes parts.
On avait essayé de l'athéisme, on essaya de
l'indifférence-, mais ce principe n'était pas
plus sage et plus vrai que le premier j et le
Directoire, qui avait proclamé la tolérance
religieuse, fut bientôt amené à de nouvelles
persécutions, plus sourdes et plus basses,
comme tous les actes de ce régime , mais
non moins violentes que les premières.
Alors la loi fut vraiment athée, mais c'est
la seule époque de notre histoire où cet
odieux principe ait été appliqué.
Le gouvernement consulaire rétablit en-
fin par politique la véritable liberté des
consciences, mais il sentît bientôt qu'il ne'
suffisait pas de ne pas proscrire les idées re-
ligieuses et qu'il fallait les appeler au se-
cours de la législation positive, impuissante
sans elles à maintenir l'ordre dans la société.
Le concordat de 1801 eut pour but et pour
résultat, de faire cesser ce schisme, qui dé-
solait l'Eglise de France, et il réconcilia le
gouvernement avec l'autorité ecclésiastique.
Que ceux qui prétendent que le principe gé-
néral de notre législation sur les matières
religieuses est l'athéisme, veuillent bien
lire les discours prononcés par M. Portalis
et par les autres orateurs du gouvernement ,
en présentant à la sanction législative la
loi du 18 germinal de l'an X5 ils verront
que le principe fondamentale de cette loi
est la nécessité d'une religion positive ré-
vélée pour le maintien de l'ordre social -,
ils verront que, loin d'être athée , la légis-
lation de l'an X, etde la restauration, n'est
pas même indifférente à l'égard des idées
religieuses, et qu'elle les reconnaît et les
proclame comme la seule garantie et la plus
forte sanction de ces dispositions.
Ce qui fut reconnu , à l'époque où fu-
rent rédigées les règles fondamentales de
notre législation sur les matières ecclésias-
tiques, de la nécessité des opinions reli-
gieuses en général , le fut d'une manière
plus spéciale et plus formelle encore de la
nécessité de la religion chrétienne. C'est
d'elle surtout qu'il est question dans les
discours de ceux qui exposèrent les motifs
des lois de l'an X, et qui les défendirent.
Le Christianisme fut reconnu d'une com-
mune voix, seul capable de maintenir les
bienfaits de la civilisation qui était son ou-
vrage, et on proclama qu'il n'y eut jamais
de religion mieux appropriée à la politi-
que des gouvernemens. Nous rappelons ces
faits ;, non pas qu'ils ne soient PexprCosion
de vérités vulgaires et incontestables , mais
parce qu'ils réfutent complètement cette
prétention, que la législation que nous al-
lons exposer, a pour principe l'indiffé-
rence ou l'athéisme. En l'an X, le Christia-
nisme fut justifié au nom de la raison et de
ja politique humamej la France le prit
I:A DOMlNfCALE.
585
lOiir base de l'ordre social qu'elle allait re-
onstruire; et le jour où ses temples furent
ouverts, fut célébré par l'institution d'une
été nationale annuelle. (Décret du 19 fé-
vrier 1806, B. 75 , n" i335 ). Telle fut la
)ensée générale de notre léj^islation à l'é-
jard des idées religieuses. Nous avons du
a coastater parc^ qu'elle a peut-être été
rop méconnue dans la suite , et nous en
léduirons plus tard des conséquences i-m-
jortantes. Voyons maintenant quelles sont
es règles de notre droit constitutionnel qui
concernent la religion.
§ 2 , articles 5 el 6 de la chiaie.
L'article 5 de la Charte de i83o, qui
n'est que la copie du même article de la
Charte de 1814, déclare que «chacun
« professe sa re]i<]ion avec une éf^ale li-
« berté, et obtient pour son culte la même
« protection. )> La Charte de î8i4 procla-
mait de plus la religion catholique , reli-
gion de l'Etat. La Charte de 1800 se borne
à reconnaître qu'elle est la religion de la
majorité des Français, comme l'avait fait
le Concordat de 1801. Si Ton eut donné
sous la restauration à l'article 5 de la
Charte, les conséquences que comportaient
ses termes , la diftérence des deux locutions
eût été imme^ise; mais on ne l'entendait
guère alors, comme aujourd'hui, que de
la reconnaissance d'un fait, plutôt que de
la création d'un droif. C'était.., fonmre un
hommage rendu à une prépondérance qu'on
ne peut nier , et non l'établissement légal
de prérogatives', c'était la reconnaissance
de cette vérité , que si une religion est né-
cessaire aux individus, elle ne l'est pas
moins aux états.
Beaucoup de questions sont nées des ter-
mes un peu ambigus de cet article 5 des
Chartes de 1814 et de i83o. Nous ne les
discuterons pas toutes 5 elles n'intéressent
que fort peu nos lecteurs. Nous nous bor-
nerons à examiner s'il est vrai , comme ou
le répète chaque jour , que cet article pro-
clame la liberté des cultes , et quelles res-
trictions il apporte à ce principe.
Autre chose est la liberté des cultes , au-
tre chose la liberté de conscience. La liberté
de conscience se rapporte uniquement aux.
croyances individuelles , au culte intérieur.
La liberté des cultes se rapporte à l'exer-
cice extérieur et public des rites religieux,
qui servent à manifester les croyances. La
première est nécessairement illimitée tant
qu'elle se renferme dans le secret des con-
sciences. Elle pourrait être soumise, pour sa
profession individuelle et extérieure , à des
restrictions plus ou moins sévères. Si la
Charte déclare que chacun professe sa reli-
gion avec une égale liberté, ce n'est pas pour
reconnaître à chacun le droit de croire et
de pratiquer dans son cœur la religion qui
lui plaît; c'est pour lui donner celui de le
publier , de l'écrire , de le professer en un
mot. Mais, qu'on y prenne garde, cette li-
berté même n'est pas illimitée -, elle est
égale pour tous, c'est-à-dire que nul ne
peut en jouir de manière à choquer le mô-
me droit dans les autres. Ce principe est
important , et nous aurons l'occasion de
rappeler une décision de la justice qui en a
fait une mémorable application.
Mais si la Charte consacre la liberté de
conscience, elle n'admet pas sans restric-
tions la liberté des cultes, c'est-à-dire la
liberté de manifester par des rites et des
cérémonies extérieures et publiques , les
croyances intérieures. La liberté des cultes,
telle que l'entend la philosophie qui vou-
drait les admettre tous , parce qu'elle n'en
connaît aucun, serait le droit d'exercer
publiquement tous les cultes ridicules, ab-
surdes, odieux, qu'il plairait au premier
rêveur et au premier fou d'imaginer. Ce
serait le droit de professer publiquement
l'irréligion et l'athéisme. Or , il ne faut pas
faire les lois plus mauvaises qu'elles ne
sont : ce n'est pas cette liberté là que l'ar-
ticle 5 des Chartes de 1814 et de i83o
proclame.
D'abord, cet article proscrit la profes-
sion publique de l'irréligion et de l'a-
théisme. Cela résulte du principe qui ,
comme nous l'avons démontré plus haut,
a été reconnu par la législation, de la né-
384.
cessitédes religions poUï le maintien des
États •) cela résulte des termes mêmes de
la Charte, cela a toujours été reconnu, et
par des hommes de toutes les opinions.
M. Portalis, dans un article publié dans
le JReper/oire de la nouvelle Lé(jislation
(■v°. Cultes) , Ta professé de la manière la
plus formelle, et les jurisconsultes les moins
suspects de trop de penchant à favoriser
les idées religieuses , l'ont également pro-
clamé. (V. le discours de M. Isambert à
l'audience delà Cour de cassation,, du 3
août 1826, dans le recueil de M. Sirey,
année 1826, p. 558.)
En second lieu , la Charte n'accorde pas
la protection des lois à tous les cultes in-
distinctement, mais seulement à ceux qui
auront été reconnus par elle. C'est ce
qu'elle montre par ce mot dont elle se
sert : « Chacun obtient pour son culte la
même protection.» Le mot obtenir suppose
l'obligation de demander-, il renferme l'i-
dée d'autorisation. Un culte nouveau ne
peut donc s'établir sans qu'il ait été auto-
risé par les pouvoirs compétens-, il n'a
donc droit à la protection que promet la
Charte, que quand il s'est fait légalement
reconnaître. (1). C'est ce qui n'a guère é lé
contesté jusqu'à ce jour que par les saint-
simoniens et par les disciples de la pré-
tendue église catholique française; sortes
de religions qui sont mortes, il est vrai ,
avant même qu'aucune contestation sé-
rieuse se soit élevée sur la légalité de leur
existence.
La liberté des cultes n'est donc pas celle
d'établir un culte nouveau sans l'autorisa-
tion et la reconnaissance légales-, elle est
soumise à la surveillance des pouvoirs ci-
vils qui doivent nécessairement avoir le
(1) Vinjcz les auloritcs, citées phis bas , et surtout
un.trrèl de la coui' royale de Ronîeanx , du 28 août
4820, rapporté dans le Recueil de M. Siiey, anué
1828, 2'' [)artie, p. 00, et qui s'exprime ainsi : « L'ai-
» ticle 5 de la Cliarlc admet la libellé de conscience,
» la liberté du culte doit èlie obtenue, c'est-à-dire
» impétrée, ce (pii renvoie imi)licilement aux dispo-
» sitions du Code qui dclerminenl ce mode prescrit
« i)Our y parvenir.
LA DOMINICALE.
droit d'empêchei' que, soûs prétexte d'exêl**
cer un culte, on ne se livre à des actes
qui troubleraient l'ordre public , ou por-
teraient atteinte à la morale. La liberté
n'existe et n'est protégée qu'à la conditioti
de cette surveillance et de cette reconnais^
sance des pouvoirs civils.
Avant ces dispositions de la Charte, ce
droit de surveillance de l'autorité avait été
constaté par les lois. Les art. 291 et 294
du Code pénal de 1810, avaient exigé l'au-
torisation du gouvernement pour toutes
les associations de plus de vingt personnes
s'occupant d'affaires religieuses , et dé-
fendu à tous les propriétaires d'accorder
l'usage de leuus maisons pour l'exercice
d'un culte, sans l'autorisation du gouver-
nement. On a demandé si l'article 5 de la
Charte avait abrogé ces dispositions pro-
tectrices des principes que nous avons in-
diqués plus haut. Un grand nombre de dé-
cisions judiciaires ont déclaré qu'il n'y
avait aucune incompatibilité entre les dis-
positions du Code et la Charte -, mais ils ont
cependant admis des distinctions qu'il est
important de noter.
Dans l'application de l'article 291, on a
distingué les cultes autorisés et légalement
reconnus de ceux qui ne le sont pas. On a
déclaré cet article abrogé en ce qui re-
garde les premiers (arrêt de la Cour de cas-
sation du 23 avril i83o, rapporté par Si-
rey, an. i83o , p. 5oi) ; mais on a décidé
qu'il ne l'était pas en ce qui regarde les
cultes qui ne sont ni reconnus, ni autori-
sés. ( Arrêt de la Cour de cassation du 3
août 1826, ins. dans Sirey 1826 , p. 538,
afïaire des plétistes ou inspirés , arrêts de
la même Cour du 17 septembre 1828 , Si-
rey 1828, p. 558 -, et du 19 août 1800 ,
Sirey 1800 p. 3ii. Un arrêt de la cour
royale de Grenoble du 2 mai 1829 , Sirey
1829, 2^ partie p. 519 , a rendu une déci-
sion pareille dans une affaire de gens qui,
sous le titre de Saints étaient en réalité des
escrocs. )
L'article 294? au contraire, a continué
d'être appliqué malgré l'article 5 du la
Sufjplémeni .
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU \) MARS.
385-
Charte, et sans distinctioa entre les cultes
autorise's et ceux qui ne le sont pas, et il
a été décidé qu'aucun local ne pouvait être
prêté pour l'exercice d'un culte sans la per-
mission de l'autorité. (Voyez la plupart
des arrêts ci-dessus cités, et de plus un ar-
rêt de la Cour de cassation, important à
causedesadatedu iSseptembre i83o,posté-
rieureàlaCharte nouvelle. Sirey,ann. 1800,
p. 3o9.)Cette décision est juste; caria règle
contraire constituerait un priviléfije au pro-
fit des cultes non-catholiques, le culte ca-
tholique étant astreint à cette autorisation
par des décrets spéciaux (décret du 22 dé-
cembre 1812).
Voici donc, en résumé, le sens précis de
la disposition constitutionnelle de l'article
5 des Chartes de 1814 et de 1800. La li-
berté de conscience , c'est-à-dire la liberté
du culte intérieur, sans rites, sûns manifes-
tations extérieures, est entière 5 la liberté
de professer sa religion, de l'avouer, de la
propager, de la défendre, est égale pour
chacun , c'est-à-dire qu'elle n'a de limites
parmi les individus que le même droit chez
les au très j la liberté du culte extérieur et
public est soumise à dos restrictions d'or-
dre public, et à une surveillance spéciale
de l'autorité: elle n'est ni le droit de pro-
fesser ouvertement l'irréligion etl'a théisme,
ni celui de pratiquer un culte qui n'aurait
pas été reconnu et autorisé. Tel est son vé-
ritable sens, et il nous semble qu'on aurait
du le faire mieux respecter dans ces der-
niers temps, en nous dispensant des ecan-
dalesdont de prétendues religions nouvelles
nous ont rendus témoins.
Maintenant nous devrions peut-être exa-
miner la question de savoir quels sont les
cultes reconnus par l'État, et dont l'exercice
a reçu l'autorisation du pouvoir-, mais cette
question, qui se résout avec les faits, est
sans intérêt pour nos lecteurs : le catholi-
cisme et les autres cultes chrétiens sont évi-
demment reconnus et autorisés par la loi
constitutionnelle elle-même; le culte israë-
lite avait été reconnu depuis long-temps
parle décret du 17 mars 1808, qui autorisait
des cotisations poursubvenir aux besoins de
son exercice et par les lois des finances qui^
depuis 1814 î avaient régularisé chaque
année ces cotisations. Quelques autres
sectes sont tolérées plutôt que reconnues
et autorisées , et le pouvoir pourrait leur
interdire l'exercice de leur culte, sïl le ju-
geait à propos.
L'article 6 de la Charte de 1 83o , et 7 de la
Charte de i8i45pontiennent, relativement
aux cultes , une autre disposition impor-
tante. Ils ordonnent que « les ministres
de la religion catholique , apostolique et
romaine, et ceux des autres cultes chrétiens,
reçoivent des traitemens du trésor pu-
blic. » Cette disposition, que la loi du 3
février i8oi a rendu commune au culte
Israélite, est-elle un règlement purement
politique, ou bien a-t-elle pour objet de
remplacer l'indemnité promise par la ré-
volution de 89, des biens dont elle dépouil-
lait l'Eglise? C'est ce que nous ne voulons
pas examiner pour le moment. Nous nous
bornons à constater que le traitement des
ministres du culte est placé sous la garan-
tie de la loi constitutionnelle , et que c'est
en vertu de cette loi qu'il est réglé chaque
année dans le budget. Jusqu'ici, il est vrai,
on s'est borné strictement à l'observation
de la lettre de la Charte, en réglant les dé-
penses du culte avec une parcimonie de plus
en plus restreinte -, ce qui a fait craindre
qu'on ne parvînt enfin à rendre la garantie
delà Charte illusoire; mais comme tous
les honnêtes gens de tous les partis se sont
accordés pour réclamer contre cet abus ,
nous devons espérer qu'on n'ira pas plus
loin.
Nous avons exposé le principe général
de notre législation sur les matières reli-
gieuses et les dispositions de la Charte qui
les concernent. Dans les articles suivans
nous ferons connaître les autres règles de
notre législation relatives au culte, qui
peuvent être considérées comme apparte-
nant au droit public. Dans le prochain ar--
ticle, après avoir considéré etexamine
l'état de la législation antérieure sur la
grande question des libertés de l'Eglise gal-
licane , nous parlerons des dispositions
58(5 LA IDÔIMICALE.
législatives qui déterminent les rapports
généraux de l'État avec Vautorité ecclé-
siastique ouïe culte public.
BEAUX -ARTS.
ÉGLISE DE LA MADELEINE.
En vérité, c'est effrayant comme la
pensée de Dieu se retire des hommes, et
les laisse dans leur isolement et leur mi-
sère, à proportiou que la foi chancelle, et
que la raison faible et orgueilleuse affecte
une confiance et une audace_, que tant et
de si diverses chutes auraient bien dû
pourtant réfréner! A la même époque où
l'impiété moderne prenait naissance, où la
découverte de l'imprimerie livrait subite-
ment et sans transition à l'intelligence des
alimens entassés et immenses , qui ne pou-
vaient pas manquer de gâter le tempé-
rament des esprits 5 tandis que la raison
s'avançait à travers les vieux systèmes
philosophiques renouvelés et mis au jour :
le sentiment des arts, sentiment tout em-
preintdemysticitéetde poésie chrétiennes,
s'effaçait, reculait, disparaissait. Le même
jour où l'on commença à imprimer des
livres, fut en même temps celui où l'on
cessa de bâtir des cathédrales; ceci est
presque vrai dans le fait, et est tout-à-
fait vrai dans l'idée.
Cet événement a deux gxandes causes -,
déduisons-les. D'abord , quand l'impri-
merie se découvrit , elle fut immédiate-
ment employée à reproduire les livres
grecs et latins, et parmi eux les plus cé-
lèbres, c'est-à-dire ceux qui précédèrent le
Christianisme-, et par conséquent l'esprit
humain fut natarellément sollicité à re-
commencer le cercle des opinions antiques-,
ensuite, la {jrande facilité qu'il y avait
désormais à traduire et à multiplier les
idées, à l'aide de la presse, put faire re-
noncer peu à peu à la difficulté qu'il y
avait eu jusqu'alors à les sculpter en
pierre. D'un côté, les vieux systèmes usur-
pèrent sur le terrain des pensers catho-
liques; de l'autfe, l'imprimerie attaqua ]
l'architecture; le livre tua le monument,
et la philosophie tua la foi.
Voyez en effet comme l'antiquité se fait
jour de tous côtés et déborde la civilisation
moderne, dès que l'imprimerie est mise
en œuvre. A partir de ce moment, elle
fait trace dans la philosophie , dans la lit-
térature, dans le droit, dans la politique,
dans l'architecture; c'est comme une im-
mense et eff'royable résurrection de la
Grèce et de Rome ; c'est comme si la
trompette avait sonné pour tous les grands
hommes de l'Attique, de l'Ionie et du
Latium. La scolastique chrétienne se voit
attaquée par le réveil du platonisme et
des théories alexandrines; la langue in-
digène de Ville-Hardouin et de Joinville se
trouve assaillie par la périphrase cicéron-
nienne et la méthaphore homérique; le
vieux texte des codes nationaux et des ca-
pitulaires , les constitutions féodales et les
établissemens de Saint-Louis, sont en-
vahis par la glose des juristes et la propa-
gation des codes romains; des théories
politiques , chose inouïe jusqu'alors , s'éla-
borent et se discutent en Hollande , peu
après l'apparition du lutbéran'sme; et
sur la fin du seizième siècle passent en
France , dans les écrits de I abotéie et de
Bodin; enfin, Taichilectuie chiétienne,
improprement apj.elée gothique , la belle
et merveilleuse aichi ecture du moyen-
âge, celle dont l'ogive est le principe géné-
rateur, se voit tout d'un coup abandonnée
pour l'architecture grecque et romaine,
l'architecture semi-orientale et païenne ,
celle dont le plein-cintre est le caractère
fondamental. C'est l'époque de ce qu'on
nomme la renaissance, et qu'on aurait
mieux appelée la décroissance et la chute
de Tart indigène , c4e l'art conçu et élaboré
par des inspirations locales , sous l'in-
fluence des idées chrétiennes et du climat
de l'Occident; époque de mort graduelle
et fatale pour toutes les choses que notte
propre civilisation avait enfantées: philo-
sophie, langue, droit, politique et archi-
tecture.
))'an autiJCcôté, tandis que l'impression
LA DOMINICALE.
587
et la profusion des livres antiques repro-
duisaient toutes les théories que le Chris-
tianisme avait vaincues et remplacées , l'i-
magination des artistes dut être prodigieu-
sement frappée de l'aptitude singulière de
la presse à revêtir d'une façon prompte ,
facile, durable , les créations de Vintelli-
gence humaine. Avant Timprimerie , au
moyen-âge surtout, époque où les groupes
de lasociélé étaient isolésles uns des autres,
le génie était une sorte de don de la Provi-
dence, d'une utilité presque exclusivement
personnelle, flambeau divin étouffé sous
le boisseau-, les plus grands orateurs ou phi-
losophes, St-Bernard, Abélard, Guillaume
deChampeaux, Pierre Lombard avaient
réuni à grand'peine des auditoires de deux
ou trois mille personnes ; leur science et
leur parole avaient été chose perdue, ou de
lointain renom, pour ceux qui ne l'avaient
pas pas directement recueillie; et pour les
artistes, dont l'imagination avait besoin
d'autres formes que la langue parlée ou la
langue écrite , quelle difficulté à se pro-
duire, à se répandre, à se faire rechercher
et applaudir ! il leur fallait ciseler Pécusson
des gentilshommes ou le morion des che-
valiers; il leur fallait s'asseoir pleins de pa-
tience derrière le métier des tisserands,
de chaussiers ou des foulons , et faire briller
en mailles d'or ou de pourpre ces admi-
rables dessins qui bariolaient les costumes
de la noblesse, ou qui rehaussaient les riches
tentures déployées aux pas d'armes et à la
grande salle des châteaux suzerains ; il leur
fallait enfin incruster péniblement et pro-
fondément leur pensée^dans la pierre, passer
leur vie suspendus aux pignons des demeures
seigneuriales ou aux trèfles des saintes
églises, et réaliser, le marteau à la main, la
grande idée de leur tête, le pieux sentiment
de leur cceur. Et au bout de ces longs tra-
vaux, de cette longue attente, de ces brû-
lantes angoisses de l'artiste qui espère vivre
en son œuvre, quel renom, quel hommage,
quelle gloire leur restait-il? Rien-, pas un
applaudissement, pas un seul ne s'élevait de
cette foule qui se pressait dans les cathé-
drales achevées -, la gloire de Dieu absorbait
le nom de l'ouvrier , comme Pimmense
Océan dévore une goutte de rosée; et vous
pourrez parcourir l'église de Milan aux
mille statues, ou l'église de Cologne aux
mille vitraux, ou l'église de Chartres aux
mille colonnes, sans trouver nulle part une
seule lettre du nom de ces générations
d'artistes qui sont passées l'une après l'autre,
gravant, sculptant, ciselant la pierre , le
marbre et le bois.
L'imprimerie, au contraire, recueillait
l'inspiration la plus légère et la plus fugi-
tive; le ciseleur avait besoin de cuivre ou
de fer; le foulon de lin de Flandre ou de
laines d'Espagne; l'architecte de pierres et
de trésors; l'imprimerie ne demandait à
la pensée que son existence pure et abs-
traite; elle la saisissait au sortir des lèvres
du poète et du philosophe, et la repro-
duisait par mille échos ; et puis chaque ar-
tiste réalisait son œuvre à part et en reti-
rait sa gloire individuelle; les cathédrales
ne portaient écrit dans leurs sanctuaires que
le nom de Dieu; les livres portaient écrit le
nom des hommes.
Voilà les deux causes que nous avons
signalées comme destructives de l'archi-
tecture chrétienne du moyen- âge : l'impri-
merie d'abord, et puis le réveil de l'anti-
quité, qui en fut la suite inévitable. L'im-
primerie en elle-même n'aurait causé que
la moitié du mal , et la moitié la moins
dangereuse ; elle aurait détourné à son
profit la grande manie des artistes, qui ex-
primaient ailleurs péniblement leur pensée;
elle aurait toujours triomphé de Parchitec-
ture, comme instrument de l'intelligence
beaucoup plus simple et beaucoup plus
durable; mais l'architecture, plus vaste et
plus modeste, qui serait restée, aurait tou-
jours conservé son caractère passé et in-
digène. Ce fut la résurrection de la civili-
sation païenne qui tua véritablement l'art
catholique; la renaissance fut à l'architec-
ture chrétienne ce que Luther fut à l'auto-
rité de l'Église.
Et de fait , quelle différence si grande y
avait-il entre la renaissance qui restaurait
Part attique, et Luther qui restaurait la
LA DOMINICALE.
philosophie stoïcienne , en exallant la va-
leur du témoignage individuel et Tautorité
de la raison? Tout cela, art et science,
sentiment et idée, frontons grecs et hérésies,
se donnait la mainj tout cela, c'était le
triomphe de la civilisation antique sur la
civilisation moderne , du paganisme sur le
christianisme, de la raison sur la foi.
L'Europe effaçait en un jour de son his-
toire quinze siècles de progrès sociaux ',
l'homme se retirait de Dieu , mais aussi
Dieu se retirait de Thomme; et, ainsi que
nous le disions, ça été depuis chose affreuse
et misérahle que l'homme livré à sa propre
force.
Voyez comme l'imagination des artistes
s'est appauvrie, en se privant du trésor des
inspirations chrétiennes, comme leur pen-
sée s'est rétrécie , comme leur goût s'est
corrompu ! Voyez comme ils sont restés
petits dans leurs cœurs , lorsqu'ils ont voulu
ressaisir le manteau etl'équerre du moyen-
age ! Où donc est celui d'entre eux qui a
élevé quelque tour aux mille clochetons ,
et ces vases aux figures dentelées , et ces
galeries intérieures , suspendues sur la tête
des fidèles , comme l'échelle de Jacob qui
se dressait jusqu'au ciel? Où sont vos chefs-
d'œuvre chrétiens , et même on pourrait
presque dire profanes, pauvres proteslans
de l'art, pauvres mouleurs de frontons et
de colonnes antiques, qui avez fait servir
à la vierge Marie quelque piédestal de Sy-
hille, et qui avez placé les angles de Dieu ,
aux ailes chastement repliées , dans la
même forme de niche où se déployait
Apollon? Où est la chaîne qui unit vos
pierres au catholicisme, votre œuvre à
votre intenliou , vos temples à la doctrine
sainte qui doit relcutir sous leurs voûtes?
Vous venez d'élever sous nos yeux une
sorte d'église , pour laquelle ni temps , ni
matériaux, ni or, ni ouvriers ne vous ont
manqué-, voms en avez eu vingt millions
dans vos coffres, quarante années devaot
vous, des ouvriers s ms nombre sous vos
ordres, la faveur du gouvernement, et
des récompenses flatteuses. Or, que posiez-
vous donc pour nous sur le sol , taudis
qu'on plaçait pour vous des croix sur vos
poitrines? — Vousnousavez donné un grand
et long bâtiment, dont la forme ridicule
ne vous a même pas coûté des frais d'in-
vention-, vous avez copié le rectangle de
tous les monumens grecs , les colonnes de
tous les monumens grecs , les chapiteaux
de tous les monumens grecs , les frontons
de tous les monumens grecs 5 vous avez
dressé de longs murs nus et maussades,
que les Grecs couvraient de peintures, et
que vous laisserez vides et couleur de
pierre , parce que la gelée de décembre et
la pluie de février emporteraient vos chefs-
d'œuvre; vous avez percé de deux trous
carrés cette grande tanière de moellons ,
parce que de plus larges et do plus nom-
breuses issues exigeraient des vitraux, à
cause de notre température , et que vous
avez reculé avec raison devant le spectacle
grotesque d'une rosace gothique en Ire deux
acanthes corinthiens-, vous avez sculptésous
la corniche toute une ceinture d'Amours
tenant des guirlandes de roses, idée char-
mante et féconde, à laquelle il ne manque
que le dieu Vertumne et la déesse Poraone ,
et quelques légions de Faunes et de Napées-,
enfin, vous avez couvert cette colonnade
athénienne d'une toiture presque plate ,
sur laquelle la neige s'entassera comme en
pleine rue , et où il faudra envoyer des
balayeurs tous les hivers. Et nous ne par-
lons ici du monument que dans ses condi-
tions artistiques , dans ses relations avec
nos idées , notre sol et notre climat -, nous
trouvons la forme grecque ridicule , parce
qu'il n'y a pas plus de raison pour nous'
bâtir des monumens grecs , que pour nous
revêtir de la clamyde et nous chausser du
cothurne ; nous trouvons que ce n'est pas
assez de deux trous carrés pour entrée,
parce qu'une enceinte aussi étendue est
destinée à contenir une foule immense , et
qu'avec de pareilles portes, il faudra une
demi-journée pour la remplir-, nous trou-
vons que des Amours avec des guirlandes
de fruits et de fleurs, sont une conception
prodigieusement burlesque dans nos habi-
tudes actuelles; nous trouvons enfin qu'a-
LA DOMINICALE.
589
vec notre ciel pluvieux, il faut une toiture
à pente excessivement raide , pour l'écou-
lement des eaux et la chute des neiges ,
parce qu'il nous semble que les toits ne
sont pas faits précisément pour être ba-
layés.
C'est bien pis si l'on considère le mo-
nument dans sa destination religieuse. C'est
une église , dites-vous j mais où donc est
la nef? où est le chœur? où sont les bas-
côtés et les chapelles? où est la sacristie ?
où placerez-vous les confessionnaux? où
élèverez- vous la chaire? où est la cloche ?
avec quoi annoncez-vous les cérémonies ?
avec un tambour? est-ce que vous croyez
qu'une église, c'est le premier monument
venu , un théâtre , un bazar, une caserne?
est-ce que vous croyez que le Christianisme
s'accommodera de toutes les architectures,
comme vous vous accommodez de toutes les
religions ? est-ce que vous croyez que l'art
catholique , c'est une chose vague , flot-
tante et misérable, comme vos idées et votre
foi? Oh! non, non, détrompez-vous-, l'art
catholique, c'est une conception unitaire,
grandiose et magnifique , qui reproduit
une seule et même pensée par son ensemble
et par ses détails; qui sort tout entière de
Dieu, et qui s'y rapporte toute entière; qui
n'existerait pas sans Jésus-Christ, et qui ne
peut exister que pour Jésus-Christ. Essayez
défaire un théâtre, ou un bazar , ou un
musée , ou une caserne d'une église du
moyen-âge ; il vous faudra abattre, abattre
sans cesse, et encore restera- t-il toujours
quelque indice qui trahira l'architecture
chrétienne : ce sera quelqu'un de ces
monstres symboliques qui se dressent et se
hérissent comme pour défendre le monu-
ment-, ce sera quelque apôtre oublié sur
sa niche, quelque dentelure suspendue
autour des piliers. Avec votre église, au
contraire , il n'y a aucune destination
forcée ; vous avez écrit au bas du fronton :
A DIEU TRÈS-BON ET TRÈS-GR VISD , SOUS l'i»
VOCATION DE SAINTE -MARIE-MAUELEINE. Ef-
facez cette inscription , et mottez-y :
Théâtre national , ou Musée de rindustrie ,
ou Corj)S'de-(jarde , liberté, ordre public ,
ou Mairie du neuvième arrondissement,
et vous obtiendrez des passans même sourire
et même pitié.
0 artistes, qui vous êtes retirés de Dieu ,
Dieu vous l'a bien rendu I
EPHEMERIDES.
9 Mars. — 1661. Mort du cardinal Mazarin.
10 — t6!)5. IiisliUUion du tribunal révolutionnaire.
\ 760. R'icepUon de Lefranc de Pompiçnan à l' A-
cad'jinle française. Celte réceplion appartient
non-seiilemenl à l'Iiisloire littéraire du temps,
mais eucore à l'histoire politique. Déjà la lilléra-
turt- ^mmenrail à être inondée d'ouvrages con-
tre !;■ leligion. JM. Lefranc de Pompig-nan choisit
pour sujet de son discours de réception , cette
proposition que le s«(/e , vertueux el chréiien ,
méntitit seul le iiow de liMosophe. Le déciiaî-
nement fut iniiversei. 1803. — Mort de Fonlana,
l'un des plus savans physiciens et naturalistes du
dernier scièle.
11 — 222. Mort de d'Hélogabale , empereur ro-
main. M. de Chateaubriand a dit de lui : « Le
vice qui go.iverna plus particu:ièreme:ît le
monde sous Elégabale, fut i'impndicilé ; dédai-
gnant les dislinclions sociales on les avantages
du génie, il plaçait ia siaverainelé politique dans
la puissance qui lient le plus de l'instinct de la
brute ». 1649. Fin de la première guerre civile,
sous la minorité de Louis XIV.
12 — 604. Mort de saint Grégoire , surnommé le
Grand. De tout les papes , c'est celui dont il nous
reste le plus d'écrits.
13 _ |o69. Bataille de Jarnac. 1o75. Mort du
chancelier de l'IIospital. C'est une des grandes
gloire de la France : il hilta seul contre son siè-
cle en opposant la puissance de lois à la déca-
dence des mœurs. — 1604. î\Iort du cardinal
d'Ossat. Né dans le diocèse d'Auch , de parens
pauvres et obscurs , el orphelin à l'âge de neuf
ans , il ne dut son élévation qu'à la force de son
mérite , ei fui du nom])i e de ceux que Tacite ap-
pelle ex se nalos. 1634. Etablissement de l'A-
cadémie française. 169o. Mort de La FoiUaine.
171 L .^lort de Boileau -Despréaux. 1778. Mort
de Leheau , aule ir de YHuioire du Bas-Empire.
1781. Découverte d'une huitième planète par
Herse liel.
14 — Bataille d'Ivry, gagnée par Henri IV sur les
ligueurs. 1695. Mort de Domat. Il est fort cé-
lèbre par un ouvrage intitulé Les lois civiles
dans leur ordre naturel. Cet ouvrage fit une
révolution dans l'étude du droit. Il mourut pau-
vre à Paris, à l'âge de soixante-dix ans , et vou-
590
LA DOMINICALE,
liit être enterré avec les pauvres, dans le cînie-
tière de Saint-Benoît sa paroisse. 4770. xMort de
l'abbc Trublet de Saint-Màlo, où est resté le
vieux proverbe : aussi fou qu'un Trublet. C'est
de lui que Yollaire disait ûam pauvre diable
L'abbé Trublet avait alors la rage
D'être à Paris un petit personnage ,
Au peu d'esprit que le bonbomnie avait
L'esprit d'autrui par supplément servait :
Il entassait adage sur adage ;
Il compilait , compilait , compilait....
Au reste, l'abbé Trublet a laissé des ouvrages
estimés.
J5 — i5Q8. Mort de Panvini , religieux auguslin ,
mort à Palerme, à trente- neuf ans, après avoir
fait preuve de la plus vaste édurition.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Parts. — Dimanche dernier, 2 mars, nous avons
été témoins d'une cérémanie bien touchante : Mon-
seigneur l'archevêque de Paris est venu donner
les prix aux jeunes gens de l'académie de Saint-
Hyacinthe. Autour du vénérable prélat étaient
groupés une foule de jeunes gens de 12 à J8 ans,
appartenant à toutes les classes de la société. Ils
sont partagés en trois classes , les aspirans, les can-
didats et académiciens titulaires. Cette bonne œuvre
est sous la présidence de IM. l'abbé Dupauloup ,
aidé par I\IM. Veissyère , Petétot et autres ecclé-
siastiques de la paroisse de l'Assomption. La séance
a commencé par un plaidoyer entre quatre jeunes
gens , qui ont disputé avec esprit sur les préémi-
nences de l'apostolat, du martyr , de la vie apos-
tolique et du doctorat. Monseigneur l'archevêque,
dans un résumé lumineux, a conclu à la supériorité
de l'apostolat , parce qu'il réunit les prérogatives de
tous les autres. Nous avons surtout remarqué les
discours des jeunes de Trogoff et de Resseguier.
Il y a de l'àme , de la vie et l'espoir d'un beau ta-
lent dans ces jeiuies têtes, parce qu'il y a de la foi.
M. de Trogoff a lu une pièce de vers que nous
aurions désiré de pouvoir insérer. M. Duiianloup
a prononcé un discours touchant sur la différence
par rapport au bonlieur de la vie entre l'enfant de
Jésus-Christ et l'enfant du monde. Il nous a vrai-
ment émus ; et si nous ne nous trompons, son élo-
quence onctueuse, persuasive, communicative ,
convient surtout à la jeunesse. Parmi les élèves
apf>elés à recevoir des prix , nous avons retenu
les noms de Trogoff, de Jules Collon, de Resse-
^ier,de Mérode,de Ilauterivc, dclleudicourt, de
Jules Guéru), tles deux frères de Grammont, et
des trois frères de Branges : ces jeunes gens nés
au sein de familles pieuses, élevés dans cette sainte
école, feront un jour l'ornement de la France
et la gloire de la religion.
— L'œuvre des petits séminaires de Paris a tenu
le S sa séance trimestrielle dans l'église de l'As-
somption. Mgr l'archevêque était présent, et
M, Roy , curé de Saint-Paul-Saint-Louis a prêché.
La quête, faite à domicile, par des dames pieuses,
s'est élevée à 28,000 fr.
Rome. Le 7 février, le saint- père visita le col-
lège urbain de la Propagande. Après avoir prié
dans l'église iutérieure du collège , S. S se rendit
à l'imprimerie , où elle se plut à observer l'impres-
sion du Missel romain, dont on prépare en ce
moment une behe édition ; elle vit aussi travailler
à d'autres ouvrages. Etant monté à la biblio-
thèque, elle y entendit une composition en vers en
langue de Bunga et d'Angola, qui fut récitée par
un petit nègre au nom de tous ses compagnons.
Elle admit au baisement des pieds les supérieurs,
les professeurs , les employés et les élèves du col-
lège. Ceux-ci sont venus des parties les plus recu-
lées du globe, et sont élevés pour l'exercice du
ministère. De la bibliothèque S. S. passa au
musée Borgia , où il y a une belle collection
d'antiquités de tous les pays. Elle voulut examiner
les augmentations faites au bâtiment de élèves,
augmentations devenues nécessaires par le nom-
bre croissant de ces jeunes gens qui sont actuel-
lement au nombre de cent.
— Le 10 février , jour de la fête de sainte
Scolastique , le saint - père alla en vénérer les re-
liques dans l'église des religieuses du Mont-Cas-
sin, au Champ-de-Marsj Sa Sainteté y adressa
des paroles de bonté à la mère Hélène Chiara-
monti , nièce de Pie VII , et religieuse de cet
institut. Elle se rendit ensuite à l'église de Jésus,
où elle fut reçue par le père Roothan , supérieur
général des jésuites , et par toute la communauté.
Les élèves du collège germanique y furent pré-
sentés au saint - père.
— On écrit de Bréda en Hollande , que l'ad-
ministrateu.r apostolique, M. Den Dubbelden, à
qui a été conférée l'administration des catholi-
ques de IMaëstricht et de Luiksch-Gestel . autre-
fois dépendants de l'évêché de Liège, vient de
nommer des ecclésiastiques pour aller desservir
ces églises.
— Les évêques de la Belgique viennent de for-
mer un vaste projet qu'ils ont soumis à l'appro-
bation du saint -siège. Il s'agit de l'établisse-
ment d'une université catholique où il y aurait cinq
facultés : une de théologie, une de philosophie et
lettres, une de sciences, luie de droit, une de méde-
cine.
Portugal. — Les affaires de Portugal tendent à
une solution. La marché de don Miguel sur Lis-
bonne n'est plus guères chose douteuse. Ce qu'il
LA DOMINICALE.
591
y a d'absolument certain en tout ceci, c'est q'une
affaire chaude a eu lieu le 18 devant Sanlarem.
Le général Saldanha a fait un rapport dans lequel
il se vante d'une grande victoire, remportée contre
des forces supérieures , avec deux régiraens seule-
ment. D'autre part, des lettres particulières nous
apprennent que les pédristes ont été battus le 1 8
par les miguélistes sortis de Sanlarem pour aller les
attaquer ; que plus de 800 l>lessés ont été transpor-
tés à Lisbonne, et que le géiiéral royaliste Paraas
a avancé son quartier-général à Cartaxo. Dans les
journaux anglais, rien qui contredise formellement
ces dernières nouvelles.
Plusieurs passages de ces journaux semblent au
contraire les confirmer. Le Glohe, par exemple, dit
que les miguélistes ont attaqué avec vigueur les
troupes de don Pedro, et les ont forcées d'abord à
se repiier. Le Time rapporte, de son côté, que les
Portugais au service de don Pedro se sont laissé
battre avec la plus grande couardise ; le Cou-
rier dit que la perte, du côté de Saldanha est de
47 officiers tués ou blessés, ce qui suppose 800
hommes tués ou blessés j' enfin le Sun, journal ex-
cessivement libéral, s'exprime dans les termes sui-
vans :
« Le sujet de toutes les conversations , dans la
cité, sont les nouvelles de Portugal, qu'on inter-
prète de diverses manières suivant l'intérêt des
partis. Des rapports annoncent que Saldanha a été
obligé de se retirer à dix milles en arrière du
champ de bataille , et que don I\liguel était forte-
ment retranché hors de Santarem. En résumé ,
il parait que don Miguel est dans ce moment en
force , que don Pedro ne peut pas se hasarder à
attaquer Santarem, et que son frère a des res-
sources suffisantes pour tenir encore long-temps.
Une lettre annonce que les pédristes ont envoyé
trois drapeaux à Lisbonne , et qu'ils n'ont obtenu
aucun succès important. »
On voit donc que les i>artisans de dona Maria
n'accordent aucune croyance au rapport empha-
tique du général Saldanha. A Paris comme à Lon-
dres, les fonds de la régence portugaise ont
éprouvé nue baisse considérable.
Pour compléter le tableau que nous avons donné
dans notre dernière livraison , de la manière avec
laquelle don Pedro traite les soldats de son armée
libératrice. Nous empruntons le passage suivant
à la correspondance de V huile aie ur :
Nous recevons , dit - il , directement de Lis-
bonne, et d'un officier siq^érieur au service de don
Pedro , des détails qui feront naître d'amères ré-
flexions. On se demandera si nous n'avons plus
a' ambassadeur français près de dona Maria, et si
le gouvernement de juillet, dans le cas contraire,
devrait permettre qu'on fil subir à nos soldats un
traitement qu'on l'ougit même d'infliger en Russie.
Yoici cet extrait qui est du 1 1 février :
« Les soldats français sont très-maHieureux j ils
meurent sous les coups de bâton , et le gouverne-
ment français reste dans l'inaction et sans faire la
moindre réclamation. Le colonel Miranda est le
chef qui préside à cet horrible spectacle , et cepen-
dant cet homme a reçu des secours , à titre d'é-
migré , de la nation française. J'ai vu des soldats
attelés à une lourde voiture , étant nus et attachés
avec une chaîne qui ceignait leur corps, cela pen-
dant quatre jours et quatre nuits; jamais ma
plume ne pourrait tracer toutes les Ijorreurs que
l'on fait subir à mes compatriotes; le moindre
châtiment est de cinq ou six coups de bâton ; et si
les malheureux tombent, l'on continue à les frap-
per. Sans doute, dans le nombre des aventuriers
qui se sont décidés à suivre le sort de don Pedro , il
y a beaucoup de mauvaises tètes; mais ne peut-on
les punir autrement qu'en les assassinant ? Avis
aux français qui viennent en Portugal. »
Espagne. — Les journaux libéraux de Bayonne
sont toujours dépourvus de nouvelles d'espagne.
Le silence de ces feuilles, qu'on sait être en cor-
respondance avec les autorités de la régente, dans
les villes de la frontière , fait supposer qu'on a in-
térêt à cacher l'accroissement que prend chaque jour
l'insurrection dans la Navarre et dans la Biscaye.
Les correspondances particulières sont égale-
ment fort rares. Yoici cependant ce qu'on lit dans
une lettre de Saint-Jean-Pied-de-Port , du 27 fé-
vrier :
« A Orena , les carlistes ont surpris , avant-
hier, un détachement de 432christinos, et, après
un combat qui a duré deux heures et demie, ces
derniers furent faits prisonniers au nombre de iOO
et quelques hommes.
» Le voyageur qui a donné ces renseignemens,
arrivant aujourd'hui de l'intérieur de l'Espagne ,
s'étonne de ce que les insurgés n'aient pas encore
entièrement chassé les troupes de la leine de ces
provinces : car, dit-il, ils sont maîtres de tous les
endroits où il est passé récemment : Alfaro , Val-
tiara, Comparoso, Perolta, OUle, Falas, Lerin ,
Leriaga, Mendigorria, Sirauqui, Magnaru, et
tous tes environs de la Puenta-la-Reyna.
» On assure que Bayona , l'ancien commandant
d'Orbaïcela , vient d'être fusillé. »
On mande pareillement de Perpignan , le 27
février :
« Je puis aujourd'hui confirmer pleinement ce
que je vous annonçais, il y a quelques jours, re-
lativement aux mouvemens des carlistes. Toxit le
campo de Tarragona est soulevé; la garnison
reste enfermée dans la place , et l'on se préparait
à Barcelone à envoyer des troupes contre les
factien.v. Mais les chefs des christinos sont fort in-
quiets des suites d'un nouveau souleraent en fa-
veur de don Carlos , qui paraît avoir éclaté dans le
royaume de Valence , et qui opère une diverson
puissante en faveur des royalistes du district de
Tarragonne. »
592
LA DOMINICALE.
Nous apprenons de Londres qu'un second envoi
de niunilions, destiné aux royalistes de Navarre et
de Biscaye , vient de mettre à la voile.
— On assure que le ministre Burgos est ré-
voqué j sa chu le est attribuée à sa conduite vio-
lente contre l'imprimeur d'un pamphlet dirigé
contre lui , et dont il aurait pu faire citer l'auteur
devant les tribunaux; ce dernier s'étant même of-
fert de se'constituer prisonnier pour se défendre
légalement contre le ministre. M. Burgos, ami de
M. Zéa , s'était fortement prononcé contre la con-
vocation des corlès ; l'on ne doute pas maintenant
qu'elles ne soient ])romptement réunies.
Italie. — La Gazeiie d' AïKjshourg du l"""" mars,
contient les nouvelles suivantes , sous la rubrique
de Rome, en date du 18 février : « L'entreprise
des polonais a fait ici peu de sensation. Notre parti
révolutionnaire n'a pas été, quoi qu'il en soit,
étranger à cette affaire. Il attendait avec anxiété les
nouvelles de Piémont. — Ncs relations avec l'Es-
pagne se compliquent chaque jour d'avantage; les
mesures prises par les corlès de 1823 seraient re-
nouvelées fiar celles d'aujourd'hui , et la cour pa-
pale, sait ce qu'elle doit en attendre. Notre gou-
vernement a été engagé par une puissance du Nord
à appuyer la cause de la reine ; mais alors M. Zea
était à la tête de l'administration; maintenant
qu'un notable changement est survenu , tous les
efforts de la France sont de faire reconnaître Isa-
belle II. Ces efforts seront vains.
L'évacuation d'Ancône était demandée comme
une mesure p:éliminaire , ce qui ne serait accordé
qu'en retour de grands avantages. Depuis long-
temps rien n'a excité ici autant d'intérêt que les af-
faires d'Espagne. Les habitans de Rome sont
remplis de craintes pour la religion dans ce pays. »
— On lit dans la Gazette du Lyonnais :
« L'orpheline de Prague , S. A. R. Mademoi-
selle , nous convie à venir avec elle au secours de
l'infortune. A cet effet, un ouvrage de ces mains,
un porte-montre brodé , vient d'être mis en loterie
à Caen et de produire une somme de I ,()()0 fr. ,
I)our être employée au soulagement des détenus du
mont Saint-Micliel. C'est ainsi qu'ici-bas chacun
accomplit sa des! inée. «
— S. A. II. Madame a souscrit pour une somme
de 500 francs à la souscription ouverte à la quo-
tidienne.
— Le diocèse de Bayonne pleurait encore la perte
de son premier vicaire gcuéial, M. l'abbé Royer ,
mort lc2f» novembre IS3.>, lorscjue, le I!) février,
la mort vient de lui enlev<;r son collègue, M. l'abbé
Viviez, grand-vicaire et ;:rcliidiacre de Bayonne,
âgé de 70 ans. Ce trisie événement a jeté dans
la consternation non -seulement Ic'Iergéqui l'a-
vait en glande vénération, mais encore les simples
fidèles, dont il s'était concilié l'estime ell' amour
par sa vertu et la bonté de son caractère.
— L'ardeur extraordinaire qui s'est emparée de la
jeunesse studieuse de la capitale pour s'instruire
à fond des vérités catholiques, a déjà du retentis-
sement dans les campagnes et commence à y pro-
duire d'heureux fruits. Dans une paroisse impor-
tante du diocèse de Nancy, à Favières, six jeunes
gens des meilleures familles viennent de former
d'eux-mêmes une association catholique pour se
procurer une bibliothèque de bons livres. Leur
but est de s'instruire en commun et d'employer
ainsi le temps que la jeunesse passe ordinairement
dans des amusemens dangereux. Pour cela ils ont
fait un règlement qu'ils ont affiché publiquement,
et dans lequel ils invitent les autres jeunes gens de
la paroisse à s'unir à eux.
M. le curé n'a pas plutôt connu ce beau projet
qu'il s'est empressé de le seconder de tout son pou-
voir. Déjà il a fait mettre à la disposition du chef
de l'association un certain nombre de volumes, ainsi
que quelques publications périodiques propres à
éclairer l'esprit et à former le cœur de ces jeunes
gens.
Monseigneur l'évêque de Nancy va également
doter la Bibliothèque catholique de la jeunesse de
de Favières d'une collection d'ouvrages les plus
appropriés aux besoins de cette intéressante partie
de son troupeau.
— Il paraît certain que Monseigneur l'évêque dé
Versailles passe à l'archevêché de Besançon. Il
serait remplacé par M. Olivier, curé de st-Roch,
à Paris.
— M. Féron, élu évêque de Clermont , sera sacré
à Paris le dimanche 16 mars par M. l'archevêque.
On croit que la cérémonie aura lieu dans la cha-
pelle des Filles de la Charité, rue du Bac.
— Un appel vient d'être fait par Mgr l'évêque
de Marseille à tous les fidèles du diocèse pour le
maintien des écoles des Frères. On sait que l'ad-
ministration municipale instituée après les barri-
cades, s'était empressé de détruire cinq de ces
écoles; et , par un calcul machiavélique, elle avait
eu soin de choisir celles qui se trouvaient dan
les quartiers habités par le peuple. Saint-Laurent,
les Carmes, la Cathédrale , Saint-Cannat et Saint-
Martin seraient restés privés d'instruction pour les
enfans pauvres , si la charité des habitans ne fût
^enue porter remède aux actes de ceux qui se
disaient leurs représentans. Tel a été l'empresse-
ment du peuple à conduire ses enfans aux écoles '
ainsi conservées , que bientôt la place a tout-à-fait
maïupié , et qu'à chaque classe il est jusqu'à cin-
quante à soixante postulans , qui attendent des
vacances pour être reçus.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SALNT-PRIEST.
Imp. (le Félix Lorqoiw, r. N.-D.-des«Vicloires, n. i6.
)f o-.^AA^ iS3^
LA DOMINICALE.
395
CONFÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
TROISIÈME CONFÉRENCE.
Par M. l'aLbé James , chanoine honoraire du Puy,
« Et seqiiehaiur eum magna mxtltiiudo ; quia
videhat signa qnœ faciebat super his qui infir-
mabantur. »
« Une grande multitude le suivait, parce
qu'elle voyait les prodiges qu'il opérait sur les
infirmes. »
Déjà, messieurs, on vous a pi'ésenté la doc-
trine et la morale de Jésus-Christ : vous avez
vu briller sur le Thabor cette vive lumière,qui
plus tard a éclaté dans tout l'univers ; et, à ces
révélations aussi pures qu'élevées, à ces splen-
deurs qui ont éclairé tout, dans le ciel comme
sur la terre, et qui ne laissent plus en quelque
sorte de mystère ni dans le cœur de l'homme,
ni dans le sein même de Dieu, vous n'avez pu
méconnaître la lumière divine. Les préceptes
évangéliques vous ont été développés j et, en
voyant avec quelle puissance ils s'emparent de
l'homme, avec quelle autorité et quelle force
ils abattent son orgueil, avec quelle douce vio-
lence ils le détachent des choses terrestres, pour
l'emporter vers le ciel, vous avez dû vous dire
qu'une loi si bien faite pour l'homme n'a pu
lui être donnée que par son créateur; qu'une
loi si pure, si puissante, qui convertit ainsi les
hommes, ne peut être que la loi du Seigneur.
Sans doute, de telles leçons et de tels comman-
demens nous disent assez clairement qu'il est
le docteur et le précepteur du monde j et, pour
me servir ici des paroles du prophète, l'ensei-
gnement de Jésus-Christ n'a pas besoin d'autre
justification que celle qu'il trouve dans sa per-
fection même. Toutefois, messieurs, il ne
s'est pas contenté de nous révéler sa divinité
de cette seule manière ; il ne lui a pas suffi de
l'avoir manifestée à l'esprit par la doctrine la
plus sublime, ni d'en avoir averti le cœur par
la plus attachante morale : ce diviA législateur
a voulu donner à sa loi une sanction plus irré-
vocable encore; il a voulu, si je puis m' expri-
mer ainsi, les marques d'un succès plus inimi-
table j et quelqu'admirables que soient ses
paroles, il invoque à leur appui le témoignage
encore plus frappant de ses œuvres. Aussi
bien, messieurs, les grands raisonnemens ne
sont pas à la portée de tous , et quelquefois
20' LTVRAISOW.
même ils paraissent suspects aiix plus habiles.
Les faits sont plus convaincaiis et dissipent
plus facilement l'incrédulité : aussi est-ce par
des faits que Jésus-Christ a voulu se faire cou-
naître au monde. Le voici donc, non plus seu-
lement enseignant, mais faisant les œuvres les
plus merveilleuses; il ne se contente plus de
parler, il agit, mais avec un éclat qui éclipse
les actions les plus illustres des hommes, avec
une force à laquelle la force même ne saurait
atteindre, avec une puissance évidemment di-
vine : spectacle magnifique de l'action d'un
Dieu ; spectacle auquel les hommes ne sont pas
accoutumés, bien digne de fixer vos regards,
et que je compte , messieurs, vous présenter
aujourd'hui.
Ici, il ne s'agit pas de rechercher avec une
minutieuse critique si les faits miraculeux de
Jésus-Christ sont constans, puisqu'il n'y a rien
de plus éclatant dans l'histoire; il n'y a pas de
subtils raisonnemens à faire, puisque ces faits
sont extraordinaires , sublimes, évidemment
divins. Essayons donc, messieurs, de vous
montrer Jésus-Christ tel qu'il est, dominant
par ses miracles l'histoire du monde, la nature,
j l'humanité tout entière, et, si je puis ainsi par-
ler , sa divinité même ; en un mot, Jésus-
Christ, roi et dominateur du monde parce
qu'il a dominé les noms les plus illustres dans
l'histoire par la plus incontestable célébrité et
une gloire incomparable; roi et dominateur,
parce qu'il a dominé les lois de la nature.
Tel est, messieurs, le sujet que je présente à
votre bienveillante attention.
Si, dans les temps passés, il est une époque
célèbre, et qui nous soit bien connue, où des
hommes capables de bien dire n'aient pas man-
qué à des hommes capables de bien faire, qui
ont exercé une vaste influence, et dont l'his-
toire se lie à toutes les histoires , c'est sans
doute, messieurs, celle où la superbe Rome
donnant au monde le terrible spectacle de ses
libertés expirantes et de l'univers long-temps
effrayé, ébranlé par ses brûlantes fureurs vit
enfin tous les noms s'obscurcir, tous les génies
s'éteindre, toutes les fortunes succomber de-
vant le nom, le géuia, et la fortune d'un seul
homme, qui s'élevait le premier au-dessus de
tous ses rivaux sur le trône des Césars. Or,
messieurs, c'est dans cet éclat d'un nom si il-
lustre que les chrétiens adorent un nom plus
illustre encore. L'histoire des temps qui ont
suivi leur a montre dans toute leur majesté
20
59i
ces mouvemens des empires qu'une étroite
politique voudrait eu valu rapetisser; et main-
tenant il n'est plus possible d'obscurcir ce que
la vie du Messie a si claii'ement expliqué. Cette
agitation des peuples, prédite par les pro-
phètes, et à laquelle devait répondre un ébran-
lement dans les cieux, c'était Dieu qui descen-
dait sur la terre. L'univ ers se remuait avec
effort pour l'enfantement du désiré des nations,
et s'empressait de faire paraître ce qu'il avait
de plus glorieux, pour que tout fût effacé par
une si grande gloire. O Bethléem, autrefois
inconnue, tu n'es pas une de ces villes dont on
ne parle plus; c'est dans tes registres que le
censeur romain a inscrit à la suite des descen-
dans de David la merveilleuse naissance d'un
Dieu; et il t'a suffi de garder pendant quelque
temps ces registres,pour être célèbre dans tout
l'univers!
Mais que dis-je? messieflVs ! trente ans d'une
paix profonde ont déjà succédé à cette grande
époque , et l'on n'aperçoit encore nulle part
l'objet de tant d'attente. Il le fallait ainsi; il
fallait que la gloire de Jésus-Christ n'eût riexi
d'humain et d'emprunté : il fallait que per-
sonne ne pût ni y contribuer, ni la partager;
il fallait qu'il ne dût rien ni à ses ancêtres , ni
à ses contemporains , ni à sa patrie , ni aux
circonstances ; il fallait que toutes les ténèbres
d'ime famille ignorée , d'une vie obscure ,
d'une province inconnue , d'une tranquillité
générale, fussent en quelque sorte amoncelées
sur cet homme-Dieu, pour qu'on admii'ât da-
vantage sa force à les dissiper, et qu'on vît
bien qu'il brillait par lui-même. Mais voilà
que, dans une partie reculée de la Judée, ce
Jésus-Christ, qui, dans la retraits la plus pro-
fonde , avait réussi à ne passer que pour un
liomme ordinaire , pour le fils d'un charpen-
tier; ce Jésus dont ou savait qu'il n'avait fré-
quenté aucune école, et qu'il n'avait pas appris
les lettres , abandonne tout à coup ses paisibles
travaux , et attire sur lui tous les regards. Ce
n'est pas seulement un orateur habile que
peuventfairc quelquefois , sans de bien longues
études, la nature seule et un heureux génie;
ce n'est pas seulement un docteur puissant en
paroles, que l'on puisse confondre avec ces har-
dis réformateurs qui n'ayant de mission que
de leur orgueil, et qui, suppléant au jugement
par l'assurance, ne demandent d'inspirations
qu'au fanatisme. Celui-ci n'enseigne qu'après
avoir agi ; et sou nom , connu dans toute la
LA DOMINICALE.
contrée, attire autour de lui une foule d'admi-
îateurs. £h î messieurs, qui n'aurait été curieux
de voir un homme qui connîiandait aux élé-
meus avec tant d'autorité , qui , par une simple
parole, changeait l'eau en vin, arrêtait les
vents furieux, calmait la mer agitée, et qui,
d'un petit nombre de pains, fournissait une
nourriture abondante pour une multitude
immense? Mais surtout qui n'aurait désiré de
voir, d'approcher, d'implorer un homme qui
n'étonnait pas seulement par des choses extra-
ordinaires , mais qui soulageait toutes les in-
firmités, et dont les prodiges , d'autant plus
incontestables qu'ils étaient plus utiles, n'é-
taient pas seulement un spectacle admirable,
mais un bienfait? Les malheureux le savaient,
et tour à tour on voyait à ses pieds , ou le cen-
turion qui l'implorait pour son fils mourant,
et qui à son retour le trouvait plein de santé;
ou ce père, qui , lui amenant son enfant déchiré
par le malin esprit, le ramenait calme et tran->
quille. Sur son passage,. une foule de lépreux
s'avançaient timidement, et ils se voyaient pu-
rifiés : l'aveugle priait avec désir et espérance,
et ses yeux s'ouvraient; l'aveugle - né lui-
même obtenait un bienfait dont il n'avait
jamais joui, et le paralytique de trente-huit
ans s'étonnait de recevoir d'un homme la force
qu'il n'attendait que du ciel; toutes les infir-
mités humaines, avec leurs diversités de carac-
tères, de périodes, de douleurs, et de dangers,
cédaient ou à un simple attouchement de ses
mains, ou à ses courtes et impérieuses paroles.
Prodige plus étonnant encore! la mort elle-
même, la mort, à sa présence, n'avait plus de
lois inviolables , soit que la victime fût encore
étendue sur le lit où elle venait d'expirer, soit
que déjà, hors des portes de la vie, elle s'a-
vançat vers la tombe, soit enfin que dans le
sein de la terre elle exhalât déjà l'odeur infecte
de la corruption. Le trépas n'était pour lui
qu'un sommeil facile à dissiper ; et les morts
qu'il appelait se levaient aussitôt. Ce fut,
messieurs, par de telles actions que Jésus-
Christ se manifesta au monde. Ici les faits
parlent assez haut, et il n'est pas besoin de
réflexions pour dire que jamais, avant Jésus-
Christ, les hommes n'avaient fait de pareilles
choses, et que jamais depuis ils n'en ont fait
de semblables sans le nom de Jésus-Christ : et
ce qu'on n'avait jamais entendu dire, ce dont
aucun homme ne pouvait se vanter, ce dont
les hommes pouvaient désespérer par leurs
LA DOMINICALE.
395
propres forces , ce qui est inexplicable par les
moyens humains , évidemment impossible aux
hommes, on l'a raconté d'un seul : Jésus-
Christ l'a faitj on le voit publié, raconté par-
tout. A ce spectacle, où l'on ne savait ce qui
était le plus merveilleux ou des merveilles
elles-mêmes, ou de la simplicité de leur au-
teur, et de la facilité avec laquelle il les opé-
rait, est-il étonnant que la Judée se soit émue?
Jésus-Christ avait à peine laissé tomber de
ses lèvres , si je puis m' exprimer ainsi , quel-
ques prodiges, et déjà les villes se dépeu-
plaientpour chercher dans le désert le nouveau
prophète. Il n'y a plus de foule que là où il
porte ses pas; il n'y a plus d'empressement
aux fêtes les plus belles que pour le voir, plus
de louanges que pour l'envoyé céleste. Il avait
a peine paru, et déjà l'on intei'rogeait les sou-
venirs du passé ou les espérances de l'avenir,
pour savoir ce qu'on pourrait penser de digne
de cet incomparable fils de David ; et, si on ne
pouvait élever sur un trône celui qui , par sa
puissance, plaçait son nom au-dessus de tous
les noms les plus illustres , il recevait les accla-
mations que les siècles futurs devaient répéter.
Vous savez , messieurs, et tout l'univers m'est
témoin que je ne raconte pas des choses incer-
taines. Mais s'il faut justifier ici la croyance
universelle , il me sera facile de vous montrer
par quelle puissance de témoignages ces mé-
morables souvenirs ont été mis hors d'atteinte;
car Jésus-Christ, si supérieur aux hommes les
plus illustres par le seul éclat de ses actions,
ne l'est pas moins par la solennité avec la-
quelle l'histoire les a recueillies, et transmises,
comme le plus précieux dépôt, à la postérité la
plus reculée.
Tels sont donc, Messieurs, les faits racontés
dans les Ecritures, et, remarquez-le bien , ra-
contés dès le commencement ; car depuis , les
siècles sont tellement liés l'un à l'autre , il v a
une telle suite, un si indissoluble enchaînement
dans notre histoire ecclésiastique, une œuvre
si bien cimentée entre elle et l'histoire pro-
fane, qu'on ne peut contester l'authenticité de
l'Evangile , c'est-à-dire l'époque des premiè-
res prédications, sans anéantir les monumens
sacrés , et bouleverser les annales de tous les
peuples. Ainsi, quelque reculés que soient les
temps dont nous parlons , nous sommes con-
duits de force, et parla main puissante de
l'histoire, sur le théâtre même, au milieu de
ces graves débats, pour voir, entendre,, et ju-
. fcj.tj liu rit U
ger par nous-mêmes. Jugez donc à la fois et
les faits, et les témoins, et les contradicteurs. H
ne s'agit pas de choses faites à l'improviste, et
dans le secret , mais de choses attendues , de-
mandées à grands cris , consommées tantôt en
pleine campagne et sur le bord de la mer;
tantôt dans les plus grandes villes et dans des
maisons dont les portes n'étaientpas ouvertes,
mais enlevées; tantôt à la suite d'un convoi
funèbre ou d'une grande solennité, et toujours
par la présence de Jésus-Christ , que le peuple
suivait en tout lieu. Quels sont donc ces faits?
ce sont des faits tout à la fois les plus extraor-
dinaires et les plus sensibles , les plus capables
d'étonner, et les plus faciles à observer; les
faits auxquels les hommes sont le moins ac-
coutumés , et pour lesquels il faut seulemen t
ce qui ne manque à personne , des yeux. Ce
sont des faits si décisifs, qu'un seul bien con-
staté suffit pour rendre tous les autres croya-
bles; si multipliés , que leur nombre seul em-
pêche de soupçonner l'erreur ou la fiaude; ce
sont des faits si souvent répétés en tant de
lieux, sur tant de personnes, devant une as-
sistance si fréquemment renouvelée, que si on
voulait supposer les témoins ou trompés ou
trompeurs, il faudrait supposer une nation
tout entière, ou privée des organes naturels et
du sens commun, ou complice d'un mensonge
destructeur de ce qu'elle a de plus cher, sa re-
ligion. Convenez-en, messieurs, ou il n'est plus
parmi les hommes de signes auxquels la vérité
soit reconnaissable, ou sur de pareils faits il
est également impossible d'être dupe ou im-
posteur. Tel est l'éclat des actions de Jésus-
Christ. Mais produisons les témoins; et ici une
foule innombrable se présente ; car nous pou-
vons citer à notre gré et avec la même force ,
ou les témoins presque tous oculaires , dont
nous lisons les dépositions dans les Evangiles
et les Epîtres tics apôtres, ou tout le peuple
juif qui, sonantié par eux sur Téchafaud , les a
mis à mort et n'a jamais nié d'avoir vu , ou le
geni'e hum.ain tout entier, qui s'est soulevé
contre eux , et qui a été forcé de croire. Vou-
lez-vous isoler les évangélistes et les apôtres ?
ils lé disent eux-mêmes; ils ont vu, entendu,
touché. Comparez leui's dépositions aussi uni-
formes que détaillées et précises; confrontez-
les ave« des contradicteurs : personne ne les
contrcidit sur les faits. Les plus furieux et les
plus intéressés à le faire n'élèvent aucune ré-
clamation, Youdriez ■•• vous vous prévaloir
596
contre eux de la bassesse de leui' première
condition? Mais y a-t-ii pei'sonne d'assez sim-
ple et d'assez grossier pour n'être pas capable
de voir et de toucher? Et d'ailleurs, peut-on
accuser d'une telle stupidité des hommes à
qui, après tout, il faut bien accorder au moins
assez de génie pour subjuguer le monde. Es-
saierez-vous d'en faire des imposteurs habiles?
Mais quel est donc ce nouveau genre d'habi-
leté qu'aucuii autre imposteur, avant eux ni de-
puis, n'aurait employé : de choisir, pour trom-
per, les choses mêmes sur lesquelles il est le plus
facile d'être démenti, d'assurer non-seulement
qu'ils ont vu , mais que tout un peuple a vu
comme eux j d'affronter la notoriété publique!
Ecartons donc ces suppositions, également in-
justes, de simplicité et de ruse; et d'ailleurs
tout l'univers le sait , ils ont scellé ce témoi-
gnage de leur sang. Auraient - ils donc été
d'une nature si différente du reste deshommes?
capables de soutenir le mensonge avec une
constance que si peu de personnes ont pour la
vérité; et cela sans intérêt, et évidemment
contre tout intérêt; leur maître le leur avait
prédit; ils l'annonçaient eux - mêmes. Ainsi,
notre nature , l'expérience des hommes et la
conscience attestent qu'on ne ment pas ainsi ,
et que nous devons croire des témoins qui se
font égorger. Tels sont les témoins de Jésus-
Christ. Mais, messieurs, les apôtres et les évan-
gélistesne sont pas des témoins que l'on puisse
isoler. Avec eux il faut mettre en cause , et,
s'ils ont trompé, accuser de complicité tout le
peuple juif etle genre humain tout entier; car
n'oublions jamais que ce fut 5o j ours seulement
après la mort et la résurrection du Sauveur ,
sur les lieux mêmes , à Jérusalem , que furent
vidés les immortels débats de ce grand pro-
cès; vous savez avec quelle solennité, devant
toutela nation rassemblée pour sa plus grande
fête et devant le Calvaire encore ensanglanté ,
l'instruction se poursuivait en silence depuis
trois ans, c'est-à-dire depuis le commencement
delà carrière évangélique du Sauveur. Dès-lors
la synagogue, étonnée comme tout le monde,
bientôt s'alarme pour elle-même : elle com-
prend que ce personnage extraordinaire me-
nace non- seulement sa considération, en atti-
rant à lui toute la foule, mais encore son exi-
stence, en proclamant une autre loi que celle
de Moïse. Elle observe tous ses pas , cherche à
le surprendre dans ses paroles ; elle le pour-
suit; les prêtres, les scribes et les pharisiens,
LA DOMINICALE.
les hommes les plus graves, les plus éclairés,
mais aussi les plus intéressés à sa perte , sont
partout à sa suite, presque aussi assidus
que ses propres disciples. Mais bien loin que
leur présence lui en impose, ou que la mal-
veillance de l'envie soit un charme pour lui ,
il les étonne par de nouveaux prodiges; il ar-
rête sur eux ses regards pénétrans , saisit
leurs pensées , et avant qu'ils aient eu le temps
de les manifester , il réfute leurs malignes in-
terprétations.
Confondus et réduits à expliquer les choses
qu'ils ne peuvent nier, on les voit alors cher-
cher dans les enfers un secret qui ne pouvait
être demandé qu'au ciel, et attribuer au génie
du mal les bienfaits du Sauveur; supposition
absurde et mensong-ère, comme je le démon-
trerai, mais qui rend hommage à la vérité des
faits. De tels contradicteurs sont des témoins
non suspects. Aussi voyez que bientôt ils n'ont
rien à répondre, lorsque l'apôtre , ouvrant la
bouche pour la première fois , li'a besoin que
d'une seule parole pour éclairer l'opiniâtreté
judaïque : « Vous le savez, leur dit-il ; ô peu-
ple juif! V entends~liû on se prévaut contre
toi de ton propre témoignage. L'amour de la
vérité, naturel à tous les hommes, le zèle de ta
religion qui te distingue de tous les peuples,
l'instinct de ta propre conservation t'ordon-
nent et te pressent de réclamer hautement; et
si tu ne le fais, la postérité te condamnera de
ton propre aveu : que réponds-tu donc? »
Il se contente de bannir de la synagogue ceux
qui croient au Christ, et il reconnaît les mer-
veilles qui forment cette croyance ; il accuse
Jésus-Christ de se donner pour un Dieu, et il
avoue les choses qui le prouvent ; il attribue
les miracles de Jésus-Christ au démon, et par
là il les consacre; il condamne Jésus-Christ à la
mort, comme coupable d'avoir voulu usurper
le trône des Césars, et, au lieu démotiver sa
sentence sur des actions , il n'allègue que des
intentions; il défend aux apôtres déparier, et
ne sait pas leur fermer la bouche_, en démas-
quant l'imposture. Mais cessons, messieurs, de
poursuivre par des contradictions si embar-
rassantes un peuple qui n'a eu d'autre tort que
de n'être pas assez fort pour comprimer une
vérité si éclatante. lU'auraitfaits'iU'avaitpu :
mais dépendait-il d'une puissance humaine,
quelle qu'elle fût, de retenir cette vérité cap-
tive ? Ne reprochons pas au peuple juif de
n'avoir pas assez fait : il en a trop fait, puisque
LA DOMINICALE.
597
ses efforts même contre les témoins de Jésus-
Christ ne servent qn'à fortifier cetémoif^nagc.
En vain ordonne-t-il le supplice de ses apôtres :
du sein même du tombeau retentit avec plus
d'éclat leur voix toujours vivante. Bientôt la
Judée tout entière s'étonne de se trouver im-
puissante contre douze de ses enfans : alors
elle appelle à son secours les Césars : mais ces
vainqueurs du monde, vaincus à leur tour dans
une guerre d'un genre nouveau , attestent la
force de la vérité qu'ils n'ont pu étouffer • et
ce que les apôti-es ont scellé de leur sang, ils
l'attestent par leur impuissance. Déjà le son
de la trompette évangélique a retenti sur toutes
les nations j le genre humain l'a entendu; il
s'est étonné, s'est irrité, et s'est soumis ! et les
passions humaines ne se sont agitées, les inté-
rêts ne se sont contredits, que pour donner à
l'histoire le moyen de recueillir en quelque
sorte toutes ses forces, pour bien conserver à
la postérité ces faits de Jésus-Christ, qu'il lui
importait le plus de n'oublier jamais. Quelle
vie, messieurs, quelle vie que celle de Jésus-
Christ ! quelle incontestable célébrité ! quelle
gloire incomparable! Cherchez dans toutes les
histoires si vous pourrez lui comparer quel-
qu'un des plus fameux conquérans. Conqué-
rant du monde, sans le visiter, il n'a eu besoin
que de se montrer à quelques hommes, pour
être connu de tous; tandis que les autres traî-
naient à leur suite de grandes armées, pro-
menant de contrée en contrée leurs bruyans
triomphes, élevant des monumens que le
temps devait bientôt détruire, Jésus-Christ,
sans secours étranger et sans courses loin-
taines , sans tumulte , attirait autour de
lui, par le seul éclat de ses actions , les spec-
tateurs que les autres avaient besoin d'aller
chercher. La seule Judée a eu autant de té-
moins oculaires que la contrée avait d'ha-
bitans, autant d'historiens que de chrétiens.
Je ne m'étonne pas, messieurs, que les noms
les plus illustres aient pâli devant celui de
Jésus-Christ; qu'à la place des fastes consu-
laires, et de la date romaine effacée, une ère
nouvelle ait commencé pour les peuples civi-
lisés, de la naissance de Jésus-Christ. Quelle
vie a été si éclatante? Cette vie, n'est-ce pas
elle qui donne de l'éclat à toutes les autres et
qui estlalumière de l'histoire ? Ainsi, de même
que le soleil préside aux cieux, les hommes
verront dans tous les temps Jésus-Christ, père
<lu siècle futur, présider à l'histoire des na-
tionsdontilcstledominateur. Mais, messïeur»»
Jésus-Christ n'a pas seulement dominé les
noms les plus illustres de l'histoire par la plus
incontestable célébrité et une gloire incompa-
rable; il a encore dominé toute puissance créée
par sa puissance éminemment divine.
DEUXIEME PARTIE.
Nous n'habitons pas, messieurs, un monde
qui aille au hasard. Un Dieu y préside, ami
de l'ordre et de la vérité : il est des lois qui
ne peuvent être troublées qu'avec sa permis-
sion. L'homme lui-même , libre de violer tant
d'autres lois, est obligé, malgré qu'il en ait, de
regarder comme inviolable au moins celle de
sa faiblesse , et les termes les plus simples ont
suffi pour lui rappeler les bornes les plus in-
surmontables de sa nature , quand il lui a été
dit : « Personne ne peut ajouter une coudée à
sa taille. » Nemo potest adjicere ad stalararn
suam cubitum unum. L'orgueil humain a beau
frémir comme une mer en courroux , il a , lui
aussi, ses rivages; il ne peut s'agiter que dans
cette enceinte. En vain veut-il s'élancer jus-
qu'aux cieux; sans y atteindre jamais, et de
son propre poids il retombe sur la terre. Ordre
admiralile, qui, fixant tous êtres à leur place, et
qui nous laissant une assez vaste liberté, nous
retient toujours d'une main forte dans notre
humaine condition. Mais, messieurs, ne nous
étonnons pas que l'humanité ait des lois fixes ;
aussi bien la Divinité en a elle-même ; et s'il est
impossible à l'homme de s'élever à des actions
surhumaines , il n'est pas moins impossible à
ll^Diviuité de se dégrader par le mensonge.
Dieu ne peut pas plus sanctionner l'imposture
par sa puissance, que l'homme ne peut, sans
cette puissance supérieure, sortir de sa nature.
Eh ! messieurs , c'est avec ce double principe
de la véracité divine et de la faibiosse hu-
maine, que je vous propose d'examiner les
miracles de Jésus-Christ. Que Jésus-Christ ait
fait des actions véritablement surhumaines,
qu'il se soit véritablement élevé au-dessus des
lois bien connues de la nature , c'est une chose
qui ne peut paraître douteuse et qu'il est inu-
tile d'examiner ici. Je n'ai pas besoin non
plus de m'arrêter à rechercher si l'on peut attri-
buer les miracles de Jésus-Christ à quelque
mvstérieuse influence; nous devons être ici
dominés par des considérations plus hautes.
Dans toutes les histoires du monde un seul
homme s'est trouvé qui ait cru pouvoir, sans
598
orgueil, s'égaler au Maître de l'univers et s'ap-
proprier la divinité sans usurpation. Non-
seulement il l'a dit, et il n'a pas été foudroyé
comme le plus sacrilège des blasphémateurs ,
mais il a entrepris de le prouver par ses
œuvres; et la nature, oubliant les lois de son
créateur, s'est souinise à ce maître nouveau.
Car, remarquez le bien , au milieu de tous les
prodiges vrais ou faux qu'on pourrait nous
citer et que nous n'examinons pas, le carac-
tère particulier, distinct, des miracles de Jésus-
Christ, est si éclatant, qu'il faut ou nier qu'il
y ait un Dieu au ciel , ou recounaîti'e pour
Dieu Jésus-Clirist sur la terre. Mais quel est
donc ce caractère? Jésus-Christ seul, pour faire
des miracles, n'a invoqué aucun nom étranger;
qui plus est, il n'a fait ses miracles que pour
j)iouver à tous qu'il n'avait pas besoin d'une
autre puissance que de la sienne, c'est-à-dire
qu'il était Dieu. L'entendez-vous , messieurs ?
tour à tour il se donne pour le fils de Dieu,
et il appuie cette assertion par ses paroles ; il
invoque le témoignage de ses œuvres. Il re-
proche aux juifs de ne pas croire en lui, s'ils
ne voient des prodiges , et il leur en montre
de nouveaux pour forcer leur croyance. Quel
est donc cet homme qui ne parle de Dieu que
comme de son égal , qui se permet de faire ce
que Dieu peut seul faire , qui dit que Dieu
ne peut rien faire sans lui, qu'il ne fait d'œuvre
que celles que Dieu avoue , qui se présente
toujours comme le mandataire fidèle du Très-
Haut? Mais suilout voyez-le, au milieu d'une
nombreuse assistance, lorsqu'on l' implore pu]dr
le paralytique étendu à ses pieds. Il va le
guérir. Mais veut - il seulement exercer uu
acte de bienfaisance? non, il ledit lui-même,
il a de plus hautes pensées. Il veut prouver
ici qu'il a un pouvoir qui n'appartient qu'à
Dieu, le pouvoir de pardonner en Dieu, de
remettre les péchés. Eh ! messieurs , quand il
a rendu la vue àl'aveugle-né, quelle reconnais-
sance eu exige-t-ii? 11 faut que celui qu'il a
guéri croie Cn lui comme au fils de Dieu, et c'est
en cette qualité qu'il , < :it les adorations de
cet homme prostern.;. Eufin, remarquez-le sur
le tombeau de Lazare. Au moment où il va
rendre la vie à ce mort de quatre jours, on le
voit lever les yeux au ciel et prier ; mais ce
n'est pas avec la piété qui demande, d'un
inhomme qui a' besoin, et qui craint de n'être
pas exaucé, a Mon père, dit-il , je vous rends
glaces de ce que vous m'avea écouté; mais je
LA DOMINICALE.
sais que Vous m'écoutez toujours; et j'ai dit ces
choses pour ceux qui sont autour de moi. »
L'entendez-vous? sa prière commence par une
action de grâces : il remercie avant d'avoir
prié. A la forme extraordinaire, à l'assurance,
à la solennité d'une telle prièi'e , qui ne voit
qu'elle est bien moins destinée à se rendre la
Divinité propice, qu'à révéler sa propre divi-
nité à la foule qui l'entoure. Ainsi , vous le
voyez , il ne se propose d'autre fin dans ses
miracles, ou n'en tire d'autre conclusion, sinon
qu'il est Dieu. S'il parle de ses œuvres , c'est
pour les présenter comme celles d'un Dieu;
s'il s'adresse à Dieu, c'est pour faire une pro-
testation de sa divinité. Ses intentions sont
claires; les Juifs les comprennent, et, révoltés
de cette prétention qu'ils disent sacrilège, ils
veulent lapider celui qu'ils cx'oisnt un auda-
cieux blasphémateur. Mais pendant que les
hommes s'indignent , la divinité de Jésus-
Christ apparaît encore plus clairement. A sa
jiarole, les aveugles voient, les sourds enten-
dent, les lépreux sont purifiés.
Le Seigneur aurait-il donc cessé d'être ja-
loux de sa gloire , et serait-il devenu l'ennemi
de la vérité? Ce n'est pas ce qu'atteste l'exem-
ple de l'impie Antiochus: il a à peine levé sou
bras contre le temple de Jérusalem , qu'il est
déchiré ; etDieu souffrirait qu'un homme, non-
seulement attentât à un de ses temples, mais
qu'il osât prendre sa majesté avec une puis-
sance toute divine! Ce n'est pas ce qu'atteste
l'exemple d'Hérode. Il ne repousse pas assez
promptement des adulations impies; il se livre
un instant au délire d'un oi'gueil insensé, et
il est frappé de la main de Dieu, qui le fait
expirer dans l'ignominie. El Dieu souffrirait
qu'un homme non-seulement ne repoussât pas
les honneurs divins, mais les exigeât! Ce n'est
pas ce qu'atteste l'exemple de tout l'univers. Le
Seigneur qui a renversé de ses mains puissantes
les idoles muettes et non coupables des impiétés
humaines , souffrirait que sous ses yeux un
homme s'imposât en adoration, non pas à
quelques hommes , à quelques peuples , mais
à tout l'univers ! O mou Dieu! nous savons que
vous proscrivez le mensonge, et que si vous le
permettez quelquefois, vous ne pouvez l'au-
toriser de votre propre puissance. Et s'il en
était autrement , quelle ressource resterait-il
aux faibles mortels pour reconnaître la vérité?
Non, j'ose le dire, jamais votre véracité n'a
été aussi fortemeut engagée. Si> dans cette oc-
LA DOMINICALE.
399
casionnous étions trompés, nous serions trom-
pés par vous, et vous seriez vous-même l'en-
nemi de votre divinité. Mais, messieurs , où
m'emporte la crainte de l'erreur dans une
chose aussi manifeste I La divinité ne s'expii-
cjue-t-elle pas assez hautement par des faits si
miraculeux? Et que sont les miracles de Jésus-
Christ , sinon les actions et les paroles de Dieu?
Quand sur le Thabor nous aurions entendu la
majestueuse voix de l'Eternel, qui appelait
Jésus-Christ son fils, et le montrait aux
hommes comme un maître , serions-nous plus
assurés, plus convaincus, plus pénétrés de ce
témoignage divin, que quand nous entendons
les mille voix qui i-acoutent ses bienfaits, la
nature qui i^econnaît son dominateur, la Di-
vinité elle-même qui lui abandonne sa puis-
sance, et qui l'avoue à la face du genre humain?
\ous avez entendu, messieurs, ce vaste concert
delà teri'e et du ciel, célébi-ant J.-C. comme le
dominateur du monde; vous l'avez vu s' éle-
vant, par sa propre force et son éclat, par ses ac-
tions, racontées par la voix imposante de l'his-
toire et des siècles , au-dessus des hommes les
plus illustres, se servant d'une nature obéis-
sante pour proclamer sa divinité. Il a voulu,
en se faisant homme , reconquérir ces hommes
qui lui appartenaient par leur condition et
par sa propre nature. Il les a reconquis avec
éclat j et maintenant les titres de sa domination
brillent de toutes parts; ils sont inscrits en ca-
l'actères aussi resplendissans qu'ineffaçables,
non-seulement dans les cieux, mais encore
dans l'admiration et la reconnaissance du genre
humain. Mais, messieurs, ce roi si puissant
veut surtout des sujets volontaires. Et qui
"pouiTait méconnaître une puissance si bien at-
testée ? Qui ne se soumettrait volontiers à une
autorité si légitime? Qui ne respecterait des
lois si bien faites, si hautement promulguées?
Oui, ô roi et dominateur du monde! il faut
que tout genou fléchisse à votre nom dans le
ciel , sur la terre et dans les enfers , oui , vous
êtes digne de recevoir la puissance, l'empire
et la domination universelle. Puissions-nous ,
pour notre gloire et notre bonheur, vous
obéir, vous i*econnaîtrè , vous servir, vous
faire régner , par votre doctrine, sur les pen-
sées de notre esprit , par votre morale sur les
affections de notre cœur et les actions de notre
vie, et, après vous avoir adoré ici bas comme
dominateur du monde , entrer dans une meil-
• eure vie en héritage de ce royaume céleste
dont la morale est immortelle !
NOS CONTRADICTEURS.
En géne'ral, toute idée a sa critique,
c'est-à-dire, son contrôle et son jugement,
du point de vue d'une autre idée •, ce qui
ne fait rien préjuger d'ailleurs ni pour ni
contre elle. Si l'idée est neuve, ou, en
d'autres termes, si elle présente quelque
chose d'inusité dansle fond ou dansla forme,
outre la critique et l'appréciation aux-
quelles elle est nécessairement sujette et sou-
mise , elle rencontre encore le préjugé,
c'est-à-dire la manière déjà reçue de penser
et de juger.
ZaZ>omîV«/ea/é? s'est placée, ense fondant,
dansccsdeuxdernièresconditions: d'abord,
d'avoir une idée à elle , et par conséquent
d'être sujette à tous les jugemens compé-
tens; ensuite, d'avoir une idée neuve, et
par conséquentde courir les chances de ren-
contrer des préjugés dans sa route j c'est-
à-dire, d'aller se heurter à des hommes
auxquels cette idée n'était pas encore venue,
et qui l'accueilleraient comme toute chose
imprévue, avec réserve, crainte, et défa-
veur.
Nous n'avons donc , et nous n'avons pu
avoir ni étonnement, ni regret de susciter
autour de nous quelque peu d'opposition;
c'est un accident qui n'a pas surpris nos
calculs, et qui confirme l'opinion fonda-
mentale que nous avons émise, à savoir
qu'il y a une tactique neuve à employer
contre les ennemis du Christianisme , et
que cette sainte doctrine est riche de tré-
sors, ignorés de ceux-là même qui se sont
faits ses gardiens, ses disciples, ses inter-
prètes.
Oui , nous l'avouons , c'est chez nous une
conviction raisonnée et profonde , que le
Christianisme peut encore donner, et don-
nera lieiu jusqu'à la fin des siècles, à de ou-
veaux développemens ; qu'il est poscble
d'y trouver des inspirations vierges, et des
lois non encore soupçonnées et essayées.
L'Église a tiré des principes de l'Evangile
toute son adniiralj'.e co^istitution et sa dis-
cipline, les conciles en ont tiré ce code
400
LA D0JM1N1CA.LE.
législatif qui a {i;ouvernc l'Europe J)enclant
douze siècles -, les arts s'y sont nourris, et les
sciences s'y sont formées; avec la donnée
psychologique du Christianisme , matière
et esprit , Descartes a jeté les fondemens
de la philosophie moderne-, avec ses don-
nées esthétiques , les peintres en ont fait
sortir et les types byzantins des vierges et
des anges , et les prodigieuses pages de
Eaphaël et de Michel- Ange; et les archi-
tectes du moyen-âge , qui étaient tout à
la fois diacres et artistes, y ont pris les
plans de ces milliers de cathédrales que
la foi avait élevées , et que l'indifférence
laisse tomber pierre à pierre. Le Christia-
nisme , principe le plus fécond que Dieu
ait jamais semé dans les champs de la terre,
a donc fourni à tous les besoins d'ici-bas.
Avec ces quatre petits traités qu'on appelle
Evangiles, avec ce récit simple et sublime
de la vie des apôtres, après l'holocauste du
Golgotha; avec ces quelques lettres écrites
par les pauvres pêcheurs d'hommes aux
églises naissantes de l'Italie et de l'Asie-
IVIineure, l'Eglise a composé d'innombrables
volumes; les docteurs, développé une ma-
gnifique jurisprudence j les peintres, couvert
de chefs-d'œuvre des toiles immenses ; les
architectes , élevé des cathédrales, toutes
parfumées d'une divine poésie. Pourquoi
cette source abondante serait-elle tarie ,
précisément lorsque les peuples , lassés de
leurs propres folies, ont soif de la justice
et des lumières de Dieu?
Quand les peuples ont eu besoin de
changer les bases delà famille antique , le
Christianisme a pourvu à ce besoin; il a
mis la main aux lois civiles, a augmenté
les droits des enfans et des mères, et a
diminué celui des pères ; il a chassé du
gynécée les honteuses concubines , et y a
placé les chastes épouses ; il a donné volon-
tairement et graduellement à l'esclave la
liberté qu'il cherchait quelquefois par la
révolte, et la dignité sociale qu'il ne pou-
vait acquérir jamais. Quand les populations
se sont amoncelées dans l'Occident ;, et que
J\industrie, encore à naître, ne laissait à la
d'autre voie ouverte que l'ajjricul-
ture, le Christianisme s'est courbé péni-
blement sur la bêche ; il a extirpé les ronces
et les bruyères, et a couvert de moissons
abondantes des terrains sauvages peuplés
de loups et de voleurs. Quand l'esprit eu-
ropéen , un peu revenu des secousses de
l'invasion, et commençant à se replier sur
lui-même, a cherché un aliment pour se
fortifier et s'étendre , le Christianisme s'est
mis en quête des vieux manuscrits; il les
a lus , copiés et enluminés avec de mer-
veilleuses peintures, que l'art moderne est
tout glorieux de copier. Enfin , selon que
les hommes ont eu besoin de mœurs ou
de lois, selon qu'il leur a fallu une famille,
une agriculture, une instruction , le Chris-
tianisme s'est toujours présenté avec une
divine sollicitude; il leur adonné le pain
du corps et le pain de l'âme. Est-ce donc
à dire qu'aujourd'hui nous soyons si riches
et Dieu si épuisé, qu'il ne reste plus rien, à
nous, que nous demandions, à lui , que sa
miséricorde nous transmette?
Nous lui demandons ce qu'il nous fau-
drait tant aujourd'hui, des notioqs pour
guider les peuples qui s'ébranlent , et des
forces pour soutenir les rois qui chancc-
lent. En cela , nous faisons ce que l'huma-
nité nécessiteuse n'a jamais cessé de faire :
nous implorons notre pain de chaque jour;
et notre pain d'aujourd'hui, ce sontles prin-
cipes sociaux, au nom desquels les gouver-
nemens se constituent. Esclaves du moyen-
âge , nous aurions imploré la liberté indi-
viduelle ; serfs du douzième siècle , le
défrichement des bois ; écoliers du quator-
zième, l'illustration des écoles. Maintenant
nous sommes mieux qu'autrefois libres ,
riches et savans; nous appelons le doigt de
Dieu sur la plaie humaine qui saigne en-
core ; nous demandons à sa sainte doc-
trine des principes qui sauvent les sociétés,
comme nos aïeux lui en demandèrent
pour sauver les individus.
C'est ici que notre pensée se heurte,
comme nous disions , à des manières de
juger déjà répandues. Comme la société ne
s'était encore jamais vue dans un péril
semblable , et que jamais la pensée de
LA DOMINICALE.
^Oi
l'homme ne s'était non plus égarée, comme
aujourd'hui, en de stériles et de déplo-
rables théories, il n'y avait jamais eu lieu
de faire voir que le Christianisme est une
chose si large , si féconde, si divine, qu'elle
embrasse toutes les évolutions possibles des
nations, et que l'Evangile , qui a fait la
civilisation du passé , peut faire encore la
civilisation de l'avenir. Si nous avions ainsi
présenté notre idée, peut-être n'eùt-elle pas
éveillé de contradicteurs; mais de notre
idée, nous sommes passés à son expression
nette et explicite j le mot a suivi la chose:
nous avons parlé de gouvernemens et de
politique ; et nous avons entendu des
hommes se récrier que , « le Christianisme
n'est pas de ce monde» et que si les Jérôme,
les Augustin , les Chrysostôme eussent
existé de nos jours , ils se seraient embar-
rassés fort peu de nos constitutions.
De nos constitutions, c'est fort possible :
nous les trouvons assez misérables pour
n'avoir pas besoin d'être foudroyées par
eux 5 mais des idées sur lesquelles ces cons-
titutions reposent, mais de l'oubli de Dieu,
mais de l'exaltation de la raison humaine,
nous croyons que c'est autre chose. Nous
croyons que saint Jérôme aurait écrit la
plus austère de ses épîtres contre la ridicule
exagération de la puissance attribuée au-
jourd'hui à l'intelligence, privée de la foi-,
que saint Augustin aurait foudroyé le pan-
théisme de l'Allemagne, qui nous déborde,
et sur lequel des têtes ardentes veulent as-
seoir la destinée des peuples , comme il
foudroya l'individualisme de Pelage, dont
Luther a tiré la réforme, et Rousseau, la ré-
volution-, et que saint Jean-Chrysostôme
aurait parlé à l'absolutisme des passions
démocratiques, comme il parla à l'abso-
lutisme de la colère de Théodose.
Et pourquoi donc, s'il vous plaît, le
Christianisme ne serait-il pas de ce monde?
Le Christianisme n'est-il donc pas une lu-
mière apportée aux hommes? et les hommes
ne sont-ils pas de ce monde? L'humanité ,
le plus bel ouvrage de Dieu, serait-elle
chose si vile, que la Providence fiit souillée
par son contact? Mais nous ne trouvons
pas que le Christianisme se soit jamais
montré si étranger à ce monde : il baptise
les hommes , il les instruit , il les marie , il
les console, il les suit au tombeau-, c'est-
à-dire, qu'il se mêle à toutes les pensées et
à tous les actes de leur vie. Demandez au
pauvre et laborieux curé de campagne si
la religion qu'il enseigne et qu'il pratique
ne se mêle pas de ce monde : il vous dira
qu'il consume sa peine et sa journée à
élever chrétiennement les petits enfans, à
encourager leurs pères , et à consoler leurs
grands-pères , et qu'il n'est pas joie ou
chagrin , aisance ou misère , dont il ne
cherche à être la cause ou le confident. Et
si la religion s'attache ainsi aux petits in-
térêts , pourquoi donc dédaignerait-elle les
grands? Si elle prend soin des individus ,
pourquoi laisserait-elle les nations dans
leurs ténèbres et leurs folies?
Mais d'ailleurs l'histoire du Christia-
nisme est pleine d'exemples qui prouvent
clairement que l'Église s'est associée aux
grandes faces de la civilisation, comme aux
petites améliorations journalières. Sous la
première et la seconde race de nos rois ,
elle avait organisé dans presque toutes les
cathédrales des écoles gratuites, où les en-
fans des pauvresétaientinstruits^elledonna,
la première , l'exemple du gouvernement
par élection, dans les règles des ordres mo-
nastiques , qui sont le point de départ des
chartes bourgeoises du douzième siècle ,
et le modèle sublime de toutes les ridicules
constitutions essayées depuis quarante
ans; elle établit, même avant la royauté ,
les dépôts des actes authentiques; elle ins-
titua l'usage et la forme des passe-ports ;
elle rédigea, sur la propriété, des lois admi-
rables, qui ont régi ses possessions pen-
dant plus de quinze cents ans. En un temps
où la plus affreuse barbarie présidait aux
lois pénales de l'Europe, l'Église avait déjà
rédigé un code que n'a pas encore dépassé,
pas même atteint la douceur des lois mo-
dernes. Il faut lire dans le BuUaire la liste
des formalités qu'un geôlier devait remplir
avant de recevoir un prisonnier ; l'ordre
de donner les alimens nécessaires à tout
i02
LA DOMINICALE.
prévenu, des le moment de son arresta- ^ se mêler des choses civiles^ et on finira
lion; celui de lui faire subir son interro-
gatoire dans les premiers trois jours-, la dé-
fense de jamais emprisonner des femmes
pour dettes, et d'autres dispositions sans
fin , qui montrent avec la même évidence
que le Christianisme pourrait donner des
lois admirables, comme il a été la source
d'une morale sublime.
Ainsi, en tout temps , en tout lieu, le
Christianisme est venu au secours des
hommes, et il les a aidés selon leurs be-
soins. Encore une fois, nous ne voyons pas
pourquoi il faudrait l'isoler entièrement
des choses humaines, et priver la société
des lumières qui viennent de lui. La doc-
trine de Dieu n'est pas de ce monde , en ce
sens qu'elle a son origine et sa sanction dans
le ciel j elle ne ressemble pas à ces religions
matérielles qui , ne voyant rien au-delà
dé la vie présente, placent toutes les joies
et toutes les douleurs de l'homme ici-bas ;
elle proclame qu'il y a une autre justice
que les tribunaux terrestres , et une autre
Providence que le hasard. Mais Jésus-
Christ est venu nous l'apporter , pour que
nous en fissions notre profit^ il l'a fait an-
noncer parmi les peuples pour que les
peuples s'en servissent, et il n'envoj-a pas
des langues de feu aux apôtres , pour qu'ils
restassent muets parmi les nations.
Nous savons que , depuis environ trois
siècles, on s'est mis plus que jamais à ré-
pandre dans le monde que le Christianisme
ne doit pas se mêler des choses des gou-
vernemens; mais nous savons aussi que
ceux qui voulaient donner crédit à cette
doctrineétaient les hommes mêmes desgou-
vernemens, qui se trouvaient plus à l'aise
vis-à-vis de leurs petites passions, qu'en
face des grandes traditions de l'Église. Ils
commencèrent à la propager avec le souf-
flet de Boniface VIU, et leurs fils la ren-
dirent plus populaire encore en dépouil-
lant l'Église', on l'a chassé successivement,
au nom de celte doctrine, de son aulorité,
de ses fonctions el de son patrimoine;
après l'avoir empêché de se mêler des
choses politiques , on l'a empêché aussi de
par "l'empêcher de se mêler dés choses re-
ligieuses. Les usurpations et les violences
se tiennent toutes. On lui a pris ses biens,
on lui prend ses Eglises et ses évêchés , et
on veut lui prendre ses dogmes : on délibère
maintenant aux Chambres si l'on ne cas-
sera pas la loi chrétienne sur l'indissolubi-
lité du lien conjugal.
Catholiques, ne perdez pas courage-, il
y a dans l'Evangile, et dans sa mise en
œuvrepar l'Église, de quoi répondre à toutes
les nécessités sociales, et de quoi confondre
toutes les théories athées. Le Christianisme
est aussi fécond en principes conservateurs
C]ue l'esprit humain en désordres. Ne crai-
gnez pas que ce soit d'aujourd'hui qu'il
devienne stérile : il a sauvé l'Europe dans
des circonstances plus terribles encore -, il
l'a trouvée sauvage , pauvre , ignorante ,
envahie , et il l'a faite ce que vous voyez,,
policée, riche, éclairée. Les bandes
des philosophes actuels ne sont pas plus
dangereuses que les bandes de Genséric
et d'Attila : seulement, comme, ils atta-
quent la société d'une autre façon , il faut
les repousser avec des armes nouvelles.
Ces armes , nous ne sommes pas si vains de
les prendre en nous ; c'est le Christianisme
qui nous les donne , et quoi que puissent
dire nos contradicteurs, nous ne cesserons
pas de protester au nom des principes chré-
tiens, contre les gâcheurs de constitutions
et de lois politiques. Ce n'est pas que nous
dédaignions le conseil; nous nous réservons
seulement d'en être les juges.
INFLUENCE
DU CHRISTIANISME SUR LA LITTERATURE
DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
On s'est étonné de la gravité qu'a revê-
tue le caractère français, depuis le com-
mencement de ce siècle. L'on a demandé
ce qu'était devenue cette gaîté proverbiale
et cette légèreté si vantée, de. nptre esprit
national. C'est en efiet l'un des traits les
LA DOMINICALE.
ÂOo
plus frappans de l'époque, que cette phy-
sionomie méditative de notre sociélé.
A voir cette jeunesse rêveuse, dont le
front et les yeux révèlent tant d'inquié-
tudes et de pensées, on ne sait si c'est un
peuple de philosophes qui se lève, ou uneso-
ciété découragée qui s'en va. Nouscrûyons,
nousj qu'il y a dans le cœur de la géné-
ration présente un douloureux souve-
nir du passé et une profonde espérance
d'avenir -, et que c'est de l'alliance de ces
deux sentimens que lui vient son maintien
triste et sévère.
En effet, la philosophie matérialiste du
dix-huitième siècle avait désolé le cœur
humain par son aridité. Quand une jeu-
nesse ardente se leva pour en recueillir les
fruits , elle ne trouva sous ses mains que
cendre et poussière, néant et vanité. Tout
système qui tend à isoler l'individu de la
société est un système absurde , parce qu'il
est contraire au développement de l'huma-
nité. Le matérialisme est un système d'é-
goïsme, d'autant plus stupide qu'il est plus
absolu. Aucune société ne s'élèvera jamais
sur un principe négatif-, et , par son alliance
même, le matérialisme est de cette nature.
Il agit au détriment des intérêts de tous,
pour le bénéfice de l'égoïsme privé. Toute
doctrine qui fait graviter les actions hu-
maines vers le MOI, comme vers leur centre,
est une doctrine sans poésie et sans fécon-
dité, parce qu'elle est sans dévoùment et
sans amour. Le dix-huitième siècle ne de-
vait produire ni poésie ni philosophie vé-
ritables. Nous l'avons dit , la Poésie est
fille de l'Amour j ei la philosophie , comme
le Christianisme comprend ce mot, c'est-
à-dire, la philosophie active, bienfaisante,
progressive, ne peut venir que du dévoù-
ment. Nous avons la conviction intime
qu'il n'y a pas de littérature sociale possi-
ble sans le spiritualisme j nous croyons que
l'art n'est durable qu'autant qu'il est do-
miné par une pensée féconde -, qu'aucune
pensée féconde n'existe sans amour et sans
dévoùment , et que ces deux sentimens
viennent et ne peuvent venir que de Dieu
seul.
C'est donc parce qu'elle était matéria-
liste, que la presque totalité de la littéra-
ture du dix-huitième siècle a été si stérile ,
si froidement compassée, si mesquine, etsi
peu sociale. Avec une telle opinion , il nous
serait difficile d'expliquer son influence,
si l'expérience historique ne nous avait pas
appris qu'il y a de ces vérités qui ont be-
soin d'une forte opposition, pour être mises
en relief. Parmi ce tumulte de doctrines
subversives, quelques voix s'élevèrent pour-
tant grandes et fortes, qui proclamèrent le
spiritualisme avec une puissance de pa-
roles inouïes j mais elles ne suffirent pas à
décider encore la réaction littéraire et phi-
losophique , et le 7natérialisme suivit la
voie de succès.
Puis un jour l'homme, en jetant les yeux
au ciel et autour de lui , trouva le monde
désert et le ciel vide. Son cœur se replia
amèrement sur lui-même^ il songea aux
biens qu'il avaitperdus,etsesyeuxse mouil-
lèrent de larmes. Toutes les tristesses de la
pensée enveloppèrent son âme, et il se de-
manda s'il était bien vrai que tout fût ren-
versé dans ses croyances premières , et si
réquerre inatérialiste avait rasé le passé
religieux si près de terre, qu'il n'en restât
plus aucune masure. — C'était le doute, — •
le doute qui commençait la réaction de la
philosophie chrétienne sur la philosophie
matérialiste. Nous la verrons se poursuivre
par le raisonnement et le sentiment, —
l'intelligence et le cœur, — la science et les
arts. —
Lord Byron, qu'il faut nommer dans
toutes les littératures, parce qu'il a expri-
mél époque avant d'exprimer l'Angleterre,
est la traduction le plus ardente et la plus
passionnée du doute, cette première phase
de la réaction. C'est déjà une chose bien
remarquable que la lutte de ce génie in-
quiet avec les doctrines d'incrédulité qui le
tourmentent, et le cri de sa conscience qui
le rappelle à Dieu. Bien des gens se sont
dit, en lisant ces pages brûlantes et pleines
d'enthousiasme, dedécoura(;,ement, et de
désespoir, qu'il valait mieux croire que
douter, fût-ce simplement pour le bonheur
I^OI
LA DOMINICALE.
de croire. — Bien d'autres, endormis dans
les plaisirs et dans l'impiété, se sont réveil-
lés pleins d'une douleur amère, et se sont
écriés,, comme le prophète: « Seigneur!
voyez mon affliction! — Byron chanta sous
l'inspiration du Christianisme et de l'in-
crédulité. Ses poèmes sont pleins d'enthou-
siasme et de découragement.
Mais
avant lui , une voix , mélodieuse comme
la sienne, dominant tout à coup les mu-
gissemens de la tourmente européenne
et le cri des passions encore houillon-
nantes, avait su rendre l'univers attentif à
ses chants. Des forets du Nouveau-Monde,
après avoir vécu parmi les sauvages et dans
les solitudes , un exilé nous revint le cœur
plein de mélancolie et de foi , de douce
tristesse, et de pieuses espérances. Il ap-
pela toutes les consolations du Christia-
nisme à guérir ses souffrances, toutes ses
harmonies à bercer son âme , et toutes ses
croyances à nourrir les facultés de son in-
telligence. Le monde façonné aux accens
froids et sans vie de la littérature hétéro-
gène du dernier siècle , fut merveilleuse-
ment surpris des ineffables mélodies de ce
nouveau poète, et se demanda ce qu'avait
donc cet homme dans la voix, quand on
sentait venir des larmes à sa paupière, en
écoutant ses paroles. — C'était le senti-
ment chrétien qui débordait de cette âme
passionnée et souffrante. Aucun écrivain
n'a puisé plus d'inspirations dans le Chris-
tianisme que Châteaubriant, et aucun n'a
eu autant d'influence sur la littérature con-
temporaine.
JVous avons dit que la réaction sur le
matérialisme se poursuivrait par le senti-
ment et le raisonnement, par le cœur et
l'intellijjence, la science et l-^s arts. — Pen-
dant que l'auteur des Martyrs et du Génie
passionnait une jeunesse ardente pour la
poésie chrétienne, des intelligences plus
austères relevaient au-dessus de toutes les
idoles de la chair et do la pensée , les hautes
conceptions philosophiques du Christia-
nisme. Nous ne citerons ici qu'un seul
homme , parce qu'il nous a semblé résumer
Je plus complètement toute la puissance
synthétique du Christianisme , et par la
profondeur de sa pensée , et par la trans-
parence desesidées.M. DeLaMennais, avec
sa dialectique ardente, puissamment rai-
sonnée, avec sa parole grande et majes-
tueuse, grave et limpide, sonore et sublime,
quelquefois mélancolique et triste, avec
sa pensée vaste et profonde, lumineuse,
quand elle descend dans le passé , et pres-
que prophétique quand elle parle d'avenir,
M. De La IMennarts fut, parmi les penseurs ,
ce qu'a été M. Châteaubriant parmi les
écrivains d'imagination.
Si nous entrons dans la poésie , deux
noms s'offrent à nos yeux dès l'abord :
M. De Lamartine et M. Hugo. M. De Lamar-
tine est si populaire en France, qu'il semble
inutile d'en parler. Ses admirables poésies
ont tant de fois fait battre nos cœurs d'a-
mour et d'espérance , au milieu de nos
plus amers désenchanfemens -, elles se sont
levées sur nous si rayonnantes de jeunesse
et d'immortalité, si belles d'inspirations
religieuses et si abondantes de consolations;
elles ont réveillé dans nos cœurs tant de
précieuses étincelles que nous aviocs crues
éteintes, que nous nous demandons quelque
fois s'il y a jamais eu de poète en France
avant lui, de poésie avant celle qu'il nous
a révélée.
M. Hugo, considéré sous une de ses
faces, est peut-être jusqu'ici l'expres-
sion la plus poétique de l'art catholi-
que •, sa poésie est comme le genre
d'architecture qu'il affectionne^ quelque
chose de bizarre et d'original, mais auda-
cieusement conçu et vigoureusement exé-
cuté. Vous retrouvez dans ses poèmes ces
mignardises de détails , ces ciselures pres-
que imperceptibles, ces fuseaux si déliés,
ces dentelures si finement taillées, et çà et
laces monstres dont la forme est quelquefois
ridicule de près, mais qui sont toujours à
leur place dans l'harmonie générale de
l'édifice-, puis, si vous entrez dans l'ima-
gination du poète par quelque ode majes-
tueuse et subfime, c'est la nef haute et
profonde , dont l'aspect vous étonne et vous
cocfond. Vous suivez avec entraînement
LA DOMINICALE i
m
les intonations éclatantes et enthousiastes
de l'orgue et du chœur. La poésie de
M. Hugo essaie de traduire pour nous la
pensée que nos aïeux exprimaient au
moyen-âge par leurs miraculeuses cathé-
drales.
JYons pourrions citer indéfiniment; mais
nous nous arrêtons à cette élite de poètes
et d'écrivains, autour de qui gravite toute
notre littérature. Si nous descendons d'un
pas, nous retrouvons déjà l'écho des noms
que nous venons de citer : quelquefois c'est
encore du scepticisme byronien , ou même
une réminiscence du siècle dernier j mais
plus souvent c'est la pensée religieuse, que
nous avons trouvée dans nos grands maîtres.
Celte concordance et cette tendance de la
littérature vers le Christianisme, est très-
importante à constater. Selon nous , l'E-
vangile est une œuvre de progrès indéfini ,
dont chaque siècle explique un verset. Le
monde mettra tous ses siècles à le lire et à
le développer, qu'il aura encore en germe
plus de perfectibilité que n'en pourront in-
venter les intelligences futures de la fin des
temps , mûries par l'expérience du genre
humain. Toutes les littératures pourront
venir puiser dans ce livre leur principe de
vie , sans jamais se copier; car elles ne se-
ront toute^ et successivement qu'un com-
mentaire , une longue analyse de chacune
de ses phrases. Nous croyons à un bel
avenir; car cet avenir sera fondé sur les
larges principes de liberté et d'amour, qu'a
proclamés le Christ ! (i)
(I) On nous a adressé cet article que nous avons
cru devoir reproduire , quoique le fond se rap-
proche d'une question déjà traitée dans la Domi-
nicale du 2 mars: bien entendu que nous ne pre-
nons pas surnous la responsal)ililé de tous les ju-
gemens qui y sont exprimés. Au reste , la grande
question de la littérature sera examinée sons peu,
par nous, dans toutes ses ramifications; plusieurs
de nos collaborateurs réunis préparent un grand
travail sur cette matière. {Note du Rédacteur.)
FONDATION
d'une UNIVERSITÉ CATHOLIQUE EN BELGIQUE.
Lorsque, il y a de cela dix-huit siècles ,
ces paroles tombèrent de la bouche du
Christ : y4llez et enseignez, une étonnante
révolution se fit dans le monde. Borné d'a-
bord à quelquespauvres esclaves, à quelques
faibles femmes, le sublime enseignement
s'infiltra bientôt dans toutes les classes du
corps social : le maître comme l'esclave ,
le patricien comme le plébéien , le séna-
teur comme le chevalier, vinrent lour à
tour tomber devant la morale de la croix;
puis, quand le Christianisme sorti vain-
queur de tant de luttes atroces, où personne
ne manqua au rendez-vous de l'amphi-
théâtre et des chevalets, rayonna comme
le soleil sur toutes les faces de la civilisa-
tion qu'il avait créée , dans le champ vaste
delà science et des arts, il se dressa encore
et s'écria : Cette terre est à moil Et elle le
fut si bien en réalité , que c'est vraiment
merveille comment l'histoire de l'art, poé-
sie , peinture , sculture, architecture, n'est
que l'histoire de cette religion, sur laquelle
le philosophe secouait son manteau.
Que de noms augustes dans cette Eglise
naissante I que de gloire I que d'enthou-
siame! que d'éloquence! que de viel que
de mouvement ! C'est au moment où tout
croule que tout se relève; dans ce vaste
pêle-mêle, le génie chrétien seul est debout,
et veille sur les ruines, soldat de la civili-
sation.
Dans ces siècles , tout passionnés de
théologie, tout brûlés de mysticisme ar-
dent, vous avez sous vos yeux un monde si
vrai , si convaincu , que dans nos sociétés
hébétées d'égoïsme, on est convenu d'appe-
ler cela fanatisme, impuissant qu'on est à le
comprendre. — Dans laGrèce,c'est Athènes,
la folle et rieuse Athènes , avec sa jeunesse
bruyante et studieuse , où Grégoire de Na-
zianze et Basile heurtent, en suivant le
chemin qui conduit à l'Église, le frère de
l'un des Césars, jeune homme au regard
^06
LA DOMINICALE.
brillant, à la face dédaigneuse , se drapant
dans le manteau philosophique , et qui
s'appelle Julien, lecteur chrétien,. quel'a-
venir connaîtra sous le nom cVafoslnt.
Dans l'Asie, c'est Anlioche, la ville d'é-
glises et de théâtres, la ville de bruit, de
l'êtes, la ville étourdissante de chants vo-
luptueux, où Libanius donne des leçons à
Jean-Chrysostôme, à Chrysostôme,dontla
bouche d'or laissera tomber sur la grande
affliction de cette même Antioche l'élégie
la plus sublime qu'ait jamais murmurée
bouche humaine. Que sais-je 1 C'est Basile,
Grégoire, Ambroise — une foule de noms
qui remplacent les noms antiques, hommes
prodigieux, que le paganisme eût mis au
nombre des demi - dieux , premiers an-
neaux pour nous de cette longue chaîne ,
qui rattache le présent à un passé de dix-
huit siècles.
Et toujours il en fut ainsi dans l'Eglise
du Christ. Qu'on façonne l'histoire comme
on voudra, elle ne manquera jamais de
vous jeter un nom catholique en tête de
toute œuvre sociale ou artistique. A com-
mencer de la croix jusqu'au temps où le
lourd niveau philosophique commença à
passer sur tout pour tout abattre plus tard,
encore une fois l'histoire du progrèshumain,
c'est l'histoire du catholicisme, l'histoire
de ceux qui l'enseignent, l'histoire de son
clergé.
Dans ce siècle, où nous avons la pré-
tention de la bonne foi, comme le dernier
avait celle du persifflage, pourquoi se-
rions-nous ingrats? Où eu serions-nous de
la science des temps anciens , s'il n'y avait
pas eu de monastères? Où en serions-nous
de l'éducation, si, dès le moyen-âge, des
chaires ne s'étai<!nt élevées, sous l'inspira-
tion de la foi , dans les universités catho-
liques? Tel savant aujourd'hui qui rit du
pauvre moine, doit souvent toute sascience
au pauvre moine dont il a compilé les
vieux manuscrits, et rapiécé les légendes.
Pour notre part , bien souvent , en fixant
nos regards sur notre France tant sillonnée
de traces brûlantes, et si desséchée d'é-
goïsme , le souvenir des temps anciens est
venu navrer notre âme, et jeter bien d'a-
mers désenchantemens dans notre cœur.
Où allons-nous, en effet, avec une jeunesse
ardente qui nous pousse, avide de savoir ,
avide de croyance, de foi, lorsque rien,
dans les chaires autour desquelles elle se
presse, ne répond à ce besoin, lorsque nous
sommes réduits à applaudir ses maîtres,
quand ils veulent bien n'être qu'indiffé-
rens? A quelle sympathie se rattache au-
jourd'hui ce corps pourri qu'on appelle
université, et qui a parmi nous le mono-
pole de l'éducation, sous un pouvoir qui
prétendait déclarer la guerre à tous les mo-
nopoles, et jeter tous les privilèges à terre?
Les catholiques de France n'auraient pas
dû se lasser sitôt de demander à grands cris
la liberté de l'enseignement; car c'est là la
question la plus vitale de l'avenir : lors-
qu'on veut édifier, on commence par élever
des fondemens.
JNous méditions sur celte grande misère
de notre temps, et nous nous rappelions les
jours de l'ancienne Europe , où la jeunesse
était nourrie de doctrines si saines dans ces
universités catholiques , où tant de grands
hommes enseignaient , où les leçons étaient
si graves, si élevées, parce que la foi les
dominait toutes. Et pendant que nous gé-
missions du présent , voilà qu'une voix
grave et solennelle partie des bords du
Rhin, nous rapportait les joies du passé,
et l'espérance si douce de l'avenir : l'épis-
copat belge annonçait la formation d'une
université catholique. Que tout catholique
tressaille et bénisse le ciel, car c'est là une
grande, une grande chose. — Salut à vous,
évoques de la Belgique I les catholiques
de France vous félicitent d'avoir fait le
premier pas dans la route de l'émancipa-
tion et de la liberté. Salut à vous! Oh! que
ce premier cri d'indépendance religieuse a
vibré fortement à nos oreilles, à nous, si
fatigués des clameurs de la tyrannie ! Oh !
que ce premier jour de liberté qui se lève
sur la Belgique catholique a doré de rayons
briilans la nuit profonde de notre ciel !
Encore une fois , salut à vous ! Car c'est là
une grande, une grande chose que vous
LA DOMINICALE.
avez faite-, et tout ce qui sent battre son
âme au nom de foi et de liberté applaudit
à votre actior !
— C'est bien : ainsi s'est conduit tou-
jours l'ëpiscopat catholique. Lorsque l'i-
gnorance pesait sur l'Europe , de concert
avec nos rois, il ouvrait les écoles de
ses cathédrales, où allaient s'instruire
une foule de jeunes clercs*, et plus tard,
lorsque le mouvement scientifique s'opé-
rait partout, c'était l'épiscopat encore
qu'on voyait à la tête. Et les choses allèrent
long-temps ainsi , et elles allaient bien.
Puis vint le moment où le catholicisme et
la royauté se rencontrèrent , et tout alla
mal; puis vint le moment où la royauté
et la philosophie se rencontrèrent aussi , et
tout alla plus mal encore. La science fut
alors organisée en haine du catholicisme 5
l'éducation fut le privilège de gens indif-
férens et hostiles ; et comme on avait
chassé la religion de toutes ses positions de
défense, le moyen , dites-moi, qu'elle ne
succombât pas chez nous. Et c'est ce qui
a;"riva aussi , au grand détriment de la
France , qui s'en alla par le monde se dé-
battant comme une folle , et brisant l'Eu-
rope. Puis vint un homme qui, appuyé
sur sa lourde épée •, dit : La France ,
c'est moi ! La grande pensée de la li-
berté n'entrait pas dans cette tête ; car il
savait qu'il ne l'aurait pas plutôt lâchée
sur la France, qu'elle reviendrait au pas
de course renverser son édifice, qui ne
s'étayait que sur lui et sur la gloire.
Au lieu de faire l'éducation lihre , il la rat-
tacha à lui , comme tout le reste; et sous
lui , comme sous la restauration qui lui
succéda , l'enseignement fut un métier et
un instrument dans les mains du pouvoir.
40T
de protester : cela empêche toujours qu'il
y ait prescription de scandale.
, Plus heureuse que nous, la Belgique a
reconquis cette liberté. A quand notre
tour? Hélas I nous n'en savons rien, car
la liberté reçoit chaque jour de nouvelles
atteintes. Mais nous savons aussi qu'il y a
une mesure pour tout , que le vase ne dé-
borde qu'à la dernière goutte de liqueur.
En attendant , nous ne devons pas cesser
A cette occasion M. deMey nous a adressé
la lettre suivante , que nous nous empres-
sons d'insérer dans nos colonnes.
Monsieur le directeur ,
Je vous prie de vouloir bien insérer dans
votre journalla lettre que j'ai rhonneur d'a-
dresser à mcsscigueurs les évéques et arche-
vêques de Belgique.
Messeigneurs,
J'ai appris avec la plus grande satisfaction
la belle entreprise que, les premiers, vous avez
conçue. Votre projet mériterait les encourage-
raens de tous les véritables amis des sciences,
quand il ne présenterait pour résultat que cet
élan imprimé à l'instruction , par la lutte de
deux euseignemens rivaux ; mais les catho-
liques applaudiront bien plus encore à vos
travaux^ car V université catholique de Bel-
gique, en prouvant ce dont notre religion est
capable, quand on lui laisse la liberté, sera la
meilleure réfuta^tion des calomnies dont nous
sommes l'objet. Elle prouvera que, loin d'être
l'ennemie des lumières, notre sainte religion
est seule capable de donner un fondement à la
science, comme seule elle peut assurer aux
peuples des libertés solides et durables; aussi,
non-seulement votre projet trouvera-t-ii des
partisans en France, en Angleterre, et en Ir-
lande, où la liberté de l'enseignenieat ren-
contre déjà tant d'illustres soutiens; mais
l'Europe entière finira par répondre à votre
appel. Bientôt nul gouvernement, quels que
soient sa forme ou son drapeau, ne pourra plus,
sans bâter lui-même sa chute , priver les
peuples des deux libertés les plus précieuses de
toutes, celle de la religion, et celle de V ensei-
gnement.
Je vous prie, illustres prélats, de me compter
parmi vos souscripteurs pour cinquante actions
annuelles, et de disposer de mon temps et de
ma personne , si vous croyez qu'en qualité de
médecin je puis vous être utile. Je puis d'ail-
leurs vous offrir des à présent la coopération
de plusieurs jeunes médecins qui joignent le
talent à la piété; et qui s'estimeraient heureux
4Ôé tk DOMINICALE
de seconder vos efforts daus une*si noble cause I
et si sainte entreprise.
Veuillez agréer les respectueux hommages
avez lesquels j'ai l'honneur d'être ,
Messeigncurs,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
Aloysius de Mey.
Paris, ce ii mars 1834.
BIBLIOGRAPHIE.
LIVRES HISTORIQUES. §. I.
Il y a de bonnes raisons pour que les
études historiques soient encore les plus
incomplètes et les plus arriérées. Cela
vient de qu'elles sont les plus compréhen-
sives, et de ce qu'elles enserrent, pour
ainsi parler , toutes les autres. La phi-
losophie , elle, n'a qu'à s'inquiéter des opé-
rations de la raison humaine-, la politique,
de la nature, de la tendance , de la force
des divers gouvernemensj elles choisissent
ainsi un objet parmi Finfinie variété des
choses humaines ; elles s'attachent à lui ,
l'observent, le suivent , le dévoilent, et leur
but est de mettre à nu toute sa signifi-
cation. Mais l'histoire est un réseau qui
enveloppe toutes les études humaines j il y
a un monde au bout de chacune de ses
mailles. Comme elle se propose de retracer
la marche de l'homme à travers les siècles,
et que l'homme se mêle à toutes choses ,
elle est forcée pareillement de rendre compte
de toutes choses : de la philosophie , parce
que c'est rélude de l'intelligence de Thom-
me-, de la politique, parce que c'est l'étude
de la sociabilité de l'homme j des arts,
parce que c'est l'étude des sentimens de
l'homme-, du commerce, parce que c'est
l'étude de l'industrie des hommes 5 enfin,
elle est dans la nécessité, pour être vrai-
ment histoire , d'explorer toutes les direc-
tions dans lesquelles se développe l'activité
humaine , c'est-à-dire d'être une et variée,
comme l'âme qui est son principe, et vaste
comme le monde, qui est son théâtre.
Or, le grand embarras qu'a éprouvé l'his-
toire pour se constituer, c'est l'enfance
dans laquelle se trouvent les autres études,
qui doivent former ses élémens. Le monde
est jeune, et les hommes ont encore trop
peu vécu, pour avoir amassé grosse science,
vu surtout que cette moisson a été souvent
interrompue par la chute des empires et le
transvasement des nations. Qu'est encore
la philosophie , nous le demandons , quoi-
que ce soit peut-être la branche des con-
naissances humaines la plus riche d'expé-
rience etde noms illustresîRien, ou presque
rien : le catalogue de trois ou quatre sys-
tèmes'qui se combattent l'un l'autre, et qui
luttent encore entre eux à l'heure qu'il est,
et qui ne sont pas parvenus , non-seule-
ment à se remplacer, mais même à se con-
damner. Et la politique, que sait-on sur sa
nature , sa source , son but? Encore rien ;
elle est étude d'hier, qui est à peine com-
mencée, et qui demande du temps pour être
approfondie. L'incertitude est la même sur
la théorie de tous les arts -, il y a partout
ténèbres profondes ou confusion d'idées; la
foule ignore tout simplement j les hommes
de mérite ont l'avantage de savoir qu'ils ne
savent rien.
Il est vrai que l'histoire ne s'est pas tou-
jours mise en peine des difficultés que
nous développons ici : ceux qui l'ont écrite
se sont fait une certaine idée beaucoup
plus restreinte de sa nature 5 et ils l'ont
réalisée selon qu'ils la concevaient. C'est
de nos jours seulement que l'histoire s'est
fait à elle-même une destinée plus gran-
diose, et c'est tout récemment aussi qu'elle
a eu conscience des obstacles qui l'atten-
daient. Pour la critique actuelle , c'est-à-
dire pour celle qui se place au point de
vue des travaux faits depuis vingt ans,
tous les livres historiques qui ont leur date
dans le dix-huitième siècle, et en remon-
tant, sont incomplets, inachevés, ou mal
conçus. Cet analhème jeté ainsi sur des
livres presque innombrables , et parmi
lesquels il s'en trouve d'un si brillant re-
nom, mérite un commentaire; mais il doit
être maintenu vigoureusement.
Supplément.
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU ^ 7 MARS.
.409
Pour arriver à classer avec assez de jus-
tesse les livres historiques, il faut chercher
la pensée ou le fait qui les domine : il y
en a qui ont été conçus dans le but de co-
ordonner les événemens selon leur produc-
tion chronologique : tels sont les ouvrages
de Varron , d'Eusèbe , de Cassiodore , du
président Hénault et d'une foule d'autres ;
il y en a qui ont été consacrés à leur expo-
sition pure et simple , sans autre disposi-
tion particulière que l'ordre même de leur
production : telle est la majorité des livres
d'histoire, tous ceux qui ont été exécutés
sans système à priori, et qui forment une
espèce d'école narrative : les livres d'Hé-
rodote , de lite-Live , de Tacite , et
les innombrables mémoires composés sur
notre propre nationalité. Quelques-uns ont
été conçus dans la vue de favoriser cer-
taines tendances, et de blâmer des ten-
dances contraires. Ces travaux constituent
l'histoire critique, qu'il est assez difficile
de caractériser avec plus de précision ,
mais dans laquelle rentrent et prennent
place l'école grecque d'Evbémère et les
ouvrages de Diodore de Sicile , dirigés
contre les vieilles croyances religieuses et
nationales-, ceux de Gibbon, de Robertson
et de Hume en Angleterre, et ceux de
Voltaire, de Mably, et de Raynal en France.
Enfin, quelques autres ont été consacrés à
expliquer quelque grande et supérieure
vérité, qui résulte du spectacle et de la gé-
néralisation des événemens humains. Ce
sont, parmi tous les autres, les plus élevés
et les pi us remarquables, et ils datent de,s
écrits de Vico^ juriste napolitain, de ceuxde
Bossuet , et de ceux de Herder , conseiller
aulique près la cour de Saxe-Weymar.
Tous les écrits historiques rentrent dans
quelqu'une des catégories que nous ve-
nons de détailler^ et c'est en les envisageant
séparément l'un après l'autre, que l'on
s'aperçoit plus aisément de leur vague,
de leur insuffisance ou de leur fausseté.
L'école chronologique , bonne en un temps
où il n'y avait ni imprimerie, ni corps de
savans, et où c'était une grande difficulté
de bien noter et de bien distinguer les
époques, n'a plus aujourd'hui la moindre
valeur. La chronologie n'étant plus une
difficulté, n'est plus une étude. Il est bien
convenu que ceci doit s'entendre des livres,
présens ou à venir; car ceux qui ont été
composés autrefois sur cette base demeu-
rent ce qu'ils sont : d'excellens mémoires à
consulter sur une foule de questions spé-
ciales. Nous croyons toutefois qu'il faut
excepter celui du président Hénault , au-
quel on a fait une réputation qu'il ne vante
ni uejusiifie-, livre où la chronologie même
est fautive à chaque pas , et qui ne se peut
comparer , sous ce point de vue , aux ad-
mirables travaux des Bénédictins-, livre
sans critique, sans connaissance de l'es-
prit des époques , sans couleur , sans style j
œuvre mesquine , inutile , oubliée.
L'école narrative , qui est la plus com-
pacte, la plus compréhensive, celle qui a
touché au plus grand nombre de faits et
d'idées , est encore peut-être celle dont il
faut le plus se défier. Nous demandons
presque pardon à nos lecteurs de venir
nous jeter ainsi en travers des opinions
reçues-, mais nous les supplions de croire
que ceci n'est, de notre part , ni caprice , ni
esprit de contradiction , ni amour du pa-
radoxe ; nous arriverons à faire compren-
dre plus tard que la grande masse de l'his-
toire narrative est à refaire , et nous indi-
querons dans quelle direction.
L'école critique , dans les temps anciens
surtout , si elle fut le fruit d'une idée fé-
conde, n'amena point de notables résul-
tats. Les attaques d'Evhémèreet de Diodore
contre les théogonies grecques ne pouvaient
rien ou presque rien produire , parce
qu'elles n'étaient pas faites au nom d'une
foi plus ardente et d'une religion meilleure.
Pour critiquer les croyances antiques, il
fallait ne pas leur être soumis j et tout ce
que pouvait un philosophe païen, pour
éc;happer à ses divinités ridicules ou im-
mondes , c'était de se réfugier ou dans 1 in-
dividualisme des stoïciens^ ou dans le
panthéisme d'Epicure. Or, ces deux doc-
trines n'étant pas de nature à devenir po-
pulaires, un système d'histoire qui se serait
MO
LA DOMINICALE.
appuyé sur elles, serait resté par cela même
hors de portée et tout-à-fait sans influence.
C'est 1& même vice, c'est-à-dire, le dé-
faut de base et de point de départ , qui a
ruiné l'histoire critique des modernes. Y
a-t-il un seul homme sensé et de bonne
foi qui ne se soit trouvé dans un vague in-
supportable à la lecture de Voltaire, de
Raynal, de Robertson, de Gibbon ou de
Hume? sur quoi repose leur colère contre
certaines choses qu'ils s'efforcent d'abattre,
comme le Christianisme , la noblesse et la
royauté ? Ils opposent au Christianisme la
tolérance; mais la tolérance n'est pas une
doctrine, et on ne tue jamais une doctrine
qu'en la remplaçant par une autre. Ils
opposent à la noblesse le droit de nature -,
mais qu'est-ce que le droit , et qu'est-ce que
la nature, et en quoi la noblesse du moyen-
âge blessait-elle si ostensiblement ces deux
idées, que nul n'a définies? Ils opposent à
la royauté la souveraineté des nations ;
mais que signifie cette souveraineté , dont
la notion ne remonte pas , en France, au-
delà du dix-septième siècle, c'est -à-dire, au-
delà des écrits de Bodin ; et qui est-ce qui
a éclairci sa nature , son étendue , son
penchant et le mode naturel de son exer-
cice ?
C'est toujours environné de ces doutes,
de ces hésitations, de cette obscurité, que
l'on traverse les récits des historiens de
l'école critique-, il y a force déclamations;
mais la science calme, exacte, raisonnée,
ne s'y rencontre point; c'est une réaction
perpétuelle, aveugle, impitoyable, et par
conséquent fausse , exclusive, et menteuse.
De toutes ces sortes d'historiens, la qua-
trième est sans contredit la plus remar-
quable; Vico, Bossuet et Ilerder, sont les
trois grands noms qui s'élèvent comme
trois pics au-dessus de la chaîne des études
historiques. Il ne faudrait pas se laisser
aller cependant vis-à-vis d'eux. à une ad-
miration aveugle; la raison humaine n'est
pas comme Dieu ; même dans sa plus
haute valeur, elle peut être envisagée et
étreinte. Vico, Bossuet et Herder ont cela
de commun , qu'ils ont cherché tous trois.
quelle était la loi supérieure selon laquelle
se développaient les évenemens humains^
mais chacun d'eux à suivi une voie parti-
culière , et est parvenu a des résultats dif-
férens. Vico a un peu restreint la question;
il a cherché seulement la loi de déduction
des faits de la propriété, de la famille et
des gouvernemens , et il est parvenu à un
résultat qui n'est tant vanté depuis quel-
ques années , que parce qu'il n'est pas
compris , à savoir que les peuples se déve-
loppent suivant certains principes éternels
des fiefs. Nous croyons que le livre de Vico
est une œuvre fondamentale et admirable ;
et nous disons qu'il a été peu compris ,
parce que par le dédain qui court pour les
époques féodales, on se serait peu accom-
modé d'une théorie qui les explique, les
réhabilite et les fait aimer. Bossuet a donné
à sa pensée un cadre plus large ; il a envi-
sagé tous les évenemens humains comme
se déduisant les uns des autres suivant un
ordre providentiel ; de telle sorte que selon
lui, c'est toujours le souffle de Dieu qui
pousse le monde , depuis que sa parole l'a
créé. Herder n'est ni positif et savant ,
comme Vico ; ni théologien et inflexible
comme Bossuet; style et conception sont
chez lui choses presque flottantes , comme
tous les systèmes de cette poétique et spi-
ritualiste Allemagne.
Au premier coup-d'œil , la théorie de
Herder parait la plus vaste des trois, parce
qu'elle semble les admettre tous deux et
les dépasser encore. Herder remonte an-
neau par anneau toute la chaîne de la
création ; il va de l'élément matériel à la
brute , de la brute à l'homme, de l'homme
à la société et à l'histoire , et partout il
montre un agrandissement graduel , un
progrès sensible , de telle sorte , qu'en ad-
mettant comme chose partielle la vue de
Vico et celle de Bossuet , il reste en défini-
tive que la loi supérieure de la production ,
des faits humains, c'est la perfectibilité. Ces
trois systèmes veulent être jugés longue-
ment, pour être jugés avec fruit; tout ce
qu'on peut dire, c'est que Vico est plus
instruit, Bossuet plus éloquent, Herder
plus poétique-, on apprend avec le premier,
on admire avec le second , on rêve avec le
troisième.
Cependant, et c'est ici la conclusion à
laquelle nous voulions parvenir, ces trois
grands systèmes , qui sont si utiles pour
l'intelligence supérieure de l'histoire , ont
fait en réalité fort peu avancerses élémens-,
même après Vico, Bossuet et Herder, les
grandes masses historiques sont encore à
étudier ; ils ont parcouru les sommets, et ne
se sont pas occupés des bases, ils ont for-
mulé l'élément général, et négligé l'élément
individuel. En définitive , le dix-neuvième
siècle a trouvé l'histoire à refaire, ou à
compléter presqu'à tous ses points de vue 5
nous examinerons comment il a compris
et accepté sa mission.
LA DOMINrCALE. Mi
développa plus tard aux douzième et treizième
siècles. Déjà, l'an ^54, c'était un idiome fait et
distingué du latin. En voici la preuve : Après
la translation du corps de Saint-Germain de
Paris, de la chapelle de Saint-Symphorien à
l'église de Saint-Vincent , parmi les malades
qui y furent amenés , il y avait un jeune
homme sourd et muet de naissance , qui fut
guéri. Ce qui étonna beaucoup les spectatem-s,
c'est que ce jeune homme répétait aisément
tout ce qu'il entendait dire : d'où il se fit ,
ajoute l'historien coutemporain , que non
seulement il apprit en peu de temps à parler
la langue rustique , mais même qu'il fut en
état , lorsqu'il eut embrassé la cléricature à
Saint - Geimain , d'y apprendre les lettres
latines.
TRADUCTION
DES SAINTES ECRITURES EN VULGAIRE FRANÇAIS.
Avant de passer à l'examen des traductions
différentes qui ont été faites de la Bible au
moyen âge , nous sentons le besoin de bien
fixer la signification que nous donnons à ces
mots : Vulgaire français.
Nous nommons ainsi le langage du peuple ,
celui qu'il a parlé , qu'il a compris depuis le
commencement du Clii'istianisme dans les
Gaules, jusqu'à nos jours j et nos lecteurs
comprendront aisément qu'à toutes les épo-
ques, surtout aux plus reculées, les apôtres
du Christianisme eurent un bien gi-aud intérêt
à faire entendre le saint Evangile aux Bar-
bares, dans le langage qu'ils parlaient.
Ainsi tout porte à croire que l'exemple d^Ul-
philas, évêque des Goths , qui traduisit l'É-
vangile en sa langue, fut imité par plusieurs
prélats des nations germaniques.
Quant à la France , c'est aux premières an-
nées du neuvième siècle qu'il faut faire re-
monter les traductions fragmentaires bien en-
tendues du texte des saintes Ecritures. Il est cer-
tain que vers ce temps la langue latine , déjà
bien corrompue , mais commune à tous , s^ef-
faça de plus en plus , et qu'un langage rus-
ique, roman, né depuis peu, forma les pre-
miers éiémens de la romane française qui se
Ce passage est incontestable ', il se rapporte
d'ailleurs avec exactitude au témoignage de
plusieurs historiens qui disent qu'environ l'en
Scj, Charlemagne fit tiaduire l'Ecriture sainte
en langue vulgaire et principalement le Nou-
veau-Testament. Cette opinion est au moins
celle de plusieurs savans hommes , d'illiricus,
entre autres , qui prétend que Strabo , Babaa
et Haimoin, furent chargés de ce travail qui
depuis a été perdu.
Vers l'année 820 , fut faite sous Louis-le-
Débonnaire une version ou plutôt une con-
corde ou harmonie des quatre Evangiles, écrite
en vers thudesques ou theutoniques, par Ot-
fride, moine bénédictin de Wisseimbourg en
Alsace , et disciple de Raban. Cet ouvrage
divisé en cinq livres sous le titre de volume
des Evangiles , et dédié à Luitbert, arche-
vêque de Mayence , et à Louis roi de la
France orientale, existe, manuscrit, du moins
au rapport du savant Lambécius , dans la
bibliothèque de l'empereur à Vienne. Sui-
vant ce bibliographe , l'exemplaire est par-
fait , et écrit du temps d'Otfride.
Le même Otfride a écrit en prose une para-
phrase des psaumes , versio paraphrastica ,
comme dit Wharton , avec tous les cantiques
de l'Ecriture, les symboles des Apôtres et de
saint Athanase, et l'Oraison dominicale, qui se
trouvent dans la même bibliothèque à Vienne.
La version des Évangiles en vers thudesques
qu' Usserius , sur l'autorité de Rhenanus , at-
tribue à VValdon, évêque de Frinsingue , en-
viron l'an 890 , n'est autre , suivant le même
Wharton, que l'harmonie d'Otfride, que
l\^
LA DOMINICALE.
VValclon fit éciire en ce temps-là par le prêtre
Sigefroy.
La préface d'un ancien livre écrit en saxon,
et rapportée par Duchène, t. 2, p. 3^6 de
ses Historiens de France, nous apprend que ,
sous le règne et par l'ordre de l'empereur
Louis-le-Débonnaire , un poète, saxon d'o-
rigine, mit la Bible en vers thudesques.
Voici les paroles de ce curieux document :
« Comme les livres de la divine Ecriture n'é-
taient connus que des hommes savans et let-
trés , sous le règne de noti'e empereur ( Louis-
le-Débonnaire ), et par ses soins, mais aussi
avec la grâce de Dieu , il fut décidé que tout
homme soumis à son empire, et parlant la
langue thudesque, lirait la parole de Dieu.
Il ordonna à un certain homme de la nation
saxone , qui , parmi les siens , était regardé
comme uu grand poète , de traduire en vers
l'Ancien et le NouveauTestament, afin que
savans et non lettrés puissent connaître la
sainte Ecriture. Obéissant donc aux ortîres
qu'il avait reçus, le poète, commençant à la
création du monde , prit ce que chacun des
chapitres contenait de plus saillant; et n'ou-
bliant pas , quand il le jugeait convenable,
d'ajouter à la lettre le sens mystique , il inter-
préta, avec assez d'éloquence, et comme font
les poètes , tout l'Ancien et le Nouveau-Testa-
ment.
La dernière phrase de cette épître du roi
Louis nous fait connaître à quelle haute
antiquité remontait cet usage si commun aux
treizième et quatorzième siècles , de traduire
la Bible avec interprétations et commentaires.
Ces différens travaux, entrepris et exécutés
par ordre de Louis-le Débonnau'e, pourraient
faire croire que les traductions du temps de
Charlemagne , n'ont jamais existé ; car il est
impossible d'admetti'e que la langue vulgaire ,
parlée sous cet empereur, ne fût plus com-
prise sous le règne de son fils. Pour résoudre
cette difficulté , pliisieui's critiques prétendent
que la langue romane rustique, parlée dans
le midi de la Gaule et dans la plus grande par-
tie de la France actuelle, ne fut jamais la même
que le thiidesque ; et pour preuve ils rappor-
tent le fameux serment de 8/1 2. Ce raisonne-
ment est plausible , et ne manque ni de sens
ni de raison.
A mesure que nous avançons vers les temps
modernes, nous voyons les traductions des
différentes parties de la Bible devenir plus
nombreuses et se multiplier. En 980, un
moine de Saint-Gai, Notkeus Labeo , ti'a-
duisit le /ivre de Job et les psaumes , en langue
germanique. En 1080, Ilerlcvin , abbé du
Bec, exhortait les laïcs à apprendre le psautier.
Il est probable qu'on avait traduit à leur
usage , dans la langue qu'on parlait com-
munément et qui n'était plus celle du temps
de Charlemagne , cette paitie des saintes écri-
tures. Enfin, parmi les manuscrits qui sont
paivenus jusqu'à nous, ou trouve quelques
textes français qui peuvent remonter au on-
zième siècle. Ainsi l'on conserve à la biblio-
thèque du collège de Cambridge un manus-
crit du onzième siècle, dans lequel, avec plu-
sieurs versions latines, et V Anglo- Saxone
d'Alfi-ed , on en trouve une des psaumes
écrits en français.
Avec les psaumes et l'apocalypse, dont
nous citerons plus bas une traduction du dou-
zième siècle , les parties de la Bible , que~ l'on
trouve le plus fréquemment translatées, sont
les livres histor-iques. Un manuscrit, qui était
au cordelier de Paris , et que le père Lelong,
dans sa bibliothèque sacrée, juge comme étant
du commencement du douzième siècle , au
plus tard, ne contient que les livres des rois
et des Machabées.
Les disciples de Waald , connus sous le
nom de T^audois , parurent , vers la fin du
douzième siècle. Comme tous les sectaires
cherchant à établir une foi nouvelle , ils ne
manquèrent pas de traduire à leur usage et
d'interpréter en leur sens les saintes Eciitures.
L'épître ou mandementdu Pape Innocent III,
nous apprend que les habitans de Metz et des
environs , « poussés par un coupable désir
d'étudier la i.ainte Ecriture » , avaient fait
translater en français l'Evangile , les Epitres
de St. -Paul , le Psautier, les morales de Job,
et encore plusieurs autres parties.
C'est en 1 199 que ces paroles ont été écrites,
et quelques docteurs catholiques nous rappor-
tent que cinquante années plus tard (vers
i'i5i ), les Vaudois avaient traduit en laiigue
vulgaire l'x^Lncien et le Nouveau-ïestament ,
etqu'ils étaientappris publiquement dans leurs
écoles.
Nous avons dit plus haut que l'Apocalypse
futsouvent traduite. Parmi ces traduetions
des premiers temps de notre langue fran-
çaise , il en existe une , conservée à la biblio-
thèque du roi , dont le texte français, chargé
LA DOMINICALE.
de commentaires, peut remonter au siècle
onzième. Voici comment les versets 1 1 et 17
du chapitre 9 ont été rendus :
Et quant il ot overt le sisime scel , est ce
vos grant terremote est f'ete et li soleil est
ennerciz ausi corne sac deheire , et la lune est
deueuue vermcile conmie sanc.
Et les esteilies del ciel cîicirent sor la terre
aussi cum li fier {Jiguier ) abat ses grosses
quant il est meu de grant vent.
Et le ciel se départi aussi cum livre envo-
îopé , et chascun munt et les iles sunt esmeu
de lor leus.
Et li roi , etli prince , £t li clieveting, et
li riche , et li fort, et tuit li serf et li frauc se
mucerent en fosses et en roches de montai-
gnes.
Et diseient au monteignes et au roches :
cheez sur noz mucez de la présence le Sei-
gneur qui siet sur la throne et des ire de l'A-
gniel.
Kar le giant iur de l'irve est vcnuz et qui
porra ester ?
— Certes , en oubliant un peu l'étrangeté
d'unlangage bien éloigné de nous, en lisantces
lignes avec le texte latin sous les yeux, nous y
reconnaîtrons la simple majesté du prophète ,
la rudesse de l'apôtre, qui annonçait au monde
les malheurs à venir.
Nous trouvons au treizième siècle plusieurs
traductions de la Bible: deux en vers, et les
autres en prose. Parmi ces dernières il faut sur-
tout distinguer celle qui fut faite en lagi, par
Guiars des Moulins , prêtre et chanoine de
Saint-Pierre d'Aire.- Cette traduction n'a pas
été exécutée, comme ou poui-rait le croire,
sur le texte de la Vulgate ; mais c'est l'ou-
vrage, mis en français d'un célèbre théolo-
gien du siècle précédent, Pierre surnommé
le Mangeur, non à cause de son appétit glou-
ton , mais bien à cause de son effrayante faci-
lité au travail. Ainsi dans cette Bible, ordinai-
reinent renfermée dans un épais in-folio,
outre le texte des saintes Ecritures, on trouve '
des interprétations sur tous les passages de
quelque importance. Précédemment à l'ou-
vrage de Guiars , Saint-Louis , à ce qu'ont
aTancé quelques critiques , avait fait traduire
l'Ancien et le Nouveau Testament. Certes on
peut trouver des livres détachés de la Bible et
même des Evangiles entiers, traduits sous le
règne de ce prince; mais un texte complet
exécuté par son ordre , nous n'eu connaissons
Mo
pas. Nous citerons entre autres traductions
au treizième siècle un manuscrit de la divine
Ecriture, «abrégée, que fit raaistre Roger
dit d'Argenteuil , clerc de l'université de
Paris. » Un livre des Psaumes , translaté
don latin en français par maistre Pierre de
Paris, as prières de frère Simon-le-Pvat, et une
autre encore dont l'auteur ne s'est pas nommé.
Dans le siècle suivant (au xiv ) , nous trou-
vons au contraire plusieurs traductioiîs de la
Bible exécutées par l'ordre ou sous les auspices
des princes de la maison royale. Ainsi en 1 336,
frère Jehan de Bygnay ou de Vigenay , à la
requête de Madame la,reyne deBourgoigne,
feme jadis Philippe de Valois , roy de France,
mit en prose les Épitres et Evangiles. Nous
lisons encore dans l'inventaire des livres ayant
appartenu à Chai'les V : « Soisante cahiers de
la Bible que comensa maistre Jehan de Sy et la
quele faisait translater le roy Jehan dont Diex
aitl'arne. » Il est probable que cet ouvrage ou
n'était pas achevé, ou ne satisfaisait pas
Charles , puisqu'on ne peut douter qu'il
chargea Raoul de Presles de mettre en fraa-
çais toutes les saintes Ecritures ; ce que ce
dernier exécuta, comme le prouve un manus-
crit de la Bible en français, en tête duquel on
lit ces mots : « Je Raoul de Praelles vosti'c
petit serviteur et subjet. Tout ce que je puis
faire , mon. très-souverain et très-redouté sei-
gneur , quand vous me commandastc, à trans-
later la Bible en français, je mis en délibéra-
tion lequel seroit plus fort à moi ou du faire
ou du refuser, etc. (1). »
Il est à croii'e que toutes ces traductions
françaises exécutées de règne en règne et par
divers auteurs , différaient peu entre elles j
et qu'on introduisait seulement en chacune
d'elles les changemens que la langue avait
subis, et les commentaires nouveaux inspirés
aux translateurs. Ce qu'a écrit Dumoulin, en
sa Monarchie française, peut appuyer notre
assertion: environ iS-jo, dit-il, Charles V sur-
nommé le Sage, fit translater toute la bible en
français, non seulement en Paris, mais aussi en
Normandie, Picardie et autres provinces du
royaume^ à ce quechacun eût la sainte Ecriture
en son langage maternel. — Les vieilles trans-
(I) Le manuscrit de cette Bible était au dix-hui-
tième siècle la propriété d'un M. Rousseau, audi-
teur des Comptes. Nous ne savons pas où il a^passé.
— Voir sur Raoul de Prèles la Dominicale du 19
janvier, douzième livraison.
m
LA DOMINICALE.
lations , ajoute-t-il, se trouvent encore intitu-
lées : «Du Mandement duditCharles-le-Quint.
En effet, quand ou réfléchit combien était
grand le nombre des patois parlés en France ,
on comprend que la Bible qui devait être lue
et comprise dans tous , ait été si souvent tra-
duite et expliquée.
Et avant de parler des Bibles en vers, ^"c
veux mentionner ici deux manuscrits de la
bibliothèque du roi , dont l'exécution riche
et curieuse méritt; de fixer les regards. Ce
sont deux volumes in-folio> dont chaque page
est divisée eu quatre colonnes, deux de texte,
deux de miniatures. Dansl'un d'eux (n" 68:;>.9),
ces miniatures faites en camaieu ou à demi-
coloriées , sont au nombre de deux mille cinq
cent soixante-seize , la plupart d'une parfaite
exécution.
Ce volume renferme en outre, une particu-
larité bien précieuse pour l'histoire de l'art:
c'est qu'un nombre assez considérable de ces
miniatures n'ont pas été achevées. Les unes ne
sont qu'ébauchées en couleur, les autres seu-
lement préparées au trait. Enfin, avec ce
monument il est facile de comprendre le tra-
vail des miniatures au moyen âge.
Quant aux Bibles en vers des treizième et
quatorzième siècles , nous en trouvons deux
traductions différentes , et dont les auteurs
nous sont connus. Celle du quatorzième est
écrite en vers de quatre syllabes, et ainsi inti-
tulée : « La Bible et le Nouveau-Testament
moi'alisez et mis en vers par Mage , de la
Charité- sur -Loire , curé de Cuignoins »î
l'autre, composée en vers alexandrins , avait
été faite au milieu du treizième siècle,
puisque nous en trouvons une copie dans un
volume écrit eu 1269.
Voici quelques vers assez gracieux que
l'auteur a placé au commencement de l'histoire
de Moïse, et dans lesquels il nous dit son état
et son nom :
Signer or escotes, entendes ma raison :
Je ne vos dis pas fal)le, ne ne vos dis cançon.
Clers sni, povres de sens , si siii niull povrehon
Nés suide Valenciennos, Ilerniaii m'apele on
De personne dex cure prent, s'erl ^^rande u non ;
On a sovent grant aise en pelile maison
De pelile fortune toi son saol l)oil-on.
Toi ce je dis por voir. Je sui nioull pelit hon
Caiiones suis el prestres par granl élection. .
Cette traduc tion resta long-temps ignorée.
Plusieurs bibliographes ayant mal Iule pre-
mier mot du vers qui commence le livre,
désignèrent le poème sous le nom de « Ro-
man de Sapience. »
Herman, sans être un gi'and clerc, comme
il le dit, ne manquait cependant pas d'un cer-
tain goût poétique , et l'on a pu en juger dans
les vers que nous venons de citer. Je dirai
plus : si des légendes qui se ti'ouvcnt ajoutées
au texte de la Bible iont plus haut nous avons
parlé comme écrite en 1 269 , étaient l'œuvre
d'Herman , il faudi'ait le reconnaître comme
un des rimeurs les plus gracieux du treizième
siècle. Son livre, au contraire semble , avoir
servi de texte pour les y encadrer , comme
des parties nouvelles de la Bible.
EPHEMERIDES.
\6 mars — 1377. Mort de Jean Hennuyer, évêqne
de Lisieux. A l'époque de la Sl-Barthélemy , il
refusa de faire tuer les calvinistes de Lisieux ,
malgré les ordres qu'il en avait reçus , el donna
acle de sa résistance au lieutenant du roi. —
1799. 3Iort de Dussault, membre de l'académie
des inscriptions. On a de lui un Traité de la
2)assion du jeu. auquel il avait été fort adonné.
i7 — 1680. Mort du duc de La Rochefoucaud,
auteur du livre des Maximes. Il est également
célèbre par sa valeur et par son esprit. — 1741.
Mort de Jean-Baptiste Rousseau , le premier de
nos poètes lyriques.
18 — 1502. Ordonnance da roi Philippe-le-Bel ,
qui fixe à Paris le parlement, jusqu'alors arabu^
latoire. — 1314. On brûle sur la place Dan-
phine, Jacques de Molay, grand-maître des Tem-
pliers.
19 — 1S29. Les Lulliériens tiennent une assem-
blée à Spire, en Allemagne. C'est de ce jour
qu'ils commencèrent à s'appeler protestans, à
cause de certains points qu'ils protestèrent de
défendre , conformément à la conléssion d'Augs-
bourg.
20 — 1727 Monde Newton.
21 — 1547 L'empereur Charles-Quint demande
à François P"", roi de France, une somme d'ar-
gent en forme d'emprunt, et sa troupe de
gendarmerie , pour l'aider à repousser les
Turcs.
« Pour le premier point, répondit François r"",
je ne suis point banquier; pour l'autre, comme
ma gendarmerie est le bras qui porte mon scep-
tre, je ne l'exposerai jamais au péril sans aller
chercher la gloire avec elle. — 1«53. Morld'Ds-
sérius , célèbre par ses grands travaux dans la
chronologie.
22 — 1594. La ville de Paris ouvre ses portes à
Henri I V , el le reconnaît pour son roi. — 1687,
Mort de LuUi , musicien célèbre.
LA DOMINICALE.
M
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Un négociant de Boston , M. Fncker , fait
constrnireen ce momenl nn superbe navire de oOO
tonneanx , auqnel il doit donner le nom de Soit-
veraii) Pontife. Le bnsle de S. S. Grégoire XVI,
sera sculpté sur la proue. Cette circonstance , ainsi
que le fait observer le Diario rfiKoino auquel nous
empruntons les détails , signale un sentiment de
réaction bien digne de remarque lorsqu'on se rap-
pelle les outrages que la populace de Boston pro-
diguait à l'effigie du Pape poilée dans les rues de
cette ville. IMais alors, nous en sommes convain-
cus , les bautes qualités morales et politiques qui
distinguent si essentiellement notre Souverain
Pontife, et qui, il y a quelques années, forcèrent
l'admiration des envoyés américains dans le traité
qu'ils eurent à stipuler avec le cardinal Cappellari,
et, dans d'autres affaires, commandèrent toute la
confiance de M. le comte de Celles , qui depuis s'est
jeté dans une voie bien différente où il est assuré
de ne plus rencontrer de^ sentimens aussi élevés ;
ces bautes qualités , disons-nous , n'étaient pas
alors assez généralement connues pour avoir pu
déterminer une appréciation universelle.
— A Rouen , comme à Paris , des jeunes gens
ont demandé aussi à avoir des conférences sur la
religion. Plusieurs d'entre eux se sont adressés à
M. l'abbé Maricé , curé de St-Vincent. Les confé-
rences ont lieu dans cette église depuis le mois de
novembre ; l'auditoire augmente de jour en jour.
Les jeunes gens proposent quelquefois leurs diffi-
cultés , et l'un d'eux-mêmes y répond. Cependant
l'ordre et le recueillementrègnentdansces réunions;
le chant des cantiques termine ordinairement les
instructions. M. le cardinal archevêque devait, dit-
on , se rendre à un des prochains exercices , et faire
la clôture des conférences.
— M. l'archevêque de Bordeaux a bien voulu se
charger de faire lui-même un cours d'instruction
aux élèves-maîtres de l'école normale primaire de
la Gironde. Le comité d'arrondissement s'est réuni
le 9 mai-s à l'école normale pour recevoir le
prélat.
— M.l'évêquedu Puy vient d'adresser aux curés
de son diocèse une circulaire relative à l'instruction
primaire. Son intention formelle est qu'ils profitent
du droit que leur donne la loi d'entrer dans les co-
mités cantonnaux.
— Les habitans de Bazouges ont pris la plus
grande part aux persécutions qu'on a suscitées à
leur curé. Le 23 février, jour du procès, ils assis-
tèrent en grand nombre à une messe célébrée par
M. le vicaire de Rimou , qui avait bien voulu rem-
placer M. le curé et ses vicaires pendant leur ab-
sence. On attendait avec anxiété des nouvelles du
procès, on interrogeait tous ceux qui arrivaient.
Enfin, le lendemain à midi on apprit que M. le curé
était acquitté. Le soir, MM. les vicaires arrivèrent.
Le Frère qui tient l'école chrétienne était allé au-
devant d'eux avec ses élèves. Ils furent reçus avec
de grandes marques de joie. On sonna les cloches,
et on se rendit à l'églisepour chanter des cantiques.
Le samedi t*"" mars, M. le curé arriva; les vicaires,
les membres delà fabrique, plusieurs conseillers
municipaux et une foule de fidèles allèrent au-de-
vant du pasteur, qui les remercia île leur intérêt,
et les exhorta à rester fermement attachés à la re-
ligion, à oublier tout ce qui s'était passé et à ne
témo'gner que charité à leurs frères. Oii conduisit
ensuite ie curé à son église au milieu des acclama-
tions.
Cette semaine a été, comme tontes le.s autres
semaines , bien basse dans ses détails , grande
dans les résultats , et peu féconde en faits. Les
bandes d'assommeurs ont disparu des places et
des boulevards : la police a accompli sa mis-
sion ; celle du pouvoir a commencé. Les
jouruanx de province sont pleins de réflexions
sur ces évcnemens.
La Gazette du Midi vient à ce sujet de
signaler un fait assez curieux, par lequel s'é-
tablit un rapprochement fort étrange entre le
patron des assommeurs et le proconsnl romain
qui livra à la fureur de ses ennemis le fils de
Dieu par lui reconnu innocent.
a Quand le chef des assommeurs, du haut
de son cabriolet triomphal, a fait bàtonner
devant lui la sainte canaille de la grande se-
maine, il a cru sans doute avoir ouvert à l'art
gouvernemental une voie jusqu'à ce jour in-
connue. Le passage suivant des antiquités ju-
daïques , de Flavius Josèplie , prouvera que ,
dans cette circonstance comme dans bien
d'autres , il n'a été qu'un plagiaire.
« Ponce-Pilate étant gouverneur de Jndée
» pour Tibère, voulut s'emparer du trésor
« sacré pour en employer l'argent à des aque-
» ducs.
» Lepeuples'euémuttellementjditJosèphe,
» qu'il s'assembla de tous côlés en très grand
» nombre pour lui en faire des plaintes.
)) Comme il n'eut pas de peine à prévoir
» qu'il pourrait venir à une sédition, il donna
,) ordre à ses soldats de quitter leurs habits de
» gens de guerre pour se vêtir comme le com-
» mun , se mêler ainsi parmi le peuple et le
» charger non pas à coups d'épée, mais à coups
» de bâton, aussitôt qu'il commencerait à
Ii6
V crier. Les choses étaut disposées de la sorte,
» il donniUe signal de dessus son tribunal , et
■)■> ses soldats exécutèrent ce qu'on leur avait
» commandé. Plusieurs] uifs y périrent les uns
» des coups qu'ils reçurent, et les autres ayant
» été étouffés dans la foule lorsqu'ils voulaient
» s'enfuir. »
Ainsi, dans toute l'histoire, nos g^ouvernans
n'ont clîoisi qu'un modèle et c'est Ponce-
Pilate I seulement Pouce-Pilatc n'était pas né
dans la Judée, il n'avait pas traité de héros les
juifs qu'il fit bâtonncr, et son maître Tibère ne
prétendait pas régner sur eux en vertu du vœu
national.
Et maintenant, après de pareils actes et tant
d'autres qui se succèdent chaque jour , on ne
sait ce qu'on doit admirer le plus ou de
la bonne foi si naïve de M. Pages adres-
sant du haut de la tribune au gouverne-
ment de juillet le reproche de manquer à la
diariié et au Christianisme envers le peuple,
sans remarquer le sourire sardonique qui cir-
cule au banc ministériel, ou de l'incroyable
assurance avec laquelle un ministre protestant^
.succédant à cet orateur et parodiant les pa-
roles deBossuet, est venu déclarer que Dieu
mène la France par les mains ministérielles
dans lesquelles elle se trouve enlacée comme
dans les serres d'un oiseau de proie.
LA DOMINICALE.
Portugal. — La baisse des fonds pédristes à
Londres continue. Ala bourse du 9 mars, ils ont
ouvert à 64 I /2 et étaient cotés à deux heures à
65. Le Courier, effrayé sans doute de cette dé-
préciation, a essayé del'arrêteren publiantune
lettre de Falmouth, d'après laquelle le Pike,
parti de Lisbonne le 4? aurait apporté la nou-
velle d'une bataille commencée le '>. au soii-par
des affaires d'avant-postes, devenue générale
le lendemain, et qui se serait terminée par la
défaite complète de l'armée royale. Eu atten-
dant, le Standard^ qui est pour le moins aussi
dipnc de foi que le Courier, dit :
« Le Pike est arrivé de Lisbonne j nous ap-
prenons qu'il n'apporte aucune nouvelle ; nous
vovons dans la Chronique de Lisbonne l'aveu
forcé que rien ne peut vaincrel'opiniàtreté de
don Miguel, et que dans le parti pédriste on
est loin de s'entendre. »
Espagne. — Peu de faits nouveaux sont au-
jourd'hui à mentionner relativement aux affai-
res delà Péninsule. Il est certain que les insur-
gés ont prismaintenantl'offensivesur beaucoup
depoints dans les provinces limitrophes delà
frontière fiançaise. 11 ne se passe guerre de
jour où un engagement n^ait lieu entre les
troupes de la régente etles bandes de Charles V.
Ou parle d'une affaireimportante qui aurait
eu lieu dans la journée du vendredi 7 mars.
Les résultats ne sont pas connus. Dernière-
ment trois mille Catalans ont reçu la mission
de courir sus aux Navarrais. Il paraît que ces
bandes ne font aucune distinction d'amis ou
d'ennemis, et qu'elles pillent aussi volontiers
christinos que les carlistes.
La terrible loi des représailles, adoptée par
les chefs insurgés, a déjà eu pour résultat
d'inspirer un peu plus de loyauté et de modé-
ration aux généraux de la régente. Le vice-
roi de la Niivarre (Quesada) a fait offrir une
amnistie aux principaux chefs de l'insurrec-
tion. Ceux-ci, comnie on le pense bien , ont
refusé toutes les conditions qu'on leur propo-
sait. Néanmoins , plusieurs personnes politi-
ques ont été mises en liberté par ordre du
vice-roi, entre autres l'épouse de Zumala-Car-
reguy. Cette dame est arrivée à Elissondo.
D'un autre côté , Charles V a écrit de sa pro-
pre main à divers généi*aux Christinos , pour
leur rappeler leur devoir et la fidélité qu'ils
doivent à sa personne. Voici le texte de la lettre
adressée au général Isidor.
« Nicolas Isidor I je me rappelle tes protes-
tations réitérées, protestations que tu m'as
faites en différentes occasions. Maintenant le
temps est venu où tu dois me prouver qu'elles
étaient sincères , je suis le roi légitime et le suc-
cesseur de mon frère bien aimé Ferdinand VII,
etje t'ordonne, aussitôt que tu auras reçu cette
lettre, de me reconnaître comme tel , et de me
faire reconnaître dans cette principauté, et je
te récompenserai suivant tes services.
MOI LE KOI. »
Ces divers faits sont un indice de la situation
toute nouvelle dans laquelle se trouve actuel-
lement la cause de Charles V.
A quoi croyez-vous après cela que s'amuse
la régente? Elle donne l'ordre de la Toison
d'Or à Louis-Philippe, et au roi de la G-rande-
Bretague. Les petits présens entretiennent
l'amitié.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Iinp. (3e Félix LocQoiN, r. N.-D.des-Victoires, n. 16.
LA DOMINICALE.
^3m'-a-^ i^^
^17
CONFÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
QUATRIEME CONFERENCE.
Par M. l'abLe Aiinat, chanoine de BoJez.
Apparuit gratia Dei sahaioris nosirî.,., eru-
diens nos Jit abnegaiites impietatem et secuîaria
desideria sohrié , juste et piè vivamus in hoc
secuJo.
La grâce de Dieu notre sauveur s'est rendue
visible au milieu de nous , afin de nous ap-
prendre à renoncer aux œuvres impies, aux
désirs corrompus du siècle, pour vivre dans
la modération, la justice et la piété.
Le monde enseveli presque tout entier dans
les ténèbres du paganisme, dominé par les
plus grossières erreurs , s'était fait des dieux
d'argile ou de boue, et jusqu'aux pieds des plus
vils animaux il brûlait un encens qui n'ap-
partient qu'à la divinité.
Ces erreurs n'avaient pu qu'amener les
désordres du cœurj aussi rien n'échappait à
la dépravation de l'homme , et le mal avait
poussé de si profondes racines, que pour le
détruire il fallait u.n prodige.
Piésolu de renouveler la face de la terre.
Dieu pouvait choisir entre mille moyens de
faire éclater sa puissance et admirer sa sagesse.
S'il eut gravé sa doctrine et ses préceptes en
caractères de feu sur la voûte céleste , ce signe
majestueux dans les airs, éclairant nos es-
prits et dirigeant nos cœurs , comme l'astre
du jour éclaire nos yeux et dirige nos" pas ,
nous eût transportes d'enthousiasme et péné-
trés de respect.
Mais , ô prodige plus étonnant encore î le
soleil de justice , le fils de Dieu lui-même a
paru parmi nous : lumière du monde, il est
venu dissiper les ténèbres qui couvraient l'u-
nivers; précepteur du monde, il est venu
pour engager tous les hommes à renoncer à
leurs cultes impies , aux désirs déréglés du
siècle , pour vivre dans la modération , la
justice, et la vraie piété.
Et , bien différent de ces prétendus sages
que la philosophie préconise , et dont la con-
duite détruisait tout à coup ce que leur fas-
tueuse éloquence avait édifié, Jésus-Christ
n a pas borné l'œuvre de sa mission à nous ins-
truire par ses discours; il ne s'est point con-
tertlé de nous indiquer la route ; il a voulu
nous la frayer lui-même et marcher à notre
tête. Il fut non seulement la lumière , le pré-
^i ' LIVRAISON.
cepteur et le dominateur, mais aussi la règle
et le modèle du monde par sa sainteté ; et
c'est sous ce beau rapport que nous sommes
chargés de vous le présenter en ce jour.
Pour déterminer l'homme au bien , il lui
faut, messieurs, quelque chose de plus que
des préceptes et des conseils. Pour le sout>-nir
dans les voies de la vertu , d est nécessaire de
lui présenter des modèles. Aussi Jésus-Chri-,t
en nous donnant de sublimés théories , a dai- '
gné nous en montrer la pratique , et devenir
lui-môme la règle vivante, et le modèle du
monde.
Jésus-Christ règle et modèle du monde par
le magnifique spectacle que toute sa vie nous
présente des vertus qui doivent diriger nos
rapport avec le créateur;
Des vertus qui doivent diriger nos rapports
avec la société ;
Des vertus qui forment le caractère et per-
fectionnent le cœur de l'homme en lui-même.
Apparuit erudiens nos ut sobriè, Juste et piè
vivamus in hoc seculo
Jésus-Christ, règle et modèle du monde
par le magnifique spectacle que toute sa vie
nous présente des vertus qui doivent diriger
nos rapports avec la divinité. En nous donnant
cette raison sublime qui nous élève jusqu'à
celui qui nous l'a donnée. Dieu ne pouvait
ne pas nous faire vm crime de nous montrer
aussi indifférens envers lui que la bi-ute et
les êtres inanimés dans la nature; et dès-lors
qu'il daigne se manifester à notre âme, peut-
il ne pas exiger d'elle un juste tribut d'adora-
tion et de reconnaissance ? notre coi-ps étant
aussi l'œuvre de Dieu , doit concourir avec
l'esprit qui l'anime à lui rendre ses hommao-es.
Il est juste qu'il s'incline, qu'il s'abaisse avec
l'intelligence qui lui est unie; qu'il exprime
l'amour, la joie, le respect, toutes les affec-
tions dont le cœur est pénétré; et puisque
nous sommes faits pour vivre en société il
faut encoi-e un cuite public qui nous excite
nous édifie, et nous appelle à bénir ensemble
notre père commun.
C'est là , messieurs, le précis du culte su-
prême que nous devons à l'être souverain
et tel est celui dont Jésus-Christ nous a donné
les plus admirables exemples.
Établir et répandre le royaume de Dieu
faire connaître et propager cette religion au*
guste , dont les divins enseignemens'tendent
tous à faire rendre au Seigneur un culte qui
l\S
LA DOMINICALE.
lui plaise et qui sait digne de lui , ce fut l'objet
constant de toutes les pensées de Jésus- Christ.
Tout ce qu'il éprouv e , d'espérance ou de
crainte, de tristesse ou de joie, de douleur
ou de consolation , de repos ou de fatigue ,
il le dirige vers cette noble fin. Dans tout ce
qu'il médite, dans tout ce qu'il fait, c'est
l'amour qui l'enflamme, c'est le zèle qui le
dévore, c'est le dpsir de procurer à Dieu la
soumission de toute la terre. Pour cela , rien
ne lui coûte, prédications continuelles, cour-
ses évangéliques , épreuves de tout genre.
Donnant toujours à ses leçons la sanction de
ses œuvres, il fait lui-même la volonté de son
f)ère, dans tous les instans de sa vie ; c'est là
ce qu'il appelait sa nourriture j et , lorsque
les plus rudes combats viennent assaillir son
âme comme une tempête, que les eaux de la
tribulation inondent son cœur, que le moment
approche de consommer son douloureux et
sanglant sacrifice ; « Mon père,, s'écrie-t-il ,
que votre volonté s^accomplisse et non la
mienne. » Il est soumisjusqu'à la mort, et la
mort de la croix. Pouvait-il donner au monde
un exemple plus héroïque, et rendre à l'être
souverain un culte plus parfait de soumission
et d'amour?
Jésus-Christ fut aussi le plus pur des adora-
teurs :dans la maison Nazareth, pendant les an-
nées qui précédèrent celles de son divin minis-
tère , il partage ses jours entre la prière et le
travad. Observateur fidèle des pratiques de la
loi, avec quel zèle il allait daus le saint Temple
se soumettre humblement aux cérémonies lé-
gales, et mêler sa voix et ses cantiques à ceux de
l'assemblée du peuple I plus tard , on le voit
parcourantles villes et les campagnes delà Ju-
<lée pour instruire et soulager les hommes; tou-
. jours il fait précéder ses prodiges de l'action
de grâce; et, quand les ombres de la nuit
viennent suspendre le cours des œuvres ex-
térieures de sa mission divine, c'est dans
les douceurs dé la contemplation , dans les
saints exercices d'une fervente prière qu'il
cherche et trouve son repos. l'^rai pernoc-
tans in ornlione.
Lieu sacré, retraite solitaire, objet de ses
prédilections, dites-nous combien de fois vous
l'avez vu dans des extases d'amour, ou dans
les saints abaissemens de l'adoration la plus
profonde? Dites-nous combien de fois vous
l'avez vu élevant vers le ciel ses mains pures,
pour attirer sur la terre les précieux elfets delà
miséricorde du Seigneur, et le dédommager
de l'indifférence de tous ceux qui l'oublient
ou qui le méconnaissent?
Jésus-Christ prie dans tous les temps de sa
vie; il semble redoubler d'ardeur alors qu'il
voit arriver de plus près le jour de la désola-
tion; au milieu des plus vives douleurs, dans
les angoisses de la plus cruelle agonie, il se
prosterne plus profondément encore; il adore,
il prie, avec plus de ferveur; jusque sur la croix
où il expire, ses derniers sentimens et ses der-
nières paroles sont un hommage à la divinité,
et les accens d'une ardente prière.
Héroïques exemples : ils étaient devenus
d'autant plus nécessaires que Dieu, méconnu
de presque tous les hommes, ne recevait de
ceux qui avaient le bonheur de le connaître
que des hommages bien imparfaits, un culte
superstitieux ou hypocrite. Ils étaient néces-
saires, pour donner au monde nouveau un
modèle frappant, une règle assurée de l'ado-
ration en esprit et en vérité que Jésus Christ
vei ait établir. Ils étaient nécessaires, pour
faire abandonner les temples des nations, mé-
priser leurs idoles , proscrire leurs solennités,
rejeter leurs sacrifices et leurs coutumes tou-
jours impies, et quelquefois barbares. Ils
étaient nécessaires, pour apprendre à tous les
siècles que si le culte intérieur est comme
l'âme et la vie de toute religion sur la
terre , nous devons encore à Dieu un tribut
extérieur de respect et de louanges : ils étaient
nécessaires pour condamner d'avance ces cou-
pables et dangereux systèmes qui tendraient à
présenter la religion comme une croyance
purement spéculative , à la réduire à quelques
principes généraux , à faire regarder comme
inutiles les actes de piété par lesquels la foi se
manifeste , la charité s'enflamme , et sans les-
quels la vertu ne marche qu'en tremblant , et
ne peut que s'affaiblir et s'éteindre. lis étaient
nécessaires pour confondre l'indifférence ou
le dédain de ces hommes impies, qui passent
les jours , les semaines , les mois , les années ,
quelquefois la vie presque toute entière, sans
rendre à Dieu ni culte, ni hommage; qui
osent le matin regarder le soleil sans adorer
celui qui les fait jouir de sa lumière; qui ne
craignent pas d'entrer dans les sombres pro-
fondeurs de la nuit, sans avoir béni celui qui,
dans l'image de la mort, peut leur faire trou-
ver la mort même. Ils étaient nécessaires,
pour nous servir de modèle dans les jours de
LA DOMINICALE.
420
l'ajRliction et de la douleur ; pour nous ap-
prendre que toute notre ressource alors , c'est
de mettre notre confiance et notre appui dans
le Seigneur, d'invoquer son saint nom, et de
lui faire entendre souventce cri, qu'un illustre
docteur appelle le cri d'une ame naturelle-
ment chrétienne.
La vie de Jésus-Christ nous présente le ma-
gnifique spectacle des vertus qui dirigent nos
rapports avec la divinité : mais parce que nous
ne sommes point nés pour, vivre isolés sur la
terre, la vraie morale ne sépare pas nos de-
voirs envers Dieu de ceux que nous avons à
remplir envers nos semblables. Aussi Jésus-
Christ a resserré, consacré les liens de la fa-
mille, de la patrie, de l'humanité toute en-
tière 'y c'est lui qui nous a tracé la règle des de-
voirs qu'il faut y remplir, et c'est lui qui
devient encoi'e ici la règle et le modèle du
monde.
Nul n'observa jamais comme lui les devoirs
de la parenté, de l'amitié, delà vie civile.
Dans les jours de sa jeunesse, il se montre do-
cile à Joseph et à Marie. Qui ne sait comme il
aimait son auguste et sainte mère? On le vit
éprouver la plus vive émotion et répandre des
pleurs sur la tombe de son ami Lazare. Il s'est
choisi douze apôtres compagnons de ses voya-
ges, de ses fatigues, comme de son repos,
hommes sans éducation, sans usage, et jamais
il ne les rebute; il est toujours avec eux
comme un d'entre eux ; on ne voit jamais en
lui ces airs de hauteur et de domination si
ordinaires dans le monde. Plein d'amour pour
son pays , il verse des lannes à la vue des mal-
heurs qui menacent son ingrate patrie. « Jé-
rusalem qui tues les prophètes , s'écrie-t-il,
combien de fois ai-je voulu rassembler tes en-
fans comme l'oiseau rassemble ses petits sous
ses ailes, et tu ne l'as pas voulu? »
Il brûlait du désir de sauver cette ville cou-
pable; la vie qu'il a donnée pour tous, il l'eût
livrée pour le salut d'une âme. Aussi voyez
comme il presse, comme il exhorte, comme
il sollicite I II n'attendait pas que les pécheurs
vinssent à lui ; il va lui-même les chercher à
travers les plus accablantes fatigues. 11 nous
découvre son cœur dans là touchante para-
bole de l'enfant prodigue, dans la belle si-
militude du bon pasteur, qui court, à travers
les montagnes, pour chercher la brebis égarée,
et qui, s'il a le bonheur de la retrouver, la
prend sur ses épaules, la porte lui-même dans
le bercail, comme pour lui épargner les fati-
gues du retour. Qui n'admirera sa conduite et
son indulgence envers la femme coupable?
sa miséricorde envers cette fameuse péche-
I esse, qui n'eut pas plutôt fait l'aveu de ses
fautes, auxpieds du sauveur, qu'elle entendit
sortir de sa bouche ces paroles de consolation :
Ayez confiance; vos péchés vous sont remis.
Oh! le ravissant spectacle, devoir Jésus-
Christ exerçant partout un ministère de récon-
ciliation, de paix et de miséricorde! de le
voir répandre , partout où il porte ses pas ,
les bienfaits de son inépuisable charité ! La
charité, messieurs, nommei" cette belle vertu,
dont on ne se lasse point d'entendre raconter
les merveilles ; cette belle vertu qui, de l'aveu
même des païens, rapproche le plus l'homme
de la Divinité, puisqu'elle porte avec elle les
plus beaux traits de l'être Souverain, bon, mi-
séricordieux par son essence; nommer cette
vertu qui offre des preuves si frappantes de
son origme céleste, que tandis qu'on semble mé-
connaître toutes les autres, celle-ci est encore
admirée, préconisée même dans le monde
profane; nommer la charité n'est-ce pas nom-
mer Jésus-Christ lui-même? Avant lui elle
était à peine connue sur la terre; et si quel-
ques philosophes avaient prononcé le nom de
bienfaisance, leurs maximes furent à peine
suivies d'un petit nombre d'entre eux. S'il y
eut dans l'antiquité payenne quelques beaux
exemples d'humanité , ils furent si rares
qu'on ne sut comment les célébrer; tandis
qu'ils sont devenus tellement habituels dans
le christianisme que la charité forme soh plus
beau caractère, comme elle fut le caractère
distinctif de son divin auteur. Toutes ses
œuvres furent une expression continuelle* de
ces généreux sentimens qui en Jésus-Christ,
disait l'apôtre, confondent l'imagination et
surpassent toute connaissance. Il ne put jamais
voir de malheureux sans souffrir avec eux et
partager leurs peines ; au spectacle de leurs
besoins ou de leurs misères, l'on vit toujours
son cœur ému, ses entrailles agitées et sa ten-
dresse chercher à les soulager, s'il le fallait ,
par des prodiges. Jamais il ne fit servir à la
vengeance ou à la terreur l'empire qu'il avait
sur la nature et sur les élémens. Toutes les fois
qu'il fit des choses merveilleuses , ce fut tou-
jours la charité qui l'inspira; et l'un des té-
moins de sa vie a dit avec autant de noblesse
que de simplicité, qu'il ne passa sur la terre
«ne pour y répandre des Lienfaits, y guérir
tous les maux , v soulager toutes les inforluncs.
Pcrlvansiit hencfacit-ndo. Magnifiques exem-
ples, à qui le monde doit ces heureuses habi-
tudes qui ont renouvelé les cœurs et régénéré
la terre. Voyez, messieurs, quelle férocité de
mœurs avant Jésus-Christ, au milieu môme
des nations civilisées, chez les Romains, par
exemple, chez qui les arts, la philosophie,
l'éloquence, les lettres, étaient si cultivées, de
qui nous viennent de si beaux monumens
que nous admirons encore , et ches qui l'on
trouvait cependant et les combats des gladia-
teurs, pour amuser le peuple, et l'exposition
des condamnés aux bêtes féroces , et l'inhu-
manité la plus révoltante envers les esclaves.
Admirables exemples de Jésus-Christ à qui
le monde doit ces précieuses sociétés , où de
pénéreux chrétiens se sont dévoués avec tant
de persévérance, de sacrifices, de fatigues et
de zèle , les uns à racheter les captifs , les autres
à procurer un asile aux voyageurs égarés;
ceux ci à recueillir l'enfance abandonnée ,
adopter l'oi-phelin , pi'otéger la veuve déso-
lée, instrun-e l'ignorant, soigner le malade et
l'infirme; d'autres à porter dans des cliniRts
lointains , à travers mille écucils , les bienfaits
de la civilisation à des peuples sauvages , en
leur faisant connaître Jésus-Christ, sa doc-
trine, et ses héroïques exemples.
Oui, héroïques exemples I à quile monde,
incrédule lui-même, doit, sans y penser peut-
être , tout ce qu'il coimaît et pratique encore
de bienfaisance et d'humanité. Si Jésus-Christ
n'en avait déposé les germes sur la terre,
nous en sci'ions encore où en était le monde
lorsqu'il fut habité par des hommes tels que
ceux dont nous parle l'Ecriture, hommes
avides, avares , injustes , cruels , sans compas-
sion, sans miséricorde, qui , loin de soulager
les malheureux, ne s'occupaient qu'à en faire
de nouveaux; qui, loin de sécher les larmes
du pupile, s'enivraient du sang derorphelin,
et dévoraient comme le pain la substance, de
la veuve. Et ne voyez-vous pas, messieurs,
les progrès effrayaiis du vil égoïsme partout
où la salutaire influence des exemples de
Jésus-Christ perd de son empire? La charité,
cette vertu chrétienne , si généreuse , si active
quand elle a pris ses racines dans la vie même
de son divin propagateur,ne perd-elle pas toute
sa force et sa fécondité, dès qu'on essaie de la
transplanter danslcsol aride de la philosophie?
LA DOMliNICA.LE.
Outre les vertus qui règlent nos devoirs
envers Dieu , et celles qui dirigent nos rap-
ports avec la société, il en est d'autres qui
forment et perfectionnent le cœur de l'homme
en lui-même; vertus morales qui sont, disait
le roi Salomon, les choses du monde les plus
utiles dans cette vie même, et dont Jésus-
Christ devient encore le plus parfait modèle.
Ne pai'lons pas de l'intégrité de ses mœurs;
d'un témoignage unanime, elles furent auss^
pures que sa doctrine. Ici nulle tradition q li
ne soit à l'honneur de sa mémoire; nul soup-
çon qui puisse ternir en rien l'éclat de sa
beauté.
Avant qu'il eut daigné se revêtir de notre
nature, le monde ne savait pas même rougir
des vices les plus honteux; il les voyait des-
cendre de l'olympe, il trouvait sur les autels
et le modèle et l'excuse de ses dissolutions.
Mais telle est la gloire de Jésus-Chi'ist qu'il ne
partage avec aucun autre;, il a seul purifié la
terre; seul il a fait mener à des hommes la
vie des anges dans des corps mortels.
Nous ne parlerons pas de sa prudence et de
sa haute sagesse ; dès Tâge de douze ans, elle
ravit d'admiration les docteurs qui devant lui
n'osaient plus faire entendre leurs voix du
haut de la chaire de Moïse où ils étaient assis.
Elle fut si constamment surhumaine que ses
ennemis, qui marchaient à sa suite, témoins
de ses actions comme de ses discours, ne purent
jamais x'éussir à le surprendre et parvenir à le
confondre.
Que ne pourrions-nous pas dire de sa dou-
ceur toute céleste? on le reconnaissait d'abord
au calme qui régnait sur son front, au son
pénétrant de sa voix. Ce fut ce Sauveur, doux
et pacifique , annoncé par les prophètes, qui
ne devait jamais ouvrir sa bouche à la plainte
et au murmure, encore moins à la malédic-
tion; qui ne devait point achever de x'ompre
le roseau à demi brisé, d'éteindre la mèche
fumant encore. Sa vertu n'eût jamais rien de
dur et de sévère pour les autres; qu'on aime
à le voir bénissant les enfans et les pauvres I
L'ardeur de son zèle fut toujours sans vio-
lence, comme sans amertume; et lorsqu'un
jour deux de ses disciples veulent appeler le
feu du ciel sur une ville qui refuse de les
recevoir : « Vous ne savez pas, leur dit-il, de
quel esprit vous êtes; le fils de l'homme n'est
pas venu pour perdrs, mais pour sauver.» Tout
souffrir et ne donner rien à souffrir , voilà
LA DOMINICALE.
jm
le caractère de votre maître. Caractère unique,
que la terre dans la succession des siècles
n'a vu qu'une fois et qu'elle ne reverra jamais
plus! Voulons-nous en connaître davantage la
perfection , transportons-nous sur la montagne
du Calvaire, fixons nos regards sur Jésus
crucifié j écoutons sa dernière prière : c'est
un cri de grâce et de miséricorde pour ses
bourreaux : Mon père , pardonnez-leur. Pa-
ter, dimitte illis.
On l'avait vu quelquefois, il est vrai, sortir
de cette douceur qui faisait comme l'habitude
de toute sa vie; on l'avait vu s'armer d'une
>ainte colère contre les profanations du sanc-
tuaire , s'élever avec indignation contre l'hy-
pocrisie des pharisiens : mais c'était pour nous
inspirer de l'horreur pour ces désordres et
aous apprendre, que , si le zèle doit d'abord
attirer par la bonté , il doit aussi quelquefois
réprimer et corriger avec force. Aussi la dou-
ceur se concilia toujoursen Jésus-Christ, avec
cette noble et constante fermeté qui nous le
présente dans l'adversité, comme dans la pros-
périté , dans les épreuves de la vie , comme
dans les douleurs de la mort, tellement au-
dessus de la faiblesse humaine *, que c'est de
lui que l'on peut dire en toute véi'ité : sa
grande âme fut un miracle qui seul suffirait
pour prouver sa mission. ( Rousseau. )
Mais il est une vertu qui fait éclater davan-
tage toutes les autres , et qui , selon la parole
des plus célèbres docteurs , en est comme le
fondement et la gardienne. Cette vertu, les
anciens philosophes l'auraient dédaignée. Elle
n'avait pas même de nom dans les langues,
d'ailleurs si riches de Home et d'Athènes.
Cette vertu' , l'humilité , qui nous fait porter,
dans le commerce de la vie , une habitude de
prévenances dont les formes de la politesse
mondaine ne sont qu'une légère imitation ,
l'humilité qui semble si bien en rapport avec
notre faiblesse et qui nous porte à ne pas mé-
priser nos semblables , jamais homme ne l'a
pratiquée comme Jésus-Christ , qui nous a si
bien appris à la connaître. Les mouvemens
de l'orgueil , de l'ambition, de la vaine gloire
n'eurent sur son cœur aucun empire. Il aurait
pu mettre à profit les opinions' répandues de
son temps , parmi le peuple, qui attendait un
puissant dominateur. Déjà frappées de l'éclat
de ses œuvres , les multitudes allaient au-de-
vant de lui pour lui offrir des trônes. Mais
Jésus-Christ, soutenant toujours son sublime
caractère, se dérobe à l'empressement et àl'en-
thousiasme du pcupje , déclare qu'il n'est pas
venu pour exercer sur les hommes une domi-
nation temporelle j que son royaume n'est
pas de ce monde, et, quand le moment est venu
de sortir de l'obscurité, s'il s'annonce comme
le fils du Très-Haut, s'il montre alors ses let-
tres de créance, ce n'est pas avec le faste d'un
homme fier de sa puissance, avec l'étalage
d'un séducteur qui veut éblouir, ou d'un
foui'be qui veut imposer par son audace ,
mais avec la modeste confiance et la noble
simplicité d'un homme, qui n'est étonné , ni
de ce que la nature lui obéit, ni de ce qu'il
réussit à convaincre les nombreux témoins de
ses œuvres , de sa mission divine.
Tel fut, messieurs, le saint réparateur que
nous devions vous présenter comme modèle
du monde. Modèle de tous les âges : l'enfance
trouverait dans la vie de Jésus-Christ les plus
beaux exemples de candeur , de simplicité ,
d'innocence; la jeunesse, des exemples de do-
cilité, d'affection, de respect pour les auteurs
de ses jours ; d'amour pour la prière et le
travail, d'éloignement des frivolités et des
plaisirs dangereux du siècle. Ceux qui sont
plus avancés dans le chemin de la vie trouve-
raient en Jésus - Christ le modèle d'une vie
sainte, laborieuse et utile. Pour la vieillesse elle-
même , quelle plus grande leçon , que cet
esprit de sacrifice dont Jésus-Christ fut tou-
jourspénétré, et qu'il manifesta d'unemanière
si frappante, au milieu de ses dernières dou-
leurs !
Modèle de tous les âges, Jésus-Christ le
serait aussi de toutes les conditions.
Modèle des pauvres : et n'est-ce pas cette
portion chérie, que nous devons appeler la
première, à la suite de celui qui naquit, vécut
et mourut pauvre? Ohl que leur pauvreté
serait honorable s'ils rapprochaient leurs
mœurs de ses exemples , leurs habitudes de
ses vertus !
Modèle des riches : la nature obéissait à sa
voix ; mais s'il lui commandait, c'était tou-
jours pour exercer sa bonté , pour répandre
des largesses; c'était pour donner, pour don-
ner, et pour donner encore.
Modèle de tous : la vie de Jésus-Christ ,
bien étudiée, nous apprendrait l'usage que
nous devons faire des honneurs, quand il nous
sont déférés , des opprobres, quand nous
sommes humiliés, des peines, quand nous
A22
sommes affligés. Elle nous apprendrait les
rèples de notre conduite envers nos ennemis
et nos persécuteurs ; celles de nos affections,
de nos discours, de nos démarches j et, pom
tout d.re en nue parole du docteur samt Am-
broise, la seule vie de Jésus-Christ serait la
règle et le modèle de tous : Unùis ^nta omnium
forma.
Parcourez maintenant. Messieurs , les an-
nales des nations et les fastes des héros les plus
célèbres ; de ceux qui après leur mort , ont ob-
tenu les sacrilèges honneurs de l'apoheose ;
ou plutôt, parcourez la vie de ces hommes
plus réellement vertueux , qui , après avou-
bien mérité de leurs concitoyens n'ont reçu de
leur siècle que des persécutions ou des outra-
ges; cherchez des hommes d'une, vertu plus
parfaite encore si vous en connaissez ; et trou-
vez quelqu'un parmi eux dont les vertus puis-
sent seulement approcher celles du person-
nage auguste qui vient de fixer vos regards,
et j'ose le croire , votre admiration, et vos
respects. On ne l'égalerait point en réunis-
sant tout ce qu'il y eut de grand dans les
hommes les plus sages qui parurent dans le
monde; et ce qui doitajouter à notre étonne-
ment , il manifeste toute la plénitude de la
perfection dans une vie très-courte, à un âge
oii les autres entrent à peine dans la carrière
de la sagesse et de la saine philosophie ; il se
présente sans avoir été formé par l'éducation,
par les efforts de l'étude , par les habitudes
que donne la connaissance extérieure du mon-
de; du sein d'une nation ignorante , de l'ate-
lier d'un artisan, nous voyons sortir un sage
qui laisse derrière lui , et ànne distance infi-
nie, tous les autres , et à la perfection duquel ,
l'homme , malgré ses efforts , n'a rien ajouté
depuis dix-huit siècles.
Mais, diront peut-être les détracteurs de
l'Évangile, ces traits admirables ne sont-ils
pas plus imaginaires que réels :
On a déjà répondu pour nous. Messieurs; et
de l'aveu de l'incrédulité même , ce n'est pas
ainsi qu'on invente. Croyez-vous , d'ailleurs ,
que cette foule de chrétiens, qui composaient
l'Église naissante, n'avaient ^ appris que par
l'îîvanfile les merveilles de la Sainteté de
Jésus-Clirist? La voix publique l'avait déjà
proclamé le juste par excellence; tant de pé-
cheurs qu'il avait convertis, tant de malaises
qu'il avait guéris , tant d'infortunés dont il
avait essuyé les larmes , se plaisaient à racon-
LA DOMINICALE.
ter sa sagesse , sa douceur , sa bienfaisance , sa
miséricorde. L'Évangile a recueilli ces grands
souvenirs, et malgré les calomnies de la syna-
gogue vaincue, malgré les blaspuèmes du pa-
ganisme en fureur, le récit des vertus de
Jésus-Christ retentit dans tout l'univers, qui
en a conservé la tradition et la mémoire.
Oui , Messieurs , si les écrivains sacrés ne
nous avaient pas transmis les détails des gran-
des vertus de Jésus-Christ, la voix de la re-
connaissance que les clameurs de l'ingratitude
ne peuvent jamais étouffer , cette voix forte
et puissante qui traverse les siècles, et qui
se fait encore entendre aux oreilles des hommes
lorsque les inscriptions gravées sur le marbre
ou l'airain ne frappent plus leurs yeux ; la
voix de la reconnaissance aurait suffi pour
éterniser le nom de Jésus-Christ, et le souve-
nir des belles actions dont il nous a donné
l'exemple; aussi, que de nombreux témoigna-
ges s'élèvent en sa faveur dans toute la suite
des siècles ! Ici toutes les voix semblent se
réunir : l'univers s'émeut et proteste, pour
garantir l'authenticité delà vie sainte et mer-
veilleuse de Jésus-Christ. Portons d'abord
nos regards sur l'immense partie du globe qui
fut habité par les enfans de l'Église caUio-
lique : nous les verrons tous remplis , pour
la personne sacrée de Jésus-Christ de la véné-
ration la plus profonde. Parmi ceuï qui vi-
vaient de son temps, les uns ne se croyaient
pas dîgnesde le recevoir dans leurs maisons ,
les autres reculaient devant lui par respect,
parce qu'ils se reconnaissaient , disaient -ils,
couverts de la souillure du péché. Les cou-
pables s'empressaient d'aller déposer à ses
pieds leurs égaremens et leurs désordres.
Tous, à mesure qu'ils voulaient marcher à sa
suite 'se crurent obligés de renoncer au vice,
aux plaisirs déréglés , pour vivre dans la mo-
dération, la justice, et la vraie piété. De telle
sorte que le nom de saints fut le premier nom
que portèrent les disciples de Jésus-Christ; il
se confondit long-temps avec celui de chré-
tiens , tant on était convaincu qu'il f;Ulait être
saint pour lui appartenir; que la sainteté de-
vait être le caractère des enfans, après avoir
été celui de leur père, et faire la gloire des
disciples, après avoir fait celle de leur maître.
Glorieux privilège, que Jésus-Christ voulut
communiquer à la société qu'il a formée sur la
terre. Si quelque chose d'impur ose la soud-
1er, elle le rejette, elle le condamne, et reste
LA DOMINICALE.
Â^û
toujours incorruptible ; et voilà , Messieurs ,
d'où sont venues presque toutes les hérésies
qui ont désolé l'Église et déchiré son sein. On
les vit attaquer tour à tour les plus solides
vérités de la religion de Jésus-Christ, dans la
morale comme dans les dogmes. Mais chose
admirable! la haute sagesse du sauveur ,
son éminente sainteté, furent toujours recon-
nues , proclamées , exaltées par tous les héré-
tiques. Quelques-uns même, étonnés de sa vie
surhumaine, ne purent se persuader que quel-
que chose de terrestre y eût participé, et ne
voulurent voir en Jésus-Christ qu'une seule
nature, la nature divine : leur enthousiasme,
rebelle aux enseignemens de la foi, leur fit mé-
connaître en lui l'homme-dieu, le lîls de
Dieu fait homme, et le Verbe fait chair.
Il n'y eut pas jusqu'aux oracles de la genti-
lité qui ne lui rendissent hommage. Le paga-
nisme s'écria que Jésus avait été un sage. Ti-
bère propose au sénat romain d'accoi^er à
Jésus-Christles honneurs de la divinité. Adrien
veut lui élever des temples. Alexandre-Sévère
place son image à côté de celles qu'il révère
et des dieux qu'il adore. La philosophie pla-
tonicienne reconnaît que Jésus fut un homme
très-saint. Le faux prophète des Arabes l'ap-
pelle la sagesse de Dieu ; ses sectateurs vé-
nèrent Jésus Christ comme un envoyé cé-
leste.
Le judaïsme , lui-même , dans un jour de
bonne foi, et dans un temps où il eût été facile
de dévoiler le mensonge, laisse échapper ce
victorieux témoignage : en pai'lant de Jésus-
Christ , il l'appelle un homme sage j si toute-
fois , ajoute-t il, on peut l'appeler homme,
car il faisait des œuvres admirables.
Les incrédules eux-mêmes, vinrent souvent
déposer aux pieds du Sauveur le tribut de
leur admiration : ses exemples sont saints....
Quelle ^douceur! quelle pureté dans ses
mœurs ! Oii est le sage qui sait agir comme
lui ! dirent-ils.
O vous donc, qui auriez eu le malheur de
pei'dre le don précieux de la foi , s'il en était
quelqu'un, hélas I dans cet auditoire , ne de-
vriez-vous pas au moins révérer le nom de
Jésus-Christ comme le plus grand, le plus
auguste, le plus saint de tous les nom;, et
vous iuclinera\ec respect, à la vue de tous les
objets qui viennent vous en rappeler la mé-
moire?
Vous n'entendez jamais avec indifférence,
vous écoutez , vous lisez, vous racontez avec
le plus touchant intérêt, un trait qui décèle
la beauté d'une âme , la noble délicatesse et
la grandeur de ses sentimens; pour qu'un
homme de bien, qui s'est montré la gloire de
son siècle, le bienfaiteur du genre humain,
l'ami de sa patrie , reçoive vos hommages ,
excite votre admiration , il n'est pas nécessaire
que le même sol vous ait vus naître ; que les
doux liens du sang ou de l'amitié vous aient
unisj non, d'un bout du nionde à l'autre, a,u
simple récit d'une action héroïque, vous bé-
nissez , vons saluez , vous révérez l'être bien-
faisant ; vous aimez à orner l'intérieur de vos
demeures des productions de l'art qui vous
le rappellent j et vous n'auriez que de faibles
sentimens pour Jésut-Christ? Mille traits vous
peignent le ravissant tableau de son cœur
magnanime, uniquement occupé de préparer
et d'assurer le bonheur de la terre , et tant de
souvenirs n'atteindraient pas votre âme insen-
sible? Et vous ne vous feriez point une gloire,
que dis-je, vous rougiriez peut-être d'honorer
les monumens qui vous le rappellent? Les
peuples de la Judée , à la vue du seul prodige
de tendresse qu'il venait d'opérer dans la
ville de Naïm, s'écrient dans les transports
de leur admiration : Un grand prophète a
paru parmi nous. Mais, si, mieux éclaii'és, ils
eussent vu , comme dans une immense pers-
pective , les actions de sa vie tout entière;
s'ils avaient vu , comme nous , combien il fut
magnifique dans toute sa conduite , que n'au-
raient-ils point ajouté à leur premier témoi-
gnage? A leurs yeux, Jésus- Christ n'eut pas
été seulement un homme extraordinaire , un
grand prophète , mais ce qu'il est eu effet ,
le Dieu des prophètes, le roi de gloire et le
Dieu des vertus. Dominus virtulum ipse est
rex gloriœ. Oui , le roi de gloire et le Dieu
des vertus : toutes ses actions , tous ses dis-
cours ," toutes ses démarches tendent à le faire
adorer comme tel : et, s'il ne l'était pas , il
faudrait dire que, dans le plus sublime carac-
tère, à côté des sentimens les plus purs et les
plus héroïques , pourraient se trouver ^ et
toute l'enflure de l'orgueil et toute l'audace
de la présomption, et toutes les ténèbres de
l'aveuglement , et tout l'excès du désordre.
11 faudrait dire que Jésus-Christ s'est rendu
coupable de l'impiété la plus révoltante, dy.
plus énorme de tous les attentats, celui de
vouloir usurper les droits imprescriptibles de
h^U
LA DOMINICALE.
la divinité. Il faudrait le placer à côté de ces ?
princes orgueilleux , de ces monstres couron-
nés qui , dans des jours oi!i la prospérité les
éblouissait , ou dans l'ivi'esse des passions,
deshonorèrent l'humanité en voulant s'élever
au-dessus d'elle et la forcer de se prosterner à
leurs pieds.
Mais non, messieurs, vous aimerez à l'ado-
rer j à vos yeux, comme à ceux de tout homme
vertueux , il sera Dieu,le modèle de toutes les
vertus ) il aura des autels, celui qui demande
avant tout d'être honoré par des vertus.
Et c'est là, messieurs, le plus bel hommage
que nous pourrons lui offrir. Le plus sûr
moyen de lui rendre un culte qui lui soit agréa-
ble, c'est de marcher à sa suite. La vie de Jé-
sus-Cin-isL sera donc le grand tableau sur le-
quel nous attacherons nos yeux, si nous vou-
lons devenir essentiellement justes. Où pour-
rions-nous ailleurs trouver un plus parfait
modèle? Qui pourrait mériter, Seigneur ;, de
vous être comparé ? Domine Deiis virlutiwi
quis similis tibi? Oserait -on nous dire: r:^-
gardez autour de vous : oserait-on nous dire?
portez vos regards en arrière. Etudiez tous
ces grands personnages que le monde admire.
Jésus-Christ, digue objet de notre culte,
seul entre tous les hommes , vivant au milieu
de ses ennemis , a pu défier l'œil curieux de
la haine, l'œil toujours ouvert de l'envie, de
découvrir en lui la moindre souillure.
Mais , faibles comme nous le sommes, com-
ment pourrons-nous l'imiter et le suivre? Il est
descendu du plus haut des cieux- il a paru
sur la terre comme un géant qui fournitsa car-
rière d'un pas ferme et d'une marche assurée.
Sans doute, messieurs, malgré tous nos
efforts^ nous n'atteindrons jamais à la hauteur
de sa perfection divine. La distance qui le sé-
pare de nous sera toujours une distance in-
finie. Ainsi, le plus habile artiste ne pourra
jamais donner à sou ouvrage les mouvemens
réels, les sentimens et la vie de l'intelligence
qu'il veut peinc're. Mais, comme pour s'ap-
procher de plus près de la réalité, il jette sou-
vent ses regards sur les traits de celui c[u'il
veut représenter; ainsi nous devons cons-
tamment fixer les nôtres sur Jésus-Christ,
afin que toutes nos actions , nos discours, nos
sentimens , nos désirs foiment et expriment
l^qiie chose de Jésus-Christ en nous. Telle
Joindre la noble ambition , et tel doit être <
iVifUïc de toute lu vie du chrétien sur la i
terre, en attendant le bonheur qui fait l'ob-
jet de notre espérance , et le glorieux avène-
ment de notre grand Dieu et notre Sauveur,
qui ne s'est livré que pour nous racheter de
nos iniquités , et se former un peuple qui
lui soit agréable , et qui se distingue par la
pratique des bonnes œuvres, dont il nous a
donné l'exemple.
Nous apprenons que MM. les prédicateurs de
Notre-Dame ont réclamé auprès de Monseigneur
l'archevêque , contre la reproduction complète de
leurs prédications. Bien que nous ayons la certitude
que cette démarche n'a point été faite à notre
sujet , il nous suffit de savoir que Monseigneur
ait pu concevoir le désir que les conférences fussent
à l'avenir reproduites par extraits seulement, pour
que nous nous fassions un devoir de nous y con-
former. C est au moment même oîi la Dominicale
mettait sous presse , que nous avons connu cette
réclamation ; sans quoi nous n'aurions pas hésité à
supprimer en partie celte dernière conférence ,
quoique nous ayons pris un soin tout particulier
pour la mettre à l'abri des inexactitudes qui ont
l)u se glisser dans les premières.
1022.
SUPPRESSION
DES ÉYÊCHÉS CRÉÉS EN
De toutes les questions qui s'agitent
maintenant , la plus importante sans con-
tredit, est celle de la suppression des sièges
épiscopaux créés en 1822. Il y a là un in-
térêt si vivace et si profond pour les catho-
liques, que personne ne saurait être sur-
pris des inquiétudes cle l'Eglise de France,
des mécontentemens que soulève le projet
de loi , et de l'immense impopularité qui.
l'accueille dans l'opinion publique. Nous
avons abordé cette question fondamen-
tale sous le rapport légal-, et, les décrets à
la main , il ne nous a pas été difficile de
prouver que la suppression des évêchés
menacés serait la violation la plus fla-
grante d'engagemens solennels , et la des-
truction de la loi. Mais ce n'était pas là
tout -, la question qui s'élève entre le
gouvernement et les catholiques ne gît
pas seulement dans le texte de la loi , et ,
c'est là ce qui la rend la question la plus
vitale qui se soit engagée dans les débats
parlementaires, depuis la révolution de
luoo , dans la chambre élective.
V.-^l'
> /
LA DOMINICALE.
425
Lorsque la Charte de i83o déclara que
la religion catholique est la religion de la
majorité des Français, elle consacra un
fait évident, palpable , que personne ne
pouvait nier 5 et celte déclaration solen-
nelle,, consignée en tête de nos droits poli-
tiques, imposa au gouvernement , comme
aux Chambres , Tobligation de n'y jamais
porter atteinte , à lui , expression de la
7naJorité , et son représentant parmi nous.
Et maintenant donc qu'on invoque la
nécessité de faire des économies, et à une
question toute sociale, qu'on oppose une
pâle question financière , là , n'est pas le
terrain sur lequel nous sommes appelés à
combattre*, c'est descendre de trop haut
pour ramper trop bas.
Et, dans ces protestations unanimes
qui frappent le projet de loi d'une san-
glante réprobation, il n'y a pas seulement,
qu'on le croie bien, l'expression d'un dé-
saveu basé sur des intérêts locaux, mais
bien le vœu de toute la catholicité fran-
çaise , qui s'émeut et tressaille , comme à
l'approche d'un grand danger pour sa foi.
Interrogeant les pages de l'histoire, nous
n'irons pas nous asseoir sur les vieux dé-
bris du passé, et évoquer de la poudre
des siècles la grande figure de l'épiscopat
français. Depuis le premier évêque qui
versa l'eau baptismale sur la tête du pre-
mier roi de France, jusqu'aux sublimes
vieillards qui , dans le siècle dernier , s'en
allèrent par le monde , emportant les dé-
bris de la grande monarchie de France,
assez de choses utiles et glorieuses ont
surgi sous sa main protectrice , pour qu'il
ait bien quelques droits aux hommages
et à la reconnaissance de tous. Mais non ;
les mêmes principes qui le poussaient à
l'échafaud , ou sur les routes de l'exil, il
y a quarante années , sont les mêmes en-
core qui le déciment à l'heure présente.
Dans cette grande persécution, il n'y a que
les noms et la manière de changés : hier
le bourreau, aujourd'hui la suppression des
sièges, parce que derrière l'épiscopat il y
a toujours la foi catholique qui fait peur,
et qu'on voudrait détruire, — • Le pouvoir
s'associera-t-il à cette grande iniquité, et
comme le juge du Christ, lavera-t-il ses
mains , en protestant de son innocence ?
JVous l'avons dit, c'est parce que l'inté-
rêt catholique tout entier se trouve en-
gagé dans cette question, que d'un bout
de la France à l'autre, sont soulevées tant
d'amères inquiétudes. Que la suppression
des sièges menaces soit nuisible ou non
aux populations religieuses de ces con-
trées, ce n'est pas là à proprement parler,
ce qu'il faut examiner aujourd'hui; car,
encore une fois, d'une haute question, ce
serait en faire une très-minime. Mais ce
qu'il faut soumettre au tribunal de l'opi-
nion publique, c'est la question de savoir
si le catholicisme est chose en France de si
mince importance, que la chambre ait le
droit sur la première proposition venue ,
de remettre en litige ses droits incontes-
tables et sacrés. Et c'est là ce qu'ont bien
senti les masses avec cet admirable ins-
tinct qui ne les trompe jamais.
Dans la séance du i"'' mars, M. Sal-
verte, tout en appuyant le renvoi de la
pétition de Nevers au ministre, à cause
du grand nombre des signataires , préten-
dait qu'en admettant cette pétition , ce
serait ouvrir la porte de la chambre à une
foule d'autres pétitions semblables , qui ne
manqueraient pas d'arriver de tous les
diocèses menacés. Ce qui nous surprend
dans ce langage , c'est que nos représentans
en soient arrivés au point de regarder
comme étrange que les catholiques , qu'on
est venu troubler dans leur repos , se met-
tent sur la brèche pour défendre leurs
droits attaqués. Où en sommes-nous donc?
S'imagine-t-on que nous soyons tellement
elïacés dans la nation , que notre voix ne
puisse pénétrer dans la chambre, pour rap-
peler à leur devoir nos prétendus manda-
taires qui l'oublient? Non, non, l'impul-
sion est désormais donnée , et aux masses
accablantes de signatures qui appuient
les protestations qui s'élèvent de tous les
coins de la France, tout le monde peut
déjà juger ce qu'il y a d'impolitique dans
la mesure proposée , tout ce qu'il y aurait
426
LA DOIMICALE.
d'injuste, si elle était sanctionnée par le
YOte législatif. On peut s'en faire idée par
les pétitions que vient de déposer sur le
bureau de la chambre la députation de
l'Ardèche , pour la conservation de l'évê-
ché de Viviers. Le nombre des signataires
s'élève à près de treize mille , et les si-
gnatures des protestans se trouvent mêlées
à celles des catholiques. La pétition qui
circule dans le diocèse du Puy compte
déjà quatorze mille signatures , et en tête
se trouve celle du pasteur protestant. A
Alby, à Chàlons , tous, sans distinction de
religion, de partis politiques, viennent
apposer leurs noms au bas des protesta-
tions qui circulent. On en fait une dans le
diocèse de Dijon, quoique son siège épis-
copal ne soit pas compris dans la suppres-
sion proposée , tant les catholiques com-
mencent à sentir la nécessité de s'unir
pour résister I
Et c'est qu'en effet le catholicisme se
trouve menacé tout entier» Les prêtres
manquent quand manque le pasteur; et
les pauvres campagnes que n'évangélise
plus le curé ne sont pas long-temps étran-
gères à la corruption du siècle qui pénètre
partout.
L'épiscopat fait partie intégrante du ca-
tholicisme parmi nous. Lorsque l'assemblée
nationale se rua sur les biens du clergé,
Mii-abeau, interprétant la loi^ dit ces pa-
roles remarquables : IJassemhlée nationale
a du mettre à la charge de la nation en-
tière toutes les dépenses du cierge , et, le
2 novembre 1789, l'assemblée nationale
avait décrété que les biens ecclésiastiques
ne seraient propriété de la nation qu'à la
charge pour elle , de pourvoir d'une ma-
7iière convenable aux frais du culte et à
lentretien de ses ministres.
On ne devrait pas oublier d'après cela ,
que la dotation actuelle du clergé n'est
point une aumône du pouvoir, mais une
dette , et une dette reconnue par ceux-là
mênic qui opéraient la spoliation. Et que
devient alors la question financière, la
seule qui serve de prétexte aux attaques
dirigées contre les trente évcchés? Elle ne
devrait plus être, ce nous semble, dans
le domaine <Ie la discussion; car elle
est jugée et décidée depuis long-temps par
les trois pouvoirs, et ratifiée par un traité
avec le Saint-Siège.
Si une chose devait être sacrée parmi
les représentans d'une nation, c'est tout
ce qui a trait à l'organisation du culte de
la majorité, puisque telle est l'expression
consacrée aujourd'hui : car c'est alors pou-
voir contre pouvoir , et à l'esprit de per-
sonne ne viendra l'idée que le pouvoir ci-
vil puisse lutter sans secousse et notable
dommage pour l'équilibre social, contre
le pouvoir religieux. Or, c'est évidemment
sur ce terrain que le projet de loi appelle
la lutte dans la chambre élective : car ,
comme nous le disions plus haut, l'épis-
copat fait partie intégrante du catholi-
cisme parmi nous. Porter la main à ses
droits acquis , désorganiser ce qui est or-
ganisé , changer la circonscription des évê-
chés , qu'est-ce donc , si ce n'est mépriser
la loi, porter atteinte à la religion qui a
besoin de ces évêchés exislans pour pour-
suivie sa carrière de paix et de bénédic-
tion parmi nous 5 mépriser le vœu des ca-
tholiques ;, qui tous protestent comme un
seul homme-, attaquer le catholicisme par
la tête de ceux qui ont mission d'en haut
de le défendre et de le propager?
C'est la première fois que le catholicisme
et les chambres se rencontrent directe-
ment sur la scène des débats parlemen-
taires*, et nous saurons enfin si elles auront
bien le courage de lancer contre lui un
verdict de condamnation. Ce n'est plus
seulement contre un principe de sa morale
qu'elles auront à prononcer, comme dans
la question du divorce, mais contre son
existence légale parmi nous. Encore une
fois, ne rapetissons pas la question. Que tous
les catholiques de France la posent ainsi :
(( Nous sommes la France , nous; car nous
en formons l'immense majorité. Nos droits
sont écrits dans la Charte, où chacun
peut les lire. Nous voulons que pas un de
ces évêchés ne soit supprimé. Voici le ca-
tholicisme français tout entier d'un côté j
LA. DOMINICALE.
im
vous de l'autre; prononcez maintenant :
nous saurons après ce qui nous reste à
faire. »
Il peut se faire que beaucoup de députe's
n'entendent pas la question de cette
manière •, et en ce cas^ c'est un devoir pour
la presse de la leur faire comprendre, et
de leur faire sentir toute la portée de leur
vote. Rien n'est plus facile de se laisser sé-
duire , lorsqu'arrivent les questions de dé-
tail et de localités. Tel siège, matérielle-
ment parlant, peut-il être ou non adjoint
à un autre? La religion a-t-elle besoin si
grand qu'il y ait ici un évêque et non là?
Engagée dans ce sens, la discussion devient
étroite, les raisonnemens de statistique se
croisent, s'enchevêtrent, et les plus ha-
biles n'y conçoivent souvent plus rien, et
le vote est enlevé. Mais si l'on est bien
convaincu avant de poser le pied à la tri-
bune, que ses paroles vont avoir du reten-
tissement dans tout le monde catholique ,
que la France reçoit chacune de ces pa-
roles avec une anxiété profonde , enfin ,
que c'est réellement la religion qui est
en cause , et non pas seulement une ques-
tion de parti , mais une question sociale ,
alors au moins il y aura connaissance de
sa position. C'est cela que demandent les
catholiques.
Voilà l'une de ces occasions solennelles
où chacun doit apporter son tribut, et
prendre sa part de labeur. Nous ne deman-
derons pas compte au pouvoir de ce que,
depuis trois années, il a laissé s'accumuler
d'outrages contre notre foi 5 mais nous
crierons aux catholiques de s'unir , de
protester hautement , comme il nous con-
vient de le faire, à nous qui composons la
France. Nous ignorons si le pouvoir tien-
dra compte de nos protestations ; mais
nous savons ce qui attend tôt ou tard les
gouvernemens qui méprisent la voix du
pays.
M. de Bonald a trop bien résumé
toute la partie spéciale et statistique de la
question des évêchés menacés, pour que
nous ne donnions pas ici la réponse qu'il
vient de faire dans la Gazette de France
à M. Eschassériaux. Cette réponse a été dé-
terminée par quelques paroles prononcées
dans la séance du i^'" mars par ce député.
Je dois des remercîmens à M. Eschassériaux
pour avoir rappelé au public un des actes les
plus honorables de ma vie politique; je veux
parler du rapport que je fis pour l'augmen-
tation des sièges épiscopaux, le "j mai 1821,
au nom d'une commission composée de
MM. Humbert deSesmaisons, d'Hardivilliers,
de Causans, de Marcellus , Cavrol , Chifflet,
Maine de Biran et Sébastiani : je les nomme ,
bien asuré qu'aucun ne désavouera la part
qu'il a eue à cette œuvre si religieuse et si po-
litique.
« Nous ne voulons pas faire de lois reli-
gieuses, t) dit M. Eschassériaux; mais est-ce
une raison pour en faire d'anti-rcligieuses, et
croit-on faire delà politique en faisant del'ir-
léligion? «Jusqu'au dernier moment démon
existence, disait le lord-cl:ancelier d'Angle-
terre, parlant sur la question de l'émanci-
pation des catholiques , je soutiendrai la né-
cessité absolue d'une religion constituée, non
que je veuille rendre l'Eglise politique, mais
je veux rendre l'Etat religieux.» M. Eschas-
sériaux dit que ce fut avec le secours des
pétitions que je demandai la destruction du
concoi-dat deiSoi. Ce fut sur le vœu des dépar-
temens eu grand nombre , qui demandèrent,
par l'organe de leurs conseils -généraux, et
plusieurs à toutes leurs sessions , qu'il leur fût
accordé un siège épiscopal. La pUqDart of-
fraient d'y contribuer par des dons volon-
taires , quelques-uns d'en faire entièrement
les frais.
La majorité, dont je m'honore d'avoir fait
partie n'avait, au fond, pas besoin d'être pro'
voquée, pour proposer ce qu'elle jugeait né-
cessaire au bien de l'Etat; et les intérêts pu-
blics étaient à ses yeux d'un autre poids que
des demandes de particuliers ou même de
conseils-généraux.
Mais enfin quand fiuira-t-on de persécuter
la religion catholique et de tourmenter le
Saint-Siège? On a renversé des croix, démoli
des églises, dévasté des palais épiscopaux et
des séminaires , maltraité des ministres de la
religion : aujourd'hui on propose de réduire
le nombre des évêchés. M. Eschassériaux ,
qu'il soit protestant , ou qu'il ne soit quel'oi'-
LA DOMINICALE.
jjane de ce parti, devrait mettre dans ses pro-
positions plus d'équité et d'impartialité.
Il y a en France 80 cvcchés pour 32 Hiil-
lions d'iiabitans. C'est quatre cent mille par
diocèse. Il y a 1 1 3 cousistoirespour un million
à peu près de réfoimés calvinistes ou luthé-
riens : c'est neuf mille par consistoire, et l'on
sait que les consistoires ont , dans le système
de leur religion , les^pouvoirs épiscopaux. Il
V a 7 synagogues pour 5o ou Go mille Israé-
lites : c'est encore 8 à 9 mille par synagogue.
Les ministres réformés sont mieux rétribués
que nos curés , au moins de deuxième classe,
et leurs vicaires. M. Eschassériaux se sou-
vient-il qu'aucune de nos assemblées légis-
latives , ou même que des pétitionnaires ca-
tholiques aient demandé la réduction du
nombre des consistoires, des synagogues ou
du traitement de leurs ministres?
Rien de plus impolitique que la réduction
du nombre des sièges épiscopaux. Point d'é-
véque, point de roi , disait Jacques I*"^ roi
d'Angleterre; et encore son épiscopat, hors de
l'unité, avait-il perdu toute sa force; et l'on
pourrait dire : moins d'évêques , moins de
royauté; car l'épiscopat est le plus puissant !
auxiliaire delà royauté, f'uelle qu'elle soit ; et
c'est précisément ce qui le rend odieux à ceux
qui veulent de'catholiser la France pour la
dc'/n onarchiser.
Quand on a voulu répandi-e en France le
goût de la littératùi'e , on a multiplié les éta-
blisscmens littéraires. Voulez-vous répandre
le goût de la religion , laissez les établisse-
mens religieux se multiplier. Tous les hom-
mes sans doute ne seront pas religieux , pas
plus qu'ils ne sont tous savans on littéra-
teurs. Mais une nation tout entière devient
une nation religieuse , comme elle devient
une nation lettrée; c'est-à-dire qu'elle devient
généreuse , aimable , loyale , hospitalière ,
amie de bonnes œuvres et de bonnes choses,
et n'eùt-elle que des vertus mondaines, ces
vertus mêmes auraient une teinte des vertus
chrétiennes.
Ce qu'il y a de déplorable ou même de dé-
risoire dans le projet de réduction des évô-
chés , c'est qu'on en fuit une question de
finances et un objet d'économie. Comptons
cependant.
Le diocèse deRodez, déjà très-étendu, avait
été réuni par le concordat de i 80 1 à celui de
Cahors, qui l'est presque autant^ et ils com-
posaient ensemble une vaste'province, où l'ad-
ministration ecclésiastique, confiée à un seul
homme, et les visites pastorales devenaient
impossibles , surtout dans les pavs monta-
gneux, où les communications sont difficiles et
les moyens de voyager bien imparfaits (i). Le
trésor royal épargnait alors i5,ooo francs sur
le traitement del'évêque de Rodez, et je crois
qu'aujourd'hui il n'en épargnerait que neuf
ou dix. Eh bien ! je ne crains pas d'évaluer à
20 ou 25,000 francs ce qu'il en coûtait annuel-
lement aux 60,000 familles qui composent le
diocèse deRodez, peuple de 36o,ooohabitans,
et déjà agrandi de celui deVabres, en frais
de voyages et de correspondances que néces-
sitaient avec le chef-lieu de l'évêcbé , placé à
Cahors , et à quarante lieues de l'extrémité de
cet immense diocèse, les relations obligées
avec l'autorité ecclésiastique; et si le budget
de l'Etat était soulagé de 10 ou i5,ooo|francs,
la bourse des particuliers était grevée du
double.
Les amis de la religion déploreront une me-
sure qui diminue les ressources que la re-
ligion trouve, pour les vocations et éducations
ecclésiastiques, dans un évêque résidantsur les
lieux; les amis des pauvres regretteront les
secours que l'indigent trouve dans les au-
mônes que donne ou que procure un évêque
placé au milieu de son peuple; et les amis des
arts plaindront ces belles cathédrales, monu-
mens imposans du môyen-âge, que Tart au-
jourd'hui cherche à imiter, et dont l'entretien
sera laissé à la pauvreté d'un curé ou d'une
succui'sale.
Veut-on aussi centraliser la religion à Paris,
et, en dépouillant les provinces de ce qui fait
l'ornement de leurs cités et une ressource
pour leurs campagnes, les remplacer par des
bagnes ou des maisons de détention?
La session de i834 va finir. MM. nos députés
se hâteront de retourner auprès de leurs com-
mettanspour recevoir les témoignages de leur
reconnaissance. Ils pourront leur dire : « A la
» place d'une royauté de dix siècles, nous vous
» en avons donné une toute neuve; vous en avez
» recueilli les fruits, vous en ressentez les effets;
)) nous avons voté le divorce, la réduction des
» sièges épiscopaux , maintenu la centrali-
(1) A cet égard, l'Ardôche se trouve dans le
même cas, et ses comniunicalions avec Mende se-
raient de la plus grande difficulté.
(.\oîe ch rédacteur).
» sation, repoussé la réforme parlementaire ,
» soldé ime armée de trois à quatre cent mille
» hommes pour maintenir la tranquillité de
» l'intérieur. Nous vous laissons un budget de
w quatorze ou quinze cents millions. INousau-
» rions voulu faire davantage; mais le temps
» nous a manqué; nos successeurs achèveront
y> l'ouvrage que nous avons commencé I Ren-
» très dans la vie privée , nous jouirons, avec
» le calme d'une bonne conscience, de ce que
» nousavonsfait et de ce que nous avons voulu
» faire ; nous en laisserons la meilleure partie
» de notre héritage, et l'on dira de nous ce
» que le poète dit d'un homme de bien qui ,
» jetant un dernier regard sur la carrière qu'il
» a parcourue, n'y voit que des sujets de satis-
» faction et de sécurité.
Prcetentosque dies et tutos respicit annos.
De Bonald.
LA SEMAINE SAINTE.
Voici la grande^ la mystérieuse semaine,
la semaine des douleurs de l'Homme-Dieu!
Oh ! qui lira froidement ces pages de l'E-
vangile où des choses si sublimes sont ra-
contées d'une manière si simple ! C'est une
histoire bien triste, que cette histoire des
souffrances et de la mort du fils de Dieu!
Dites-moi, ce dernier repas delà nuit, où
Jésus, qui va mourir, repose si tendrement
la tête sur l'épaule de son jeune disciple ;
ce jardin de l'agonie sanglante, où les forces
de l'homme défaillent, ce jugement inique,
cette promenade par les rues de Jérusalem ,
cette foule qui se rue autour de lui, ces in-
sultes, ces moqueries, et puis cette croix,
et, au pied de cette croix, cette mère qui
le regarde mourir , toute couverte du sang
de son fils*, dites encore une fois, que trou-
vez-vous qui vaille cette histoire , qui vous
fasse pleurer , quand vous n'avez pas pleuré
en lisant ce drame-là?
— Entrez, qui que vous soyez, dans les
temples catholiques , à ces jours où l'Eglise
rappelle toutes ces choses. Voyez ! les taber-
nacles sont vides, les cloches se taisent, le
prêtre est revêtu d'ornemens lugubres, les
paroles du prophète, graves et solennelles,
LA DOMINICALE. ^.gQ
montent autour des vieuxpilierset retentis-
sent dans les profondeurs de la basilique; la
foule est là , silencieuse , prosternée sur la
pierre !... — Entrez! surtout, vous, qui avez
conservélafoiaumilieu desorages et de l'im-
piété de ces temps, et osez regarder en face
cet Homme-Dieu , que vous voyez là-bas,
au-dessus du sanctuaire , étendu sur cctle
croix : car, c'est pour vous que toutes ces
douleurs ont été souffertes , que cette croix
a été élevée , et que tout ce sang a été
versé sur le Calvaire I
La croix ! Ne sentez-vous pas qu'il fal-
lait cette croix entre le ciel et la terre,
pour que le bras de Dieus'arrêtâtlà, qu'il fal-
lait cette souffrance pour notre gloire ? Que
sommes -nous de nous-mêmes? Hélas!
écoutez ce lamentable cri de détresse qu'un
siècle apporte à l'autre siècle. C'est le cri
de notre folie et de notre impuissance, de
notre orgueil et de notre faiblesse : Jésus-
Christ est venu sur la terre , il a souffert ,
il est mort , et nous avons été sauvés. En-
trez donc! et venez la baiser amoureuse-
ment, cette croix, qui a sauvé le monde,
cette croix divine où le sang de l'Homme-
Dieu a coulé !
Oui, c'est bien là la grande, la grande
semaine de l'Eglise catholique, car elle
rappelle à elle seule, dans ses cérémonies
touchantes , Téconomie du Christianisme
tout entier; elle raconte des événemens si
sublimes que l'homme a hâte de se réfup^ier
pour y croire sous l'aile et à l'abri de la
foi. Ne me parlez plus de tout ce qui a
précédé cette crois : c'est là , au pied de ce
Calvaire, que commence l'histoire de l'hu-
manité; le reste, c'est l'homme maudit,
qui s'en va , roulant d'erreurs en erreurs,
à travers des voies stériles, toutes semées de
lamentables douleurs. Mais de ce jour une
nouvelle vie commence, un large horizon
s'ouvre, et la voix du centurion qui pro-
clame la mort du crucifié de Jérusalem est
la voix qui annonce que le vieux monde
est fini.
Ne rapetissons pas les grandes cérémo -
nies de notre culte; c'est avec ces idées-là
qu'il faut poser le pied dans nos basiliques.
450
LA DOMINICALE.
le vendredi de la sainte semaine , quand
l'Eglise est couverte de son deuil, et que
de la bouche de ses prêtres ne sortent que
des paroles graves, comme les lamen-
tations du dernier juif qui pleura sur les
noirs déhriS;, dans la solitude des rues de
Jérusalem.
Oui , encore une fois , c'est là la grande,
la grande semaine de l'Eglise catholique,
la semaine où tout chrétien doit se couvrir
de cendre et prier; la semaine sublime,
où Jésus-Christ meurt pour nous donner la
vie; la semaine de ce sacrement touchant,
qui nous donne la force quand nous sommes
défaillaus , l'amour quand notre cœur est
glacé , pain céleste descendu du ciel ,
manne de la vie, banquet sacré où s'assied
le vieillard comme le petit enfant-, la se-
maine de l'Eucharistie , la semaine de la
mort , la semaine de la résurrection du
Christ. — Qui que vous soyez, entrez donc
dans nos temples, et prosternez-vous avec
la foule qui se prosterne*, adorez avec la
foule qui adore. Bien des douleurs , allez ,
sont venues, avant vous, mourir au
pied de cette croix-, bien des larmes se
sont séchées devant celte grande afiQiction,
depuis que le Golgotha répéta : Tout est
consommé.
Kous avons été témoins de cela, —
quand le fracas des révolutions n'avait pas
une seconde fois retenti parmi nous. — C'é-
tait une pauvre église, desservie par un
pauvre pasteur qui n'avait pour brebis que
de pauvres laboureurs. C'était le Jeudi-
Saint-, l'Eglise était parée, l'encens fumait
à l'autel, et l'hostie sainte était dans les
mains du prêtre, et, rangés deux à deux,
les fidèles allaient recevoir le pain du ciel.
Ces jeunes adolescens essayant la vie , et
ces vieillards qui en avaient atteint le
terme ; ce silence mystérieux , ce prêtre ,
cette hostie, cette foi naïve qui faisait que
tout cœur battait du même amour, oh!
il y avait là quelque chose de divin, que
nulle langue n'exprime -, et reportés par la
pensée à dix-huit siècles de distance, nous
pensions au dernier repas que Jésus-Christ
fit sur la terre ; nous pensions aux agapes
chrétiennes qui , bien souvent aussi dans
ce temps-là, n'étaient que la veille du sup-
plice , et nous nous disions que celte scène
des premiers âges se répétait là-bas , à quel-
ques mille lieues de nous, dans quelque
forêt du Nouveau-Monde , avec toute la
ferveur et la sirnplicité des premiers temps,
Hélas! qui prie aujourd'hui comme il
devraitprierîqui vabaiser la croix, comme
il devrait la baiser? La foule, fatiguée du
doute , revient bien , il est vrai , se re-
tremper peu à peu à la source des eaux
qui jaillissent dans la vie; mais une in-
différence mortelle n'en pèse pas moins
sur ce peuple engourdi. Catholiques! n'est-
ce pas à nous d'aller crier grâce pour ce
peuple au pied de la croix de Jésus-Christ?
Les temps sont bien mauvais, et qui sait
la veille , ce qu'amènera le lendemain 1
Poar être prêts à tout , il faut être prêts
avec Dieu. La croix de Jésus-Christ ! nous
n'avons pas d'autre étendard : elle a
survécu à bien d'autres attaques que
celles-là.
CORRESPONDANCE.
Nous avons reçu de nos lecteurs plu-
sieurs lettres relatives à la suppression
de certairis sièges épiscopaux, nous ne les
reproduisons pas, parce que toutes justes
qu'elles sont dans les idées qu'elles émet-
tent_, elles rentrent dans les considérations
que nous avons déjà émises à cet égard.
Nous faisons exception pour une seule ,
qui nous a frappés, en ce sens qu'elle sou-
lève des questions neuves, et qui peuvent
devenir d'un haut intérêt pour la catholi-
cité. Nouspublions aujourd'hui cette lettre
sans commentaire-, nous réservons d'expri-
mer plus lard notre opinion sur les ma-
tières qu'elle traite.
A M. Directeur de la Dominicale.
Monsieur ,
L'attention que tout homme est nécessaire-
ment entraîné à porter aux grandes choses qui
le touchent, pour suivre la génération des lois
sous lesquelles il est appelé à vivre, et qui
doivent agir de près ou de loin sur ses affec-
lions matérielles , morales et même religieuses,
m'a révélé , à moi et à quelques amis , un fait
qui nous semble très- frappant dans la situa-
tion actuelle des esprits en France , et que
nous venons naïvement et naturellement vous
faJre remarquer , parce que nous nous sommes
associés à l'ordre d'idées que vous vous effor-
cez de faire prévaloir, et qui ne peut pas man-
quer de continuer à réveiller la sympathie qui
s'attache aux doctrines sages , fermes et con-
servatrices.
Ce fait, à vrai dii'e, neparaît pas vous avoir
échappé à vous-même, car vous l'avez touché
presque de tous côtés dans plusieurs articles
de votre journal ; et, si je vous propose de
l'aborder d'unefaçon plus directeet plus nette,
c'est qu'il a paru à mes amis et à moi j)ouvoir
être la cause de quelques considérations qui
forment plus spécialement l'objet de cette
lettre, et que je déduirai en leur lieu.
N'est-il pas vrai que dans l'attention qu'ob-
tiennent à différens titres, et selon diverses con-
ditions, des députés de la France, les intérêts
que la législature s'occupe de régler, il y a
une défaveur marquée, plus que cela encore,
un oubli complet pour les intérêts catholiques?
ISÎ' est-il pas vrai que s'il s'agit de l'armée , des
colonies agricoles, des douanes, des sucres in-
digènes, des beaux-arts, enfin de toutes les
choses positives, et qui peuvent toucher ou
quelque commettant, ou quelque député, il
y a toujours à la chambre ou un accueil, ou
une discussion? N'est-il pas vrai encore que
les mandataires des départemens mettent leur
gloire à représenter, c'est-à-dire, à expliquer
et à défendre ce qu'ils nomment lesbesoins lo-
caux et les nécessités générales , et que cha-
cun d'eux se considère comme d'autant plus
quitte envers sa conscience, et plus méritoire
vis-îi-vis de ses commettans , qu'il a moins
négligé de prêter le secours de son vote et de
sa parole à un intérêt quelconque , pourvu
qu'il soit réel , légitime et respectable?
Oi', cela étant, comment se fait-il que pas
un seul député ne songe et nç s'applique à re-
présenter, c'est-à-dire à expliquer et à dé-
fendre les intérêts catholiques? Est-ce que le
catholicisme ne serait pas un intérêt réel ? Mais
je ne pense pas que cela puisse venir à la pen-
sée de personne. Le catholicisme est la re-
ligion de la grande,''de l'iminense majorité du
pays ; chaque député compte un très-grand
nombre de catholiques dans ses commettans, et
LA DOMINICALE.
1
45^
il est nécessairement de l'intérêt de ces commet-
tans que leurs croyances religieuses ne soient
pasmoquées, attaquées, proscrites; en un mot,
il doit importer considérablement à un honmae
qui se fait représenter, d'être représenté tel
qu'il est, c'est-à-dire, par exemple, comme
catholique, s'il est catholique. Si un départe-
ment industriel avait un député qui s'efforçât
de porter en première ligne les intérêts agri-
coles, ce département le réprimanderait ou le
changerait : pourquoi des localités catholiques
souffriraient-elles, sans mot dire, un député
qui attaquerait ou laisserait attaquer le catho-
licisme ?
Il y a évidemment une monstruosité en
ceci : il est du devoir de tout député probe et
loyal de défendre les intérêts de la France;
pourquoi donc pas un d'entre eux ne défend-
il pas le catholicisme , qui est Tintérêt de la
majorité des Français?
Il me semble que cet oubli des devoirs, dans
lequel tombent les députés ne peut venir que
de deux causes : ou les députés ignorent que
le catholicisme soit un intérêt, ou ils ne savent
pas comment il faut le défendi-e.
Or, il est impossible qu'un homme de quel-
que valeur intellectuelle ne s'aperçoive pas
que le catholicisme est nécessairement une
doctrine chère et sacrée à ceux qui la profes-
sent; que sur elle repose l'éducation de leurs
enfani; qu'elle est le lien même de la famille
et la sanction du mariage; que, dans les mal-
heurs et les inquiétudes sans fin qui traversent
cette pauvre vie. elle sert à l'âme de conso-
lation et de refuge, et qu'elle influe sensible-
ment sur les actions d'ici-bas , par l'assurance
qu'elle donne d'un sort meilleur dans un autre
monde. Il ne se peut pas, disons-nous , qu'un
homme sensé ne voie toutes ces choses, et qu'il
aille ensuite s'imaginer qu'on se dépouille
sans violence d'une religion intimement unie
à la pensée de ceux qui la pratiquent , et que
qui que ce soit souffre avec calme qu'on in-
sulte à ses plus profondes , à ses plus hautes
convictions.
Puisque les députés savent que le catholi-
cisme est évidemment un intérêt, et un grand
intéiêt, et que par conséquent leur conscience
doit les conduire à le respecter , aie protéger
et à lui fiiire sa part digne de lui , il faut con-
clure évidemment de ce qu'ils ne le font pas
ou qu'ils ne savent comment s'y prendre , ou
^52 LA DOMINICALE.
peut-être encore que le cœur ieur manque
autant qi\e la tête.
> Est-ce ignorance? est-ce peur? est-ce igno-
rance et peur à la fois? cela se peut; mais nous
ne décidons rien, tout en pensant néanmoins
qu'il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.
Quelle que soit la cause, l'effet existe; il est
dc'plorable;etlapenséesc surprend malgré elle,
à chercher les moyens de le contrebalancer.
C'est ici, M. le directeur , que va commencer
à se montrer la véritable intention de cette
lettre. Je vous supplie deVy trouver que ce
que mon intention y dépose, à savoir des pro-
positions craintives , incertaines , inefficaces
peut-être et inapplicables , mais à coup sur
enp-endrées par le désir du bien.
Si les intérêts agricoles , commerciaux ,
industriels sont expliqués et soutenus à la
Chambre, par qui le sont-ils ? Evidemmment
c'est toujours et ce doit être par ceux à qui ces
intérêts sont familiers, qui les comprennent,
qui les aiment, qui trouvent leur propre avan-
tage, en même temps que celui du pays, à les
faire prévaloir. Si les intérêts catholiques, si
les vérités religieuses pouvaient jam.ais être
liautement et sciemment proclamées , com-
mentées et défendues, par qui serait-ce donc?
Apparemment par ceux qui ont étudie ces
vérités ; par ceux qui ont appliqué leur vie à
les connaître, qui les prisent à l'égal de leur
valeur et qui auraient à la fois et assez de
lumières pour les rendre évidentes, et assez
de résolution pour les annoncer.
Je sens que les objections arrivent en foule j
mais comme je n'ai en vue d'imposer mes
idées à personne, comme je ne vous adresse
cette lettre qu'à titre de questions que je sou-
lève , et que la sagesse de vos lecteurs de-
meure libre et maîtresse de résoudre à son
gré, veuillez, je vous j)rie, m'écouter jus-
qu'au bout. Ne vous mettez pas en garde
contre des sophismes; je suis tout disposé d'a-
vance à vous sacrifier même ma propre opi-
nion. Songez bien que j'interroge, et que je
n'affirme pas.
Depuis quelque temps, des prélats pleins de
piété et de lumières ont engagé les prêtres de
leur diocèse à participer, dans toute l'étendue
de leurs droits, à la surveillance et à la dii-ec-
tioH de l'instruction primaire. Puisque de vé-
nérables évêques ont jugé que le christianisme
pouiTait être utile à form.er l'instruction des
individus, pourquoi ce même Christianisme
serait-il jugé incapable d'être utile à l'instruc-
tion des royaumes ? Qu'est-ce que les curés
apprendront aux enfans , qu'ils ne pussent
aussi bien enseigner aux hommes? Si le clergé
accepte la part , toute faible qu'elle soit, que
la loi lui fait dans la masse des idées à répan-
dre, pourquoi refuserait-il d'intervenir dans
la formation de la loi , pour que cette portion
de bien à faire lui échût plus grande et plus
efficace?
N'y aurait-il pas un peu de confusion dans
cette idée , que la religion doit se tenir éloi-
gnée des choses civiles? Oui, le clergé ferait
très-bien de ne point se sôùiTler au contact
des partis politiques, si la politique ne repo-
sait pas en grande partie sur des idées reli-
gieuses; mais si le civil empiète ou s'appuie
sur lei-eligieux, pourquoi le clergé répugnerait-
il à défendre le Christianisme ? Croyez-vous
qu'un prêtre instruit, ferme, probe, éloquent,
n'eût pas été de quelque poids dans la discus-
sion sur le divorce, et qu'il n'eût pas élevé la
question à toute sa hauteur chrétienne? Croyez-
vous enfin que le Christianisme répandant ses
vérités du haut de la tribune nationale , ne
ferait pas trouver petites et misérables ces ran-
cunes et ces coteries qui rabaissent la représen-
tation d'un grand peuple?
Je n'ose pas, monsieur le directeur, avoir sur
ce sujet des idées bien résolues et bien fixes ;
mais il me semble que pour pouvoir noble-
ment et convenablement défendre tous les in-
térêts de la Finance , il faudrait appeler ceux
qui les sentent , qui les comprennent et qui les
chérissent le mieux. Or, certainement on con-
viendra sans peine que le clergé entre plus
profondément que qui que ce soit dans la si-
gnification du Christianisme; et lui seul le
pratique et le vénère assez hautement , pour
le confessera la tribune comme à la chaire.
Permettez -moi de vous rappeler que sous
l'empire d'un homme dont Dieu nous garde,
mais qui avait au moins le don de compren-
dre toujours et de faire quelquefois de grandes
choses, le clergé avait été jugé digne d'appor-
ter des lumières utiles aux discussions des lois
politiques. En 1809, le département du Ti-
bre, déterminé par Bonaparte, nomma dé-
puté au corps -législatif l'abbé Scarpellini ,
savant astronome romain. La seule difficul-
té qui frappa d'abord l'esprit de l'empe-
reur, ce fut le costume avec lequel le député
ecclésiastique se présenterait à l'assemblée.
Suvplérneni,
SUPPLÉMENT A LA DOMINICALE DU 25 MARS.
>i53
Quel habit prendrez-vous pour assister aux
délibérations? lui demanda Bonaparte. Le
mien, sire j répondit l'abbé. L'empereur lui
serra la main : il avait compris que l'habit
brodé de ses maréchaux, qui avait conquis
l'Europe , ne serait pas déshonoré par la
soutane qui avait conquis le monde.
Il faut convenir que c'est un assez étrange
effet del' esprit du siècle, que la timidité que
je mets à suivre mes idées sur le sujet qui
nous occupe , et l'embarras véritable que j'é-
prouve avons les développer nettement. On
dirait que je soulève ici une proposition inouïe
et prodigieuse , jetée pour la première fois
dans la société , et dont les nations n'auraient
jamais eu d'exemple. Or, ce qui me semble
aujourd'hui mériter tant de réserve , non pas
seulement à être réalisé , mais à être proposé ,
c'est-à-dire l'initiation du clergé aux discus-
sions politiques , pour la part des lois qui tou-
chent visiblement aux intérêts catholiques ,
c'est une chose qui s'est toujours faite en
France, excepté depuis quarante ans, c'est-à-
dire, excepté depuis que le philosophisme réa-
git hostilement contre les idées chrétiennes.
Tout le monde convient maintenant que la so-
ciété est plus calme et plus tolérante; pourquoi
ne pas profiter de ce silence des passions mau
vaises ponr rendre à la religion sa part natu-
relle d'influence? Il y a à la Chambre des mi-
nistres protestans j pourquoi n'y aurait-il pas
des ministres catholiques?
Si on avait dit , en i ■jBq , à l'abbé^Maury et
aux autres éloquens défenseurs des idées catho-
liques , qui firent resplendir d'un éclat si bril-
lant la parole chrétienne à l'Assemblée consti-
tuante, qu'avant cinquante ans^ on n'oserait *'
plus proposer qu'en tremblant, et sous forme
de doute, la possibilité de donner au clergé
une place dans la représentation du pays, certes
leur étonnement aurait été grand et légitime.
C'est qu'en effet il faut être sorti , comme
nous le sommes , de tous les usages , de toutes
les bonnes et saintes coutumes de la vieille
France, pour trouver surprenante une chose,
dont le contraire aurait été trouvé absurde et
impie par nos aïeux ; c'est qu'il faut avoir mis
en oubli la loi religieuse, comme on y a mis
la loi monarchique; c'est qu'aulieu d'un grand
et beau royaur^e, tout parsemé de municipali-
tés florissantes, de communautés éjudites, de
seigneuries agricoles, il faut avoir fabriqué une
nation oij tout est factice, où rien n'appuie sur
le sol, où la loi de papier prend la place de 1^
tradition de granit, pour oublier qu'on ne gou-
verne un pays qu'en tenant compte des élé-
mens sociaux qu'il renferme; qu'à une natioa
athée il faut peut-être des lois athées; mais
qu'à une nation catholique, il faut à coup sûr ,
des lois catholiques.
Toute réflexion faite, il me paraît, monsieur
le directeur, que l'idée de faire arriver le
clergé à la discussion des lois politiques, n'est
pas une conception si folle et si téméraire. Le
clergé français a participé au gouvernement de
la France pendant quatorze siècles; et il faut
convenir que la civilisation n'en allait pas plus
mal.
Parmi les réclamations qui surgissent de
toutes parts en faveur de la réforme parlemen-
taire, il en est une qui est maintenant admise
môme par les adversaires de cette réforme; et
la presse s'en rend chaque jour l'écho, en se
plaignant de ce que les capacités ne sont pas
admises purement et simplement à la jouis-
sance des droits politiques. Or, l'on convien-
dra sans peine qu'en fait de capacité, celle du
clergé est une des mieux constatées; et dès-lors
nous ne voyons pas trop comment, à ce titre
seul, la pensée publique ne se tournerait pas
vers lui. D'ailleurs, il estvisible que le carac-
tère d'un prêtre convient admirablement au
calme et à la gravité des grandes assemblées ;
et je suis convaincu qu'il y aurait moins d'apo -
strophes inconvenantes, et surtout moins de
duels pailementaires , si le clergé venait à s'as-
seoir sur les bancs des représentans du pays.
D'ailleurs, l'histoire peut témoigner de l'ad-
mirable aptitude du clergéicatholique à l'ordre
et à la majesté des assemblées délibérantes.
Pendant douze siècles de gouvernement re-
présentatif, lÉglise a vu se réunir dans les
conciles des hommes de tous les pays , de tous
les âges, de toutes les langues , qui ne s'étaient,
pour la plupart, jamais rencontrés ailleurs, et
qui ne devaient plus se rencontrer en ce
monde. Eh bien! pourtant, quelle harmonie
unissait ces étrangers! quelle déférence de
personne à personne! quelle homogénéité
dans l'assemblée! Quelquefois un évêque du
Sinaï prenait la parole après un moine d Ir-
lande : ces deux pensées , inconnues l'une de
l'autre, en venaient aux prises, et elles s e-
treignaient comme deux nobles athlètes, pleins
l'un pour l'autre d'estime et de respect. Nous
avons eu en France quarante années d'assem-
^5i
LA DOMIISICALE
bléeslcgislatives régulières. Compte qui pourra
les scandales de toutes sortes qui ont troublé
ou suspendu leurs délibérations.
Je vois que ma lettre se développe , et que
ma pensée s'enhardit malgré moi. N'y voyez
pas moins , monsieur le directeur , une propo-
sition sans prix par elle-même, et qui n'en
pourrait acquérir que par l'estime de vos lec-
teurs. Je touche au dernier aperçu, qui est
amené parles autres , pardonnez-le moi; je
n'ajouterai plus rien :
S'il était bon , corameje le crois , et comme
cela doit être votre opinion à vous-même, que
les intérêts catholiques fussent spécialement
représentés à la Chambre , et s'il est vrai que
le clergé seul fût capable de les y développer
et de les y défendre convenablement, il est vrai
aussi par cela même, que l'état actuel des lois
politiques est complètement contraire aux
idées comme aux intérêts catholiques, puisque
le clergé est exclu de la représentation.
S'il eût conservé ses propriétés , un grand
nombre de ses membres pourraient remplir les
conditions légales ; mais depuis que l'Etat s'est
fait la part du lion sur les anciennes dotations
territoriales, la presque totalité du clergé ne
possède que sa foi , son zèle et sa parole. Il
faudrait donc, pour apporter à la spoliation,
ou plutôt à ses conséquences , la seule répara-
tion possible , que le clergé fut reconnu comme
ordre, et représenté comme tel, selon les an-
ciennes constitutions de la France , ou bien
que le cens d'éligibilité fut aboli, et la faculté
d'élire accordée à tout le monde.
Si cela était, monsieur le directeur, la
Chambre perdrait quelques voltairiens et ga-
gnerait quelques catholiques; et je crois que
tout serait pour le mieux. Les classes infé-
rieures, celles que n'a point infestées une édu-
cation athée, celles qui écoutent le prône,
et qui ne lisent pas le Constitudonncl , se-
raient enfin représentées , et nous saurions
s'il est vrai que la France charge ses manda-
taires d'insulter à la foi chrétienne.
Je m'arrête à un point où mes idées viennent
se l'encontrer avec celles que la Gazette de
France a si remarquablement développées
dans son livre de la Restauration de la société
française y je ne me sens capable , ni de faire
mieux , ni de faire davantage. Si vous trouvez
que ma lettre puisse devenir un objet de sym-
pathie pour vos lecteurs, je serai chaimé de
vous voir en faire usage. .
Agréez, etc., etc.
BEAUX-ARTS. — (sALO.y de i834.)
LETTRE A l'aBBÉ***.
J'interromps ici mon histoire littéraire
à peine commencée. Paris, ce monstre
mobile , qui s'en va çà et là , au hasard ,
ne sait pas regarder long-temps la même
chose. Aujourd'hui politique, demain lit-
téraire, philosophe après demain. Tour à
tour passionné pour une danseuse , pour
un chanteur , pour un homme qui parle à
la tribune , pour un homme qui écrit dans
un journal , voilà Paris. Ville sans foi et
sans croyance qui ne sait p.^s même se fixer
dans son doute. Elle va , elle va sans s'ar-
rêter du livre à l'auteur , de l'envie à la
haine , de la louange au blâme. Il y a des
jours où Paris dévore les petits vers remplis
de mélancolie et de tristesse; quelquefois il
se rue au théâtre où on ne lui laisse manquer
ni de vols , ni d'incestes , ni de trahison ,,
ni de blasphèmes. Vous me demandez que
je vous fasse cette histoire de chaque jour.
Mais quand j'aurais cent voix , je n'y pour-
rais suffire. Il n'y a pas deux heures qui se
ressemblent dans celte vie galvanique . Ainsi
l'autre jour, lorsque nous croyions, vous
et moi, que Paris était occupé de vers et
de prose, eh bien! vous et moi nous étions
dans l'erreur : Paris n'était occupé que de
tableaux.
C'est que nous ne pensions pas que le
Louvre ouvrait ses portes à l'exposition de
peinture. L'exposition de peinture est, cha-
que année , un de ces grands événemens de
vingt-quatre heures , qui absorbent toute
l'attention parisienne; On dirait que le
temple de Janus vient de s'ouvrir, à voir
cette foule qui se presse devant ces portes.
Moi , mon ami , j'ai fait comme les autres-,
je me suis porté comme la foule à cette ex-
position, pour moi d'abord, pour vous
ensuite, pour vous qui n'avez guère plus
le temps de vous occuper de peinture que
de littérature , et qui vous reposez en moi
pour être au fait de cette superfluité char-
mante qu'on appelle les beaux-arts.
LA DOMINICALE.
>435
Voici ce que je pense sur le salon de cette
année.
C'est un grand amas de toiles rouges et
bleues et de toutes couleurs, qui d'abord
vous frappent désajjréablement la vue. A
peine êtes- vous entré dans ces vastes ga-
leries que vous ne savez de quel côté arrê-
ter vos regards. De haut en bas ce sont des
peintures plus grotesques que plaisantes,
plus repoussantes qu'agréables ; ce sont
beaucoup de portraits de femmes, ce sont
des portraits d'homme en habii de garde
national et tous décorés pour la plupart;
car vous ne sauriez; croire combien la croix
d'honneur a été profitable à la peinture.
Tel qui n'avait jamais songé à se faire
peindre , se voyant décoré , s'est décidé
tout de suite à faire faire la peinture de sa
décoration d'abord, et de sa ligure par-des-
sus le marché.
Mais après le premier étonnement , et
quand enfin, après cette synthèse fatigante,
vous êtes parvenu à pouvoir faire l'analyse
de tous ces chefs-d'œuvre, vous trouvez
à votre grande admiration que. dans cette
immense quantité de deux mille sept cents
tableaux , il y a deux ou trois belles toiles
dignes de votre admiration et de vos
éloges. Si vous voulez bien , nous allons
mettre de côté ces deux mille sept cents ta-
bleaux, pour nous occuper de deux ou
trois belles choses.
Le premier tableau qui frappe vos re-
gards en entrant dans le grand salon , c'est
la mort de Jeanne Grey, par M. Delaroche.
Vous savez le sujet de ce tableau, et com-
ment cette reine jeune et belle fut juridi-
quement assassiné<i sur l'échafaud dans la
tour de Londres. Avec cette femme et cet
échafaud, M. Delaroche a composé un
tableau d'une grande beauté. La scène se.
passe sur l'échafaud. L'échafaud Cbt placé
dans une salle basse. Sur cet affreux théâtre,
éclairé par \\n sombre rayon du soleil , se
tient une pauvre jeune femme de dix-sept
ans : c'est Jeanne Grey. Elle a les yeux .
bandés, ses deux petites mains indécises
cherchentla place où ellesdoivents'appuyer
pour recevoir le coup fatal. Un vieillard,
courbé sur la victime, va placer ces deux
mains sur le billot. Au-dessous du billot ,
on voit de la paille étendue pour recevoir
le sang qui va couler. Dans le fond, deux
femmes de la reine, l'une évanouie , l'autre
qui prête l'oreille, iaapatiente d'entendre
le bruit de la hache, et, sur le côté opposé,
le bourreau, homme de haute taille, dont
la figure est empreinte de pitié et de res-
pect. Le geste de cet homme est terrible.
Il porte la main à sa hache , sans détourner
la tête. Tout l'ensemble de cette conjposi-
tion est admirable. La figure principale
fait verser des larmes. Il ne manque à tout
ce tableau , pour être parfait , qu'une idée
religieuse.
Cette femme qui va mourir n'est occupée
qu'à s'arranger en tremblant, pour bien
mourir-, ses femmes pleurent et ne prient
pasj le peuple ému à ce tableau, et toujours
obéissant à ses premières impressions, qui
ne le trompent pas, a prétendu que le
vieillard qui assiste Jeanne Grey était un
prêtre. C'est bien là le jugement du peuple!
Un secret instinct lui a dit que cette femme
ne pouvait pas mourir ainsi toute seule ;,
il a voulu voir à toute force une idée reli-
gieuse dans le tableau de M. Delaroche,
une idée que le peintre n'y a pas mise. Je
crois que cette observation vous fera plaisir
à vous , qui de tous les ouvrages des hom-
mes , n'aimez rien de mieux que l'homme
lui-même, qui ne connaissez pas de plus
beau portrait c^u'une tête vivante , et qui
donneriez tous les tableaux de Raphaël lui-
même pour une foule de chrétiens assem-
blés qui prient le ciel !
Du tableau de M. Delaroche les regards
ou plutôt l'attention se portent vers un
grand tableau de M. Ingres , intitulé le
Martyr de St. Symphorien. Mou Dieu !
que vous seriez désagréablement affecté si
vous voyiez cette peinture! Imaginez, mon
ami , que de ce martyr qui va simplement
à la mort , comme s'il allait à la prière ,
le peintre a, fait une espèce de comédien
qui porte ses deux bras d'un côté vers le
ciel , de l'autre côté vers le martyre ,
comme si, dans sa pensée, le martyre et le
436
LA DOMINICALE,
ciel n'étaient pas même chose! comme s'il
y avait deux pensées dans l'âme de ce chré-
tien qui va mourir pour consacrer la reli-
jrion de Jésus-Christ! Hélas! on ne sait
plus de nos jours ce que c'est qu'un mar-
tyr. On en fait une eépc^ce de fanfaron qui
joue le drame dans les rues. Le St. Sym-
phorien de M. Ingres est entouré d'une
foule immobile et hurlante; mais c'est une
foule qu'on ne voit pas, qu'on n'entend
pas, compacte et pressée, que rien n'é-
claire. Les vieux maîtres entendaient au-
trement les scènes de la foi chrétienne :
leurs martyrs ;, marchant au supplice ,
étaient déjà transportés de la gloire venue
d'en haut ; à les voir , on devinait déjà
leurs destinées immortelles : s'ils étaient
des hommes pour le supplice , ils étaient
des saints par l'auréole qui brillait sur leur
front inspiré. Voilà ce que c'étaient que
des martyrs. Ils marchaient au supplice
d'un pas ferme et simple , instruisant le
peuple sur leur passage, et souvent opérant
de subites conversions; d'où a été tirée
cette admirable définition de l'orateur
chrétien : J^ir eloquentiâ poUens et,mar-'
tyrio.
Tout au rebours le martyr de M. Ingres.
M. Ingres en a fait un fanatique, un
homme emporté qui obéit encore plus à sa
passion qu'à sa croyance.
Voyez-vous, la grande école italienne,
la grande école florentine, l'admirable
école espagnole, sont les filles de la reli-
gion chrétienne. C'est la foi de Jésus-Christ
qui a élevé tant de monumens dans les
airs, qui a fondé tant de statues, qui a
donné la vie à tant d'admirables peintures
qui vivent encore, éternelle désolation de
nos artistes. Quelle religion , celle qui a
donné au monde autant de génie que de
vertus! A l'heure qu'il est, nos artistes se
fatiguent à la poursuite de ce beau idéal
qui a fait la gloire et qui fait encore l'or-
gueil de la Rome chrétienne. M. Ingres
se fatigue et perd sa renommée à imiter,
à copier Raphaël; et quand il a tout copié,
le style, le dessin, le coloris, la confusion
des personnages , les vieux cartons perdus
et les vieilles gravures oubliées , le peintre
est tout étonné de ne pas ressembler à
Raphaël! C'est que le peintre ne voit pas
qu'il a tout emprunté à Raphaël, excepté
sa croyance. Or, c'est là surtout, c'est dans
ce dévouement à la fois catholique, que se
trouve une grande partie de la puissance
de Raphaël.
Ces deux tableaux ôtés , Jeanne Grey et
et saint Symphorien, M. Ingres et M. De»
laroche , W n'y a guère plus de tableaux
qui vous conviennent. Arrêtez-vous ce-
pendant devant un admirable tableau de
M. Granet, la mort du Poussin !... C'est
cela qui est fini , qui est doux , qui est bien
senti , et bien composé ! Poussin va ex-
pirer. Le cardinal, son protecteur, est au
chevet de son lit et le contemple; les
sœurs de la charité qui ont servi de garde-
malade au mourant, paraissent abattuesj
et à les voir ainsi mornes et accablées , on
comprend qu'il n'y a plus d'espoir. Der-
rière le lit, le peintre a placé le tableau du
Poussin sur Virgile, dont vous avez la gra-
vure dans votre chambre, et in Arcadia
Egal... Je ferais bien un pari, si l'hiver
prochain n'estpas trop rude, si vos pauvres
vous laissent quelque peu d'argent, que
vous aurez aussi la gravure du tableau de
M. Granet.
Qu'y a-t-il encore? De jolis tableaux
de Tony et d'Alfred Johannot, ces deux
frères rivaux d'une gloire égale; de jolies
marines: vous croiriez entendre la mer j
des fleurs, des roses cueillies par M. Re-
douté et par ses élèves; de beaux chiens
qui aboient; des chevaux qui hennissent;
de petits enfansinnocens comme les fleurs :
mais voilà tout.
Du salon de peinture , si vous descendez
à l'expositionde sculpture, vous trouverez
encore moins à satisfaire les grandes et
nobles idées que vous vous êtes faites de ce
qui est beau et bien ; la sculpture plus en-
core que la peinture est la passion des
grandes fortunes. Il n'y a plus de grandes
fortunes aujourd'hui. Toute la sculpture
exposée cette année vaut à peine qu'on la
regarde. Des blocs informes, de hautes
LA DOMINICALE.
Statues mal faites et mal comprises , des
bas-reliefs sans expression, et autant de
bustes qu'il y a de portraits dans les sa-
lons de peinture, voilà tout re qu'on peut
y voir. Ce n'est pas vous qui irez perdre
là votre temps, mon ami.
Et à propos de la sculpture, je veux
vous raconter une histoire^ qui déjà fait
rumeur à Paris. Il s'agit d'un chef-d'œuvre
et du plus grand statuaire de nos jours : le
baron Bosio et son groupe de Louis XVI ,
en marbre. M. Bosio est comme vous savez
le restaurateur de la sculpture en France 5
nous lui devons les plus beaux monumens
dont Paris est si fier. Le Louis XIV sur la
place des Victoires , le quadrige sur le
Carrousel , le Monthyon à PHôtel-Dieu :
il travaillait depuis tantôt dix ans à son
groupe de Louis XVI. J'ai vu ce groupe ,
il est admirable. C'est la plus magnifique
traduction en marbre qu'on ait pu faire
de ce mot sublime et touchant : Fils de
Saint- Louis , montez au ciell Le grand
maître représente le roi martyr au moment
où il expire j derrière lui, un ange venu du
ciel , les ailes étendues, à peine appuyé
d'un pied sur la torre , soutient le roi mar-
tyr, et du d'oigt lui montre le ciel. Vous
dire la sérénité de ce visage royal ; vous
dire l'enchantement et la mélancolie de
cet ange qui va emporter au ciel les des-
tinées delà terre; vous dire tout l'ensemble
de cette histoire de marbre , les paroles
me manquent. C'est un monument de
seize pieds de hauteur; que dis-jC;, seize
pieds! vingt coudées, comme les héros
d'Homère! Toute cette scène se passe,
comme le tableau de M. Delaroche , sur
l'échafaud: on en voit les degrés, on peut
les compter. Mais quelle différence entre
la peinture et le marbre ! la peinture re-
présentation toute matérielle, où l'on voit
le bourrc^au, la hache et la paille; le
marbre, peinture idéale, où l'échafaud dis-
paraît comme le bourreau; où l'on ne
voit plus que l'ange, et le martyr, et le ciel
ouvert! M. Delaroche tout au positif;
M. Bosio tout à l'idéal. Mais je ne veux
pas pousser plus loin la comparaison ; je
À37
ne veux pas faire tort à M. Delaroche.
Eh bien ! ce groupe de Louis XVI , ce
grand sujet d'histoire , cette sanglante ca-
tastrophe du 21 janvier, qui pèse sur le
monde encore, et dont le monde ne s'est
pas relevé ; ce marbre consacré double-
ment, par le génie de l'artiste, et par le sa-
crifice funèbre, il s'est trouvé à la cour
nouvelle de malheureux flatteurs qui en
ont eu peur; ils ont reculé épouvantés de-
vant le muet monument, se souvenant
que Philippe Égalité n'avait pas reculé de-
vant le régicide. A ces causes, le monu-
ment de Louis XVI n'a pas été admis à
l'exposition du Louvre ! Cela est à peine
croyable; mais c'est une raison de plus
pour que cela soit vrai de nos jours.
Je m'arrête ici, mon ami; de quoi vous
parler encore, quand les faits parlent si
haut? Et comment nous occuper de
quelques morceaux de marbre quand
Louis XVI est chassé du Louvre pour la
seconde fois ?
Je reprendrai à ma prochaine lettre
Phisloire de notre littérature et de nos
beaux-arts.
Nous nous proposions de donner à nos
abonnés le portrait de monseigneur l'arche-
vêque de Paris; nous l'avons remis au numéro
suivant, à cause de la perfection que nous
voulons faire apporter à cette gravure, dans
laquelle nous espérons qu'on reconnaîtra la
ressemblance la plus frappante de monsei-
gneur. Nous ne pouvions choisir, du reste,
de circonstance plus opportune pour cette
publication que le temps où lés conférences
de Notre-Dame vont finir. Le portrait du
bienfaiteur n'arrive jamais plus à propos
qu'au moment où la reconnaissance du bien-
fait parle le plus à tous les cœurs.
EPHÉMÉRIDES.
25 mars <580. — Les premières bombes sont je-
tées sur la ville de Wacklendouck en Gueldre.
L'usage en passa bientôt en France. On en at-
tribue l'invention à Galen , évêque de Munster.
1630. Mort de Vaugelas , grammairien célèbre.
Lorsque Ricbelieu rétablit sa pension qu'on avait
338
LA DOMINICALE.
cessé de payer : « Vous n'oublierez pas du
moins, lui dit-il en riant, dans votre diction-
naire, le mol de pension. » Non, monseigneur,
répondit Vaugelas , et encore moins celui de
reconnaissance. « 1682. Louis XIV confirme
par édit la déclaration du clergé de France.
24 — U55. Mort du pape Nicolas V. Ce fut sous
son pontificat que la prise de Consîantinople par
lés Turcs mil fin à l'empire d'Orient. Le clia-
»i'in qu'eut Nicolas de ce malheur le conduisit
au tombeau deux ans après.
2o — Charles V, dit le Sage, fait placer par
Henri de Vie , allemand , la grosse horloge du
palais , la première de celle espèce qui ait été fa-
briquée en France. 4383. Première procession
des flagellans à Paris.
26 — n72. Monde Duclos, membre de l'Aca-
démie française. On a de lui plusieurs ouvrages.
Peu d'hommes sont nés avec autanl d'esprit.
2T — 1675. IMort de Desbarreaux. Connu d'a-
bord par sa réputation de libertinage et d'irréli-
gion, il se convertit. Tout le monde sait son
fameux sonnet. 1713. Mort de Burnet , histo-
rien de parti. Il a publié une histoire de la
JXéformalion.
28. — i 757 , Supplice de Damiens , assassin de
Louis XV. — 1380, Premier usage de la poudre
à canon , par les Vénitiens contre les Génois.
L'invention en fut due au hasard. Berlhold
Schwarl? , moine allemand , assez bon chimiste
pour son temps , ayant fait une composition de
salpêtre , de soufre et de c'.iarbon , el couvert
d'une pierre le mortier où elle était, il lui arriva
de battre le briquet tout auprès , pour allumer
sa chandelle. Une étincelle y tomba, le feu y
prit, et fit sauter la pierre.
29. — 1349. Traité par lequel Humbert cède le
Dauphiné à la France, sous la condition que
l'ainé des enfans de France prendrait le nom de
Dauphin. — 1 794. Condorcet s'empoisonne dans
son cachot à Bourg-la-Reine.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Dimanche dernier, 16 mars, a eu lieu , dans la
chapelle des filles de la Charité , une de ces céré-
monies augustes et touchantes, comme la religion
catholique pCTit seule en offrir, nous voulons parler
du sacre de M. l'abbé Férou, élu évoque de Clei-
mont.
Professeur distingué de théologie, docteur, ainsi
que son divin modèle, à l'àu^e où l'on reçoit encore
des leçons; devenu plus ta:d curé et archiprèlre
de la cathédrale d'Evreux , où il laisse les plus vifs
regrets, et dont il eût voulu rester toujours le mo-
deste pasteur , il arrivait aux houneurs de l'épisco-
pat, après avoir passé par les deux épreuves de
Dieu : la science et le travail. Aussi, à voir la
pieuse satisfaction des fidèles nombreux que cette
solonnité avait attirés, à entendre ce qu'on racon-
tait tout bas des austères vertus du jeune prêtre,
que le ciel appelait à continuer l'œuvre antique des
apôtres , on ne pouvait s'empêcher de reconnaître
dans la voix du peuple la voix de Dieu.
Rien, d'ailleurs, n'a manqué de ce qui pouvait
contribuer à la pompe et à l'intérêt de celle céré-
monie , qui a duré plus de deux heures. ÏNIonsei-
•gneur l'aréhevêque de Paris, assisté de deux
évêques , et avec cette dignité évangélique qu'il
porte dans l'exercice de toutes ses fonctions , rem-
plissait celles de consécrateur. Le grand nombre
des ecclcsiasti(]ues, les amis el les parens du nouvel
évêque , la présence de quelques généraux , les
prières surtout des saintes filles de la Charité qui
remplissaient les tribunes, venaient ajouter encore,
par l'unanimité des sentimens, à l'aspect touchant
de cette consécration.
Heureux l'évêque qui , comme celui que Cler-
monl va posséder , sait réunir tant de vœux el tant
de suffrages divers, el qui peut voir dans le passé
la marche qu'il a à suivre pour l'avenir. Riche des
bénédictions divines que ses vertus modestes ont
attirées sur lui , il les répandra sur les peuples
nouveaux qui sont confiés à ses soins.
— Depuis quelques années , le village de Contay,
canton de Villers-Bocage , diocèse d'Amiens , a
vu plusieurs abjurations de proteslans. Tout récem-
ment encore, un protestant, après avoir renoncé à
ses erreurs , est mort dans les sentimens de la foi
la plus vive et a reçu les sacremens des mains d'un
prêtre catholique.
PorhiçiaJ. — Le Pi^c est enfin arrivé à Falmouth
et a apporté des lettres de Lisbonne , du 2 mars ,
qui ne confirment aucune des nouvelles que les
spéculateurs de Londres avaient répandues ces
jours derniers. La bataille d'Almatter, suivant les
correspondances du (îfo&e,n'aeu aucun des ré-
sultats que le bulletin du général Saldanha avait
annoncés. Les troupes de don Miguel ont conservé
la position offensive qu'elles avaient prises le 18 fé-
vrier , el continuant à camper en avant de Sauta-
rem, à l'exception dune division qui est en mar-
che pour l'Alenlujo, sous les ordres d'un fils de
maréchal Bourmont.
Le capitaine Robiiîson , un des agens de don Mi-
guel à Londres , est entré heureusement à Figuiera,
apportant des munitions el de l'argent.
D'un autre côlé, les miguélistes ont opéré une
attaque le 10 février contre la place de Faro, et le
15 ,une autre contre Lagos. Toute communication
entre Lisbonne el l'Alentejo est interromjïue.
Ces nouvelles, extraites des correspondances li-
bérales, prouvent que la situation de don Miguel
devient de jour en jour plus favorable, qu'il re-
prend l'ofiensive sur tous les points, et que don
LA DOMINICALE.
-439
Pedro perd chaque jour le terrain que l'appui de
l'Aiiglelerre lui avait fait gagner.
Des lettres publiées par la Standard et V Albion
sont encore plus favorables à la cause de don Mi-
guel; l'y! fciou assure que les troupes royales sont
dans la partie du sud , à dix milles de Lisbonne ,
et que l'année de Santarem se prépare à une nouvelle
attaque contre les lignes des pédistres.
Les fonds de la régence sont tombés à 61 , et ceux
de don Miguel montés à 60.
Espagne. — Nous n'avons pasrpçu de nouvelles
d'Espagne. Selon les on-dit , don Carlos serait dé-
barqué à Civiia Vechia. Voici ce que rapporte le
Mémorial des Pijrennées :
« Les nouvelles qu'on reçoit de l'intérieur et des
ports de l'Espagne , annoncent que les insurgés
se préparent de tous côtés pour un mouvement
général.
Il est certain que des armes et des munitions de
guerre leurs sont onvoyées en assez grande quan-
tité. Ce sont , en général , les bàlimens du com-
merce anglais qui sont chargés de ces transports.
La surveillance de la police espagnole ne peut
percer tout le mystère de ces préparatifs , ni les dé-
jouer , parce que ce sont les moines qui dirigent
l'entreprise, et que le respect qu'ils inspirent,
l'autorité morale dont ils jouissent , leur influence
sur l'esprit de la population , ne permettent d'ar-
river jusqu'à eux qu'avec de grands ménagemens,
et leur donnent d'ailleurs de grandes facilités pour
conduire à bien leurs projets d'insurrection.
L'embari as du ministère va toujours croissant.
Contenu par la cour , excité par les hommes les
plus ardens, il voudrait marcher plus vile, et il
craint tout à la fois de ne pas arriver à son but ou
de le dépassser. C'est dans cet état de frayeur ,
c'est ainsi qu'incertain entre deux opinions enne-
mies , il va diriger - les élections générales aux
cortès. »
La ville de Beauvais vient d'adresser à la Cham-
bre , une pétition sur la suppression de son siège
épiscopal. Cette pétition est signée par 400 per-
sonnes de la ville.
Lorsque Louis-Philippe y passa l'année dernière ,
une pétition pour le même objet lui fut présentée ,
et il fut répondu par le roi et M. Tliiers , que le
vœu des habitans était le vœu du gouvernement.
Nous verrons si le vœu du pouvoir en 1 854 , sera
le même qu'il était en 4853.
— Il vient de se passer à Lyon une scène scanda-
leuse, dont se plaint M. Nicod, curé de la Croix-
Rousse, dans une lettre au préfet, (pie les journaux
de Lyon viennent de rendre publique. Le 10 mars,
deux individus se présentèrent à la sacrislje pour
demander un enterrement. Il s'agissait d'une
femme, Elisa Rodrigue. On leur demande si cette
femme est catholique, et on ne reçoit que des ré-
ponses évasives. Le sacristain va prendre des infor-
mations dans la maison de la défunte ; on ne lui
répond que par des railleries. Enfin , le 1 1 au ma-
tin, le convoi arrive, ayant à sa tête l'inspecteur des
convois et le commissaire de police en écliarpe. Le
vicaire de la paroisse renouvelle les demandes
faites la veille, et on ne lui répond que par des in-
sultes. On se mit alors à chanter, à singer les céré-
monies de l'Eglise , de telle façon que les fidèles
épouvantés quitièrent l'église. Le commissaire de
police n'a pas interposé son autorité. On le dit Juif,
Une plainte a été portée au chef de l'administra-
tion.
Pendant que ces choses se passaient à Lyon , à
Toulouse, une commission, nommée par le conseil
municipal, proposait qu'il fût établi au nouveau ci-
metière un aumôniei' pour recevoir les corps qu'on
présentererait sans esrorle religieuse, pour faire les
inhumations gratuitement, et dire deux messes par
semaine. Apparemment alors que ce serait quelque
prêtre à la façon de Chàlel ou d'Auzou qu'on éta-
blirait là.
Violaiion de tombeaux. — On voyait autrefois
à Nevers , dans la rue Saint-Martin , une belle
Eglise paroissiale consacrée par d'anciens et dignes
souvenirs. Celt Eglise , comme tant d'autres , fut
dévastée par le vandalisme lévolutionnaire. Depuis,
sous la restauration comme sous l'empire , ce vieux
sanctuaire dépouillé servit d'écurie aux chevaux
des gendarmes. Aujourd'hui, la profanation s'a-
chève ; le temps ne démolissait pas assez vite ces
pieuses ruines, les hommes sont venus à son aide.
Maintenant, les voûtes sont tombées, la nef est
détruite , et, de cet édifice sacré, où priaient nos
pères, il ne reste plus pierre sur pierre.
Ce spectacle , si triste qu'il soit en lui-même, ne
touche plus personne. Qu'une église devieune une
écurie , ou qu'on la métaraoïphose en des habita-
tions profanes , c'est là un de ces changemens sa-
crilèges auxquels on à suffisamment accoutunip nos
yeux depuis un demi-siècle. Mais ce que nous n'a-
vions pas encore vu , c'est l'horrible mépris qu'on
a montré dans cette circonstance pour les cendres
des morts. De nombreusss générations étaient ve-
nues dormir leur sommeil dans cet asile inviolable,
sous la protection de Dieu ; il n'y a guère que 40
ans encore qu'on y déposa les derniers cercueils.
Ceux qui s'y choisissaient alors leur sépulture,
espéraient sans doute en jouir paisiblement; mais
ils se trompèreut , car voici qu'aujourd'hui leurs
fils les .chassent de leurs tombeaux.
Et comment ? Allez le voir dans la rue Saint-
Martin. Les voûtes funèbres des caveaux de la
mort ont été brisées , les cercueils mis en pièces, la
poussière des tombeaux jetée auvent, les ossemens
semés sous les pieds dans une promenade publique,
et personne n'a réclamé ! L'âme toute entière fré-
mit en voyant, au bout de 40 années, des enfans
ÀiO
LA DOMINICALE.
violer aussi froidemenl les sépulcres de leurs pères.
Il n'esl peut-être pas une seule famille à Nevers
qui n'ait vu déposer en ce lieu les restes de quelque
parent chéri; et ces restes, que la religion, la
conscience, toutes les lois divines et humaines
obligent de respecter , allez , vous les trouverez
épars an milieu des nouvelles constructions , sous
les pieds des travailleurs , à moins que déjà on ne
les ait enlevés avec les débris du sanctuaire , pour
combler quelque part une carrière abandonnée.
Dans l'antiquité , quand un peuple émigrait ,
toujours il emportait avec lui les cendres de ses
aïeux ; mais nous , à la première révolution qui
survient , nous jetons les dépouilles des nôtres pêle-
mêle avec les immondices des rues . Désespérons
donc dès-lors de posséder en paix notre cercueil ,
seulement quelques années. En vérité, il vaudrait
mieux mourir chez les sauvages , que parmi nos
parleurs de civilisation : là, du moins, nous pour-
rions reposer sans crainte auprès de leurs pauvres
hutlesjilsne viendraient pas d'une main impie
fouiller nos tombes, pour en disperser les osse-
mens.
— Le fondateur d'une maison d'éducation dont la
renommée a toujours été grande , M. l'abbé Liau-
tard , vient de recevoir de ses anciens élèves un
de ces témoignages de reconnaissance et d'estime
qui honorent à la fois celui auquel ils s'adressent et
ceux qui le donnent.
Une souscription a été ouverte et à l'instant
remplie, pour perpétuer à l'aide du burin d'un de
nos plus habiles artistes , M. Maurin , les traits de
l'instituteur chrétien qui, le 4 août 1803, ouvrit à
la jeunesse le premier asile où elle pût trouver, à
l'issue de la tourmente révolutionnaire, le bien-
fait d'un enseignement religieux et d'une éduca-
tion morale et intellectuelle, propre à façonner à la
fois l'esprit et le cœur.
Il y a quelque chose de touchant dans ce sou-
yenir filial qui , réunissant des honmies mainte-
nant éparpillés sur toutes les positions sociales , les
groupe encore une fois dans ime commune re-
connaissance, autour du maître respecté, sous les
auspices duquel ils ont essayé leurs premiers pas
dans la vie. La jeunesse et la virilité payant la
dette de l'adolescence , tous ces souscripteurs ,
maintenant ecclésiastiques, magistrats, militaires,
administrateurs , avocats , venant remercier leur
ancien instituteur de la ligne honorable qu'ils ont
suivie dans la vie , des talcns qui la distinguent et
surtout des vertus qui les honorent : c'est là un de
ces enseignemens irrésistibles qui prouvent mieux
que toutes les [)aroles les heureux résultats d'une
éducation chrétienne.
Dans un prospectus rédigé avec une simplicité
louchante , la personne qui a eu l'heureuse idée
de cette souscription annonce que , sur l'invitation
de M. Liautard , le nombre des exem|)laires a été
porté à deux cents pour satisfaire aux désirs ^ui
pourraient être exprimés pir les anciens élèves qui
habitent dans les départemens. « La pierre lilogra-
phique, ajoute-t-on, ayant été brisée, cette sous-
cription est devenue une affaire de famille. »
Ce mot-là est d'autant plus vrai , que l'excédant
des recettes a été consacré aux pauvres, cette
grande famille chrétienne que les élèves de M. l'abbé
Liautard ne pouvaient oublier, en se rappelant le
maître (pii leur a si bien enseigné par précepte et
par exemple les vertus de bienfaisance et de cha-
rité.
— La discussion de la loi sur les associations conti-
nue à la Chambre des députés. La Gazrtle de
France a parfaitement résumé dans quelques li-
gnes la situation des deux fractions de la révolution
dans ces débats.
« Les hommes de la révolution'se divisent en deux
fractions. La première ne peut défendre l'ordre ma-
tériel sans qu'on lui jette à la tête tout ce qu'elle a
fait et dit sous la restauration pour détruire le i)ou-
voir et produire le désordre. MM. Guizot et Barthe,.
qui vieiment demander une loi contre les associa-
tions, ont présidé, l'un la Société Aide-toi, le ciel
t'aidera, devenue républicaine, l'autre la grande
conspiration des carbonari, et l'éloquence de M. Ber-
ryer a fait ressortir le cynisme de leur apostasie.
La seconde fraction , dominée par l'esprit de
parti , a violé sous la restauration le droit d'asso-
ciation pour atteindre les congrégations religieuses,
et M. ïhiers a pu citer les paroles de M. Mérilhou^
qui invoquait l'art. 291 contre les jésuites. Ainsi les
révolutions qui veulent faire du pouvoir et ceux qui
défendent la liberté sont également embarrassés de
de leurs précédens. La révolution ne peut rien pour
la France. Son action se trouve renfermée dans ces
deux termes : la tyrannie et l'anarchie. C'est donc
hors de la révolution , c'est-à-dire hors du mono-
pole , que la France doit chercher les conditions
véritables de sa déliviance et de son repos. La de-
vise de la garde nationale , l'ordre el la liberté ,
n'est point une devise révolutionnaire; lamojiar-
chie représenialive peut seule laréahser
Il y aura, lundi prochain, 24 mars , à 2 heures,
en l'église St-Sulpice , une assemblée de charité
pour l'établissement des enfans délaissés, fondé pai-
madame la comtesse de Carcado. M. l'abbé Du-
panloup, chanoine honoraire de Besançon, premier
vicaire de l'Assomption, fera le discours. Mgr. l'ar-
chevêque donnera le salut du Saint-Sacrement.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Inip. de Félix LocQnisf, r. N.-D.- iles>TictoIres , o. i6.'
.:50 '>**^^ '*•->'
LA DOMINICALE.
441
Avis. — Ceux de nos ahomiés dont
V abonnement expire le \ *''' avril, sont
priés de le renouveler , s'ils neveu-
lent pas éprouver d' interruption dans
V envoi du Journal.
CONFERENCES DE LA METROPOLE.
CINQUIÈME CONFERENCE.
Par M. l'abLd 'VeissyÈhe, chauoine de Versailles.
Turha corum qt(i aderant ad spectaculum isUtd
et videhant quœ fichant , percuiientes pectora sua
revertebantur.
a II y a dix-huit siècles , à peu près à pareil
jour , une ville dont le nom est marqué d'une
tache de sang dans l'histoire, ébranlée par
une commotion violente, s'agitait, se pressait
en tumulte dans les rues et sur les places pu-
bliques. Un bruit sinistre de voix confuses
succédait à un silence de teri'eui' et d'angois-
ses , comme une vive et soudaine explosion
de tous les sentimens contraires qu'une force
surnaturelle avait tenus quelque temps com-
primés dans les cœurs. Ici des larmes, des
sanglots, et toutes les marques extérieures
d'une douleur inconsolable; là, les impréca-
tions et les blasphèmes , et la joie mal assurée
d'une vengeance pourtant satisfaite. Quelle
était donc la cause de cette universelle agita-
tion? Quel événement si extraordinaire avait
donc ainsi remué les entrailles de cette im-
mense multitude? Messieurs, une exécution
sanglante avait eu lieu aux portes de cette
ville : un homme condamné par le conseil
suprême de la nation , venait d'expirer dans
les tortures du dernier supplice ; mais des si-
gnes étranges avaient accompagné sa mort.
La terre avait tremblé sous les pieds des bour-
reaux , le dernier cri de la victime avait ébranlé
la nature ; les pierres des sépulcres s'étaient
brisées ; le jour avait pâli , et les ténèbres
d'une nuit anticipée s'étaient abaissées comme
un voile de sombre douleur sur cette scène
lamentable : la foule accourue h ce triste spec-
tacle, saisie d'un effroi rehgieux, s'éloignait
et se frappait la poiti'ine , comme si le cour-
roux du ciel eût déjà grondé sur elle j comme
si, des profondeurs du Calvaire, .une voix
?2^ LIVBAISGN.
terrible eût déjà fait retentir dans tous Ics
cœurs cette terrible menace prophétique :
Malheur au temple , malheur à Jerusaleml
Percntientes pectora sua,reverlebaiilur. »
Depuis que le spectacle inouï d'une pa-
reille mort a été donné au monde , chaque
génération qui passe sur la terre s'arrête aussi
devant cette croix , toujours immobile au rai-
lieu du mouvement universel, qui emporte
les hommes et les siècles. Les uns se proster-
nent, méditent et adorent; d'autres passent
en courant, s'inclinent à peine, blasphèment
quelquefois ce qu'ils ont toujours ignoré. Les
Juifs ne trouvent dans cette croix qu'un fu-
neste scandale; l'esprit frivole et superbe des
Grecs n'y voit qu'une folie ; mais la force et
la sagesse de Dieu s'y révèlent, ajoute saint
Paul , à ceux qui sont appelés , soit d'entre
les Juifs, soit d'entre les nations païennes.
Ce qui an ive de nos jours , ce besoin de vé-
rité qui tourmente les plus jeunes intelligen-
ces , les grandes préoccupations des esprits en
apparence tes plus frivoles , cette activité dé-
vorante, qui veut approfondir enfin le mys-
tère trop ignoré du Christianisme: tout , dans
cette société qui s'agite autour de nous , ne
montre-t-11 pas que, si la foi de Jésus-Christ
n'a pas reconquis sur tous les cœurs son anti-
que et légitime empire , du moins ils sont
isolés et perdus au milieu de notre époque ,
les débris des prétendus esprits forts qui osent
encore secouer la tête en présence de la croix ?
Tout ne nous indique-t-U pas que si, dans l'ef-
fervescence des passions populaires, de grands
scandales accusent encore quelquefois les lâ-
ches calculs d'une sagesse impie , ce n'est
plus laque l'impuissant effort de l'incrédulité
philosophique du dernier siècle, qui achève
d'expirer parmi nous , sous l'immense répro-
bation des générations nouvelles.
Je n'ai donc pas à craindre de rencontrer
les préventions d'un philosophisme vulgaire,
en fixant aujourd'hui vos regards sur Jésus
Christ , victiiue et sauveur du monde.
Dans l'immolation sur le Calvaire, nous
trouvons ce qu'il y a de plus sublime
en dévouement : le magnifique spectacle
de la grandeur la plus haute, de l'inno-
cence la plus parfaite, condamne'e au mal-
heur le plus extrême, et souffrant les excès
d'infortune avec la résignation la plus
parfaite.
hk^
LA DOMIiS'IGALE.
I/liistniifiii lepliis profond et le plus élo-
quent des temps uioderncs domine toiile
l'histoire du genre humriia, du point !c plus
éicvé où le génie, soutenu par la révélation,
puisse jamais atteindre. Assis au milieu des
ruines des empires, tristes matériaux dcThis-
toirej méditant sur les débris confus de pa-
lais, de villes, de sceptres et de couronnes;
en présence de ces vastes solitudes où dor-
ment du même sommeil tant de rois et de
peuples autrefois illustres , où de tant de
grandeurs , il reste à peine sur quelques tom-
beaux un souvenir, un nom pi-esque effacé,
Bossuet, ne trouvant sur la terre que la mort
ou la douleur, élève vers le cjel sa grande
âme et ses regards attristés j il découvre, il
comprend alors le sublime secret de ces rui-
nes; la main de Dieu lui montre dans les
révolutions de l'univers , non plus seulement
lui jeu cruel des passions humaines , mais une
cause intelligente et divine, qui, à travers
quarante siècles, faisait concourir à ses des-
seins éternels l'élévation et la chute des em-
pires , la marche des nations et les projets
mêmes des lois qui les gouvernent , prépare ,
révèle, et accomplit le grand œuvre de la
Rédemption des hommes.
Cette profonde conception du plus beau
génie dont l'église de France s'honore n'est
quele point de vue véritable d'oùles livres sa-
crés nous avaient déjà révélé la grandeur de
l'illustre victime qui a sauvé le genre humain.
Son nom brille comme un rayon d'espérance
à la première page des annales du monde; il
se mêle comme nue consolation céleste aux
premières douleurs de l'homme dépouillé de
son bonheur et de son innocence; le Créateur
outragé par la créature rebelle à sa loi , laisse
tomber ce nom divin , comme une parole de
grâce , parmi les éclats de sa juste colère.
Chaque peuple qui se forrae des débris dis-
persés des premières familles empoi'te avecle
triste héritage delà douleur et du crime l'es-
poir et la promesse de ce Rédempteur.
L'oralour continue à montrer l'origine
et la puissance de Jésus-Christ.
Non , dit-il , tant de grandeur n'appartient
pas à la terre, je cherchais une victime il-
lustre , et c'est Dieu que je découvre. O Christ!
Sauveur du monde, votre trône est élevé
dans les siècles des siècles , au sein de l'cter-
nifé ;"la verg-c de la justice est votre sceptre.
Dieu a réj^andu sur votre tête l'huile d'une
immortelle consécration. Allez prendre votre
place à la droite du Seigneur, allez I que vos
ennemis vaincus vous servent de marche-
pied pour monter sur son trône!
Qu'ai-je dit! montez au trône de l'éter-
nité! Ah! pi itôt il vous faudra descendre de ces
hauteurs inaccessibles, pour répondre à l'inso-
lente audace de vos ennemis. Quittez ces ré-
gions élevées où les puissances du ciel vous
entourent de leurs hommages; les passions
humaines vous citent à leur tribunal. Juste par
excellence, victime illustre , fils de Dieu, tom-
bez des splendeurs de la gloire ; allez vous
asseoir sur les bancs du crime et de l'infamie ,
Verbe éternel, vous êtes accusé!.,..
2°. Innocence.
Ce ne sont plus quelques partis ja-
loux, quelques docteurs obscurs ,lquelques pha-
risiens humiliés qui accusent Jésus-Chi-ist de
crimes imaginaires ; toutes les puissances du
mal , toutes les passions de l'homme se sont
liguées, et forment ce vaste complot contre le
Seigneur et contre son Christ; c'est la cause
du genre humain tout entier; c'est le crime
qui poursuit la vertu , qui voudrait effacer son
nom de la terre. Une pareille cause est trop
grande pour être plaidée dans le prétoire
d'un consul romain. C'esten présence de l'uni-
vers assemblé que doivent s'ouvrir ces débats
solennels. Silence! ô vous dont le sang géné-
reux a bouillonné d'indignation à la vue de
la vertu traînée sur le banc des criminels ;
levez-vous , saluez un accusé plus illustre qui
s'avance chargé de fers, déjà couvert d'op-
probres , comme s'il était coupable. La voilà
devant vous, cette noble, cette grande vic-
time ! Accusateurs, parlez : dites-nous quel est
sou crime
Il instruit le peuple , il s'est fait le divin pré-
cepteur de cette multitude de malheureux et de
pauvres, si méprisés jusque-là par tous les
sages; il a révélé à ce peuple abandonné les
nobles prérogatives de la misère; il lui a mon-
tré le ciel et ses espérances immortelles : de tels
enseignemens ne sont-ils pas un crime?
3°. Malheur.
Les annales des révolutions humaines ren-
ferment de tristes pages sur lesquelles chaque
génération qui passe dépose, comme sur un
monument de deuil, un tribut sacré d'admi-
ration, de regrets et de larmes. Mais les
LA DOMINICALE.
Uo
grandes infortunes^ doiU l'histoire, même après
tles siècles écoulés, remue si profondément nos
âmes, présentent souvent dans le même ta-
bleau , à c/>té des plus sombres images , des
traits qui , par un heureux coutraitc , en adou-
cissent la douloureuse impression
Mais de quelque côté que j'envisage les mal-
heurs de la grande victime du monde, mon
cœur se ti'ouble j dans cette nuit profonde de
tristesses, d'angoisses, de douleurs infinies où
je la vois plongée, mon âme éperdue ne dé-
couvre que de vastes abîmes sans fonds et
sans rivages. Une fois Dieu l'a montrée, cette
vision terrible , à l'un de ses prophètes ; et le
prophète, saisi d'épouvante, dit à Dieu :
« J'ai vu votre ouvrage, et j'ai frissonné d'hor-
reur
L'orateur raconte toutes les douleurs de
Jésus-Christ , dans la passion; puis il s'é-
crie :
a Un trait rapide est suivi d'un nouveau
trait plus rapide; une blessure est suivie d'une
blessure plus profonde; Ja douleur vole après
la douleur. Le cœur de la victime n'est plus
qu'une plaie toute saignante; il n'y a plus de
place pour une seule des flèches divines. Atten-
dez... les hommes ne savent pas faii'e souffrir;
malheur à celui qui tombe entre les mains du
Dieu vivant! Voyez-vous cette femme, debout
au pied de la croix; c'est sa mère! Dans le
cœur du fils il n'y a plus de place pour la
douleur; Dieu en trouvera dans le cœur de la
mère. . . Oh î grâce , grâce ! la loi n'est pas si
impitoyable; elle défend de sacrifier la brebis
avec l'agneau. Isaac voit briller le glaive dans
les mains de son père; mais il ne voit pas
sa mère se mourir près du bûcher fatal ; il
ne craint pas de la couvrir du sang de son fils.
Tsaac n'était que la figure du sacrifice réel : il
faut d'autres douleurs à une victime divine;
il faut que son père l'immole; il faut que sa
mère soit immolée sous le même coup. »
Nous laissons de côté le tableau si tou-
chant qu'a tracé l'orateur de la résignation
sublime de Jésus-Christ, pour arriver à la
péroraison.
Vous vous êtes immolé , Seigneur,
et votre sang a racheté tous les hommes , à
qiielque pays , à quelque langue , à quelque
nation qu'ils appartiennent; trois ans de votre
vie, remplis de bienfaits et de merveilles, con-
tenaient des titres assez brillans de votre cé-
leste origine. Vous avez voqlu qu'tm prodigp
de force , d'amour et de vertu, imprimât dans
nos cœurs une dernière preuve de votre divi-
nité. Mourir volontairement dans l'opprobre
et la douleur du plus cruel et du plus hon-
teux supplice; mourir et sauver le monde,
vous a paru la gloire la plus belle , la plus
pure, la plus digne d'un Dieu, et vous êtes
mort, et vous nous avez sauvés. Ce titre glo-
rieux de votre divinité, l'univers l'a connu,
l'univers poun'a le lire jusqu'au dernier des
jours; car il est écrit en lettres de sang sur la
croix, et le sang ne s'efface pas!... Gloire
immortelle , honneurs divins soient rendus à
l'agneau qui s'est immolé! Mais dans le jour
qui nous rappelle l'impérissable souvenir du
sacrifice qui a sauvé le monde , ne rendi-ez-
vous que l'hommage stérile d'une froide admi-
ration ?
Dans cette grande assemblée, où sont eu
quelque sorte représentés tous les pays,
tous les rangs, tous les âges; parmi tant
d'âmes si nobles , si généi'euses, si jeunes
pour la plupart , n'y aura-t-il pas une âme ,
une seule âme qui aura senti enfin à quel prix
vous l'avez rachetée ! Votre parole dans la
bouche de vos prêtres ne seiait - elle plus
qu'une parole sans vie? Votre sang lui-même
sera-t-il sans vertu? Ah ! je ne sais quelle pen-
sée me saisit le cœur et me fait tressaillir. Il
me semble que de votre croix il coule aujour-
d'hui du sang pour quelques âmes que voug
vous êtes choisies dans cette immense multi-
tude. Allez , Seigneur, les remuer, les attirer
vous-mêmes ; elles n'attendent peut-être qu'un
dernier rayon de votre grâce : victime du
monde , soyez-leur Sauveur !
PAQUES.
Quel tableau que celui que l'Église nous
a montré depuis quelques semaines ! C'est
la foule rieuse, couronnée de fleurs, s'achar-
nant à l'orgie, promenant par les rues de
nos cités ses folies, et puis c'est sur les
inarches du sanctuaire le prêtre de Jésus-
Christ, qui parle de la mort, qui place le
cercueil, quand les derniers chants du plaisir
viennent mourir dans" la solitude-d^Mi3
rues ! Jours de débauche et de^rQfanalFDJ^V^
..'- {••: / '^ .: .
v^
de volupté et d'ivresse, jours de pénitence
et de deuil , où les uns vont frapper de leurs
têtes le marbre de nos.temples, et les autres
passent muets et indifférens devant les
temples , qui leur sont ouverts à toute
heure! Jours de salut et de grâces, où les
prières obtiennent le pardon, où plus d'une
Madeleine repentante va crier grâce à Jésus-
Christ! Et puis c'est la grande semaine ! les
prêtres en deuil , les Églises couvertes de
leur deuil comme d'un linceul , l'orgue aux
mystérieuses harmonies , les lamentations
de Jérémie pleurant par les voies solitaires
de Jérusalem, sur la solitude de Jérusalem^
les autels vides , la foule se pressant au-
tour du saint sépulcre , les pontifes lavant
les pieds des pauvres*, un Dieu qui, seul
innocent se trouve seul coupable -, des tor-
tures qui font frémir , des insultes , des
moqueries-, une croix qui s'élève sanglante,
et au pied de cette croix, une mère, et la
foule dont le sarcasme vient se mêler à l'a-
gonie ; et puis du milieu de cette désolation
profonde, un cri qui part éclatant, im-
mense , qui va retentir d'un bout de la
terre à l'autre , et répété dans les cieux :
Jésus- Christ est ressuscité [ la mort de la
mort, le ciel qui s'ouvre , le juste des justes
qui secoue ses linceuls , le monde sauvé, la
■voie marquée pour aller au ciel , et sur la
terre d'ineflables joies, et de magnifiques
espérances : quelle semaine que cette se-
maine ! quels jours que ces jours ! Et c'est
qu'en cela tout est vrai, tout est admirable,
tout est divin!
« La victime était morte , le tombeau
s'était fermésurelle; etla Synagogue triom-
phait, et les soldats veillaient, etles apôtres
attendaient avec anxiété ce qui allait ar-
river. — Il commençait à fairejour , et
sur la route qui conduisait au tombeau, se
trouvaient déjà de pauvres femmes •, elles
avaient acheté des parfums, et sur la route
elles se disaient : Qui nous ôtera la pierre
qui le couvre? — Or, un jeune homme se
tenait assis sur cette pierre , qui leur dit :
Celui que vous cherchez n'est pas ici -, il est
r ^^ _„,„^
fondement de notre foi, à
LA DOMINrCA.LE.
nous; voilà la grande œuvre consommée.'
Résurrection de Jésus-Christ! Oh! que de
choses contenues dans cette chose ! Il était
donc Dieu , ce crucifié de Jérusalem : car
l'homme ne commande pas à la tombe 5 il
lui dit : tu es ma sœur', et aux vers, vous
êtes mes frères\ La résurrection du Christ ,
c'est la mort vaincue , le mal réparé •, c'est
la première pierre de ce grand édifice de
l'Eglise , qui reste debout quand tout
tombe , devant lequel chaque siècle vient
se courber et qui ne se courbe devant aucun
siècle; c'est le règne du Christ qui com-
mence; c'est-à-dire, c'est la croix qui do-
mine le monde; c'est l'humanité dont
l'histoire commence, toute nouvelle his-
toire, dont chaque page est une interpréta-
tion des livres sacrés du Christ. Dites en-
core , qu'y a-t-il de plus sublime que tout
cela?
C'était un beau jour que ce jour, dans
les vieilles coutumes de nos pères, quand
tout se tenait, le trône et l'autel, quand
l'autel appuyait le trône , et que les révo-
lutions ne venaient pas hurler dans le pa-
lais des rois, et jeter parles rues les statues
des saints, et danser sur les croix ! Comme
au jour de Noël la pâque était un jour d'al-
légresse et de fête. On avait mangé ensem-
ble le pain sacré, on avait bu à la même
coupe le même sang , on avait pleuré en-
semble, on se réjouissait ensemble; la fête
de l'Eglise était la fête du peuple ; peuple
et église, foi et joie, tout cela ne faisait
qu'un. Et cjuand la foi est venue à s'étein-
dre, quand on a passé, le chapeau sur la tête,
devant la grande figure du Christ, qu'a-
t-on donné à ce peuple pour lui rem-
placer ces joies chrétiennes et ces plaisir;
que sanctifiait l'Eglise?
Or donc, voici le jour des consolations el
de l'allégresse, le jour où le front doit s'é-
panouir. Voyez! dans nos basiliques, plu!
de ténèbres, plus d'autels dépouillés, plu;
de croix couvertes, plus de chants lugubres
Mais l'orgue a repris son enivrante har-
monie; dans toute la catholicité , c'est h
joie universelle qui a fait vibrer^toutes le;
âmes, et le glorieux Alléluia retenti'
LA DOMINICALE.
Wô
comme un soupir d'araour , ccmme un
chant du Ciel , d'un bout de la terre à
l'autre. Jésus-Christ est ressuscité , il nous
a ouvert le Ciel! quelle bonne nouvelle! quel
consolant espoir! quelle harmonie divine !
Quand Israël revit les murs de sa chère
Jérusalem, les harpes^ si long-temps muet-
tes , redirent de touchans accords. Et
nous aussi, nous avions une patrie, et nous
revoyons la patrie j chantons , comme
chantait Israël!
Hélas ! bien des frères encore manque-
ront à notre fête , comme ils manquèrent
à notre douleur j et voilà pourquoi notre
pâque est amère , et voilà pourquoi notre
joie n'est pas pure. Mais notre foi, nous la
voyons rebondir immortelle du sein de la
société qui n'a pu du doute se faire un
lit de repos; et voilà pourquoi aussi notre
bouche murmure des cantiques de béné-
diction, et que nos lèvresy mêlent des pa-
roles d'espérance, et des vœux, d'avenir.
DISCOURS
DE M. JOUFRKOV A LA CHAMBRE DES DEPUTES.
Un député, qui est beaucoup plus que
cela , un grave professeur de la Sorbonne,
un homme de savoir, de sens et d'esprit,
s'est fait l'écho , en pleine chambre législa-
tive , c'est-à-dire d'une façon solennelle et
en quelque sorte officielle , d'une des accu-
sations que l'impiété moderne soulève le
plus volontiers contre le Christianisme, et
que nous trouvons, nous, légère et fausse de
tout point. Le 19 mars, au milieu de la
discussion du projet de loi contre les asso-
ciations , et tandis que pleuvaient du
côté gauche ces déclamations vieillies , ces
syllogismes édentés des patriarches du libé-
ralisme , M. Jouffroy, penseur qui ne va
guère à la lourdeur de l'assemblée actuelle,
prononça un discours peu compris et peu
écouté, et qui a retenti beaucoup plus au-
dehors qu'au-dedans du palais Bourbon.
Cherchant à rendre compte des causes qui
précipitent une foule d'individus dans les
associations secrètes, M. Jouffroy plaça au
premier rang l'absence de toute grande
doctrine sociale , de tout lien moral et reli-
gieux qui unit fortement les hommes, au
lieu de les livrer à cet individualisme , à
cet isolement , à ce défaut de cohésion qui
les laisse flotter deçà , delà , et les abandonne
au vent des mauvaises doctrines. La philo-
sophie des trois derniers siècles, continuait
M. Jouffroy, a aboli le Christianisme ; l'en-
semble des vérités , qu'il avait rendues fixes
et coriime plantées en terre , est maintenant
disloqué et déraciné; et la société sans
boussole est en quête d'une morale , d'une
politique, d'une philosophie, n'importe les-
quelles , qui lui rendent ce qu'elle a perdu,
c'est-à-dire son ensemble , son harmonie y.
sa cohésion. En attendant, l'ignorance, les
passions , qui sont mauvaises conseillères ,
poussent les mutins et les oisifs dans toutes
sortes de tentatives extrà-légales-, et voila
comment, d'un côté, l'insuffisance actuelle
du Christianisme, de l'autre, l'insuffisance
au moins aussi flagrante des institutions
politiques, sont la cause première et déter-
minante des associations et des clubs.
L'homme a besoin de bonheur ; vos prêtres
et vos magistrats, c'est-à-dire la loi chré-
tienne et la loi civile ne le lui donnent pas;
il le cherche.
Jusqu'ici il n'y avait que des hommes
sans grande portée philosophique , des moi-
tiés de savans et de moralistes, des fonda-
teurs de religions nouvelles, qui eussent
hautement accusé le Christianisme d'être
une doctrine usée. Les premiers avaient
peu de poids, parce que demi-science est
pire qu'ignorance; les seconds n'en avaient
pas davantage , parce qu'ils étaient intéres-
sés dans la question , et qu'ils avaient trop
grand besoin de la chute des idées chré-
tiennes pour ne pas y croire et la prêcher.
Mais voici un homme , nous ne dirons pas
de génie, mais enfin d'un talent honorable et
reconnu; un homme qui a assez manié les
travaux philosophiques des t^pis -derniers
siècles, pour savoir à peu près- ce,,,qu^s
valent; un homme qui n'a m mçrde/ iiV.
religion nouvelle à proposer, ef qui, paï'
U6
LA DOIMICALE.
conséquent , ne peut être mu que par le
besoin d'exprimer une conviction réelle et
de jeter dans la circulation des idées qu'il
croit être utiles ; ainsi , non-seulement ce
que la France compte de frivole, de fou,
de corrompu , mais encore certains de ceux
qu'elle compte parmi les intelligences gra-
Tes, calmes et désintéressées s'élèvent contre
le Christianisme, déclarent que la philoso-
phie de ces trois derniers siècles l'a détrôné,
et pour dernière conséquence le proclament
aboli.
A'^ous avouons que nous ne sommes pas
aussi effrayés que M. Jouffroy pourrait le
croire de cet état d'inanition dans lequel il
se représente le Christianisme-, non que la
parole de Dieu ne nous paraisse le plus
précieu^ de tous les biens •, mais nous ne
trouvons pas le moins du monde, non-
seulement que le Christianisme soit aboli,
mais encore que la philosophie des trois
derniers siècles et de tous les siècles lui ait
enlevé quelque chose de sa sublimité et de
son éternité.
M. Jouffroy a fait , à Paris , sur la reli-
gion, le même raisonnement que d'autres
ont fait sur la politique. Des publicistes
qui étudient les nations sur la mappe-
monde , et qui organisent les gouverne-
mens au coin du feu , se sont imaginé que
parce qu'il y a dans les rues de Paris quel-
ques centaines de mille hommes , ouvriers,
étrangers, jeunes gens; nécessiteux, ambi-
tieux, obérés, corrompus, population qui
va et vient , qui n'est ni d'ici ni d'ailleurs;
ccume qui flotte au souffle de toutes lesfac-
tions; tourbe qui s'attcle au char de toug
les héros du moment , quels qu'ils soient-,
qui va au-devant des rois ou qui les chasse,
selon qu'elle espère que le pain lui viendra
d'en haut ou d'en bas; race infâme et mau-
dite, qui n'appartient à aucun sentiment, à
aucune idée , et qui ne se possède pas elle-
même; parce que cotte population parasite»
sans origine, sans but , sans nom, s'inquiète
des troubles qui peuvent naître, recherche
les discussions politiques et lit des jour-
naux ; tes publicistes dont nous parlions se
sont persuadé que toute la France est tra-
vaillée du besoin d'être souveraine , de
s'assembler, de disputer, de voter. De même,
parce que la jeunesse au milieu de laquelle
se meut M. Jouffroy, la jeunesse du com-
mencement de ce siècle , née au plus
beau de l'apothéose des encyclopédistes ,
quand Volney, Cabanis et Destutt de Tracy
faisaient en petit ce que Voltaire, La
Mettrie et Condillac avaient déjà fait en
grand; parce que cette jeunesse, venue
de tous les points de la France , dé-
barrassée de toute influence de famille,
livrée à elle-même, c'est-à-dire à l'inexpé-
rience , à la fougue de la tête et des sens ,
court plutôt à ses plaisirs qu'à ses de-
voirs; parce que la population ouvrière,
courbée toute la semaine sur son ouvrage,
aime mieux, les dimanches, s'enivrer à la
barrière que s'édifier à l'église , M. Jouffroy
en conclut que la philosophie des trois der-
niers siècles a détrôné les croyances reli-
gieuses, et que le Christianisme est aboli.
Erreur! erreur que tout cela! Il ne faut
pas comparer, sous le rapport moral et re-
ligieux , la population des grandes villes
avec celle des campagnes. La population
des grandes villes est en général une grande
masse factice , c'est-à-dire composée d'in-
dividus jetés, par une cause qiielconquC;,
hors delà sphère de l'association naturelle,
qui est la famille et hors de l'association reli-
ligieuse,qui estla paroisse; cesontdesenfans
qui ont laissé dans la province leurs père et
mère : les uns pour un métier, les autres
pour des études; beaucoup pour la dissipa-
tion et le crime ; ce sont des maris momen-
tanément séparés de leurs femmes , des
femmes séparées de leurs maris, des filles
échappées à leurs mères; et c'est une chose
affreuse et épouvantable comme l'âme se
gâte et se déprave, toutes les fois qu'elle
se développe en dehors de [ses conditions
naturelles. Laissez tous les membres de la
famille ensemble , ils seront le gardien l'un
de l'autre : le père est retenu par le respect
dû à sa femme et à ses enfans; la mère par
le sentiment de ses devoirs , que la vue des
enfans et du mari lui rappelle sans cesse;
les enfans grandissent remplis de crainte et
LA DOMINICALE.
hkl
de déférence pour les chefs de la famille.
Mais brisez cette association et dispersez-
en les membres, supposez la famille pauvre
et forcée de se séparer chaque matin pour
chercher le pain de chaque soir; à l'ins-
tant même les mœurs sont perdues; la
femme ne se trouve plus en face de son
mari,lemarien face de sa femme, les enfans
en face de leurs pareus; la femme s'entasse
avec d'autres femmes , l'homme avec d'au-
tres hommes , l'enfant avec d'autres enfans;
le sentiment de la famille s'éteint; la sauve-
garde mutuelle des membres entre eus est
disparue; plus de respect d'un côté , plus de
déférence et de crainte de l'autre; la femme
n'a plus rien à aimer, l'homme plus rien à
défendre , l'enfant plus rien à vénérer : ce
sont d'autres rapports qui s'établissent ,
d'autres liens qui se forment ^ d'autres idées
qui cherchent incessamment à prévaloir;
les sentimens honteux se produisent, les
passions coupables éclatent faute de con-
trôle et de vengeur, et tout cela, c'est-à-
dire toute cette dissolution, toute cette
corruption, tout ce crime, parce que l'as-
sociation naturelle , la famille a été brisée.
Ajoutez à cela le malquivientdu dehors,
les sollicitations et l'exemple; vous ne cor-
romprez ni le père;, ni la mère, ni les en-
fans dans le sein même de la famille : réunis,
ils sont forts; séparés, ils sont faibles. Loin
de sa femme et de ses enfans, qui sont ses
gardiens, le mari prend l'habitude des mau-
vaises mœurs et de l'impiété; il n'y a pas
de père qui raille la religion en présence de
sa jeune fille ; loin de son mari la femme est
assaillie , sollicitée et vaincue ; loin de leur
mère les petits enfans sont livrés au vent
de l'insubordination et du vice ; élevés dans
leur famille , les jeunes garçons arrivent à
douze ans parfaitement purs et candides;
élevés à l'école, ils sont gâtés à huit.
Telles ne sont pas les mœurs dans la cam-
pagne et dans les petites villes, parce que
la famille n'y est pas ainsi brisée, et que
les populations, quoique groupées en com-
mune , ont effectivement la paroisse pour
point de ralliement et d'unité : famille,
paroisse, deux associations qui sesuperpo-
sent,et qui reposent toutes deux sur des idées
chrétiennes.Ilyauraitunlivrebien effrayant
à faire de l'influence de l'industrie sur les
mœurs; car ce sont les travaux industriels
qui brisent la famille, et qui lui substi-
tuent d'autres associations monstrueuses ,
où la femme est avec des femmes , l'homme
avec des hommes, l'enfant avec des en-
fans. Tyr était une ville d'industrie, elle
fut ruinée par les pâtres macédoniens;
Carthage était une ville d'industrie, elle fut
brûlée et démolie par les pâtres des Abruzzcs.
L'industrie est un principe qui dissout; la
famille, un principe qui conserve. La fa-
mille se développant par l'agriculture,
est le lien le plus fort et le plus durable des
sociétés.
La famille vivant par l'industrie est l'é-
lément de la population des grandes villes;
la famille vivant par l'agriculture est l'élé-
ment de la population des campagnes:
voilà d'où vient la différence de leurs
mœurs, et cette différence est grande. A
cinquante lieues de Paris, surtout vers
l'Ouest et vers le Midi , pays plus spéciale-
ment agricoles, tout est changé, tout est
métamorphosé, au point de croire qu'on
est sorti de France. Cette frénésie poli-
tique , qui domine les oisifs et les mé •
contens des grandes villes, est entière-
ment évanouie ; hors les deux ou trois
personnes qui dirigent la municipalité,
nul ne se mêle de journaux, ni de cham-
bre, ni de gouvernement; et les choses
n'en sont pas plus mal menées. Chacun est
à son travail et à son devoir; chacun a sa
famille, née dans le pays, attachée à sa
localité, parlant sa langue, et nullement
nomade et aventureuse , comme les familles
industrielles qui s'accommodent de tous les
climats. Toutes ces choses sont autant de
garanties de moralité intérieure et d'hon-
nêteté publique. Un ménage qui arrive à
Paris y disparaît entièrement , et se soustrait
à toute responsabilité morale. Quelle est son
origine? sa croyance? nul ne s'en enquiert.
En province, et dans les campagnes, c'est
une surveillance mutuelle et incessante;
on est tenu de rendre un compte journalier
LA DOMIINICALE.
à l'opinion. De là vient que les Inœurs s'y
conservent et que la religion n'y périt pas.
Les membres de la famille y sont sans cesse
en présence les uns des autres , et la morale
domestique vient en quelque sorte se re-
tremper aux grandes réunions de la pa-
roisse.
C'est donc une grande erreur de croire
que le Christianisme n'est pas fort et vivace
eu Trance-, il y est aussi puissant, aussi
profondément senti et aimé que jamais.
Les populations de l'Ouest et du Midi sont
aussi sincèrement religieuses qu'avant le
seizième siècle-, quiconque ira parcourir,
dans un mois, toute l'ancienne xVquitaine,
le tiers de la France , de la Gironde aux
Pyrénées, se heurtera aux processions sur
tous les chemins. Ce sont des paroisses en-
tières, hommes , enfans et femmes, chan-
tant dévotement avec leur curé , et allant
faire des stations aux croix de bois qui
bornent le territoire. Quand la cloche de
midi sonne, quelle que soit l'occupation
des travailleurs, vous les verrez se dresser
partout dans les champs, se signer et ré-
citer leur prière en silence. \JyJ?igelas du
soir, qui est en toute saison le signal de la
cessation du travail, réunit encore menta-
lement en Dieu toute la population de cet
immense territoire -, et c'est un usage établi
généralement dans toutes les familles du
Midi, de ne jamais s'asseoir à table, sans le
signe de la croix et une courte oraison.
L'impiété est une chose inouïe dans les
campagnes 5 on y rencontre quelquefois
deux ou trois hommes par paroisse , non
pas ennemis de la religion , mais vernissés
d'une sorte d'indiflerence superbe et philo-
sophique, qu'ils doivent à la lecture du
Constitutionnel i'A de Pi(>ault-Lebrun. C'est
la seule opposition religieuse des provinces,
opposition plus ridicule que dangereuse,
et qui se borne à quelques sottes préten-
tions d'esprit- fort. Yoilà comment il se fait
que les députés des départemens donnent
une idée très-fausse de l'esprit catholique
des localités; ils appartiennent à ces
hommes très-probes et assez religieux au
fond, qui ont ouï dire tant de merveilles |
de Voltaire en leur vie, qu'ils ont cru qu'ils
se rapprochaient de lui, en affectant une
sorte de dédain encyclopédique, dont pas
un ne possède la cause dans son propre es-
prit, et cjue tous abjurent dans leurs fa-
milles. Ce sont des hommes auxquels Paris
fait peur , et que le respect humain rend
impies.
Ainsi, hors des vastes cités , où le senti-
ment de la famille s'éteint et où le contrôle
du public s'efface , la morale chrétienne et
les dogmes qui lui servent de base sont en
parfaite vénération et en pleine vigueur.
Parmi les grandes masses de population où
les travaux industriels brisent l'association
de la famille, la religion et les mœurs
sont en souffrance •, mais ce ne sont pas les
principes philosophiques qui ont gagné ce
que les principes chrétiens ont perdu.
Dans les villes , la partie saine est en haut ;
dans les campagnes, elle est en bas. Si l'ou-
vrier est religieux et moral dans la cam-
pagne , et immoral et irréligieux dans les
villes , ce n'est ni au déisme , ni au pan-
théisme, ni à l'athéisme qu'il faut s'en
prendre : ce sont là des maladies qui ne
tuent que les gens d'esprit, et que lespau-
vies ignorent. Il faut chercher la cause de
la perversion des classes inférieures des
cités, dans l'aftaiblissement que les travaux
d'atelier apportent aux liens de famille.
D'ailleurs, la jeunessedes grandes villes,
qui a assez de fortune et de loisir pour étu-
dier les choses morales, revient au contraire
tous les jours davantage aux idées reli-
gieuses, précisément par dégoût des idées
philosophiques. Elle a frappé durant quel-
ques années à la porte de Voltaire et à la
porte des clubs-, et comme aucune voix
consolante n'a répondu à sou appel , elle
s'est souvenue que Jésus-Christ a recom-
mandé de frapper à la porte de PÉvan-
SUPPLKME^T A LA DOMIISICALE DU 50 MARS.
U9
A M. L'ABBE ***
M. DE CHATEAUBRIAND ET M. DE LAMARTINE.
Cette fois, j'ai de bonnes nouvelles à vous
donner j j'ai à vous parler d'honnête et loyale
îittératurc. de bonne et honorable poésie. O
mon ami , je suis bien honteux , souvent
obligé que je suis de vous parler de toutes mes
misères : heureusement , il y a quelquefois
d'honorables compensations à cette horible
charge. Voici, par exemple, qu'aujourd'hui
j'ai à vous parler de deux poètes royalistes et
chrétiens, de M. de Chateaubriand et de
M. de Lamartine. Ils occupent toute l'atten-
tion publique à l'heure qu'il est , ces deux
grands génies; le passé et l'avenir delà poésie
en France sont en présence j car notez bien
qu'ils n'ont eu qu'à se montrer pour tout écra-
ser autour d'eux. Voilà ce qui est arrivé. La
semaine passée, dans les ombres moitié pro-
fanes, moitié saintes, de l'Abbaye-au-Bois,
M. de Chateaubriand a réuni ses amis pour
leur lire le dernier ouvrage de sa vie, son
testament littéraire et politique , ses 3Ié-
moires d' outrc-tonihe , comme il dit lui-même.
Vous jugez de l'émotion profonde que cette
lecture a produite! Vous pensez s'ils ont été
intéressés et attentifs, les élus de la foule, ap-
pelés à assister les premiers à l'histoire de cette
grande vie! M. de Chateaubriand s'est mon-
tré à eux tel qu'il est , tel qu'il a été : jeune
enfant au riant avenir, admirant le ciel bleu,
prêtant l'oreille au bruit du vent, se cachant
dans la forêt ombragée , admirant la mer
qui battait sans cesse au pied du château
paternel. Puis l'enfant grandit; il devient vm
jeune homme; son père en fait un militaire,
comme c'est son djoit de gentilhomme. A
peine a-t-il l'uniforme, que son père l'envoie
à Paris. A Paris , il est perdu dans cette so-
ciété qui s'agite , et qui machinalement , et
par tous les sentiers , par tous les vices et
par toutes les eri'eurs, court à la révolution
française. Dans cette société ainsi perdue , le
jeune officier rencontra quelques âmes d'élite,
M. de Malesherbes , par exemple. Dans la
société de ce digne vieillard, le jeune François
de Chateaubriand ouvrit son âme à toutes les
impressions heureuses : il sentit qu'il était un
homme plein de vertu , en voyant la vertu
de M. deMalsherbes.
Bientôt arrivent les prémices de 89. Cha-
teaubriand assista de loin à la prise de la Bas-
tille. Il vit un jour arriver de Versailles le
roi , la reine et le dauphin , précédés de têtes
sanglantes et poussés dans l'abîme par un
peuple en fureur. Quel désenchantement pour
ce jeune homme !jll était venu à Paris, croyant
y trouver la cour de Louis XIV et le dix-sep-
tième siècle: il y trouve Mirabeau et 89 ! Il
y trouve des têtes coupées que l'on promène
au bout d'une pique. Vous sentez qu'il recula
d'épouvante. Heureusement M. de Males-
herbes en eut pitié. Le digne vieillard envoya
le jeune homme en Amérique : il lui avait
persuadé d'aller à la recherche de je ne sais
quel passage par le nord.
Donc il part pour l'Amérique. Vous ne
sauriez croire comment, dans ses mémoires,
notre grand écrivain raconte l'enthousiasme
de ses premiers pas dans cette Amérique toute
neuve encore, dans les forêts vierges, au bord
de ces lacs sans rivages , parmi ces animaux
sans nom. Ici ses mémoires s'élèvent à une
hauteur toute lyrique. On retrouve dans ces
pages tous les rêves delà jeunesse, la croyance
delà jeunesse, les espérances de la jeunesse;
beaux jours de foi et de charité! notre voya-
geur s'abandonne ainsi tout entier à ces ad-
mirables impressions d'une nature nouvelle.
Il va , il vient, il marche, il court, il s'arrête,
il regarde; il admire, il se tait, il dort, il fume
le calumet de paix h côté des guerriers : c'est
admirable. Et toujours, dans le fond de son
cœur, ce sentiment d'un Etre suprême et une
profonde reconnaissance, pour le Dieu qui
veille là-haut et qui le rend.si heureux. Ce mo^-
ment de calme, d'enthousiasme , d'admiration
et de bonheur, ne dura pas long-temps.
Un jour, ou plutôt un soir, dans la hutte
d'un sauvage, il attendait le repas du soir,
accroupi au foyer de son hôtesse, quand par
hasard il rencontra un fragment de journal
anglais. Il prend ce journal, et le lit, O douleur!
ce journal contenait le récit delà fuite du roi
Louis XVI à Varennes : Fuite du Roil Aussitôt
voilà François de Chateaubriand qui se sou-
vient qu'il est gentilhomme, qu'il estmilitaire,
qu'il a promià d'être fidèle à sou Roi jusqu'à
la mort. Aussitôt il dit adieu aux vieilles forêts,
aux grands fleuves , aux bons habitans de
l'Amérique, il part, il revient en France. Il
est assailli par une tempête en vue du port de
St.-Malo; enfin il arrive, et arrive à Paris,
I dans le Paris de 92 , le Paris de Danton, de
^50
LA DOMINICALE.
Marat et de Robespierre. Il voit les clubs ; il
entend les cris de san^jj il assiste aux séances
de ces législateurs en bonnet rouge et à car-
magnoles. Quelle épouvante encore ! Et au-
cun moyen de sauver le Roi ! et le Roi est
captif! et les courtisans sont partis! et les
princes forment une armée au-dchors ! Que
fera notre jeune capitaine? Il se fera. soldat de
l'arnice des princes • et le voilà en route de
nouveau à travers mille périls. Enfin, il arrive
à Bruxelles: à Bruxelles, il ne trouve pas de
place dans Tarmée des princes. 11 part de
Bruxelles; il va au siège, à quel siège? de
Thionville. Il y commence Atala; il y est blessé;
il y prend la rougeole ; il est attaqué en même
temps delà maladie des Prussiens. On le rap-
porte mourant à Bruxelles; mais Dieu ne vou-
lait pas que le grand historien qui avait dans
la tête et dans le cœur le Gc'm'e du Christia-
nisme mourût aussi misérable et inconnu aux
portes d'une ville ennemie. Dieu sauve du
même coup Chateaubriand, le Génie du Chris-
tianisme, et les Martyrs.
Ici s'arrête la première partie des mémoires
de M. de Chateaubriand. Par cette incomplète
et sèche analyse, vous pouvez juger , mon
ami, de l'intérêt qui se rattache à la lecture de
ces Mémoires. En effet , quel est l'intérêt plus
puissant? Il s'agit ici du plus grand écrivain,
du cœur le plus loyal , de la constance la plus
généreuse, de l'intelligence la plus dévouée
de notre temps !
Venons, à présent, à M. de Lamartine.
Pour M. de Lamartine, ma tâche sera moins
pénible. J'ai à vous donner mieux qu'une ana.
lyse incomplète. J'ai mis en réserve pour vous,
et faut-il vous le dire? j'ai volé, oui, volé
pour vous deux admirables fragmens
d'une admirable préface encore inédite ,
que M. de Lamartine vient d'écrire
tout exprès pour la nouvelle édition de ses
œuvres complètes que prépare le libraire
Charles Gossclin. Dans cette préface nouvelle,
M. de Lamartine parle d'a])ord de sa jeunesse,
de ses premières admirations , de son enthou-
siasme pour tous les hommes qui parlaient à
son âme , à ses croyances, à son cœur. Le pre-
mier de ces hommes fut justement celui dont
nous venons déparier, M. de Chateaubriand
lui-même ! avec quelle reconnaissance M. de
Lamartine parle de M. de Châtcaubtiaud!
La seconde partie de cette préface est toute
remplie de détails sur le dernier voyage que
vient de faire M. de Lamartine à cette terre
de l'Orient, cette patrie de toute poésie. Ce
voyage en Orient tant et si impatiemment
attendu, ne tardera pas long-temps à paraître.
Je suis heureux mon a\ni, de pouvoir détacher
de ce récitées deux ou trois belles pages. "Vous
verrez que je ne suis pas toujours aussi en-
nuyeux, aussi misérable que je vous l'ai
promis.
« Un jour, j'avais planté ma tente dans un
champ rocailleux, où croissaient quelques
troncs d'oliviers noueux et rabougris, sous les
murs de Jérusalem , à quelques centaines de
pas de la tour de David, un peu au-dessus de
la fontaine de Siloé , qui coule encore sur les
dalles usées de sa grotte, non loin du tombeau
du poète-roi , qui l'a si souvent chantée. Les
hautes et noires terrasses qui portaient jadis le
temple de Salomon s'élevaient à ma gauche,
couronnées par les trois coupoles bleues et par
les colonnettes légères et aériennes de la mos-
quée d'Omar, qui plane aujourd'hui sur les
ruines de la juaison de Jéhovah; la ville de Jé-
rusalem, que la peste ravageait alors, était tout
inondée des rayons d'un soleil éblouissant ré-
percutés sur ses mille dômes , sur ses marbres
blancs , sur ses tours de pierre dorée , sur ses
murailles polies par les siècles et par les vents
salins du lac Asphaltite ; aucun bruit ne mon-
tait de son enceinte muette et morne comme
la couche d'un agonisant; ses larges portes
étaient ouvertes, et l'on apercevait de temps en
temps le turban blanc et le manteau rouge du
soldat ai'abe, gardien inutile de ces portes aban-
données ; rien ne venait, rien ne sortait; le vent
du matin soulevait seul la poudre ondoyante
des chemins, et faisait un moment l'illusion
d'une caravane ; mais quand la bouffée de vent
avait passé , quand elle était venue mourir eu
sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans
ou sur les trois palmiers de la maison de Caïphe,
la poussière l'etombait, le désert apparaissait de
nouveau, et le pas d'aucun chameau, d'aucun
mulet, ne retentissait sur les pavés de la route.
Seulement de quart d'heuie en quart d'heure
les deux battans ferrés de toutes les portes de
Jérusalem s'ouvraient , et nous voyions passer
les morts que la peste venait d'achever, et que
deux esclaves nus portaient sur un brancard,
aux tombes répandues tout autour de nous.
Quelquefois un long cortège de Turcs , d'Ara-
bes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnaient le
mort et défilaient en chantant entre les troncs
LA DOMINICALE.
l^i
d'oliviers, puis rentraient à pas lents et silen-
cieusement dans la ville; plus souvent les morts
étaientseuls , et quand les deux esclaves avaient
creusé de quelques palmes le sable ou la terre
de la colline, et couché le pestiféré dans son
dernier lit, ils s'asseyaient sur la teire même
qu'ils venaient d'élever , se partageaient les
vêtcmens du mort, et allumant leurs longues
pipes , ils fumaient en silence et regardaient
la fumée de leurs cliibouks monter en légère
colonne bleue, et se pei drc gracieusement dans
l'air limpide, vif, et transparent de ces journées
d'automne. A mes pieds , la vallée de Josaphat
s'étendait comme un vaste sépulcre; le Cédron
tari la sillonnait d'une déchirure blanchâtre,
toute semée de gros cailloux, et les flancs des
deux collines qui la cernent étaient tout blancs
de tombes et de turbans sculptés, monumens
banal des Osmanlis ; un peu sur la droite, la
colline des Oliviers s'affaissait, et laissait entre
les chaînes éparses des cônes volcaniques des
montagnes nues de Jéricho et deSaint-Sabba,
l'horizon s'étendre et se prolonger comme une
avenue lumineuse entre des cimes de cyprès
inégaux j le regard s'y jetait de lui-même, at-
tiré par l'éclat azuré et plombé de la mer
Morte, qui luisait au pied des degrés de ces
montagnes, etderrièrela chaîne bleue des mon-
tagnes de l'Arabie pétrée , bornait l'horizon ;
mais borner n'est pas le mot, car ces monta-
gnes semblaient ti'ausparentes comme le criîtal
et l'on voyait ou l'on croyait voir au-delà un
horizon vague et indéfini s'étendre encore, et
nager dans les vapeurs ambiantes d'un air
teint de pourpre et de céruse.
C'était l'heui'e de midi, l'heure où lemuezlin
épie le soleil sur la plus haute galerie du mina-
ret, et chante l'heure et la prière à toutes les
heures. Voix vivante, animée, qui sait ce
qu'elle dit et ce qu'elle chante , bien supé-
rieure , à mon avis, à la voix stupide et sanS
conscience de la cloche de nos cathédrales.
Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac
de poil de chèvre âmes chevaux attachés çàet
làjautour de ma tente; les pieds enchaînés à des
anneaux de fer, ces beaux et doux animaux
étaient immobiles , leur tête penchée et om-
bragée par leur longue crinière éparse, leur
poil gris luisant et fumant sous les rayons
d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaient
rassemblés à l'ombre du plus large des oliviers;
ils avaient étendu sur la terre leur natte de
damas, et ils fumaient en se contant des his-
toires du désert ou en chantant des vers d'An-
tar. Antar ce type de l'xVrabe errant , à la fois
pasteur, guerrier et poète, qui a écrit le désert
tout entier dans ses poésies nationales, épique
comme Homère , plaintif comme Job , amou-
reux comme Théocrite, philosophe comme
Salomon ; ses vers qui endorment ou exaltent
l'imagination de l'Arabe autant que la fumée
du tombach dans le narguilé (i) retentissaient
en sons gutturaux dans le groupe animé de
mes sais , et quand le poète avait touché plus
juste ou plus fort la corde sensible de ces
hommes sauvages , mais impressionables , on
entendait un léger mm-mure de leurs lèvres j
ils joignaient leurs mains , les élevaient au-
dessus de leurs oreilles, et inclinant la tête,
ils s'écriaient tour à tour : Allah! Ailahî
Allah! A quelques pas de moi, une jeune
femme turque pleurait son mari sur un de ces
petits monumens de pierre blanche dont toutes
les collines autour de Jérusalem sont parse-
mées : elle paraissait à peine avoir dix-huit ou
vingt ans, et je ne vis jamais une si ravissante
image de la douleur; son profil, que son
voile rejeté en arrière me laissait entrevoir,
avait la pureté de lignes des plus belles têtes
du Parthénon , mais en même temps la mol-
lesse, la suavité et la gracieuse langueur des
femmes de l'Asie, beauté bien plus féminine,
bien plus amoureuse, bien plus fascinante
pour le cœur que la beauté sévère et mâle des
statues grecques. Ses cheveux, d'un blond
bronzé et doré, comme' le cuivre des statues
antiques , couleur très-estimée dans ce pays du
soleil , dont elle est comme un reflet perma-
nent; ses cheveux, détachés de sa tête, tom-
baient autour d'elle et balayaient littéralement
le sol. Elle avait jonché de toutes sortes de
fleurs le tombeau et la terre à l'en tour;
un beau tapis de damas était étendu sous
ses genoux ; sur le tapis, il y avait quelques
vases de fleurs et une corbeille pleine de
figues et de galettes d'orge , car cette femme
devait passer la journée entière à pleurer
ainsi. Un trou creusé dans la terre et qui était
censé correspondre à l'oreille du mort, lu
servait de porte-voix vers cet autre monde oii
dormait celui qu'elle venait visiter : elle se
penchait de momens en momens vers cette
étroite ouverture ; elle v chantait des choses
(1) Pipe où le tabac passe dans l'eau avant d'ar-
river à la bouche.
LA DOMlNrCALE.
entremêlées de sanglots } elle y collait ensuite
l'oreille, comme si elle eût entendu la réponsej
puis elle se remettait à chanter en pleurant
encore ! J'essayais de comprendre les paroles
qu'elle murmurait ainsi, et qui venaient jusqu'à
moi ; mais mon drognian arabe ne put les
saisir ou les rendre. Combien je les regrette!
que de secrets de l'amour et de la douleur !
que de soupirs animés de toute la vie de deux
âmes arrachées l'une à l'autre , ces paroles con-
fuses et noyées de larmes devaient contenir!
Oh! si quelque chose pouvait jamais réveil-
ler un mort, c'étaient de pareilles paroles,
murmurées par une pareille bouche !
A deux pas de cette femme , sous un mor-
ceau de toile noire soutenue par deux roseaux
fichés en terre pour servir de parasol , ses deux
petits enfans jouaient avec trois esclaves noires
d'Abyssinie, accroupies comme leur maîtresse
sur un tapis étendu surle'sable. Ces trois fem-
mes , toutes les trois jeunes et belles aussi , aux
formes sveltes et au profil aquilin des nègres
de l'Abyssinic , étaient groupées dans des atti-
tudes diverses comme trois statues tirées d'un
seul bloc. L'une avait un genou en terre, et te-
nait sur l'autre genou un des enfans^ qui ten-
dait ses bi-as du côté où pleurait sa mère^
l'autre avait ses deux jambes repliées sous elle
et ses deux mains jointes sur son tablier de
toile bleue, comme la Madeleine de Canova*
la troisième était debout, vin peu penchée sur
ses deux compagnes, et, se balançant à droite
et à gauche, berçait contre son sein à peine
dessiné le plus petit des enfans qu'elle essayait
en vain d'endormir. Quand les sanglots de la
jeune veuve arrivaient jusqu'aux enfans, ceux-
ci se prenaient à pleurer, et les trois esclaves
noires, après avoir répondu par un sanglot à
celui de leur maîtresse , se mettaient à chanter
des airs assoupissans et des paroles enfantines
de leur pays, pour apaiser les deux enfans.
C'était lin dimanche; à deux cents pas de
moi, derrière les murailles épaisses et hautes
de Jérusalem , j'entendais sortir par bouffées,
de la noire coupole du couvent grec les échos
éloignés et affaiblis de l'office des vêpres ; \e»
hymnes et les psaumes de David s'élevaient
après deux mille ans, rapportés par des voix
étrangères et dans une langue nouvelle sur ces
mêmes collines qui les avaient inspirés ; et je
voyais sur les terrasses du couvent quelques
figures de vieux moines de terre-sainte aller
rant ces prières murmurés déjà par tant d^
siècles, dans des langues et dans des rhythmes
divers! ^i . .'■'!!•;
Et moi, j'étais là aussi pour cîiàntêr toutes
ces choses, pour étudier les siècles à leur ber-
ceau; pour remonter jusqu'à sa source le cours
inconnu d'une civilisation , d'une religion
pour m'inspirer de l'esprit des lieux et du sens
caché des histoires et des moimmens, sur ces
bords qui furent le point de départ du monde
moderne, et pour nourrir d'une sagesse plus
réelle et d'une philosophie plus vraie, la poé-
sie grave et pensée de l'époque avancée où
nous vivons I
Cette scène jetée par hasard sous mes yeux
et recueillie dans un de mes mille souvenirs
de voyage, me présenta les destinées et les
phases presque complètes de toutes poésies :
les trois esclaves noiresberçant les enfans avec
les chansons naïves et sans pensée de leur
pays, la poésie pastorale et instinctive de Fcn-
fance des nations; la jeune veuve turque,-,
pleurant son mari, en chantant ses sanglots à !
la terre , la poésie élégiaque et Ipassionnée, la
poésie du cœur ; les soldats et les mukres
arabes, récitant des fragmens belliqueux et
amoureux et merveilleux d''Antar, la poésie
épique et guei'rière des peuples nomades ou
conquérans ; les moines grecs chantant \cs
psaumes sur leurs terrasses solitaires , la poé-
sie sacrée et lyrique des âges d'en-housiasme
et de rénovation religieuse. Et moi, méditant
sous ma tente, et recueillant des vérités his-
toriques ou des pensées sur toute la terre, la
poésie de philosophie et de méditation , fille
d'une époque où l'humanité s'étudie et se ré-
sume elle-même jusque dans les chants dont
elle amuse ses loisirs.
Voilà la poésie tout entière dans le passé f
mais dans l'avenir que sera-t-elle ?
Un autre jour, deux mois plus tard, j'avais
traversé les sommets du Sannim, couverts de
neiges éternelles, et j'étais redescendu du Li-
ban couronné de son diadème de cèdre dan*
le désert nu et stérile d'Héliopolis. A la fin
d'une tournée de route pénible et longue, à
l'horizon encore éloigne devant nous, sur les
derniers degrés des montagnes noires de l'An-
ti-Liban, un groupe immense de ruinesjaunes,
dorées par le soleil couchant,se détachaient de
l'ombre des montagnes et répercutaient les
rayons du soir ! Nos guides nous les mon-
et venir, leur bréviaire à la main , et murmu- | traient du doigt , et criaient : Balbek ! Balbekl
LA DOMINICALE.
C'était en effet la merveille du désert, la fa-
buleuse Balbck qui sortait tout éclatante de
son sépulcre inconnu, pour nous raconter des
âges dont l'histoire a perdu la mémoire. Nous
avancions lentement aux pas de nos chevaux
fatigués , les yeux attachés sur les murs gi-
gantesques, sur les colonnes éblouissantes et
colossales qui semblaient s'étendre, grandir,
s'alonger à mesure que nous approchions;
un profond silence régnait dans toute notre
caravane; chacun aurait craint de perdre une
impression de cette scène en communiquant
celle qu'il venait d'avoir; les Arabes même
se taisaient, et semblaient recevoir aussi une,
forte et grave pensée de ce spectacle qui ni-
velle toutes les pensées. Enfin , nous tou-
châmes aux premiers blocs de marbre, aux
premiers tronçons de colonnes, que les trem-
blemens de terre ont secoués jusqu'à plus
d'un mille des monumens mômes, comme les
feuilles sèches jetées et roulées loin de l'arbre
après l'ouragan ; les profondes et larges car-
rières qui déchii'ent comme des gorges de val-
lées, les flancs noirs de l'Anti -Liban ouvraient
déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux;
ces vastes bassins de pieri'e dont les parois
gardent encore les traces profondes du ciseau
qui les a creusés pour en tirer d'autres col-
lines de pierre, montraient encore quelques
blocs gigantesques à demi détachés de leur
base, et d'autres entièrement taillés sur leurs
quatres faces, et qui semblent n'attendre que
les chars ou les bras de générations de géans
pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de
Balbek avait soixante-deux pieds de long sur
vingt-quatre pieds de largeur, et seize pieds
d'épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de
cheval , se laissa glisser dans la carrière, et
ginmpant sur cette pierre, en s'accrochant aux
entailluresdu ciseau et aux mousses qui y ont
pris racine, il monta sur ce piédestal , ^t cou-
rut çà et là sur cette plate forme, en poussant
des cris sauvages; mais le piédestal écrasait par
sa masse l'homme de nos jours ; l'homme dis-
paraissait devant son œuvre : il faudrait la
force réunie de soixante mille hommes de notre
tempspour soulever seulement cette pierre. Et
les plates-formes des temples de Balbek en
montrent de plus colossales encore , élevées à
vingt-cinq ou trente pieds du sol, pour porter
des colonnades proportionnées à ces bases !
Nous suivîmes notre route entre le désert à
gauche et les ondulations de l'Anti-Liban à
^55
droite, en longeant quelques petits champ
cultivés par les Arabes pasteurs, et le lit d'un
large torrent qui serpente entre les ruines, et
aux bords duquel s'élèvent quelques beaux
noyers. L'acropolis, ou la colline artificielle
qui porte tous les grands monumens d'Hélio-
polis, nous apparaissait çà et la entre les ra-
meaux et au-dessusdela tête des grands arbres-
enfin, nous la découvrîmes tcut entière, et
toute la caravane s'arrêta, comme par un ins-
tinct électrique. Aucune plume, aucun pinceau
ne pourrait décrire l'impression que ce seul-
regard donne à l'œil et à l'âme ; sous nos pas ,
dans le lit du toi'rent, au milieu des champs,,
autour de tous les troncs d'arbres , des blocs
immenses de granit rouge ou gris deporphire
sanguin , de marbre blanc , de pierre jaune
aussi éclatante que le marbre de Paros, tron-
çons de colonnes, chapiteaux ciselés, architra-
ves, volutes, corniches, entablemens, piédes-
taux, membres épars et qui semblent palpitans
des statues tombées la face contre teri'e; tout
cela épars , confus , groupé en monceaux, dis-
séminé en raille fragmens, et ruisselant de
toutes parts comme les laves d'un volcan qui
vomirait les débris d'un grand empire! A peine
un sentier pour seglisser à travers ces balayures
des arts qui couvrent toute la terre, et le fer ■
de nos chevaux glissant et se brisant à chaque
pas sur l'acanthe polie des corniches , ou sur ~
le sein de neige d'un torse de feraime, l'eau î
seule de la rivière de Balbek se faisant jour •
parmi ces lits de fragmjens , et lavant de son ■
écume murmurante les brisures de ces marbres •
qui font obstacle à son cours!
Au-delà de ces écumes de débris qui forment'
de véritables dunes de marbre , la colline de
Balbek , plate-forme de mille pas de long, de
sept centspieds de large toutes bâties de mains
d'hommes, en pierres de. taille, dont quelques-
unes ont cinquante ou soixante pieds de lon-
gueur sur vingt à vingt-deux d'élévation; mais
la plupart de quinze à trente; cette colline de
granit taillé se présentait à nous^ par son ex-
trémité orientale, avec ses bases profondes et
ses revêtemens incommensurables , où trois
morceaux de granit forment cent quatre-vingt
pieds de développement , et près de quatre
mille pieds de surface, avec les larges embou-
chures de ses voûtes souterraines où l'eau de
la rivière s'engouffrait en bondissant, où le
vent jetait avec l'eau des murmures semblables
aux volées lointaines des grandes clqchcs de
45^
LA DOMINICALE,
nos cathédrales. Sur cette immense plate-for-
me , l'extrémité des grands temples se mon-
trait à nous détachée de l'horizon bleu et rosé
en couleur d'or. Quelques uns de ces monu-
mens déserts semblaient intacts et sortis d'hier
des mainsîdel'ouvrier; d'autres ne présentaient
plus que des restes encoi-e debout, des co-
lonnes isolées , des pans de murailles inclinés,
et des frontons démantelés ; l'œd se perdait
dans les avenues étincelantes des colonnades
de ces divers temples; et l'horizon trop élevé
nous empêchait de voir où finissait ce peuple
de pierre. Les sept colonnes gigantesques du
grand temple , portant encore majestueuse-
ment leur riche et colossal entablement ,
dominaient toute cette scène, et se perdaient
dans le ciel bleu du désert , comme un autel
aérien pour les sacrifices des géans.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques mi-
nutes pour reconnaître seulement ce que nous
venions visiter à travers tant de périls et tant
de distances ; et surs enfin de posséder pour le
lendemain ce spectacle que les rêves même ne
pourraient nous rendre , nous nous remîmes
en marche. Le jour baissait , il fallait trouver
un asile , ou sous la tente , ou sous quelque
voûte de ces x'uines, pour passer l'a nuit et nous
reposer d'une marche de quatorze heures.
Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines,
et une vaste plage toute blanche de débris , et
traversant quelques champs de gazon brouté
par les chèvres et les chameaux, nous nous
dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait à
quelques cent pas de nous d'un groupe de
ruines entremêlées de masures arabes. Le sol
était inégal et montueux et retentissait sous
les fers de nos chevaux , comme si les soutei*-
rains que nous foulions allaient s'ci7tr'ouvnr
sous leurs pas. Nous arrivâmes à la porte d'une
cabane basse et à demi cachée par des pans
de marbre dégradés , et dont la porte et les
étroites fenêtres sans v itres et sans volets étaient
construites dedébris de marbre et de porphyre,
mal collés ensemble avec un peu de ciment;
une petite ogive de pierre s'élevait d'un ou
deux pieds au dessus de la plate-forme qui ser-
vait/le toit à cette masure, et une petite cloche
semblable à celle que l'on peint sur la grotte
des ermites y tremblait aux bouffées du vent.
C'était le palais épiscopal de l'évêque arabe
de Balbekquisui'veille dans ce désert un petit
troupeau de douze ou quinze familles chré-
tiennes de la communion grecque , perdues
au milieu de ces déserts et de la tribu féroce
des Arabes indépendans de Bekàa, Jusque
là nous n'avions vu aucun être vivant que les
Schakals qui couraient entre les colonnes
du grand temple, et les petites hirondelles
au collier de soie rose qui bordaient comme
un ornement d'architecture orientale, les cor-
niches de la plate-forme.
L'évêque, averti par le bruit de notre cara-
vane, arrivabientôt, et, s'inclinantsur sa porte,
m'offrit l'hospitalité. C'était un beau vieillard
aux cheveux et à la barbe d'argent , à la phy-
sionomie grave et douce, à la parole noble,
suave et cadencée, tout-à-fait semblable à l'i-
dée du prêtre dans le poème ou dans le roman,
et digne eu tout de montrer sa figure de paix,
de résignation, et de chanté dans cette scène
solennelle de ruines et de méditation . Il nous
fit entrer dans une petite cour intérieure,
pavée aussi d'éclats de statues et de morceaux
de mosaïque, de vases antiques, et nous livrant
sa .maison, c'est-à-dire deux petites chambres
basses sans meubles et sans poiles , il se retira
et nous laissa suivant la coutume orientale ,
maîtres absojlus de sa demeure. Pendant que
nos A.rabes plantaient en terre, autour de la
maison lei chevilles de fer, pour y attacher
par des anneaux les jambes de nos chevaux, et
que d'autres allumaient un feu dans la cour,
pour nous préparer lepilanetcuireles galettes
d'orge, nous sortîmes pour jeter un second
regard sur les monumens qui nous environ-
naient.Les grands temples étaient devant nous
comme des statues sur leur piédestal; le soleil
les frappait d'un dernier rayon qui se retirait
lentement d'une colonne à l'autre, comme les
lueurs d'une lampe que le prêtre emporte au
fond du sanctuaire , et les mille ombres des
portiques, des piliers, des colonnades, des au-
tels , se répandaient mouvantes sous la vaste
forêt de pieri-e, et remplaçaient peu à peu sur
l'acropolis les éclatantes lueurs du marbre et
du travertin. Plus loin, dans la plaine, c'était
un océan de ruines qui ne se perdait qu'à
riiorizon ; on eût dit des vagues de pierres bri-
sées contre un écueil, et couvrant une immense
plage de leur blancheur et de leur écume. Rien
ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris,
et la nuit qui tombait des hauteurs déjà grises
d'une chaîne de montagnes, les ensevelissait
successivement dans son ombre. Nous restâmes
quelques momcns assis, silencieux et pensifs ,
devant ce spectacle, sans paroles, et nous ren-
LA DOMINICALE.
trames à pas lents dans la petite cour de l'é-
vêque^ éclairée par le foyer des Arabes.
Assis sur quelques fragmeus de corniches
et de chapiteaux qui servaient de bancs dans
la cour, nous laangeâraes rapidement le sobre
repas du voyageur dans le désert, et nous res-
tâmes quelque temps à nous entretenir, avant
le sommeil , de ce qui remplissaitnos pensées.
Le foyer s'éteignait, mais lalune selevait pleine
et éclatante dans le ciel limpide, et passant à
travers les crénelures d'un grand mur de pierres
blanches et les dentelures d'une fenêtre en ara-
besque , qui bornaient la cour du côté du dé-
sert, elle éclairait l'enceinte d'une clarté qui
rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et
la rêverie nous gagnèrent. Ce que nous pen-
sions à cette heure, à cette place, si loin du
monde vivant , dans ce monde mort , en pré-
sence de tant de témoins muets , d'un passé
inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites
théories d'histoire etdephilosophie de l'huma-
nité; ce qui se remuait dansnosesprits ou dans
nos cœurs , de nos systèmes , de nos idéesj hé-
las ! et peut-être aussi de nos souvenirs et de
nos sentimens individuels. Dieu seul lésait, et
nos langues n'essayaient pas de le dire ; elles
auraient craint de profaner la solennité de
cette heure, de cet astre, de ces pensées même ;
nous nous taisions. Tout à coup, comme une
plainte douce et amoureuse, un murmure
grave et accentué par la passion , sortit
des ruines, derrière ce grandi mur percé d'o-
gives arabesques, et dont le toit nous avait
pai'u écroulé sur lui-même. Ce murmure
vague et confus s'enfla , se prolongea , s'éleva
plus fort et plus haut , et nous distinguâmes
un chant nourri de plusieurs voix en chœur,
un cliant monotone, mélancolique et tendre,
qui montait , qui baissait, qui mourait, qui
renaissait alternativement, et qui se répondait
à lui-même : c'était la prière du soir que l'é-
vêque arabe faisait avec son petit troupeau ,
dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son
Eglise , monceaux de ruines entassées récem-
ment par une tribu d'Ai-abes idolâtres. Rien
ne nous avait préparés à cette musique de
l'âme , dont chaque note est un sentiment ou
un soupir du cœur humain , dans cette soli-
tude , au fond des déserts, sortant ainsi dos
pierres muettes, accumulées par les tremble-
mens de terre, par les Barbares et par le temps.
Nous fûmes frappés de saisissement et nous ac-
compagnâmes des élans de notre pensée, de
455
notre prière et de toute notre poésie intérieure,
les accens de cette poésie sainte , jusqu'à ce
que les litanies chantées eussent accompli leur
refrain monotone, et que le dernier soupir de
ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence
accoutumé de ces vieux débris.
Voilà, nous disions-nous en nous levant, ce
que sera sans doute la poésie des derniersâges:
soupir et prière sur des tombeaux , aspiration
plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni
mort, ni ruines !»
Quel admirable style! Quelle prose à
côté de quelle poésie ! Quel homme que
cet homme qui est allé eu Orient , le plus
grand poète du monde , poète et chrétien
et puis, qui, après avoir perdu dans les sables
sa fille unique , son amour , son bonheur, son
espoir, revient des sables plus chrétien et
plus poète ! Mais j'ai bien tort de vous parler
encore, vous êtes tout entier à ces pages su-
blimes , n'est-ce pas qu'à l'heure qu'il est ,
vous ne m' écoutez plus , mon ami ?
JURISPRUDENCE.
Section première.
Du droit public français sur les matières ec-
clesiastiques.
§ 3. Des libertés de l'Eglise gallicane.
Nous avons dit souvent que le moment ne
nous paraissait pas venu de soulever parmi les
catholiques la grande question des libertés de
l'Église gallicane. L'époque actuelle nous sem-
ble destinée à une autre œuvre. Au milieu de
l'anarchie des mœurs et des idées, l'esprit an-
ti-religieux de la prétendue philosophie du
dernier siècle tend à s'éteindre, et les désap-
pointemens des passions politiques et des joies
mondaines ramènent les esprits vers la source
unique de tous les biens publics ou privés , la
foi chrétienne. Notre devoir, à nous, est de
favoriser cette réaction salutaire. Occupons-
nous , puisque cela nous est permis , de rele-
ver les murs du temple; nous discuterons en-
suite les petites dissidences qui peuvent exis-
ter entre nous. Aujourd'hui toutes nos forces
doivent être réunies contre l'ennemi du
dehors. *
Mais de ce qu'il nous paraîtrait dangereux
i56
LA DOMINICALE.
de nous livrer, dans le moment actuel, aune 1
discussion théorique sur les libertés de l'Eglise
gallicane, il ne s'ensuit pas que nous ne de-
vions nous efforcer de connaître tout ce qui se
rattache à cette matière importante. C'est une
étude qui est également nécessaire à toutes les
opinions sur ce sujet ^ et d'ailleurs, notre ex-
posé des principes de la législation actuelle
sur les matières religieuses, manquerait de
base , si nous omettions de faire connaître
les règles fondamentales des rapports de l'au-
torité ecclésiastique avec l'Etat. Nous ne dirons
pas aujourd'hui en quoi consistent ces règles,
et ce que comprend au fond la collection de
maximes et de principes que l'on désigne par
les mots de liberté de l'Eglise gallicane. Dans
un précédent article sur les anciennes lois re-
latives à ce sujet, nous nous sommes arrêtés à
la célèbre déclaration de i68a. Nous allons
continuer l'histoire des diverses législations
qui sont successivement intervenues sur cette
matière. Ce coup d'œil préliminaire sur la ju-
risprudence dont nous nous occupons , est in-
dispensable pour que nous en saisissions bien
l'ensemble et l'esprit.
Ce qui frappe d'abord en parcourant l'his-
toire de la législation relative à l'Eglise galli-
cane , c'est le peu de clarté, dejfixité, et de
précision de ses principes. Ce que sont les li-
bertés de l'Eglise gallicane n'a jamais été bien
déterminé, ni par les lois , ni par les conven-
tions des deux puissances ecclésiastique et sé-
culière. La Pragmatique de saint Louis, celle
de Charles VII, le concordat de Léon X lui-
xnême, ne furent pas toujours exécutés sans
entraves, et sans contestations. Ils excitèrent
bientôt, aucoritraire^ les réclamations diverses
de l'une et l'autre puissances, et trouvèrent
jusque dans l'Eglise de France elle-même des
oppositions contraditoires tour à tour. Le con-
cordat de Bologne conserva cependant une
auloi'ité immense pendant plus d'un siècle;
anais les dissidences éclatèrent plus vives, et
plus tranchées dans le siècle suivant.
Si, à partir du dix-septième siècle, nous
parcourons la série d'actes législatifs, et diplo-
matiques, intervenus en cette matière, nous y
voyons régner la même incertitude, le même
défaut d'accord, entre les deux puissances,
que nous signalions tout à l'heure. En 1689,
fut publié un recueil , devenu célèbre par les
discussions auxquelles il n'a cessé de donner
naissance, et dans lequel Pithou, son auteur,
avait recueilli en quatre-vingt-trois articles les
maximes et libertés fondamentales de l'Eglise
gallicane. A son apparition, ce livre fit éclater
les dissenlimens qui existaient à ce sujet. Les
prélats de l'Eglise de Erance qui se trouvaient
réunis à Paris , réclamèrent et signalèrent le
livre des Libertés comme contenant, parmi
quelques maximes véritables, des propositions
qui n'étaient pas orthodoxes. La publication
du livre fut interdite; mais en iG5i , Louis XIV
en ordonna une édition nouvelle , et les récla-
mations qu'il reçut à ce sujet de la cour de
Rome, lui firent convoquer, en i6G3, lafaculté
de théologie, qui se prononça en sa faveur;
et plus tard solliciter la fameuse déclaration
du 19 mars 1682, dont nous allons parler.
Historiens fidèles, nous devons dire que
la puissance séculière continua d'accorder la
plus grande autorité au recueil de Pithon. Le
préambule de l'édit de novembre 17 19, le
cita counne obligatoire pour les cours de jus-
tice; un arrêt de règlement du parlement du
Dauphiné,en date du ai avril 1768, enjoignit
l'exécution d'un de ses articles, et les juriscon-
sultes l'adoptèrent. « Cet ouvrage, ditd'Agues-
seau, est si estimé, et en effet si estimable
qu'on l'a regardé comme le palladium de la
Fiance, et qu'il y a acquis une autorité plus
flatteuse pour son auteur que celle des lois
mêmes , puisqu'elle n'est fondée que sur le
mérite de son ouvrage. 1) [Oeuvres de d'^gues-
seau, tom. i p. 4^7) > et le président Héuault
ajoutait : « Les maximes de Pithou ont en
quelque sorte force de loi, quoiqu'elles n'en
aient pas l'authenticité. » ( Ahrég. chronol.
ann. i594 ).
Les dissidences qui s'élevèrent à l'occasion
du livre de Pithou, entre les deux puissances,
et même entre les deux nuances du clergé de
France , se renouvelèrent plus tard à l'occa-
sion de la fameuse déclaration de 1682. La
déclaration, etl'éditqui en ordonnait la publi-
cation et l'exécution dans le royaume, exci-
tèrent les réclamations du saint-siége qui vit
ou crut voir que le clergé de France avait
voulu établir une règle générale de foi, et
porter atteinte aux droits du siège apostoli-
que. Ces différends ne furent terminés que
sous le pontificat d'Innocent XII, et à l'aide
des concessions que Louis XIV et ce pontife
se firent rauiucllement. Le saint-siége, qui
avait refusé jusque-là d'instituer les évo-
ques qui avaient souscrit ou défendu la dé-
LA DOMINICALE.
457
claration , consentit à le faire , à condition
qu'ils écriraient une lettre portant assurance
qu'ils n avaient pas eu l'intention de rien
définir ni régler qui pût déplaire au saint-
siége. La lettre fut écrite le 4 octobre iGqS.
Nous n'examinerons pas ici si elle fut ou noiî ,
comme on l'a prétendu , une négation de la
déclaration primitive. Louis XIV promit, de
son côté , qu'il n'exigerait pas l'enseignement
public des quatre articles; et depuis lors, les
papes nommèrent des évêques qui avaient
soutenu les principes de la déclaration , mais
cène fut pas toujours sans opposi(ion et sans
contestations : de sorte que , malgré l'accord
apparent résultant de la convention mal ob-
sei'véepar la puissance séculière, la même in-
certitude, la même indétermination des prin-
cipes de l'Eglise gallicane contiuua d'exister
jusqu a 1709.
Nous sommes forcé de revenir encore une
fois sur cette mémorable époque, dont il
n'est pas inutile, au l'este , de rappeler le sou-
venir aux gouvernemens et aux peuples qui
seraient tentés 'de méconnaître de nouveau
la puissance nécessaire des idées religieuses.
La révolution fit cesser les doutes qui exis-
taient sur l'église gallicane. Sous prétexte de
la refondre et de la constituer , elle l'anéan-
tit. Bientôt on poursuivit le culte catholi-
que au profit du culte constitutionnel , le
culte constitutionnel au profit de l'athéisme.
Plus tard , nous eûmes l'église des tbéophilan-
tiopcs ; puis des lois sur une prétendue liberté
des cultes, qui toléraient la religion comme
un mal quJelles ne pouvaient entièrement
proscrire j puis enfin la législation un peu
plus sage des consuls et le concordat de l'an 9*
La convention du i5 juillet 1801 parut des-
tinée à l'endre la paix à l'Eglise, et elle fut un
immense bienfait pour les peuples ; mais , si
nous continuons à parcourir les dispositions
législatives et les actes diplomatiques , ayant
pour objet de régler les rapports généraux des
deux puissances , nous nous convaincrons que
cette convention ne dissipa point les an-
ciennes incertitudes sur les principes de l'E-
glise gallicane. La lutte recommença bientôt
plus opiniâtre. La loi du 18 germinal ( 8 avril
t8o2), sous prétexte d'organiser les principes
fondamentaux du concordat, fit ce que l'on
avait i-eproché aulivredePithou : elle mêla les
maximes sages contenues dans les anciens édits,
à d'autres dispositions anciennes et nouvelles,
contraires aux droits et aux intérêts de la
puissance ecclésiastique. Le pape , dans uue
allocution du 24 mai , déclara qu'il n'avait
pris aucune part à la rédaction de ces articles.
La cour de Rome réclama, et demanda au
gouvernement la modification ou le retran-
chement de quelques-unes de leurs disposi-
tions. Le conseil ecclésiastique , établi à Paris
en 1809, fit observer que parmi ces disposi-
tions il y en avait qui seraient funestes à la re-
ligion. Un décret de février 1810 et la loi du
8 avril satisfirentunepartie de ces réclamations.
En même temps le chef de l'État repro-
mulguait comme loi de l'Empire la déclara-
tion de i68.i (décret du 2 5 février 1810).
Mais vinrent bientôt les discussions sur les af-
faires temporelles entre le pape et Bonaparte;
puis le prétendu concordat de Fontainebleau
arraché par la violence j puis le décret du aS
mars i8i3, qui en ordonna l'exécution; puis
enfin , au milieu de ce chaos , la restaura-
tion.
La restauration ne pouvait manquer de se
montrer favorable au rétablissement de l'or-
dre religieux en France : ce fut un de ses pre-
miers soins. Des négociations furent im-
médiatement entamées sur des bases qui
éprouvèrent des oppositions contradictoires.
Lesuns voulaient abolir le concordat; d'autres
pensèrent qu'il était plus sage de respecter ses
effets accomplis , de détruii'e seulement les ar-
ticles organiques qui touchaient à la puissance
spirituelle, et de créer de nouveaux diocèses.
Le 1 1 juin i8i7,une convention fut signée
portant rétablissement , pour l'avenir , du con-
cordat de Léon X. Uue nouvelle circonscrip-
tion de quarante-quatre nouveaux diocèses fut
convenue en conséquence, et un projet de loi
fut présenté aux Chambres. Plusieurs causes,
qui ne peuvent être énumérées ici , nécessi-
tèrent le retrait de ce projet et l'interruption
des plans arrêtés. Mais de nouvelles négocia-
tions ayant été reprises , un arrangement
provisoire, dont le résultat fut rendu public
par une allocution tenue par le pape dans le
consistoire du ^3 août 1819, eut lieu en con-
séquence. Le gouvernement promit la créa-
tion des nouveaux diocèses , promesse qui
a été remplie par la loi du 4 juillet 1821 ^
dont nous avons naguères combattu la vio-
lation; et l'exécution des autres dispositions
delà convention du 11 juin 181 7 restèrent
suspendues , pour n'avoir pas été corifinnées
dans les formes constitutionnelles.
458
Depuis lors aucun acte législatif, diploma-
tique ou autre , si ce n'est la déclaration des
évèques de France, en date du 3 avril 18-26,
sur la puissance temporelle , n'est venu s'ajou-
ter aux documens relatifs à i'Ëglisc gallicane.
Mais évidemment la question n'est pas encore
complètement résolue. La loi du 8 germinal ,
les décrets de 1810, les conventions de 1817
et de 18 19, l'ont laissée dans une situation pro-
visoire. Telle qu'elle est, cette situation, nous
l'acceptons provisoirement , au nom de tous
les catholiques de France , à condition que
l'esprit irréligieux qui semble inspirer la Cham-
bre élective ne la portera pas à violer les con-
ventions exécutées en vertu des lois existantes.
Ce n'est pas nous qui provoquerons jamais
des queielles religieuses. Nous ne pouvons
dissimuler cependant que l'état de l'église de
Fiance ne nous paraît pas définitivement et
irrévocablement fixé. Tôt ou tard la question
des rapports des deux puissances ne peut
manquer de renaître. Et c'est alors que s'élè-
vera la grande question des maximes et li-
bertés de l'Eglise gallicane : libertés que
Louis XVIII , dans le discours prononcé à
l'ouverture de la session de 1817, appelait
un « précieux héi'itiige de nos pères , dont
» saint Louis et tous ses successeurs se sont
» montrés aussi jaloux que du bonheur de ses
» sujets » {Moniteur du 6 novembre 1817);
libertés que d'autres regardent comme con
traires à la dignité, à l'indépendance néces.
Saire de l'Église catholique. Au jour delà dis-
cussion de cette importante question, notre
parole ne fera pas défaut ; mais il serait im-
prudent et sans fruit de la soulever aujour-
d'hui.
En résumé, la question des libertés de
l'Église {gallicane n'a jamais été complète-
ment éclaircie et déterminée, ni par les con-
ventions, ni par les lois. Un seul principe
paraît n'avoir pas subi beaucoup de contra-
dictions : c'est celui de la complète indépen-
dance du pouvoir temporel. C'est seulement
sur les derniers articles de la déclaration de
Bossuet, sur ceux qui s'occupent de l'auto-
rité du saint-siége dans les afi^aires [spirituelles ,
que de grandes difficultés se sont élevées. Le
premier ai ticle a peu trouvé de contradic-
teurs. La mênie remarque peut être f litc à l'oc-
casion des dissidences que la loi du 8 avril
i8o'.i a fait naître ; et la déclaration des évè-
ques, en i8.iG, proclame également i'indépen-
LA DOMINICALE.
dance pleine et absolue des princes dans l'or-
dre temporel. Ce n'est pas sur ce point que
les difficultés subsistent, mais elles pei'sistent
réelles en ce qui regarde l'indépendance de
l'autorité ecclésiastique dans l'ordre spirituel.
Nous verrons si la législation actuelle a tou-
jours respecté, autant qu'elle le devait, cett
indépendance.
Ainsi, le concordat et la loi du 18 germinal,
les décrets de 1810, la déclaration de 1682, qu'ils
ont remise en vigueur, la convention de 1817
et la loi du 4 juillet i8.ii , tels sont les do-
cumens législatifs et diplomatiques qui règlent
les rapports de TEtat avec l'autorité religieuse.
Dans un prochain article , nous passerons en
revue leurs principales dispositions.
La Gazette de France a consacré, dans
son numéro du vendredi 28 mars un article
plein d'intérêt et de vues élevées à la
réaction qui s'opère actuellement dans les
esprits en faveur des idées religieuses. Après
avoir signalé le vide et l'insuffisance des
doctrines philosophiques du dernier siècle,
comme l'une des principales causes de ce
retour aux dogmes et aux pratiques chré-
tiennes ^ la Gazette passe en revue les or-
ganes divers de la restauration religieuse^
et elle place la Dominicale au premier
rang de ces iraportantespublications. Nous
sommes loin d'accepter dans toute leur
étendue les éloges que nous donne la Ga-
zette , et dont nous la remercions néan-
moinsj il ne nous appartient pas de décider
jusqu'à quel point nous éclairons et nous
instruisons , lorsque nous exploitons les
faces sérieuses du Christianisme, les dogmes,
les doctrines , le droit et l'histoire , qui
constituent en effet une partie du domaine
catholique que nous nous consacrons à fé-
conder-, mais cela prouve au moins que
les esprits graves ont pris en considération
nos tentatives j et c'est surtout aux esprits
graves que nous voulons nous adresser,
parce que ceux-là entraînent et propagent.
Mais quelle que soit du reste la déférence
que doive nous inspirer la bienveillance
de la Gazette, et cette déférence est grande
assurément, elle ne peut pas aller jusqu'à
LA EOMTNICALE.
partager l'idée d'un conseil qu'elle nous
donne, et que yoici : « Nous croyons devoir
» donner à la Dominicale un conseil qui
» nous est inspiré par l'intérêt que nous
» prenons à ses succès. Dans la situation
)) des affaires et des esprits , le clergé doit
)) lever les mains au ciel pendant la lutte ,
» et prier comme Moïse. Le siècle viendra
» à luij quand l'ordre sera rétabli dans
» les intelligences et les opinions. »
Nous interprétons ce conseil dans toute
sa portée sérieuse et désintéressée, et nous
nous demandons comment il se fait que
des esprits aussi supérieurs que ceux qui
dirigent la mission de la Gazelle^ en aient
pu venir à nous l'adresser.
Le clergé doit lever les mains au ciel
pendant la lutte, dites- vous-, oui, sans
doute, si dans ce chaos de la société ac-
tuelle, où tant de principes contra ires se dis-
putent le monde, il y en avait qui prissent
en souci les intérêts du Christianisme; oui,
sans doute, si nous vivions encore sous la
vieille monarchie de saint Louis et de
Louis XIV, où le clergé avait pour boule-
vard la majesté du trône , et où le roi de
France était très-chrétien et fils aîné de
l'Eglise: oui, sans doute , si les députés qui
sont les élus d'une majorité catholique ,
n'abjuraient pas chaque jour, en pleine
chambre , la même foi pour laquelle on
marchait autrefois au martyre. Mais ne
voyez-vous donc pas que le clergé est mis
en suspicion légale; qu'il est chassé de par-
tout , où il pouvait faire éclater sa grande
voix civilisatrice; qu'il est raillé dans la
égislature par les voltairiens émérites de
1789, et attaqué dans les paroisses par les
conseils municipaux, échos fidèles de toutes
les niaiseries parisiennes; et qu'il y a une
défaveur politique si grande à Thabit dont
se revêt l'homme clérical, qu'il le méta-
morphose à l'instant même , et le rend in-
capable, lui instruit, d'entrer dans les
corporations instruites , lui propriétaire et
conservateur, de participer aux délibéra-
tions où se règlent les intérêts de propriété
et de conservation. Non certes , le clergé
ne doit pas seulement lever les mains au
ciel ; ce n'est pas pour rien qu'il est dépo-
sitaire des intérêts catholiques; Dieu , qui
verrait sa vigne abandonnée, dirait un jour
aux travailleurs : Je paie selon les œuvres.
Et puis avec quoi et au nom de quoi,
s'il vous plaît, espérez-vous ramener l'or-
dre dans les intelligences, si ce n'est avec
le Christianisme et au nom de ses grandes
vérités civilisatrices? Quelle doctrine avez-
vous donc en réserve , qui puisse inonder
de ses clartés la nuit profonde des systèmes
auxquels est laissé le monde? Vous le
voyez; depuis quelques années les intelli-
gences sont dans une déplorable anarchie ;
on s'est tourné de tous côtés pour voir ve-
nir le jour, et de tous côtés ont régné les
ténèbres ; les encyclopédistes ont jeté leur
venin ; les éclectiques sont venus, qui ont
voulu éclairer et concilier, et qui n'ont ni
concilié , ni éclairé. Maintenant les pan-
théistes de l'Allemagne nous arrivent ;
voyez-les poindre dans les deux ou trois
recueils philosophiques et littéraires qui se
publient : ce sont peut-être de nouvelles
tentatives et de nouvelles erreurs. Et vous
nous dites d'attendre , pour nous présenter,
que l'ordre soit rétabli dans les intelli-
gences. Vous devriez bien nous dire plutôt
d'arriver pour tuer le désordre, et pour
taire et dissiper devant le souffle des vérités
chrétiennes les nuages dont cette pauvre
raison humaine, follement et insolemment
révoltée contre Dieu, a couvert le chemin
où elle tâtonne, où elle erre çà et là, sans
pouvoir retrouver son Ithaque.
UN CONVOI.
C'était par un Jjeau soir des derniers jours J'aulomno j
Uu prêtre modulait d'une voix monotone
Les hymnes de la mort, si tristes pour le cœur ;
Un Ijlanc cercueil suivait, environne de cierges,
El le prclre chantait un psaume à d'humhles vierges,
Qui toutes répondaient en cliœur :
« Vous avez rappelé votre brebis fiJcIe ,
Vous qui tenez, mon Dieu, nos jours dins voire main;
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle,
Et qu'elle a laisse's eu chemin. »
^60
Le prêtre réprenait avec mélancolie :
(( Malheureux est celui que le Seigneur ouWie !
11 vit dans les splendeurs et dans la vanile ;
Sa vie est un torrent qui roule de la fange :
11 est beureux selon les hommes; mais votre ange,
Seigneur, ne l'a pas visite! »
« Vous avez rappelé votre brehis fidèle,
Vous qui tenez, mon Dieu, nos jours dansvoire main i
Trenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle,
Et qu'elle a laissés en chemin ! »
)) L'impie est orgueilleux ! 11 vit dans l'opulence,
Il n'a jamais versé de larmes en silence ,
Jamais ouvert It Dieu son cœur désenchanté;
11 donne aux voluptés ses heures de folie ;
Malheureux est celui que le Seigneur oublie
Dans sa propre félicité !
Vous avez rappelé votre brebis fidèle,
Vous qui tenez, Seigneur, nos jours dans votre main.
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle.
Et qu'elle a laissés en chemin t
Celui que vous aimez, mon Dieu, bénit et pleure ;
Sa tète sur son cœur se replie avant l'heure;
Du fond de sa misëre il demande pitié;
Le monde vers lui passe, et tourne comme une ombre,
Et sa douleur n'obtient de ses amis sans nombre
Pas même un regard d'amitié!
a Vous avez rappelé votre brebis fidèle,
Vous qui tenez, Seigneur, nos jours dans votre main.
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle.
Et qu'elle a laissés en chemin ! »
Mais vous veillez sur lui! La fleur de la vallée
Au pied du pèlcriu ne sera pas foule'e ,
Et vous la cueillerez, pure, dans votre amour,
Avant l'heure où le pître errant par la prairie.
Eut broyé sous ses pas sa corole flétrie.
Comme l'Lcrbe d'un carrefour!
« Vous avez rappelez votre breliis Cdcle,
Vous qui tenez, Seigneur, nos jours dans votre main,
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle.
Et qu'elle a laisiés en cbemi ? n
LA DOMINICALE.
Hélas! la vie humaine est le flot qui soupire;
C'est le souffle léger de l'enfant qui respire ,
L'ombre du voyageur sur le flanc d'un rocher !
L'homme naît, souffre et meurt! Et quand la mort entière
A pressé dans ses bras sa dépouille dernière ,
Dites , où faut-il le chercher ?
M Vous avez rappelé votre brebis fidèle.
Vous qui tenez. Seigneur, nos jours dans votre main ,
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle'.
Et qu'elle a laissés en chemin ! »
Et moi seul, emporté sur le vent qui décline.
J'ai levé mes regards vers la haute colline ;
J'ai demandé mon Dieu pleurant par les vallons:
Son esprit est venu me couvrir de son aile.
Et j'ai pu m'endormir dans sa paix éternelle ,
Loin du souffle des aquilons !
Vous avez rappelé votre brebis fidèle.
Vous qui tenez. Seigneur, nos jours dans votre main ,
Prenez pitié de ceux qui se souviennent d'elle.
Et qu'elle a laissés en chemin !
Et le soleil jetait ses pâles étincelles
Au cercueil festonné de soie et d'imortelles ;
Son triste rayon d'or sur le suaire blanc
Comme un regard d'adieu descendait en tremblant.
Je ne sais quels parfums de jasmin et d'orange
Se répandaient dans l'air sur une brise étrange;
Une vague harmonie aux sons mystérieux ,
Allait comme un concert de notre terre aux cieux.
La nature semblait dans sa pompe muette.
Donner en ce beau jour son dernier jour de fête!
Et l'on n'entendait rien que la voix du torrent
Troublant l'hymne des morts de'son flot murmurant
Quand le prêtre eut fini le verset de l'aulicnne
Par ces trois mots d'adieu : Hepose , ame chrétienne ,
Il se voila les yeuxdu bord de son manteau,*
Hélas! et pour toujours se ferma le tombeau !
A cette heure, le vent sifflait par la campagne.
Le soleil se couchait derrière la montagne;
Sur le bord de la fosse , une vierge pleurait,
El puis, plus rien! C'était Blanche qu'on enterrait!...
LA t)OMINICALE
2
Àôi
f La Dominicale a déj à eu l'honneur d'exciter
la sollicitude du parquet. Son directeur, forcé
de quitter Paris inopinément pour aller rem-
plir aux assises de Rheims les fonctions de
juré, n'avait pu, avant son départ, remplir
certaines formalités de librairie. La Domini-
cale a donc été traduite en police con-ection-
nelle , pour justifier de son cautionneinent,
et comme ce cautionnement était déposé de-
puis plusieurs mois, la décision du tribunal
n'a pas été un instant douteuse, malgré les
conclusions plus que rigoureuses du parquet.
Nous n'aurions pas entretenu nos abonnés
de ces désagrémens, si quelques journaux n'en
avaient pas parlé les premiers. Au reste, ces
embarras ne sont. pas les seuls qui nous arri-
vent, et les exigeances du fisc deviennent de
jour en jour si dures et si onéreuses pour |lcs
publications hebdomadaires , qu'elles nous
contraignent , pour y échapper , à prendre
de nouvelles mesures à partir de la livraison
prochaine.
EPHÉMÉRIDES.
30 mars. — 4282. Vêpres Siciliennes. — 1707.
Mort du maréchal deVauban, un des plus grands
capitaines, et le pi-emier preneur de villes du
siècle de Louis XIV.
S\ . — 1347. Mort de François I" , roi de France.
i"^ avril. — 1076. Concile tenu à Winchester ,
sous la présidence du célèbre Lanfranc , arche-
vêque de Cantorbéry. Au milieu des guerres qui
avaient suivi l'invasion de Guillaume-le-Conqué-
rant , l'Église multiplia ses efforts pour le main-
tien de la discipline et la cessation des massacres.
Le Concile rappela les anciennes règles pour le
célibat ecclésiastique , et prit des mesures aussi
fermes que modérées pour faire respecter les an-
ciens canons. Il voulut que, hors le cas de né-
cessité, le baptême ne fût administré solennelle-
ment qu'aux fêtes de PaquesetdelaPentecote.il
prononça des peines canoniques contre ceux qui
auraient donné la mort , même à la guerre, s' ap-
puyant sur les réglemens des évêques de Nor-
mandie et sur l'autorité des souverains pontifes.
— 1529. D'après les prédications de Jean jEco-
lampade, disciple de Zuingle, le grand-conseil
de Bâle abolit la messe, fait brûler les images, et
interdit tout exercice de la religion catholique.
— 881 . Au Concile de Fîmes, diocèse de Reims,
Hincmar, cet homme qui savait montrer tout
à la fois et la dignité d'un archevêque, et la
fermeté d'un abbé , et la modération d'un chré-
tien , quoique certaines circonstances de sa vie
aient été marquées par des excès d'impétuosité ;
Hincmar consacrait la doctrine de l'Église sur la
distinction entre la puissance temporelle et l'au-
torité spirituelle. Si certains déclamateurs vou-
laient lire ce que les évêques de ce temps décré-
taient pour réprimer les désordres , pour recom-
mander la soumission aux magistrats et aux
souverains, pour engager les princes à ménager,
à rendre heureux les peuples, ils rougiraient
peut-être de leurs calomnies ou de leur igno-
rance. Les évêques proposaient au roi de France
l'exemple de Charlemagne , que Napoléon vou-
lait aussi prendre pour modèle. C'était dans l'é-
glise d'une simple vierge , sainte Macre ; c'était
au neuvième siècle que ces rapprochemens se
préparaient.
3. — L'an 635, selon la plus commune opinion,
mais, suivant toutes les opinions, le 3 avril,
mourut une des femmes les plus remarquables
du septième siècle. Sainte Fare avait pour père
un des premiers seigneurs de la cour de Théo-
debertII,roi d'Aiistrasie , et son avenir était,
aux yeux du monde, aussi brillant qne facile à
préparer. Mais à ses yeux , la retraite et les ver-
tus chrétiennes avaient plus de charmes que tout
l'éclatdes grandeurs et les hommages qui suivent
la beauté. Agneric , son père , veut qu'elle se
marie; elle persiste , et il lui promet de seconder
ses vues. Son second frère vit au milieu du siècle
et des plaisirs ; elle lui parle , et il se consacre à
Dieu , qui le place ensuite sur le siège de jMeaux.
Le célèbre monastère de Faremoutier s'élève;
elle veut s'y cacher , jeune encore ; mais on la
force à prendre le litre et les fonctions d'ab-
besse. Sa réputation va au loin , et des prin-
cesses même viennent servir Dieu sous sa con-
duite. Elle meurt, et mille ans après, ses reliques
opèrent encore des miracles, comme on l'a cons-
taté en 1622. Voilà les femmes que nos sages
regardent comme de petits esprits.
4. — 1062. Célébration à Angers, dans la cha-
pelle de Saint Sauveur, d'un concile qui con-
damne les erreurs du fameux Bérenger. Né à
Tours , il était devenu archidiacre d'Angers. Le
désir de concilier avec les lumières de la raison le
dogme delà présence réelle de Jésus-Christ dans
l'Eucharistie, l'avait porté à croire et à enseigner
qne le Verbe s'unissait au pain et au vin, dont
il conservait la substance. Ainsi, selon lui, le
corps et le sang du Seigneur n'étaient pas les
mêmes qu'il avait sur la terre , quand il y parnt
- sous la forme humaine. C'est cette erreur, qui,
produite par les disputes de l'époque, a depuis
produit tant d'autres erreurs , et fini par amener
4C2
LA DOMINICALE
Calvin à nier la présence réelle. Bérenger, jugé
d'abord à Paris eu 1050, en présence du roi
Henri F'', se rétracta à Tours en 1054, puis à
Rome en lOSOj mais il dogmatisait toujours, et
son amour-pi'opre essayait de justifier la doctrine
qu'il avait imaginée. En 1002, la ville d'Angers,
où Bérenger, par son titre , pouvait exercer plus
d'influence encore, eut la satisfaction de voir son
évêque , secondé par l'archevêque de Besançon
et deux autres évoques , consacrer la saine doc-
trine , que l'archidiacre professa enfin, du moins
au lit de mort, en 1088.
,">, — i2T. — Saint Téiesphore, placé sur le siège
pontifical le 5 avril, gouverna l'Eglise pendant
plus de onze ans , et finit sa vie, le 2 janvier 439,
par un glorieux martyre. Il était né en Grèce,
et il put voir saint Jean l'Evangéliste, qui ne
mourut qu'à la fin du premier siècle. Il vécut
sous Trajan , sous Adrien et sous Antonin-le-
Pieux, qui persécutaient les chrétiens, malgré
les contradictions que Pline-le-Jeune signalait à
Trajan , malgré les injustices que saint Justin
signalait à Anfonin. Le pape saint Syxte étant
mort, on lui donna pour successeur le sage et
savant Téiesphore , à qui l'on attribue la compo-
sition du Gloria in excehix , l'établissement de
la messe de minuit pour No "1, et la prejnière
institution du carême, que la tradition fait ainsi
remonter jusqu'au temps des apôtres. Il est bon
de donner à cette occasion l'exposé de la succes-
sion des premiers papes , depuis saint Pierre.
Nous le tirons du fameux ouvrage de saint Iré-
née , sur les hérésies. « Les bienheureux apôtres
M Pierre et Paul , après avoir fondé et établi l'E-
» glise , en donnèrent à Lin la surveillance et
» l'administration. C'est de lui que Paul parle
» dans ses épîtres à Tin;!Ofbée. Il eut pour suc-
» cesseur Anaclet, après lequel l'épiscopat fut
» confié à Clément, qui avait aussi vu les apôtres
» et conféré avec eux , ayant sous les yeux leurs
» travaux, leurs prédications, la tradition toute
» vivante; et il n'était pas seul, car alors vi-
)) vaient encore en grand nombre des disciples
» des apôtres... A Clément succéda Evariste, et
» à Evariste Alexandre; ensuite , et par consé-
» quent le sixième après les apôtres, Syxte fut
» placé sur le siège pontifical. Après lui, vint
» Téiesphore, qui rendit aussi à la foi nn glo-
w rieux témoignage. » Saint Irénée compte en-
core cinq auli'es papes jusqu'à son temps , et il
conclut que la foi vivifiante des apôtres a passé
pure et puissante à travers les persécutions et
les hérésies. Voilà plus de 4600 ans (pi'il consa-
crait ainsi les traditions, et notre foi les a con-
servées.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Le saint-père a confié à un sculpteur bolonais,
Adam Tadolini, l'exécution de la statue colossale
de saint Paul , qui doit être placée dans la basilique
nouvellement reconstruite. Cette statue aura vingt'
cinq palmes de hauteur, et sera égale aux colosses
du Monte- CavciUo. Le bloc de marbre, dans son
état actuel , à 2,200 palmes cubes, et pèse 20,400
livres.
— Le 48 février dernier a eu lieu , dans l'église
Saint-Laurent, à Rome, l'inauguration de la statue
de saint François Caracciolo , fondateur de Tordre
régulier des C lercs mineurs , et l'un des personnages
canonisés par Pie VII le 24 mai 4 807. Cette statue,
élevée par la pieuse reconnaissance de l'ordre , est
l'ouvrage de MM. Laboureur et Innocent Facca-
roli.
— Le sacre de M. Bouvier a eu lieu le 24 mars.
Cette solennité avait attiré une foule considérable,
non-seulement du diocèse du Mans , mais des dio-
cèses voisins. La Gazette du Maine rapporte que
jamais la ville du Mans n'avait réuni une affluence
aussi considérable. Dès le matin, un grand nombre
de prêtres , la plupart élèves du prélat , et tous les
élèves du séminaire ont conduit processionnellement
l'évêque élu à la cathédrale. Sur une estrade dres-
sée à l'entrée du cliœur , ou voyait M. l'archevêque
de Tours, et MM. les évêques d'Angers et de
Rennes. La cérémonie a été terminée par le Te
Deum , pendant lequel tous les prêtres sont allés
rendre hommage à leur nouvel évêque. Le prélat a
prononcé un discours qui restera long-temps gravé
dans la mémoire des assistans. Le défaut d'espace
nous empêche de le reproduire ici , ainsi que la
lettre pastorale pour la prise de possession .
— Les conférences religieuses établies par la
pieuse sollicitude de Mgr. l'évêque de Nùnes vien-
nent de se terminer. La Gazette du Bas-Languedoc
donne quelques détails sur le zèle de M. i'abbé
Vermot , qui en avait été chargé , et sur l'empres-
sement exemplaire des fidèles à y assister. Les ins-
tructions de la dernière semaine étaient exclusive-
ment destinées aux hommes.
« Ça été pendant ces huit jours , dit le journal
que nous venons de citer , un admirable spectacle
que l'intérieur de cette vieille basilique où se pres-
saient, depuis les marches de l'autel, jusqu'au
seuil de la porte principale, des milliers d'hommes
de tout âge , de toute condition. Le prédicateur
du carême a obtenu un beau succès ; mais aussi ,
les catholiques de Nîmes ont dignement soutenu
leur réputation de piété. »
— A Nantes , M. l'abbé Cœur attire aussi de
plus en plus , dans la cathédrale de cette ville une
affluence considérable.
— Les élèves du séminaire de Metz s'occupent
LA DOMINICALE.
Â(JÙ
depuis quelque temps de donner des instruclions
religieuses à de jeunes savoyards abandonnés , qui
ont fait leur première communion le 16 de ce
mois. Ces enfans ont été habilles aux frais des scmi-
narisles, et continuent à recevoir d'eux, chaque
jour, des leçons de lecture et d'écriture.
— Bruxelles a eu des désordres et des [cha-
rivaris à l'occasion ou sous le prétexte de l'univer-
sité catholique. Le J8 au soir, quelques jeunes
gens ont parcouru divers quartiers de la ville pour
donner des charivaris au collège dit de l'Union, rue
des Douze-Apôtres, ainsi qu'aux bureaux des rédac-
teurs de Y Ëmancipation et de V Union. Ces jeunes
gens proféraient les mêmes cris qu'on avait entendus
àGand, à Louvain et à Liège : A bas la calotte ! à
bas laprétraille! Il était près de minuit lorsque le
bourgmestre , accompagné d'une forte patrouille,
est parvenu à disperser le rassemblement , au mo-
ment où on donnait un charivari à l'école des
Frères, rue du Chêne: cinq ou six tapageurs ont
été arrêtés. On dit qu'on a cassé des vitres chez un
vicaire de Sainte-Gudule.
Le clergé de Belgique s'efforce de consoler ses
premiers pasteurs des outrages qui leur ont été si
indignement prodigués. Tous les ecclésiastiques du
canton de Mechelen viennent de souscrire sponta-
nément en faveur de Tuniversité catholique pour
le double du taux fixé.
— Le séminaire des Missions-Etrangères vient
de faire partir successivement huit missionnaires
pour l'Orient. Le m.ois dernierj, deux prêtres,
M. Massey, de Troyes , et Pacreau , du diocèse de
Poitiers , se sont embarqués à Bordeaux pour Pon-
dichéry 3 ils sont deslinés pour les missions de
l'Inde. Le 23 mars, six autres missionnaires se
sont embarqués au Havre pour des pays plus éloi-
gnés encore : ce sont MM. Papin , du diocèse de
Chartres j Jeamie,du Puy ; Jurine, de Bayeux;
Simonin , de Besançon 3 Favand , de Viviers , et
Tisserand, de Dijon. Ils sont destinés pour la
Chine et les pays voisins, à l'exception de MM. Ju-
rine et Tisserand, qui s'arrêteront à Singapour ou
à Batavia , et iront probablement au collège de
Poulo-Pinang.
— Nous apprenons qu'une pétition adressée aux
Chambres pour demander le maintien de l'évêché
de Marseille , a déjà reçu une foule de signatures.
Il a été fait un rapport samedi à la Chambre des
pairs , sur des pétitions relatives au maintien des
sièges. Ces pétitions étaient de Pamiers, de Beaune
et du diocèse de Beauvais. Le renvoi au ministre
de l'intérieur et des cultes a été appuyé par M. le
duc de Crillon et prononcé.
— Une chapelle destinée à l'usage du culte
catholique romain s'élève en ce moment à l'extré-
mité supérieure deRegent'sPark à Londres. Deux
dames pieuses se sont chargées seules de toutes les
dépenses de cette construction.
— Les églises de Paris n'ont pas cessé d'être
pleines pendant la semaine qui vient de s'écouler.
Nous reviendrons sur cet élan religieux que nous
avons eu la joie de signaler dans la capitale. Ob-
servons seulement aujourd'hui que, loin d'imiter
l'exemple des populations, nos reprèsentans s'en
éloignent de plus en plus. Ainsi , taudis que les
églises de Paris étaient remplies de fidèles , les
débats de la Chambre des députés avaient lieu ,
le Vendredi-Saint conîme aux jours ordinaires»
Ce fait en dit plus que toutes les réflexions que
nous pourrions faire. Nous n'avons pas lieu d'être
surplis, après tout cela , d'avoir vu ces jours der-
niers les ingénieurs du gouvernement faire des
levées de plans dans la rue Saint - Antoine pour
le percement de la nouvelle rue qu'on a le des-
sein d'ouvrir depuis le Louvre jusqu'à la place de
la Bastille. Ainsi se consonmiera, par ordre du
gouvernement, la mine de Saint-Germain-l'Auxer-
rois, que le gouvernement prétendait avoir fermé
avec tant de répugnance.
Angleterre. — La seule nouvelle qu'aient ap-
porté les journaux anglais du 24 mars, est celle de
la retraite probable de lord Grey. V Albion assure
que' ce ministre est décidé à donner sa démission
pendant l«s vacances de Pâques , et que sa place à
la tète du ministère sera donnée ou au duc de
Richmond ou à M. Stanley.
Belgique. — Tous les journaux belges semblent
croire à une prochaine attaque de la part de la
Hollande. Le Journal des Flandres parle de mou-
vemens de troupes qui ont été remarqués par les
habitaus de Philippine. VIndrpendant annonce
que , du côté du Bral)ant septentrional , les troupes
hollandaises semblent n'attendre qu'un ordre pour
se mettre en marche. Les bruits sont donc tout-à-
fait a la guerre j la Belgique s'y attend , et des
interpellations ont dû être ftiites au ministre dans
la séance d'hier. On dit que Léopold a déjà ré-
clamé les secours de la France.
Es2Jff(/)ic.— Des nouvelles de Madrid du 17 rap-
portent que le bruit courait qu'un comité composé
des anciens ministres Zea Bermudez , Crux et
autres personnages , s'occupe des moyens de placer
I3 fils de don Carlos sur le trône.
L'enrôlement de la milice urbaine 'continue ,
mais on manifeste tout haut du mécontentement
contre l'organisationde cette milice. On avait craint
pour la soirée du 16 des troubles sérieux; des pa-
trouilles nombreuses ont parcouru la ville dans
tous les sens.
Le décret pour la convocation des cortès devait
paraître le mardi dans la Gazette de Madrid.
Des nouvelles de Tolède du \5 annoncent que
l'on a remarqué dans cette ville une grande fer-
mentation dans les journées du 3 et du 4. Aucun
soulèvement n'avait eu lieu cependant jusqu'à la
date des nouvelles.
« Des lettres de Viltoria , arrivées hier à Bor-
deaux , annocnent que les carlistes sont entrés
dans cette ville au nombre de 6,000 hommes ?
qu'ils ont fait prisonniers une troupe de miliciens
de la reine , appelés pèseiros , et qu'après les avoir
dépouillés de leurs vctemens , ils les ont fusillés
sur la grand'place. » La manière dont ce fait est
raconté par ce journal en atteste l'importance.
Le Journal de la Giiienne publie la lettre sui-
vante de Bayonne en date du 20 :
Je vous transmets aujourd'hui le bulletin offi-
ciel de l'affaire de Vittoria , dont je vous ai parlé
liier. Inutile de rien ajouter à ces détails.
Je vous dirai seulement que tous les conscrits
aragonais ont déserté en Navarre. Ils viennent
s'enrôler sous les drapeaux de Zumalacarreguy,
qui en a formé un bataillon , et qui , en ce mo-
ment , en organise un autre.
On assure que le curé Mérino est arrivé à Pozo
avec des troupes assez nombreuses , et que son
parti s'augmente chaque jour.
LA DOMINICALE.
— La ville de Versailles vient d'être témoin
d'une nouvelle scène , suite déplorable de ce pro-
fond oubli de la religion qu'on a introduit dans
la jeunesse. Deux jeunes gens, âgés de vingt,
deux et de vingt-quatre ans, l'un étudiant en droit^
l'autre négociant, ont pris la résolution, par dégoût
de la vie et du monde , de mettre en même temps
fm à leurs jours. Après avoir écrit quelques lignes,
ils se sont asphyxiés avec du charbon. Une femme
de ménage, étant entrée le matin dans la chambre
trouva ces malheureux; l'un était mort depuis plu-
sieurs heures, l'autre respirait encore.
— La police fait courir le bruit qu'elle vient de
découvrir une grande conspiration. Il ne s'agissait
de rien moins pour les conjurés que de s'emparer
à la fois , dans la journée de mardi , des ministres,
du château , du Palais de Justice et des deux cham-
bres. C'est dans une maison de la rue des Moi-
neaux, on dit même le numéro 14, que la grande
junte insurrectionnelle s'est tenue, pour ainsi dire,
en permanence pendant cinq jours.
Et c'est là (pie les dupes de celte nouvelle mysti"
fication ont été arrêtées .
— Les différens membres des sociétés républi ••
caines continuent à protester de tous côtés contre
la loi de M. Barthe, et à déclarer qu'ils ne s'y sou-
mettront pas. [Le Précurseur publiait ces jours
derniers la protestation des sociétaires de la ville de
Lyon.
PUBLICATION NOUVELLE.
VIELLE FRANCE ,
ET
JEUNE FRANCE.
Par MM. Ailincourt (vicomte d' ) , Beauchesno (A de),
Beiryer, Blosseville (vicomte de), BonalJ (comte de),
Chambray (marquisde), Coiiny (vicomtede), Uelmas(Edm),
Descepeauï, Deschamps (Em.), Dugahe , Dumcge , Saiat-
Félix (J. de), Flavoi, Guirand (Al.), Heanequiii, Jouffioy
(marquis de), Julve'court (P. de), Lapasse (vicomte de),
Laurentie, Micbaud , Morean , Pasloret ( comte A.m. de),
Poujolat, Resseguier (comte J. de) Suleau (comte de),
YauLIanc comte de).
Extrait du Prospectus.
Nous voulons parler à la jeune France de la
vieille France. La vieille France tombe en ou-
bli; c'est grand signe delà décadence du pa-
triotisme. Nous voulons, nous qui sommes
jeunes, nous qui appartenons aux idées con-
temporaines et qui marchons librement à un
avenir tout nouveau, nous voulons raviver
dans le cœur de la nation française des senti-
mens qui ne doivent jamais périr.
Après tout, qu'est-ce que la vieille France?
C'est la vieille religion; c'est la vieille pa-
trie; c'est la vieille foi; c'est le vieux hon-
neur; c'est le vieux courage; c'est la vieille
liberté; c'est la vieille gloire.
Les temps ont changé les institutions et
les mœurs , il est vrai ; mais ce qui est beau
n'est point changé. C'est ce que nous vou-
lons dire.
La France se renouvelle; la société se refait.
Nous allons à des destinées inconnues. Mais ce
serait uu délire et un malheur d'imaginer
qu'une France toute neuve va commencer,
une France sans rapport avec la France an-
cienne, une France sans souvenir, sans his-
toire, sans héros, sans littérature, sans anti-
quités. Il n'est donné à aucun peuple de se re-
faire de la sorte. Un tel renouvellement, ce
serait la mort ou la barbarie.
Il faut donc lier les temps. La jeune France
tient à la vieille France; la société nouvelle
ne peut se former sans conserver quelques élé-
mens de la société ancienne. C'est ce que nous
voulons faire voir.
On souscrit au bureau de Vieille France et
Jeune France, rue Louvois, n" lo.
prix : 5 fr. pour six mois, un beau volume
in-8° avec vignettes, et lo fr. pour un an.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST^
Inip. de Félix Locquih , r. N.-D.-des-Vlctoires , n, i6
LA DOMINICALE.
ioùjo^jt /^^
^65
A NOS LECTEURS.
PARIS, 6 AVRIL.
Des obstacles que nous déplorons assu-
rément, puisqu'ils viennent s'opposer à la
réalisation d'une partie de nos promesses ,
n'ont cessé de nous assaillir depuis le dé-
but de notre publication. Les changemens
matériels que nos lecteurs remarqueront
dans la livraison d'aujourd'hui, rendent
entre eux et nous une explication indis-
pensable.
Les exigences du fisc se multiplient
chaque jour à l'égard des publications pé-
riodiques, et, plus qu'aucune autre feuille,
la Dominicale en a subi l'atteinte dans
ses intérêts matériels. Exclusivement con-
sacrée, dans le principe, aux doctrines re-
ligieuses, quelques mots détournés de leur
véritable portée furent interprétés par le
pouvoir comme rentrant dans le domaine
de la politique, et un cautionnement fut
demandé. JNous crûmes devoir nous sou-
mettre sans contestation à celte première
exigence.
Puis est venu le fisc réclamant le timbre
ot pour la couverture et pour le supplé-
ment, nonobstan tle double port prélevé
déjà depuis deux nfois par l'administration
des postes. Cela n'a pas suffi encore j au-
jourd'hui on veut faire timbrer chacune
de nos gravures au taux de trois cen-
times.
Kos lecteurs comprendront sans peine
qu'un pareil système fiscal nécessitait pour
nous des mesures nouvelles, afin d'échap-
per aux frais nouveaux imposés par des
exigences aussi multipliées.
A l'avenir, la Dominicale paraîtra donc
telle qu'elle est aujourd'hui, et nous
sommes contraints de renoncer à donner
des gravures, au moins jusqu'à nouvel
ordre. Outre le désagrément de voir ces
gravures défigurées par l'empreinte du
timbre, les doubles frais seraient trop
lourds à supporter pour une publication
d'un prix aussi modique qu'est la nôtre.
9
J LIVEAISOW.
Voulant toutefois oifrir une compensa-
tion , nous avons fait choix de caractères
typographiques qui nous permettront de
donner plus de matières dans nos colonnes.
Nous ferons plus encore : à dater du mois
de juillet, époque à laquelle commencera
notre second volume , nous donnerons au
moins un numéro avec double feuille ,
dans chaque mois qui ne contiendra que
quatre dimanches.
Après ces explications, ceux de nos
abonnés qui éprouveraient quelque désap-
pointement, sauront à qui s'en prendre;
et tous, nous l'espérons^ verront dans les
mesures nouvelles que nous adoptons un
gage de plus du désir bien sincère que nous
éprouvons de ne pas rester au-dessous des
engagemens que nous avons pris.
Il est inutile de dire que ce sont ces in-
croyables interprétations légales^ qui nous
ont déjà fait ajourner deux gravures ,
celle de monseigneur l'archevêque , que
nous donnons aujourd'hui, et celle de
l'abbaye de Marnioutier , que nous donne-
rons incessamment. Nous ne désespérons pas
pourtant d'eu adresser encore quelquefois à
no^Q\:tonnQs,;m?as\xnenrja(iementpublic(i\xQ
nous prendrions à cet effet nous priverait
par cela même des moyens d'y satisfaire.
Nous profitons de cette circonstance
pour annoncer qu'à dater de ce jour les
abonnemens à la Dominicale ne se feront
plus qu'à partir du i^"" janvier , du i°
avril , du i'^'" juillet , et du i*"" octobre.
Ceux de nos abonnés qui n'auraient pas
souscrit pour ces époques sont priés de
vouloir bien , quand ils renouvelleront,
ajouter à la durée qu'ils avaient intention
de donner à leur abonnement, celle du
mois ou des deux mois qui leur man-
querait pour atteindre un trimestre, en
ajoutant aussi 2 francs pour chaque mois.
Les deux volumes formant la col-
lection annuelle commenceront toujours
'désormais au i*''^ janvier et au i"""^
juillet^ contenant ainsi chacun six mois
et vingt-six livraisons , excepté le premier
qui contiendra huit mois et trente-cinq
livraisons.
466
LA DOMINICALE.
CONFÉRENCES DE LA MÉTROPOLE.
SIXIEME CONFERENCE.
Par M. Dass.VNCE, chanoine honoraiie de Monlauliac,
Resurrexii sinttdixii.
Il est ressiiscilé connue il l'avait dit.
« Jésus-Christ avait annoncé hautement qu'il
ressusciterait d'enlre les morts le troisième jour^ et
tous les efforts de ses ennemis , pour démentir sa
prédiclion, ne servirent qu'à donner plus d'éclat à
la vérité de son triomphe. En vain le sépulcre est-il
protégé par une garde choisie, et par le sceau pu-
blic qu'on y appose ; que peuvent les précautions
des hommes contre les desseins de l'éternel?
Jésus-Christ brise ses liens comme il l'avait dit ; du
sein des oml)re3 de la mort, il commande à la mort
elle-même, s'élance à la vie pour ne plus mourir ,
et, dans l'excès de l'abaissement , fait éclater une
gloire immortelle.
» Que l'Église quitte donc ses habits de deuil, et
se pare de ses vèlemens de joiej que le chant d'hon-
neur et de triomphe retentisse dans le tabernacle
des justes, et célèbre les merveilles de la droite du
Très-Haut . en ce jour , le salut est donné au
monde ; les principautés et les puissances sont dé-
pouillées , l'arrêt fatal de notre condamnation atta-
ché à la croix, les hommes nés de la terre trans-
portés dans le ciel, et la mort ensevelie dans sa vic-
toire.
» Messieurs, au jour de sa passion, Jésus-Christ,
adjuré par le grand-prêlre, au nom du Dieu vivant,
de lui dire s'il était le Christ lils de Dieu , confesse
sa propre divinité ; et pour mieux convaincre ces
juges iniques qui ne veulent pas le reconnaître
dans l'infirmité de sa chair , il leur proteste qu'ils
verront un jour le fils de l'homme, assis à la droite
de la majesté de Dieu, venir dans les nuées du ciel.
Certes, ce sera bien alors le véritable triomphe de
Jésus-Christ, lorsque brisant les montagnes et abais-
sant les collines sous les pas de son éternité , il pa-
raîtra seul grand, paissant, immortel, sur les débris
du monde. Mais n'est-il pas vrai qu'aujourd'hui
même il justifie ses promesses, confirme sa mission,
manifeste sa gloire ; qu'aujourd'hui même il
triomphe de ses ennemis, et que leur incrédulité
vient s'arrêter contre la pierre de son tombeau. 1'
» C'est donc en vain (|ue les chefs de la syna-
gogue se débattent contre l'évidence du prodige :
les apôtres publient haulemcnt la résurrection du
Sauveur devant ceux même «jui l'ont mis à mort ;
bientôt ils l'amioncent aux infidèles, et les hommes
qu'ils amènent aux pieds de Jésus-Christ ressuscité,
malgré le frémissement des nations et le complot
des rois et des princes de la terre, disent assez que
Jésus-Christ a triomphé du monde et de sa puis-
sance.
Mais c'est peu pour notre divin maître de vaincre
les tlieux des nations et de faire fléchir à son seul
nom tout genou dans le ciel, sur la terre, et aux en-
fers ; en sortant glorieux du tombeau, il s'est mé-
nagé un triomphe bien plus cher et plus doux à son
cœur, puisqu'il veut le partager avec nous. Car
nous avons appris de l'apôtre que si Jésus-Christ a
été livré à la mort pour nos péchés, il est ressuscité
pour notre justification, et pour nous faire régner
avec lui dans la gloire. Oui, messieurs, Jésus-Christ
est ressuscité, et nos cœurs, au lieu de ramper sur
la terre, prennent leur essor vers le ciel, et, guidés
par l'espérance, ils vont se reposer avec amour dans
le sein de la Divinité ; et Jésus-Christ ressuscité
triomphe du monde et de ses illusions.
» C'est, messieurs, à célébrer ces divers triomphes
de Jésus-Christ que nous consacrons ce discours.
Enfans d'un Dieu glorifié,"nous aussi nous aimerons
à nous associer à la joie du monde chrétien, et à
saluer de nos vœux et de nos acclamations ce roi
immortel des siècles, vainqueur, par sa résurrection,
du monde et de son incrédulité , vainqueur du
monde et de sa puissance, vainqueur du monde et
de ses illusions.
Nous ne pouvons qu'indiquer les preuves sur
lesquelles l'orateur a établi le triomphe de Jésus-
Christ sur le monde et son incrédulité. « Jésus-
Christ a prédit qu'il ressusciterait, donc il est res-
suscité. Les apôtres ont publié que Jésus-Christ est
ressuscité, donc il est ressuscité. Les Juifs n'ont pas
voulu croire à la vérité de la résurreclion , donc il
est ressuscité.
Après une argumentation vive et pressante,
l'orateur s'est arrêté sur l'incrédulité des juifs
qu'il a présentes comme des témoins irrécu-
sables de la vérité de la Résurrection, puisque
leur obstination porte des marques si évi-
dentes de mauvaise foi qu'elle équivaut à un
' aveu formel, et il a fini sa deuxième partie
en ces termes :
« Et maintenant serons-nous étonnés de leur
aveuglement et de l'endurcissement de leur cœur ■
et n'est-il pas vrai qu'ils ont renié Jésus-Christ,
parce (fu'ils n'ont pas voulu d'un sauveur qui a dû
souffrir pour entrer dans sa gloire, et qu'ils ont mé-
coinui l'honmiede douleur frappé pour leurs péchés
et défiguré comme un lépreux, ainsi (jue parle le pro-
phète ? Mais le prodige de leur incrédulité n'a rien
(jui doive nous surprendre, depuis que nous voyons
au sein même du Christianisme des hommes, or-
LA DOMINICALE.
ÀGT
giieilleiix'crun faux savoir, blasphémer la foi de leurs
pères parce qu'elle fait profession de ne savoir et de
n'adorer que Jésus crucifié. Et cependant, mes-
sieurs, c'est ici son plus beau triomphe; c'est ici que
la sagesse du monde est convaincue de folie, et
l'œuvre de Dieu j ustifiée par elle-même. Oui, Jésus
ressuscité d'entre les morts, nous vous reconnais-
sons pour notre Dieu et notre roi; mais c'est parce
que vous portez encore l'empreinte des clous et de
la lance. Eh ! pourquoi , ô mon Dieu ! cacheriez-
vous ces nobles blessures ? le guerrier, après la vic-
toire, les étale avec complaisance comme étant plus
glorieuses que les couronnes même qui parent son
front. Que je voie encore ces mains percées de clous
qui vous attachaient à la croix ! que je mette ma
main dans ce côté d'où a jailli la source vivifiante
de vos mystères ! Montrez-les toujours, Seigneur,
ces plaies sacrées et au chrétien fidèle qui confesse
que vous êtes dans la gloire de votre père , et à
l'incrédule, s il en est encore parmi nous qui doutent
de la vérité de votre résurrection et de votre
triomphe sur l'incrédulité du monde ; montrez-les
surtout, grand Dieu ! pour attester aux superbes
contempteurs de votre sagesse que par, votre résur-
rection, vous avez triomphé du monde et de sa
puissance. »
L'orateur était naturellement conduit à re-
tracer le triomphe de Jésus-Christ ressuscité,
sur le monde et sa puissance. Il a montré les
apôtres prêchant sa résurrection glorieuse de-
vant les Juifs qui l'ont crucifié , saint Pierre
revendiquanteii l'honneur de son divin maître
les paroles prophétiques qu'avait chantées le
roiDavid, etles Juifs pénétrés de componction,,
demandant à être baptisés, et à recevoir la ré-
mission de leurs pécliés.
a Sans doute , a dit l'orateur , tous ne se
rendent pas à la voix de la vérité qui relenfit
à leurs oreilles avec t;uit de force et de magni-
ficence. Mais les Ecritures devaient avoir leur
accomplissement touchant le Messie. Ils ont fait
mourir l'auteur de la vie, et ils ne veulent pas con-
fesser que la droite de Dieu l'a élevé par sa résur-
rection, qu'elle a fait de son sépulcre son Irop'aée
de gloire, pour donner la pénitence et la rémission
des péchés. Aussi quel châtiment épouvantable !
Jérusalem est ruinée de fond en comble, le temple
est la proie des flanmies, et Israël errant parmi les
nations. La vengeance divine, dit saint Jean-Chry-
soslôme, le promène à travers tous les peuples du
monde; il va étalant ça et là les restes de son ca-
davre mutilé, semblable à ces grands criminels que
la justice humaine attache au gibet, et place le long
des cliemins,pour annoncer aux passans, par la^gran-
deur du supplice, la grandeur du crime qu'ils ont
commis. Tous les peuples l'ont vu traverser les
siècles, et tous ont été saisis d'effroi : il semblait
dire à ceux qui le contemplaient : Le sang du juste
est sur moi et sur mi^s enftuis; Saïujuis ejus super
nos et super filios vestros.
,n Les apôtres se retournent-ils vers les nations
pour rendre témoignage à la résurrection de Jésus-
Christ? aussitôt une lumière divine jaillit de son
tombeau, pour éclairer les peuples assis dans l'om-
bre de la mort; les vertus les plus pures naissent' au
sein d'une corruption profonde , et la résistance du
Juif fait la richesse du Gentil. Dieu n'est plus in-
connu à Athènes ; l'aréopage retentit des triom-
phes de Jésus-Christ ressuscité ; Corinthe apprend
à établir le fondement de sa foi sur la vérité de la
résurrection glorieuse; et celui qui se vantait d'être
le peuple-roi , abaisse devant lui la majesté de ses
faisceaux, et tient à honneur de baiser la poussière
de ses pieds. »
L'orateur a répondu à cette objection , sans
cesse répétée par nos incrédules : comment
peut-on célébrer les triomphes de Jésus-Christ,
lorsque les peuples et les rois s'élèvent contre
le Seigneur et son Christ ?
« Il est cependa:U des épor|ues de vertige et d'er-
reur , où les nations, livrées à l'esprit de malice ,
méconnaissent l'auguste caractère de ces divins en-
voyés, et où ils les poursuivent de leurs outrages et
de leurs dérisions. Mais si les villes et les maisons se
ferment devant eux , ils se contentent de secouer la
poussière de leurs pieds , et d'emporter avec eux la
vérité dédaignée , qui éclaire de ses vives lumières
d'autres peuples plus dociles et plus heureux. Alors,
Messieurs, la société ébranlée s'agite dans ses fon-
demens; des symptômes effrayans annoncent que
les empires touchent à leur fin; roniurbatœ siint
(jenies et incUnaia suid rcrjna. Le Seigneur or-
donne à ses prophètes de parcourir les cités impies,
et de leur prédire qu'il s'apprête à les visiter dans sa
colère, et à les brider comme un vase d'argile. Oh I
que CCS menaces sontiu'opresà nous faire trembler,
non pour la religion , mais pour nous-mêmes ! car,
la religion ne périra point: protégée par la main du
Très-Haut qui lui a promis l'immortalilé au jour
de sa résurrection, elle s'avance vers l'éternité, ac-
cueillant ceux qui veulent la suivre. Que si des en-
fans ingrats l'abandonnent, elle ne soufi're pas de
leur défection et n'en continue pas moins sa marche
majestueuse, abattant toute hauteur qui s'élève con-
tre la science de Dieu. Depuis dix-huit cents ans,
elle a vu les rois tomber dans la poussière, des peu-
ples nouveaux paraître sur la scène du monde , et
l)ientôt disparaître sans retour. Eh bien ! sur les
ruines des empires, elle a pu piauler la croix de Jé-
sus-Christ, et s'écrier avec vérité : Jésus -Christ
règne toujours ! il était hier , il est aujourd'hui et il
sera dans tous les siècles : Chrisius heri, hodie >
ipse ci in sœcida. »
II
468
Nous nous bornons à indiquer le sujet de la
seconde partie. L'orateur nous a montré Jésus-
Christ s'arrachant à l'ignominie du tombeau
pour nous rendre la liberté et la vie que nous
avionsperdues, nous faisant triompher avec lui
dumonde et de ses ilkisions, c'est-à-dire de ses
promesses et de ses terreurs. Il a tiré un heu-
reux parti de ces paroles de l'Ecriture, omnes
resurgemusy et il s'est écrié dans sa péroraison
qui a été écouté avec beaucoup d'intérêt et
de recueillement.
(( Et quel jour plus beau , pins propre à raffermir
en nous ces senlimens , que ce jour d'alliance el de
réconciliation, où Dieu nous a arrachés à lapuls-
sance des icnchres pour nous faire passer dans le
royaume dii, Fils de sa dilection! Nous n'avons pas
pris part au combat , dit un père de l'Eglise, nous n'a-
vons pas été témoins de la hUle sanglante de l'en-
fer contre le ciel , et cependant , nous aussi , nous
avons remporté la victoire ; les efforts de notre Dieu
sont devenus notre couronne , et il nous est permis
de faire retentir de toutes parts nos cantiques d'al-
légresse el nos clianls de triomphe.
)) Oh ! qui de vous , IMessieurs , refusera de pren-
dre en main la cause du Seigneur , et de rendre à
sou saint nom la gloire et les hommages que des
méchans voudraienlhii ravirPIl n'est pas d'uuliomme
généreux de chanceler , de retourner en arrière ,
quand là voix de l'honneur l'appelle à résister en
face aux ennemis de sa patrie. Le soldat qui déserte
ses rangs au moment du combat est à jamais flétri
dans l'opinion publique : il devait périr enveloppé
de son drapeau , plulôlque de se dérober au danger
par une fuite honteuse. Eh bien ! voici que la reli-
gion, environnée d'ennemis nombreux et puissans,
réclame votre secours et invoque votre fidélité. Re-
fuserez-vous , Messieurs, de vous rallier autour de
Jésus-Christ ressuscité , pour marcher avec ses fi-
dèles serviteurs à de nouveaux combats et à de
nouveaux triomphes ? Tous les saints qui vous ont
précédés dans la foi applaudissent à vos généreux ef-
forts ; et s'il le faut , un apôlre vous crie du sein de
la gloire : Souvenez-vous que Jésus-Christ est res-
suscité d'entre les morts : Mcmor esta Dominum
Jésum-ChriaUim resxirrc.risse ex morluis.
Souvenez-vous que ce Dieu glorifié veille sur vous
du haut des cieux , qu'il dirige vos pas , sanctifie
Tos mains au combat, el vous oidonne d'espérer
contre l'espérance même : Memor esto , etc.
» Pouriez-vous oublier (jue cette pensée rendait
autrefois les martyrs intrépides devant les tyrans ,
qu'elle donnait à vos ancctres la force de confesser
Jésus-Chrisl , au milieu des glaives et sur les écha-
faudsPEt maintenant que vous n'avez plus à résister
jus(ju'au sang , vous n'oseriez célébrer les bienfaits
de sa résiureclion ! Mais si la race de Jacob , les vé-
ritables enfans d'Abraham, craignent de glorifie
LA DOMINICALE
Jésus-Christ , qui donc racontera son nom à vos
frères , et qui publiera ses louanges dans l'assem-
blée des fidèles? Ah ! plutôt souvenez-vous que Jé-
sus-Christ est ressuscité d'entie les morts : memor
esto , etc.
» Si vos forces se lassent dans les combats du
Siigneur, si vous êtes lentes d'abandonner celui
qui seul a les paroles de la vie éternelle, souvenez-
vous que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts
et vous veillerez encore avec plus d'ardeur autour
des remparts de la cité sainte , et il vous sera donné
d'en écarter les partisans du mensonge et de la va-
nité : Memor esio Dominum Jesitm-Chrisium re-
surrexisse ex moriiiis.
Enfin, Messieurs, qu'il me soit permis de vous le
dire en finissant ce discours, votre élan généreux vers
Jésus-Christ, voire noble constance à venir écouter
les titres augustes qu'il a présentés à votre amour
elà vos adorations ont réjoui Dieu, les anges et les
hommes. Conservez, nous vous en conjurons, pour
fiuit des vérités que vous avez entendues , le sou-
venir de sa glorieuse résurrection - emportez-le ce
souvenir, au sein de vos familles , et vous saurez
vous montrer dignes de la haute vocation à laquelle
vous avez été appelés ; ne l'oubliez pas au milieu
des soins du monde , et il vous empêchera de né-
gliger l'unique affaire qui doit vous occuper ici-bas;
qu'il ne vous abandonne pas même au sein de vos
plaisirs , el vous pourrez avec modestie vous réjouir
dans le Seigneur. Ce souvenir, Messieurs, vous con-
soleraau sein de vos afflictions, et si vous semez
dans les larmes, vous recueillerez dans la joie; enfin
au milieu des ombres de la mort aous ne craindrez
pas, parce que Jésus-Christ ressuscité sera avec
vous pour vous faire triompher dans les splendeurs
de l'élernité. »
I\îOUVEMENT RELIGIEUX.
Depuis qu'à la triliune nationale iiu dé-
puté, revêtu du mandat de populations
catholiques, a proclamé la mort du ca-
tholicisme en France , les faits sont accou-
rus , on dirait d'une façon providentielle,
opposer leur logique toute -puissante ù
cette assertion voitairienne , qui a surpris
à bon droit dans la bouche d'un grave pro-
fesseur de la Sorbonne. Il fut un temps où
une parole semblable , tombant au milieu
des débats parlemeulairei, eût excité dans
le pays une rumeur inouïe. Colportée et
commentée par les mille et un organes de
la presse irréligieuse, elle eût apporté sa
part d'amertume dans le cœur des catbo-
LA DOMTNICALE.
169
liques, sa part de joie dans le monde phi-
losophique, et servi de texte à des décla-
mations furibondes contre la religion du
Christ. Aujourd'hui , si les singulières pa-
roles de M. Joufïroy ont [retenti en dehors
du Palais Bourbon , c'est particulièrement
au sein des populations catholiques, dont
elles ont blessé les affections et insulté les
croyances : de telle sorte que le scandale
de ces paroles reste tout entier à M. Jouf-
froy qui les a prononcées, et à la Chambre
qui a eu le triste courage de les entendre,
sans protester, sans que, dans toute cette
assemblée, il se soit trouve un seul homme
qui, au nom de Dieu, ait osé rappeler l'o-
rateur à l'ordre.
Tout ceci vient, nous ne cessons de le dire,
de ce que le catholicisme est ignoré, de ce
qu'on n'a pprécie point tout ce qu'il renferme
degrand, denoble,et surtout de profondé-
ment social. Si M. Jouffroy et d'autres es-
prits sérieux et méditatifs, dont il n'a été
que récho, avaient dirigé leurs études dans
ce sens, au lieu de jeter au catholicisme
«ne sentence de mort , évoquant de leurs
souvenirs le grand drame des destinées
humaines, ils le proclameraient impéris-
sable, parce que, dans nos sociétés mo-
dernes toutes imprégnées de foi, il est la
grande loi sociale, et que dans l'humanité
tout ne s'accomplit que par lui et avec lui.
Qui ne doit voir, en effet, que la société
ne saurait vivre, en politique sans un prin-
cipe d'où découlent l'ordre et ialibertésous
une autorité protectrice et conserva-
trice; dans la famille, sans un prin-
cipe moralqui en réunisse tous les membres,
sous la dépendance d'un même pouvoir et
dans les liens d'une commune affection ;
dans les sciences , sans un centre et un point
de ralliement j dans les beaux-arts, sans
un principe inspirateur-, dans l'industrie^
sans un frein qui substitue à l'intérêt privé
l'intérêt général?
Or, ce principe multiple,'qu'est-il autre,
sinon le principe unitaire du catholicisme,
qui étreint l'humanité par tous les modes
de son existence? N'est-il pas celui qui le
premier a rayonné sur toutes les faces du
monde , affermissant le pouvoir et sanc-
tifiant l'obéissance , élevant l'esclave à
l'égal du maître ; affranchissant la femme
et constituant la famille; appelant à lui
tous les tiavaux intellectuels; se mêlant à
toutes les harmonies humaines, et mar-
quant de son empreinte jusqu'à ces super-
fluités délicieuses qui charment les loisirs
de l'homme et endorment ses chagrins? Au
lieu de proclamer la mort du catholicisme,
M. Jouffroy [eût été plus vrai, en disant,
comme nous^ qu'on ne tue pa^ le catho-
licisme;, parce qu'on ne tue pas l'humanité,
Fn est-il de preuve plus frappante que
cet immense retour vers lesidées religieuses
dont le spectacle, se déroule chaque jour,
sous nos yeux? L'impiété a disparu-, cà et
là se rencontrent encore quelques rares vol-
tairiens, traînards oubliés de la grande
armée , dont la voix chevrotante et cassée
se perd dans la solitude que les populations
ieur ont faite-, les éditions de Voltaire, de
Rousseau et autres , sont presque toutes
encore dans les recoins obscurs des magasins
de librairie. LVcole encyclo^)édiste a donc
visiblement fait son temps; elle s'en va, la
grande coupable , toute chargée qu'elle
est des malédictions universelles_, vers l'a-
bîme de réprobation où la clouera de plus
en plus le mépris de? générations futures.
Et ce qu'il y a de plus remarquable en
tout ceci, c'est que ce mouvement reli-
gieux a reçu et reçoit encore son im-
pulsion principale de ceux-là même qui
s'efforcent de le nier. Jamais l'homme ne
se contente de détruire : à la place de ce
qu'il ôte , il faut qu'il mette quelque chose.
Et c'est vraiment merveilleux que de
voir avec quelle peine la philosophie ac-
tuelle cherche inutilement à se poser dans
un ordre de choses , sans trouver la place
occupée par le Christianisme ! Ce qu'elle a *
de bien , elle le lui vole ; ce qu'elle a de
mal , elle l'outre ou le défigure. C'est ainsi
que tous ses principes de morale, elle les
dérobe à l'Evangile , que la base de toutes
ses lois, elles la prend dans les codes épurés
par l'Évangile, qu'elle dénature la liberté,
d'origine chrétienne, en la poussant jus-
^70
LA rOlMICALE.
qu'à la licence, comme les Saints-Simo-
niens , outrant la valeur de la femme et la
charité, vont se perdre dans les absurdes
rêveries de la femme-Messie , et les théories
immorales de l'amour.
En lançant les intelligences dans cette
voie de recherches, la philosophie concourt
donc puissamment à les ramener vers les
belles doctrines catholiques , et reconstruit
ainsi pierre à pierre les murs du temple
qu'elle avait dévasté. Que ce mouvement
intellectuel vers les idées religieuses soit une
conception artistique, et non la foi encore,
nous le voulons bien; peu importe que ce
soit par l'imagination ou par le cœur , par-
ici, plutôt que par-là, que Dieu rentre dans
la société. L'essentiel est qu'il y rentre; et
c'est ce qui se fait visiblement aujourd'hui.
Admirable et profond efiét de la Provi-
dence ! Elle nous mène à nos destinées par
des voies qui nous sont inconnues, fait ser-
vir le désordre même au rétablissement de
l'ordre ; et c'est au moment souvent que
l'humanité paraît le plus près de sa chute ,
qu'elle se relève plus glorieuse, pour nous
montrer que de nous-mêmes nous ne pou-
vons rien, et que sous sa main puissante,
les hommes ne sont que de faibles instru-
mens de la volonté divine.
C'est un fait remarquable que la religion
se ravive à mesure que la société, poussée
hors des limites naturelles , s'engage de plus
en plus dans les âpres sentiers des révolu-
tions, et s'en va cheminant de ruines en
ruines. Quand le salon lançait la boue, et
que la corruption morale préparait la cor-
ruption intellectuelle , il y eut un moment
aussi où les roués de la Régence, regardant
autour d'eux , ne trouvèrent pas de place
pour une religion si pure, dans l'effroyable
vide moral qu'ils avaient créé. Puis de cette
vaste corruption sortit une nuée de sophis-
tes, comme les vers sortent d'un cadavre,
et ce fut bientôt une désolation amère et
un bouleversement inouï : la royauté étouf-
fée dans les bras du bourreau sur la place
Louis XV, toutes les institutions abattues,
les temples profanés ou détruits, les prê-
tres égorgés, les rives étrangères couvertes
de proscrits, l'Europe se heurtant comme
arrachée de ses fondemens. Et pendant cette
épouvantable tourmente , la société s'émon-
dait de ce qu'elle avait d'impur ; la foi des
premiers âges se ranimait avec le martyre;
sur le front du clergé , l'auréole de la per-
sécution commandait le respect des peu-
ples; le salon expiait ses erreurs, tombait
des bras des courtisannes dans les bras du
bourreau, ou, dans sa vie vagabonde, mois-
sonnait la foi en recueillant la misère;
le peuple fatigué de doctrines désolantes ,
croyait à la gloire , faute de mieux , et plus
tard , sous les pas d'un soldat qui avait tro-
qué sa casaque contre le manteau royal,
se précipitait dans les églises toutes pleines,
encore de sa fureur et des traces de ses sa-
crilèges.
Comme sa devancière, la révolution de
juillet s'est attaquée aussi à la religion ;
et nous avons eu des églises dévastées ,
des croix abattues , des prêtres insultés ou
persécutés, la sainte liberté religieuse in-
dignement violée. Certes, il n'a pas tenu à
elle que la Croix ne disparût de nos cités;
et si , sur cette nation avilie , ne s'est pas
étendu l'athéisme comme un A^oile funè-
bre , c'est que la voix impie a retenti vide
et sans écho.
Privée de l'appui du pouvoir, abandon-
née à ses propres forces, la religion a trouvé
en elle-même de quoi se soutenir; et de fait,
qu'a-t-elle donc besoin de la main de
l'homme? De faveurs, elle n'en a point de-
mandé; ses droits, elle ne les a réclamés
que lorsque l'injustice a été trop criante,
et l'empiétement trop visible. Méconnue
du pouvoir , sans loi qui la protège , sans
droits politiques, sans défenseurs dans les
Chambres, la voilà telle qu'elle s'est pré-
sentée aux peuples , pauvre et nue comme
aux jours de ses premiers apôtres; et la
voyant si belle, si libre, si peu envieuse
des faveurs et de la protection des palais ,
les masses se sont demandées si ces hommes
de paix et de bénédiction étaient bien ceux
qu'on leur avait montrés du doigt pour la
persécution? Et les temples se sont remplis
LA DOMINICALE.
Â7i
de nouveau , et la religion a ouvert ses bras
à ses enfans égarés.
Oh I notre vie est asssez pleine , à nous -,
car ici ,sous nos yeux, dans celte Babylonc
de la France , où tant d'erreurs se joignent
à tant de vices, nous avons vu la multitude
inonder nos portiques sur! la place où, il
n'y a pas quatre années encore, nous inon-
dions de nos larmes la croix outragée, nous
avons vu le peuple se presser au pied de la
croix ; où hurlaient les blasphèmes , nous
avons entendu des cantiques d'amour et des
soupirs ardens poussés vers le ciel. Et la
grande voix de la France est venue se mêler
à cette voix de la capitale, comme un pre-
mier chant d'avenir, comme un bel hymne
de la terre au ciel. Oh ! oui, notre cœur a
tressailli , nos yeux se sont mouillés de
larmes, dans cette grande semaine , quand
nous allions méditer dans les basiliques sur
ces inénarrables douleurs -, car les basi-
liques étaient pleines; car c'est à peine si
les paroles de la chair£ pouvaient parvenir
jusqu'à nos oreilles, tant les rangs étaient
serrés autour d'elle, tant les temples étaient
petits pour contenir cette foule ! Et qu'im-
portait, je vous le demande, quand nous
étions là, le jeudi de la sainte semaine,
dans la vieille cathédrale auprès de laquelle,
hélas ! le pauvre cherche vainement au-
jourd'hui l'asile à la porte duquel jamais il
ne frappait sans recueillir l'obole de la cha-
rité , qu'un arrêt tout récent forçât l'auguste
prélat de payer lui-même les sommes qu'on
lui a prises. De l'or ! et quel est donc l'or
qui vaille pour lui le spectacle qui se dé-
roulait à ses regards? L'amour des peuples,
le respect après l'insulte, la louange après
la calomnie, la foi après le sacrilège, voilà
ce qui vaut mieux que tout l'or de la
terre.
Et ce n'est pas seulement dans la capi-
tale qu'a lieu cet élan religieux ; dans la
province, ce sont aussi les masses qui se
précipitent dans les églises. Partout le
même enthousiasme, la même foi, la même
ardeur d'écouter la parole divine. Toutes
nos correspondances sont unanimes sur ce
point : à Clermont , à Piennes , à Lyon, à
Toulouse, à Bordeaux Eucore une fois,
c'est un vaste mouvement imprimé à la
société française, et qui désormais ne s'ar-
rêtera plus.
Nous ne saurions finir cet article où
nous avons redit aux catholiques toutes les
joies de notre âme, et confié toutes nos espé-
rances d'avenir, sans déposer aux pieds de
tous les membres du clergé l'hommage de
notre vive sympathie pour le zèle et le ta-
lent remarquables avec lesquels ils ont dé-
veloppé devant nous les grandes doctrines
catholiques pendant la sainte quarantaine.
Le clergé, aujourd'hui surtout , doit mar-
cher à la tête du siècle par l'intelligence,
comme ily marche par ses vertus. Et par
le fait, nous devons rendre le témoignage
aux prédicateurs que nous avons eu le
bonheur d'entendre, qu'ils ont dignement"
répondu à l'attente universelle. Les résul-
tats sont ici les meilleures preuves , et ja-
mais peut-être tant de conversions ne se
sont opérées, et tant de foule ne s'est ras-
semblée autour de la chaire évangelique.
Outre les prédicateurs de Notre-Dame ,
dont nous avons donné les conférences,
nous aurions pu remplir nos colonnes des
discours de M. l'abbé Combalot , et d«
M. l'abbé Lacordaire, qui réunit dans c«
moment une si grande affluence d'auditeurs
au collège Stanislas , qu'on vient d'être
obligé d'agrandir l'église. Tous o^t fait
leur devoir, clergé et peuple, et nous ne
trouvons dans notre cœur que de vives es-
pérances , et dans notre bouche , que
des paroles de reconnaissance et de bé-
nédiction-
Catholiques ! reprenez donc courage , et
quand des voix impies viendront insultera
vos croyances et se moquer de votre avenir,
montrez-leur donc le vide de leurs doc-
trines, et les populations qui accourent vers
vous. Finissons en répétant ces paroles du.
grand poète , qui sont la mesure de nos
espérances, et la joie de notre cœur :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle !
kit
LA DOMINICALE.
PRINCIPES
A V occasion de la question du nonihre et
du mode de création des succursales.
Le rapport de la commission chargée de
l'examen du budget du ministère des cultes
a été présenté à la Chambre , et sera mis
très-prochainement en discussion. Le mi-
nistre s'étast soumis aux réductions con-
sidérables opérées dans la session de i8d i ,
la Commission n'a pas trouvé celte fois
qu'il y eût lieu d'en demander de nouvelles.
Le budget de i835 sera donc semblable à
celui de i834i sauf une augmentation de
200,000 fr. au chapitre des traitemens du
clergé paroissial , augmentation inévi-
table par suite du décès des titulaires de
cures ou de succursales pensionnés, etde la
cessation tle quelques vacances. Le budget
des cultes peut donc défier cette année la
vigilante sévérité des économanes de la
Chambre, et le rapporteur delà commission
en a pris acte pour nous rassurer contre
les craintes que la session de 1 85 1 avait fait
naître. Toutefois, pour partager la con-
fiance qu'il veut nous inspirer, nous at-
tendrons que la question capitale des dio-
cèses de 1822 ait été enfin résolue con-
formément aux vœux et aux intérêts de
l'Église. Ce n'est pas assez que le gouver-
nement et la commission manifestent l'in-
tention de revenir sur le vote de la dernière
session, il faut cpie ce vote aitété rapporté
par une décision solennelle, et que les vrais
principes du droit de l'Église aient été pro-
clamés et reconnus par une majorité ras-
surante. Il faut avouer que ce qui s'est
passé depuis quelque temps dans la Cham-
bre à l'occasion des pétitions relatives aux
évéchés, estpeude nature à nous confirmer
cet espoir.
L'examen du budget des cultes serait
une mine féconde d'observations curieuses
et importantes. Nous aurons peut-être l'oc-
casion d'y revenir (i). Dans ce moment,
(i) Nous ne pouvons cependant nous dispenser de
faire une observation, dont les conséquences mo-
nous ne voulons nous occuper que d'une
question soulevée par le rapporteur de la
commission, et qui sera sans doute , dans
la Chambre, le sujet d'une grave discussion:
c'est celle du nombre et du mode de création
des succursales, celle de savoir s'il appar-
tient au gouvernement de les créer à sa
volonté , ou s'il est nécessaire qu'un acte
législatif précède leur établissement. La
commissionareconnuquecesontlàdesques- .
tions très-délicates, et qui ne peuvent être-,
tranchées sans mur examen. Aussi n'est-ce
que timidement qu'elle conteste au gou-
vernement le droit dont il a usé depuis le
Concordat de 1801, de créer des succur-
sales nouvelles sans l'intervention du pou-
voir législatif, arbitre indispensable de
toutes les questions qui touchent directe-
ment ou indirectement aux finances. Nous
croyons , nous, que le doute manifesté par
la commission vient de ce qiielle ne s'est
pas assez pénétrée des principes relatifs aux
traitemens ecclésiastiques j et ces principes
trop souvent et trop généralement mé-
connus , nous croyons qu'il est bon de les
rappeler.
Qu'on y songe bien-, l'état régulier, l'état,
constitutionnel des établissemens ecclé-
siastiques, c'est que leurs titulaires soient
salariés par la nation. Ainsi l'ont voulu,
depuis le rétablissement du Christianisme
en France, toutes les organisations cons-
titutives qui se sont succédé, soit par un
sentiment de justice et comme compen-
sation de la grande spoliation de 1789, soit,
par des considérations purementpolitiqueSé
Ainsi Ta voulu la nouvelle Charte dei85o,
endéclarant dans son article 6, quelesminis-
tres de la religion catholique sont salariés par
l'Etat. Les traitemens du clergé catholique
ne sont donc pas une faveur, un pur don j
ils sont une dette de l'État , dette sacrée, et
raies seront facilement saisies par nos lecteurs : c'est
que sur les titulaires des 26,000 succursales, 4,000
ont dépassé l'âge de soixante-dix ans, et touchent, en
conséquence, le traitement de 1 ,000. 3,000 de 60 à
70 ans reçoivent 900 fr. de traitement. A qui est
due cette prodigieuse longévité, beaucoup au-des-
sus de toutes les proportions liabituelies ?
LA DOMmiCALE.
Â7o
placée sous la garantie de la constitution
elle-même. Mais cette dette , quelle en est
l'étendue, la portée ? jusqu'à quel point
dépend-il des pouvoirs publics de l'étendre
ou de la restreindre? C'est là la seule question
controversable , et elle appelle toute notre
attention.
La dotation du clergé catholique n'est
pas pour l'État une dette entièrement po-
cestative-, elle n'est pas non plus sans li-
mites. Il ne dépend pas des pouvoirs de
l'Etat de la restreindre à leur gré ; il ne dé-
pend pas également du clergé catholique
de l'étendre à l'infini. Quelles sont donc à
cet égard les bornes des deux puissances ?
Il y en a deux, selon nous, dontla première
est, à nos yeux, à l'abri de toute contes-
tation.
L'Eglise catholique n'est pas une chose
irrégulière , et qui n'ait d'autres règles que
les circonstances et les hasards : elle a son
organisation complète, dont toutes les par-
ties se tiennent et s'enchaînent j elle a sa
hiérarchie et ses établissemens nécessaires.
L'État n'a pu l'adopter que dans son en-
semble, la salarier que dans son ensemble.
Il n'a pu dire : Je soutiendrai telle ou telle
pierre de l'édifice, et j'abandonnerai les
autres à leurs propres forces. Ce qu'il n'a
pas dû faire , il ne l'a pas fait. L'Église ,
qu'il avait reconnue , a été dotée par lui
avec plus ou moins de justice et de magni-
ficence; mais enfin , jusqu'ici du moins, il
l'a dotée telle qu"il l'avait reconnue , et ce
n'est que depuis trois ans qu'une partie de
sa dotation légale a été mise en question.
La conséquence de ces principes est fa-
cile à saisir , et elle s'étend à la question
de suppression des diocèses, comme à celle
qui nous occupe. Toutes les fois qu'un éta-
blissement ecclésiastique a été institué lé-
galement, c'est une obligation constitu-
tionnelle pour les pouvoirs de l'État d'attri-
buer un traitement à ses titulaires. Ni le
gouvernement , ni les Chambres , ne peu-
vent se dispenser de doter une seule des
cures ou succursales existantes, chaque fois
que l'Église leur fournit un sujet pour les
remplir. Leur pouvoir ne s'étend que sur
la quotité des dotations ;,: et la force des
choses impose des bornes nécessaires à ce
pouvoir. Mais l'existence même des dota-
tions est garantie par la Charte , et ne peut
être compromise, sans que la Charte ne le
soit en même temps.
Ainsi, des traitemens sont dus à toutes
les cures et succursales existantes , à me-
sure que l'Église les pourvoit d'un titulaire,
jYous appliquerons plus tard ces principes,
qui paraissent avoir été reconnus par la
commission de la Chambre, à la question
des évêchés. Mais ce n'est pas tout : à nos
yeux, ce n'est pas seulement aux établisse-
mens religieux existans, institués, qu'une
dotation est due-, c'est à tous ceux dont le
besoin deviendra évident. Pour qu'on sai-
sisse bien notre pensée, nous devons entrer;
ici dans quelques développemens.
Aux termes de l'article 60 de la loi du
18 germinal an 10 : « Il y aura au moins
» une paroisse par justice de paix. Il sera,
» en outre , élahli autant de succursales
» que le besoin pourra rexicjer. » Voyons
si le vœu de cet article , dont on ne con-
testera pas sans doute l'autorité, aujour-
d'hui que l'on demande à grands cris le
retour à la législation de l'an 1 o , se trou^re
rempli par la constitution actuelle de l'É-
glise.
D'après les calculs du dernier budget , il
y a en ce moment, en France, 00,078
cures et succursales, dont plus de 2,000
ne sont desservies que par le moyen du
binage. Or, comme le nombre des com-
munes est de plus de 07,000-, comme, de
plus , toutes les communes importantes
renferment plusieursparoisses, ilenrésulte,
d'après les calculs de la commission, que
10,000 communes sonten ce moment pri-
vées de tout droitlégal à une église et à un des-
servant. Nous ne prétendons pas que toutes
soient fondées à réclamer ce droit, et à exiger
qu'il leur soit accordé une église et un des-
servant, au moins par le binage. Beaucoup
sont trop peu importantes , trop pauvres ,
trop restreintes, et manquent d'ailleurs des
édifices nécessaires. Mais parmi elles, com-
bien ne s'en trouve-t-il pas qui peuvent
llk
LA DOMINICALE.
prétendre à la jouissance da culte, aux
mêmes titres que la plupart de celles aux-
quelles elle est accordée j qui, comme elles,
paient leur part de l'impôt destiné à sala-
rier les ministres du culte? Deux mille de-
mandes existent dans les bureaux du mi-
nistère , et beaucoup d'autres se présente-
raient encore. Il y a injustice de refuser de
les satisfaire; il y a à leur égard violation
des lois sur l'organisation du culte et des
principes constitutionnels.
Pour que le but de l'article 60 de la loi
du 18 germinal soit rempli, il faut qu'il
soit établi des succursales partout où le
besoin l'exige-, il faut donc, dès qu'une
commune justifie de ce besoin par son éten-
due et son importance, qu'une succursale
lui soit accordée. En l'instituant, ce n'est
pas une faveur que l'on accorde à cette
commune , c'est une dette légale que l'on
acquitte ; en la dotant autant que possible,
c'est une dette constitutionnelle que l'on
paie. Le droit, c'est que la où le hesoin
exige une succursale , cette succursale
soit créée; que là où elle est créée, elle soit
dotée.
Eh bien ! ce droit, à nos yeux, change la
position du gouvernement par rapport à
la question financière. Sans doute, en thèse
générale, le gouvernement ne peut, sans
l'intervention des Chambres, faire coutrac-
'eràrÉtatdesen^àgemenspécuniaires, qu'il
faudra plus tard accomplir. Mais ici, il ne
s'agit pas de contracter des engagemens
nouveaux , mais d'accomplir des engage-
mens existansen vertu de la loi de germi-
nal et de laCharte. Dans nos principes, que
BOUS croyons incontestables , Térection et
la dotation de succursales là où le besoin
l'exige, est une dette à laquelle les Chambres
ne peuvent se soustraire pas plus que le
gouvernement. Que serait donc l'interven-
tion des Chambres dans le vote préalable
d'une dépense qu'elles ne pourra ien t refuser?
Eien évidemment. La commission a donc
tort de contester au gouvernement le droit
de créer de nouvelles succursales sans le
concours des Chambres ; et rien n'était plus
sage et plus légal, à notre avis, que ce pro-
jet d'ordonnance, dont le rapport de la
commission nous a révélé l'existence , et
qui autorisait le ministre à créer des suc-
cursales qui seraient desservies par le bi-
nage dans toutes les communes où le besoin
s'en ferait sentir. Ce projet était conforme
à la justice, à la raison , à la loi ; et nous
regrettons que le gouvernement ait fléchi
en cette circonstance, comme il l'a fait mal-
heureusement trop souvent depuis trois ans,
devant les réclamations anti -religieuses
dont il a été l'objet. Deux ou trois mille
communes de moins seraient en ce moment
privées de tous les bienfaits du culte reli-
gieux.
Tels sont, à notre avis, les principes par
lesquels doit être résolue cette grande ques-
tion du mode de création des succursales.
Le texte des lois et les précédens administra-
tifs sont conformes à ces principes. L'ar-
ticle 61 de la loi du 18 germinal attribue au.
gouvernement le droit de régler , de con-
cert avec les évêques, le noqibre et l'étendue
des succursales. C'est en vertu de ce droit
que les décrets des 5 nivôse an i5 et 3o
septembre 1807 instituèrent les succursales
de l'empire. C'est en vertu de ce même
droit que la restauration , qui se trouvait
soumise^ comme le régime actuel , au con-
trôle des Chambres législatives pour les ques-
tions financières, établit 5oo succursales^
nouvelles par l'ordonnance du 5 août 1819,
et en créa plus tard six autres par des déci-
sions particulières et successives. Jusqu'à
ce jour, ce droit du gouvernement n'avait
pas été contesté, et nous avons prouvé que
c'est sans fondement qu'on le conteste au-
jourd'hui.
Quoiqu'il en soit, et quelque solution
que cette question reçoive dans la Cham-
bre, nous nous félicitons qu'elle ait été sou-
levée, car il sortira toujours de cette discus-
sion la reconnaissance de ce principe, que
toutes les fois qu'un établissement religieux
existe légalement, la Chambre ne peut ni le
détruire, ni refuser les fonds nécessaires à
sa dotation. Ce n'est qu'en vertu de cette
règle que la commission conteste au gou-
vernement le droit de créer des succursales;
LA DOMINICALE.
iO
nouvelles. Eh bien I que devient, en face
de ce principe, la distinction que dans
la discussion sur les diocèses , certains
membres de l'opposition ont -Toulu éta-
blir entre la question diplomatique et la
question financière? Comment peut -on
accorder à la Chambre le droit de refu-
ser la dotation des évêchés, en] recon-
naissant qu'elle n'a aucun pouvoir sur
l'existence même de ces évêchés? Ici, il n'y
apas deux questions j il n'y en a qu'une.
Du moment que vous accordez que les dio-
cèses de 1822 existent légalement , vous ne
pouvez leur refuser une dotation que la
Charte leur attribue. Et c'est pour cela que
la décision de la dernière session était con-
traire à la Charte, et que la Chambre ne
peut se dispenser de la rapporter.
Au reste,, cette question des diocèses sera
bientôt , et, nous l'espérons cette fois , so-
lennellement débattue dans la Chambre.
JVous sonunes moins effrayés que quelques-
uns de nos amis par les dernières décisions
qui ont eu lieu à l'occasion des pétitions.
JVous croyons que beaucoup des membres
de la majorité qui ont rejeté le renvoi aux
ministres, ne l'ont fait que pour laisser la
question intacte et sans préjugés^ pour le
jour de la discussion solennelle qu'elle sou-
lèveralors de la délibération du budget. Nous
faisons à leur justice et à leur raison l'hon-
neur de croire qu'ils n'ont pas voulu, en pas-
sant à l'ordre du jour, mépriser à la fois le
bon droit et les vœux des populations. Nous
avons prouvé la parfaite légalité de l'or-
ganisation actuelle de l'église de France et
des diocèses créés en 1822. Nous avons
prouvé l'identité de la question diploma-
tique et de la question financière. Il ne
restait qu'une chose à faire : c'était de dé-
montrer c[ue les besoins et les vœux des
peuples étaient d'accord avec le droit. Eh
bien ! les pétitions sont venues en foule
apporter cette démonstration. Et peu
importe au fond l'accueil qui leur a
été fait! Elles resteront cependant comme
un élément puissant de la discussion qui va
s'ouvrir. Jamais cette question n'avait été
discutée d'une manière profonde et com-
plète. Elle le sera cette fois, etrien neman-
quera pour lui assurer une solution con-
forme aux intérêts des peuples , de l'Église
et du droit.
BIBLIOGRAPHIE.
LIVRES HISTORIQUES. M. DE SISMO^DI.
Nous avons tâché précédemment de rap-
porter tous les grands ouvrages historiques
à quatre sortes d'écoles , chacune caracté-
risée et constituée parla manière dont elle
entend mettre en œuvre les faits humains;
nous avons ainsi nommé et distingué la
méthode chronologique, qui se rapporte à
Varron ; la méthode narrative , qui se rat-
tache à Hérodote-, la méthode critique,
qui a pour chef Evhémèrechez lesanciens,.
Gibbon et Voltaire chez les modernes ',
enfin la méthode philosophique , qui a
commencé à Vico et fini à llerder. Nous
avons formulé une opinion générale et
sommaire sur les travaux qui ont été exé-
cutés dans ces quatre directions , et main-
tenant nous sommes arrivés à appliquer
notre grande division aux livres historiquesi^
publiés depuis trente ans , et à examiner
jusqu'à quel point ils ont fait avancer les
études. Nous aurons égard plus spéciale-
ment aux ouvrages qui traitent des annales
de notre pays. Il y a une foule de questions
historiques qui sont les mêmes chez tous les
peuples, et que nouséclaircirons avec beau-
coup moins de peine sur le terrain des
documens nationaux.
Nous commençons par le livre, aujour-
d'hui en meilleure renommée sur l'his-
toire de France, par celui de M. Sismonde
de Sismondi. V Histoire des Français ,
dont le premier volume parut en 1821,
et qui n'est encore parvenue qu'à la fin du
seizième siècle , formera , quand elle sera
complète, à peu près vingt ou vingt-deux
volumes. La chute presque totale des
études historiques, à l'époque où M. de Sis-
mondi commençait à publier les siennes,
attira vivement sur elles l'attention du
public. La presse libérale s'en aida surtout
116
LA DOMINICALE.
pour donner à ses idées d'opposition une
sorte de base positive et scientifique. C'est
ainsi qu'on a fait en son temps une fijrande
réputation au méchant livre de M- Re-
nouard sur le droit municipal en France.
Les 'écrivains sérieux allaientaux idées poli-
tiques , et la propagande allait pareillement
à leur secours. Que de noms qui resteraient
aujourd'hui en portefeuille, et quela presse
de l'opposition a vernissés, fourbis et en-
luminés !
M. de Sismondi serait certainement du
nombre. Ce n'est pas qu'il ne possède une
fort grande érudition j qu'il n'ait presque
remis en honneur nos chroniques natio-
nales ; qu'il n'ait introduit en histoire une
critique fort supérieure à celle d'Anquetil,
de 3Iillot, et même des écrivains notables
du dix-huitième siècle ; mais il n'en est
pas moins certain qu'il a mal posé ou mal
résolu la plupart des grandes questions de
notre nationalité. En face des travaux exé-
cutés depuis cl ix ans par 31 . AugustinThierry,
par 31. IMichelet, et surtout par 31. Guizot,
et que nous examinerons successivement ,
ceux de M. de Sismondi ont perdu presque
la totalité de leur valeur; et puis, en vérité,
qu'est-ce qu'un écrivain sansstyle? qu'est-
ce que vingt gros volumes écrits sans cha-
leur, sans élan , sans poésie , qui ne por-
tent l'empreinte d'aucune grande idée su-
périeure, qui vont jusqu'au bout page à
page , avec une langue plate , incolore ,
insipide, une véritable prose de procès-
Terbal, saupoudrée de temps à autre de
quelque maxime voltairienne? Ce n'est pas
ainsi que se font les ouvrages destinés à
vivre: il ne reste jamais dans les littéra-
tures que les livres bien écrits.
Ce ne fat pas sans une intention réelle
et marquée que M. de Sismondi appela sou
livre Histoire des Français, au lieu de
la vieille et commune désignation de
Histoire de France, Ce fut absolument
parla même raison qui a fait donner à
Louis-Philippe le titre de roi des Français,
au lieu de roi de France et de Navarre. Les
Libéraux de 182 1 s'imaginaient que c'était
plus noble et plus beau-, et ainsi ont pensé
ceux de i83o. Titre pour titre , nous ai-
mons mieux ceux de Histoire de France et
de roi de France; ils sont plus anciens et plus
vrais. La France est le nom qu'a porté dès
le sixième siècle une partie du territoire
d'entre Somme et Loire, lequel s'est trouvé
devenir par la suite comme un centre d'as-
similation pour tout le pays qui va de
l'Océan au Khône et du Rhin aux Pj^rénées.
Français, au contraire, est un mot qui
ne date que de la fin du douzième siècle ,
lorsque la langue commençait à se former.
Jusqu'alors les habitans de la France se
nommaient Francs. Et puis l'espèce de nou-
veauté qu'il y a dans un titre comme celui
de Histoire des Français peut dérouter le
lecteur, et le porter à croire qu'il ne s'agit
nullement des Normands, des Rretons, des
Bourguignons, des Aquitains, toutes races
aussi anciennes que la racefranque,etqui se
sont développées à peu près sans mélange
jusqu'aux temps actuels. Enfin, et c'est la
dernière remarque que nous fassions sur
cette matière, annoncer l'histoire des Fran-
çais plutôt que l'histoire de France , c'est,
à notre avis, préjuger une grande question,
celle de savoir si le principe personnel a
dominé le principe territorial, et si dans le
cours de notre civilisation , le progrès est
sorti des lois sur les hommes ou des lois sur
la propriété. Nous allons au-devant de l'ob-
jection tirée des chroniques latines , qui
donnent à chaque prince le nom de rex
Francorum. Outre que cette construction
tient au génie de la langue latine, et qu'on
a toujours dit d'Octave qu'il était impera-
tor romaniis ou Fiomanorum, et non pas
imperator lloniœ, il faut^'emarquer encore
(\\xerex, dans ces mêmes clnoniques, et dans
les textes descodes salique, saxon, visigoth
ou ripuaire, où la tradition est plus pure ,
signifie général, et non pas roi , comme
l'ont entendu les modernes, et que dès-lors
il était fort naturel que Philippe-Auguste j
par exemple , s'appelât rca^ Francorum
plutôt que 7'ex Franciœ. Mais iî est un
fait incontestable et immense , qui donne
le dernier mot sur tout ceci -, l'unité féo-
dale, c'est-à-dire la superposition des vas-
LA DOMINICALE.
ira
saux,' depuis le plus petit tenancier jusqu'à
la famille la plus puissante ;, a amené et
produit Tunité royale. Or, dans la féodalité,
les personnes n'étaient hiérarchisées qu'à
cause et en raison de l'hiérarchie même des
terres : c'est donc par la terre , et non par
l'homme, qne s'est établie la suprématie du
dcché de France sur tout le reste du terri-
toire actuel ; et par toutes ces raisons ,
parmi lesquelles la dernière suffit à elle
seule, il nous semble que le développement
de notre nationalité se résume beaucoup
mieux dans une histoire de France que
dans une histoire des Français.
Le premier volume de M. de Sismondi
est à peu près consacré à un examen des
races qui ont occupé la Gaule par la con-
quête. Ce travail est incomplet , superfi-
ciel et mal digéré. Les peuples y sont jetés
et appréciés en bloc , au lieu d'être soi-
gneusement examinés dans leur constitu-
tion même, c'est-à-dire dans leur mode d'as-
sociation intérieure , la tribu et la famille.
Nous aurons l'occasion d'adresser plus tard
le même reproche à M. i\îichelet, historien,
poète et philosophe, qui a également écrit
dans un volume séparé tout ce qui con-
cerne les populations envahissantes du cin-
quième siècle, et dans le travail duquel il
est resté beaucoup de vague et d'indéci-
sion, faute d'un point de vue pris dans les
entrailles mêmes de sa matière, et qui lui
servît à coordonner tous ses détails. Sous
ces termes si généraux de nation, de peuple,
de race, il y a des choses plus spéciales et
plus réelles, comme la tribu et la famille ;
ce sont ces élémens qu'il fallait étudier de
préférence : ils sont la source de tout et le
centre de tout.
Dès le second volume, M. de Sismotidi
entre réellement en matière; il groupe, il
raconte, il juge. Nous avons dit qu'il ra-
contait sans naïveté, sans force, sans grâce,
enfin sans aucune des qualités qu'exige un
récit, et surtout un récit de vingt volumes.
Son début à travers toutes nos annales
manque de grandeur et de majesté. Il re-
prend cette éternelle narration de Clovis et
de ses batailles, du roi de Cambrai et du roi
des Movfns. Il nous semble qu'avant de
faire ainsi promener le lecteur sur cet in>-
mense territoire , il fallait dire quelque
chose de sa division, de sa culture, de soa-
aspect physique , qui a tant et si souvent
varié. Puisque M. de Sismondi a reconnu
qu'il était nécessaire d'écrire l'histoire des
races, pourquoi n'a-t-il pas écrit pareille-
ment l'histoire du sol sur lequel ces races se
sont développées ? c'était logique et natu-
rel. M. Michelet ne l'a pas oublié. Et puis
ces villes que Clovis assiège et dévaste^
quel était leur régime intérieur? par quelles
classes d'hommes étaient-elles habitées ?
quelles en étaient les lois? quels en étaient
les chefs? M. de Sismondi vous nomme ra-
pidement Paris, Cambrai , Orléans , Tou-
louse, et puis il passe outre , comme s'il
avait tout dit-, de telle sorte que ceux qui
veulent étudier le régime des villes de la
Gaule au cinquième et au sixième siècles,
sont obligés de faire tout le travail. Alors
à quoi bon les historiens?
M. de Sismondi vous lance donc comme
un écolier dans ses histoires de Clovis, de
Clotilde et de Tolbiac, choses qui sont par-
tout, et il vous entraîne sans vous donner
la moindre notion sur le régime des villes,
sur la constitution des peuplades, sur les
lois territoriales , sur la géographie de la
Gaule , sur les établissemens chrétiens ,
choses qui ne sont nulle part. C'est ainsi
que son histoire faite, l'histoire sera encore
à faire. Non-seulement l'historien a laissé
de grands vides, mais il a semé d'innom-
brables causes d'erreurs. S'ilavait bien étu-
dié et bien dessiné le système municipal du
sixième siècle, qui était d'origine et d'or-
ganisation romaines , il aurait compris les
communes du onzième et du douzième
siècles , qui sont un commencement de
municipalité indigène. M. Renouard a com-
mis l'iocroyable erreur de confondre le ré-
gime municipal romain , qui meurt vers
l'année 5oo, avec le régime municipal in-
digène, qui naît vers l'année looo \ deux
systèmes qui sont séparés, comme on voit,
par un interrègne de cinq cents ans , outre
qu'ils reposaient sur des bases essentielle-
LA DOMINICALE.
ment dififérentes , la municipalité romaine
étant 1^-mée de grands propriétaires, la
municipalité nationale étant formée d'es-
claves affranchis.
Parmi les grandes questions que M. de
Sismondi laisse de côté, et qui demandent
pourtant d'être traitées et éclaircies , pour
que notre histoire signifie quelque chose ,
il faut placer la question domestique, c'est-
à-dire l'organisation de la famille, et les
rapports dans lesquels les membres étaient
entre eux. Quelle part les enfans avaient-
ils dans la succession? à quel âge étaient-
ils majeurs? quel était le mode de partage
entre les frères et les sœurs dans les héri-
tages ah intestat? quelle était la situation
et le nombre des esclaves? y en avait-il un
plus grand nombre d'un sexe que de l'autre?
à quels travaux les hommes étaient-ils em-
ployés ? quelles étaient les occupations des
femmes? comment vivaient-ils dans la fa-
mille ? à quelle époque commença-t -ou à
leur donner des carrés de terre à cultiver?
comment l'église traîtait-elle les esclaves ?
à quel siècle correspond la disparition de
l'esclavage? et une foule d'autres questions
aussi importantes, aussi fécondes, aussi
dignes d'intérêt, que M. de Sismondi n'a
même pas soulevées. Mais alors, encore
une fois, à quoi servent donc les histo-
riens ?
JVous avons dit que V Histoire des Fran-
çais causa tout d'abord une assez chaude
émotion dans la presse, et que le parti li-
béral s'en empara, comme d'une espèce de
témoignage scientifique rendu à la vérité
de ses théories. En effet , M. de Sismondi y
établit , ou du moins cherche à y établir
que des trois principaux élémens de la
nation, le clergé, la noblesse et le peuple ,
c'était ce dernier qui était l'élément pri-
mitif j qu'il avait été victime autrefois de
diverses spoliations successives ;, et que son
réveil dans les états-généraux du moyen-
âge , et sa persévérance actuelle dans le
recouvrement de ses anciens droits, étaient
par conséquent chose naturelle , chose
sainte, et qui devait être respectée. Ce fut
cette théorie que M. de Sismondidonna sur
le peuple , qui le recommanda aux amis
du peuple.
Or, cette théorie du peuple était fausse
et ridicule. Des trois élémens dont s'est
formée la nation française , loin d'être le
premier, le peuple a été le dernier j le peuple
ne date en France que de la fin du onzième
et du commencement du douzième siècle;
c'est à cette époque que les racos esclaves se
trouvèrentassezgénéralementaffranchies,et
formèrent , sous le bon plaisir des évêques,
des communautés religieuses et des sei-
gneurs, auxquels elles avaient jusqu'alors
appartenu , des aggrégations administra-
tives régulières, sous le nom de communes
ou bourgeoisies.
L'erreur de M. de Sismondi, qui trouve
le peuple existant sous la première race ,
a néanmoins un certain fondement. Toutes
les chroniques relatives à l'histoire de
France sont écrites en latin jusqu'à la fin
du douzième siècle, c'est-à-dire jusqu'à
celle de Ville Ilardoinn, qui est la première
qui ait été composée en langue d'entre
Somme et Loire, ou en français. Or, ces
chroniques latines portent fréquemment
le mot populus , que M. de Sismondi
a tout simplement traduit par le mot
peuflc , comme ferait un écolier. Les
chroniques françaises , à commencer par
celle de Ville Hardouin, portent aussi le
mot puep le , peuple^ et autres équivalens
de peuple et de populus-, mais avant de
donner à ces expressions le sens qu'elles ont
aujourd'hui, il fallait y regarder à deux
fois. Il résulte des passages mêmes des
chroniques latines et françaises où se trou-
vent les mots populus et peuple , que ces
termes désignent la noblesse , les grands
terriens, les propriétaires d'esclaves, jusqu'à
la fin du treizième siècle à peu près. Il y a
mille exemples à citer , et qui grossiraient"
inutilement cet article. Vers la fin du trei-
zième siècle, les races esclaves se trouvèrent*
affranchies en grand nombre, comme nous
l'avons dit, et formèrent des communes,
des bourgeoisies , un tiers-état, à côté des
nobles et des ecclésiastiques; ce fut cette
tierce-nation, cette tierce-gent, d'origine
LA DOMINICALE.
lld
esclave , qui prit alors peu à peu le nom de
peuple, avec les dénominations spéciales
de manans , de vilains , de croquans ;
bourgeois avait une autre signification plus
précise; il indiquait les membres de la
confrérie municipale , ou de la commune ,
dans laquelle n'entrait pas qui voulait. La
commune était une sorte d'aristocratie par-
mi les hommes de race esclave. Le roi
Louis XI se fit recevoir bourgeois à la com-
mune d'Unterwalden. Le roi Charles V
avait annobli tous les membres de la com-
mune de Paris. Ainsi le même mot de
peuple, qui avait désigné les gentilshommes,
c'est-à-dire les hommes de race libre, jus-
qu'à la fin du treizième siècle, commença
dès-lors à désigner les bourgeois, c'est-à-
dire les hommes de race esclave. Ce n'est
qu'en 1789 que le mot se généralisa, et qu'il
désigna indifféremment, comme il Te fait
encore, les descendans des nobles et les
descendans des affranchis. Du reste les
anciennes races libres ont presque entière-
ment disparu de la France-, la Bretagne,
l'Auvergne, le Berry, l'Anjou, la Norman-
die, la Gascogne sont peut-être encore les
pays où il en reste le plus, à cause de leur
immobilité et de leur vieille fidélité aux
usages de leurs ancêtres. Il y avait sous
Louis XIV à peu près quatre cent mille
nobles inscrits sur les registres provinciaux
des hérauts-d'armes-, plus des trois quarts
étaient des nobles créés par les rois de
France , et par conséquent des descendans
d'affranchis.
Nousne finirions pasavec M. de Sismondi,
si nous voulions signaler toutes les lacunes
de son livre -, la partie relative aux arts, à
la langue, à l'architecture, au blason, aux
sciences, y est nulle. C'est un livre manqué
aux fondemens , et qu'il est presque inutile
de poursuivre. A la place de son auteur,
nous ne l'achèverions pas.
Nous nous estimons heureux et nous som-
mes fiers d'offrir aujourd'hui au clergé de
France qui l'entoure de son admiration et de
ses respects, à la jeunesse française qui l'a re-
connu comme son guide le plus dévoue et le
plus sûr, aux pauvres de son diocèse dont il
est la Providence visible, aux fidèles dont il
est le pasteur , et même aux ingrats à qui il a
pardonné , le portrait de monseigneur l'arche-
vêque de Paris. Beaucoup de portraits de
monseigneur l'archevêque ont été entrepris j
on les retrouve partout , chez le riche et chez
le pauvre , dans le palais et dans la mansarde.
C'est un portrait populaire en un mot 5 mais
jusqu'à présent nous avons eu des images peu
ressemblantes. Plus d'une fois ceux qui appro-
chent monseigneur de plus près ont eu peine
à le reconnaître dans ces traits reproduits au
hasard sur d'autres portraits , et d'après un
confus souvenir. Espérons qu'aujovu'd'hui le
portrait de notre prélat, que nous devons au
cravon facile et plein de verve de notre habile
graveur, M. Montant, d'Oléron, remplira
toutes les conditions voulues pour un pareil
travail. Au reste, nous le livrons comme il a
été fait, avec zèle , avec amour, avec respect.
A présent, c'est au clergé de France à nous dire
si en effet nous avons atteint notre but.
Nous ne savons pas, depuis que l'Eglise de
France est constituée, que Paris ait en jamais
un archevêque qui se soit trouvé dans des cir-
constancesplus difficiles que monseigneur Hya-
cinthe-Louis deQuélen. Sans doute, de hautes
vertus et de grands courages ont illustré le
siège de Paris. Lisez l'histoire de cette Eglise, et
des saints prélats qui ont marché à sa tête. Que
d'efforts, que de charité ardente, que de piété,
que de zèle, que d'intelligence! Les uns ré-
sistent à l'ennemi qui veut tout envahir à main
année j les autres s'opposent à l'hérésie, un
autre genre d'invasion non moins à craindre;
un archevêque soutient tout seul les efforts
sans cesse renouvelés du dix-huitième siècle
contre l'Eglise; attaques furibondes, déclama-
tions féroces, hurlcmens d'hommes de génie
déshérités de la foi! Après quoi l'autel est
brisé comme le trône, jusqu'à ce que repa-
raissent le trône et l'autel , vainqueurs de tant
d'orages.
Eh bien! nous le répétons, nous ne croyons
pas que, même dans cette histoire à part, un
prélat se soit rencontré plus grand dans l'ad-
versité, plus patient et pi is intelligent dans le
combat, plus merveilleusement disposé à
comprendre son époque, plus universelle-
ment adopté par tous les hommes de cœur et
de foi, plus respecté par l'Eglise, à laquelle
il a servi de sauve-garde, supportant lui seul
tout le malheur des temps. Avec quel admi-
rable sang-froid , vous le savez I
La biographie de notre .archevêque sera un
des plus beaux textes à l'éloquente simplicité
de l'histoire, quand l'histoire , ce jugement
suprême de la postérité , pourra s'emparer
librement de cette vie déjà si remplie. Mais
aujourd'hui, parler, même au clergé, de
monseigneur l'archevêque , c'(a»; tenter uuc
tache bien difficile. Comment aborder, sans
déplaire au prélat, le récit de tant d'actions
qu'il ci'oit avoir si bien cachées que nul ne les
sait, excepté Dieu et sa conscience? Com-
ment, avec la plus gi-ande retenue de soi-
même, ne pas blesser cette nlodestie si in-
quiète? Comment le tirer malgré lui de l'obs-
curité qu'il aime tant, cet homme qui ne
s'est montré qu'aux jours du péril ? Plus le
peuple fut injuste envers lui , et moins il per-
mettra qu'on parle au peuple de ses vei tus
et de sou courage. Peuple ingrat, en effet,
et qui a été bien malheureux lorsqu'il a connu
celui qu'il avait outragé! Vous vous rappelez
ces jours d'affreuse m.émoire, quand le peuple,
oubliant les bienfaits de cet archevêque na-
guère si populaire, un des héros de la cham-
bre des pairs , éloquent et intelligent orateur,
qui n'avait pas séparé la cause du peuple de
la cause de l'Église^i) s'abandonna comme par
vertige aux plus incroyables fureurs. Tout a
coup on assiège l'église de Saint-Germain-
l'AuxeiTois , on enfonce les portes. O pi'ola-
nationl les saints sont brisés et renversés de
leurs niches , les autels- sont détruits, les tom-
beaux des moris sont ouverts; tout cède; la
rue tiiomphc de l'Eglise. Mais le triomphe
de la rue n'est pas complet encore; l'Eglise
n'est pas assez défaite, tant que l'archevêché
reste debout. Aussitôt la foule se précipite en
criant. La foule entraîne la foule. L'archevê-
ché est renversé. La maison du prélat est dé-
vastée; il n'y reste pas pierre sur pierre. Sa
(i)Les rentes îïp.lOO ctaient pour la ville de Paris
elle seule de 1)0,000,000. Le 5% dont on demandait
la réduction, s'élevait à 48,000,000 par an. C'est
donc, depuis iO ans, de i82i à 1854 inclusive
ment, une somme de 480,000,000 que les rentiers
auront fin I834,et dont ils auraient été privés, ainsi
que le conrimerce et l'industrie. Voilà ce que la
ville de Paris doit à son archevêque, et cependant
c'est le même homme qu'elle laisse aujourd'hui
sans asile.
LA DOMINICALE.
maison des champs est livrée au même stu-
pide pillage. Ses livres, ses tableaux, sa cas-
sette, ou plutôt la cassette des pauvres , tout
est enlevé, brisé, anéanti; le peuple ue se
r«»posc que le soir, et il rentre chez lui, san»
songer que son archevêque n'a pas un abri
où reposer sa tête. Ce jour-là, le peuple avait
tout-à-fait traité l'archevêque comme un roi.
Dans cette désolation universelle del'Eglisz*
parmi ces ruines fumantes , ne voyez-vous piS
un homme qui sort pour proclamer le pai>
don des offenses? n'cntendez-vous pas une
voix qui s'écrie : Pardouncz-Ieur, mon Dieu!
En effet , dans ces déplorables circonstances I
en quelque sorte parmi les ruines de l'arche-
vêché, le prélat se montra toujours calme,
le front serein , le cœur tranquille. Il étaif»
heureux de voir que lui seul dans ce tumulte,
avait été atteint. Que lui importent que l'ar-
chcvêché soit par terre! que lui importent ses
tableaux et ses livres , puisque le clergé de
France est encore debout. Pour lui il n'a
rien perdu , il a passé sa main sur son visage,
et il ne s'est pas senti blessé ; personne ne
s'est aperçu qu'il était sans asile , pas même
les pauvres !
Aussi , grâce à son prélat , l'Eglise de
France s'est rassurée. Le peuple , quand il a
vu, le lendemain, les débris amoncelés par ses
fureurs , s'est pris à être honteux et à rougir.
Depuis ce temps, pas un cantique n'a été in-
terrompu dans l'église , pas une plainte ne
s'est fait entendre; l'Église s'est serrée plus
que jamais autour du pontife, et plus que
jamais ils ont marché, elle et lui dans la voie
de cette admirable unité catholique qui fait la
force et la gloire de l'Église de Jésus-Christ.
De cette émeute de Saint-Germain-l'Auxer-
rois , l'archevêque qui s'est défendu tout seul,
l'P^glise qui s'est protégée par elle-même, sont
sortis l'un et l'autre plus forts et plus grands
que si le pouvoir fût venu avec toutes ses foi^
ces à leur secours.
Vous dire comment l'archevêque de Paris
s'est vengé du peuple de Paris , c'est chose
inutile. Comment pouvait-il se venger, sinon
par des bienfaits? Il nous souvient encore de
ces jours d'effroi où la peste tomba sur la
ville consternée: ce fut un an, jour pour
jour, après le sac de Saint-Germain-l'Auxer-
rois. Tout tremblait : les hôpitaux se rem-
plissaieut d'heure en heure; les pauvres mou-
raient, eu attendant que vînt le tour des n-
LA. DOMIÎSICAXE.
ÂM
ches ; chacun se regardait avec effroi ; ce n'é-
taient qu'histoires lamentables et funèbres.
Tout à coup au milieu de la ville , au milieu
des plus pauvres, au milieu des mourans et
des morts , partout où tombait le fléau, arrive
l'archevêque de Paris. C'est bien lui I Les
pauvres le reconnaissent et tombent à genoux
devant sa bénédiction puissante; les hôpitaux
s'ouvrent à sa voix , et la désolation fait si-
lence pour entendre des paroles d'espérance
et de charité. Les plus intrépides s'étonnent
•du courage du prélat. Les médecins veuleiit
l'arracher au lit dos malades ; mais il ne quitte
le chevet du moribond qu'après lui avoir ou-
vert le Ciel. Il se mulliplie ainsi la nuit, le
jour, à toute heure; il encourage, il exhorte;
il appelle à lui tout son diocèse; il a de l'or et
des prières pour tons. Oh! s'il pouvait, parmi
ceux qui meurent, reconnaître un des dévas-
tateurs , avec quel bonheur il lui dirait : Je
vous pardonne ,' mon Jîls ! Voilà le spectacle
que nous avons eu sous les yeux, tant que
Paris fut saisi par la peste et par la terreur.
Quand le fléau fut apaisé , on chercha vaine-
ment l'archevêque dans les rues assainies, dans
les hôpitaux déserts ; l'archevêque se cachait à
présent; il se dérobait à notre reconnaissance,
il remerciait pour nous le Ciel qui avait dit au
fléau : — Reviens à moi!
Ce sont là des faits qui seraient tous récens
pour un autre que pour l'archevêque de Pa-
ris ; mais pour lui ce sont déjà de belles ac-
tions de bien vieille date. Que de combats
îi'a-t-il pas livi'és depuis pour défendre les
doctrines attaquées , pour réveiller dans les
âmes le feu des saintes doctrines! Tantôt c'é-
tait le schisme ingrat et stupide ; tantôt c'était
un homme de génie simple de cœur , grand
écrivain que son zèle emportait trop loin.
Notre archevêque a été sans pitié contre le
schisme voltririen ; il a pleuré sur l'homme
de génie qui s'égarait; il a prié pour lui; il
n'a été heureux que lorsque l'homme de foi
et de cœur s'est montré le plus soumis des
chrétiens, comme il en était le plus grand
par l'éloquence et le génie. Ce sont là des
combats sans nombre , ce sont là des inquié-
tudes sans fin I Et en même temps que le pré-
lat se livrait à cette double lutte , il n'oubliait
aucun des détails de son vaste sacerdoce. Par
lui l'enseignement religieux a marché à des
■destinées nouvelles. C'est l'archevêque de Pa-
ris qui a donné à toute la jeunesse de France
le premier signal de ce retour inespéré aux
saines doctrines religieuses. Chaque jour est
témoin d'une nouvelle tentative dirigée par
le prélat en faveur de cette révolution mo-
rale. Naguères encore il a rétabli les confé-
rences religieuses, appelant ainsi à lui tous
chrétiens, ceux qui enseignent et ceux qui
sont enseignés; ceux qui parlent et ceux qui
écoutent , afin que les uns et les autres mar-
chent ensemble à la vérité chrétienne , afin
que les uns et les autres marchent d'nn pas
égal dans la voie catholique. Ce sont là des
succès prodigieux , incontestables , et qui
viennent à l'église de son archevêque. Voilà
comment l'archevêché est sorti de ses ruines.
Le peuple a renvei'sé des pierres; l'arche-
vêque a mis des doctrines à la place des ces
vieilles pierres. Le peuple a anéanti des ta-
bleaux et des livres; l'archevêque a remplacé
par l'enseignement religieux ces tableaux et
ces livres ; le peuple a crié : Mort à Varclie-
véquel et l'a chassé de sa maison; l'archevê-
que a dit au peuple : Vivez! et lui a fait en-
seigner la vérité , et il l'a visité dans ses hô-
pitaux, moribond qu'il était; le peuple a
crié : Il n'y a plus de religion chrétienne , et
l'archevêque a répondu au peuple en appe-
lant à lui toute la jeunesse de France : la
jeunesse de France est venue à l'archevêque ,
ardente, enthousiaste, convaincue; la jeu-
nesse bénie par son archevêque l'a entouré de
son dévouement et de ses respects, et lui, il
a pris pour devise ces trois mots qui disent
tout : A nous l'avenir!
Nous arrêtons ici cette louange involon-
taire , et qui nous est échappée comme vous
échappe un cri parti du canir. En commen-
çant cet article, nous voulions simplement an-
noncer à nos lecteurs cette bonne nouvelle ,
que nous leur offrions l'image la moins im-
parfaite et la plus authentique qui ait été pro-
duite de l'archevêque de Paris. Mais nous
avons eu bientôt oublié son portrait pour
parler du prélat que révère la France. Puisse
cet hommage que la reconnaissance nous eut
commandé , si l'admiration la plus sincère ne
nous l'avait dicté, nous être pardonné par
Mgr. l'archevêque de Paris;" il est le seul
homme dans le monde à qui nous soyons
obligés d'en demander pai'don.
>i8â
LA DOJMINICALE.
. CORRESPONDANCE.
Reims leSi mars 1834.
Monsieur le Directeur ,
Reims vient aussi de jeter son cri d'alarme , et
de joindre sa voix à tant d'antres qui réclament
contre la mesureqni tendrait à priver le catLolicisme
de France de trente évèchés; je vous envoie copie
de la pétition qui se signe actuellement à Reims,
et qui le sera liienlôt dans toutes les paroisses du
diocèse.
Messiem-s les Députés ,
Convaincus que votre premier désir est de prendre
l'intérêt et de suivre le vœu du pays que vous repré-
sentez, nous nous empressons de vous les faire
connaître, et d'appeler votre attention sur une
mesure qni les blesserait l'un et l'autre de la ma-
nière la pUis pénible.
Nous voulons parler de la suppression du siège
de Reims, que fait craindre la proposition faite à
la Chandjre.
Le vote qni demandait cette sn[)pression n'a pas
été plutôt connu dans nos contrées , qu'il y a ré-
pandu une al'irme générale.
Pour l'expliquer, il suffira. Messieurs, de vous
donner une idée de l'état déplorai)le où se trouvait
réduit , pendant sa réunion aux évèchés de Metz et
de ]Meaux , le pays qui compose le diocèse actuel.
L'éloignement des évèques ne leur permettant
pas d'étendre leur vigilance, ni d'exercer leurs mi-
nistère sur cette partie de leur diocèse, nous avons
été privés pendant près de vingt ans de la visite
épiscopale et du sacrement de la Confirmation.
Les vocations ne pouvant être efficacement en-
couragées, le plus grand nombre des paroisses se
sont vues sans pasteurs ; les penples sont restés sans
instruction, et combien de fidèles n'ont-ils pas été
condamnés à mourir, sans avoir reçu les secours les
plus indis pensables de la religion?
Nous ne pouvons croire, Messieurs, que vous
consentiez à faire revivre un pareil état de choses,
ni ànousreplongerdansun dénuementaussi affreux,
en laissant supprimer un siège, dont la conservation
est d'ailleurs réclamée par les considérations les phis
jiuissantes.
■ A". Le siège de Reims est un des plus anciens
des Ganles , et sou origine remonte au berceau du
Ciirislianisme dans le royaume.
2". En supprimant l'archevêché de Reims, on
laisserait veuve une des plus belles cathédrales de
France, et l'on exposerait à périr, faute d'entretien,
un des monumeus d'architecture les plus rares et
les plus précieux.
5". La ville de Rheims est la plus importante du
département de la Marne et des départemens cir-
convoisins ; on ne peut sans blesser les convenances
et la juste susceptibilité de ses nombreux habitans,
lui donner pour chef-lieu une petite ville éloignée.
4'\ Le diocèse actuel renferme tant en cures
qu'en succursales, plus de cinq cent paroisses, et
plus de deux cents annexes : il est donc un des plus,
populeux et exige exclusivement les soins et la
présence d'un évêque.
S". L'existence du diocèse de Reims n'impose
que de très-faibles charges au gouvernement et à la
ville , car celte dernière renferme dans ses murs
tous les établissemens nécessaires à un évèché ; et
si le palais a été restauré et embelli aux frais du
gouvernement, le graïul séminaire a été acquis aux
dépens du département des Ardenneset de la Marne,
et le petit séminaire est lé produit des dons des
fidèles.
Nous passons sous silence une foule d'autres con-
sidérations que iiOus pourrions puiser dans les nom-
breux avantages qui résultent en faveur de la ville
de Reims , de la présence dans son sçin de ces^
établissemens, avantage que ferait disparaître la sup- ,
pression du diocèse. ;
Vous ne le voudrez pas. Messieurs, et nous avons
la confiance que, d'après tous ces motifs , vous vous
opposerez au projet contre lequel nous réclamons
aujourd'hui votre intervention , et que vous nous
préserverez du désastre dont nous sommes menacés.
Suivent les signatures.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
L'abondance des matières ne nous permet pas
d'insérer aujourd'hui une notice que nous avons re-
çue de Bayonne, sur M. Viviez, grand-vicaire, qui
vient de mourir, nous la renvoyons au numéro pro-
chain.
— Mgr Charvaz, évêque de Pignerol (Piémont),
a été sacré le 9 mars à Chambéry. MM. Rey, évê-
que d'Annecy, Billiet, évêque de Maurienne, Ro-
chaix , évêque de Tarenlaire , et Jourdain , évêque
d'Aoste , assistaient à la cérémonie. Le \ I mars , le
prélat s'est rendu à Annecy avec Mgr Rey, son pré-
décesseur à Pignerol , pour y yisiter le tombeau de
saint François de Sales.
— Le docteur Fleming , évêque de Carparie , et
vicaire apostolique à Terreneuve , s'est embarqué
l'année dernière à Walerford en Irlande, après
avoir fait partir six prêtres irlandais qu'il destine
pour sa mission. Lui-même a emmené quatre reli-
gieuses du couvent de la Présentation de Gallway.
Il se rend à Saint-Jean, île de ïerreneuve , et l'on
ne doute pas que l'arrivée des missionnaires et des
religieuses ne soient un grand sujet de joie pour les
catholiques du pays.
— A la fin de novembre dernier , sont arrivés à
New-York deux ecclésiastiques belges , M. Van-
LA DOMINICALE.
^85
derpool , directeur de l'école des orphelins à Bru-
ges, et M. Lebrun, professeur de belles-letti es dans
cette ville. Ils étaient accompagnés d'ouvriers de
différens étals , et se proposent d'établir une mis-
sion parmi les Indiens. Ils ont pris la route du Dé-
troit, d'où ils doivent se rendre plus loin dans l'ou-
est. M. Portier , évêque de Mobile, qui était venu à
New-York , en est parti vers le même temps avec
dnq religieuses de la Visitation de Georgetown ,
qu'il emmène pour former un établissement dans
son diocèse.
« Trois missionnaires français, débarqués en 1827
aux îles Sandwich par un brick de l'Etat, devaient
contrebalancer sur cette terre nouvellement livrée
à une active civilisation, l'influence des missionnai-
res anglais et américains. C'était de la part de la res-
tauration un acte de haute prévoyance ; mais des^
intrigues et bientôt des persécutions en ont contra-
rié le succès. Une lettre datée de Waahoo nous ap-
prend que les missionnaires américains ont fait en-
lever de force les missionnaires français , et que ces
«lalheureux, entraînés à bord d'un navire de Sand-
wich , ont été jetés sur la côte de la Californie dans
la baie de San-Pedro, avec deux bouleillps d'eau
seulement , à 30 milles de tout endroit habité. »
C'est au moment que le cabinet français récla-
«lait avec tant de sollicitude la ratification de l'oc-
troi de 23 millions fait à sa bonne alliée, la répu-
blique de Washington, que celle-ci lui préparait de
pareils témoignages de reconnaissance. IMais sans
doute que l'indigne traitement exercé sur des ci-
toyens français par des sujets américains, dans une
île où se trouve un i-ésident américain , ne pouvait
émouvoir nos gouvernans, quand on songe que
ces citoyens français ont le malheur de n'être rien
de plus que d'humbles missionnaires , des apôtres
de vérité, des hommes sublimes, qui propagent
aux extrémités du monde les principes d'une reli-
gion essentiellement civilisatrice, et l'influence du
nom français.
— Les catholiques de Vévay, sur les bords du lac
de Genève, ont , comme ceux de Lauzanne, obtenu
du conseil d'État du canton de Berne l'autorisation
d'élever une cliapelle ponr y célébrer l'office divin.
Ils ont commencé leur entreprise comme ceux de
Lauzanne , sans autre ressource que la providence.
Déjà le Piémont, la Savoie et la Suisse, ont apporté
leur tribut pour cette bonne œuvre. M. Giobbe et
sa fille ont été autorisés par monsieur l'évêque de
Lauzanne à recueillir les dons de ces pays. Ils sont
dans ce moment à Besançon pour le même olijet ;
messieurs les grands -vicaires ont aulorisé la quête
et engagent les fidèles à y concourir.
PorliKjal. — Le Courrier anglais publie une let-
tre de Lisbonne en date du \b. Elle ne contient
guère que des détails sur la querelle engagée entre
des of/iciers anglais, et le corps des volontaires
portugais chargés du maintien de l'ordre dans la ca-
pitale. Piien de nouveau n'est survenu entre les
deux armées. Don Miguel vient d'envoyer dans
l'Alentejo un corps de troupes tiré de Santarem,
pour s'opposer à la marche de Bernardo de Sa. A
Opporto , une espèce d'anarchie s'est manifestée ;
les autorités municipales , entièrement opposées à
don Pedro, paralysent l'acion des tribunaux, et uu
grand mécontentement règne au milieu de la popu-
lation. Saldanha est plus que jamais en mésintelli-
gence avec les ministres. Il a demandé dernière-
ment qu'on lui envoyât tous les renforts dont ou
pourrait disposer. Dans sa dépêche, il exposait que
don Miguel avait 18,000 hommes dans les lignes
hors de Santarem, indépendamment de 12,000 au-
tres répartis dans différens dépôts.
Espagne. — Rien de nouveau qui soit counn,
hormis les dissentions inles/ines que soulève dans le
parti de la reine la convocation des Corlès. Lès
carlistes se maintiennent avec avantage dans la Bis-
caye, le Guipuscoa , l'A lava et la Navarre. Les Na-
varrais ont à lutter contre des forces supérieures ;
mais ils ne se laissent point décourager. Il esv im-
possible de montrer \Ms d'enthousiasme , plus de
dévoûment , plus de constance. INi les fatigues , ni
les combats ne les rebutent ; Quessada leur fait une
giicrre d'extermination. Il exécute de la manière la
plus impitoyable l'ordonnance qu'il a promulguée
contre les partisans de Charles V , et dont nous
avons donné un extrait dans un de nos derni-ers nu -
mépos. Un trait entre mille. Un officier de l'armée
de la régente avait été fait prisonnier par le corps
de Zumalacarreguy. La femme de ce malheureux
jeune homme vint supplier Qussada de permettre
que l'échange en fût fait contre un ofiicier carliste
que ce général avait ordonné de fusiller. Non , ma-
dame, lui répondit il , c'est une guerre à mort que
nous faisons. Ces deux ofliciers ont été mis à mort ;
car les carlistes paraissent déterminés à user de re-
présailles contre leurs enneuiis. Celte politique bar-
bare n'a pas réussi jusqu'ici au général révolution-
naire. Malgré la facilité que lui donne le libre pas-
sage sur le territoire français pour poursuivre les
carlistes , il n'a pu encore obtenir sur eux aucun
avantage marqué. On assure même qu'il a déclaré
à la régence qu'il lui est impossible d'en finir sans
l'inlervenlion française.
La junte de Navarre s'occupe des moyens de se
mettre en rapport avec quatre bandes qui se sont
foi-mées dans le Bas-Arragon. C'est un projet qui a
été présenté par M. le comte de Frenne de Viller-
met, son président, et dont elle a confié l'exécution
à sa prudence et à son énergie. On se rappelle que
ce vieux général devait commander le mouvement
(pii a échoué dans l'Arragon. Tout porte à croire
qu'il rencontrera de grandes facilités pour ranimer
ce foyer mal éteint.
Le bruit s'était répandu de la prochaine entrée
de Charles Y dans la province de Léon
LA DOMINICALE.
— La discussion de la loi sur le traité conclu
avec les États-Unis, et qui stipulait un paiement
de vingt cinq millions par la France, s'est terminée
le i" avril. Le premier article, et parconséqneut
la loi toute ontiôre , a été rejeté à une majorité de
8 voix. MM. de Broglie et Sébastiani ont offert leur
démission qui a élé acceptée, par suite de cet échec.
D'après ces démissions , le cabinet a subi les
modifications suivantes :
MM. Persil, garde-des-sceaux ;
Thiers, ministre de l'intérieur;
Duchàtel , ministre du commerce ;
De Piiguy, ministre des affaires étrangères;
Roussin , ministre de la marine et des co-
lonies ;
M. d'Argout a été nomme gouverneur de la
banque de France; M. Barthe , pair de France et
président de la Cour des comptes.
— Une commission a été formée par les ministres
de la guerre et du commerce , pour examiner la
question des routes stratégiques dans l'Ouest, et
en général celle des travaux publics que l'on croi-
rait devoir confier aux troupes. Cette commission
s'est réunie plusieurs fois au ministère de la guerre,
sous la [irésidence du général Pelet.
— On écrit d'Alger, en date du 12 mars:
« Je m'enqiresse de vous annoncer qu'un traité
assurant la pacilioation de nos provinces d'Alger
et d'Oran, ainsi que la soumission à la France
d'Abdebader , chez des tribus arabes . vient d'être
signé. M. Desmichels, gouverneur d'Oran, a chargé
de cette mission délicate M. Busnacli, qui a habité
long-temps Paris. M. Busnach a fiùt preuve de ta-
lent en cette circonstance , il était à la vériité bien
placé pour mener à bonne fin une semblable né-
gociation ; son nom est très connu parmi les tribus
arabes , ses ancêtres ayant élé ministres sous les
deys. Cinquante-deux prisonniers français ont été
ramenés par lui à Oran.
M. le baron Desmichels a montré dans la direc-
tion de celle affaire un grand tact et une haute ca-
pacité. Il n'a fait que suivre du reste les idées et le
plan de M. de Bourmont.
— On écrit de Dijon , 51 mars :
Le bruit se répand qu'une assemblée républi-
caine doit avoir lieu aujourd'hui à la fontaine de
l'Aiguë, près Bauue. Neuf cents personnes de
Seurre et des environs oui dû s'y rendre. La force
armée, de son côté, a envoyé ses représentans :
un escadron de dragons a quitté notre ville pour
aller surveiller la réunion.
— La loi sur les associations continue de soule-
ver à Paris et dans les provinces beaucoup de mé-
contentemens , et des protestations énergiques sont
faites de toutes parts.
Le procédé que nous avons employé jus-
qu'ici, pour la reproduction de nos gravures,
ne nous ayant point satisfait, nous préférons
remettre au prochain numéro l'envoi du por-
trait de monseigneur l'archevêque. Nos abon-
nés ne pourront qu'y gagner.
EPIIÉMÉRIDES.
6 avril an 1216. Première publication par un con-
cile provincial , celui de Gênes , des décrets du
fameux concile écumenique de Lalran tenu à
Pvomeen 1213, jjar 412 évêques, 800 abbés ou
prieurs et un grand nombro de procureurs pour
les absens , en présence des ambassadeurs de
l'empereur, des rois et de presque tous les princes
catholiques. Le plus remarquable des points de
dogme qui y lurent arrêtés , est la décision qui
consacre le mot de transsuhstaniiaiion , pour
exprimer le changement qui se fait dans l'eucha-
ristie, où la substance du pain est remplacée par
celle du corps de Jésus-Christ, et la substance du
vin par celle de son sang. Le plus remarquable
des canons de discipline est le double comman-
dement de la confession annuelle et de la com-
munion pascale, sraictionné par la peine de l'ex-
communication. Dans cette circonstance solen-
nelle, l'Église, toujours ennemie de la supersti-
tion conmie de l'incrédulité , condamna les
épreuves connues sous le nom de jugement de
Dieu , où la folie, des hommes prétendait mon-
trer le bon droit , par l'application du fer ardent ,
de l'eau bouillante, de la glace, etc.; où la fu-
reur des hommes voulait triompher, par le duel,
d'un ennemi qu'on prétendait ainsi convaincre
de perfidie ou d'injus<ice. Le concile de Gênes
eut l'honneur de contribuer par la promulgation
de ces sages décrets à la destruction de la Barba-
rie , et à la propagation des lumières.
Le 7 avril ! 1 4 1 . — La princesse IMalhilde est pro-
clamée reine d'Angleterre. C'est le premier exem-
ple de la suprême autorité placée par les Anglais
entre les main d'une femme. Mais la dynastie de
Guillaume-lc-Couquérant avait besoin de se con-
solider Jsur le trône. Aussi Henri l" , son troi-
sième fils, qui avait succédé à Guillaume II , le
second;, et qui n'avait point d'enfons màleS; avait-
il obtenu de ses barons la promesse de reconnaî-
tre après lui sa fille Mathilde, laquelle était veuve
de l'empereur d'Allemagne , Henri IV. A la mori
du roi , Etienne , son neveu, fils d'Adèle, sa sœur,
profita de l'éloignenient de Mathilde , alors com-
tesse d'Anjou , pour s'emparer du pouvoir. Mais
en H4I, Mathilde soutenue par David , roi d'E-
cosse, réussit à faire triompher ses prétentions et
à s'emparer de la personne même d'Etienne. Alors
on assemble un synode à Winchester , et là , en
présence des trois ordres , les évèques , les abbés
et les archidiacres , Henri , légat du pape , évêqiie
de Winchester et fière du roi Etienne , rappela
les droits de Jlalhilde et la soumission due à la
Providence qui avait fait succomber Etienne. Ce-
lui-ci , au reste , ne larda pas à recouvrer et sa
liberté et le trône , et la première reine d'Angle-
terre n'est point comptée parmi les souverains.
Les actes de l'assemblée où elleavait été reconnue
portent qu'elle se réunit le lundi après l'octave de
Pâques , qui cette année , comme en \ 854 , était
le 7 avril. C'est donc une erreur, dans le docteur
Lingard , que la date du 8 avril.
Le 8 -1 255. — Les évèques d'Espagne , réunis à Tar-
ragone, font de sages réglemens relatifs aux ex-
eomraunicalions. C'était l'époque des fameux dé-
bats entre le pape Innocent IV et l'empereur
Conrad IV, qui avait été excommunié. Pour cal-
mer les esprits et fixer la discipline en Espagne ,
il fui arrêté que les évèques pourraient absoudre
les excommuniés dans lenr diocèse, et les arche-
vêques , tous ceux de leur province ; ce qui n'em-
pêchait pasque ces prélats ne réservassent au pape
les excommunications majeures , sur lesquelles
du moins ils se concertaient avec lui.
Le 9 i 278. — Le concile provincial tenu à Com-
piégne par l'arcli. de Reims et ses suffragans,
fournit un moyen de savoir quelle était à cette
époque l'étendue de la province ecclésiastique de
Reims. L'assemblée était composée, outre l'ar-
chevêque, des évèques de Soisson, de Beauvais,
de Noyon , de Ciiàlon-sur-Marne , de Cambrai ,
de Tournai , de Térouane et de Senlis. Les prélats
convinrent de se réunir ensuite toiîs les ans , en
personne , pour veiller au maintien de leurs dé-
crets et de l'autorité épiscopale. Alors tout le
monde sentait la nécessité de ces réunions qui
sont maintenant si rares ; mais la puissance ci-
vile ne s'en effrayait pas.
Le ÎO 235. ~ ( Non 234, comme le dit Lenglet-
Dufresnoy), le saint pape Etienne, 1" du mm,
prend possession du souverain pontifical. Il y
montra la sagesse et la fermeté qui conviennent
au vicaire de Jésus-Christ. Il sut défendre la tra-
dition de l'Église contre la respectable , mais ex-
cessive sévérité du savant et éloquent saint Cy-
jprien, qui voulait obliger les hérétiques convertis
à recevoir de nouveau le baptême. Le pape ré-
pondit qu'i/ ne fallait point innover , défendant
de rebaptiser ceux qui rentraient dans le sein de
l'Eglise , pourvu qu'ils eussent reçu le baptême
avec l'eau , au nom du Père et du Fils et du St-
Esprit.
Le M \ 802, — Jour des Rameaux , la cathédrale da
Paris est rendue au culte catholique après les pro-
fanations du vandalisme révolutionnaire et les
scandales du schisme constitutionnel. Le cardi-
nal Caprara , légat du Saint Siège , y installa le
cardinal de Belloy, qui , d'après le concordat de
-1 80 1 , avait été nonnné par Bonaparte , premier
consul , et institué par le pape. Il était , dès 1 732,
évêque de Glandeves , puis lientôt de Marseille,
où sa douceur et sa prudence rendirent de si
grands services. IMais c'était surtout à Paris qu'il
devait faire admirer son zèle et sa charité. Il con-
tribua beaucoup à fermer les plaies de l'Eglise de
France.
Le -12 1258. — L'archevêque de Bordeaux réunit
à Cograc ses suffrages , et dans 29 sermons de
discipline , on assure et perfectionne la constitu-
tion des paroisses , que certaines chappelles par-
ticulières , certaines confréries , certaines maisons
religieuses même troublaient et menaçaient d'al-
térer par des prétentions et des usages plus ou
moins singuliers. Le concile défend aux moines
de se charger du soin des âmes , au-x laïcs d'éta-
blir des confréries sans l'autorisation des évèques,
aux prêtres de remplir les fonctions d'avocat oa
de procureur. Il ordonne qtic chaque paroisse
ait un [sceau portant son nom , et "que tous les
actes d'administration en reçoivent l'empreinte.
Dans notre numéro du 2 février dernie.t
nous avons annoncé, comme devant paraître
prochainement, un ouvrage ayant pour titre :
Médecine pratùpie ]wpulaire , et secours à
donner aux eaipoisonnés, aux noyés et asphy-
xiés de tout genre; enfin, nouveau Traité
d'embryologie sacrcc(i vol. in- 8° : Prix 6 fr.,
et par la poste 7 fr. 5o c. ) : Nous recomman-
dons de nouveau cet ouvrage à nos abonnés
etsurtoufcà MM. les ecclésiastiques auxquels il
est principalement destiné.
L'auteur, M. le docteur Rosiau, prie les
souscripteurs de vouloir bien affranchir leurs
demandes : il les prévient en m'me temps
que les lettres non affi-anchies seront refusées.
Le Directeur- Gérant ,
Ai\GE DE SAINÏ-PRIEST.
Imp. de Féiis Loc<2uis , r. N.-D.-des.Victo'res, n. 16
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.
LA DOMÎMC AL E, JOURNAL DES PAROISSES.
Pour Paris et les provinces
Un an.
10 fr
Six mois.
II
Trois mois.
G
Pour l'étranger :
Un au.
24 fr
Six mois.
i3
Les bureaux , établis rue Gucnégaud , n. 7,
sont ouverts tous les jours de g à 5 heures.
Les lettres et envois adressés au directeur
«t non affranchis ne sont pas reçus.
La Dominicale , paraît à Paris le diman-
che , et part le samedi pour les départeracns
et l'étranpar.
Les cinquante-deux livraisons de .l'année ,
seront divisées en deux volumes , ayant cha-
cun une table analytique des matières et re-
présentant, par leur étendue, environ six
volumes de l'in-S" ordinaire.
Les demandes d' abonnemens , faites direC"
tement au bureau , doivent être accompa-
gnées d'une adresse très-lisiblement écrite,
et d\m mandat sur le Trésor , sur Vadnùnis-
Iralion des postes , ou sur une maison de Paris,
passé à l'ordre du Directeur.
Nous prions les personnes , qui, nous ont
in\ité5 à tirer sur elles, de vouloir bien
adopter la voie que nous indiquons.
ON S'ABONNE A PARIS,
Au Bureau de la Dominica.le.
A MARSEILLE,
Au Bureau de la Gazette du Midi.
A ROUEN,
Au Bureau de la Gazette de Normandie.
A BRUXELLES ,
Chez Le'pine , à la Librairie universellt.
A ROME ,
Chez M. David, employé à l'administration générale des postes.
ET GENERALEMENT
Chez tous les Libraires , et dans les Cabinets de Lecture.
--- imprimerie de FLLIX LOCQUIN j HUE NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES ; ^•'' iG.
f3aw^/â*3f
LA DOMTNICALB.
^85
L'abondance des matières 'ne nons permet-
tant pas d'insérer aujourd'hui la dernière
:onférence de M. l'abbé Thibault, chanoine
3e Paris, nous la renvoyons au numéro
Drochain.
SITUATION
)U CLERGÉ EN FRANCE, DEPUIS I789 JUSQu'a
CE JOUR.
L'histoire du clergé en France depuis qua-
ante-cinq ans , est aussi mémorable par les
dcissitudes qu'elle renferme, que par les gran-
les vertus qu'elle offre en exemple. — A. une
laute prospérité succèdent des infortunes
nouïes; à la puissance, la persécution et des
laines inexorables.
L'histoire de ces quarante-cinq ans serait le
ilus beau livre et le plus important qu'on
lourrait écrire aujourd'hui eti l'honneur du
atholicisme. C'est un ouvrage qui nous
aanque, et dont l'utilité serait incontestable.
]ar, pour connaître, depuis 1789, la vie
u clergé, qui a été si orageuse et si troublée,
l faut parcourir vme foule d'ouvrages , et se
erdre dans des recherches longues et péni-
les. Il est, du reste , facile de comprendre
intérêt d'une pareille histoire, en racontant
es haines implacables qui poursuivent le
lergé dans ses prérogatives, dans ses proprié-
îs, dans son unité et dans sa foi.
Quant au travail que nous publions, il est
3écialement statistique j c'est un aperçu qui
ffre un résumé de chiffres peu connus et
pars çà et là.
Cette statistique historique doit en quelque
wte servir de préliminaire à d'autres articles
tU" les propriétés du clergé et sur la législation
ui le concerne. On pourra voir combien
etle législation avarié, par les différentes
inventions qui ont l'églé le sort du clergé,
lette instabilité tient à celle de nos affaires
olitiqucs et aux variations qu'elles ont subies
lies -mêmes. Lorsque l'assemblée nationale
écréta une nouvelle circonscription des dio-
3ses', on comptait en France dix-huit arche-
êchés et cent dix-huit évêchés , non compris
2UX de l'île de Corse. En voici le tableau
ar provinces ecclésiastiques , avec le revenu
es titulaires.
W LIVRAISON.
Province de Pans.
Paris, archevêché, revenu. . . 200.000 liv%
Chartres , évêché aS.ooo
Meaux 22.000
Orléans 5o.ooo
Blois ^ a4.ooo
Total pour la province de -■
Paris 32I.OOO
Province de Lyon,
Lyon , archevêché, revenu. . So.ooo liv.
Autun , évêché 22.000
Langres 52. 000
Mâcon 24.000
Châlons-sur-Saône 14.000
St. -Claude 27.000
Dijon 40.000 liv.
Total pour la province de ..
Lyon 229.000
Province de Rouen.
Rouen , archevêché, revenu . 100.000 liv-
Bayeux , évêché 90.000
Avranches 20.000
Evreux So.ooo
Séez iG.ooo
Lizieux So.ooo
Coutances 44.000 liv.
Total pour la province de •—— — ^i_
Rouen 35o.ooo
Province de Sens.
Sens, archevêché, revenu. . . 70.000 liv.
Troyes, évêché 14.000
Auxerre 5o.ooo
Nevers 20.000
Total pour la province de — «— ^»i_
Sens 154.000 liv.
Province de Reims.
Reims, archevêché, revenu. . So.ooo Uv.
Soissons, évêché..., 28.000 ■
Châlons-sur-Marne 27.000
Laon So.ooo
Senlis 18.000
Beauvais 9G.000
Amiens So.ooo
T^oyon S7.000
Boulogne 20.000 liv.
Total pour la province de 1
Reims 33 1 .000
i8C
LA DOMINICALE.
Province de Tours.
Tours, archevêché, revenu
Le Mans , cveché ..::....
Angers. i
Rennes
Nantes • • • •
'"Quimper.
Vàniies
83.000 hv.
So.ooo
oS.ooo
32.000
44-000
i5.ooo
39.000
iU'J-ii
St.-PoldeLéon ï5.ooo
„ , . 30.000
Treguier.. .
iSt.-Brieux.i
St.-Malo . . .
Dol
T^ital pour
12.000
35.000
30.000 hv.
la province de — — —
■Tours • 369.000
Province de Bourges.
Bourges, archevêché, revenu.
Clernionl-Ferrand , évêché. .
Limoges
LePuv-en-Yelav,- 35. 000
Tulle .' ^^•««^
Sàint^Flour, .• /^-"Q"
Total pour la province ' |
de Bourges.... 147.000 liv.
Province d' A Ihy.
Albv, archevêché, revenu: lao.oooliv.
Bhodez , évêché ...... 5o. 000
Castr*
5o.ooo liv
i5.ooo
30.000
Go. 000
Cahors.... Co.ooo
Vabres, -m.ooo
Monde......... 40-000
Total pour la province »-=--»—
d'Albv 341.000
Province de Bordeaux.
55.000 liv
So.ooo
30.000
20.000
Bordeaux, archev.. revenu
Agcn , évêché
Angoulême
Saintes
Poitiers 3o.ooo
Périgucux 34.000
Condom 70-000
g^,.]jjt 3o.ooo
La Bothellc 64.000
Luçon ....:.:...:..-..-• 35,ooo
Total poui- Il province de — —
"' Bordeaux • • SqS.ooo liv
Province de Narbonne.
Narbonne, archev., revenu: 160.000 liv.
Béziers, évêché 54.000
Agde 40.000
Carcassonne 3j.ooo
Nulles ^^^-000
Montpellier . 44.000
Lodêve 29.000
Uzès 25-000
Saint-Pons-de-Tomières . . . 3 5. 000
Alet ^5.000
^j^Ij. 16.000
Perpignan 18.000
Total pour la province de .— — — —
Narbonne So-; .000 liv.
Province d'Auch.
Auch, archevêché, revenu: 120.000 hv.
Acqs, évêché 24-ooo
Lectoure 18.000
Coniminges 60.000
Conserans 34.000
Aire 30.000
Bazas i^-ooo
Tarbes
Oléron
Lescare
Bayonue 3o.ooo
Total pour la province — — — —
d'Auch 404.000 liv.
Province de Toulouse.
Toulouse, archev. , revenu : 90,000 liv.
Montauban, évêché 5o.ooo
Mirepoix 3o.ooo
Lavaur 64.000
JO.OOO
I 3.000
S'i.OOO
Rieux
Lonibcz ....
Saint-Papoul
Pamiers
Total pour la province de
45.000
45.000
45.000
,a5,ooo
Toulouse 394.000 liv.
Province d'Arles.
Arles , archevêché , revenu :
Marseille, évêché
Saint-Paul-trois-Châteaux . .
Toulon
Orange
Total pour la province
d'Arles • •
43,000 liv.
3o.ooo
10.000
i5,ooo
18.000
Il 5.000 liv.
LA DOMINICALE.
i87
Province cVAix.
Âiï, archevêché, revenu: 87.400 liv,
Apt,évèché 9000
Riez 19.000
Fréjus 28.000
Gap 11.000
Sisteron i5.ooo
Total pour la province -
d'Ais 1 19.400 liv.
Province de tienne.
Vienne, archcv. , revenu : . . 35.000 liv.
Grenoble, évéché 38. 800
Viviers * . . 3o.ooo
Valence i4-ooo
Die 1 5.000
Total pour la province de — .^— ^—
Vienne i3'2.8oo liv.
Province d'Emhnin.
Embrun , archev. revenu : . . 23.000 liv.
Digne , cvèché 7.000
Grasse 10.000
Vence 7.000
Glandève 10.000
Senez 10.700
Total pour la province 1
d'Embrun
Province d^ Avignoti.
66.700 liv
Avignon, aixhev. revenu : 56. 000 liv.
Carpentras , évêché 4'^'-ooo
Cavaillon 1 5. 000
Vaison 1 5. 000
Total pour la province ■H-a-iMi_i_iM
d'Avignon 128.000 liv.
Province de Besancon.
Besançon , arcli., revenu : . . 36. 000 liv.
Bellcy, évêché 10.000
Total pour la province de ■ ' ■ 1
Besançon 46.ooo liv.
Province de Camhray.
Cambray, arch. , revenu : . . 200.000 liv.
Arras, évêché 80.000
Saint-Omer So.ooo
Total pour la province de —
Cambray 33o.ooo liv.
Evéches suffragans d'arclievcques étrangers.
Strasbourg, revenu : 400,000 liv.
Metz 1 20,000
Toul 37.000
Verdun 74.5o3
Saint-Diez 00.000
Nancv 5o,ooo
Total 711. 5oo liv.
Total général du revenu des évêchés ,
tel c[u'il existait au niomeut de la révo-
lution : 6,614,400 livres.
Les évêques, lors de leur présentation en
cour de Rome, étaient soumis à une taxe pro-
portionnée au revenu de leurs diocèses.
Sous le titre de don gratin t , le clergé de
France payait réellement au roi un impôt.
Ces dons gratuits se renouvelaient plus ou
moins souvent , et leur quotité dépendait des
circonstances politiques et du besoin d'argent
que l'Etat pouvait avoir. Il y avait dix-huit
diocèses qui ne prenaient aucune part au gou-
vernement temporel du clergé de France: ils
faisaient leur don gratuit séparément ou avec
les états de leur province. Cette exclusion
leur venait sans doute de ce cpi'ils étaient si-
tués eii pays conquis. — Ou comptait trois ar-
chevêchés , Besançon , Avignon et Cambray j
et quinze évêchés , Arras, St. -Orner, Stras-
bourg, Metz, Toul, Verdun, Nancy, St.-Diez,
St. -Claude, Belley, Orange, Carpentras, Ca-
vaillon, Vaison et Perpignan.
Six évêchés se trouvaient suffragans d'ar-
chevêques étrangers. — L'é vôché de Strasbourg
était suffragant de l'archevêché de Malincs, et
les évêchés de Metz, Toul, Verdun, Nancy et
St.-Dicz étaient suffragans de l'archevêché de
Trêves.
Il y avait six cvêchés-pairies. — Le titre de
pair était attaché au siège et non à la personne
du titulaire. — Ces six sièges étaient l'arche-
vêché de Reims, l'évêché deLaon, l'évêché de
Langres , celui de Châlons-sur-Marne , celui
de Beauvais et celui de Noyon.
Les cent trente-six diocèses de France ren-
fermaient cinquante-trois mille quatre-vingt-
une paroisses. — Après celui de Rouen, qui eu
contenait ti-eize cent quatre-vingt-huit, ve-
naient Ijimoges avec huit cent soixante-hui* /
Besançon avec huit cent douze , Chartres avec
huit cent dix, Amiens avec huit cents, Cler-
mont avec huit cents, Bourges avec sept cea
ISS
LA DOMINICALE.
quatre-vingt-douze, et Sens avec sept cent
soixante-quatorze. — Le plus petit diocèse
était celui de Cavaillon , qui n'avait que dix-
sept paroisses. — Les évêclics les plus pauvres
se trouvaient dans la province d'Embrun: c'é
taieut les sièges de Digne et de Vence, qui
n'avaient chacun que sept inille livres. — Ce
dernier n'existe plus , et Vence , petite ville
du départeujent du Var, est du diocèse de
Fréjus. — L'évêché de Cavaillon a été égale-
naeut supprimé. — Cavaillon appartient au
département de A^aucluse et au diocèse d'A-
vignon.
L'évêché le plus richement doté était celui
de Strasbourg , qui avait un revenu de
400,000 liv.
Il y avait en France huit cent soixante-onze
abbaves commandataires d'hommes et de fem-
mes , qui donnaient aux titulaires un revenu
de sept millions six cent quarante-huit mille
sept cent trente-quatre livres.
Les abbayes d'hommes étaient au nombre
de six cent cinquante-deux, ainsi réparties: —
les Bénédictins possédaient deux cent soixante-
quatorze abbayes, et le revenu des abbés était
de 2,88o,5i4 liv.
La plus riche abbaye était, sans parler de
celle de St. -Denis unie à la maison de St.-Cvr,
celle de Fécamp , au diocèse de Rouen , qui
rappoitait 80,000 liv. a l'abbé commanda-
taire. — L'abbaye de Moreaux, au diocèse de
Poitiers, avait le revenu le plus faible, i,ooo 1.
L'ordre de Cîteaux avait cent quatre-vingt-
sept abbayes , et le revenu des abbés se mon-
tait à 1,302,700 liv. — Les plus riches abbayes
étaient celle de Chablis, au diocèse de Senlis ,
et celle de Trois-Fontaiues , au diocèse de
Châlons-sur-Marne. — Le revenu des abbés
était de 5o,ooo liv. — Les deux derniers ti-
tulaires étaient l'archevêque d'Aix , M. de
Boisgelin, et le cardinal de Bernis. — La plus
pauvre abbaye de cet ordre était celle de
Mégemont, au diocèse de Clermont-Fcrrand,
le revenu de l'abbé n'étant que de 700 liv.
L'ordre de Saint-Augustin comptait en
France cent quatorze abbayes commandatai-
res, qui formaient aux titulaires un revenu de
637,500 liv. — L'abbaye d'Aubrac, au dio-
cèse de Rhodez, avait le revenu le plus élevé,
40,000 liv.; et l'abbaye de Cellefrouïn, au
uiocèsed'Angoulême,lepkis modique, i lool.
L'ordre de Prémoulré avait soixante mai-
sons et ua revenu pour les titulaires de
298,620 liv.— L'abbaye de St. -Jean, au dio '
cèse d'Amiens, et celle de St. -Paul, au diocèse
de Verdun , rapportaient à leurs abbés un
revenu de 3o,ooo liv. — Les derniers titu-
laires furent l'évêque de Noyon, M. de Gri-
maldi, et l'évêque du Puy, M. de Galard de
Terraube, oncle du député de ce nom sous la
restauration. — Il y avait dix-sept abbayes de
séculiers, qui donnaient aux titulaires un re-
venu de 260,200 liv. — La plus riche était
l'abbaye de Gorze, au diocèse de Metz,
45,000 liv. : elle eut pour dernier abbé le car-
dinal Pamphili Doria. — L'abbaye de Saint-
Sjiire de Corbeil, au diocèse de Paris, avait le
revenu le plus modique, r ,000 liv.
On comptait deux cent dix-neuf abbayes
commandataires de femmes, qui l'apportaient
aux titulaires 2,269,200 liv.
Les Bénédictines avaient cent dix maisons,
et le revenu des abbesses était de i.366.5oo.
— La célèbre abbaye de Fontevrault, au dio-
cèse de Poitiers, donnait à-l'abbesse un re-
venu de 80.000 livres.
Les Bernai'dines, ordre de Cîteaux, avaient
quatre-vingt-treize maisons , dont le revenu
pour les titulaires était de 747.700 livres. Le
revenu le plus élevé, 5o.ooo livres, était
fourni par l'abbaye de Flénes au diocèse
d'Arras.
L'ordre de Saint- Augustin ne possédait que
onze maisons; le revenu des abbesses était de
96.500 livres. — Il y avait cinq abbayes de sé-
culières , parmi lesquelles on voyait l'abbaye
de Remiremont, au diocèse de Saint-Diez.- —
L'abbesse avait 3o.ooo livres de revenu : la
dernière était la princesse Louise de Coudé,
qui est morte au Temple sous la restauration.
Ainsi, des 871 abbayes commandataires, les
plus riches étaient les abbayes de Fécamp et
de Fontevrault, et la plus pauvre l'abbaye de
Mégemont.
Dans le nombre des diocèses , iLy en avait
vingt qui manquaient d'abbayes conimanda-
taires d'hommes; c'étaient les diocèses de Con-
dom,Lectoure, Mende, Rayonne, Uzès, Alet,
Lombez, Saint-Papoul, Toulon, Aix, Stras-
bourg, Riez , Grenoble , Digne, Vence, Cdan-
dève, Senez , Orange , Carpentras et Vaison.
C'est une singularité assez remarquable, et
qu'il est difficile aujourd'hui de pouvoir s' ex*
pliquer.
Le diocèse de Bourges, un des plus étendus,
puisqu'il comprenait 792 paroisses, avait 2^
LA DOMINICALE.
-J89
abbayes commandataii'es, dont 12 de l'ordre
de Cîteaux : c'était celui qui en avait le plus.
—Le diocèse de Rouen en avait 26 , dont 14
de l^ordre de Saint-Benoît j celui de Poitiers
26 , dont t4 également de l'ordre de Saint-
Benoît^ celui de Besançon 24, dont i4 de
l'ordre de Cîteaux j celui de Clermont-Fer-
rand 22, dont n de l'ordre de Saint-Benoît-
celui du Mans 22, dont 1 1 du même ordre.
— A l'exception du diocèse du Mans, qui ne
renfermait que 187 paroisses, les cinq autres
étaient presque les plus vastes du royaume.
On n'a pas encore fait remarquer, il nous
semble, de quelle utilité ces abbayes ont été
au gouvernement, aux villes et aux particu-
liers. — On en a fait des casernes, des prisons,
des hôtels-de- ville; on y a établi des fabriques
et des manufactures. — S'il avait fallu bâtir
tous ces édifices, comment aurait-on fait? Com-
ment élever en un jour l'œuvre de plusieurs
siècles ? — Si leur possession devenait aussi
avantageuse à l'Etat , aux municipalités et à
à l'industrie, leur démolition, d'un autre
côté , enrichissait les particuliers. — On se mit
à vendre leur charpente et leur plomb. — Ce
déplorable commerce «slevint une véritable
fureur. On alla courir les provinces à la re-
cherche des abbayes j c'était à qui en trou-
verait pour les acheter vite, et les démolir en-
core plus vite. — On ne parlait plus que de
bois, de plomb et de fer. — On remuait ces
ruines avec jouissance, on s'y complaisait; on
croyait sa fortune derrière ces gros murs , on
avait hâte de l'atteindre, on fouillait dans
les tombeaux avec une inquiète cupidité, pour
voir si on ne l'y trouverait pas • on n'avait
nul souci de la cendre des morts, qu'onmêlait
à la poussière des démolitions. — Nous avons
vu cette fureur revenir sous la restauration ;
et quelques ruines qui par hasard avaient
échappé aux recherches de la révolution, fu-
rent exploitées de nouveau; on s'empressa
de démolir des démolitions ; on redemanda
de nouveau à ces magnifiques débris du
moyen-âge du fer et du plomb. — C'est alors
que disparurent les titres imposans et solen-
nels d'une époque que nous n'avons pas en-
core comprise. — C'est l'ordre de Saint-Benoît
qui a enrichi le plus les spéculateurs, et qui
a offert à leurs calculs les monumens qui
avaient le plus de valeur.
Lorsque Louis XVI, en 1789, publia la
convocation des états-généraux , la fortune
politique des trois ordres était diverse, et leurs
forces inégales. L'accmssement du tiers-état
tenait du pi'odige ; il avait profité de tout
ce que la couronne et les deux autres ordres
avaient perdu. Comme les états-généraux n'a-
vaient pas été réunis depuis plus d'un siècle
et demi , ce déplacement dans l'équilibre de
la constitution n'avait pu être constaté. Au
milieu d'un tel état de choses , la convo-
cation des états- généraux était, qu'on nous
permette l'expression, une sorte de guet-à-
pens pour les deux premiers ordres. Il de-
venait évident pour les hommes politiques
que le tiers-état absorberait tout et dirait comme
Louis XIV : « L'État , c'est moi , » si la cou-
ronne ne soutenait les deux premiers ordres
conformément à la constitution du l'oyaurae.
Or, la couronne, loin de les soutenir, se ren-
dit elle-même à discrétion. Dès ce moment, la
question fut résolue.
Pour ne parler que du clergé qiii occupait
la première place aux états-généraux , nous di^
rons que sa position était des plus difficiles.
En regardant dans le passé , on demeurait ef-
frayé du terrain qu'il avait perdu depuis
Louis XIV. Quand il entra dans la salle des
états-généraux , il se trouva face à face avec
les théories haineuses des économistes, les pré-
jugés elles ressentimens jansénistes delà bour-
geoisie , les passions implacables de la philo-
sophie, et enfin, avec la faiblesse légèi'e et
étourdie de la cour : il y eut k l'instant même
une coalition formidable contre lui, et avant
qu'il eût parlé, avant qu'il eut pi'is place, il
était déjà, non jugé, mais condamné à mort;
et cependant on peut aujourd'hui affirmer
sans témérité , que les cahiers qu'il apportait
à l'assemblée formaient un oiivrage de haute
poKtique, un code de législation, Un livre de
véritable économie politique.
En supprimant les prérogatives du clergé,
en lui enlevant ses droits et ses biens , l'assem-
semblée constituante prétondit faire mei'-
veille, et poser en fait la liberté la plus grande
possible. Cela a été dit avec autorité , rappor-
té par l'histoire comme chose admirable, et il
n'est pas rare aujourd'hui de rencontrer des
gens qui vous assurent avec une imperturba-
ble gravité que la conduite de l'assemblée
constituante envers le clergé était en harmo-
nie parfaite avec les principes de la liberté.
Eh bien! cette croyance est une ei'reur et
une erreur absurde. Aucun corps politique
>i90
LA DOMiNICALE.
jpeot-étre n'a plus violé la liberté que l'as-
3 sembléo. constituante ; c'est-à-diie qu'elle en
2 a ignoré les premiers élémens. Il entrait dans
£ sa pensée d'établir une religion politique, une
,;religion d'état : ce projet se prouve par ses
£ actes. Elle commence par défendre les vœux,
j comme si ce n'était pas l'action du monde la
j plus naturelle, que de disposer de sa volonté à
.-sou plaisir! Elle s'empare de toutes les pro-
- priétés du clergé, qui appartiennent, dit-elle,
à la nation; elle lui enjoint, sous les peines
les plus graves, de n'avoir rien de commun
. avec Rome; enfin, elle formule par articles et
r,jpar paragi'aplies ce despotisme bas et hon-
.^teux, counu sous le nom de Constiliition ci-
; vile du cierge , qu'elle décl:u-e loi politique
, du royaume. Il faut reconnaître cette consti-
tution, non comme code religieux , mais
comme loi; et ceux qui ne s'y soumettent pas
commettent un délit politique , et sont poui*-
suivis comme factieux.
Il y a ici , du reste, une grande habileté;
car on trompait le peuple: on se gardait bien
de lui dire que le clergé résistait pour sauver
; :sa conscience et sa foi de l'hérésie et du schis-
me; mais on lui disait : « Le clergé ne veut
» pas reconnaître la loi que nous avons faite
» en vertu de notre mission; il résiste, et toute
_. » résistance, dans les circonstances actuelles,
^ .» devient im crime , parce qu'elle favorise les
» projets des ennemis de la nation. » Le peu-
ple le croyait, et la résistance du clergé ne lui
paraissait plus qu'une révolte ouverte.
k Justifier la conduite de l'assemblée cons-
: tituante nous a toujours paru la chose du
monde la plus difficile. Tous ces faiseurs de
théories systématiques, tous ces arrangeurs
d'idée, fausses, se perdaient dans des contra-
dictions choquantes et absui'des. Ainsi, la Cons-
titution civile du clei gé n'admettait pas les
vœux n:onastiques, et la Constitution de 91
dit, aux articles i'"" et '-i, que les hommes
naissent et demeurent libres; que les droits
de l'homme sont la libei té , etc. — L'article 4
dit que la liberté consiste à pouvoir faire tout
ce qui ne nuit pas à autrui. — Or, comment
les vœux monastiques pouvaient-ils nuire à
autrui ? — L'article 1 1 porte que la libre
communication des pensées et des opinions
est un des droitslesplus précieux de l'homme,
et l'article 10 déclare que personne ne doit
être inquiété pour ses opinions, même reli-
gieuseS|'; — et dans le môme moment, l'As-
semblée mettait hors la loi tous les membres
du clergé qui voulaient conserver leurs opi-
nions; elle refusait même d'entendre à la tri-
bune les honorables explications qu'on lui
voulait donner.
On venait des'emparer des biens du clergé,
on en décrétait la vente sans une indemnité
préalable , et à l'article 17, on pi-oclamait la
propriété un droit inviolable et sacré i II est
difficile de rencontrer dans l'histoire plus d'in-
conséquence ou de mauvaise foi. La consti-
tution civile du clergé était mauvaise, non-
seulement parce qu'elle établissait une nou-
velle circonscription des diocèses sans le con-
cours de l'autorité spirituelle, seule compé-
tente en pareille matière, mais parce qu'elle
s'immisçait dans la discipline de l'Eglise , en
réglait les détails et la forme, et encore parce
qu'elle en brisait l'unité. Pie VII, dans son
Bref du i*"" mai 1791 , était" surtout
frappé de cette grande et importante con-
sidération. — Pie VII, dans ses lettres apos-
toliques pour la ratification de la convention
du i5 juillet 1801, commençant par ces mots :
a Ecclesia Chrisd, » et dans celles qui com-
mencent ainsi : « Qji CliristiDomini vices ,y>
insiste particulièrement sur l'unité de l'église,
et déclare que c'est surtout pour la conserver
et la sauver du péril imminent 011 l'avait
placée la constitution civile du clergé qu'il
s'empresse de sanctionner la convention faite
avec le gouvernement français.
L'abbé de Périgord, agent-général du clergé,
cvêque d'Autun, nommé par lebailliage de cette
ville, se rendit à l'assemblée constituante d'une
extrême utilité pour la réalisation des projets
hostiles au clergé.
Lors des conférences qui eurent lieu pour
la vérification des pouvoirs , l'évêque d'Autun
opina pour la réunion des trois ordres, et fit
partager son opinion à l'archevêque de Vienne,
M. de Pompignan. L'évêque d'Autun fit par-
tie du comité de constitution, et il y exerça
une influence désastreuse. Il appuya le pre-
mier la motion du marquis de Lacoste et du
député Chasset, motion qui consistait à mettre
à la disposition de la nation les biens du clergé,
de quelque nature qu'ils fussent. Mais il alla
plus loin encore: il fit, par son influence, déci-
der l'importante question de l'aliénation des
biens du clergé; il fournit même à l'assemblée
tous les documens nécessaires ; il indiqua le
chiffre de quatre-vingts millions comme for-
LA DOMINICALE.
49;
niant le revenu des dîmes, et celui de soixante-
dix millions comme formant le revenu des
biens-fonds, sans y comprendre les maisons,
enclos, etc., et le tiers des bois qui était affecté
à Tentretien dcsbatiraens. Le décret du 'î no-
vembre 17H9, qui décidait que les biens du
clergé seraient aliénés, ne suffisait pas. Malgré
l'opposition de Cazalès et de l'abbé Maury ,
l'évêque d'Autun obtint que le déci'et l'ece-
vrait immédiatement son exécuticm , c'est-à-
dire que la spoliation serait effectuée sans délai.
Maisjeter dans la circulation cette grande masse
de propriétés n'était pas chose facile dans les
circonstances alarmantes où l'on se trouvait :
il fallait des acquéreurs et de l'argent. Or,
l'effroi commençait à se répandre dans toutes
les classes; les personnes riches quittaient la
France, les capitalistes cherchaient à se faire
oublier, le numéraire circulait avec peine.
L'évêque d'Autan comprit qu'il ne suffit pas
toujours de proclamer une mesure quelcon-
que, mais qu'il faut que cette mesure soit pos-
sible; il proposa donc à l'assemblée et fil dé-
créter la création d'assignats portant cinq pour
cent d'intérêts, qui devaient être admis connue
écus dans toutes les transactions l'ésultant de
la vente des propriétés du clergé. Ceci une
fois posé , la spoliation fut consommée. On
connaît tous les désastres occasionnés par ce
papier-monnaie.
REFLEXIONS
A l'occasion d'une PETITION PRISE EN CONSI-
DERATION PAR LA CHAMBRE DES DEPUXe's.
Quand nous disons tous les jours que
la chambre actuelle va développant , à
rencontre des vœux de la France , ses
théories encyclopédiques , nous ne fai-
sons que constater un fait malheureu-
sement trop vrai , et dont il se présente
incessamment d'irrécusables témoignages.
On a vu des populations catholiques ap-
porter leurs signatures par milliers , et
solliciter avec instance qu'on ne leur en-
levât point leurs évoques : ces protestations
solennelles de foi chrétienne n'ont trouvé
dans l'enceinte législative qu'indifférence
et opposition ; quelques voix, plus fidèles
au culte de la vieille France, se sont élevées
pour le défendre; mais elles ont été perdues
dans la foule, et les catholiques ont été re-
poussés.
A quelques jours de là, il survient uue
pélition honteuse, à peine avouée de qui;l-
ques noms, et qui demande qu'on se hùie
de sauver les curés du despotisme des évè-
ques. Il se fait aussitôt une grande rumeur
dans la chambre -, on se demande s'il con-
vient de laisser opprimer si violemment la
majorité du clergé par un petit nombre dit
supérieurs hiérarchiques; et avec cet arse-
nal de grands mots, dans lequel les philo-
sophes de la chambre puisent sans cesse, au
nom de régalilé chrétienne, de laprimilive
église, du despotisme pontifical , on décide
qu'il sera fait bon et favorable accueil à la
pétition , et qu'on n'aura de cesse que la
Chambre n'ait garanti les curés de l'intolé-
rable oppression dans laquelle les font gé-
mir les évêques.
Vous figurez-vous la Chambre des dépu-
tés en train de réaliser sa grotesque entre-
prise, intervenant par assis et levé dans la
discipline ecclésiastique, admonestant les
évêques et les révoquant peut-être ! car
enfin, si la Chambre prétend qu'il y a ty-
rannie , et si les évêques répondent qu'il
n'y en a pas, la Chambre sera bien forcée,,
pour avoir raison, de recourir à quelque
mesure extrême. Il fera beau voir, qu;'nd
ce jour sera venu, le parti que prendront les
docteurs en droit canon de rassemblée^ lé-
gislative, si docteurs il y a au palais Bour-
bon.
Comment se fait-il qu'il ne soit pas venu
à l'esprit des hommes sensés de la Chambre,
qu'ils se mêlaient, à l'égard de cette péti-
tion, d'affaires qui ne sont pas de leur com-
pétence, et qu'après tout, la plainte pré-
tendue qu'ils s'empressaient d'accueillir n'a-
vait pas le moindre fondement? Comment
pouvait-on songer à trouver de la tyrannie
dans une religion qui a introduit dans les
langues humaines les mots de charité et de
fraternité ? De la tyrannie dans le Christia-
nisme qui a créé l'abnégation de soi-mêmel
de la tyrannie dans les évêques, les pre-
miers ministres d'une doctrine de paix ,
492
LA DOMINICALE.
d'humilité et d'amour! delà tyrannie dans
des hommes qui dépendent eux-mêmes de
supérieurs, et qui ne nossèdent rien en pro-
pre, pas même leur volonté , qui est celle
du chef de l'Église! Mais c'est fou, à force
d'être impossible.
Est-ce qu'il y a donc dans le clergé ca-
tholique deux sortes d'hommes de nature
et de destination diverses, dont l'une écrase
et dévore l'autre, et qu'il faille arrêter dans
ses usurpations? Mais non; il n'y a que
des prêtres, tous égaux en valeur indivi-
duelle, qui se graduent et s'hiérarchisent
selon leurs lumières , leurs vertus , leurs
services; dételle sorte que tel est vicaire
aujourd'hui, qui peut être archevêque plus
tard. L'ordre des évêques ne se compose
pas d'ecclésiastiques d'origine spéciale ; ce
n'est pas une association fixe , toujours
composée des mêmes hommes , qui puisse
aspirer à la tyrannie et mettre de l'esprit
de suite dans ses persécutions; à chaque
instant, les rangs éclaircis des vénérables
évêques se remplissent de ces ciirés tant
opprimés; et à moins de supposer que le
camail inspire naturellement et forcément
Î3 despotisme, on est forcé de conclure que
la calamité qui pèse sur les curés doit di-
minuer peu à peu , à proportion que des
curés deviennent évêques.
En vérité, il est déplorable d'avoir à dire
ces choses si simples, si faciles , si vraies.
Tout le monde sait que rien n'est fraternel
au monde comme les rapports qui unissent
tous les membres du Clergé, depuis le sous-
diacre jusqu'au saint-père. Aujourd'hui
surtout^ il y a dans l'administration ecclé-
siastique, en France, un surcroît de bien-
veillance et de douceur. Avant la révolu-
tion , quand bon nombre d'évêques , ap-
partenant à des familles puissantes, ne
résidaient guère, il se pouvait que , dans
des circonstances extraordinaires, lesmem-
bres intérieurs du clergé fussent peut-être
exposés à être moins considérés; mais au-
jourd'hui que l'épiscopat est au pauvre
comme au riche; aujourd'hui que chaque
évêque connaît personnellement tous les
curés de son diocèse; aujourd'hui qu'il vit,
administre et meurt au milieu d'eux, il y a
naturellement effusion et paternité dans
l'autorité de l'évêque. S'il y avait, non pas
tyrannie, cela ne se peut pas, mais sévérité
et ligueur, ce ne pourrait être que dans un
cas exceptionnel, vis-à-vis d'un prêtre cou-
pable ; et ceux-là, qui est-ce qui voudrait
les soutenir ? qui est-ce qui se ferait , de
sang-froid, l'avocat de l'égarement et de
l'insubordination, contre la régularité et
l'hiérarchie ?
Il est propre aux institutions chrétiennes
d'être plus morales et plus nobles que les
institutions humaines : c'est ainsi que les
relations d'inférieur à supérieur y sont en-
vironnées de plus de garanties, de plus de
justice, de plus de charité. On sait que s'il
parvient à l'évêque quelque plainte sur un
subordonné , cette plainte est d'abord ac-
cueillie avec une réserve sans égale; on
s'informe scrupuleusement aux sources res-
pectables; on appelle le subordonné lui-
même, et il lui est donné tous moyens et
toute latitude de s'expliquer et de se justi-
fier. Est-il condamné , la condamnation
n'est jamais arbitraire; elle est prévue et
précisée par les réglemens ecclésiastiques;
et puis il reste comme une sorte de révi-
sion, la juridiction archiépiscopale, et la
justice du saint-père lui-même. Ainsi, s'il
y avait besoin en ceci d'une réfutation sé-
rieuse à l'espèce de reproche de tyrannie
qu'on n'a pas craint d'élever contre les évê-
ques de France, il y aurait à répondre une
chose bien simple : c'est que ceux-là ne
peuvent pas être despotes, qui ont eux-
mêmes des supérieurs.
La seule chose qui afflige dans l'accueil
fait par la Chambre à cette incroyable pé-
tition, c'est que des hommes graves aient
paru approuverune démarche qui ne pour-
rait avoir pour résultat que d'introduire
des désordres dans le Clergé de France : les
curés dont on a l'air de prendre la cause en
main, ne seront pas dupes de cette protec-
tion grossière. Ils ont assez du patronage
de leur sagesse et de leurs vertus.
LA DOMINICALE.
-493
LE GOUVERNEMENT PHILOSOPHIQUE ET LE
GOUVERNEMENT RELIGIEUX.
(Premier article.)
La société actuelle, œuvre des philoso-
plies, nous donne un frappant spectacle de
la vanité de la philosophie : on dirait que
DieUj prenant en pitié l'orjjueil de la rai-
son humaine , a permis qu'elle se mît à
l'œuvre, selon son envie, afin qu'elle restât
convaincue de son impuissance , et toute
honteuse de ses misérables prétcutions.
Alphonse X, roi de Castille, se plaignait de
n'avoir pas été admis au conseil de Dieu^
le jour où il créa les astres, pour lui don-
ner quelques bons avis sur l'ordre dans le-
quel il convenait de les distribuer dans les
cieux. Semblables en cela à Alphonse l'as-
tronome , les encyclopédistes se lamen-
taient sur l'injustice de la Providence qui
ne leur avait pas donné le monde à gou-
verner. Si les philosophes devenaient rois,
s'écriaient-ils ^ alors commencerait vrai-
ment le bonheur des nations. Ils se com-
plaisaient dans ces rêves de royauté, et ils
préparaient les chartes de leurs peuples. Il
y,en avait qui disaient qu'une nation d^a-
thées serait la plus heureuse du monde 5
d'autres , qui poussaient les choses moins
loiuj se contentaient du témoignage de la
conscience et du culte d'un Être suprême,
que chacun resterait maître de reconoaitre
et d'adorer à son gré. En attendant que le
siècle leur apportât leurs sceptres, ils célé-
braient les rois assez faibles ou assez igno-
rans pour accepter leurs folies-, ils chan-
taient en mauvais vers le prussien Frédéric,
qui les remerciait en vers plus mauvais
encore, et puis ils appelaient Sémiramis du
Nord cette honteuse et impudique Cathe-
rine, qui ne leur envoyait pas des vers, elle,
mais de l'argent.
Eh bien! cette Providence qu'ils accu-
saient d'être injuste, en les éloignan^; du
gouvernement des hommes, n'a pas voulu
que leurs doctrines pussent marcher la
tête haute, en se proclamant les sauveurs
des peuples 5 elle a donné aux philosophes
le trône, le sceptre et la main de justice,
comme s'ils avaient été les plus dignes, et
elle les a élevés au-dessus de ces races an-
tiques dont les aïeux se perdaient dans la
royauté. Ainsi, Dieu, qui a voulu punir les
philosophes , et punir en même temps la
France de sa stupide admiration pour eux,
a livré le monde aux disputations de la
philosophie. Vous savez tous ce qui en est
d'abord advenu. Dès que la* vieille monar-
chie a été enlevée de ses gonds , les philo-
sophes, qui n'avaient jamais vu de si près
le gouvernement d'un grand peuple, et qui
n'étaient point, par expérience, dans le se-
cret de la tendance naturelle des hommes
et des choses, se sont mis à tourmenter
leurs théories morales et politiques , et ils
en ont fait s'envoler l'une après l'autre des
lois bien philosophiques et bien absurdes,
comme les enfans qui chassent du fond
d'un vase leurs légères bulles de savon. Les
encyclopédistes étaient en extase devant
leurs bulles législatives, lorsque lèvent des
passions populaires vint à souffler et les dis-
persa. Dès-lors commença la grande dé-
bâcle de ces doctrines enflées et creuses
de 1789, puisées à la source encyclo-
pédique; mais alors commença aussi le
châtiment de cette génération coupable
d'avoir admiré ses propres œuvres, à l'ex-
clusion de celles de Dieu. Voyez toutes ces
familles illustres qui furent forcées de
quitter si vite la France en révolution : c'é-
taient les mêmes qui avaient recherché et
honoré les philosophes , et qui les avaient
soutenus contre l'oubli et le mépris de leur
roi.
Quand les encyclopédistes dressaient leurs
théories gouvernementales, ils s'étaient
imaginés que le monde était composé de
lettrés et de savans ; ils avaient proclamé
que la voix de la conscience était la meil-
leure et la plus nécessaire de toutes les lois,
et ils avaient cru que s'il y avait jamais
quelque scission dans leur gouvernement ,
cela tournerait absolumeot comme une
querelle d'académie , et qu'on en serait
quitte pour quelques vers et quelques
;9^
LA DOMINICALE
pamp'ilcls; mais quand l'émeute vint as-
sister à leurs thèses, quand la pique du
faubourf^ vint couper leur syllogisme , ils
se drapèrent à l'antique, et se voilèrent
hypoerîtement comme César, pour tomber
rappés avec majesté. Ainsi , Condorcetle
philosophe se suicide comme Caton-, ainsi
les sophistes' de la Gironde discutent à leur
dernier banquet, comme Socrate, sur la na-
ture de l'homme et l'immortalité de l'âme ;
ainsi madame Roland, ce demi-philosophe,
qui n'avait plus les vertus de la femme, et
qui n'avait pas encore celles de l'homme,
salue, en allant à guillotine, la statue delà
Liberté, et gémit des crimes qui se com-
mettent en son nom. Mais tout cela, c'était
t^omédie et mensonge ; les encyclopédistes
se donnaient des airs de martyrs, et ils ne
Tétaient pas; c'était en leur propre nom
que se commettaient tous les crimes , et
non point au nom de la liberté : Con-
dorcet avait péri parles doctrines de Con-
dorcet-, les Girondins, par les doctrines de
la Gironde-, car qu'avaient posé en prin-
cipes les encyclopédistes de 1789, et que
réalisait la populace de 179^? absolument
la même chose; les philosophes avaient dé-
claré la souveraineté du peuple, le peuple
s'en emparait; l'égalité politique et civile,
le peuple l'établissait et se prenait pour
point de comparaison , comme de juste;
l'existence d'un Etre suprême, le peuple le
reconnaissait par un décret de la conven-
tion, manière de procéder du peuple ; il lui
élevait des autels en plein air, et déclarait
Kobespierre grand-pontife; le critérium de
la conscience, le peuple suivait la sienne
et faisait ses lois, ses mœurs et sa vie selon
son témoignage. Ainsi, les philosophes, at-
teints par la révolution, avaient tort de se
plaindre des désordres que d'autres y au-
raientinlroduiis; ces désordres étaient leur
œuvre : pourquoi ces fameux logiciens
«n'avaient-ils pas pressenti les conséquences
des principes qu'ils établissaient?
Mais enfin l'ordre revint en France, et
certes, à rencontre de toutes les doctrines
cncyclopédiqueset idéologiques, que Bona-
parte avait en juste elsouverainmépris; l'or-
dre,la paix, la prospérité, la gloire, tout cela
revint par la simple mais inflexible négation
des principes de 1789 ; les grenadiers qui
entraient par la porte de l'orangerie de
St-Cloud, le 19 brumaire, c'étaient le bon
sens des nations et le cours naturel de l'his-
toire; les représentans qui sautaient parla
fenêtre, c'étaient les théories des philoso-
phes et l'encyclopédie. Merveilleuse leçon
de la Providence, qui montrait que la rai-
son humaine, si orgueilleuse, a tort quel-
quefois devant la brutalité de la force î
Et en effet, cette cohue de rhéteurs avait
tort; la civilisation était en ce moment
dans la giberne du soldat. La suite des temps
nous l'a bien prouvé.
Cependant la philosophie, bien convain-
cue au fond de stérilité et d'impuiesance ,
dissimulait les blessures mortelles que notre
liistoire lui avait portées , et faisait retom-
ber sur d'autres l'insuffisance de ses plans et
de ses doctrines; elle se plaignait qu'on
ne l'avait jamais laissée faire; que la popu-
lace l'avait arrêtée en 1790 , et le despotis-
me militaire en 1799; et justifiée ainsi à
moitié , surtout aux yeux des simples, elle
proclamait hautement que le mal ne ve-
nait pas d'elle. La mauvaise fortune de la
France voulut que l'empire tombât avant
d'avoir consommé cette génération de rhé-
teurs à tête creuse , qui avaient assisté aux
débuts de la révolution , et qui avaient con-
servé fidèlement les traditions encyclopédi-
ques. En vérité, nous penchons à croire
que les deux tiers du mal présent nous vien-
nent de là. Supposez , en effet , que l'empire
tombât aujourd'hui, quelle différence dansle
cours des idées et des événemens qui en
sont la suite! Aujourd'hui ces misérables
conceptions du dix-huitième siècle sont
repousséos par toute la jeunesse instruite,
qui les a pesées et les a trouvées de mau-
vais aloi ; aujourd'hui les questions politi-
ques sont agrandies de toute l'immensité
des vérités religieuses , auxquelles on les
rattache; aujourd'hui, il y a dans toutes
les âmes bien nées un mépris souverain
pour toute cette littérature fétide que nous
a léguée l'école encyclopédique; il ne se
LA DOMINICALE.
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voit plus que quelques vieillards qui ont
la tète infirme comme le corps, et dont les
idées se sont ossifiées, qui prêchent encore
les dogmes de 1789-, que cfuelques esprits
médiocres qui ont pris les doctrines toutes
faites delà constituante, plutôt que de n'en
pas avoir; et enfin, que quelques niais, for-
més par la presse libérale , et qu'il est aussi
indifiérent d'avoir pour que contre soi.
Mais l'empire s'écroula lorsque les dé-
bris de la révolution étaient encore pleins
de vie et de force; lorsque toute l'idéologie,
que Bonaparte avait fait taire et repoussée
.du pied , souhaitait plus que jamais de re-
prendre le développement de ses doctrines;
lorsqu'une génération, qui allait être ap-
pelée» diriger les destinées de laFrance, avait
sucé les principes du dix-huitième siècle,
et avait grandi dans les ?rmées , dépourvue
de ces paisibles et graves études , qui scm -
blent nécessaires pour la conduite des em-
pires , et qui sont indispensables même
pour la culture de ses propres idées.
La restauration se trouva donc livrée en
réalité, auxmêmeshommesqui avaientfait
la première révolution, ou qui l'avaient
applaudie , ou qui avaient conservé ses
principes ; et voilà qu'ils se mettent de nou-
veau à l'œuvre, eux qui s'ét^iient plaints
qu'on ne les avait pas laissés faire. L^ency-
clopédie, qu'on aurait pu croire épuisée,
leur fut d'un immense secours. Ses doctri-
nes étaient jusqu'alors restées dans les li-
vres; mais le dix-neuvième siècle se trou-
vait avoir conquis la presse périodique,
instrument inconnu au dix-huitième; et
toute la philosophie des déistes s'écoula
dans les journaux. Ainsi les simples, les
illétrés, tous ceux qui avaient manqué, ou
de l'occasion, ou de la pensée de feuilleter
les iMbliothèques, se trouvèrent visités fi-
dèlement chaque jour par leur journal ,
commentaire perpétuel du Contrat social
ou du Dictionnaire philosophique. C'est
prodigieux et eôrayant , que la masse d'i-
dées encyclopédiques qui s'est répandue
pendant les quinze années de la restaura-
tion ! C'est alors que se sont faites ces ré-
impressions innombrables , de Voltaire, de
Rousseau, de Diderot et d'ITelvétius, qui
affluent maintenant sur les quais , et dont
la catastrophe de juillet a surpris plus de
cent mille exemplaires qui encombraient
encore la librairie.
C'est avec la masse de ces idées du dix-
huitième siècle , exploitées par la presse
périodique, et appliquées aux matières po-
litiques et religieuses , que les hommes de
l'ancienne révolution ont fait la nouvelle;
c'est la même cause qui a produit deux ef-
fets identiques; seulement, le dernier a été
moindre : preuve évidente que la cause
s'affaiblit.
Enfin, nous sommes arrivés à cette épo-
que dorée, tant appelées par les rhéteurs de
l'encyclopédie, où les philosophes seraient
rois I Les philosophes régnent ; les philo-
sophes proposent et discutent les lois; les
philosophes pèsent les nécessités de la
France, et écoutent les cris du peuple. De
son temps, saintLouisIui donnait audience
à la porte de son château royal de Vin-
cennes, sous quelque chêne de ses allées;,
les philosophes se font rendre compte de
ses réclamations dans un palais d'or et de
marbre; et ces jours derniers, à une se-
maine d'intervalle, ils ont renvoyé les ca-
tholiques de quatre ou cinq diocèses , qui
venaient demander qu'on leur conservât
leurs évêques. Nos rois, dont les philo-
sophes ont exilé et décapité lesdescendans,
avaient montré plus de tolérance , qui est
pourtant une vertu philosophique; Henri II
avait autorisé le culte public des juifs en
France ; et Louis XV avait créé des offices
pour les actes civils des protestans.
Mais une chose merveilleuse, et sur la-
quelle nous prions que l'onporteson atten-
tion, c'est que les philosophes, que l'on a bien
laissé faire cette fois, qui n'ont plus à se plain-
dre d'avoir été arrêtés ou par le peuple ,
comme en T^gS; ou parle despotisme mili-
taire , comme en 1799 ; qui ont eu le temps-
de bien mûrir et de bien rectifier leurs théo-
ries , en sont venus à ne plus s'entendre sur
leurs doctrines fondamentales, et à les in-
terprêter différemment. Pour d'autres que
pour eux, ce,résultat était facile àpré voir:
^96
LA DOMINICALE.
les idées encyclope'diques ne constituaient
nullement un corps de croyances sur lequel
on put asseoir quelque chose , et sur-
tout un gouvernement. Il est bien vrai que
la Chambre actuelle, gagnée généralement,
et sans grande raison aux maximes vol-
tairiennes , ne forme pas un conclave
philosophique , capable de mettre beau-
coup de profondeur et de suite dans ses
délibérations -, nous savons qu'elle se com-
pose en très-grande partie d'avocats sans
études , autres que celle de leurs articles et
de leurs arrêts \ de militaires exceilens en
rang de bataille, mais fort ridicules sur
les matières sociales-, de propriétaires et
d'industriels , dont l'intelligence est ce
qu'elle doit être, toute tournée aux opé-
rations spéciales et positives. Mais il y a
aussi des hommes qui font profession haute
et expresse de doctrine -, qui se disent et
se portent héritiers du dix-huitième siècle,
et qui, en effet, le prouvent par leurs prin-
cipes et leurs opinions. Ce ne sont plus , il
est vrai, les grands représentans du dix-
Luitième siècle -, ceux-là sont morts à la
peine et au triomphe-, ceux-ci^ tout ce qui
reste de l'encyclopédie, sont plus humbles
de nom et de talent. Encore quelques an-
nées, l'encyclopédie sera morte. On peut
dire d'ici quel immense cortège de mépris
environnera son cercueil.
ETAT DE L'EGLISE EN IRLANDE.
(Troisième article.)
Plus d'une fois , pendant les quinze an -
nées de la restauration, nous avons enten-
du reprocher à la France, comme une abo-
minable tyrannie, la nécessité que son
budget impose à tous les citoj^ens, quelle
que soit leur croyance, de contribuer ù
l'entretien du culte catholique. Si les hom-
mes qui naguère exploitaient ce grief
au profit d'un parti , avaient réellement
senti au fond de leur àme cette horreur
de l'intolérance qui respirait dans tous
leurs discours j s'ils n'avaient obéi qu'au
généreux besoin de pousser l'humanité
dans les voies de la liberté religieuse, leurs
regards ne se seraient pas arrêtés sur notre
patrie, mais sur le noble et malheureux
pays dont nous avons déjà raconté les in-
fortunes passées. Parmi nous, en effet, c'est
une très-faible minorité qui repousse la foi
de l'Eglise romaine, et cette foi a été pro-
clamée nationale par une chambre révolu-
tionnaire , alors même que , dans l'ivresse
de la victoire, des passions brûlantes et an-
ti-cai-hoîiques rugissaient en armes sur des
barricades ensanglantées. Puis, quand il
n'en serait pas ainsi, l'impôt voté chaque
année pour les frais de notre culte, est-il
donc autre chose que le paiement d'une
dette sacrée , dont le pays a été grevé par
la spoliation des propriétés ecclésiastiques,
dette reconnue par l'assemblée même dont
les décrets consommèrent cette grande ini-
quité? En Irlande, au contraire, il s'agit
d'un peuple entier, qui, pour le bon plai-
sir d'un petit nombre d'individus étrangers,
se voit contraint, malgré la misère sous le
poids de laquelle il gémit écrasé, de gorger
d'or un clergé par lequel il a été dépouillé
jadis, qui le persécute encore, et dont il
repousse toujours avec horreur les ensei-
gnemens.
Mais laissons les généralités, et parlons
un langage plus positif. La population ir-
landaise, qui forme un total de sept mil-
lions d'àmes, peut être partagée en trois
classes : elle se compose de catholiques,
d'anglicans et de protestans dissidens. On
n'est pas parfaitement d'accord sur leur
nombre respectif, qui a été tantôt exagéré,
ettantôtdissimulé, suivant l'intérêt de cha-
cun. Toutefois, la différence qui existe en-
ti-e les divers calculs faits à cet égard est
assez légère, et, en prenant un terme
moyen, on peut, sans crainte de se trom-
per, porter le nombre des catholiques à
cinq millions et demi, celui des protestans
non-oonformisles à un million, et celui des
anglicans à cinq cent mille. Ces derniers
forment donc à peu près le quatorzième de
la population. Néanmoins, c'est à eux qu'on
a sacrifié les droits de tous j c'est unique-
LA DOMINICALE.
49:
ment en vue de leur intérêt que les législa-
teurs anglais ont jugé à propos de violer
les principes de la justice, et les maximes
de liberté et de souveraineté populaire
qu'ils ont tenté de propager ailleurs avec
un zèle si édifiant. Le culte anglican a reçu
d'eux une existence légale en Irlande ,
et la nation, aux yeux de laquelle ce culte
est une impiété, a été chargée d'en faire les
frais. On lui a dit : Non-seulement ta foi
sera bannie des lois, mais tous les moyens
seront mis en usage pour l'anéantir-, à la
persécution, nous ajouterons l'établisse-
ment d'une église ennemie, et, pour le bon
plaisir de quelques milliers d'apostats , dé-
pouillée, opprimée, réduite à la misère, tu
paieras toi-même les hommes qui auront
mission de te ravir tes croyances. Puis on
s'est mis à l'œuvre. Les catholiques ont été
chassés des templesbâtis par la piété de leurs
aïeux,etmaintenantl'hérésie se prélasse avec
orgueil dans leur enceinte.Ils possédaient de
nombreuses fondations , dont le produit
servait à entretenir les églises, les commu-
nautés religieuses, les maisons d'éducation
et les établissemens de charité : on s'en est
emparé pour doter le clergé anglican, et,
en réunissant à ces possessions tous les biens
des chefs insurgés, confisqués par la suite,
on a mis entre ses mains le neuvième du
territoire irlandais. Les propriétés fon-
cières dont il dispose ont en superficie en-
viron quatorze cent mille arpens.
Certes, il y avait là de quoi assouvir
une rapacité ordinaire. S'ils eussent été
doués de quelque pudeur, les envahisseurs
se seraient abstenus d'exactions nouvelles.
Mais non! Au risque d'aigrir sans cesse,
dans le cœur du peuple, le souvenir cruel
de leurs premières rapines; on a mis, pour
doubler leurs profils, le pillage en perma-
nence. La dîme leur a été assignée sur
toutes les productions-, impôt onéreux et
vexatoire, supporté par tous, sans distinc-
tion de culte, et perçu avec une rigueur im-
pitoyable. Au nom d'un homme qu'ilregarde
comme un corrupteur, et aux yeux du-
quel il n'est lui-même qu'un idolâtre, cha-
que année, le paysan se voit ravir, par un
agent sans entrailles, le dixième des fruits
grossiers qui font toute sa richesse , et qui
suffisent à peine pour le faire subsister. On
conçoit aisémentunsacrifice pénible, quand
celui qui le fait reçoit en échange l'immense
bieiifait des consolations religieuses. Mais
ici aucun sentiment ne rend supportable
celui qui grève la population catholique ,
puisque c'est contre sa foi qu'on l'exige, et
qu'il la réduit souvent à l'impossibilité de
nourrir ses propres prêtres. Il n'est donc
pas étonnant que l'Irlandais considère la
dîme comme une oppression intolérable,
et demande avec impatience la fin de ce
régime de servitude. Fatigué de l'attendre
en vain, il arrive souvent que son indi-
gnation se formule en actes d'unerésistance
positive: alors on le ruine par des procès.
Dans l'espace de six ans, sept mille ac-
tions ont été intentées en justice pour le
non-paiement de la dîme. Aussi lord Car-
nanou, frappé de cette masse de protesta-
tions, disait naguère à la chambre-haute:
« De deux choses l'une : ou nous devons
» renoncer à la dîme en Irlande, ou bien
« à la possession de cette île. » Le gouver-
nement anglais a méprisé ces sages avis, et,
au lieu de couper le mal dans sa racine, il
a mieux aimé le voiler. Les tempéramens
dont il s'est servi sont complètement illu-
soires. Qu'importe, en effet, que la dîme
soit perçue immédiatement sur le fermier,
ou qu'elle ne frappe que le propriétaire
d'une manière directe, si celui-ci augmente
d'autant le prix du fermage? Le résultat
n'est-il pas toujours le même, à savoir, la
ruine du pauvre tenancier, qui ne paie pas
une obole de moins?
A cette charge écrasante, il faut encore
en ajouter une autre. L'entretien, la répa-
ration, et même la construction des églises,
et toutes les dépenses du culte anglican
se font aux frais des catholiques. Si lespro-
testans se trouvent gênés dans les temples
qu'ils ont ravis-, si le temps , aidé par leur
insouciance, les a ruinés-, si les ornemens
se sont détériorés, aussitôt un impôt extra-
ordinaire, fixé par le curé et les marguil-
liers protestans, est prélevé sur tous les ha-
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LA DOMINICALE.
bilans Je la paroisse indistinctemeut. En
1820, cette contribution se montait à six
pour (;ent du reveau. Il est vrai qu'on l'a
diminuée depuis; mais ;, malgré quelques
adouci&semens,il existe encore sur ce point
des exactions inouïes. On découvrit, il y a
quelques années, qu'un curé faisait payer
â ses paroissiens 870 francs par an pour
l'entretien de son orgue. Un autre, qui déjà
toucbait 28,000 francs de dîme, arrondis-
sait cette somme par 16,000 fr. de vcslri/-
tax. A^otez que dans la paroisse de ce
dernier, il n'y avait qu'un seul anglican,
lequel encore s'était récemment fait catho-
lique.
Au total, l'église établie absorbe annuel-
lement, en Irlande, la somme énorme de
soixante millions de francs, et les calculs
les plus modérés évaluent à treize cents mil-
lions le capital dont cette rente est le pro-
duit. Ces immenses richesses sont le par-
tage de deux mille individus; en sorte que
si les soixante millions dont nous venons
déparier et les cinq cent mille fidèles tlont
se compose le bercail étaient également ré-
partis, chaque ministre aurait trente mille
livres de rente pour régir cinq cents âmes.
Mais une division si régulière n'existe pas
en fait. L'Irlande est divisée en vingt-deux
diocèses anglicans. L'archevêque d'Armagh,
qui en est le primat^ jouit d'un revenu de
six cent mille francs; et il lui serait facile
de le quadrupler^ s'il pouvait casser les
baux actuels, et faire subir au fermage une
augmentation proportionnée à la valeur du
fonds. Le moins rétribué des vingt-deux évo-
ques est celui deKillaloe, qui reçoit cent mille
francs par an. Le nombre des cures sou-
mises à leur juridiction est de douze cent
soixante -trois : le produit de chacune
d'elles doit être porté à vingt mille francs^
terme moyen.
Il ne faut pas croire qu'à force de tra-
vail les vénérables pasteurs aient la res-
source de dire comme tant d'autres, qu'au
moins ils gapient bien leur argent. Â^on:
c'est en menant une vie oisive qu'ils s'en-
graissent de la substance d'une nation ap-
pauvrie, dont ils n'ont jamais recueilli que
le mépris et la haine. Le faible troupeau
qu'ils sont chargés de guider est pres-
que tout entier concentré dans les princi-
pales villes de l'est et du nord. Dans les
campagnes on ne voit le plus souvent que
trois ou quatre familles anglicanes par pa-
roisse-, quelquefois tous les habitans, sans
exception, sont catholiques .Les œuvres du
ministère dérobent donc une bien petite
partie des momens que les dignes ecclé-
siastiques consacrent au soin du ménage, à
l'exploitation de leurs propriétés, ou plu-
tôt aux plaisirs de fjrand seigneur dont
leur positionleur assure la jouissance. Pour
tout service religieux, chaque dimanche ils
se rendent à leur église , où ils récitent les
prières et prononcent un discours. Ils sont
même parfois dispensés de ce sOin faute
d'auditeurs. A ce sujet, lord llolland a ra-
conté à la chambre des lords, en rSaS, une
anecdote assez plaisante : « Un de mes
» amis, dit-il, m'a assuré qu'un pasteur
» anglican reçut un dimanche, du clerc
» de sa paroisse, un billet conçu en ces ter-
» mes : £fle est indisposée aujourd'hui',
» vous n'avez donc pas besoin de vous ren-
» dre à l'église. De qui était-il question?
» Toute la paroisse était elle indisposée?
)) Oui, car toute la paroisse n'avait d'autre
» paroissien que la femme du marguillier
» subalterne. »
On conçoit que ceux qui jouissent desi-^
nécures aussi productives, s'efforcent d'en
perpétuer la possession dans leur famille.
Les distributeurs de ces emplois ont soin
d'en gratifier leurs parens à tous les degrés
connus, et de prendre toutes les mesures
en leur pouvoir pour les rendre héréditai-
res. Elles passent du père au fils, et servent
même à composer la dot de la fille. L'évê-
que de Corck a six enfans, quatre fils et
deux filles. Les premiers sont en possession
des cures les plus lucratives du diocèse, et
les deux filles du vénérable prélat ont ap-
porté de gros bénéfices en dot aux deux
ecclésiastiques leurs époux.
Nous pensons que les documens qui pré-
cèdent suffisent pour faire apprécier tout
ce qu'il y a d'oppressif et de scandaleux
LA DOMIÎNICALE.
^99
dans le maintien de l'e'glise établie en Ir-
lande. C'est là le mal auquel l'Angleterre
doit se hâter de porter un remède efficace;
tant qu'il subsistera ;, le pays qu'il dévore
ne saurait jouir que d'une paix factice et
momentanée.
A M. L'ABBE ****
Où en étions-nous l'autre jour? Nous en
étions à M. de Chateaubriand et à M. de
Lamartine. Ils étaient debout devant nous ,
ces deux infatigables champions de la pen-
sée chrétienne , que la pensée chrétienne
a dignement recompensés en les mettant à la
tête détentes les intelligences de leur époque.
Aujourd'hui voici que l'attention publique est
autre part. Ni les mémoires de M. de Cha-
teaubriand, ni le nouveau volume de M. de
Lamartine n'ont pu nous intéresser plus de
huit jours. Je vous l'ai dit , nous sommes un
peuple misérable ; nous sommes de vrais
Athéniens qui ne pouvons être attentifs plus
d'une heure à la iz^ême chose : nous étions
littéraires il y a huit jours, nous sommes des
hommes politiques aujourd'hui. Aujourd'hui
M. de Lamartine et M. de Chateaubriand vien-
draient en personne, l'un pour nous lire ses
vers, l'autre pour nous lire sa prose, que
nous n'écouterions ni M. de Chateaubriand ,
ni M. de Lamartine. C'est bien de cela qu'il
s'agit! Il s^agit de M. Thiers , il s'agit de
M. Barthe , il s'agit de tous ceux qui gouver-
nent. On n'y faisait pas attention hierj aujour-
d'hui on ne s'occupe que d'eux seuls. On re-
garde M. Thiers du haut en bas, on le mesure,
on le calcule, on le suppute ; c'est le colosse de
la semaine. Où est-il? que fait-il? que devient-
il? M. Thiers est le roi de ce monde. Il vient
d'assister à la démolition d'un ministère, et a
englouti dans le nouveau portefeuille qu'il
s'est donné , tous les débris qui ont surnagé
dans le r.aufrage des autres ministères : il n'y
a plus d'affaires que pour lui ; n'est-ce pas là
un beau sujet d'intérêt et d'admiration !
Tout ceci est bien misérable, mon ami;
eh bien ! à l'heure même où je vous parle ,
M. Thiers lui-même vient d'être démoli. Il
était quelque chose il y a une heure , il n'est
plus rien à présent. Voici venir de Bruxelles
des nouvelles qui vont occuper tout Paris , et
lui faire oublier M. Thiers. Ces nouvelles de
Bruxelles sont inquiétantes. Vous savez peut-
être qu'une société d'orangistcs s'était foi'méc
pour acheter les chevaux du prince, et les lui
renvoyer : celte association viciit d'èlre le si-
gnal d'une révolution à Bruxelles. La ville
s'est soulevée, le peuple est entré en fureur,
et ses fureurs, il ks a signalées comme les si-
gnale le peuple, par la dévastation et le pillage.
Au premier instant de colère, le peuple s'est
porté sur les hôtels des principaux citoyens:
il a pillé ces hôtels, il a renversé les maisons
de fond en comble. Le palais du duc d'Urzcl,
un des plus grands seigneuis de l'Europe,
magnifique maison, une des plus belles mai-
sons connues, a été dévasté de fond en comble.
A l'heure qu'il est, le peuple est soulevé; la
ville est tout en émoi; le roi des Belges a eu
beau se montrer, sa présence n'a calmé per-
sonne : voyez comme toutes les émeutes se
tiennent! La révolte de Bruxelles ressemble
tout-à-fait à l'émeute de Saint - Gcrmain-
l'Auxerrois. Comment voulez-vous que des
gouvernemens nés de l'émeute suffisent à
réprimer l'émeute? Le souveau pillage de
Bruxelles est encore, comme M. Thiers, une
des conséquences de la révolution de juillet.
. Vous croyez que tout est fini : vous croyez
que M. Thiers et l'émeute de Bruxelles vont
nous suffire! Oh que non pas! à peine ces
nouvelles de Bruxelles nous sont-elles arri-
vées , que d'autres nouvelles arrivent de
Lyon. On dit que Lyon est un peu calme :
que ne dit-on pas! et comme c'est là une ville
qui a fait ses preuves en fait d'émeutes; comme
elle est au courant de ces violences presque
légales, Lyon fait peur. Vous saurez peut-
être toutes ces nouvelles aussi bien que moi
quand vous lirez ceci.
Autre nouvelle. Le duc d'Orléans a eu bien
peur l'autre jour à Meudon. Meudon est une
maison royale au milieu des bois, et quels
bois! sur une admirable hauteur; la Seine
est tout au pied qui coule lentement ; c'est
un admirable paysage. Le duc d'Orléans est
allé passer quinze jours à Meudon. A Meu-
don , en même temps que le duc d'Or-
léans, sont arrivés des soldats, des gardes na-
tionaux et des agens de la police. Jusque-là
tout est bien. Le château était tranquille; les
bois retentissaient du cri des chiens et des sons
du cor. Tout à coup les sentinelles donnent
l'alarme; on crie : aux armes! on a vu quel-
500 5LA rOIMICALE.
que chose là-bas dans le bois touffu. Sans
doute les républicains de Paris viennent pour
enlever le prince-royal , l'héritier du trôner
l'espoir de la France I vous jugez de la ter-
reur.
Donc toute la garnison est sous les armes _
les plus fidèles restent dans les murs, les plu^
hardis sortent des murs. On s'approche ave^
toutes précautions. O désappointement! cette
armée de républicains n'était pas autre chose
qu'une société d'honnêtes jeunes gens qui,
depuis le matin , herborisaient dans la forêt;
les armes qu'ils avaient à la main étaient de
simples bâtons blancs. La garnison deMeudon
en a été quitte pour la peur. Cette aventure du
prince' royal est arrivée justement deux jours
après une aventure qui n'est pas moins extra"
ordinaire. Lundi passé , le prince-royal a fai
courir un de ses chevaux dans une course au
clocher. Voici ce que c'est qu'une course au
clocher : On se rend dans un vallon près de
Paris, dans la belle et poétique vallée de
Bièvre, par exemple, non loin de Port-Ptoyal-
des-Champs. Les chevaux sont réunis. On in-
dique à tous les coureurs un but éloigné; un
arbre, un fossé, un clocher. Le prix est à ce-
lui qui arrivera aubut le preiiaier j pour ai'ri-
ver à ce but, il faut aller tout droit son chemin.
Kien ne doit arrêter le cavalier, ni le fossé
bourbeux, ni la haie touffue, ni le mur élevé,
ni la rivière qni coule, ni aucun obstacle; il
faut que le cheval marche, marche, marche»
marche ! On a donc fait une course au clocher.
La course commence; les chevaux partent
comme l'éclair; ou va, on va, on saute, on
court, on se précipite; il fallait les voir cou-
rir! Les chemins sont franchis, les fossés sont
comblés , les murs disparaissent; tous les che_
vaux ont été admirables, tous, excepté le che-
val du prince-royal : ce cheval s'appelle Gui-
tare, il est resté en chemin , il a été hué. Vous
sentez quel échec pour son noble maître! Je
vous raconte ces petites anecdotes, mon ami,
afin que vous ayez une juste idée des pauvre-
tés qui nous occupent. Au moins, vous, si
simple et si bon , vous si utile , vous si occupé,
vous qui regardez l'humanité sous le point de
vue du Christianisme , comprendrez - vous
combien c'est une chose misérable ce qu'on
appelle le monde et les puissans du monde
aujourd'hui.
Oh I le grand mot de Salomon ! ce mot qui
résume à la fois le passé , le présent et l'ave-
nir; Vanité J vanité! et tout 'est vanité''
Comprenez-vous à présent comment il se
fait que la littérature , ce noble et ingénieux
délassement des esprits honnêtes , est tombée
dans cette langueur qui lui sera mortelle?
Comprenez-vous pourquoi les poètes se tai-
sent, pourquoi l'ode est muette, pourquoi le
poème épique se cache dans son ombre,
pourquoi les beaux arts sont couverts d'oubli
et de dédain? Concevez-vous pourquoi ces dé-
tails littéraires que je vous ai promis , et au>.-
quels vous avez la bonté de tenir si fort, m'c.
chappent souvent de temps à autre? Hélas '
cela n'est que trop vrai : nous vivons dans utj
époque perdue. Nous sommes en deçà c •
toute poésie. Nous n'avons que des lueur
de poésie : nous avons des enthousiasmes d'u
instant, des croyances d'une heure, des ps^ -
sions qui durent le temps d'un prote. No^j^
sommes un malheureux peupleblasé sur toute*,
choses.
Voilà où. les systèmes conduisent les peu-
ples ; voilà comment tous les esprits s'é-
garent. Voilà comment pour avoir quitté les
routes connues , les sentiers frayés , l'esprit
humain hésite , demandr» sa route , et cherche
en vain dans le ciei l'histoire du voyageur.
Cet état de la nation française est déplorable,
n'est-ce pas ? Jamais nation plus intelligente
n'a été éclairée par le soleil, jamais plus d'es-
prit, jamais plus de grâces, jamais plus de
loyauté , jamais plus de spontanéité et d'aban-
don , jamais plus d'étincelles poétiques
n'avaient été données en partage à un grand
peuple. Et quel était ce passé de la France!
que de gloires amoncelées dans un coin de la
terre! que de magnificence et de valeur ! n'au-
rait-on pas dit que c'était là un peuple que le
Dieu tout-puissant avait pris dans un man-
teau et qu'il avait apporté au beau milieu de
l'Europe avec la sollicitude d'un père? Vous
voyez cependant ce qu'ils sont devenus tous
CCS dons de la nature française , une fois qu'ils
ont été privés de lafoi. Le dix-septième siècle
les avait portés au plus haut degré de puissance
et d'énergie. Tant que l'esprit français n'eut
pas répudié la foi chrétienne , il fut le maître
du monde. Mais une fois qu'il voulut aller plus
avant , uue fois que le dix-huitième siècle eut
refusé de s'arrêter dans les limites que lui
avait tracées Bossuet, ce dernier homme tout-
puissant par la pensée, vous savez quelle con-
fusion pénétra toutes les âmes! on dirait
LA DOMINICALE.
SOI
que l'esprit humain est retombé dans l'en-
fance. Il a beau se perdre en efforts de
toute sorte , il a beau tenter mille essais in-
croyables, il reste égai'é, il a perdu sa bous-
sole et son nord. Voyez comme il s'agite : il
brise tout ce qu'il rencontre sur son passage;
il entasse ruines sur ruines , révolutions sur
révolutions, misères sur misères, trône, au-
tels, tombeaux , tout disparaît , tout s'en va ;
l'esprit de l'abîme déborde de toutes parts.
Le vieux passé est englouti dans cet océan sans
rivages. Vains efforts! l'esprit humain déli-
vré de son joug , marche au hasard. Il a
entassé des ruines qui sont restées des ruines.
Il a élevé des monumens qui ne sont plus que
des ruines. Il a fait des révolutions qui ont
vécu quelques jours, ce que vivent les révo-
lutions. Le sophisme a ruiné l'esprit français:
Il nous a rendus défians de nous-mêmes; il
nous a fait douter de nous-mêmes ; |il nous
a rendus les plus malheureux et les moins
poétiques des hommes; il nous a poussés
d'abîmes en abîmes, de chutes en chutes, de
malheurs en malheurs II a fini par ôter même
aux révolutions cette espèce de grandeur fac-
tice, cette majesté mensongère^ cette grande
terreur qui en faisaient quelque chose vues de
loin. Vous-même, que pensez-vous d'une révo-
lution qui fait de M. Thiers un Richelieu, de
M. Barthe un Mole, et de M. le duc d'Orléans
un Bonaparte qu'on veut enlever, et de sa
jument Guitare une héroïne de grands che-
mins ? O mon ami , que vous avez raison de
veiller vos pauvres, de consoler vos malades,
deprierpourvospères sous l'ombrage des vieux
hêtres que vous aimez tant , et dont l'ombre
va revenir avec les tièdes zéphirs du prin,
temps!
Comme j'ai pour but , dans les lettres que
je vous écris , devons mettre au fait du mou-
vement intellectuel de notre époque, je suis
bien forcé, comme je le fais, de vous tenir au
courant de toutes les puérilités qui nous occu-
pent. II faut que vousjugiezpar vous-même de
la valeur de notre intérêt de chaque jour. Cela
jugé, vouspourrezcomprendrepar vous-même
quel cas peut faire un homme de talent qui
juge par lui-même de ce que valent l'attention
€t l'admiration du public. Le public est dis-
trait, il est mal à l'aise, il est honteux de lui-
même; il s'en va sur la place publique, comme
les Athéniens de Démosthènes , demandant :
Qu'y a-t-il de nouveau? Le moyen, après
cela , de vouloir attirer l'attention de ce mal-
heureux public! Vous aurez beau être un
grand orateur, le premier charlatan venu, du
son de sa trompette, vous enlèvera votre pu-
blic; Voilà pourquoi nous sommes bien plus
dans un siècle de charlatans que dans un siècle
d'orateurs.
Donc prenez patience , mon ami. Par-
donnez-moi ces digressions qui entrent parfai-
tement dans mon sujet; étudiez avec moi
Thorrible malaise qui pèse sur nos esprits et
sur nos âmes. Heuieux celui qui saura le
tirer de sa torpeur, ce malheureux dix-neu-
vième siècle, si ébloui, si éblouissant, si
rempli de gloire guerrière et mondaine , et
pourtant si vide ! heureux celui qui aura la
voix assez haute pour faire entendre à cette
foule ébahie les paroles de la vraie liberté et
de la vraie croyance! heureux celui qui la
ramènera sous la sainte loi de l'Evangile,
cette société perdue et abusée qui demande si
fort à revenir à son vieux et chaste passé.
Armez-vous donc de patience et de courage ,
ceignez vos reins , allumez <vos lampes et
soyez prêt!
Voici un admirable et touchant spectacle
auquel j'ai assisté dimanche passé et qui m'a
pénétré d'enthousiasme et de respect. C'était
au sermon de ce jeune apôtre que vous aimez
tant, jeune homme dont l'éloquence s'est
frottée au génie de M. de Lamennais, M. de
Lacordaire. Vous savez qu'il est un jeune
homme mélancolique et rêveur, tout rempli
d'enthousiasme et de croyances; jeune homme
qui a traversé le monde et qui en est sorti
plus fervent et plus enthousiaste. Je l'ai vu,
je l'ai entendu. Il est admirable , sa parole est
simple, énergique, concise, puissante.
J'ai senti ce jour-là qu'un des plus beaux
spectacles qui ^:)uissent attirer les hommes est
en effet le spectacle d'un homme qui a la foi
et qui proclame sa croyance à la face du
monde. Tout l'auditoire a partagé mon en-
thousisasme. Or c'était-là un auditoire choisi.
Toutes les illustrations de la littérature pari-
sienne étaient-là; ils étaient là tous, poètes,
historiens, critiques, tous les jeunes gens qui ,
croient à l'avenir, tous les hommes qui ont
cru.
Vous dire comment l'orateur chrétien a été
écouté , vous dire comment il a parlé lui-
même, vous dire l'effet tout-puissant produit
par ces paroles tombées du haut de la chaire
562
LA DOMINICALE,
clans une église catholique; je ne saurais, vous
pouvez vous fier à moi, mon ami , et à tout
ceux qui étaient là , l'Evangile a une grande
mission, puisqu'il fait encore de pareils ora-
teurs de notre temps.
NÉCROLOGIE.
Le diocèse de Bayonne s'appauvrit d'une ma-
mère effraijanle. Depuis trois ans il a perdu le vé-
nérable et saint prélat , dont le diocèse de Toulouse
admire aujourd'hui les hautes et douces vertus. En
arrivant dans ce diocèse en 1831, monseUjneur
d'ArhoK eut du moins h to)i esprit de conserver
tes deux grands-vieuires titulaires, dont mon-
seigneur d'Astros avait su apprécier le mérite. Le
diocèse poitvait encore en retirer les plus grands
services : malheureusement ils ne purent opérer
tout le bien qui était dans leur cœur, et ils vien-
nent de nous être enlevés par la mort dans l'es-
pace de trois mois. Ils emportent les regrets les
plus vifs du clergé et de tous les habilans, sans
exception d'opinion. A un savoir peu commun, et
à des connaissances variées , ]MM. Boyer et Viviez
joignaient les qualités morales les plus estimables.
I\I. l'abbé Viviez, qui vient de succomber à une
longue maladie, était né à Bayonne, le \4 février
^704. Il fil son cours de théologie avec un succès
bien marqué, à Toulouse, et jeune encore, il de-
vint professeur de dogme dans le séminaire de
Larressore , d'oîi sont sortis grand nombre de prê-
tres aussi recommandables par leurs lumières que
par leurs vertus. A la révolution, inébranlable dans
ses principes , M. ra!)bé Viviez chercha un asile en
Espagne, comme tant d'autres prêtres du diocèse ;
mais là, comme dans le pays qui l'avait vu naître,
il se fit remarquer par son talent et par sa conduite
exemplaire, et monseigneur de Tavira, évêquede
Salamanque , en lit son conunensal , et lui confia
l'éducation de ses neveux, qu'il ne quitta qu'au
moment de sa rentrée en France, en 18(17. M. l'abbé
Viviez^ut accueilli avec tout l'intérêt dû à son mé-
i-ite par ses coniftatriotes , cl les plus distingués
d'enlr'eux s'estimèrent heureux de le voir partager
les soins que donnait à leurs enfans un prêtre éga-
lement estimable, et dont les familles les plus ho-
norables de Bayonne rapjiellent encore le nom avec
la plus attendrissante reconnaissance.
Appelé, en 181 i, au grand séminaire, en qualité
de direcîem', par monseigneur Loison, M. l'abbé
Viviez s'y montra ce (lu'il fut toujours et partout,
nu ecclésiastique d'une régularité exemplaire. Il
continua à édifier cette mriison par ses vertus et ses
lumières, jusipi'à ce que le vénérable monseigneur
d'Astros, qni sait si bien apprécier les hommes ,
CJi lit; eu 1820, son grand-vicaire, son confident
le 2)his iniimp. Eux seuls ont pu sentir tout ce
qu'eut de pénible leur séparation. Une correspon-
dmu.e tout amicale de la part de monseignetir
d'Astros , que son mérite avait appelé à l'archevê-'
ché de Toulouse, put en adoucir l'amertume.
M. l'ahhé Vivier continua à prendre part aux af-
faires du diocèse, autant que sa nouvelle posHion
pouvait le lui 2iermeitre. Dans les trois dernières
années , il vécvt plus retiré : sa piété parut pren-
dre de nouveaux accroissemens , et jusqu'à son der-
nier moment il eût pu servir de modèle aux plus
fervens sémina istes. Tout ce qui peut contribuer à
nourrir et à fortifier l'esprit ecclésiastique et la
piété sacerdotale, lui était, dès sa première jeu-
nesse, devenu familier. Méditations, visites au
Saint-Sacrement, étude journalière de l'Ecriture
sainte et de la théologie, étaient pour lui des de-
voirs sacrés, et rien ne pouvait le porter à les
omettre. Ses obsèques ont prouvé à quel point il
était vénéré : l'aftluence a été très considérable, et
l'on a vu toutes les classes se confondre pour ren-
dre un dernier hommage à sa vertu. Généreux
sans ostentation, sa main gauche ignorait ce que
sa droite donnait aux pauvres : aussi n'a-t-il pu leur
laisser que bien peu à sa mort, parce qu'il leur dis-
tribuait ses modiques revenus pendant sa vie.
Puisse un si digue et si vénérable ecclésiastique
avoir de nombreux imitateurs !
{Article communiqué.)
— Nous apprenons à l'instant la mort d'un des
proscritslégilimistes lesplus recommandables du dé-
parlement delà Mayenne. M. Arsène de Pignerolles
était un de ces hommes au caractère doux et bien-
veillant que de profondes convictions religieuses et
politiques n'empêchent pas de se concilier l'estime et
même l'affection de ceux qui marchent dans des
voies contraires. Après avoir pris une part active
au mouvement royaliste de l'Ouest, en 1813, il
fut chargé sous la restauration de représenter ses
concitoyens à la Chambre des députés , et nommé
maire de la ville de Laval. La révolution de 1830
l'a trouvé fidèle aux principes de toute sa vie. Il
fut un de ceux qui, deux ans plus tard, répondi-
rent à l'appel de la duchesse de Berry, en prenant
les armes pour la cause qu'elle venait défendre.
Condamné à mort par contumace , il expiait à l'é-
tranger cet acte de dévouemenr. Depuis long-temps
sa santé donnait les craintes les plus vives à ses
nombreux amis. Il vient enfin de succomber, à
Prague, le \"' avril, aux chagrins de l'exH et aux
sojffrances d'une longue maladie.
EPHÉMÉIUDES.
Le \5 avril 1039. — L'élection des papes est réser-
vée aux cardinaux. Auparavant, elle était faite
par le peuple et le (^lerg(' de Rome, et les prêtres
et diacres cardinaux des diverses églises y avaient
LA DOMINICALE .
50:
seulement une grande influence, à cause de leurs
places et de leur crédit. Mais tant de fois , à la
mort des papes, des troubles avaient accompagné
l'élection , et tout récemment ils avaient été si
violens, qu'une scission s'était déclarée et avait
fait déclarer l'antipape Benoît, que le pape Nico-
las II, ayant réuni 113 évèques , fit arrêter et
publia le décret qui défend de placer sui-|!e siège
apostolique quiconque n'aura point été nommé
par l'élection libre et canonique des cardinaux ,
avec le consentement des ordres inférieurs, reli-
gieux, clercs et laïcs. Voilà l'origine du conclave.
Le i 4 1790. — L'assemblée constituante qui s'était
mise à gouverner la France, fait une loi pour fixer
le traitement des membres du clergé. Elle avait,
en novembre précédent, mis tous les biens ecclé-
siastiques à la disposition de la nation, sauf le soin
de pourvoir à la subsistance des niinislres , etc.
Le 15 157-i. — L'arclievèque de Narbonne, pro-
fitant du voisinage d'Avignon , où le pape rési-
dait, réunit en concile , non-seulement les évè-
ques de la province, mais encore les abbés exempts
de sa juridiction, et propose à leur délibération
28 réglemens, dont l'exécution devait seconder
puissamment le mouvement de renaissance et de
civilisation qui se manifestait à celte époque.
Le 16 144!). — Le schisme qui avait séparé pen-
dant plusieurs années le pape Eugène IV et le
concile de Baie , se termine tout-à-fait par la
confirmation que les pères du concile , réunis à
Lausanne, donnent à l'acte de renonciation d'A-
médée, ancien duc de Savoie , qu'ils avaient élu
pape, sous le nom de Félix V. Nicolas V , suc-
cesseur d'Eugène, le créa premier cardinal de
l'église romaine , évèque de Sabine et légat du
Saint-Siège. Le bienheureux Amédée est honoré
le 5t>mars.
Le i7 1803. — L'ordre de Saint-Jean-de- Jérusa-
lem, chassé de l'ile de Malte, et dispersé en Eu-
rope, est consolé par le i>aj)e Pie VII, qui lui
nomme un grand-maiJre dans la personne du
chevalieiKie ïiiomasi.
Le 18 1243. — Raimond, comte de Toulouse, pré-
sente aux évèques réunis à Béziers avec les ar-
chevêques d'Arles et de Narbonne, son appel de
la sentence d'excommunication prononcée contre
lui par deux inquisiteurs; preuAC , parmi tant
d'autres, que les évèques n'étaient pas esclaves
de l'inquisition, ni les fidèles privés de la juridic-
tion ordinaire.
Le 19 1802.— L'induit du cardinal Caprara, poiu-
la réduction des fêtes en France , est publié à
Paris. Il suffit de lire le préambule de cet acte
poxu- se convaincre de la sagesse des mesures
prises en celte circonstances par le représentant
«.lu souverain pontife : « Le devoir du siège apos-
)) tolique qui a été charge par N.-S. L-C. du
» soin de toutes les églises, est de modérer l'ob-
» servance de la discipline ecclésiastique, de ma-
» nière qu'elle puisse convenir aux différentes
» circonstances des temps et des lieux. » Puis
il développe les idus justes considérations sur
l'état de la religion en France , après la tour-
mente révolutionnaire, et montre la nécessité de
rendre les pratiques de religion moins multi-
pliées.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
Le budget des cultes a été adopté sans réclama-
tion dans la séance du 10. Le chapitre relatif aux
évêchés a été voté tel qu'il avait été proposé. Ainsi,
la disposition de l'année dernière s'est trouvée rap-
portée , sans que ses partisans aient même osé la
soutenir. Ce résultat étonnant et inespéré est dû,
nous n'en saurions douter, aux pétitions , et à la
discui-sion approfondie dans laquelle sont entrées
les feuilles religieuses.
Le 8 de ce mois, nous avons été témoins, à l'hos-
pice de Marie-Thérèse, de la solennité qui a lieu
d'ordinaire le jour de l'Annonciation. A cette j-éu-
nion se pressent cliacpie année les personnes pieuses
les plus distinguées de la capitale , qui ne veulent
pas laisser échapper cette occasion de prendre part
à l'œuvre de charité, qui seule soutient cetétablisse-
ment unique en France e; peut-être en Europe.
L'abbé Combalot a prononcé un discours , où ,
comme à l'ordinaire, il s'est montré à la hauteur
de son sujet et de la circonstance; et pour donner
à cette noble solennité tout le lustre dont elle était
susceptible, monseigneur l'archevêque a officié au
salut et donné la bénédiclion.
Onsait que l'hospic&de Rïarie -Thérèse est sur-
tout consacré aux vieux prêtres infirmes et sans
moyens d'existence. Nobles et resnecîables misères,
dont on peut dire que les besoins sont des droits,
que les titres sont sacrés, et que c'est le Ciel lui-
même qui les recommande à la terre; espèce de
pauvres envers qui on s'ac(juitte en donnant, vé-
ritables créanciers dé tous ceux qui ont le bonheur
de les secourir. Il était l)ien qu'une illustre entre-
mise ennoblît encore ces offrandes destinées à ces
mains si pures, (fui se sont tant de fois ouvertes
pour donner et bénir. Aussi , comme l'a dit fort
éloquemraent l'orateur chrétien : « C'est le génie,
)) la gloire et la vertu, qui ont fondé et qui admi-
» nistrent Marie-Tliérèse. »
M. l'abbé Combalot a vivement ému son audi-
toire en faisant allusion à une circonstance pénible
qui préoccupait tous les esprils. M'-''' de Chateau-
briand est gravement indisposée, et les regards de
tant de religieuses et nobles personnes , tous les ans
dociles à sa voix, la cherchaient vainement dans
la pieuse enceinte sacrée. Depuis près d'un mois ,
cette vie , usée par la Charité, en proie à de cruelles
douleurs, languit à côté de ce temple, !a demeure
ml
LA DOMINICALE.
de ses pauvres ; et sa plus grande souffrance est de
ne pouvoir, selon sa coutume , venir sans cesse ,
presque à toute heure , pour veiller à tout, pour
Lien faire, pour bien dire, pour consoler ex pour
secourir. On sait que , dès le principe de sa mala-
die , la seule inquiétude de celle dont l'existence
est une longue résignation à tous les maux qui lui
sont personnels , était la pensée qu'elle ne pourrait
assister à cette fête de la bienfaisance , qu'elle ne
pourrait se livrer à toutes les sollicitudes qui la
rendent plus fructueuse.
— Le jubilé , qui avait été retardé par la mort
de monseigneur de Brauet, vient de se terminer
dans le diocèse d'Alby. Les résultats en ont été
bien consolans pour la foi. Les fidèles se sont em-
pressés de profiler des jours de grâce qui leur
étaient offerts. On cite une paroisse de 4200 araes,
dans laquelle on ne compte pas trente individus qui
aient négligé de s'approcher des sacremens.
i— On écrit de Tulle : — Le samedi saint, nous
avons été témoins d'une cérémonie bien tou-
chante, qui a eu lieu dans la chapelle des sœurs de
la congrégation de Nevers. Un jeune suisse, nommé
Campemenu, élevé dans le protestantisme, y a fait
son abjuration. Un défaut de régularité dans ses
papiers avait porté l'autorité aie faire arrêter et dé-
' tenir dans la prison de la ville. Il eut occasion d'as-
sister à une messe célébrée par M. l'abbé de la
Farge, chanoine de la ville. Touché de la grâce d'en
haut, il demanda bientôt à se faire catholique.
M. l'abbé delà Farge se chargea de l'instruire et de
le préparer. Un compagnon de captivité partagea
le travail de ce digne ecclésiastique , et le bonheur
de donner à l'église un fidèle de plus. Le parrain
du jeune converti a été M. Jorrige de la Mazorie.
Après la cérémonie de l'abjuration, M. de la Farge
ayant été appelé auprès d'un malade , pour lui ad-
ministrer le Saint-Viatique, Campemenu et son
parrain ont escorté le Saint-Sacrement. Le lende-
main , le nouveau catholique a fait sa première
communion.
Portugal. — Les nouvelles de la Péninsule sont
sans intérêt en ce qui concerne la position respective
des troupes <pii sont aux prises. Mais une mesure
importante dont on avait déjà parlé, et qu'un jour-
nal anglais confirme aujourd'hui , pourra , si elle a
réellement lieu , déterminer de graves événemens.
Il s'agit de l'expédition en Portugal [trojetée pa-r la
reine régente d'Espagne. Il est certain , en effet ,
que , d'un côté , ce renfort considérable donné au
parti de dona IMaria , rendrait fort critique la situa-
tion! de don ]\Iiguel , et de l'autre , la reine pourrait
se repentir d'avoir envoyé loin d'elle des troupes
dont le secours ne lui serait pas inutile pour main-
tenir le parti révolutionnaire, .s'ii venait à pousser
de plus en plus des exigences qui lui sont déjà trop
onéreuses.
Belgique. — Bruxelles. — Une souscription ou
verte à Bruxelles , par les orangistes , pour acheter
et offrir au prince d'Orange les chevaux qui lui
appartenaient avant la révolution belge, et que
l'administration des domaines avait mis aux en-
chères publiques, a été l'occasion de troubles et de
dévastations que l'autorité n'a pas voulu ou n'a pas
su empêcher. Le S de ce mois , la populace s'est
portée après le spectacle autour de l'arbre de la li-
berté , et de là dans la rue de l'Evêque , où elle a
dévasté une maison , où des partisans de l'ancien
gouvernement se rassemblaient quelquefois. Le len-
demain , 6 , le pillage a continué. Les bureaux du
Lynx ont été envahis et saccagés. En moins de
douze heures, seize maisons, appartenant aux
principaux orangistes , ont subi le même sort ; sa-
voir : l'hôtel du duc d'Ursel, l'hôtel du prince de
Ligne, l'hôtel du marquis de Trasegnies, la mai-
son de M. Dewasme-Pletinckx , l'hôtel du comte
d'Oultremont , la maison de M. Joues , la maison
de M. Tilmont , la maison de M. Weemaels , l'esta-
minet des Quatre-Vents , la maison de M. Hoo-
rickx, l'habitation du comte d'Overchies, l'hôtel
du comte de Bcthune , les bureaux du Lynx , la
maison de M. Vinck de Westwezel , le local de la
société de la rue l'Evêque, l'hôtel du comte de
Marnix.
Il n'y avait pas en tout 300 pillards au commen-
cement. La plupart des maisons pillées ont com-
mencé par être attaquées par des enfans.
On reproche à l'autorité une négligence coupa-
ble , quelques journaux l'accusent même de com-
plicité. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'avec un
peu de vigueur, on eût facilement dispersé les ras-
semblemens de misérables qui , là comme partout,
ont seuls figuré dans ces scènes de vandalisme. Le
roi Léopold a parcouru quelques rues à cheval y
sans donner aucun ordre énergique. On l'a salué
des cris de Dire le roi! Quelques émeutiers ajou-
taient : vive le roi, qiù nous laisse faire! On as-
sure qu'en face de l'hôtel de Frazegniai"; ce prince
a dit en poussant un soupir : cela va faire bien du,
mal à la reine. Quand on méconnaît les devoirs de
la royauté , c'est toujours une consolation que de
pouvoir réclamer leXitre d'époux sensible. Le con-
tre-coup de cette émeute s'est fait l'essentir à An-
vers , à Gand et à Liège.
S'il faut en croire le Temps, la proposition immo-
rale qui a pour objet de rétalilir le divorce , languit
depuis deux mois au Luxembourg , sans que la
commission chargée de l'examiner se soit réunie
une seule fois. On dit môme que plusieurs mem-
bres de la Chambre haute ont positivement déclaré
qu'ils se refiiseraient opiniPtrémcnt à examiner
celte proposition.
La ville de Lyon est le théâtre de troubles dont
le caractère moral est très grave. Le 5 , le tribunal
avait à juger l'affaire des chefs mutuellistes accusés
de coalition. La foule s'est portée sur la place et
dans la cour du tribunal. A la suite d'un incident
qui avait provoqué les rumeurs de la multitude,
l'afEaire fut renvoyée au mercredi. Des cris de mé-
contentement se firent bientôt entendre , et un in-
dividu , signalé comme faux témoin, fut maltraité,
malgré les efforts du procureur du roi, qui a coura
a son secours. Le tumulte ayant augmenté , on a
eu recours à la force, mais inutilement. Partout la
troupe a i-eçu et exécuté les ordres de la foule , qui
lui a commandé , ici , d'ôler la baïonnette , là , de
porter en l'air la crosse du fusil , ailleurs., de boire
et de choquer les verres avec elle. Quelques ofliciers
eux mêmes ont poussé l'obéissance aussi loin que
leurs soldats. Les désordres ont continué depuis ce
temps, et prennent un caractère très-grave.
— Perpignan, 2 avril :
Uu scandale honteux, donné par quelques jeunes
gens dans l'église Saint-Jean, pendant les offices
du jeudi-saint et aux vêpres du second jour de Pâ-
ques, est venu attrister tous les fidèles qui, pen-
dant ce carême, avaient donné tant d'exemples
d'une piété édifiante. L'église a vu avec douleur ces
jeunes gens, foulant aux pieds le respect qu'inspire
le temple de Dieu, s'emporter en propos infâmes,
et passant bieulôt à la violence, insulter et frapper
les individus en prière, et briser, même dans la main
du Suisse, la pique dont il est armé. Cette conduite
si criminelle , ces blasphèmes sacrilèges resteront
sans doute impunis, et la population entière d'une
ville si éminemment chrétienne, le prélat le plus
vertueux , le clergé le plus exemplaire , devront
himiblement courber la tête devant l'impudente
audace de quelques impies.
— Toujours à la recherche des passions révolu-
tionnaires à soulever, la Tribune avait dénoncé aux
frères et amis une quête faite à Toulouse , par les
légitimistes, au profit des détenus de leur opinion
renfermés au Mont Saint-Michel. Selon le récit de
son correspondant, ce joiu'ual affirmait que la quête
avait eu lieu dans les églises , et paraissait la con-
sidérer comme une manifestation politique à la-
quelle le clergé aurait pris un part active. Nous pos-
sédons des renseignemens précis qui nous permet-
tent de démentir ces détails. La quête , dont le
produit s'est élevé à plus de mille francs, a été faite
hors des églises, et par les élèves de l'école de droit.
Le papier dont nous nous sommes servis pour la
Domiriicale étant fabriqué exprès pour nous, nous
avons dû supporter tous les désagrémens qu'ont
occasionnés sur la qualité de ce papier ko intempé-
ries de l'hiver. A partir du mois proclM,in , cet in-
convénient aura disparu, et nous espérons que nos
abonnés seront satisfaits.
PUBLICATION NOUVELLE.
La religion CONSTATEE UNIVERSELLEMENT
à Vaide des sciences et de P érudition mo-
dernes, ou Traite' des preuves de la religion,
mis au niveau de Vëtat actuel des connais-
sances humaines; par M. de la Marne. —
1 vol. ^8° Prix : 8. fr. — A Paris, chez Delassy,
rnede Tournon, n° i ; à Lyon, chezRusand,
et à Genève, chez Cherbulier.
Voici un sommaire des matières traitée*
dans cet ouvrage. — Chapitre i , état actuel
des esprits ù l'égard de la religion. — Ch. à,
nécessité capitale d'étudier la religion. —
Ch. 3, traité de l'existence et de la nature de
Dieu, des hommes, des corps; et dissertation
sur la certitude, — Ch. 4, examen critique
des systèmes de morale naturelle , et preuve»
de la non-existence de toute morale hors de
la religion. — Ch. 5, l'unité et l'universalité
perpétuelles d'une religion révélée, établies
par les témoignages de tous les peuples. —
Ch. 6, rationnalité des enseignemens de cette
religion. — Ch. -y , ratification de ces ensei-
gnemens par les sciences humaines : par la
niétaphysiqne, les mathématiques, l'astrono-
mie , la physique, la géologie, l'histoire natu-
relle, etc. — Ch. '6, probabilité scientifique
delà religion, abstraction faite des miracles j
et démontration mathématique ( par le calcul
infinétésimal et le calcul des probabilités ) de
la démence qu'il y a toujours à vivre irréli-
gieusement. — Ch. g , possibilité des phéno-
mènes surnaturels et moyens de les constater.
— Ch. lo, date, authenticité, intégrité et
crédulité des principaux livi'es de la Bible. —
Ch. 1 1 , traité philosophique et géologique
sur les phénomènes du somnambulisme ma-
gnétique. — Ch. 12, traité semblable sur les
phénomènes extraordinaires des convulsions
du jansénisine. — Ch. i3, dissertation sur la
croix aérienne de Migné. — Qh. i4, prophé-
tie de Daniel relativeaux destinées du Christ. —
Ch. i5 , preuves explicites des miracles de la
vie du Christ. — Ch. i6, histoire sommaire
et raisonnée de la i-eligion. — Ch. 17 , réca-
pitulation et conclusion.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
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partemcnsct l'ctranfpr.
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environ six volumes de l'in-S" ordinaire.
Les demandes d' ahonnemens , faites
directement au hiireau , doivent être ac-
CGnipas^nécs d'une adresse trèo-lisiblemcnt
écrite et d'un mandat sur le Trésor , sur
r administrait on des\p os tes, ou fur une mai-
son de Paris, passé à l'ordre du Directeur.
Nous prions les personnes, qui, lious
ontin\itC5 à tirer sur clies , de vouloir
bien adoptej" la voie qae nous indiquons.
ON S'ABONNE A PARIS,
Au Bureau de la Dominicile.
A MARSEILLE,
Au Bureau de la Gazette du Midi.
A ROUEN,
Au Bui'cau de la Gazette de Normandie.
jA BRUXELLES ,
Chez Lepine , à la Librairie imiverselle.
A ROME,
Chez M. David, employé à radniinistration (générale des postes.
et gene'ralement
Chez tous les Libraires, et dans les Cabinets de Lecture.
On s'abonne éfjalement aux bureaux des messafçerics et chez tous ies directeurs
de la poste , mais auprès de ces derniers, la remise de 0 pour 100 est imputable sur
le prix de l'abounemcut, et les souscripteurs , n'ont à payer que les frais d'afti-anchisse-
mcnt de la lettre d' moi, et les 7^ centimes de timbre si l'abonnement est de plus
de trois mois.
IMPRÎMERIE de tiîlAS. ï OCQUIN , F.UE KOTRE-DAME-DES-VICTOIRES , N° iG. —
.:(.)
^M'-^Ji. l'**^ i
LA DOMINICALE.
S05
PARIS, 20 AVRIL.
ÉVËNEMENS DE PARIS.
Des ëvénemens graves ont eu lieu dans
la capitale au commencement de cette se-
maine. Nous devons à nos lecteurs l'histo-
rique de cesjournées déplorables, — puisque
le sang français a été versé par des mains
françaises dans defatalescollisions, — nous
réservant le droit d'en déduire après les
conséquences naturelles. Les détails que
nous donnons sont d'une exactitude ri-
goureuse.
Dimanche, vers cinq heures du soir , des
barricades furent commencées dans les
rues Beaubourg et Transnonain. Ces rues
fort étroites sont parallèles aux rues Saint-
Martin et du Temple.
A six heures, un détachement de garde na-
tionale'qui s'a vançaitrue Michel-le-Comte,
reçut le feu d'une barricade et riposta. Un
jeune homme fut tué. La garde nationale se
replia : dès-lors les barricades furent conti-
nuées sans obstacle dans la rue Saint-Mar-
tin et dans la vieille rue du Temple.
Le rappel battait dans tous les quartiers.
A huit heures , les réverbères étaient bri-
sés , et la circulation interrompue dans les
deux rues de Saint-Martin et du Temple,
et dans tout le carré qu'elles forment avec
les rues de la Verrerie et le marché Saint-
Martin.
Les barricades étaient peu nombreuses,
peu élevées. Les défenseurs étaient en petit
nombre , la plupart très-jeunes. Ils parais-
saient appartenir à la basse classe de la po-
pulation parisienne.
Les préparatifs de défense étaient formi-
dables. Les boulevards se couvraient de
troupes. Des masses épaisses se concentrant
à la Halle , à la place du Châtelet , à la
Grève, au marché Saint-Jean et à celui
des Innocens, entouraient l'insurrection
comme dans un vaste réseau de fer, tandis
que d'autres corps de troupes stationnaient
S3' LIVRAISOiN.
aux Champs-Elysées et sur le Carr » i
avec de l'artillerie.
Il y avait une affluence considérable de
curieux, mais point d'exaltation dans les
groupes. Il était dès-lors facile de juger
que l'insurrection serait promptement
étouffée.
A dix heures, les troupes entrèrent dans
les rues Saint-Martin et du Temple , et y
détruisirent les barricades sans trop de dif-
ficultés-, mais elles ne s'engagèrent pas dans
les petites rues adjacentes, qui restèrent
toute la nuit au 'pouvoir des insurgés. La
fusillade continua faiblement jusqu'à mi-
nuit. L'insurrection fut concentrée dans -ce
quartier, d'où elle n'essaya pas de sortir.
Lundi, à la pointe du jour , l'ordre d'at-
taquer fut donné aux troupes. Le combat
ne fut pas long : en moins de deux heures
les barricades furent enlevées-, quelques
coups de fusil seulement furent tirés des
maisons du voisinage , et cela fut bien
fatal à une de ces maisons de la rue Trans-
nonain, car il s'y passa après des choses
horribles. Cette maison n'a pas été prise ,
les portes n'ont pas été brisées , elle a été.
ouverte volontairement. Le. portier, la por-
tière et leur fils se présentent et parlemen-
tent à travers la grille; on leur parle avec
douceur , on les invite à ouvr'.r : à peine le
fils a-t-il ouvert la porte , qu'il tombe
percé de coups de baïonnettes aux pieds de
son père et de sa mère -, la mère se jette en
arrière dans sa loge et se cache , le père
grimpe les escalierset court avertir M. Lamy
et sa femme , propriétaires de la maison.
Les furieux passent sur le corps du fils ;
ils frappent à droite, à la porte de M. Hue;
il vient leur ouvrir , tenant entre ses bras
son jeune fils de quatre ans ; il esi tué à
coups de baïonnettes, et avec lui , un
de ses amis, M. Guettard, que sa mauvaise
étoile avait conduit chez son malheureux
voisin.
A gauche, M., d'Aubigny , paralysé des
jambes, gisait dans son lit; sa femme et sa
fille étaient auprès de lui. On frappe; sa
femme ouvre : une balle blesse le mari dans
son lit; sa femme, sa fiile , sont frappées p.
25
506
blessées, renversées -, le mari, le père in-
firme crie: Tuez-moi, épargnez ma femme,
ma fille ! On l'achève dans son lit, et les
deux femmes sont laissées pour mortes.
Au premier, M. Bréfort , paisible mar-
chand de papiers peints, avait ouvert sa
porter il est massacré, ainsi que M. Robi-
chet. M. Bouton, légionnaire, est tué sous
une table. Sept autres locataires, dont nous
n avons pas retenu les noms , éprouvèrent
le même sort aux divers étages.
Sous les toits, dans une 'mansarde sur
le derrière, n'ayant pas vue sur la rue^ de-
meurait un vieil ouvrier, nommé Thiéry -,
il se lève en chemise, ouvre sa porte , et il
est massacré dans sa chambre, sur son lit.
Le portier, en montant, avait averti M.
Lamy et sa femme et deux autres loca-
taires. Il les conduit sur les toits-, ils y
sont poursuivis, et ils ne parviennent à se
sauver qu'en escaladant les toits de la mai-
son voisine^, au risque de leur vie.
Un enfant de treize ans fut retrouvé
blotti sous son lit.
Tous les autres ont été tués ou blessés.
Lundi, la maison était tendue de noir, il y
avait foule devant la porte , où étaient dé-
posés quatorze cercueils. 'jTrois blessés res-
taient encore.
Le nombre des victimes , dans cette mal-
heureuse collision , varie selon les rap-
ports. A sept heures du matin, il ne res-
tait déjà plus que quelques traces du sang
français; mais on faisait queue pour en-
trer à la ]\Iorgue. Peu de prisonniers ont
été faits, mais beaucoup d'arrestations pré-
ventives avaient eu lieu.
Lundi , Louis-Philippe passa une revue
et reçut une députation de la chambre des
députés, ([ui venait Passurer de son con-
cours, et le féliciter du rétablissement de
l'ordre.
Vers quatre heures de Paprès - midi ,
les troupes s'étaient retirées de toutes leurs
positions.
Le gouveruement a proposé mardi , par
^'organe de M. Persil, le projet de loi sui-
vant :
LA DOMINICALE
I
Art. ^•''■. Tcnt détenteur on dt'pjsitaire d'armes
ou de munilions de guerre dont la possession n'est
pas légalement autorisée, sera traduit devant les tri-
bunaux de police correclionnelle et puni d'un mois
à deux ans d'emprisonnement et d'une amende de
10 fr. à l,000fr.
Les objets saisis seront confisqués.
Les condamnés pourront en outre être placés
sous la surveillance de la haute-police pendant un
temps qui ne pourra excéder le maximum de la
peine d'emprisonnement déterminé par le présent
arlicle.
En cas de récidive, les peines pourront être éle-
vées jusqu'au double,
Arl. 2, Les individus qui , dans un mouvement
insurrectionnel , ayant pour résultat l'un ou plu-
sieurs des crimes prévus par les art. 86 et suivans
du Code pénal, jnsques et y compris l'art. 90, se-
ront pris les armes à la main, quoiqu'ils n'en aient
pas fait usage, seront condamnés aux travaux forcés
f)endant cinq ans au moins et dix ans au plus.
S'ils ont fait usage desdites armes, ils seront con-
damnés à la peine de mort.
Art. 3. Ceux qui , saiis être porteurs d'armes ,
auront fait ou aidé à faire des barricades , des re-
tranchemens ou tous autres travaux ayant pour but
d'enlraver ou d'arrêter l'exercice de la force publi-
que, seront condamnés à la peine de la déportation
pendant cinq ans au moins et dix ans au plus.
Art. A. Dans tous les cas ci-dessus, s'il existe
des circonstances atténuantes, il sera fait applica-
tion de l'art 4(33 du Code pénal.
A qui donc a profité le mouvement de
celle semaine? Au pouvoir seul qui s'est
montré le défenseur de l'ordre contre le
désordre représenté par la république, à
Paris comme à Lyon. Il y a gagné en in-
fluence morale ce qu'il perdait chaquejour
tn popularité. Voilààquoi ontabouti toutes
ces folles tentatives, où du sang français a *'*
été inutilement versé par des mains fran-
çaises; et il en sera toujours ainsi. Ce n'est
pas avec des baïonnettes ni avec des pavés
qu'on implante une idée dans une nation.
L'insurrection est un mauvais précédent ;
le temps n'a jamais sanctionné les pouvoirs
nés de la force brutale. Ces pouvoirs font
injure aupaysqa'ils ont violenté, elle pays
s'en souvient tut ou tard. La république
est une combinaison gouvernementale
comme une autre, bonne chez certains
peuples, mauvaise chez d'autres; comme
toute idée , elle peut avoir ses partisans et
ses défenseurs. En France, elle n'a pas de
sens, car elle est en opposition avec l'ini-
mense majorité de la nation, qui ne sau-
rait oublier les horreurs de 95, ni séparer,
dans sa pensée, le retour de la république
du retour de ces effroyables excès.
Des barricades ensanglantées de la rue,
la république ne ferait qu'un bond pour
trôner sur l'échafaud, et y convierait la
propriété. Voilà ce que se dit la partie
saine des populations, et peut-être n'a-
t-elle pas si grand tort. Les masses à qui
l'on a lâché la bride sont difficiles à retenir,
il faut pour cela une main de fer ou un
peuple jeune , ou bien un peuple que les
idées morales ont retrempé et régénéré.
Où est cette main assez puissante? Où est
surtout ce peuple?
Quoi qu'il en soit, il demeure bien
prouvé; pour nous que la république ne
peut rien par la force. Elle n'a pas été
vaincue cette fois ù Paris , parce qu'à vrai
dire elle ne s'est pas mise en ligne; mais
son absence a démontré qu'elle était im-
puissante : autrement elle serait descendue
dans la rue, où le pouvoir lui offrait la ba-
taille. La population s'est constamment
montrée indifférente j il n'y avait aucune
trace de sympathie chez elle; le nom de
république retentissait vide et sans écho,
comuie un cri du passé qui ne fait que
glisser sur les générations présentes.
La république est donc morte comme
parti conspirateur. Son symbole rentre par
le fait dans la catégorie des idées sociales ,
et c'est alors une question de temps et de
discussion.
Le terrain se déblaie d'autant pour la
grande question de l'avenir de la société
française. C'est là un débat grave et solen-
nel, où chaque parti doit arriver peu à
peu, avec des idées nettement formulées
et des théories dégagées des passions pri-
vées. L'opinion publique a fait en ce sens
im grand pas depuis quatre ans , et c'est un
bon préjugé d'avenir. Jadis les questions
semblables se décidaient à coups de canon;
une partie de la société se ruait sur l'autre,
jusqu'à ce qu'une des deux fût écrasée. Au-
jourd'hui, c'est par la libre discussion des
LA DOMINICALE. 507
intérêts moraux et matériels qu'elles doi-
vent se traiter. Le pouvoir alors qui se
trouvera en désaccord complet avec le
pays , tombera de lui-même et sans effbrl,
comme les planches vermoulues d'une ca-
bane (|ue le vent emporte au premier orage.
Que la jeune génération qui s'éiève aille
puiser ses théories à la source abondante
et pure des doctrines religieuses. Celles-là
seules sont vivaces, parce qu'elles ont une
base aussi solide que le monde. Quand ces
idées graves seront largement répandues
dans la société^ elles produiront leurs
fruits, n'en doutons pas; et c'est de ce
jour seulement que s'ouvriront les voies de
l'immense et brillant avenir que nous hâ-
tons de tous nos vœux , et que nous sa-
luons de toutes nos espérances.
DE L'ANARCHIE DANS LES DOCTRINES.
Malgré l'étonnante variété qui règne
parmi les êtres , malgré le cachet d'indi-
vidualité qui les dislingue les uns des autres,
rien n'est isolé, mais tout se tient, tout
s'enchaîne dans la nature. Des rapports
merveilleux en unissent les parties les plus
hétérogènes , et les individus comme les
peuples, sont assujettis à certaines règles
possèdent certaines propriétés communes,
à l'aide desquelles s'établit l'imposante har-
monie, le grand et magnifique concert qui
fait de tous les mondes un seul monde. Ce
principe admirable de l'unité se trouve *
partout empreint en caractères éclatans et
iueftriçablet). La matière n'existe , ne se
conserve , ne se meut que par lui ; pas un
atome n'échappe à son empire. Les miné-
raux qui s'élaborent lentement dans les en-
trailles de la terre , et la plante qui végète
à sa surface , le grain de sable qui roule au
gré du vent dans le désert , et l'astre qui
poursuit sa course régulière au milieu de
l'espace , sont également soumis à cette
loi invincible, puisqu'ils accomplissent
tous d'une manière constante et invariable
les conditions de vie , d'accroissement, de
dissolution et de mort, imposées à leur es"
508
LA DOMINICALE.
pèce. Il suffit d'ouvrir les yeux pour s'en
convaincre.
Au milieu de cet ordre universel , l'in-
telligence humaine serait-elle donc con-
danmëe à la division , au trouble et à l'a-
narchie? et pourrait-elle, selon son ca-
price , choisir indifféremment toutes les
routes qui s'ouvrent devant elle,, se repaître
de toutes les chimères, caresser tous les
rêves qui tentent delà séduire? Non, mille
fois non. Quoi qu'en ait dit la philosophie,
les esprits ont aussi leur but indiqué et
leur marche tracée , et nous ne sommes
point destinés à errer au hasard sans guide
et sans frein , vains jouets de mille illusions
diverses. La vérité , voilà le but des intel-
ligences , voilà le centre vers lequel elles
gravitent sans cesse : sa possession est leur
force , leur vie , leur premier besoin et
leur premier devoir. C'est sur ce point
qu'elles doivent se rencontrer, et que la
loi de l'unité les appelle. Leur élat normal
n'est donc point cette confusion déplorable,
ce combat , cette lutle perpétuelle, où cha-
cun saisit et défend la vérité ou l'erreur,
selon son caprice •, état de désordre et de
misère, que l'on vante quelquefois avec
tant d'emphase , comme le résultat le plus
brillant d'une civilisation consommée, et
qui n'est à nos yeux que le pénible labeur
d'es])rits malades , aveugles et égarés.
Toutefois, il faut bien se garder de con-
fondre les choses. Nous n'avons pas la pré-
tention de ravir à chaque esprit le carac-
tère qui lui est propre , en les ramenant
tous à un type uniforme. Non , telle n'est
point notre pensée : nous savons combien
est grande la distance qui sépare la foi
simple et naïve du laboureur, de la science
«ublime qui était l'ornement et l'appui de
cette même foi dans Bossuet et Fénélon.
La vérité , nous nous hâtons de le procla-
mer, peut être conçue, expliquée, rai-
sonnée de mille manières diflérentes , en-
Tisagée sous mille points de vue divers ; et
c'est ici que s'ouvre un vaste champ , une
carrière immense à notre soif d'inveslif^a-
^ion , de nouveauté et de progrès. Les
conceptions et les systèmes peuvent s'y en-
tasser de jour en jour plus nombreux. De
leur choc , résulte nécessairement une
foule d'idées bizarres et souvent absurdes ;
mais on en voit aussi jaillir des aperçus
ingénieux et brillans, qui saisissent l'ima-
gination , et la captivent sous le joug des
vérités qu'ils embellissent et fortifient en
même temps. Ce conflit est sans danger,
s'il demeure enfermé dans ses limites né-
cessaires, parce qu'alors le travail intel-
lectuel , dont il est le produit , respecte la
base sur laquelle reposent les croyances, et
que son unique but est de les expliquer ,
d'en trouver la raison et de montrer com-
ment elles se combinent avec les vérités
premières que servent de fondement à l'in-
telligence. Mais quels que soient les dé-
monstrations et les raisonnemens qui l'en-
tourent , l'adhésion à la vérité est la même
dans tous les esprits. La part qu'il faut ac-
corder à l'activité de l'intelligence n'est
donc point un obstacle à l'unité de foi , et
le besoin de comprendre , inhérent à notre
nature, n'empêche pas que cette unité ne
soit d'une obligation rigoureuse pour la
société qui ne saurait l'enfreindre, sans sor-
tir des conditions de son f.'xistence.
Ces principes établis, jetons un coup
d'œil autour de nous. Malgré les symp-
tômes de régénération que l'on voit se
manifester de toutes parts et qui permettent
au chrctiend'espérer qu'un avenir prochain
ramènera de beaux jours pour sa foi;
malgré l'instinct merveilleux qui pousse
au pied des chaires catholiques une géné-
ration fatiguée du doute , il ne faut pas se
faire illusion. En dehors de l'Église ro-
maine , il n'est pas une pensée qui réunisse
tous les esprits, pas un sentiment dans
lequel tous les cœurs viennent seconfondre,
si ce n'est peut-être le dégoût du présent et
le besoin de sortir de l'anarchie qui dé-
sole lasociété. Depuis qu'au seizième siècle
un] moine fougueux, arborant l'étendard
de la révolte , appela les peuples à l'in-
dépendance ,* depuis surtout que des dis-
ciples logiciens ont déduit les conséquences
de ses doctrines subversives , l'unité que le
catholicisme avait faite a été violemment
LA DOî^^])IK:ALE.
o09
brisée : on n'a plus voulu relever que de
soi-même; et dès-lors qu'est-il arrivé?
c'est que, par un enchaînement fatal , tout
a été bouleversé en religion, en morale,
en politique, en philosophie.
Abandonnée aux mille variations qui
résultent nécessairement de l'examenprivé,
la croyance religieuse a perdu son autorité
divine, pour n'être plus qu'une simple
opinion , mobile comme toute pensée hu-
maine. Aussi les symboles contradictoires
se sont multipliés à l'infini; puis chacun
s'est arrogé le droit de modifier celui qu'il
avait adopté, selon les caprices de son in-
constance-, et la foi de la veille a cessé
d'être.la foi du lendemain-, enfin, lasses
de tant de recherches laborieuses et inu-
tiles , les âmes se sont endormies entre les
bras du doute, après avoir parcouru toutes
les phases, depuis le fanatisme qui signala
l'origine de la réforme, jusqu'à la froide
indifiérence de l'athée. Et l'on a cru vous
faire une grdce insigne lorsque, laissant là
le persifflage voltairien, on a fait delà
religion un aliment de l'imagination , un
objet d'art, une machine poétique, que
sais-je I un souvenir brillant du passé ,
digne tout au plus d'attirer l'attention de
l'historien, de fournir des inspirations
aux muses et des sujets à la peinture.
£te?i croire étant, comme l'a dit Cos-
suet , le Jhndetncnt de bien vivre , il ne
faut pas s'étonner si la confusion dans les
dogmes a été suivie de près par l'anéan-
tissement de tout principe moral commun.
Ici encore l'indépendance de la raison a
porté des fruits amers. Souverain arbitre
de sa foi , l'homme a songé à faire aussi
lui-même sa règle de vie, et il a eu soin
de la mettre en rapport avec sespenchans.
Qu'on nous cite une erreur en morale ,
quelque hideuse qu'elle soit, qui n'ait été
soutenue au moins indirectement depuis la
naissance du protestantisme, qui fut, ne
l'oublions jamais, le père de la philosophie
matérialiste du dix-huitièmesiècle. Chacun
a donc réglé ses actions à sa fantaisie.
Cette désorganisation profonde a fini par
éteindre toute énergie dans les cœurs.
L'esprit de sacrifice, qui caractérise la
vertu, a fait place à un égoïsme froid et
insensible-, l'amour de l'or et des plaisirs
a régné sans partage. Quand on a délibéré
sur un parti à prendre , on ne s'est plus der
mandé de quel côté se trouvaient l'hon-
neur, la probité : on a calculé les profits.
Aussi tout a fini par se vendre , Tépée d«
soldat, la conscience de l'électeur , le vote
du député, la plume de l'écrivaiu.
Quel spectacle présente de son côté le
monde politique, sinon mille systèmes qui
se sont heurtés, brisés, en ensanglantant
l'arène où ils ont amené les partis? Qu'a-
vons-nous fait en France depuis quarante
ans? Appelées au tribunal de chaque raisoa
particulière et soumises au scalpel des
passions individuelles, nos vieilles insti-
tutions se sont écroulées, aux applaudissc-
mens des novateurs, qui se sont mis à l'œu-
vre pour réaliser les utopies qu'ils avaient
rêvées. Au milieu de ce chaos, le fantôme
de l'anarchie s'est levé, foulant à la fois
sous ses pas les trônes et les libertés des
peuples , et sur les cadavres de leurs défen-
seurs s'entassaient les cadavres de ceuxqui
voilaient d'uû masque de patriotisme leurs
passions basses et cupides. Aujourd'hui les
coups de fusil etla mitrailleont succédéaux
échafauds: c'est un progrès; mais nous dou-
tons qu'il ait avancé la solution des ques-
tions sociales. Le pouvoir héritier de nos
révolutions, malgréson budget, son armée
et ses sbires, sent toujours le sol trembler
sous ses pas, parce qu'il s'appuie sur la
force et non sur des convictions unanimes
et durables, qui seules ont la puissance
d'asseoir les trônes. Nous serons donc en-
core ballottés par les tempêtes, tant que
nos institutions seront dépourvues de Cêê
appui. On aura beau écrire le mot toujour»
en tête des chartes et des lois; usées par
le principe dissolvant qui a détruit le
passé, le lendemain les aura vues tomber
en poussière. Là encore il faut l'unité.
La philosophie a subi le sort commun.
Autrefois, dans les rangs de ses adeptes, oû
voyait surgir un nom, et ce nom était un
drapeau. Autour du chef se rangeait la
510
LA EOMINICVLÏ.
foule entraînée par sa logique et son élo-
quence. Son école lui survivait , et perpé-
tuait ses enseignemens dans les générations
suivantes. Cette foi philosophique, s'il est
permis de s'exprimer ainsi , a été tuée par
la soif d'indépendance qui a saisi tous les
esprits. Chacun fa voulu avoir en propre
toutes ses idées, et l'on en est venu au poin t
que nul homme n'a pu se promettre de ras-
sembler deux ans de suite autour de lui un
nombre donné de disciples assidus. Point
de système commun •, partout des individus
isolés, sans méthode capable de donner
quelque ensemble à leurs investigations.
De là le dégoût de la philosophie. Personne
ne trouvant en soi-même assez de force
pour se créer un système, ni dans les
autres assez d'autorité pour se laisser im-
poser leurs pensées , on a fini par tomber
dans la paresse du découragement.
Voilà donc la société telle que nous l'a
faite le protestantisme. Trop faibles pour
arrêter le torrent qu'ils avaient déchaîné,
ses premiers apôtres ont vu avec effroi leur
échapper le pouvoir qu'ils n'avaient enlevé
à l'Eglise romaine que dans le dessein de
le confisquer à leur profit. Bientôt ceux
qui avaient répondu à leur cri de Liberté
s'indignèrent en voyant qu'on les avait
conviés à l'esclavage , secouèrent le joug et
réformèrent la réforme. Le résultat de leurs
efforts fut la liberté illimitée de la raison
en matière de foi , c'est-à-dire, l'anar-
chie.
Notre siècle , reçu à sa naissance entre
les bras du scepticisme, a été le triste hé-
ritier de ces misères profondes. Mais trop
d'orages l'avaient précédé: une expérience
trop éclatante venait d'être faite pour qu'il
fût long - temps dupe des chimères qui
avaient égaré l'âge précédent; et, d'un
autre côté il y a trop de vie dans la nature
humaine pour que le doute pût être long-
temps son lit de repos. Il a donc bientôt
senti le néant de tout ce que l'impiété
avait tenté de substituer au Christianisme ,
mais sans renoncer à l'espérance-, et il a
demandé à grands cris qui comblerait
l'abîme où tout était venu s'engloutir.
St.-Simon , Châtel et le templier Palaprat
ont répondu à son appel , et n'ont obtenu
que ses mépris. Une autre voix s'est fait
entendre , grave et solennelle comme aux
anciens jours. De toutes parts on s'est pris
à l'écouter en silence , et voilà que cette
voix trouve partout des échos. La foule se
précipite dans les lieux où la foi catholique
est de nouveau présentée au monde comme
le seul remède à ses maux , comme la
seule base inébranlable sur laquelle il puisse
s'arrêter après les tempêtes qu'il a essuyées.
Nous sommes donc en voie de retour vers
Tunité , dont PEglise possède seule le prin-
cipe et la règle. Rien ne peut plus empê-
cher que cette tendance ne devienne uni-
verselle : car ce n'est point à la servitude,
mais à l'affranchissement que l'on court en
revenant à la vérité. Dans l'Église, l'homme
ne parle point en son nom, n'a point d'au-
torité qui lui soit propre-, il n'est que le
dépositaire, le gardien d'une parole plus
haute que la sienne; son unique soin se
borne à la préserver de toute altération et
après tout, son autorité, même à la con-
sidérer humainement, est sans égale dans
les fastes du monde. Qu'y a-t-il donc de
glorieux à le repousser? Qu'y a-t-il de
noble à marcher en aveugle dans les dé-
tours d'un labyrinthe sans issue , à con-
sumer ses forces en impuissantes tentatives,
pour n'arriver qu'à un doute désolant?
Quand, après avoir fatigué son intelli-
gence et desséché son cœur , on sent au
fond de l'àme un vide affreux, est-on plus
heureux, parce qu'on peut se dire : Ce vide,
c'est moi qui l'ai fait, il est mon œuvre.
A-t-on le droit de regarder en pitié celui
qui croit, aime et espère, en soumettant
à Dieu sa raison , en réglant ses penchans
d'après les lois que lui transmet TÉglise?
Non : car cette soumission ne lui enlève
pas la liberté-, elle l'ennoblit, puisqu'elle ne
reconnaît d'autre maître que Dieu^ dont la
pensée vaut mieux après tout que celle de
l'homme , même quand cette pensée est
la nôtre. — Il est donc permis d'espérer
que bientôt naîtra le jour où nous verrons
LA DOMINICALE.
oii
nos funestes divisions sVteindre, et tous
les hommes se rencontrer dans le sein de
l'unité catholique.
SCIENCES.
GEOLOGIE.
Les philosophes du siècle dernier qui
croyaient trouver , dans quelques observa-
tions peu exactes et dans des hypothèses
plus ou moins brillantes de physique géné-
rale, la solution des plus hautes questions
géologiques, tant sur l'ancienneté que sur
le mode de formation de notre globe , ne
sedoulaient guère, qu'à peine leurs cendres
refroidies, des hommes de science et d'in-
vestigation patiente, abandonnant lesspé-
culations de l'esprit pour l'étude exacte et
sincère des faits, arriveraient aux résul-
tatg donnés par des croyances et des tradi-
tions , en dehors desquelles ils s'étaient
placés. En effet, aujourd'hui la nouveauté
des continens actuels n'est plus un objet de
doute. L'appréciation sincère des effets des
agens physiques de toute nature sur notre
terre, ne conduit pas à une époque plus
reculée que celle donnée au déluge par la
Genèse.
Il fallut, on doit en convenir, aux écri-
vains du dix-huitième siècle une grande
prévention d'esprit pour ne pas vouloir se
rendre à la réalité d'une inondation dont
les annales de tous les peuples ont conservé
la mémoire. Et chose remarquable ^ l'é-
poque même de cette grande catastrophe
varie bien peu, lorsque l'on porte, dans
l'analyse et l'étude historique, l'impartia-
lité qui doit toujours servir de guide à
l'homme consciencieux. Nous verrons
dans cet article quels résultats on pouvait
obtenir par l'étude de l'histoire , en se pla-
çant même en dehors des sciences géolo-
giques qui ne datent que d'hier, et en ne
donnant aux livres hébreux que la valeur
de simples annales, dans lesquelles rien
de divin ne fut intervenu.
Bien qu'au premier coup d'œil, écrit
Cuvier^ les traditions de quelques anciens
peuples^ qui reculaient leur origine de
tant de milliers de siècles, semblent con-
tredire fortement la nouveauté du monde
actuel, lorsqu'on examine de plus près
ces traditions, on n'est pas long-lpmps à
s'apercevoir qu'elles n'ont rien d'histo-
rique : on est bientôt convaincu, au con-
traire , que la véritable histoire, et tout
ce qu'elle nous a conservé de documens
positifs sur les premiers établissemens des
nations, confirme ce que les monumens
naturels avaient annoncé, c'est-à-dire,
cette nouveauté de nos continens. Aucun
peuple d'Occident ne fait remonter sa
chronologie à plus de trois mille ans. Le
Nord de l'Europe n'a d'histoire que depuis
sa conversion à la religion chrétienne.
L'histoire de l'Italie ne date véritablement
que de la fondation de Rome. On ne con-
naît rien de l'Espagne et de la Gaule avant
les conquêtes des llomains.
Ce sont les Phéniciens qui ont enseigné
aux Grecs l'art d'écrire, il y a trente-quatre
siècles. Et même long-temps après, leur
histoire est encore tissue de fables. Pour
l'Asie occidentale elle ne donne que des
lambeaux d'histoire qui ne remontent avec
un peu de suite qu'a 1200 ans environ
avant Jésus-Christ, d'après Volney. Le
plus ancien écrivain profane , Hérodote ,
florissait 440 ans avant Jésus-Christ. Il
parait également que les historiens anté-
rieurs qu'il a pu consulter , ne datent que
d'un siècle avant lui.
Avant Hérodote, on n'avait que les rap-
sodes des poètes. Le plus admirable et le
plus prodigieux de tous, Homère ^ n'a
précédé notre âge que de deux mille sept
cents ans.
Ainsi qu'on l'a déjà remarqué, ces pre-
miers historiens lorqu'ils traitent des évé-
nemens de leur nation, ou des nations
voisines, ne citent que des traditions
orales.
Les annales égyptiennes et chaldéennes
ne furent données par extraits que long-
temps après eux. Ainsi, Bérose n'écrivit
que sous Séleucus Nicator , Manéthon que
6i2 LA DOMINICALE.
SOUS le règne de Ptole'méePhiladelphe. Ils
sont de trois siècles avant l'ère chrétienne.
Sanchoniaton, de Fantiquilë duquel Vol-
taire Youlait tirer tant de parti, n'était
nullement connu avant Philon qui le tra-
duisit, sous le règne de l'empereur Adrien.
D'ailleurs resterait à savoir si Sanchoniaton
est un auteur véritable.
Le seul peuple qui nous ait conservé des
annales avant l'époque de Cyrus, c'est le
peuple Juif. Le Pentateuque rédigé par
Moïse , remonte à trente- trois siècles. C'est,
sans nul doute, l'écrit le plus ancien dont
nous soyons en possession. Cet écrit nous
présente les nations comme nouvelles,
presque sauvages encore j quelques siècles
auparavant; et de plus, il nous donne la
relation d'un déluge , qui occasionne
une régénération générale du genre hu-
main.
La Genèse ne place cet effroyable évé-
nement que vingt siècles avant Moïse ; à
peu près cinq mille quatre cents ans avant
nous.
Voyez maintenant les autres traditions,
toutes postérieures , il est vrai , à celles des
Hébreux, mais dont les auteurs cependant,
nous paraissent étrangers à Moïse. Les an-
nales poétiques des Grecs s'accordent ad-
mirablement avec les livres religieux , par
l'époque qu'elles assignent aux émigrations
égyptiennes et phéniciennes en Grèce;
c'était le iècle même, où les Israélites sor-
tirent d'Egypte, emportant avec eux le
dogme de l'unité de Dieu. Le déluge,
connu en Grèce, sous le nom d'Ogygès, ne
remonte guère plus haut que l'époque as-
signée par Moïse. N'est-ce pas l'effet remar-
quable de l'ascendant des traditions sur les
premiers éeri vains? Et même Varron en
plaçait l'époque à mille six cents ans avant
la première olympiade, ce n'est que vingt-
sept ans de différence d'avec l'époque
donnée par la Genèse.
Ceux qui ont absolument voulu reculer
l'époque de l'établissement des nations se
sont adressés aux Indiens, aux Chaldéens
et aux Egyptiens, trois peuples qui pa-
raissent , il est vrai , le plus anciennement
civilisés, mais aussi qui sont singulièrement
semblables entre eux , non seulement par
le tempérament , par le climat et la nature
du sol qu'ils habitaient, mais encore par la
constitution politique et religieuse qu'ils
s'étaient donnée. On sait déjà que cette
ressemblance qui leur fait naturellement
supposer une origine du reste commune ,
ainsi que le Syncelle le dit positivement ,
doit donner la clef de leurs préjugés com-'
muns sur l'antiquité de leur race. Ne sait-
on pas également les contraditions perpé-
tuelles des prêtres d'Egypte sur le nombre et
l'antiquité des races de leurs rois? L'absence-
complète de l'histoire chez ce peuple est
analogue au manque d'annales réellement
historiques chez les Indious. Enfin, chez les
Indiens , leurs [livres religieux eux-mêmes
ne remontent pas, si l'on en juge par le
calendrier qui s'y trouve annexé , à plus
de trois mille ans, ce qui est à peu-près
répoque de Moïse.
Et chose bien remarquable encore, c'est que
ces livres contiennent, au milieu de toutes
sortes de fables , des traits de concordance
avec ce qui résulte des livres de Moïse.
Ainsi, leur mythologie parlant des destruc-
tions successives que la surface du globe a
essuyées, ne place la dernière qu'à trois
mille cent deux ans avant l'ère chrétienne.
Il n'rst pas jusqu'aux Américains dans les
grossiers hiéroglyphes desquels le savant
M. de Humboldt n'ait cru apercevoir des
traces d'un déluge. Enfin, il existe un
peuple séparé de nous par sa figure , son
tempérament, ses institutions et tous les
procédés de sa civilisation; eh bien, ce
peuple date son déluge à peu près à la
même époque que nous: ce sont les Chinois.
Le livre le plus authentique de la Chine ,
commence l'histoire de ce pays à l'em-
pereur Jao, occupé à faire écouler les
eaux qui s'étant élevées jusqu'au ciel,
couvraient encore le pied des plus hautes
montagnes.
On a cherché aussi , dans ce qui nous
reste des travaux astronomiques de cer-
tains peuples , des preuves de leur exces-
sive antiquité. — Ainsi , Voltaire, dans son
LA DOMINICALE.
b15
essai sur les mœurs , tome i^ , philosophie
de Vhist. , s'exprime ainsi : « Nous avons
une époque certaine de la science des Chal-
déensj elle se trouve dans les dix -neuf
cent trois ans d'observations célestes en-
voyées de Babylone par Callysthène au
précepteur d'Alexandre. Ces tables astro-
nomiques remontent précisément à l'année
deux mille deux cent trente - quatre ans
avant notre ère vulgaire. Il est vrai que
cette époque touche au temps où la vuJgate
place le déluge, etc Mais le déluge
est un grand miracle qui n'a rien de com-
mun avec nos recherches. » Cependant ,
ce grand miracle avait cela de commun
avec les recherches de M. de Voltaire,
qu'il se trouve consigné comme nous ve-
nons de le voir dans les annales de presque
tous les peuples, au lieu que le précepteur
d'Alexandre, Aristote, ne parle dans au-
cun endroit de ses ouvrages , du prétendu
envoi de Callysthène. Aucun véritable as-
tronome n'en a parlé.
Enfin on a été jusqu'à citer les quelques
connaissances astronomiques des Chinois ,
aussi bien que des Indiens et des Chaldéens,
pour prouver la haute antiquité de ces
peuples , d'après leur perfection dans cette
science. Mais a-t-on réfléchi qu'il ne s'est
écoulé que trois siècles entre Copernic et
l'illustre auteur de la mécanique céleste ?
Tout le monde se rappelé la haute antiquité
donnée par Dupuis au fameux Zodiaque
de Dendera , et aux conséquences qu'il
croyait pouvoir déduire de ce monument
pour son explication de l'origine des difïé-
rens cultes. Mais, malheureusement pour
tous ces échafaudages élevés à grand'
peine d'esprit et de prétendue science , il
est arrivé qu'on a fini par où l'on eût du
commencer , c'est-à-dire , par l'examen
des inscriptions grecques et hiéroglyphiques
du zodiaque de Dendera. Il est résulté des
études de M. ChampoUion qui est parvenu
à déchiffrer ces inscriptions hiéroglyphi-
ques et de leur concordance avec celles
exprimées en grecques, que les temples
dans lesquels les zodiaques ont été sculptés,
n'ont été bâtis que sous la domination ro-
maine. — Ainsi se sont évanouies les con"
clusions tirées de ce monument contre la
nouveauté de nos continens.
Il n'est pas jusqu'aux travaux de mines
qu'on n'ait fait servira exagérer l'antiquité
du monde. — Récemment un auteur n'a-
t-ii pas prétendu que les mines de l'ile
d'Elbe , à en juger par leurs déblais , ont
du être exploitées depuis plus de quarante
mille ans. Ce qui explique merveilleuse-
ment comment le fer était si peu connu
dans la haute antique I
Historiquement parlant , la réalité d'une
irruption des mers sur nos continens , ne
peut donc plus être révoquée en doute ,
les annales de tous les peuples en font men-
tion , et bien plus , l'époque même de ce
grand cataclysme , toujours d'après la tra-
dition , ne paraît donc pas devoir remon-
ter, bien qu'on en ait dit, à plus de cinq
ou six mille ans.
Dans un prochain article nous cherche-
rons à faire voir qu'en mesurant les effets
produits dans un temps donné par les
causes aujourd'hui agissantes , et en les
comparant avec ceux qu'elles ont produits
depuis qu'elles ont commencé d'agir , on
parvient à déterminer à peu près l'instant
où leur action a commencé , lequel est né-
cessairement le même que celui du retrait
des eaux de nos continens actuels. De cette
comparaison, résultera le peu d'ancien-
neté de cette dernière révolution , et par
conséquent la nouveauté de l'établissement
de nos sociétés actuelles. C'est un des ré-
sultats les mieux prouvés et certainement
les moins attendus de la géologie; et d'au-
tant plus précieux qu'il confirme ainsi la
certitude des époques indiquées par les
livres saints. Admirables décrets de la pro-
vidence qui permet ainsi à l'homme d'ar-
river à la vérité par des chemins si di-
vers !
su
LA DOMINICALE.
VOTE
DE LA CHAMBRE SUR LA DOTATION DES DIO-
CESES. LETTRE DE M. ISAMCERT.
Le vote par lequel la Chambre a adopté
sans contestation ralîocation portée au budget
ijour le traitement de quatorze archevêques
oesoixante-sixévêques , c'est-à-dire, pour
la dotation d'un nombre de sièges égal à celui
des diocèses cxistans , a excité très-peu de
réclamations de la part de la presse révo-
lutionnaire. Les graves événemens qui sont
survenus ont absorbé toute son attention.
Une seule piotestation s'est élevée contre cette
décision inespérée qui rend la joie à l'église
de France ; et comme l'auteur de cette pro-
testation s'est efforcé de dénaturer le vote
de la Chambre, nous ne devons pas la laisser
sans réponse , et souffrir que des doutes s'é-
lèvent encore sur une question qui n'en com-
porte plus.
Tandis que l'immense majorité des esprits
se reporte vers les idées religieuses, ot que le
catholicisme reprend son empire , il est ,
comme nous l'avons souvent dit, quelques
aveugles qui s'en vont répétant que la religion
se meurt , que la foi chrétienne est morte ; il
en e5t d'autres qui en sont encore aux idées
philosophiques du dernier siècle, et qui pour
suivent encore Vinfdinc au milieu de la tolé-
rance universelle. Parmi ces derniers, se dis-
tingue en première ligne un de ces hommes
auxquels le libéralisme avait fait, sous la res-
tauration, une réputatien de savoir et de pa-
triotisme, et dont la révolution de juillet a
fait justice. M. Isambert , un des esprits
assurément les plus nuls, les plus faux , les
plus étroits du siècle , semble s'être donné la
mission particulière de poursuivre , et de
combattre en toute occasion les intérêts de
l'église et l'influence des idées religieuses (i).
La Chambre ot l'opinion, il est vx*ai, n'écoutent
guère et ne supportent qu'avec peine ses ar-
guties de procureur, et son érudition fausse et
mal comprise, n'importe : toutes les fois que
le clergé est mis on cause , soit à la Chambre,
(^) M. Isambert, qui fut un des principaux rô-
dacteursde la (jazeitedes <■^^lles, continue dans la
chambre et dans la presse de remplir le rôle qu'il
avait adopte dans un journal, dont nos lecteurs ont
dû conserver le souvenir.
soit dans la presse, M. Isambert apparaît pour
le combattre. Il ne faut donc pas s^étonner
que nous le rencontrions encore pour adver-
saire dans une question qui intéresse si vive-
ment le clergé de France ; cela était inévita-
ble; et quelque pénible qu'il soit pour nous
de discuter avec de tels hommes, nous ne
pouvons nous dispenser de le faire. En lui
lépondant nous répondons à tous.
Dans une lettre publiée par lui dans une
feuille révolutionnaire, M. Isambert conteste
tout à la fois le sens du vote de la Chambre
relatif à la dotation des sièges épiscopaux , et
les principes du droit public qui justifient ee
vote. La Chambre, en allouant au ministre les
fonds nécessaires pour le traitement des titu-
laires de tous les sièges existans , n'a pas ea-
tcndu rapporter, selon lui , l'article 3 de la
loi du 28 juin i833, qui décidaitqu'à l'avenir
il ne serait pas affecté de fonds à la dotation
des sièges non compris dans le concordat
de 180 1 , jusqu'à la conclusion des négocia-
tions entamées avec la cour de Rome. La
Chambre, d'ailleurs, n'eût pas dû prendre une
décision contraire à ce principe ; car c'est à
la législature de France de prendre l'inititi-
tive pour fixer le nombre des sièges, et nul-
lement à la cour de Rome, pouvoir étranger.
Telles sont les deux propositions contenues
dans la lettre de M. Isambert^ nous allons les
disouter successivement.
Les motifs par lesquels M. Isambert conteste
à l'autorité spirituelle le droit d'intervenir
dans la fixation du nombre dessiéges,fpeuvent
suffire à démontrer l'étendue etla certitude de
son savoir, et la bonne^oi de nos adversaires.
M. Isambert ne conteste pas que ce droit du
Saint-Siège ne soit une règle antique de notre
droit public, fondée sur les plus hautes rai-
sons d'utilité et de justice. De telles consi-
dérations sont hors de sa portée. Il se borne
à citer deux faits qui, selon lui, autorisent suf-
fisamment son opinion : le premier, c'est que
le concordat de 1 801 n'a pas fixé le nombre des
sièges, mais la loi organique de 1802. Le se-
cond, c'est que les nouveaux diocèses , créés
en 1801, l'ont été, non par une bulle, mais
par une loi de l'Etat. Examinons ces deux
faits.
Ce n'est pas le concordat de 1801 qui a fiié
le nombre des sièges, cela est vrai; mais il est
faux que l'on en puisse conclure , comme le
fait M. Isambert, que c'est au pouvoir tcnx--
LA DOMINICALE.
01 O
porelseul qu'il appartient de les établir. Le
concordat de i 80 1 , dit en toutes lettres le con-
traire. Aux termes de son article deux, « //
sera fait VAK T.^ SAUST-siÉGH , de concerl avec
» le gouvernement , une nouvelle circons-
» cription des diocèses français. » Ij'établis-
semen.t des diocèses n'est donc pas seule-
ment l'œuvre de la législature ; au contrane,
d'après le concordat, Tm/z/a/M'e appartient
au Saint-Siège, c'est lui qui fait les- circons-
criptions de concert avec le gouvernement.
Mais ce n'est pas tout.
Si l'on n'apportait pas dans ces questions
ou l'ignorance ou la mauvaise foi la plus in-
signe, Ja manière dont furent établies les cir-
conscriptions ordonnées par le concordat
de i8oi,auraitsuffi pour convaincre M. Isam-
bert qu'en fait conmic en droit , non-seule-
ment le concours, mais l'initiative, appartient
au Saint-Siège : ce n'est pas la loi du 18 ger-
minal an 10 qui a créé les diocèses de 1802;
c'est la bulle donnée à Rome le 'JQ noveiu-
bie 1801. Cette bulle , qui institua les nou-
veaux diocèses, et donna de pleins pouvoirs
au légat .'a latere pour en régler rétablisse-
ment; le décret du xç) germinal en ordonna
la publication en ces termes: «Art. i^"^ la
huile donnée à Rome le 3 des calendes de
décembre 1801, contenant la nouvelle cir-
conscription des diocèses français, sera pu-
blié , etc. » La loi du 18 germinal n'a donc
fait que ratifier ce qui avait été fait en vertu
du concordat par une décision du saint-sièg^e,
dontl'initiative n'avait été ni pu être contestée
en droit.
Voilà comment c'est la loi du 18 germinal
qui a fixé le nombre des sièges d(; 1802. Pas-
sons à ceux de i8a'2. Sur ce point, nous ren-
controns la même erreur ou le même men-
songe. Mais nous devons nous empresser de
prendre acte d'un aveu qui dément toutes les
déclamations opposéesjusqu'à ce jour<à l'exis-
tence des nouveaux sièges. Ils ontété établispar
une loi de l'Etat , nous dit-on, non par une
bulle. Vous ne nous direz dc»ncplus qu'ils ont
été établis illégalement.
Le fait est qu'ils n'ont pas été établis par une
loi de l'Etat, ce qui ne pouvait être , et d'ail-
leurs n'était pas nécessaire pour que leur éta-
blissement fût légal. Il suffisait que cet éta-
blissement fût autorisé par une loi , et il le fut
par la loi du 4 juillet 1821. Le reste se fit
comme il s'était fait après le concordat du 26
messidor, et dans les termes de ce concordat,
pai' une convention entre le gouvernennint et
le Saint-Siège. Le 10 octobre i8'>/.i une bulle
fut rendue à Rome qui réglait la circonscrip-
tion des nouveaux diocèses; et ce même mois,
leSi octobre, une ordonnance royalc'en auto-
risa lapublication. Cette foisencore l'initiative
appartint au Saint-Siège, et le gouvernement,
ne fit que ratifier et autoriser ce que celui-ci
avait établi.
C'est donc un fait comme un droit incon-
testable, que l'établissement des diocèses a été
réglé par le Saint-Siège, de concert avec le
gouvernement, et que l'initiative n'a jamais
■" appartenu ni pu appartenir aux chambres lé-
gislatives. Il n'a donc jamais dépendu d'elles
de détruire ce qu'elles n'ont jamais eu le droit
d'établir. Leur pouvoir est d'empêcher le
gouvernement d'agir contrairement aux lois
ou aux principes du gouvernement représen-
tatif en matières de finances; il se borne là.
Mais les diocèses existans, aussi bien ceux de
iSii'i que ceux du 18 germinal, existent, et en
vertu du concordat, et en vertu des principes
sur les finances. Ils échappent donc au pou-
voir de la législature; et les deux puissances ,
par le concert desquelles ils ont été établis,
sans qu'aucune règle légale ou constitution-
nelle ait été enfreinte, sont seules juges de
leur sort.
Sortons de cette question si longuemejit et
si complètement débattue, et arrivons au se-
cond point de la lettre de M. Isambert. La
chambre avait violé, l'an dernier, les princi-
pes que nous venons d'établir par les faits,
après les avoir établis en thèse de droit. CetGe
année est-elle revenue sur son vote? c'est ce
dont nous n'aurions jamais pensé qu'il fut
possible défaire une question; mais puisque
la ruse sophistique de M. Isambert y est par-
venue , discutons-la sérieusement.
M. Isambert justifie le silence gardé, lors de
la discussion du budget, par la partie de la
chambre dans laquelle il siège , en soutenant
que ceux qui veulent revenir aux circonscrip-
tions de i8o'i, n'auraient dû prendre la parole
qu'autant que l'article 5 de la loi du u8 juin
i833 aurait été l'objet d'un amendement for-
mel. Ils ont dû se taire, puisque cet article,
n'ayant pas été attaqué, a conservé toute sa
vigueur. Singulier raisonnement en vérité!
L'article n'a pas été l'objet d'un amendement
tendant à le modifier, cela est vrai; mais il a
^iÔ
LA DOMINICA-LE.
été formellement abrogé par un vote contraire
à ses dispositions; ce qui vaut autant sans nul
doute.L'article décidait qu'à l'avenir iÏTie se-
rait alloué aucuns fonds à la dotation des sièges
de iS'ia qui viendraient à vaquer. Eh bien I en
face de cet article, qu'a fait la chambre? Elle
a voté sans réclamation l'allocation deman-
dée pour quatorze sièges métropolitains , et
soixante-six sièges épiscopaux , c'est-à-dire ,
pour la totalité des sièges exislans. Quoi de
plus évident que cette abrogation de l'article
5 I La chambre n'a pas dit qu'elle l'abrogeait,
cela était inutile; elle a voté des fonds malgré
sa défense, qu'elle était libre de regarder
comme non-avenue : elle n'a pas démontré le
mouvement, elle a marché. Certes, il faut tc*ht
le courage de nos sophistes, pour soutenir que
la chambre , en dotant tous les sièges, n'a pas
rapporté la disposition par laquelle elle avait
dit qu'elle ne les doterait pas tous. L'article 5
était tout au plus une menace devant laquelle
on a reculé au moment de l'accomplir.
Et qu'on ne dise pas que les fonds devaient
être votés pour les quatre-vingts diocèses,
pour le cas où la condition de. l'application
de l'article 5 ne se réaliserait pas I Cette
condition est accomplie pour un des diocèses
créés en 1822, et qui se trouve en état de va-
cance. Si la chambre eût voulu persister dans
son vote de l'année dernière , et remplir sa
menace de ne pas allouer de fonds à l'avenir
pour les sièges non compris dans le concordat,
c'était le cas : elle devait retrancher de la do-
tation des diocèses celle nécessaire au siège
vacant. Elle ne l'a pas fait. C'est dire assez
haut qu'elle n'a pas voulu tenir à sa résolution
de l'an dernier; c'est crier jusqu'à l'évidence :
Wous avions dit que nous n'affecterions pas
de fonds aux diocèses de 1822 c[ui devien-
draient vacans;mais nous changeons dépensée:
Voilà les fonds.
Qu'on ne dise pas non plus, comme le fait
M. Isambert, que le vote de la semaine der-
nière n'est qu'un crédit soumis à révcntualité
des réductions prévues par la loi de i833, et
qui se réglera au moment des comptes. Les
comptes ne peuvent refuser de reconnaître
que les allocations qui n'ont pas été faites par
la chambre. « Mais , dit-on , le crédit voté ne
comprend pas la totalité du traitement de
quatre-vingts évêques; il prévoit des réduc-
tions par suite de vacances , évaluées à 25, 000
créés en 1822 , il n''y en a qu'un de vacant ; iî
pourrait s'en trouver deux de vacans encore,
sans dépasser les prévisions de la réduction. »
On remarque que l'aritKmétique de M. Isam-
bert vaut sa logique. Mais tout est erroné
dans ces allégations. Ce n'est pas seulement
pour vacances que la réduction de 25,ooo f.
est prévue ; c'est aussi à cause des pensions de
quelques archevêques ou évêques. Ce n'est
pas seulementpour vacances dans les nouveaux
sièges, c'est pour vacances dans tous les sièges
indistinctement. Que la réduction se trouve
épuisée, et cela e«t possible, par les pensions
et par des vacances dans les sièges de 1802,
que devient l'argument vraiment inconceva-
ble de M. Isambert? D'ailleurs, ce n'est pas
d'aujourd'hui qu'une disposition semblable à
cette prévision de réduction , se trouve dans
les lois de finances. Si l'on veut parcourir les
budgets antérieurs à la loi du 28 juin i833,
on l'y trouvera toujours, et long-temps avant
qu'il eût été question de refuser des allocations
aux nouveaux diocèses. Com nent donc cette
prévision aurait-elle été faite pour eux. Bien
plus, la même clause se retrouve à tous les
chapitres du budget des cultes, à tous les cha-
pitres de tous les budgets. Partout on prévoit
une réduction à opérer en cas de vacances, et
cependant il n'y a ni pour les curés, ni pour
les desservans, ni pour les agens quelquonques
du gouvernement, d'article 5 qui défende
d'affecter des fonds à leur traitement.
Un dernier mot à un dernier argument de
M. Isambert. Il y a un crédit, dit-il, mais ja-
mais il n'est arrivé de considérer un crédit
comme une obligation de créer des titulaires
aux emplois, jusqu'à concurrence; c'est du
moins une autorisation de le faire. Mais com-
ment? L'an dernier , on refusait le crédit , et
M. Isambert considérait ce refus comme une
obligation de ne pas créer des titulaires. Cette
année, la décision contraire doit emporter à
ses yeux l'obligation contraire; il en serait
ainsi du moins pour tout homme debonnefoi.
Nous avons parcouru toutes les objections
contenues dans la lettre de M. Isambert, à la-
quelle nous n'aurions pas accordé une atten-
tion si longue, s'il n'eût pas déclaré qu'il par-
lait au nom de tout son parti , et si elle n'eûZ
pas été de nature à soulever des doutes sur une
décision qui intéresse si vivement tout le c^r-
gé catholique. Nous n'y avons trouvé, comme
francs. Or, ajoute-t-on, des nouveaux sièges { ou a pu le voir, que des principes faux, des
LA DOMINICALE.
Di7
faits faux , des sophlsmes qui n'ont pas même
le mérite d'être spécieux, l'ignorance la plus
complète des lois et des faits, ou la mauvaise
foi la plus impudente. Nous croyons que cha-
que erreur ou chaque sophisme a reçu sa ré-
ponse. Mais si quelque doute pouvait subsis-
ter sur le sens du vote de la chambre élective,
la chambre des pairs s'empressera de le faire
disparaître : quelques mots dans la discussion
suffiront.
CONFÉRENCES DE LA METROPOLE.
HUITIEME CONFERENCE.
Par M. l'aLLc Thibadlt, chanoine de Taris.
« Ecce Deus excelsus in fortitudine suû et nulius
ei similis in legislatoribiis. » Voici le Dieu Irès-haut
dans sa puissance et nul ne lui est semblable parmi
les législateurs. (Au livre de Jol).)
Au sein de l'Idumée, dans la terre de IIus , alors
<iue les hommes, s'etanl détournés de la droite voie,
avaient oublié leur Créateur, était un prince dont
l'histoire nous a conservé le nom et raconté les
malheurs. Figure elprophélede Jésus-Chist, comme
lui il avait élé visité par la douleur, et la main du
Seigneur, qui devait s'apesantir si terrible siu- Jé-
sus , venait de frapper Job. Trois de ses amis ,
comme il les appelle, accoururent pour le consoler;
ils comprenaient peu la patience du juste, et ils
s'arrêtaient indécis et troublés devant le spectacle
d'une lamentable infortune. Toutefois, Messieurs,
de leurs bouches ne tombent aucune de ces parles
qui s'en prennent au ciel des maux de la terre; réu-
nis autour de ces ruines sur lesquelles Job est assis,
ils n'insultent pas à celui qui pei'uiet que, du faite
de la grandeur , il soit tout à coup précipité dans
l'abîme de l'adversité. Le moins sage d'enlr'eux,
celui-là même que le Très-Haut reprend comme
un vain discoureur, adore dans le roi du ciel le
Dieu dont la puissance se révèle plus grande que
celle des dieux de la terre, et il veut qu'on renonce
à trouver parmi les législateurs des nations unlégis-
laleur qui puisse lui être comparé : « Ecce Deus ex-
celsus in fortitudine sua et nulius ei similis in legis-
latoribus. »
Ce législateur qu'Élie annonce sans le connaître
Job l'avait vu, et , mieux que son ami , il avait su
l'adorer. L'esprit de Dieu l'avait montré à sou ser-
viteur, méditant dans le sein du père, dont il est la
pensée vivante, la parole éternelle, le plan de cette
législation sublime qui devait perpétuer de siècle en
siècle les mérites d'un immense sacrifice; et ravi
en extase, ce prince infortuné s'était écrié : « Je
sais que mon rédempteur est vivant et que je ver-
rai dans ma chair le Dieu qui doit me consoler de
mes malheurs. » Messieurs , l'espérance de Job est
devenue le salut du monde, et l'hymne qui retentit
aujourd'hui sous les voûtes de nos basiliques, à la
gloire de Jésus-Christ , dit assez (jue nous aussi,
nous savons que notre rédempteur est vivant. Vic-
time du monde dans sa mort, avec la force qui eu
fait le vainqueur du monde dans sa résurrection, il
a aussi reçu celte sagesse devant laquelle Job s'était
incliné , et qui brille d'un éclat si immortel , si di-
vin, cans la constitution de cette société dont il est
le chef, que c'est sans enthousiame , mais avec vé-
rité, que nous le proclamons en ce jour le plus grand
des législateurs : « Ecce Deus excelsus in fortitu-
dine suà et nulius ei similis in legislaloribus. »
Jésus-Christ suprême législateur du monde dans
l'établissement de son église , c'est tout le sujet du
cette conférence.
M. Thibault a commencé par citer le texte
de l'Evangile dans lequel se trouve la cons-
titution de l'église : data est omnis potes tas in
cœlo et in terni , euntes ergo , docele omnes
génies , baptisantes eos in nomine Patris et
Filii, et Spiritûs Sancti, docentes eos servare
oninia cjuœ niandavi vohis ; et ecce ego vcbis-
CLini suni omnibus diebus iisquè ad consunima-
tioneni seculi ; et il en a inféré que Jésus-
Christ législateur avait donné à ses apôtres et
dans leurs personnes à leurs successeui's une
autorité : i° incontestable dans sa source; 2**
évidente dans son ministère; 3° universelle
dans son action ; 4° déterminée dans son objet^
5° indéclinable dans ses jugemens ; 6" enfin ,
perpétuelle dans son exercice.
Dans la première question , l'orateur s'est
élevé à de hautes considérations sur l'origine
du pouvoir de Jésus-Christ législateur; il l'a
montré recevant de Dieu son père, au jour
de l'éternité, cette puissance qu'il confie à ses
apôtres , et il a terminé cette exposition en
s'écriant :
Il y a donc maintenant mv la terre un pou-
voir unique, qui trouve dans son principe
tout ce qui peut à la fois l'affermir et le
féconder ; un pouvoir qui dédaigne , lui , toutes
ces fictions légales par lesquelles, dans la pré-
voyance de leur infirmité, les pouvoirs humains
cherchent à défendre une origine dont la vé-
rité peut toujours leur être plus ou moins contestée;
un pouvoir dont la négation serait un crime, si elle
i.'était pas une folie, car il est le pouvoir du ciel
sur la ttrre , du créateur sur la créature, de Dieu
sur l'homme. « Sicut misit me pater, et ego mitlo
vos : » Or son père l'avait envoyé avec toute cette
puissance qui lui avait été donnée dans le ciel et sur
I,A DC MINICALE.
la terre, « Data est mihi omnis potestas in cœlo et
in lerrâ. » Messieurs, quand une autorité se pié-
sente forte d'une pareille origine, elle peut voir s'a-
giter les passions autour d'elle; mais elle n'a rien à
en redouter. Son titreesttrophiutplacéiwurqu'on
l'efface; l'enfer lui-même ne saurait y atteindre. La
main qui l'a écrit a creusé l'enfer , 1 1 cette main si
J'enfer la "blasphème, l'enfer est aussi forcé de la
subir.
La seconde question exigeait que l'orateur
fit bien ressortir la sagesse de Jésus-Christ, prc-
paiant aux pauvres et aux malheureux qui
forment l'immense majorité du génie humaii?,
le moyen de connaître toujours facilement où
se trouverait pour eux l'autorité qui devait les
guider dans les voies du salut; il nous a sem-
blé qu'il y avait merveilleusement réussi. Et
S0n argumentation vive et pressante s'est ter
uiinée par le morceau suivant, dont on com-
prendra l'effet sur son auditoire.
« Et ainsi cette autorité est visible , évidente,
pour les pauvres, pour les malheuieux plus encore
en un sens, que pour tous les autres , dans le minis-
tre qui en est le dépositaire. Indépendante des vices
comme des vertus de ceux (jui en sont revêtus , tou-
jours ils la pourront voir dans le prêtre; et si le
prèlve reste fidèle à l'esprit de Jésus-Christ, si le
disciple se modèle sur le maître , jamais ils ne la
verront que pour la bénir. Comme Jésus-Christ, le
prêtre sera doux et humble de cœur; comme Jésus -
Clirisl, il n'aspirera qu'à être le serviteur de tous;
la mère le montrera à sa fdle conune le guide du
jeune âge, le père à son fils comme l'ange des
bons conseils, tous le chériront comme un père par-
ce qu'il n'a pas su dominer sur eux comme un maî-
tre, et qu'il a su les aimer, tous comme ses enfans.
Ne craignez pas, Messieurs, (pie jamais il cesse d'ê-
tre au milieu d'eux, le nom qu'il tient de la recon-
naissance des peuples dit assez que sa mission , le
|)rê(re l'a comprise ; il est pasteur, sa place est donc
à la tète du troupeau ; chef partout, mais chef seu-
lenieiU dans l'intérêt de tous, voit-il les nuages s'a-
monceler, l'éclair sillonner lanue, il veille ; le pre-
mier à l'autel, à conditiond'être, s'il le faut, le pre-
mier au martyre. Il a interrogé ses ancêtres , et
comme il lui a été répondu que lesPolycarpe et les
Irénée ne quittaient les fidèles agenouillés avec eux
dans les catacombes, il s'est dit : Dieu qui était avec
eux est avec moi; qu'il aide ù son serviteur, et ainsi
je ferai au jour du combat! Prêtre de Jésus-Christ,
le devoir est pour lui ce cpic la gloire est pour le
guerrier : (|u'on lui propose de le trahir, il regarde
le ciel, embrasse la croix et meurt; la croix, Mes- '
sieurs, est son drapeau ! »
3" (Universelle dans son action.) Cette
partie ne le cédait pas en éclat et en entraî-
nement à celle qui précède ;'on sedisait, en
écoutant l'orateur, qu'effectivement il fallait
chercher le secret de la révolution opérée
dans le culte comme dans les mœurs des na-
tions , il y a dix-huit siècles , au sommet de
cettemoutagne de Galilée, sur laquelle Jésus-
Christ , près de retourner vers son père,
adresse à ses apôtres ces paroles -.Enseignez
toutes les nations. Et on comprenait toute
la vérité de ce cri éloquent par lequel l'ora-
teur termine ceste partie :
Mais aussi, c'est qu'elle était divine, la bouche
qui s'ouvrait à la promulgation de cette autorité
donnée à l'Église chrélienne dans la personne des
apôtres. En même temps qu'en si peu de paroles
elle commandait de conquérir l'univers à la con-
naissance du vrai Dieu , en quelques paroles aussi
elle indiquait à ses ambassadeurs d'un genresi nou-
veau un de ces moyens de succès dont les législa-
teurs humains ne s'étaient pas encore avisés. S'ils
m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi: « Si
me persecuti sunt et vos persequentur. C'est, Mes-
sieurs, comme si Jésus-Christ législateur leur di-
sait . Je sais à quoi vous réserve l'autorité que je
vous confie; je sais ce tpi'elle promet d'épreuves à
ceux qui doivent la recueillir de vous dans la suite
des âges. C'est un signe de contradictionquejevous
charge d'arborer au milieu du inonde : il sera un
scandale pour le juif, une folie jmur le gentil. Si, le
tenant à la main , vous passez avec quelque conso-
lation dans Corinthe, vous ne serez accueillis qu'a-
vec dédain dans Athènes ; et Rome, cette superbe
reine du monde , tentera de vous l'arracher. Les
dieux du Capitule, appuyés sur le fer des gladia-
teurs ou retranchés derrière les lions des amphi-
théâtres, repousseront le Dieu du Calvaire ; mais
ayez confiance, j'ai vaincu le monde. « Confidite ,
ego vici mundum. » Messieurs, l'histoire dépose si
les serviteurs se sont refusés à être éprouvés comme
le maître. Mais, ou nous ne savons pas la lire, on
elle dit aussi que si vous êtes ici dans un temple
bàli peut-être aux lieux où l'antique Lutèce immo-
lait à des dieux barbares, avec vos quinze siècles de
gloire, de puissance, de génie, de richesse et de
liberté, c'est que les pêcheurs de Galilée ont eu
confiance, c'est qu'eux aussi ont vaincu le monde:
« Confidite, ego vici mundum. »
(4" L'autorité de l'église est déterminée
dans son objet.) Elle n'a à procurer que cette
double fin, la sanctification des cœurs par
l'administration des sacremens c|ue Jésus-
Christ a institués , la lumière des esprits, par
l'enseignement des vérités dont il lui a confie
le dépôt; «baptisant les peuples au nom du
Père, et du Fils, et du Saint-Esprit", leur
apprenant à observer toutes]Ies choses que Je-
LA DOMINICALE.
^519
sus-Christ a prescrites: » d'où il suit que si
cette autorité est prodigieuse jusqu'au mystère,
toutefois « elle agit , comme les cieux veillent
sans troubler la terre j » elle reste toute spiri-
tuelle, toute religieuse , et on comprend
qu'après l'avoir victorieusement établi, l'ora-
teur s'écrie :
Qu'on cesse d(Hic de rappeler toutes ces luttes,
dont peut-être sont peu touchés ceux-là même qui
paraissent s'en affliger davantage. Si l'Eglise a quel-
quefois paru exercer le souverain pouvoir dans un
ordre différentde celui dont nous venons de parler,
ce n'a jamais pu être en vertu de laulorité qu'elle
tenait des paroles de Jésus-Christ législateur, mais
en vertu de cette loi des sociétés , de ce besoin
qu'elles éprouvent quelquefois de chercher le salut
aux lieux d'où le salut peut leur venir. Seule, dans
ces temps d'universelles ténèbres, l'Eglise voyait;
eh bien ! les peuples ont demandé à l'Eglise de les
diriger dans leur marche devenue presque impos-
sible. Devait-elle repousser la prière des peuples ,
refuser de leur tendre la main ? Ah ! Messieurs , si
elle l'eût fait, nous n'aurions pas à la défendre de-
vant vous contre un ingrat reproche ; il y a long-
temps que sans elle, pour noire France en particu-
lier, l'ordre social tout entier aurait abouti aux
abîmes ! Messieurs, soyons plus justes , soyons sur-
tout plus graves dans l'appréciation des faits de
l'histoire ; lisons dans les siècles écoulés mieux que
n'y ont su lire des hommes ou légers, ou prévenus.
Ce n'est pas quand nous sommes à peine séparés de
ces jours où fut donné au monde, par les pontifes de
notreÉglise, un magnifique spectacle, que nous mé-
connaîtrons l'esprit de cette auguste institution sur
laquelle nous méditons en ce moment. Eux aussi,
Messieurs, on les accusait de n'être forts que du se-
cours d'un pouvoir étranger. Leurs immenses ri-
chesses étaient, à en croire leurs détracteurs, la
cause de leur puissance, et la conservation d'un ri-
che patrimoine le motif unique de leur sollicitude.
Et voilà que ces courageux défenseurs d'ime cause
sainte, au moment où la foi elle même leur paraît
en péril, savent dire à ces hommes qui se vantent
de les vaincre, ces [taroles géuéreuses d'un roi des
premiers âges du monde à celui de ses alliés qui l'a-
vait secouru : Prenez tout , mais laissez-moi les
àmesj « Damihi animas, cœlera toile tibi. » Oui,
qu'on les prenne , ces richesses périssables , mais
qu'on nous laisse, avec le trésor de la foi, des âmes
qui sont notre bien, notre héritage, des âmes dont
nous devons compte au souverain pasteur qui nous
les a confiées : « Da mihi animas, cœlera toile tibi.»
Église de France, encore si divinement éprouvée,
tu n'as pas dégénéré ; et il est te! de tes pontifes
qu'ailleurs nous oserions célébrer, qui a dit, lui aussi
à des hommes qui s'étaient faits ses ennemis : Amoi
les âmes; à vous ce que vous appelez d'immenses
dépouilles ; « Da mihi animas, cœtera toile tibi. »
Nous n'avons pas besoin de dire que celte.
allusion a été vivement saisie par l'auditolie,
qui semblait regretter que l'orateur, en pas-
sant de suite àla cinquième question, l'enlevât
aussi vite au bonheur qu'il éprouvait ;i en
faire l'application.
5" (L'autorité que Jésus-Christ législateur
a donné à son église est indéclinable dan^; ses
jugemens.) « Et voici que je suis avec vous , »
dit-il à ses apôtres.
Cette partie a été traitée avec une précislou
théologiqne, au-dessus de tout éloge, et sans
que la rigueur logique enlevât rien àla pompe
oratoire, comme naturelleà l'orateur. Un mur-
mure approbateur, a accueilli les paroles qu»
terminent le morceau suivant : on aimait à voir
cette justice rendue à un homme célèbre.
Mais, et c'est encore ici une chose divine, l'auto-
torité instituée au sein de l'Eglise par Jésus-Chris!,
législateur n'a pas toujours été condamnée à frapper
sans ramener ceux contre lesquels elle sévissait.
Beaucoup de ses enfans qui l'avaient d'abord alai- '
mée ont su ensuite calmer ses sollicitudes mater-
nelles. Fils dociles, après avoir été un instant témé-
rairos, on les a vus soumis et les plus soumis. Et
sans chercher dans les siècles depuis long-temps
écoulés de nombreux exemples d'une docilités; glo-
rieuse à l'ÉgUse, qu'elle estbelle. Messieurs, qu'elle
est grande, cette époque de notre histoire , où la
cathédrale de Cambray vit un pontife que le mon-
de nous aurait envié, déchirer de ses mains consa-
crées celui de ses livres (pi'un jugement solennel a
condamné, en attendant que de nos jours, sous nos
yeux , un prêtre fort par la pensée , puissant pr.r
l'esprit, vienne , humble enfant de l'Eglise, ujus
donner un nouvel exemple de soumission et d'o-
béissance. Mais ils s'abdiquent, ces hommes qui
ont semblé dominer leur époque, ont dit des sectes
prétendues chrétiennes qui en sont venues après
trois siècles d'erreurs jusqu'à n'oser confesser dans
leurs écoles la divinité de Jésus-Christ. Oui , !\leK-
sieurs, ces hommess' abdiquent, mais comme s,' abdi-
que le génie, s'inspirant du génie de dix-neufsiècles
catholiques, car ils se sont souvenus de cette parole
de l'apôtre, qu'il faut que les intelligences les plus
hautes et les plus puissantes, les esprits les plus
fiers s'humilient et se réduisent sous le joug et sous
la captivité de Jésus-Christ : « In captivitatem re-
digentes omneminlellectum, in obsequium Chrisli.
Nous regrettons de ne pouvoir transcrire
ici ni l'éloquent tableau du triomphe de l'E-
glise, qui teiwne la sixième réflexion (per-
pétuelle dans son exercice), ni la péroraison,
qui ont vivement frappé l'auditoire On a
aimé entendre M. Thibault, appelant tousles
520
LA DOMINICALE.
hommes qui étaient devant lui , à ne point se
contenter d'un vague sentiment de religiosité,
mais à s'approcher des sacremens et à con-
fesser leurs péchés: Il y avait dans sa parole
quelque chose de tendre et de fier, qui rap-
pelait ce sentiment qu'éprouvait l'apôtre ,
quand il disait : « Je ne rougis pas de l'Evan-
gsle : non erubesco evangclium. »
Ainsi se sont terminées ces conférences qui
ont montré à la jeunesse française tout ce que
sait faire pour elle ce cœur de pontife qui
comprend aussi bien, comme l'a dit l'orateur,
les jeunes et nobles cœurs, qu'il en est lui-
même bien compris , et dans lesquelles se sont
révélés des talens qui consolent l'église dans
ces jours mauvais.
MANDEMENT
DE MONSEIGNEUR l'arCHEvÊqUE DE PARIS.
Ce mandement ordonne une quête dans le
diocèse de Paris, pour achever le paiement de
la châsse de Saint- Vincent-de-Paul. Le prélat
y rappelle en somme tout ce qui s'est passé
depuis six ans relativement à cette châsse.
Elle devait être offerte aux prêtres de Saint-
Lazare , comme un hommage du diocèse.
Cette pièce n'avait pas été commandée par
Monseigneur, mais seulement indiquée à l'ar-
tiste, d'après la prière expresse par lui faite de
conseils officieux. Aucun prix ne fut stipulé,
aucun intérêt ne put être consenti; l'espérance
seule fut doimée qu'après la'composition, qui
nepouvait être que fort remarquable, et l'ex-
position qui la mettrait en évidence, les frais
seraient facilement couverts, au moyen des
offrandes de la piété et de la reconnaissance
des fidèles. Le prélat promit seulement d'em-
ployer toute son influence pour provoquer les
dons d'une piété généreuse. Cet engagement
a été religieusement observé; la notoriété eu
est publique et à l'abri de toute contestation.
Le produit des quêtes était abondant; les
frais allaient être en partie couverts. Mais
ajoute le prélat :
N'avez-vous jamais entendu parler, N. T. C. F. ,
de ces ouragans furieux, de ces nuées charfi^ées d'o-
rage, portant dans leur sein la dcvastation et la
ruine ? Ne les avez-vous pas vus (juclquerois tomber
.sur des champs ferliles, brûler par le lonnerre, dé-
truire par la grêle, cusevelir sous les eaux les plus
riches moissons, et ne laisser au laboureur éperdu
que l'effroi, la désolation et la misère? Telle fut,
trois jours après l'octave de saint Vincenl-de-Paul ,
telle fut la tempête qui vint fondre à l'improviste
sur la maison de votre pasleur, sur ses amis, sur sa
personne, sur les ressources que la confiance et la
piété avaient l'emises en ses mains pour les pau-
vres, pour les vieux prêtres, pour les séminaires,
pour Ions les établisseniens qui appartiennent à la
sollicitude pastorale. DiewuoMS l'avait donnè^Hievi,
nous l'a ôlé ; que son saint nom soit béni.
Cependant, vous devez le savoir, N. T. C. F.,
après avoir'été si souvent provoqué , pressé, inter-
rogé, adjuré pour ainsi dire , nous sommes forcés
de le déclarer une fois ; nous eussions voulu nous
en dispenser, mais notre honneur vous appartient,
et il faut bien que la vérité se retrouve quelque part.
Il est vrai que toutes les ressources du diocèse, mé-
nagées depuis plus de dix années, ont été détruites
avec une grande partie de notre patrimoine ; il est
vrai que nous n'avons rien emporté de l'archevê-
ché ; l'absence de toute précaution de notre part
serait, sans parler des autres , la preuve la plus^
complète que notre âme n'avait rien à se repro-
cher ; il est vrai encore que la caisse destinée à sol-
der le prix de la châsse de saint Vincent-de-Paul a
disparu comme toutes les autres dans celte tour-
mente. De quelque manière qu'on veuille l'expli-
quer, il n'importe ; il est toujours vrai qu'elles ont
péri pour nous; il est vrai enfin qu'aucuneNndem-
nité ne nous a été personnellement accordée, noa
plus qu'au diocèse.
La discussion de nos chambres, les archives de la
Cour des comptes, les bureaux de l'administration
en font foi, et répondront, quand on le voudra, à
toutes les allégations contraires, de quelque part
qu'elles viennent, quel que soit le motif ouïe sen-
timent qui les fasse répéter.
L'orage grondait encore autour de nous. Nous
respirions à peine, victime des ardeurs d'un été dé-
vorant; de nouvelles rigueurs nous attendaient, un
hiver plus désastreux a suivi: Dieu a permis que
notre habitation des champs fût frappée comme
notre demeure de la ville , et que cette fois il ne
nous restât ni refuge, ni presque d'espérance : Que
son saint nom soit héni de nouveaxi ! Devant les
grandes douleurs de notre église, comment s'affli-
ger d'autre chose? Et puis, ne devons-nous pas
rentrer nus dans le sein de la terre comme nous en
sommes sortis? Mais malgré ce dépouillement, il
ftdlait faire face à des obligations antérieures. Con-
tractées dans un temps prospère, elles ne nous don-
naient nulle inquiétude; représentées dans la dé-
tresse, elles nous causaient mille angoisses. Celle
qui regardait le paiement de lâchasse de saint Vin-
cent-ile-Paul nous pressait d'autant plus, qu'elle
s'attachait à l'honneur de notre administration. Fi-
dèle à notre premier plan , nous demandâmes une
LA DOMINICALE.
mi
estimation : nous croyions la devoir à notre diocèse
dont nous avions reçu les secours. Il n'a pas tenu à
nous qu'on n'y procédât à l'amiable j elle nous fut
judiciairement accordée , et nous dirons qu'elle a
été favorable à la partie adverse. Des intérêts du
prix principal, remontant à l'époque où la chasse
fut déposée pour la première fois à l'archevêché,
furent exigés: nous crûmes en devoir conlester la
légitimité. Un premier tribunal décida contre nous,
déclarant que l'orfèvre devait être considéré en
quelque sorte comme noire mandataire, quoique
nous ayons affirmé par écrit et que nous eussions
été prêt à assurer par serment que nous n'avions
doimé aucun mandat.
tt? Si nous n'eussions eu à traiter, danscelte circons-
tance, que des intérêts purement personnels , nous
n'aurions pas hésité à suivre l'exemple de saint Vin-
cent-de-Paul, avec lequel le Seigneur avait daigné
nous donner quelques traits de ressemblance. -Il avait
vu sa maison pillée trois fois ; sa personne vénérable
n'avait pas été à l'abri des insultes et des outrages:
après avoir perdu un procès comme lui, comme lui
aussi nous eussions volontiers renoncé à tenter de
nous relever du premier jugement par la voie de
l'appel, malgré les conseils et les instances d'un des
plus célèbres avocats, qui nous inspirait la plus
grande sécurité. Mais, considérant qu'agissant plus
dans l'intérêt du diocèse que dans le nôtre, nous ne
pouvions en conscience l'exposer à de nouvelles
«barges, sans faire notre possible pour les lui épar-
gner, nous avons eu recours à une juridiction su-
périeure : nos conseils nous avaient assuré qwe no-
tre droit était infaillible ; le second tribunal en a
jugé autrement, il a confirmé le jugement du tri-
bunal de première ir.stance : a tant il est vrai, di-
sait saint Vincent de Paul à l'occasion du procès
qu'il venait de perdre, malgré les espérances que
lui avaient données ses avocats , « tant il est vrai
« que les opinions sont diverses, et qu'il ne faut ja-
« mais s'appuyer sur le jugement des hommes ! w
Le prélat teimne ainsi ;
Il sera fait dans tout le diocèse, par MM. les cu-
rés, soit dans les églises, soit à domicile , soit au
moyen d'une souscription, ou de la manière qui
leur paraîtra le plus convenable, une ou plusieurs
quêtes extraordinaires, dont le produit sera em-
ployé à compléter le paiement de la châsse d'ar-
gent qui renferme le corps de saint Vinceut-de-
Paul, et à acquitter le coût du procès intervenu à
l'occasion de son acquisition....
L'excédant des quêtes, qui pourrait rester après
le paiement de la châsse, l'acquittement du coût du
procès et des autres frais , demeurera entre les
Hiains de M. le trésorier de l'œuvre, pour être em-
ployé, selon les termes du règlement , aux besoins
des orphelins de saint Vincenl-de-Paul, par suite
du clioUra-morbus.
SouSCRIPTIGPr POUR LA CHASSE DE St-ViNCENT
DE Paul.
St-Vincent de Paul est le héros de l'huma-
nité , il appartient à toute la terre. Jamais
homme ne mérita mieux les hommages et la
reconnaissance de tous , parce que sa vie tout
entière fut un prodige de bienfaisance , et
qu'il fut lepère des pauvres. La France estcou-
verte des établissemens créés par son inépui-
sable charité. Nous ouvrons donc au bureau
de la Dominicale une souscription pour le
paiement de la châsse, persuadés que nos
lecteurs s'empresseront de déposer leurs of-
frandes. La voix du pieux pontife qui les y
convie ne saurait manquer de rencontrer
de l'écho dans le cœur des catholiques. Ce se-
rait une honte sanglante qu'on ne trouvât pas
dans la patrie de St-Vincent de Paul de quoi
payer la châsse où sont renfermés ses osse-
mens. Ce scandale n'aura pas lieu.
PREMIÈRE LISTE DE SOUSCRIPTION.
M. Ange de St-Priest. 35 fr,
M. Langlais. 5
M. Beauchet, chevalier de laLé-
gion-d'Honneur , ancien capi-
taine de cavalerie. » 5
M. Marti ncau. 5
M. Guys de Ste-Hélène. îi
M. V. Bouchet. i
5o
Total. 43 5o
MELANGES.
Nous concevons mal l'acharnement qu'a
mis M. Dupin contre les malheureux pension-
naires de la caisse de vctérance. Qu'un pré-
sident de la Chambre abandonne le fauteuil
quand sa parole comme député est nécessaire
dans quelque circonstance grave et solennelle,
cela est très-permis. Mais devrait-il en être
ainsi, quand il ne s'agissait que d'arracher le
jjain de chaque jour à de vieux serviteurs,
dont la position devait être en dehors des
événemens politiques ? M. de Schonen a par-
faitement suivi la discussion : il a opposé M.
Dupin de 1834 à M. Dupin de i832, et celui-
ci n'a eu d'autre ressource qu'en disant qu'il
322
avait, depuis i832 examiné la question plus à
fond . Lorsque le trône de Louis X.\ I s'écroula,
la Convention respecta les pensionnaires de la
liste civile. Louis XYIII pareillement admit
à la retraite six cents gagistes qui n'avaient
jamais servi que sous l'Empire et sous la Ré-
publique.
LA DOMINICALF.
Le langage de la révolution redevient celui
de tout le monde. M. Guizot appelle assassins
ceux qui tuent les soldats dans les émeutse.
Qu'étaient donc les insurgés de juillet? des
assassins aussi appaiemment; et pourtant ne
les nomme-t-on pas des héros? Le temps ren-
dra à chacun selon ses œtivrcs, et donnera le
véritable nom aux violateurs de la plus grande
des lois sociales.
On assure que M. de Lafayette a dit: Le
}>a/ti républicain est mort; mais on ne tuera
pas la république qui est dans la Charte.
Nous croyons en effet que la république
colnme parti est morte. C'est un pas fait par
la société française dans la voie de l'ordre.
Mais le pouvoir actuel est né de l'émeute , et
voilà pourquoi les émeutes ne cessent de
,^ dresser la tête depuis bientôt quatre ans. On
n'échappe point à son origine. C'est par une
contradiction et un déplacement que le main-
tien de l'ordre se trouve entre les mains d'un
pouvoir essentiellement désordonné , et voilà
pourquoi encore il peut bien tuer les partis,
mais non le principe , qui vit dans la Charte.
Celui-ci reparaîtra toujours, jusqu'à ce que
tout rentre dans les voies naturelles.
ÉPIIÉMÉRIDES.
Le 20 avril, 9G7. L'archevêché de Magdehourg est
(onde par les soins de l'enipeieur Otlum-le-
Grand et par rautorilé du pape Jean XHL Les
Slaves que l'empereur avait soumis repoussaient,
coninie tous les barbares, les moyens de civilisa-
lion et les gages de paix (pie le vainqueur voulait
leur donner, et leur férocilé faisait craindre de
nouveaux malheurs. Othonbàlit sur les bords
de l'Elbe une nouvelle ville, où il érigea des
églises et réunit les reliques des plus illustres
martyrs d'iUlemagne, notanmient de saint Mau-
rice, voulant ainsi inspirer, par la religion , ù ces
peuples cruels , l'amour de l'ordre , des lois et
des mœtu-s. Mais il demanda un évêque qui se
consacrât uniquement à celte œuvre, persuadé
que rignorance et les désordres disparaîtraient
ainsi bien plus tél.
Le 2 1,742. Le prince Carioman, fils de Charles-
Martel, établit en Germanie, par l'aulorité de
saint Boniface , de sages réglemens pour rendre
le clergé plus édifiant et plus respecté.
Le 22, i075. Le fameux llildebrand est élu pape,
et prend le nom de Grégoire VIL C'élaitmalgré
lui qu'on l'avait choisi; et comme il élaitd'usage
alors de faire approuver l'éleclion par l'empe-
reur, il écrivit à Henri IV, le priant de ne pas
consentir à la sienne ; car, ajouta-l-il , si je de-
meure pape.je ne laisserai pas vos scandales in»-
punis. L'empereur le reconnut.
Le 25, 971 . L'abbaye de Mouzon en Lorraine est,
sur la demande de l'archevêque de Reims, con-
firmée par le pape Jean XIII aux moines de
saint Benoît que l'archevêque y avait établis,
pour remplacer des chanoines dont il n'était pas
coulent. Il assembla Tannée suivante un concile
à Monl-Sainte-Marie, où la bulle du pape fut lue
et accepléepar les évêques de la province.
Le 24, 387. Baplêine de saint Augustin, C'était la
veille de Pâques, et le calhécumène avait trente -
deux ans. Ce grand homme avait déjà rempli de
sa gloire Carthage , Rome et la cour de l'empe-
reur à Milan. Professeur de rhétorique et célèbre
orateur, il avait néanmoins admiré l'éloquence ,
la raison, la foi de saint Ambroise, et cette admi-
ration ne fut point stérile. La grâce de Dieu d'ail-
leurs le poursuivait, et celte volonté de fer céda
au Tout-Puissant. Il désirait le baptême, que ,
dans son enfance, il avait demandé instamment
pendant une maladie qui cessa trop tôt, sou père,
par une fausse prudence, ayant alors voulu diffé-
• rer. En 586, il se relira à la campagne, près de
IMilan, se préparant au sacrement de la régéné-
ration. Au commencement du Carême, il revint
el se fil inscrire parmi les compétens devant par-
ticiper à la solennelle cérémonie du samedi-saint.
« Quelle joie! s'écriail-il ensuite; je ne pouvais,
mon Dieu, me rassasier de la douceur merveil-
leuse que j'éprouvais, en considérant la profon-
deur de vos conseils sur le salut du genre hu-
main. Comme j'ai pleuré au milieu des hymnes
el dos canli({ues , ému jusqu'au fond de l'âme
«'es suaves concerts que faisait enterdr^ votre
Église! » On sait ce qu'ensuile, pendant qua-
rante-trois ans, ont produit ces impressions si
douces et si profondes.
Le 2.'), 121.'}. Naissance de saint Louis, roi de
France.
Le 20, 855. Le roi Charles-le-Chauve rassemble à
Soissons une grande partie des évêques du royau-
me pour remédier à ccrlahis abus qui troublaient
à la fois la paix de l'Eglise et Tordre public.
LA DOMINICALE.
325
CHPxONIQUE HEBDOMADAIRE.
— Sa Saînlelé a célébré , le jour de Pâques , la
messe pontificale dans la basilique de Sainl-Pierre
au Vatican. Ou a remarqué parmi la foule immense
d'étrangers présens à cette auguste cérémonie , le
roi et la reine de Naples, la reine-mère Marie-Isa-
belle, le prince et la princesse de Salerne, le prince
de Capoue, le prince et la princesse de Leuchtem-
ber^-.
Après la messe , le Saint-Père donna, comme de
coutume, la bénédiction solennelle. Le soir, l'église
et la place de Saint-Pierre furent illuminées, et le
lendemain un magnifique feu d'artifice fut tiré du
château Sainl-Ange.
— La régence , au nom du roi, a décrété l'érec-
tion d'une église à Athènes en commémoration de
l'émancipation de la Grèce. On recherchera avec
soin les noms de tous les héros de la guerre de l'in-
dépendance, pour les inscrire dans l'intérieur de ce
monument. A ceite occasion, un Te Deum a été
chanté dans toutes les églises, et des divertissemens
ont eu lieu dans tontes les villes, dont la plupart
ont été aussi illuminées.
— Un habitant de la CUaldée , nommée Divid ,
d'abord nestorien, et ensuite catholique, passa il
y a quelques années à Turin pour y recueillir des
aumônes destinées à bâtir une église et un collège
pour l'instruction de la jeunesse à Pataor, village
de la province de Salmast, en Perse. Ce Chaldéen,
après avoir parcouru le Piémont et l'Italie, a dépo-
sé à Rome les sommes qu'il a recueillies et se trouve
actuellement à Naples pour la même fin. On dit
que sa mission a été fructueuse, et ou espère que
l'œuvre à laquelle il a taqt contribué, vaèlre bien-
tôt commencée jiour l'avantage spirituel des popu-
lalior.s lointaines appelées à la foi catholique par le
zèle des missionnaires, et entr'autres , de M. Jean
Guriel, archevêque de Salmast ou Salmas.
— Les nouvelles qui nous arrivent de toutes parts
sont de plus en plus consolantes pour la religion. A
Beaune, la foule la plus nombreuse n'a pas cessé
d'emplir l'église pendant toute la station du ca-
rême, prèchée par M. l'abbé Giros, prêtre du dio-
cèse de Besançon. Or, à Beaune, la croix de mis-
sion avait été profanée aux jours de juillet. A Nî-
mes, à Alais, à Uzès , partout le même empresse-
ment. A Montpellier, la vaste enceinte de l'église
Saint-Pierre ne suffisait pas aux fidèles.
Voici ce qu'on lit dans la Gazette du IMidi, du
iOavrd:
Les prières pour la pluie, ordonnées par la lettre
circulaire de ^Igr révè(}ue ont commencé dans tou-
tes les églises rurales.
Le pèlerinage des babitans de Séon-Saint -Henri
à la chapelle de la Nerthe a été exécuté hier. On a
compté plus de deux mille personnes , parmi les-
quelles Iroiscentsjeunesgensqui se sont relayés pour
porter la statue de la Vierge au milieu des rochers.
Tous les ouvriers des briqueries établies sur !e ri-
vage de la mer, avaient quitté leurs travaux pour
se joindre à la procession. « Nous ne serions pas
chrétiens, disaient ces braves gens, si nous ne pre-
nions part aux prières publiques pour détourner le
fléau qui désole noire pays. » Les pèlerins, part's à
six heures du matin, ne Sont rentrés à Ston que
vers quatre heures après midi.
— M. l'abbé Guyon, qui a édifié tant de villes de
France par ses prédications, prêchait à Aix, le 10
au profit des prisonniers et de l'œuvre de la Provi-
dence. L'afduence des auditeurs était immense.
Portugal. — Les dernières nouvelles étaient fa-
vorables aux pédristes.
Elles assuraient que, indépendamment de Va-
lença, Napier s'était aussi emparé de Caminho. Le
bruit courait, à Lisbonne, que 2,000 constitution-
nels était rentrés à Braga, et que Viana avait été
pris par les pédristes; mais ce n'était qu'un bruil.
Devant Santarem, les affaires sont toujours dans ie
même état. Voici comment la coresiwndance <]i[
Glube explique cette inaction : «Il fautsavoii-, dit-
elle, que depuis la bataille d'Almosler, pas nioiiïs
de trois plans de campagnes ont été élal)oiés au
quartier-général pédriste. Ou voulait d'abord eî.-
voyer Villaflor dans l'Alentéjo, ensuite on achani;«'
d'opinion en envoyant le colonel Sa dans les Ai-
garves. iMaintenant on attend notre ami le bra^ e
général Avillaz pour prendre un parti. »
Le bruit d'une invasion espagnole en Portugal
ne se confirmailpointà la date du départ du Li^jlil-
niiKj, On dit qu'effectivement le cabinet de Madrid
a offert des troupes à don Pedro; mais la réponse
de ce prince n'était pas connue encore. Le 2o mars
il y a eu au nord d'Oporto, un engagement asse;c
vif entre un corps pédriste sorti de la place et quel-
ques troupes miguélistes. Ces derniers auraient eu
le dessous. Néanmoins on se hâte d'envoyer dt-s
renforts à Oporto, car don Miguel médite une at-
taque contre cette ville. On vient d'y faire passer
400 hommes, et d'autres troupes y arriveront pro-
chainement sous les ordres du duc de Terceire.
Lisbonne elOportaviennent d'être déclarés puils
libres.
~ Le bruit s'était ré[aiidu celte semaine que
les x\utrichiens étt-ient entrés en Suisse, et qifuii
mouvement des troupes de la confédératioa germa-
nique avait eu heu vers la froatièra du Nord. Ces
deux nouvelles ne se sont p?.s confirmées.
52>i
— Les publications de la Trilune sont suspen-
dues : aucune imprimerie n'a voulu lui prêter ses
presses depuis samedi que celles de ce journal sont
sous les scellés.
— La cour des pairs s'est assemblée mercredi
en séance secrète pour délibérer sur l'ordonnance
qui l'a appelée à prononcer sur les attentats contre
la sûreté de l'État, commis à Lyon, ù Pains et à
Saint-Etienne.
La Cour a d'abord déclaré qu'elle acceptait la ju-
ridiction qui lui était allribuéej puis elle a nommé
au scrutin une commission d'enquête qui remplira
les fonctions de chambre du conseil, et rendra les
arrêts de non-lieu, en faveur des accusés contre
lesquels il n'existera pas de charges suffisantes.
Si l'on se rappelle que la Cour des pairs a mis
onze mois pour prononcer son jugement dans l'af-
faire de la conspiration du 19 août 1820, on doit s'at-
tendre à ce qu'un laps de temps considérable s'é-
coule avant qu'elle ait terminé une instruction,
pour laquelle il faudra entendre une partie de la
population de Lyon , de Saint-Etienne et de Paris.
— Evénemens deLyon. Pendant cinq jours en-
tiers, la ville de Lyon a présenté le spectacle d'un
vaste champ de bataille. Maîtres de la ville, les ou-
vriers avaient établi un gouvernement provisoire ,
et proclamé la déchéance du gouvernement de
Louis-Philippe. Le pouvoir avait annoncé que
l'insurrection était comprimée dans la journée
du dimanche, d'après une dépêche télégraphi-
que. Le 43, on se battait encore vigoureusement
à Fourvières, où le drapeau rouge avait été arbo-
ré. Le I i , les troupes étaient presque maîtresses
des faubourgs; le mardi 15, le sang avait cessé de
couler.
Cette bataille de Lyon a été une atroce bouche-
rie. Les détails qui nous arrivent sont horribles.
Selon l'expression du Journal des Débals , « une
ville assiégée par l'ennemi n'eût pas plus souffert. »
Un grand nombre de maisons sont brûlées ou dé-
molies; beaucoup de maisons , dit une correspon-
dance particulière, sont renversées. Les soldats
du génie introduisent, moitié en dehors, moi-
tié en dedans des portes , des machines char-
gées d'aitifice, cpii font sauter deux et trois étages
à la fois. Mobiliers, habitans, ton), est perdu.
Plusieurs églises ont été dévastées. Les insurgés
en avaient fait leurs places d'armes. On les y atta-
qua le II, et les portes furent enfoncées à coups de
canon. Retranchés derrière les autels et les bancs,
les révoltés se battirent avec l'acharnement le [)lus
vif, corps à corps. A la cathédrale, on a compté
jusqu'à 200 morts.
De tous les côtés à la fois des manifestations ré-
publicaines ont éclaté. A Saint-Etienne , les ou-
vriers ont voulu s'emparer de la nianufacture d'ar-
mes, A Châlons sur-Saône, on a renversé au milieu
du pont plusieurs voitures, et défait une centaine
LA DOMINICALE.
de pavés pour élever une barricade. Les troupes
ont dispersé les factieux et ont jeté les voitures
dans la rivière. A Clermont, une cinquantaine de
jeunes gens ont parcouru la ville dans la soirée du
12, en criant : Vive la république ! A Grenoble et à
Marseille, les républicains ont cherché à faire un
mouvement. A Auxerre, ils ont brûlé un télégra-
phe. A Toulon, l'autorité craignait beaucoup. Dans
le département de Loir-et-Cher, des émissaires ré-
publicains ont parcouru les campagnes en répan-
dant le bruit qu'on se battait dans les rues de
Paris.
— M. Marchand Dubreuil, resté à Paris diman-
che, malgré les ordres du ministre, qui enjoignaient
à tous les préfets de partir pour les départemens, se
premenait le soir avec un de ses parens. Ils furent
arrêtés tous deux comme suspects : M. Marchandne
put se faire relâcher de suite, en déclarant qu'il était
préfet, car on lui répondait que tous les préfets de-
vaient être à leur poste. Enfin, le .'•linistre de l'in-
térieur le fit mettre en liberté, mais en même temps
il lui envoya sa destitution.
C'est à cette triste nouvelle , qui vint le frapper
au moment où il allait se marier , qu'on attribue
son suicide.
Voici un témoignage non suspect de la réaction
religieuse qui s'opère parmi nous ; cette fois ce n'est
plus un journal religieux ni un journal légitimisle-
qui nous le fournit; c'est le Temps. Cette feuille,
après avoir constaté que les esprits éclairés revien-
nent de toutes parts au catholicisme, ajoute ces pa-
roles remarquables :
« Nous avions prévu ce résultat en mesurant
l'intérêt qui s'attachait aux leçons théologiques de
M. l'abbé Frère, en Sorbonne; notre prévision
s'est affermie au spectacle singulier des conférences
ouvertes dans la métropole par l'archevêque de
Paris; à la vue de la foule qui se presse autour de
M. Lacordaire, dans le collège Stanislas; partout
des rendez-vous se donnent, des cours particuliers
s'organisent, des âmes ennuyées demandent à
croire. Que la i-node ait mêlé ses caprices d'en-
gouement à ces graves préoccupai ions; que l'es-
prit de parti exploite la tendance au bénéfice
impuissant de ses idées vermoulues; que l'é-
nergie intellectuelle du sacerdoce ne soit pas à
la hauteur de la mission qui lui est subitement
révélée, ce sont trois faits dont on ne saurait
nier l'évidence , mais qu'il est facile de .modifier
dans le sens le plus favorable à leur principe.
Reconnaissons donc au Clu'islianisme, quel que soit
le jugement à porter sur l'ensemble de ce culte, et
en dépit des récriminations dont il est l'objet, re-
connaissons-lui une vitalité si puissante , que le fa-
natisme ou l'hostilité des populations ne feront ja-
mais que déplacer son ascendant , et ne le détrui-
ront pas. »
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Iinp. (le Félix LooQuiw, r. N.-D.-tles-Victoires , n. i6
LA. DOMINICALE
Avis. — MM. les Souscripteurs dont
r abonnement expire le \ ^^ mai y sont
priés de le renouveler immédiatement,
s'' ils neveulent pas éprouver d'inter-
ruption dans l'envoi du Journal.
^ARIS, 27 AVRIL.
La France se lamente encore sous l'im-
pression de douleur et d'effroi dont elle a
été frappée au cœur par les derniers événe-
ment de Lyon et de Paris, ne sachant peut-
être sur qui elle fera peser ses accusations :
ou du gouvernement qui a eu le malheur
de tirer son origine d'un principe d'insur-
rection qu'il maudit à cette heure, ou des
hommes, qui, logiciens inflexibles, poussent
jusqu'à leurs dernières conséquences, ce
principe dont le pouvoir a lui-même , en
se constituant , accepté et sanctionné les
prémices. Mais ce n'est point à rechercher
sur quelle tête doit tomber l'anathême,
que la France doit consumer ses jours pré-
sens au détriment de l'avenir.
Elle n'a que faire d'intervenir dans toutes
ces récriminations de partis , tjui chantent
Yictoire;, ou font entendre de sombres me-
naces sur des cadavres et des décombres.
Ce qui lui importe , c'est de tirer, sans dis-
tinction du vainqueur et du vaincu, un
haut en,seignement des déplorables événe-
mens qui viennent de remettre en question
le repos, la dignité, la fortune, la vie, la
liberté des citoyens.
Pour elle il n'est qu'un fait irréfragable
et qui domine toute la position, c'est que la
guerre civilela dévore j c'est quesa constitu-
tion est si peu en harmonie avec elle, que le
premier cri de révolte poussé par un fou ou
un méchant, suffit pour la compromettre à
chaqueheure-, c'est qu'on a laissé s'infiltrer,
c'est qu'on a hautement prêché par parole ,
par exemple , avec approbation, privilège
et récompense au sein d,es masses populaires,
des doctrines qui ont une si effrayante puis-
56' LIVRAISON.
Bance d'électricité et d'explosion , qu'il faut
pour empêcher leur mise en œuvre, tenir
sur pied une armée de 400,000 hommes ;
c'est que pour arriver à faire comprendre
à des gens dont on aurait fait des héros il
y a quatre ans, et dont on fait des brigands
aujourd'hui, que ce qui était vertu alors,
est aujourd'hui scélératesse , il faut que le
soldat reprenant une sanglante revanche ,
se transforme en boucher de chair humaine,
et sans pitié ni merci, égorge les vieillards,
les femmes , les enfans ; c'est que des églises
même, qui devraient être, au moins après
la victoire, des lieux d'asile, sont devenues
des abattoirs-, c'est que le ca»on et i'inceri-
die renversent la moitié d'une ville de cent
mille âmes, pour châtier mille ou doc:?;e
cents désespérés 5 c'est que la société soit
ainsi devenue qu'à de courts intervalles , il
se puisse trouver presque périodiquement,
mille ou douze cents désespérés forcés de se
livrer à cette alternative de sang : mourir
pour n'avoir plus besoin de rien, ou battre
en brèche cette société, pour parvenir à
s'y faire une place au soleil.
La grande question pour la France est
donc de savoir comment pourra être changé
cet état de choses -, elle s'inquiète des mesu-
res qu'on va prendre pour en empêcher le
retour; elle demande aux détenteurs du
pouvoir, s'ils espèrent sans tuer le prin-
cipe de l'insurrection , arrêter les consé-
quences rigoureuses mais logiques qui sont
la suite de ce principe ; tuer le principe
dont ils sont le produit , au nom duquel
ils se sont établis, sans lequel ils ne se se-
raient pas constitués?
Aussi, est-ce pitié de voir les hommes
du pouvoiret ceux qui les ont faits ce qu'ils
sont, se débattre dans le cercle vicieux qui
lesenloure et les presse de ses étreintes de fer.
Tous se sont mis à l'œuvre contre ce nœud
inextricable. Quelques-uns ont bonne en-
vie de le rompre avec une épée ; mais une
épée peut être Un excellent argument conitre
des raisonneurs en chair et en os ; si ellf!^^
ne prouve pas grand'chose contre eux , al
moins elle les fait taire, et pour des argu-^
mentateurs de certaine trempe , la raison
me
LA DOMINICALE.
du silence en vaut bien une autre*, mais
répée ne tue pas les principes; la force
brutale et impitoyable qui afjit, parcourt
les rues au pas de charge , abat des pans de
murailles à coup de canon , ou fait sauter
des portiques d'églises avec des pétards,
que peut-elle contre la pensée qui est in-
saisissable et dont les opérations sont toutes
mystérieuses? Lorsque la pensée a posé des
conséquences à un principe, ces conséquen-
ces se transmettent de génération en géné-
ration, à travers les ré volutionsetles siècles,
inflexibles et inséparables du principe qui
les fait naître.
Oui, nous le savons; avec un concours
de masses imposantes, d'obstacles matériels
bien ordonnés , vous pouvez , pour un
temps, suspendre le cours naturel des cho-
ses, mais non le changer. Opposez une di-
gue à un torrent -, le torrent s'arrêtera, au-
jourd'hui , demain , quelques jours, peut-
être... Alors, vous pouvez aussi, commele
pouvoir devant l'émeute, vous frotter les
mains en disant : le torrent est vaincu ; mais
la nuit vient , le torrent grossit , il passe
par-dessus la digue et la renverse. Si vous
semez les vents, vous ne recueillerez que des
orages-, et l'insurrection couronnée ne peut
enfanter que l'insurrection. Car, de quel
droit l'insurrection triomphante aujour-
d'hui, dirait-elle à l'insurrection militante
de demain : Tu as tort de marcher plus
avant. Il n'est que Dieu, qui , après avoir
pour un temps permis à l'Océan de dévas-
ter la terre, ait pu lui dire: Rentre dans
ton lit; et tu n'iras pas plus loin.
C'est cependant à cela que croient pou-
voir arriver les insensés qui, durant quinze
années, ont soulevé toutes les passions mau-
vaises qui se disputent aujourd'hui la so-
ciété. Après avoir préparé et ouvert la voie
à la révolte, ils la veulent museler ; parce-
que vieux ou infirmes, ils se sont arrêtés
sur les bords des fossés, ils croient que la
génération qu'ils ont traînée à leur suite,
jeune et aventureuse, doit s'arrêter comme
eux, et ils ne voient pas que pour s'adju-
ger le droit de les laisser en arrière , elle
n'a qu'à tenir ù son tour le langage qu'ils te-
naient jadis quand ils justifiaient leur mise
enmarche.Prophètesimprovisés, ils ont beau
crier: Vous courez à l'abîme. On ne veut
pas plus les croire, qu'ils ne croyaient eux-
mêmes, autrefois, ceux qui leur jetaient
une semblable prophétie.
Aussi, entendez-les jeter leur cri de dé-
tresse et d'anathême ; ce n'est plus seu-
lement contre les ouvriers que l'on veut
tirer le glaive après les avoir traités de
barbares et avoir effacé de leurs cœurs tous
les sentimens religieux, qui peuvent seuls,
par la résignation , faire comprendre et
supporter les inégalités de conditions et de
fortune; c'est contre l'enfance, contre ces
enfans, qui à l'approche de l'insurrection
pullulent dans les rues. Et c'est le coryphée
du vieux libéralisme , Le Constitutionnel,
qui s'épouvante aujourd'hui de la besogne
qu'il a faite sous la restauration, en voyant
les fruits qu'elle a portés.
Il voulait que les ouvrages des philo-
sophes du dix - huitième siècle fussent
répandus aux coins des bornes , afin que
le peuple put les lire ; et voilà qu'au-
jourd'hui il se plaint (jue ce peuple soit
gangrené ! il voulait qu'à l'aide des écoles
mutuelles les enfans du peuple fussent à
dix ans capables de se passer de maîtres-, et
voilà qu'il se plaint que sur le seuil de
l'adolescence les enfans du peuple soient
abandonnés à eux-mêmes. 11 voulait que
l'enseignement primaire cessât d'être donné
par les frères de l'école chrétienne dont il
poursuivait de ses railleries l'habit simple
et le savoir modeste; il avait réussi à dé-
peupler ces écoles : et voilà qu'il se plaint
que les enfans du peuple élevés par les
maîtres qu'il avait tant prônés , manquent
aujourd'hui de l'éducation morale! Et cette
éducation leur manque, ajoute-t-il , parce
que les maîtres eux-mêmes ne l'ont pas
reçue.
Il disait que l'enseignement philoso-
phique , sans le secours de la religion, était
assez fécond en leçons grandes et utiles ; et
voilà qu'il déclare aujourd'hui que cet en-
seignement ne suffit pas. Il demande que
des hommes vertueux , sages et éloquens
LA DOMINICALE.
m\
s'élèvent parmi nous pour enseigner la mo-
rale la plus pure. Il va plus loin, il voudrait
que le gouvernement songeât aussi à établir
par degrés, un enseignement de la morale,
où le peuple entendît parler des devoirs de
l'homme envers lui-même et envers les
autres -, chose , qu'il n'entend nulle part ,
excepté dans les temples , qu'il fréquente
peu, ajoute-t-il.
Eh ! oui , malheureux , c'est là , c'est
dans les temples que les ministres du Sei-
gneur conviaient le peuple à écouter ces
leçons de morale dont vous sentez le be-
soin aujourd'hui*, et s'il les fréquente peu,
comme vous dites , à, qui la faute? qui
donc a eu, quinze ans, des éloges pour tous
les blasphèmes et pour toutes les impiétés?
qui a protégé tous ces mauvais livres où
l'on prêchait l'irréligion , depuis le scepti-
cisme jusqu'à l'indifférence , depuis l'hé-
résie jusqu'à l'athéïsme; qui représentait les
temples du Seigneur comme des foyers de
superstitions et de faAatisme, d'ignorance
et de servitude? qui ramassait dans les
égouls de la foule , et dans les orgies des
estaminets d'ignobles railleries contre les
prêtres et la Foi?
Eh! oui, certainement, vous avez sondé
la plaie sociale -, vous comprenez très-bien
que c'est à refaire l'éducation du peuple
qu'il faut travailler aujourd'hui; mais par
qui la ferez-vous refaire ? Vous n'osez pas
le dire , vous craignez les railleries-, une
fausse honte vous retient; et, chose re-
marquable dans toute cette longue lamen-
tation, hommes du vieux libéralisme, vous
parlez d'enseiguementet de morale à fonder,
et vous n'avez pas prononcé une seule fois
le mot de la religion et de Dieul Vous vou-
lez de la morale distribuée au peuple ; et
par qui , s'il vous plaît , lui ferez-vous
donner cette nourriture saine qui doit lui
refaire une intelligence noble, une raison
droite, un cœur élevé, et pour tout dire,
car vous ne voulez que cela -, cessera de
faire du peuple de la matière à émeute , de
de la chair k passer par les armes? Sera-
ce par des philosophes? mais vous savez
où ils ont déjà conduit la France. Par des
maîtres choisis au milieu des savaus?.mais
quelles conditions leur imposerez-vous ?
Voulez-vous seulement qu'ils soient chré-
tiens? Pourquoi ne pas le dire? Vous voulez
reconstituer la société, et vous ne dites pas
que la religion est la base de sa durée; vous
ne voulez pas des livres des philosophes, et
vous ne parlez pas du seul livre où soit
posé le fondement de toute morale , l'É-
vangile Vous avouez assez volontiers
que vous avez eu tort de parler autrefois
comme "Vous l'avez fait. Ehl bien^ à la
bonne heure , nous croyons à votre lepen-
tir-, mais il faut que vous fassiez plus en-
core. Dites à ces enfans du peuple dont
l'énergie vous épouvante , et dont le sang-
froid dans l'assassinat, vous fait désespérer
de l'avenir, dites leur si vous voulez être
conséquens , que tuer des soldats n'était
pas plus beau en i83o que ce ne l'est
aujourd'hui parce que Dieu défend de tuer
et non point parce que ce sont aujour-
d'hui des soldats de Louis-Philippe , tandis
qu'en i85o c'était des soldats de Charles X.
Flétrissez courageusement le principe d'in-
surrection dont vous avez fait un droit , et
dont les conséquences vous effraient encore
aujourd'hui , parce que vous en êtes les
victimes; renversez avec nous *tout ce qui
a été élevé au nom de ce principe, afin
qu'en voyant quelle chute suit le triomphe ,
nul esprit mal fait ne soit tenté de le pro-
clamer de nouveau.
Oh! nous savons bien que c'est à éloi-
gner cette nécessité humiliante pour eux
que travaillent chaque jour , les hommes
qui nous ont misau point où nous sommes ;
mais chaque jour, refoulés en arrière par
tout événement qui surgit , comme dé-
duction de leurs anciennes doctrines, ils
défendent le terrain pied à pied, et vou-
draient, pour l'honneur de leur vanité,
sauver quelques bribes du grand naufrage.
Mais , hélas ! tout se tient , tout se lie , dans
le mal comme dans le bien-, le mal comme le
bien forme un édifice complet , et l'on ne
peut en détacher une pierre sans que l'édi-
fice ne croule. Les voilà à la besogne : en
disant qu'il fallait donner à l'enfance une
oâS
LA. DOMIISICAXE.
éducation morale et en dehors du pliiloso-
phisme, et, par couséqueut, chrétieane,
ils ont porté la main à l'œuvre révolution-
naire que depuis quinze années ils se sont
efforcés de relever. Ils ont beau faire, au-
jourd'hui j beau vouloir essayer des sou-
dures : la première pierre est arrachée ,
l'œuvre suivra sa loi de destruction.
ÉLEMENS
DE PIIILOSOPUIE CATHOLIQUE.
rarTabbe Combalot. (1" article.)
Pour jU2;er sainement la portée d'une
publication philosophique, il serait essen-
tiel de déterminer d'abord avec précision
l'état actuel de la philosophie en France.
Mais ce n'est pas une tâche facile, surtout
pour celui dont le nom a pu se trouver mêlé
aux discussions soulevées dans ces derniers
temps. Même lorsqu'il ne s^agit que d'un
cjiposé de doctrines, on se surprend malgré
soi caressant ses propres opinions. C'est
à elle que l'on consacre la partie saillante
du tableau j on les développe, on les fait
ressortir avec complaisance -, chaque coup
de pinceau est un plaidoyer en leur faveur,
et Ton a soin de réserver toute la sévérité
de la critique pour les idées contraires. Il
ne faut pas être intéressé pour avoir le cou-
rage de l'impartialité. Une autre difficulté
c'est de découvrir où est aujourd'hui la
philosophie. S'il était question de celle qui
consiste à profiter des leçons de l'expérience,
et à trouver d'utiles euseignemcns dans les
secousses, qui, depuisquatreans, ébranlent
le sol autour de nous, nous n'aurions pas
de peine à signaler ses progri-S;, ou à mar-
quer ses aberrations et ses écarts. Jamais
plus ample matière ne fut donnée à
l'homme pour réfléchir et pour s'instruire.
INIalheureusement c'est un graud obstacle
à l'étude de la philosophie proprement
dite. Quand la société chancelle , et
à devenir spectateur et peut-être victime
des collisions qui viennent à des époques
presque régulières ensanglanter quelqu'une
de nos cités, de trop graves préoccupations
s'emparent des esprits pour qu'il soit
possible de méditer profondément. On n'a
plus le temps de se livrer à ces longues
et patientes réflexions qui enfantent les
théories ou contribuent à accélérer le mou-
vement des intelligences dans les voies
déjà découvertes. Le patriotisme et plus
souvent encore l'intérêt privé absorbe
toutes les pensées. Il n'est donc pas éton-
nant que la situation actuelle de la France
sous le rapport philosophique soit vague et
indécise , et que les discussions aient fait
peu de progrès depuis la révolution de
juillet. Essayons toutefois de rappeler ce
qui était à cette époque , et d'indiquer
les modifications légères qui sont surve-
nues depuis.
Inutile de traiter ici la question de sa-
voir si la réforme opérée en philosophie par
le génie puissant de Descartes fut aussi sa-
lutaire que l'ont prétendu ses partisans , et
si , tout en renversant une foule de préjugés
ridicules, elle ne contenait point un prin-
cipe dissolvant et anarchique : le seul fait
qu'il importe de constater, c'est qu'après
avoir présidé au raagnificiue travail dui'
grand siècle, sa méthode fut l'instrument:
dont les esprits étroits de l'^ige suivant se
servirent ou abusèrent pour démolir les
croyances religieuses. Déistes et athées pri-
rent pour point de départ la nécessité de
soumettre toutes les idées à l'examen de la
raison individuelle , et chacun sait où ils
arrivèrent. Après des efibrts inçuïs , leur
triomphe fut complet. En proie à leurs
doctrines désolantes, la société tomba de
tous côtés en dissolution.' On vit les fortes
institutions des temps passés s'écrouler sous
le marteau des novateurs. Tous les liens
furent brisés dans la famille, dans la cité
comme dans les empires, et partout on put
se heurter à des décombres arrosées de
sang. Mais le grand caractère , le cachet
particulier de ce bouleversement fut une
que ses élémens se choquent avec vio-
lence j quand on est incessamment exposé [ désorganisation profonde, une soif ardente
LA DOMINICVLF.
529
d'indépendance , d'individualisme , sij'on
J)eut s'exprimer ainsi. S'il y avait des haines
et des passions communes , il n'y avait que
des convictions particulières. Chacun avait
son symbole religieux, moral et politique j
l'anarchie la plus complète avait tout en-
vahi. Ce fut en vain que Bonaparte con-
centra dans sa main de fer les débris du
pouvoir qu'il fortifia par le prestige de la
gloire : il ne parvint à rétablir que l'unité
matérielle; et pendant que l'Europe entière
obéissait au moindre signe de sa volonté,
le désordre et la confusion étaient toujours
dans les intelligences, parce que là, le canon
ne fait pas loi. Vint larestauration, avecson
brillant cortège d'illusions et d'espérances:
elle fut le signal de la réaction philoso-
phique, àlaquelle M. l'abbé Combalot s'est
associé.
On songea alors à reconstruire ce que le
siècle précédent avait détruit ; et comme
l'édifice ancien avait été renversé par sa
base, on se mit en devoir de creuser de
nouveaux fondemens. Déjà M. de Maistre
avait jeté dans ses œuvres quelques pensées
sur ce point. M. de Bonald , après avoir
établi la nécessité du langage pour la per-
ception des idées , en conclut celle d'une
révélation primitive transmise d'âge en âge
par le moyen de la parole. M. l'abbé de
LaMennais s'empara bientôt de ces notions,
dont son regard perçant avait mesuré la
profondeur et saisi la portée. Il les déve-
loppa, y ajouta ses propres conceptions et
les formula en corps complet de doctrine.
La liberté illimitée de la raison étant à
ses yeux la cause unique du désordre affreux
qu'il était urgent de réparer, la première
chose qu'il tenta, ce fut de poser en face
de chaque intelligence une barrière insur-
montable. Cette barrière, il la trouva dans
l'impuissance absolue de la raison indivi-
duelle, quand elle s'isole de "la raison so-
ciale. Il commença donc par briser les
appuis qu'elle se glorifiait de ne devoir qu'à
elle-même; il s'efforça de démontrer que
toute leur force était empruntée au-dehors,
et que la certitude qui en résulte ne saurait
se prouver philosophiquement si on ne lui
donne pour base l'autorité du genre hu-
main, quand il s'agit de vérités sociales,
et l'autorité des hommes de la science,
lorsqu'il est question de v rites moins im-
portantes. Le sens commun fut donc dé-
claré seul infaillible , et son infaillibilité
établie à l'aide de la vérité de Dieu qui
peut bien abandonner l'individu, mais non
la nature humaine aux misères d'une erreur
irrémédiable. Dieu fut ainsi le fondement
delà certitude; la société, dépositaire de
la vérité ; et la parole , moyen de trans-
mission. On voit que dans cette hypothèse,
la foi, ou plutôt l'adhésion aux vérités
admises par le genre humain est la loi pre-
mière de la raison , et qu'il lui est interdit
de violer cette condition de son existence,
sous peine de tomber dans le doute absolu.
Quant à l'activité de l'esprit humain, M. de
La Mennais lui assigna pour aliment, le
travail intellectuel, qui consiste à coor-
donner les vérités connues , et à montrer
comment elles se combinent avec les pre-
miers principes.
Uniquement occupés de constater des
faits , nous n'avons point à nous prononcer
sur le mérite de cette théorie qui a soulevé
de si graves débats. Une observation ce-
pendant ne doit pas nous échapper: c'est
qu'à tort ou à raison, la voix de JM. de La
Mennais trouva de nombreux échos; sa
méthode fut accueillie avec transj)ort, sur-
tout par la jeunesse que l'on accusa de se
passionner puérilement pour la forme élo-
quente que le grand écrivain donnait à sa
pensée, mais qui pouvaitpeut-être invoquer
en sa faveur une liberté d'esprit que ne
laissaient pas à d'autres les préjugés d'une
école opposée, dont ils s'étaient long-temps
nourris. L'impulsion fut vive, entraînante,
ajoutons, éminemment catholique; et la
raison en est simple. Quel est le grand obs-
tacle que l'orgueil philosophique rencontre
dans les voies de l'église romaine? C'est
assurément l'obligation de soumettre son
jugement à celui d'une raison supérieure
qui lui parle au nom de Dieu. Si donc
cette obligation lui est imposée même pour
les vérités naturelles , le pas est fait, et son
ëoO
LA DOMINICALE.
^loignement pour le catholicisme n'a plus
de motif ni de prétexte. Ainsi, l'on doit
concevoir l'entraînement avec lequel on
vit se ranger autour de M. de La Mennais
les cœurs animés d'une foi ardente.
Toutefois il s'en faut de beaucoup que cet
entraînement ait été universel : une oppo-
sition aussi passionnée que la nouvelle
école, ne tarda pas à élever la voix.
On reprocha amèrement à l'auteur de
VEssai sur Vindifférence , son dédain
pour les méthodes anciennes , l'absence
de précision rigoureuse dans ses écrits,
et par suite, la difficulté que l'on éprou-
vait à saisir nettement sa pensée. De gra-
ves objections, ne tardèrent pas à être pré-
sentées. Imbus des principes cartésiens qu'ils
ne s'étaient jamais avisés de soumettre à
aucun examen, des esprits graves pensèrent
que nier la certitude de la raison indivi-
duelle , c'était enlever à l'homme tout
moyen de connaître la raison générale et le
condamner à un scepticisme complet. On
révoqua même en doute l'infaillibilité du.
sens commun, en alléguant l'universalité
de l'idolâtrie. Pendant la discussion qui, de
part et d'autre, ne fut pas sans aigreur, on
parvint rarement à s'entendre.
Pendant que les catholiques se divi-
saient ainsi en deux camps, des modifi-
cations importantes avaient lieu dans la
philosophie mondaine. Malgré les efforts
d'une coterie politique pour exploiter aussi
à son profit Voltaire et Rousseau, les pen-
-seurs entrevirent bientôt qu'après la san-
glante expérience qui avait amoncelé tant
de ruines , le règne de ces deux hommes
touchait à sa fin , et que l'impiété allait
s'éteindre. Ils prirent une attitude plus
impartiale , et demandèrent des inspira-
tions à l'école écossaise. Affectant de
dépouiller toute haine, et prenant pour
point de départ une tolérance sans bornes,
ils annoncèrent au monde que la vérité
était trouvée, et qu'il suffisait désormais de la
saisir au milieu des innombrables systèmes
enfantés par l'esprit humain. On n'avait
que l'embarras du choix. Le flambeau dont
la raison dut se servir pour ne pas se perdre
dans cet immense dédale fut, selon les
uns , la comparaison de toutes les théories
avec les faits psycologiques, et, selon les
autres , je ne sais quel esprit philosophique
libre , indépendant, et juge sans appel. Une
conséquence immédiate de ces principes
était l'examen sérieux du catholicisme. Il
fallut bien s'y résoudre , et l'on cessa d'ac-
cueillir son nom avec ce sourire ironique
que Voltaire avait mis à la mode. Ce fut
un progrès vers la vérité, dont il faut
savoir gré à l'éclectisme.
Tel était en général l'état de la philo-
sophie à l'époque delà révolution de juil-
let. Quels changemens a -t-elle subis de-
puis? Le plus important est une suspen-
sion d'armes nécessitée par l'intérêt pres-
sant des événemens politiques. Cependant
il y a quelque chose de plus. La dynastie exi-
lée professait un sincère attachement pour
l'Eglise romaine; le libéralisme en avait
tiré parti avec habileté. Il était parvenu à
jeter un vernis de servilité hypocrite sur
quiconque écrivait une ligne en faveur de
la foi catholique. Se montrer chrétien ,
c'était à ses yeux solliciter, mendier les
bonnes grâces du pouvoir. Aujourd'hui
nous sommes loin de ces petitesses ; nul
n'est plus arrêté par la crainte d'une épi-
thète infamante lorsqu'il a dans le cœur
quelque pensée religieuse. Au contraire , en
la mettant au jour il fait acte d'indépen-
dance. Cette disposition des esprits a tué
bien des préventions déplorables , et donné
aux écrits philosophiques une couleur d'é-
quité. Puis l'éclectisme, sommé de tenir des
promesses magnifiques , a montré une im-
puissance capable de dégoûter les admira-
teurs les plus opiniâtres. Il n'a su que comp-
ter les plaies de la société sans en indiquer
le remède.
D'un autre côté , l'avertissement donné
par la cour romaine à M. de La Mennais
et à ses disciples , à l'occasion d'un journal
dirigé par eux , a jeté quelque défaveur
sur les idées philosophiques , bien que le
souverain pontife ait laissé cette question
intacte. On a parlé également d'une cen-
sure épiscopale qui flétrit, assure-t-on, un
LA rOMINICALE.
551
certain nombre do propositions extraites de
VEtsai et de la Défense de lEêsai. Quelle
que soit la manière dont on apprécie ces
incidens eux-mêmes , on ne saurait se dis-
«imuler que, combinés aVec l'isolement
dans lequel se sont jetés les écrivains qu'ils
atteignent, leur résultat a été de diminuer
le nombre des partisans du sens commun ,
au moins parmi ceux qui ne mettent pas
dans leurs jugemens une maturité parfaite.
C'est dans celte situation des choses que
M. l'abbé Combalot a fait paraître ses Elé-
mens de Philosophie, Avant d'entrer dans
un examen détaillé de cet ouvrage , ce que
les bornes d'un article ne nous permettent
pas aujourd'hui , rendons hommage à la
pensée profondément catholique qui l'a
inspiré. L'auteur a long-temps réfléchi sur
les besoins de son siècle-, et ce qui l'a frappé
c'est l'absence de tout frein et de toute règle
pour les intelligences. Chaque page de son
livre porte l'empreinte du zèle ardent avec
lequel il travaille à les ramener à la Foi.
Les doctrines de M. de La Mennais sont le
moyen qu'il a choisi pour arriver à ce but;
il les défend avec l'accent d'une entière con-
viction, en homme qui ne voit pas d'autre
remède à tous les maux dont nous sommes
témoins; mais cette conviction n'a rien qui
ressemble à l'esprit de parti, à la ténacité
que l'on a souvent reprochée aux amis de
M. de La Mennais, et dont le premier
exemple leur était fourni par leurs adver-
saires. Une soumission filiale aux décrets
émanés du Saint-Siège , et à tous ceux qui
pourraient être rendus par la suite , ne
saurait manquer d'ôter tout prétexte à la
malveillance et à la mauvaise foi. Voici en
quels termes M. Combalot s'explique sur
l'encyclique de S. S. Grégoire XVI : « Plei-
« nement soumis à l'infaillible autorité du
« pontife romain , j'adhère avec la plus
« filiale obéissance à tout ce que renferme
« l'encyclique-, je condamne tout ce qu'elle
« condamne-, j'approuve tout ce qu'elle
« approuve , selon le sens propre et natu-
« rel des mots , et selon la pensée du vi-
« Caire de J.-C Je déclare en outre
« que si, malgré mes intentions, il se
« trouvait dans ces Elèmens de Phîloso^
« phie quelque proposition contraire à la
« doctrine professée par l'encyclique ,
« comme à toutes les doctrines du Saînt-
« Siège, je la condamne et je la flétris
« moi-même à\y ance Jortnellenien t , vou-
« lant m'en référer jusqu'à mon dernier
« soupir au jugement suprême de celui a
« qui il a été donné de paître , et de gou-
« verner les pasteurs et les troupeaux , ac
« nourrir les petits et leurs mères. »
LETTRE A M. L'ABBE ***.
J'étais bien sûr quevousneseriez pas surpris
de ma dernière lettre. Vous avez trop l'intel-
ligence de l'esprit et du cœur pour être étonne
de voir votre correspondance littéraire ob-
sédcede ces préoccupations politiques. Si donc
je vous éci'is encore aujourd'hui, ce n'eit pas
que j'aie bien des nouveautés de poésie ou de
littérature à vous raconter; je vous écris au-
jourd'hui , non pas pour vous , mais pour
moi, qui suis triste et malheureux de la trittssse
générale, pour moi qui suis triste et qui vous
écris, mon ami, à vous qui viendrez au secours
de mes découragemcnsct de mes ennuis.
Je vous ai laissé l'autre jour au milieu des
ruines de Lyon, la malheureuse cité, au mi-
lieu des barricades de Paris , la cité révo-
lutionnaire sur laquelle ses révolutions retom-
bent de tout leur poids. A peine ma dernière
lettre était écrite : que Y ordre est rentré à
Lyon et que F ordre est rentré à Paris, C'est-
à dire que les habitans de Lyon ont pu cir-
culer à travers les ruines fumantes de leurs
maisons renversées, c'est-à-dire que les habi-
tans de Paris ont eu le lendemain de ces jours
d'émeute plus d'un cercueil à accompagner au
cimetière, plus d'un mort à conduire, plus
d'un père à consoler. Dans ces batailles, au
milieu des villes il y a un joiu- plus triste que
le jour de la bataille, c'est le lendemain de la
bataille.
Cependant qui le croirait? à peine les mai-
sons ont-elles été débarrassées de leurs morts,
à peine les cercueils du parti vainqueur (s'il y
a un parti qui soit vainqueur) ont-ils été ac-
compagnés à leur dernière demeure , que le
mouvement social, arrêté un instant, a lecom*
552
LA DOMINICALE.
rnencé de plus belle. Cette société qui vit sur
des mines et qui danse au bord de l'abîme, ne
peut s'inquiéter long-temps ni du même mal-
heur, ni de la même fortune, ni de la même
infamie, ni de la même gloire. Elle sait si
Lien qu'elle n'a qu'une vie d'un jom', elle se
sait si bien mortelle, et frappée au cœur, elle
comprend si complètement son néant et sa
vanité , que c'est à ]ieine si elle baisse la tête
pour laisser passer l'orage, l'orage passé elle
se remet à redevenir rieuse et folâtre! So-
ciété perdue! Elle va, elle va au hasard , en
aveugle, à tâtons, elle va tant qu'elle peut
aller* puis quand elle est fatiguée, elle s'ar-
rête au bord du chemin, attendant que quel-
qu'un lararaass;' ou la tue! Vous aviez bien
raison de me dire dans votre dernière lettre que
le monde avait perdu sa boussole et son nord.
Au premier abord, pourtant , quelle épo-
que fut plus vivante et plus forte que ce
dix-neuvième siècle dans lequel nous vivons?
Jamais le génie de l'homme s'éîeva-t-il à des
spéculations plus puissantes. Voyez ! il n'y a
plus de force invisible et cachée dans le
inonde. Le gaz éclate de toutes parts faisant
de la nuit le jour, et éclairant les entrailles
de la terre. La vapeur brise la force des
mers , elle soulève les montagnes , elle
comble les vallées, elle est l'àme du monde
matériel. Le chemin en fer rapproche les
distances, l'homme va comme l'éclair sur
ces raies aimantées , poussé par quelque
génie invisible. Partout dans l'art, partout
dans la science, partout dans la ^mécanique
s'élèvent chaque jour d'incroyables mer-
veilles , des progi'ès inouïs. Les deux mon-
des rivalisent en génie. Le génie individuel
se manifeste en tout et chez tous les peuples !
Eh bien pourtant , malgré toutes ces décou-
vertes plus qu'humaines , malgré tant de ré-
volutions incroyables qui ont toutes été dans
le sens (les progrès , connne on dit, quels pro-
grès a- t-il fait ce dix-neuvième siècle si im-
posant vu de loin , si faible et si misérable vu
de près? Ilélas! le plus savant, s'il est de
bonne foi, serait bien embarrassé de les dire
ces progrès d'une fausse science! Vous avez
aboli l'esclavage, vous avez brisé les féoda-
lités, vous avez fait descendre des rois de leurs
trônes, vous avez renversé l'autel, vous avez
proclamé l'égalité de tous, vous avez fait des
lois meilleures, vous avez perfectionné toutes
choses , même la charrue, vous vous êtes
élevés dans les airs, vous avez décomposé par
la chimie tous les corps de la nature, emprun-
tant ù chacun ce qu'il avait de nuisible ou
d'utile ; enfin pour comble de progrès, vous
avez écrit une constitution et vous avez trouvé
le système représentatif! Misères donc que
cela , misère et vanité ! vanité et néant I
De quel droit venez-vous metti-e votre turbu-
lent dix-neuvième siècle à la tête de tous les
autres ! Ne sentez-vous pas que votre liberté
vous tue, n'avez-vous pas compté tous les ca-
davres qu'elle a entassés sur vos éc'nafiiuds ,
dans vos champs de batiùlle, et dans vosrues?
N'avez-vous pas le paupérisme, cette lèpre
de la société inoderne , qui vous presse et
vous enserre de toutes parts, espèce d'escla-
ves révoltés contre lesquelsviendront se briser
toutes les forces , bien qu'ils n'aient pas de
Spartacus à leur tête? Ne savez-vouspas que
votre égalité est un mensonge, et que vous êtes
tous égaux, ei> ce sens, que vous êtes tous raii-
sérablcs, que vous êtes tous les pauvres dupes
de votre imagination et de vos théories men-
songèresPNe sentez-vous pas cela, vous dis-je?
et quant à vos prétendus progrès dans la
science et dans les arts, quel soulagement ont-
ils apporté à ce peuple qui souffre ? Nous de-
vons à vos mécaniques ces armées d'ouvriers
qui ineurent de faim, et qui se révoltent pour
avoir au moins l'honneur de mourir sous la
mitraille. Voilà tout ce que nous leur devons.
Cependant les progressent là j on ne peut
les nier; ils existent, reste seulement à savoir
pourquoi ces progrès sont plutôt nuisibles
qu'utiles? le secret n'est pas difficile à trouver.
Une chose manque à tous ces progrès dugénie
de riiomme, une seule chose sans laquelle au-
cun progrès ne peut être utile , la foi leur
manque. Un progrès qui n'est qu'un progrès
matériel n'est pas d'une grande importance ,
une découverte qui n'est qu'une découverte
mécanique n'est pas de longue durée. Ce qui
fait la durée d'une invention humaine, ce n'est
pas tant son utilité que sa moralité. Ce qui
tient au bien être matériel des peuples s'in-
vente aisément, ce qui tient à ses \ertus ne
se trouve qu'une fois dans les siècles. D'où
vient qu'au moyen-âge l'eligieux et chrétien ,
si peu avancé dans les arts et dans les sciences,
et dans la mécanique , nos pères ont élevé
tant de saints monumens qu'on prendrait pour
l'œuvre des géans, pendant que de nos jours,
toutes nos mathématiques et toute notre mé-
LA DOMINICALE,
canique ne peut nous faii-e élever que des
maisons de cinq étages bonnes à être mises en
location ? C'est qu'au moyen-âge on bâtissait
les monumens avec la foi qui vient de Dieu ,
nendant que de nos jours on bâtit les maisons
avec la science qui vient des hommes. Et pour
ce qui est des lettres et des arts, comparez le
seizième siècle religieux et chrétien, ce ma-
gnifique réveil de la pensée humaine à toutes
nos élucubrations philosophiques , et dites
nous de quel côté est la victoire , et si cette
fois encore l'Evangile nesort pas triomphant
de toute la sagesse des hommes?
De même aussi, pour en revenir à notre
texte, les révolutions elles-mêmes ont perdu
de leur moralité, depuis que le scepticisme a
envahi même les hommes qui vont se battre
et vont mourir. Ce qui donne quelque intérêt
aux batailles des temps passés , c'est que dans
les champs de bataille, ce ne sont pas tant
deux armées qui sont aux mains que deux
principes opposés qui sont en présence , et
que les hommes qui se font tuer pour des prin-
cipes sont enveloppés dans je ne sais quel lié-
Toïsme qui les rend dignes de respect et de
pitié. Il n'y a pas jusqu'aux guerres civiles où
des croyances se heurtent contre des croyances
qui n'aient leur poésie ; mais aujourd'hui
toutes choses sont changées -on n'a pas de pitié
pour des hommes qui se vengent en doutant
de leur vengeance, qui lueurcnt pour une
cause en doutant de la justica de cette cause ,
qui ne croient pas plus à la mort qu'ils n'ont
cru à la vie, qui se battent sans haine et sans
colère, et qui meurent sans espérance et sans
regret. Non ce ne sont point là des batailles,
cène sont point là des guerres civiles, c'est
tout auplus de l'argent qui se bat contre de l'ar-
gent, un ouvrier qui se bat contre son salaire,
une mécanique qui se révolte contre le bras qui
la fait agii", ou un bras qui se défend contre la
mécanique, et alors que devient le champ de
bataille où. se passent ces tristes événemens ?
Voulez-vous comprendre par un exemple
cette proposition qui est plus que littéraire:
Il n'y a pas de grands événemens sans mo-
ralités. Je vais vous raconter une belle et tou-
chante histoire duclergéde Lyon. Vous savez
que dans le sac de Lyon, les églises n'ont
pas été épargnées, et que les lieux saints ont été
changés en autant de citadelles oii venait
tomber la mitraille et les cris de mort des deux
partis. Les deux partis dans Lyon se sont bat-
tus comaie se battent les bêtes fiuives. Il n'y
a eu d'aucun côté ni pitié, ni prières , ni par-
don, ni remords. Or, une des plus vieille
églises de cette vieille cité chrétienne, ayant
été enfoncée par le canon, les soldats se pré-
sentent pour passer au fil de l'épée tout ce qui
se trouvait dans l'église, trois hommes parais-
sent j ces trois hommes, c'était le curé de St.-
Nizier et ses deux vicaires : ilsimploraieutda
vainqueur le pardon des vaincus au uom de
Jésus-Christ. D'abord les soldats à l'aspect de
ces trois prêtres qui ne craignaient pas la mort,
qui venaient défendre leurs frères au péril de
jours, s'arrêtèrent éperdus et interdits. Ils hé-
sitèrent. Mais bientôtils se précipitèrent dans
l'église, et le massacre devint général.
Le vieux prêtre et ses deux vicaires ne pu-
rent que prier pour les victimes et aussi pour
les vainqueurs.
Eh bien I Attila , le sauvage Attila s'arrêta
devant le Saint Pontife de E.ome, lui et les
barbares reculèrent devant la bénédiction
du vicaire de Jésus-Christ I
NOUVELLE.
LE GRÉTîîi.
C'était aux premiers jours d'automne. Le
vent se taisait -, des masses de nuages gris
satres s'amoncelaient lentement àl'horizoa
et couvraient déjà d'une teinte sombre les
monts élevés qui se déploient comme une
vaste ceinture autour du lac de Séculejo.
IMaiheur au chasseur qui poursuit l'isard
depuis le lever du jour , ou au voyageur
qu'ont séduit les rians paysages du Val de
Lasto; car un orage s'annonce terrible; et,
de loin, sur le flanc des rochers, se dessine
par intervalle la haute stature du contre-
bandier des Pyrénées , que l'approche de
la tempête force à gagner la plaine où son
nom jette l'effroi.
Et cependant, un homme se tient appuyé
contre un bloc de granit^ immobile, indif-
férent. A ses pieds sont jetés une hache et
quelques fagots; son visage porte l'em-
preinte d'une pensée sombre et soucieuse,
qui s'est attachée à cet homme et qui
ronge sa vie. Il ne remarque rien, il ne voit
rien, pas même à quelques pas un enfant
o5i
LA DOMINICALE.
qui rassemble à grand'peine ses moutons j,
et qui ne peut y réussir , le pauvre en-
fant I
Eh I qu'importe à Laurence que le vent
du sud mugisse, que les éclats de la foudre
rebondissent étourdissans sur les sommets
ie l'EspinîTo • que des torrens de pluie bat-
tent les montagnes et se ruent avec fracas
ians la vallée? Que lui fait tout cela? La
tourmente ne déracinera pas tous les grands
arbres de la forêt qui lui sert d'asile; la
montagne ne sera pas arrachée de ses fon-
demens, avec toutes ses cavernes qui l'abri-
tent quand il veut dormir. Un peu plus
loin, des cabanes seront renversées -, qu'im-
porte? Des cabanes , en est-il une dans le
inonde qui s'ouvrirait à sa voix , au foyer
de laquelle il put rompre sa part de pain
noir?
Et le pauvre enfant était là aussi ^ sur le
bord d'un précipice, surpris par l'ouragan
quand il rassemblait son troupeau, senant
le tronc d'un vieux pin presque déraciné ,
livré au désespoir j car ses moutons effrayés
courent çà et là, ou, emportés par le vent,
vont se briser sur les rochers. « A moi ,
Laurence! » s'est-il écrié. Et la pitié lutte
dans le cœur de Laurence avec la haine
qu'il amasse depuis si long-temps contre
les hommes. Car devant cette grande fu-
rie des élémens j cet enfant, ce sont les
hommes pour Laurence, les hommes qui
le fuient, qui ont fait de lui un être à part
qui n'a pas de nom, de famille, de patrie.
Et je ne sais quelle joie d'enfer s'empare de
'^i, de les voir souffrir dans la personne de
cet enfant, de les voir réclamer son appui,
de tenir leur bonheur une fois dans sa
main et de ne pas l'ouvrir pour le leur
donner. — Et pourtant, il est beau cet en-
fant, il souffre-, il lui a dit d'une voix si
douce : A moi , Laurence ! — Un regard
suppliant a décidé de son incertitude-, il
va secourir le pâtre et sauver , s'il le peut,
les débris du troupeau. ]\Iais l'enfant s'écrie
encore: A moi, Crétin! et à ce nom, la
haine ;, la vengeance est rentrée dans le
cœur de Laurence-, car ce nom lui rap-
pelle la barrière qui se trouve entre lui et
les hommesj la barrière insurmontable *
Les orages ne sont pas de longue durée
dans les Hautes- Pyrénées. Le temps était
redevenu serein -, les rayons d'un beau so-
leil doraient au loin la cime des monts et
jetaient des flots de lumière dans les val-
lons d'alentour. La nature se réveillait plus
belle, plus gracieuse... Mais dans celte joie
universelle, il y avait une douleur amère,
poignante : car le pauvre pâtre avait perdu
son troupeau, tout, jusqu'à la dernière bre-
bris. Oh! que dira sa mère, son vieux
père, dont ce troupeau faisait toute la ri-
chesse! Il faudra donc mendier son pain
à présent ! 0 douleur I
L'enfant s'est approché de Laurence.
« Eh bien ! lui dit-il avec désespoir, es-lu
contcnt?Jen'aiplusde troupeau-, regarde...
Tu aurais pu le sauver. A présent... dis ,
es-tu content ? Oh ! malheur à toi ! —
Eloigne-toi j enfant ^ reprend durement
Laurence; tu me fais mal, éloigne-toi. —
Oui, je vais partir: aussi bien, je n'ai rien
à attendre de toi, misérable ! car si la tem-
pête recommençait, tu me laisserais périr,
comme tu viens de laisser périr mon trou-
peau. Adieu j Laurence^ adieu! Je te quitte,
et la désolation entrera avec moi dans la
chaumière paternelle. J'ai laissé ce matin^
mon père qui mourait... Je n'ai que douze
ans... mes frères sont plus jeunes encore...
Qui sèmera notre champ celte année? Le
troupeau nous aurait fait vivre... et tu
n'as même pas essayé de sauver un de mes
moutons pour nous nourrir une semaine !
Adieu -, car lu es un homme sans pitie. —
De la pitié, enfant ! Et qui en a donc de la
pitié pour le crétin "i* Quand j'ai faim, qut
de vous me donne un morceau de pain?
Ce matin , les chasseurs d'isards déjeunaient
sur les bords du lac-, j'étais près d'eux, j'a-
vais faim... Ils jetaient leurs restes aux
poissons. Et tu veux que Laurence ait pi-
tié de ceux qui souffrent I... »
En ce moment , descendait par un sen-
tier rapide, un étranger qui parcourait les
Pyrénées. Parti le matin de Bagnères , l'o-
rage l'avait surpris près du lac Séculéjo,
et il retournait à Bagnères, car le soleil
LA DOMINICALE.
535
commençait à décliner. Il Toit la douleur
du pâtre, son désespoir, s'informe de son
malheur et cherche à le consoler. « Vous
me plaignez au moins , vous , s'écrie l'en-
fant... et lui... Ohl malheur! ■''> Et il pleu-
rait amèrement. — « Vous avez mal fait ,
dit l'étranger à Laurence-, le premier devoir
de l'homme est de secourir les malheu-
reux. — Regarde-donc, vois si je suis un
hommCj, reprit Laurence. »
L'étranger recula... Laurence avait re-
jeté sur ses épaules les haillons qui cou-
vraient sa tête , et montrait des traits hi-
deux, un visage repoussant , mais animé
par ce sentiment qui soulève l'âme contre
une injuste réprobation. Sa figure était
tendue, son teint livide j ses cheveux en
désordre étaient collés par la pluie. Son
cou était sillonné des stigmates d'une ma-
ladie héréditaire j sa poitrine, qu'on voyait
demi-nue à travers ses haillons, était amai-
grie par la misère. C'était horrible de voir
cet homme !
K Eh bien! étranger, reprit Laurence,
en souriant amèrement , suis-je assez dif-
forme? Comprends-tu que je puisse aimer
les hommes? Tu parais bon^ toi , et pour-
tant je viens de voir ton cœur se soulever
et tes yeux se détourner avec dégoût. Ainsi
ont fait tous tes semblables. Nous avons été
poussés dans la solitude comme des mau-
dits de Dieu. L'autre jour, je voulais respi-
rer le frais dans la vallée de Lasto -, les en-
fans se sauvaient effrayés en disant :
Voilà le crétin! malédiction!... — Les
hommes ont tort, mon ami, disait l'étran-
ger. Ce sont les coupables que Dieu mau-^
dit; les malheureux^ jamais. Proscrit des
hommes, jette-toi aux pieds de l'Eternel
qui ne proscrit personne... — Moi , l'im-
plorer ! c'est donc au milieu des déserts I
Laurence avait saisi le bras de l'étran-
ger. — « Vois-tu, là-bas, au bord du Go ,
cette chapelle antique? l'herbe croît devant
son vieux portique ; l'if et le buis en em-
barrassent le seuil, car personne n'y va dire
une prière. Eh bien! les hommes m'ont en-
core fermé cette porte, jusque dans ce dé-
sert où il n'y a que moi, et Dieu. . . Va, tu ne
I sais pas ce que c'est que d'avoir un cœur e^
de ne pouvoir aimer. Oh! une voix amie
qui murmure à mon oreille... et puis, je
meurs. Je suis si las de haïr! — Prends
cette main, lui disait l'étranger; infortuné,
presse-la entre les tiennes. Tu désirais un
ami, le ciel t'en donne un -, tous les malheu-
reux sont les miens.
Ce qui se passa dans l'âme du crétin,
Dieu seul le sait; car seul il connaît les
mystères du cœur de l'homme. Ce n'était
pas du bonheur; c'était du délire, une
extase, quelque chose d'indicible. Sa bou-
che murmurait des mots vagues et inex-
plicables; son cœur battait à se briser: il
s'était jeté aux pieds de l'étranger comme
aux pieds de Dieu !
Si vous avez parcouru le Valais ;, la Bre-
tagne ou l'Aunis , vous aurez vu , sans
doute, quelques-uns de ces hommes qu'on
désigne indifféremment sous le nom de cré-
tins, de cafoSj de cacoux. C'est une grande
peuplade dont les branches s'étendent dans
les deux Navarres , le Béarn et les monta-
gnes de la Bigorre. D'où viennent-ils? nul
ne le sait. Quelle effroyable puissance a
voué à la réprobation tant d'hommes à la
fois? on l'ignore. On dirait d'une race mau-
dite qui a un immense anathème à porter
de siècle en siècle , comme une expiation
de quelque grand forfait, ou les restes de
quelque peuplade brisée depuis des siècles,
jetée dans les solitudes par la main des
vainqueurs, et qui aurait puisé dans le dé-
nuement les germes de celte maladie af-
freuse;, transmise à leurs descendans par un
héritage funeste. Le préjugé avilit ces hom-
mes, les pousse dans les landes et les déserts.
Nulle chaumière ne leur est ouverte , nulle
main ne presse leur main , nul cœur ne
compatit à leur détresse. Leur présence
fait fuir; le peuple a sur eux ses légendes
terribles qu'il débite le soir, quand le vent
ébranle ses masures. Le contrebandier se
signe en voyant leur cadavre, et se hâte de
jeter dessus quelques pierres et un peu de
terre. C'est horrible^ tout cela! — Dites,
maintenant si Laurence devait pleurer de
LA DOMINICALE.
joie , le pauvre cre'tin qu'un homme appe-
lait son ami.
La désolation re'gnait à la cabane du
pâtre; car^ hélas! il j était rentré tout
seul", et quand sa mère avait réchauffé les
mains de son fds, qu'elle l'avait embrassé
comme embrassent les mères, elle qui avait
été si inquiète, et que Tenfant pleurait , il
avait bien fallu dire que l'orage avait
anéanti toutes les ressources delà pauvre fa-
mille. Donc c'était une douleur inconso-
lable. On pleurait, on se lamentait , et puis
en regardant le vieux crucifix noirci qui
pendait à la cheminée , un peu d'espoir
était rentré dans Ions les cœurs. C^'est tou-
jours la croix que le pauvre baise dans sa
misère, et il fait bien! car l'espoir ne man-
que jamais de renaître avec elle. La nuit
s'était ainsi passée , et j le malin , le père
avait voulu quitter son lit de douleur pour
travailler, malgré sa faiblesse. Tous se mi-
rent en route; mère, jeunes filles^ précé-
dés par les bœufs, gagnant lechamp qu'ils
devaient labourer. On était arrivé au pla-
teau qui domine le village d'Oo. Quel ra-
vissant tableau pour le pauvre malade !
Que cet air des montagnes estsuave et frais!
Le ciel est pur ; les premiers rayons du so-
leil scintillent en milliers d'escarboucles sur
la surface des neiges. Laissez-le jouir de
tout cela , car, hélas! c'est peut-être pour
la dernière fois.
De loin ^ deux hommes observaient en
silence : c'étaient Laurence et l'étranger,
c|ue le hasard encore ramenait à cette nou-
velle scène. Ils virent le malade atteler ses
bœufs^ marcher quelques pas ^ puis tom-
ber, et quand ils arrivuîrent , l'étranger en
courant, et Laurence d'un pas timide , ce
n'était plus qu'un mort que la famille dé-
solée inondait de ses larmes et emportait.
Et l'enfant de la veille jetait une nouvelle
malédiction à Laurence qu'il venait de
reconnaître... « Misérable ! c'est toi qui as
tué mon pèrel... — Ai-jc donc bien fait
cela, dit le crétin? » Et il s'en alla prier.
La nuit était venue; la cabane était ten-
due de noir^, au milieu un cercueil , et tout
autour, les enfans à genoux balbutiaient
quelques versets des psaumes entrecoupes
par des sanglots... En ce moment,, la porte
s'ouvrit : c'était le crétin. Il s'avança len-
tement; ses regards étaient sombres, et ses
pas tremblaient comme ceux d'un homme
qui chancelle. Lorsqu'il fut près de la bière,
il examina tour à tour le visage décoloré
du cadavre et les spectateurs de cette scène
douloureuse , plaça auprès du mort le vase
d'eau bénite et le rameau de buis : les san-
glots redoublaient.
« Femme, dit-il, ens'adressantàla mère,
c'est moi qui l'ai tué: je fus bien coupable.
Hier, j'aurais ri de tes douleurs ; car hier
je n'étais pas un homme. Aujourd'hui, je
suis rongé de remords ; je me fais peur â
moi ! Oh ! dis que tu veux bien que je rem-
place, pour tes enfans , l'homme que ta
pleures! Tiens, je suisfort, je labourerai ton
champ, je nourrirai la famille; il ne me faut
rien, à moi, qu'un peu de pain et de paille
pour dormir dans quelque coin. Vous vous
accoutumerez à me voir, et puis, quand le
crétin ne vous rendra plus de services, eh
bien! vous lui direz : Retourne dans tes
montagnes, et j'y reprendrai ma vie d'an-
goisse et d'amertume. Mais, dans les forêts,
un souvenir me suivra, je m'en nourrirai,
je le caresserai, et ma vie sera moins amère
et mes journées moins sombres. Oh! dis
que tu lé veux bien, Marie! » ^
Depuis ce jour, l'abondance entra dans
la cabane avec le crétin. La pauvre chau-
mière d'autrefois est aujourd'hui une mai-
sonnette fort jolie, où les voyageurs que la
nuit surprend dans les montagnes reçoi-
vent accueil cordial et hospitalité franche.
La mémoire du crétin y est en bénédiction
chez les fils du petit pâtre.
Et qui changea ainsi Laurence? Ce fut
une nuit passée dans une caverne des Py-
rénées avec un prêtre de Bagnères, qui lui
parla de Dieu. Admirable chose qu'une re-
ligion qui fait de pareils miracles !
LA. DOMINICALE.
557
DOCUMENS
CURIEUX SUR l'église CATHOLIQUE FRANÇAISE.
L'Eglise catholique /"rançaise se trouvait ces jours
derniers en Cour royale. Voici quel eu était le
motif :
M. l'abbé Cliâtel a inventé ou cru inventer
une religion nouvelle; mais, imitateur involon-
taire , il a copié ce qu'il voulait détruire. Il avait
vu dans chaque église un curé directeur du spiri-
tuely et une fabrique chargée du temporel : il s'est
investi de la direction des consciences, et s'est créé
im collègue chargé du soin exclusif d'administrer
la partie matérielle. La principale fonction de cet
administrateur était de payer les appoinlemens du
spirituel ; en échange, l'abbé Châtel offrait géné-
reusement les espérances de l'avenir. Comme on le
voit, il fallait trouver un homme qui eût une foi
Lien vive dans ces espérances. L'abbé Chàtel dis-
tingua, dans son mince auditoire, M. Dufour, hon-
nête et trop confiant jeune homme. « Voulez-vous,
» lui-dit-il, être prhnat temporel de l'Église, et vous
» trouver tout d'un coup mon égal? Engagez-
» vous à payer mes appointemens : ils sont modes-
5) les, et pour le moment je me contenterai de
)) 6,000 francs; de plus vous paierez nos dépenses
» de toute espèce; mais vous serez primat et
» vous louerez nos chaises, w
Dufour accepta, et voici l'acte bizarre qui fut
passé entre eux, à la date du premier janvier 1833 :
« Entre M. Dufour, d'une part ;
Et M. Ferdinand-François Châtel , évéqne pri-
mai par éleciion du peuple et du clergé, et fonda-
teur de l'Eglise catholique française , d'autre part ;
A été convenu ce qui suit :
M. Dufour reconnaît par ces présentes M. l'abbé
Chàtel pour seul et unique chef, quant au spiri-
tuel , de toutes les églises catholiques françaises qui
pourront être établies; il s'engage formellement à
ne traiter qu'avec lui seul pour le matériel de ces
églises.
M. Châtel prend de son côté les mêmes engage-
mens quant à l'administration temporelle desdites
églises , qui reste confiée à M. Dufour exclusive-
ment, aux conditions ci-dessous indiquées.
Les fonctionnaires de l'église française prima-
tiale, rue du Fanbourg-Saint-Martin, n^SO; ceux
de la seconde église à établir dans Paris , ceux des
autres églises qui pourront être établies dans la ca-
pitale , se composent , I " à l'église primatiale , de
l'évêque primat ; 2" de trois vicaires primatiaux ;
3° de deux vicaires généraux ; 4° de trois prêtres
catholiques français.
De ce nombre de ministres , le primat, un vi-
caire primatial, un vicaire-général et un prêtre ca-
tholique français seulement, seront aux frais de
l'église priniaîiale ; les autres devront recevoir leur.ç
appoinlemens des autres églises auxquelles ils se-
ront spécialement attachés.
Outre ce nombre de ministres , qui pourra être
augmenté selon l'extension et les besoins de la ré-
forme , il y aura à chaipie église un huissier au
moins, et des enfans de chœur, dont le nombre ne
pourra être de moins de quatre à l'église prima-
tiale , et de deux dans les autres églises.
M. l'abbé Châtel, comme chef de l'église, a
toute la responsabilité spirituelle.
M. Dufour, en sa qualité de gérant de l'église ,
et comme foi;r»Js.çai7f tous les fonds nécessaires
pour faire avancer la réforme , perçoit toutes les
recettes, et en dispose, à la charge par lui de faire
face à tous les frais occasionnés dès maintenant par
l'église existant rue du Faubourg-Saint-Martin, et
ceux qui proviendront d'autres églises dans la ca-
pitale.
M. Châtel cède à M. Dufour YEucologe et la
profession de foi de Véqlise catholique française,
pour les vendre à son profit, à la charge de les faire
réimprimer à ses frais. Quant aux autres pièces à
imprimer, et celles qui ont déjà paru, M. Châtel
en demeure seul et unique propriétaire, ainsi que
du Catholique français.
Les honoraires de M. Châtel, comme primat de
l'église française, sont de 6,000 francs par ans , que
M. Dufour s'engage à lui payer par douzième, de
mois en mois, à partir du premier janvier 1853.
Ces honoraires ne devront point être augmentés,
lors même qu'une seconde église sera établie dans
Paris ; mais ils le seront aussitôt qu'il y en aura
une troisième, et au fur et à mesure qu'on en éta-
blira d'autres dans la capitale. Cette augmentation
sera faite à l'amiable entre les parties. Cependant
elle ne [lourra être de inoins d'un quart en sus des
honoraires ci-dessus stipulés.
RL Dufour, malgré la clause ci-dessus, laisse à
M. Châtel la faculté de traiter avec d'autres que
lui, et d'établir de concert avec eux d'autres églises
dans Paris, dans le cas où lui-même ne serait pas
en mesure de le faire. Cette restriction ne s'ap-
plique nullement à l'église à établir dans le centre
de Paris, !M. le primat recevant dès à présent des
\ honoraires pour cette Eglise comme si elle exis-
tait^ et M. Dufour s'engageant formellement par
le présent acte à la fonder dans le plus bref délai.
M. Dufour accepte le bail fait entre M. Labalte
et M. Châtel , relativement à l'église établie main-
nant chez ledit sieur Labalte, rue dn Faubourg-
Saint-Martin , n" 59, et s'engage à payer, pendant
six ans consécutifs, à partir du premier janvier
^855, 4,000 fr. par année, de la maniàre stipulée
dans ledit bail.
M. Dufour, en conséquence de la cession que
lui fait M. Chàtel, s'engage à solder, avant le ^0
janvier courant, M. Combes, entrepreneur de ma-
§58
LA DOMINICALE.
çonnerie ; Barbier-Cosson , marchand de bois ; Da-
vid, peintre en bàtimens, et Auffray, imprimeur,
pour ouvrages par eux faits pour l'église française,
d'après les mémoires qu'ils lui ont présentés.
Fait double et de bonne foi. etc. »
Fier de son litre, Dufour loua un local, fit venir
des ouvriers, les fit travailler, paya le primat spi-
rituel ; mais ne recueillant rien de la pitié des
néophytes, il se vit bientôt dans l'impossibilité de
continuer l'exécution de ce ruineux traité. Il a
été déclaré'en état de faillite.
M. Féron, nouvel évêque élu de Clermont,
€st arrivé dans sa ville épiscopale depuis le
l4- Il n'était attendu que pour le i5 j mais
voulant sans doute prévenir l'éclat d'une en-
trée solennelle, il arriva opinément \e ï^ au.
5oir. L'installation du Prélat a eu lieu le i5.
Il y a eu à cette occasion une magnifique fête;
le chapitre, le clergé de la ville, les élèves
du séminaire , avec la musique du régiment
en tête , et au milieu d'une double haie de
soldats se sont rendus processionnellement à
l'évêché. Arrivé à la cathédrale, le nouveau
prélat a été complimenté par M. l'abbé
Gevaudan, premier grand-vicaire. II est en-
suite monté en chaire, et a prononcé un dis-
cours remarquable, qui restera long-temps
gravé dans le cœur des fidèles de Clermont.
Nous citons quelques extraits de sa lettre
pastorale à l'occasion de sa prise de possession:
En arrivant au milieu de vous pour prendre soin ,
au nom de Jésus-Christ , d'une portion chérie du
troupeau que le divin Pasteur s'est acquis au prix
de son sang ('), qu'il nous soit permis de vous ou-
vrir ufjtre âme tout entière , et de la mettre , pour
ainsi dire , à nu sous vos yeux : c'est un besoin
pour nous de ne vous laisser ignorer aucun des
sentimens qui l'animent, et nous vous en devons
un compte fidèle, afin de vous inspirer, autant
qu'il sera en notre pouvoir, celle confiance filiale
à laquelle nous ne pouvons encore présenter aucun
titre, mais que nous sommes jaloux de mériter, et
que nous serons heureux d'obtenir
Cette juste défiance de nous même s'est en-
core accrue , lorsque , portant nos regards sur
l'illustre Eglise de Clermont, qui allait deve-
nir la jmrlion de notre héritage, nous l'i.vons vue
briller d'un si vif éclat parmi les plus anciennes
Eglises de France , par la pureté de sa foi , la sa-
(1) Regere Ecclcsiam Dei quam acquisivit san-
guine sue. Act. Jpost. IX. 28.
gesse de sa discipline et l'éminente sainteté des
pontifes qui l'ont gouvernée. Depuis son premier
apôtre jusqu'au vénérable prélat dont elle couvre
encore la tombe de ses larmes , que de noms vé-
nérés , que de lumières , que de vertus ! Chaque
pas que l'on fait sur cette terre favorisée du ciel ,
réveille d'immortels souvenirs j et , sans remonter
aux siècles heureux où le siège de Clermont se vit
illustré par une longue succession de saints, de
quel éclat n'a-t-il pas été environné dans les der-
niers temps par les Duvalk de Dampierre , les de
Bonal, les Lemaistre de La Garlaye, les Massil-
lon!... Pour renouer et soutenir cette glorieuse
chaîne d'illustres pontifes, il eût fallu, nous le
comprenons , un de ces hommes puissans en pa-
role et en œuvres , que le Ciel peut susciter, quand
il lui plaît, mais qu'il tient cachés dans le trésor
de ses miséricordes, et ne révèle à la terre que
de loin en loin. Aussi votre charité, N. T. C. F.,
nous dispensera de vous dire combien votre nou-
veau pasteur est éloigné de ces grands modèles.
Autant que personne il les admire, et il s'effor-
cera constamment de marcher sur leurs traces ,
selon la mesure de grâces qui lui sera accordée ;
mais il ne peut avoir, et il n'aura jamais la pré-
somption d'atteindre si haut !... Soumis à la voix
du Père commun des fidèles , du Vicaire de Jésus-
Christ, qui , malgré notre indignité , nous a élevé
à la tête du peuple de Dieu pour le diriger dans
les voies du salut, nous ne placerons point nos
espérances dans nos propres forces, mais nous
compterons uniquement sur le secours de Dien
qui a fait le ciel et la terre ; et sans cesse , à la vue
de notre insuffisance et de nos besoins , nous in-
voquerons humblement celui qui donne la sagesse
aux enfans, et s'est plu souvent à choisir ce qu'il
y a de plus faible dans le monde pour confondre
ce qu'il y a de plus fort
Nous ne craignons donc pas de vous le pro-
mettre, et ici nous ne faisons que renouveler l'enga-^
geinent solennel que nous en avons pris dans notre
consécration : voire salut elle nôtre, ce sera désor-
mais l'objet de tous nos vœux et de tous nos efforts.
Minisire d'un Dieu qui nous a déclaré que son
royaimie n'est pas de ce monde , ce monde ne peut
être pour nous qu'une vaine figure qui passe ; et ,
élevant plus haut nos pensées , nous nous efforce-
rons constamment de marcher avec vous vers le
C]iel, notre commune patrie.
C'est assez vous dire qu'étranger aux intérêts
purement temporels qui divisent les hommes sur
celle lerre d'exil, étranger surtout aux passions qui
agitent la société , et nous renfermant scrupuleu-
sement dans les devoirs et l'esprit de notre saint
ministère pour rendre à César ce qui appartient à
César et à Dieu ce qui appartient à Dieu, nous ne
voulons avoir d'autre règle que la charité de Jésus-
Christ, qui est le lien de la perfection, et aux yeux
LA DOMINICALE.
i)59
de laquelle il n'y a ni Juif ni Gentil , ni Scythe ni
Barbare , parce que tous les hommes sont frères et
membres de la même famille. Par-là nous aurons
l'espérance de remplir les desseins de notre Dieu ,
qui est un Dieu de paix, et non de dissention, et
qui veut que ses apôtres se présentent au nom de la
paix partout où ils porteront leurs pas.
MELANGEIS.
C'est vraiment merveille que de voir'avec
quel empressement la fraction révolution-
naire qui est aujourd'hui le pouvoir, s'occupe
de donner une haute consécration de vérité
aux doctrines dont la négation a amené ce que
nous voyons. L'insurrection était regardée
comme le plus saint des dei'oirs ; elle la flétrit
à l'heure qu'il est comme un crime; elle ap-
pelle assassins ceux qui font les émeutes ,
mauvais citoyens ceux qui élèvent des barri-
cades. Reste à savoir quel nom donner à ceux
qui prêchèrent les doctrines contraires jus-
qu'en i83o, et en ont profité. La France trou-
vera ce nom tôt ou tard. Les idées sont plus
fortes que les hommes : une fois lépandues ,
elles portent leurs fruits. Le pouvoir qui les a
le plus défigurées les rétablit avec nous malgré
lui. La force des choses fera le reste.
Les révolutions mènent à l'anarchie oa à la
tyrannie. Ceci a été dit bien des fois* mais il ne
faut pas cesser de le répéter pour l'enseigne-
ment des peuples. Les crises sociales soulèvent
toujours des ambitions impossibles à satisfaire,
des prétentions extravagantes , des'jprojets de
réforme qui dépassent de bien loin jce que
peut en supporter un peuple. Le pouvoir
alors est débordé par les masses, et c'est l'a-
narchie; ou il contient les masses par la force ,
et c'est le despotisme du sabre, la tyrannie du
gendarme. Depuis juillet i83o, nous sommes
dans une véritable anarchie morale , et le
pouvoir, enfermé dans un cercle vicieux ,
arrive à la tyrannie et à la loi de la force.
Les doctrines les plus subversives de l'ordre
social sont discutées chaque matin, sur la
propriété , sur la légitimité du pouvoir, sur
le droit d'insurrection et de révolte. Le pou-
voir a raison en saine logique ; mais tous les
principes qu'il émet sont retournés contre lui ,
contre son origine, contra ses antécédens. Ce
que le gouvernement appelle des factions ne
fout que mettre une seconde fois en pratique
ce qui lui a si bien réussi une première ; de
telle sorte que l'unique cause de perturbation
vient de lui , et qu'à des périodes presque ré-
gulières il est obligé de descendre dans la inie
pour y faire de l'ordre à coups de fusil. Il
faudrait désespérer du salut de la société si
cette grande contradiction durait toujours ,
car elle est une source perpétuelle de désor-
dres.
SOUSCRIPTIGIÎ POUR LA CHASàli DE St-ViNCENI
DE Paul.
La publication que nous avons faite du
portrait de Monseigneur l'archevêque a pro*
duit l'effet dont nous étions assurés d'avance.
Grand nombre de personnes, qui ne sont pas
abonnées à la Dominicale, jalouses de possé-
der la copie fidèle et authentique des traits
de l'illustre prélat , que tant de malheurs si
noblement supportés depuis quatre ans , ont
rendu cher et vénérable à l'église de France^
sont venues noas prier instamment de faire
une exception à nos habitudes en leur cédant
cette gravure. Nous n'avons pas hésite dès-
lors à commander un tirage extraordinaire.
Le produit de la vente sera joint , au montant
de la souscription ouverte dans nos bureaux
pour le paiement de la chasse de St-Vincent
de Paul (i).
DEUXIEME LISTE DE SOUSCRIPTION.
M. de Liechty.
Madame de Liechty.
Mlle Aloïse de Liechty.
4fr.
4
c.
M. d'Espaignet.
Une abonnée.
Mme la baronne de Maricourl.
'1
3
5
Total.
lo
Sousaiptions antérieures.
45
5o
Total.
65
5o
(I) Le portrait se vend, dans les bureaux de la
Dominicale, sur papier ordinaire, 60 c. ; sur papier
de Chine, \ fr.
oiO
LA DOMINICA.LE.
PUBLICATIONS NOUVELLES.
11 vient de paraître à la librairie de Biaise
lin fort bon livre iutiulc : Sainl-hincenl-de-
Faul\i'i\x\{. parses écrits; parM. Gassin, avo-
cat à la Cour royale de Paris. Nous le recom-
mandoiis à nos abonnés. Ce volume contient
y8 lettres inédites du Saint.
{Voir aux annnonce.)
C'est un usa(je piesque général dans les fa-
milles chrétiennes de consacrer le mois de mai
au culte de Marie. Pour faciliter la pratique de
cette touchante dévotion, M. l'abbé Le Guillou
vient de ftiire paraître IcMoisde Marie. L'ou-
vrap-e est fort bien fait , d'une piété tendre et
solide. Ce qui ajoute encore à son mérite , ce
sont sept Cantiques à Marie, mis en musique
par l'auteur, et extraits d'un ouvrage d'har-
monie religieuse qui doit bientôt paraître.
M. l'abbé Le Guillon a acquis par ce livre des
droits àia reconnaissance des catholiques.
ÉPHÉMÉRIDES.
Le 2T avril 181 1, le cardinal Fçsch, oncle de Na-
poléon , voulant essayer de le réconciher avec le
pape , rassemble chez lui un assez grand nombre
d'évêques, et douze d'entre eux souscrivent une
lettre au souverain pontife pour l'engager à re-
cevoir favorablement les trois députés que hii en-
voyait l'empereur. Pie VII était alors à Savone,
après avoir été, deux ans auparavant, enlevé de
Rome avec une violence inouïe , et avoir vu ses
États réunis à l'empire français. Depuis il avait
refusé |rinslil.ul:on canonique aux évoques nom-
més par Napoléon. Celui-ci avait inutilement
multiplié les violences contre les cardinaux et
les autres ecclésiastiques fidèles. II voulut négo-
cier, et le clergé de France inteiTinl. MM. de
Barrai , archevêque de Tours , Mannay et Bu-
voisin , évèijues de Troyes et de Nantes , parti-
rent pour Savone avec la lettre des douze évè-
ques. Le pape les accueillit , et se montra touché
des embarras et des privations qu'éprouvaient
tant de] diocèses. Mais la susceptibilité des ju-
risconsultes impériaux empêcha la conclusion,
et le concile national se réunit pour faire de
nouvelles lanlalives.
Le 28 — 4234. L'archevêque de Ilavenne, n'étant
pas encore en possession de sou siège, se prépare,
dans un synode où les évê<iucs de la province
sont réunis, à exercer sa juridiction, sans nuire
ù celle de ses suffrageans.
Le 29 — 1797, ratification du traité de Toleniino,
entre le pape Pie VII et le général Bonaparte ,
au nom de la république française.
Le 50 — 914, exaltation du pape Jean X, qui oc-
cupa plus de quatorze ans la chaire de Saint-
Pierre, au milieu d'une multitude d'événemens,
dans lesquels, selon Muratori, il montra tou-
jours un grand sens et un grand cœur.
Le i*^^"" mai 1821, baptême du duc de Bordeaux.
Né le 29 septembre 1820, il avait été ondoyé le
jour même dans la chapelle tl^s Tuileries , par
M. de Giiabons, évèque d'Amiens, premier au-
mônier de Madame la duchesse de Berry. La
cérémonie du baptême solennel , remise au prin-
temps, devait être embellie par la présence des
pairs et des députés de la France , et par la
réunion plus facile à rette époque des Français o
qu'une telle circonstance attirerait dans la capi-
tale. Aussi la foule était immense, et, à la re-
vue qui eut lieu au Champ-de-Mars, la veille
de la fête, tous les tertres était couverts de peut-
être cent mille spectateurs. Le jeune prince
y fut amené et parcourut les ligues , au milieu
de ces acclamations qu'il est impossible de fein-
dre , impossible de rendre. Le roi Louis XVIII
ne pouvait plus marcher ; mais on plaçait son
fauteuil dans sa voiture , et ainsi il se montrait
en public. Il se rendit à la cathédrale pour le
baptême. Le duc d'Orléans et le duc de Bour-
bon y attendaient la famille royale. La cathé-
drale était magnifiquement ornée , et présentait
le plus imposant aspect. Aux deux branches de
de la croix, avant le chœur, étaient à gauche la
tribune des députés , et à droite celle des pairs,
où l'on remarquait l'abbé duc de Rohan, alors
simple prêtre et en simple soutane noire, depuis
cardinal et archevêque , mais arrêté par la mort
au milieu de sa carrière. M. de Quélen , coadju-
leur, dit la messe , et ensuite le vénérable car-
dinal de Talleyrand-Périgord , tout à la fois ar-
chevêque et grand aumônier, fit les cérémonies
du baptême. Ses infirmités ne lui permettaient
pas de plus longs efforts , et elles devaient l'em-
porter (pielques mois après. Que d'autres per-
sonnages devaient disparaître après lui !
Le 2 — C93, le Code d'Alaric est reconnu et con-
firmé par l'autorité des évêques d'Espagne, sur
la demande du roi Egica.
Le 5 — 1512, ouverture du Concile |de Lalran, où
fut abolie la Pragmatique-Sanction.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
RojMîî. La reine Marie-Tsabelle, mère du roi de
Naples, a donné à Rome, pendant les saints jours,
de grands exemples de piété et d'humilité. Elle a
assisté plusieurs fois, dans l'oratoire Caravita, aux
exercices spirituels .que les jésuites ont coutume
LA DOMINICALE,
^li
d'y donner aux clames pour se préparer à la pâque.
Le Vendredi-Saint, elle assista dans le môme
oratoire aux trois heures d'agonie.
— La nenvaine prescrite par M. l'archevêque
dans la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul, rue de
Sèvres, a été suivie assiduemont par les fidèles.
Des messes étaient célébrées , et le soir, à six heu-
res > il y avait un salut. On venait des quartiers
les plus éloignés prier dans la chapelle , et on fai-
sait toucher à la châsse des chapelets et autres ob-
jets de dévotion.
— M. l'archevêque, qui avait ouvert cette neu-
vaine, l'a terminée lundi par un salut solennel,
après lequel il a entonne le Te Deum. Les quèîes
pour la châsse ont été abondantes. Voici à cette
occasion un beau trait que nous sommes heureux
de pouvoir cher.
— Uu curé de la banlieue , et de la paroisse pput-
être la plus pauvre, est venu avertir humblement
que sa paroisse n'était pas état de contribuer , mais
que lui-même voulait s'en dédommager en offrant
un billet de 1,(100 francs, qu'il a effectivement
•déposé. M. l'archevêque se refusait à accepter ce
don , qui paraissait excessif j mais le digne curé a
prévenu toute objection eu ajoutant que si le pro-
duit de la quête n'était pas suffisant , il avait en-
core un peu d'argent qu'il se trouverait encore
heureux de consacrer à une si belle destination.
M. l'archevêque à donné la confirmation , le
Dimanche 20, à Boulogne près Paris, après la
messe paroissiale à laquelle le prélat a assisté. La
foule était si grande , <jue Monseigneur a fait son
discours, la porte principale de l'église étant
ouverte. Le silence le plus profond qui a régné
pendant toute la cérémonie a permis d'entendre
les paroles pleines d'onction qu'il adressait à ce
nombreux auditoire. Un incident a marqué la
lin de la cérémonie : le sieur Ileutant , se disant
curé de Boulogne par élection du peuple , est
Tenu à l'église paroissiale pendant que le prélat
était en chaire. Sa présence n'a occasionné aucun
désordre ; mais les regards expressifs des assis-
tans lui ont fait comprendre qu'il ferait bien de
se retirer. Il n'est resté à l'église que quelques
minutes, emportait sans doute avec lui la convie-
lion que sa cause est désespérée et sa retraite très-
prochaine.
— Jeudi ont eut lieu les obsèques du dernier
survivant des chefs des anciens ordres monastiques,
M. Jean-Baptiste FEcuy , docteur de Sorbonne ,
ancien abbé de Prémontré , chef et général de
son ordre, puis chanoine de la métropole de
Pariset geand-vicairede M. l'archevêque.
— Mgr. l'évêque de Belley a, le iO avril, adres-
sé à ses curés une circulaire relativement à l'incen-
die de Virieu-le-Grand, paroisse du diocèse. Cet
incendie, qui a éclaté dans la nuit du 8 au 9, a dé-
truit cent cinquante maisons dont on n'a pu rien
sauver, et a fait périr ou blessé beaucoup de per-
sonnes. Le prélat a appris avec plaisir que des ec-
clésiastiques accourus au secours ont donné des
preuves de dévoûment , et que ceux du voisinage
donnent l'exemple de la charité en accueillant les
victimes de l'incendie chez eux, et en sollicitant en
leur faveur les aumônes des fidèles. Déjà des quêtes
ont été faîles à Belley et dans les environs. Mgr.
l'évêque vient de joindre ses instances à celles de
son clergé ; il recommande aux ecclésiastiques
d'appeler l'intérêt de leurs paroissiens sur l'affreuse
position des victimes de l'incendie, qui sont en ce
moment en proie à une extrême détresse. Il désire
que l'on s'entende avec l'autorité locale pour faire,
s'il y a lieu, des quêtes dans les paroisses, et qu'on
envoie à l'évêché les dons recueillis, pour être re-
mis à la commission chargée de distribuer les se-
cours. Cette circulaire est digne de la prévoyante
sollicitude du vénérable prélat.
Espagne. — L'état de la Biscaye, delà Navarre,,
et même de l' Aragon et de la CaLalogne, provinces
tranquilles jusqu'à ce jour et maintenant Ira*
vaillées par des tentatives de guerre civile , ne
paraît pas encore près de s'améliorer. C'est en
Portugal que le gouvernement se flatte d'étein-
dre le foyer de la guerre civile et de porter un
coup décisif au parti carliste.
Mérino , qu'on avait dit mort , se trouve près
d'Aranda de Duero , avec ,300 hommes d'infan-
terie et 500 hommes de cavalerie.
Les bandes carlistes parcoururent le pays avec
une telle assurance que le 10 deux cents hommes
sont entrés à laGranja, et le 11 ils sont venus
jusqu'à la résidence royale del Pardo, à deux
lieures d'ici , ayant osé envoyer qnarante cavaliers
à l'auberge du Saint-Esprit , à uu quart de lieue
du château du Retiro , où ils ont pris du vin et
des comestibles qu'ils ont exactement payés.
La convocation des Cortès générales a eu lieu
par un statut royal . et on écrit de Madrid qua
plusieurs archevêques , évêques , abbés mitres ,
doyens , cliapitraux et autres dignitaires du clergé
d'Espagne , au nombre de 5-î , se sont empressés
de protester contre leur mandement de convoca-
tion pour l'assemblée des Cortès. que le clergé
des Espagnes ne saurait agréer pour le principe ni
pour la forme.
Portugal. — Les journaux anglais du 22 con-
tiennent quelques nouvelles du Portugal qui ne
sont pas de nature à justifier les chamts de
triomphe des partisans de dona Maria; elles
représentent au contraire la cause de don Miguel
sous un aspect plus avantageux :
Il ne paraît pas que le Salamander ait apporté
de Lisbonne d'autres nouvelles que celles qui ont
5i2
LA DOMINICALE.
été publiées hier. On annonce aujonrcl'hui l'arrivée
à Falmoulh du cuUer YOspretj, qui a suivi ini-
médiatement le Salamander. Yoici ce qu'on écrit
de Falmouth au Standard, en date du dimanche
20 , six heures du soir.
Le cutter l'Osprey arrive à l'instant de Lis-
bonne. Au moment de son départ , rien de nou-
veau n'avait eu lieu devant Santarem. Les négo-
ciations entamées par lord Howard de Walden
étaient rompues. Don Miguel ne veut entendre
parler d'aucun arrangt'jnenl dans lequel il ne figu-
rerait pas comme roi de Portugal. L'armée de ce
prince reçoit tous les jours de nombreux renforts
et des approvisioanemens de toute sorte. Il paraît
que, dans le midi les affaires de la régence vont
fort mal ;on y Aiit passer des troupes de Lisbonne.
La nouvelle de l'entrée des Espagnols en Por-
tugal n'élait pas connue à Libonne quand l'Osprey
en est parti. On peut donc la regarder encore
comme douteuse. Don Pedro n'avait pas quitté
Lisbonne, mais se disposait à en partir pour son
quartier général. Toutes les victoires de Napier ,
dont on a fait grand bruit , ont une cause très-
simple. Don Miguel , pour l'attirer dans l'inté-
rieur du pays , a relire les garnisons qu'il avait
dans les différentes places dont l'amiral s'est empa-
ré. Celui-ci paraît se douter du piège , et se
tient maintenant sur ses gardes. On n'entrevoit ,
dit le correspondant du Standard , aucun terme
prochain à cette lutte déplorable.
Suisse. — La note officielle suivante, dont nous
donnons quelques extraits , a été dernièrement
adressée, par le ministre de Prusse, à la confédéra-
tion helvétique :
Berne, C avril ISôi.
Le soussigné, chargé d'af.aires de S. M. le roi de
Prusse près la confédération suisse, a reçu de sa
cour l'ordre d'appuyer avec instance auprès de LL,
Exe. MM. les bourgmestres et cénseil d'état du
canton direclorial de Zurich, les représentations
qui leur ont été adressées parla Sardaigne, l'Autri-
che , les éiafs limitrophes d'Allemagne, et par la
diète germanique relativement aux révolutionnai-
res étrangers, qui se trouvent assemblés en Suisse,
et particulièrement à ceux d'entre eux qui ont pris
part à l'attaque de brigands ( raubzug ) contre la
Savoie.
« En conséquence de cet ordre, le soussigné n'hé-
site pas à déclarer, au nom de son auguste souve-
rain , son adhésion pleine et entière aux vues et
principes ainsi qu'aux vœux et demandes qui vien-
nent d'être énoncés dans les notes sus-mentionnées,
Les faits parlent trop clairement pour qu'il y
puisse encore rester le moindre doute sur la néces-
sité de changer au plus vile les fâcheuses circon-
stances.
C'est certainement avec beaucoup de peine qne
tout homme bienveillant aura remarqué qu'une
fédération d'états, dont la neutralité était garantie
par l'Europe, puisse devenirjun point d'attaque con-
tre tous les pays limitrophes, qu'un tel pays puisse
offrir volontiers, au milieu delà paix générale, aux
ennemis de tous les gouvernemens existans , non
seulement un asile, mais aussi les moyens de faire
l'attaque la plus scandaleuse contre des étals amis
de la Suisse, et même contre des états compris dans
sa propre neutralité. Si la Suisse accordait depuis
long-temps , à ceux qui sont poursuivis ailleurs
pour des crimes politiques , une réception par trop
l>révenante, il n'est pas à méconnaître que cette ré-
ception a tout-à-fait changé de caractère dans les
circonstances actuelles. On ne peut plus dire que
quelques fugitifs , après avoir perdu toute impor-
tance poliiiquedans leur pays, se touraent vers la
Suisse pour y finir leurs jours en repos et oubli , ou
pour y attendre le pardon de leurs fautes. Bien au
contraire, les ennemis déclarés de tout pouvoir lé-
gitime, après que leurs entreprises criminelles ont
échoué dans leur patrie, se transportent en Suisse,
dans la conviction bien fondée d'y rencontrer une
foule de leurs semblaqles, et d'y trouver tout l'ap-
pui nécessaire pour continuer , de leur retraite de
sûreté, avec autant d'impudence que de lâcheté,
leurs hostilités ouvertes et leurs intrigues sourdes
avec l'applaudissement bien prononcé du parti ré-
volutionnaire de ce pays. »
La confédération suisse devait sans doute s'at-
tendre, dans des circonstanoes aussi graves et aussi
ft'icheuses, à ce que le monarque, dont les longues
années de règne , ainsi que ceux de ses augustes
ancêtres, ne sont marquées que de bienveillance en-
vers la Suisse , lui ferait entendre sa voix par des
vœux et conseils d'une amitié sincère.
— On lit dans le Réparateur de Lyon , du
21 avril:
« C'est par un mal entendu que Adolphe de
Bourmont avait été arrêté à Nantua , venant de
Lyon et se rendant à Genève. Il a été bientôt mis
en liberté, et il est arrivé à Genève le 19. »
— Des nouvelles dignes de foi , arrivées de la
frontière de la Bohême , portent que le roi de
Prusse a le projet de se rendre cette année , dès
le \" juillet , à Tœplitz , pour pouvoir assister plus
larda toutes les mananivres d'automne dans ses
Etats. En même temps , on annonce (jue Charles X,
et la duchesse de Berry, qui sont incessamment
attendus à Prague , partiront pour Tœplitz dès le
mois de mai, La duchesse d'Angoulème se rendre
de nouveau à Carslbad.
LA DOMINICALE.
On assure que, d'après les renseignemens les plus
précis, 51 personnes ont péri à Paris dans les tristes
journées des 15 et H avril: savoir, 42 militaires,
28 insurgés ou habitans des rues où s'est passé le
combat , et M individus mort de coups de balles,
qui ont été déposés à la Morgue. On ne dit pas en-
core le nombre des blessés. La Gazette Médicale
annonce qu'il en a été porté 54 à l'IIôlel-Dieu , 8T
à Saint-Louis, et 20 à l'ambulance de Saint-Méry.
C'est 461 , sans compter les citoyens qui ont été
conduits à leur domicile , et les militaires ramenés
aux casernes ou aux hôpitaux militaires. Une partie
des blessés ont peu survécu, les balles ayant frappé
à peu de distance.
— Presque toutes les villes se sont ressenties des
derniers événemens. A Bordeaux , un ras enible-
ment s'est formé le 14 sur la place Dauphine, et a
fait entendre les cris de : Vive la réimhUque ! A bas
Louis- Philippe ! Au Havre, les sections républi-
caines se sont réunies le même jour, et déjà OT fu-
sils étaient recueillis dans une maison , lorsque la
police les a saisis. A Nan'es, il y a eu un peu de
fermentation parmi certains ouvriers; un piquet de
300 hommes a été placé à l'Hôtel-de-Ville. A Avi-
gnon, il y a eu de l'agitation dans la soirée du 13 ;
la police a saisi le journal républicain le Progrès ,
et arrêté son rédacteur, M. Guyot. A Dijon, les ré-
publicains ont cherché à embaucher des sous-ofli-
ciers et à enlever des pièces de canon. A Cleimont,
le 14, un officier de la garde nationale a fait enten-
dre les cris de: Vive la république! au milieu des
rangs. A Vienne , les républicains ont commencé
à faire des barricades. L'anxiété des autorités et
des habitans a été fort grande à Marseille et à Tou-
lon; on estpaiTcnu à y prévenir un mouvemen(.
A Pontarlier, le comité républicain a fait afficher le
12 des pioclamalions anarchistes. Des perquisitions
ont été faites chez les républicains. Les villes de
Nîmes et de Montpellier ont aussi été agitées par
eux le 23. A Perpignan, un commencement d'é-
meute a eu lieu le 1 1 , à l'occasion de l'arrestation
de sept sous-officiers qui avaient rédigé une protes-
tation contre le gouvernement.
— Voici l'extrait du récit que fait des derniers
événemens le Courrier de Lyon, journal du mi-
nistère.
« Le combat semblait convenu pour le mercredi
9 avril. D'une part, les sociétés républicaines et les
associations industrielles étaient ne permanence de-
puis l'échauffourée du 5 et la promenade tumul-
tueuse du C; de l'autre, les troupes redoublaient de
p; èparatifs de guerre et fortifiaient leurs casernes.
Une partie de la population, effrayée de ces symp-
tômes, s'était enfuie de la ville. Le 9, dès le matin,
les troupes, chargées de provisions de guerre et de
bouche ,Nallèrent occuper avec l'artillerie la place
Bellecour, les abords du Palais de Justice et les ponts;
la cathédrale fut même remplie de militaires. Les
ouviiei's arrivèrent par groupes de la Croix-Rousse
et des autres faubourgs, des rassemblemens mena-
çans se formèrent sur les places de la Préfecture,
des Terreaux et Saint-Jean. La causedes mutuellis-
tes, renvoyée à ce jour, fut cependant appelée au
tribunal correctionnel : le procureur du Roi avait
conclu aux peines prononcées par la loi; mais les
débats ne lardèrent pas à être suspendus sur le
bruit des fusillades. Au premier coup de feu des
ouvriers avait succédé une décharge de mousque-
terie ;des barricades s'élevèrent aussitôt autour de
la place Saint-Jean. Un commissaire de police fit
jusqu'à quatre sommations ; on répondit par un
coup de pistolet qui tua l'agent de police placé à
ses côlés : la garde lit feu de suite sur les mutins.
Des bandes d'hommes et d'enfans déguenillés, por-
teurs de fusils, de pistolets et de sabres, parcouru-
rent alors les rues en criant aux armes, désarmè-
rent les postes, dételèrent les voitures et multipliè-
rent les barricades. Uu premier engagement eut
lieu auprès de l'Hôlel-de- Ville. A midi, le combat
devint plus vif sur la place de la Préfecture, où les
insurgés étaient bien ratranchés. L'artillerie fut
employée contre eux et la place prise, ainsi que
l'allée de l'Argue, par la garnison. Des engagemens
partiels se firent dans les rues tortueuses qui avoi-
sinent la place des Terreaux. Bientôt les soldats du
génie attachèrent un pétard à une maison de la rue
Saint-Côme, d'où les tuiles, les pavés et les
balles accablaient les militaires : l'explosion fit
de grands dégâts. On entendait le tocsin d'un
côté, et de l'autre la lecture de proclamations
républicaines , où Louis-Philippe était déclaré
déchu comme infidèle à ses sermens, Lucien Buo-
naparte proclamé consul , et le général Bachelu
commandant l'armée de Lyon. Les insurgés atta-
quèrent la tête du pont du Concert ; la troupe les
repoussa par ses feux de peloton , et le canon de
l'autre rive mitrailla le quai. A deux heures et
demie , le feu reprit avec plus de vivacité que
jamais ; les insurgés s'établirent au centre de la
ville, dans les rues étroites, et occupèrent l'église
Saint-Bonaventure. La mousqueterie et l'artilerie
devinrent terribles à la Croix-Rousse et du côté
de l'Hôpital et de la place des Cordeliers. Deux
maisons furent brûlées par un pétard du génie
qui faillit occasionner un embrasement général.
Le combat passa ensuite auprès de Saint-Jean ,
de Saint-Paul et du quartier Saint-Georges. Un
détachem'.nt de ligne , monté sur les- tours et les
toits de la cathédrale , balayait les environs ,
tandis que les pièces de canon jouaient sans x-elà-
che sur le quartier Saint-Paul et la Grande-Côte .
Le soir , les insurgés se retirèrent dans les quartiers
peu abordables , et les troupes dans l'Hôtel-de-
Ville , les places et les postes qui étaient en leur
pouvoir.
Le 10, la fusillade, la canonnade et le tocsin re-
ux
LA DOMINICALE.
commencèrent dès le malin de toutes parts. Les
insurgés s'étaient glissés pendant la nnU sur les
loils des maisons qui avoisinent l'IIôLel-de-Ville, et
dirigeaient leurs feux sur les militaires qui le rem-
plissaient. Les tirailleurs de la ligne montèrent
à leur tour sur cet édifice pour répondre à leur
Bdversaires. Un combat sanglant s'engagea sur
le plateau de la Croix-Rousse ; les insurgés fai-
saient les plus grands efforts pour s'emparer de la
caserne des Bernardines ; celle du Bon-Pasteur fut
prise par ceux-ci. La bataille, qui s'était concen-
trée la veille dans les quartiers des Cordeliers,
Saint-Georges et de la Croix-Rousse, gagna leresie
de la ville , Saint-Just et la Guillolière. Le drapeau
rouge fut arboré sur l'église Saint-Polycarpe, et des
drapeaux noirs flottèrent sur l'Antiquaille , Four-
vière, sur les clochers de Saint-Nizier et des Cor-
deliers. Une lutte très-vive s'engagea au pont de
la Guillotière ; plus loin , une maison hostile fut
brûlée. Les troupes mirent le feu sur d'autres
points , et notamment à une maison voisine de l'é-
glise Saint-Just. Pendant ce temps, une scène de
désolation se passait sur la rivière; le feu avait pris
à un baleau de foin , qui , ayant eu bientôt ses
amarres brûlées, vint incendier le pont Chazour-
mes. Le ai*" régiment de ligne, qui entra ensuite
dans la ville , fut obligé de se faire jour par une
fusillade non interrompue. Les insurgés s'empa-
rèrentà Saint-Just de trois canons, et bombardèrent
le quartier-général des troupes à Bellecour. L'ar-
tillerie redoubla alors son feu ; elle foudroya le quar-
tier Saint-Georges, et envoya des projectiles jus-
qu'au mont Sauvage. Le colonel Mounier, du 38''
de ligne, déjà blessé deux fois, fut tué à la tèled'un
détachement qui était allé débusquer les insurgés
du Jardin des Plantes. Plusieurs ofiiciers eurent le
même sort dans la guerre de tirailleurs qui signala
cette journée. Sur le quai du Rhône, une canon-
nade très-vive accabla plusieurs maisons d'où plu-
sieurs coups de feu étaient partis: des pans de nui-
raille furent renversés et une maison incendiée
complètement. Les in^'urgés, auxquels s'étaient
joints des soldats passant à Lyon pour aller à Al-
ger , étaient maîtres du faubourg de Vaize, et
avaient repoussé les trou[)es des quartiers voisins
du pont du Concert. Quatre pièces de canon furent
dirigées sur ce dernier point, et tirent un bombar
dément terrible ; un des pavillons du pont fut ren-
versé. La nuit seule mit fin à ce feu meurtrier.
Ajoutons à ce récit les détails suivans , extraits
d'une lettre particulière :
.( Notre ville a eu certainementbeaucoup de mal,
cependant je dois vous dire que les récits des jour-
naux sont exagérés. Nos églises n'ont pas été en-
dommagées, ou du moins l'ont été peu. Saint-Bo-
naventure est la seule où il se soit commis des
assassinats et des horreurs : aussi a-t-on été obligé
de la rebénir avant de s'en servir ; et pendant plus
de huit jours le sang de Jésus-Christ n'a pas coulé
sur ses autels. Fourvière subsiste dans son entier^
quelques boulets n'ont fait que l'effleurer. Aussi la
foule des Lyonnais reconnaissans s'y porte plus que
jamais. J'ai été moi-même en grossir le nombre , et
j'ai ressenti une vive satisfaction de penser que tous
ceux que je voyais étaient là, conune moi, en ac-
tions de grâces ; car , malgré tous nos désastres, il
est certain que nous aurions pu en éprouver davan-
tage , si nos saints protecteurs n'eussent intercédé
pour nous. »
Notre correspondant ajoute à ceci que le trésor
de cette chapelle, destiné au soulagement des prê-
tres vieillis dans l'exercice du saint ministère, a été
enlevé : par qui? on l'ignore.
— Le conseil municipal de Lyon, assemblé le M 5
mars, à la suite des événemens, a voté des remer-
cîmens à M. Gasparin, préfet, et aux troupes de
la garnison. On n'a pu y comprendre la garde na-
tionale, puis(|u'elle n'a pas répondu à l'appel, ni le
maire de Lyon, M. Prunelle, médecin et député,
qui est resté tranquillement à Paris. C'est M. Im-
bert-Yachont, adjoint, qui a rempli les fonctions de
maire. Trois conseillers municipaux ont été en-
voyés à Paris pour obtenir du gouvernement qu'il
prenne à sa charge les indemnités des dé astres que
la ville vient d'éprouver.
La fête de Louis-Philippe ne sera pas célébrée
comme les années précédentes. J^uis-Philippe pas-
sera seulement la revue des troupes de la garni-
son et de la garde nationale à l'occasion de celte
fête.
M. le garde-des-sceaux , ministre de la justice
et des cultes , vient d'adresser à MM. les évêques la
lettre suivante :
« Monseigneur,
» La France se dispose à célébrer la fête du roi.
Il manquerait quelque chose à la manifestation des
sentimens publics , si la rehgion ne venait y asso-
cier ses vœux et ses prières. Le gouvernement a
vu avec satisfaction que plusieurs de MM. les évê-
ques en avaient exprimé le désir • il s'empresse
de recourir à leur pieuse intervention, et de les
inviter à rehausser par les cérémonies d'usage l'é-
clat de la fête d'un roi qui donne, comme son
auguste famille, l'exemple de toutes les vertus
chrétiennes.
w Les autorités civiles et militaires s'entendront
avec vous , monseigneur, pour les dispositions que
vous ferez dans ces vues. J'écris à MM. les préfets
pour leur en domier avis.
» A gréez, monseigneur, l'assurance de ma haute
considération.
» Le garde-des sceaux , minisire de la
justice et des cultes , » C. Persil. »
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINÏ-PRIEST.
Imp. de Félix Locquiw, r. N.-D.-des-Victoîpes , n. i6
i
OrNX^
\25^
LA DOMINICALE.
U^
Avis. — MM. les Souscripteurs dont
r abonnement est expiré du i ^'^ mai ,
sont priés de le renouveler immédiate-
ment y s'ils ne veulent pas éprouver
d^ interruption dans l'envoi du Journal.
PARIS, l MAT.
C'est un singulier assemblage de principes
et d'éventualités , de contradictions et de vé-
rités , de terreurs puériles et de provocations
fanfaronnes, que la prétendue consolidation
de l'œuvre révolutionnaire. On dirait que,
pour faire savoir aux nations que l'ordre ne
peut pas naître des moteurs du désordre ; que
les principes au nom desquels la société a été
jetée hors des voies qui de lout temps furent
la base de sa constitution et de sa durée, ne
portent en eux qu'une puissance de rninc ,
et qu'ils ont beau être tournés , retournés et
pressés dans tous les sens, on ne peut de lA.ir
pourriture faire sortir un germe de féconda-
tion ; qu'après qu'ils ont rempli la mission
providentielle qui leur avait été donnée, ils
doivent être laissés dans leur atmosphère de
mort, et qu'il faut en revenir à ceux contre
lesquels ils avaient prévalu; oui, on dirait
que depuis quatre années , Dieu , pour dé-
montrer la vérité de ces paroles, abandonne
à l'esprit de vertige et d'erreur les hommes
qui ont cru dans leur orgueil avoir la puis-
sance de réédifier, parce qu'ils avaient eu celle
de détruire. Insensés qui ne voient pas que le
fourneau du chimiste est habile à décompo-
ser, mais qu'il est dans Timpuissance de ci'éer.
Ce sont là de hauts enseignemens , et qui nous
coûtent cher, mais, qui nous l'espérons, ne
seront pas perdus pour l'avenir de la France.
Voyant cette nuit sans étoiles , ce navire
sans boussole , cetécueil sans faaal, il était im-
possible que tous les hommes de cœur et de
pensée qui aiment la France pour elle-même,
et non pour eux , dans l'intérêt de tous, et non
dans l'intérêt d'un seul; qui veulent sa gloire
et sa prospérité pour admirer et bénir en elle
les bienfaits de Dieu , et non pour les exploiter
dans un but purement humain; qui demandent
la liberté pour tous , afin que l'arbitraire ne
profite à personne; il était impossible , disons-
nous, que cesdiommcs , quelle que fût d'ail_
leurs la divei'sité où plutôt la nuance de leurs
opinions , ne se missent d'accord sur les
moyens, lorsqu'ils l'étaient déjà sur le but;
et qu'alors , phalange serrée marchant comme
un seul homme, ils ne vinssent se jeter dans
la mêlée des partis tout eu désordre, et, dans
la conflagration de tant de pensées, procla-
mer bien haut une pensée unique , bannière
de patriotisme et de foi , élevée pour rallier
tous les hommes qui avec sincérité cherchent
une issue à des embarras inextricables. Ainsi ,
au vieux temps de nos pères , s'élevait sur
une montjoie l'oriflamme de St. Denis, pour
rallier de tous les points de la bataille tout ce
qui n'était ni lâche ni traître.
Cette œuvre a été faite. Et c'est un événe-
ment que nous constatons avec joie; caria
France verra désormais chacun de ses enfans
apporter sa pierre à la construction du grand
édifice de son avenir, et jeter ses doctrines et
son influence dans le plateau de la balance où
se pèsent les destinées de la patrie.
Voici la déclaration publiée à la fois par tous
les journaux royalistes, cette semaine.
« La situation nouvelle que vient d'ouvrir le
pouvoir par la formation d'un ministère qui ,
pris en dehors de toutes les opinions , hostile
à tous les intérêts comme à tous les droits, sem-
ble être présenté à la France comme une me-
nace; cette situation grave l'éclamait toute l'at-
tention des royalistes.
» Ils ont compris la nécessité de faire un puis-
sant effort pour neutraliser, autant qu'il se-
rait en eux , dans la grande épreuve des élec-
tions générales, l'accomplissement d'un vaste
système d'oppression, dont le pouvoir ne ca-
che même plus la pensée.
•ù Ils ont compris aussi que le moyen le plus
efficace d'atteindre le but qu'ils se proposaient
pour la défense des intérêts publics et parti-
culiers , également menacés, était de resserrer
les liens qui unissent déjà tous les loyalistes, et
de les montrer, par une déclaration concertée
et adoptée par toutes les notabilités et par tous
les organes de ce puissant parti politique , éga-
lement disposés à concourir au mouvement
électoral qui se prépare; mouvement dont les
résultats , quels qu'ils soient, auront nécessai-
rement, dans les circonstances présentes, une
grande influence sur los destinées de la France.
«Cette déclaration devait être simple, claire
et conçue de manière à respecter toutes les
convictions, afin d'assurer à la cause commune
27
UG
le concours de ( i s les Français appartenant à
nuances diverses de l'opinion monarchique.
«Elle se réduit à ce petit nombre proposi-
tions :
»L'actiondes royalisics dans les prochaines
élections doit être généralement exercée. Leur
concours est réclamé c )nime l'accomplisse-
ment d'un devoir.
«Cette condition de concours embrasse toutes
les positions : comme elle se concilie avec les
convictions diverses, elle sera également rem-
plie sous des formes différentes , soit par les
protestations des royalistes , soit par leurs dé-
clarations, par leurs mandats ou par leurs
votes.
» Ainsi, le principe d'une action générale est
admis. Le concours sera direct ou indirect ,
mais il y aura un concours de tous et partout-
» Les royalistes, persuadés que le système
élettoral actuel est entaché de monopole,
qu'il a été conçu dans un intérêt de parti, et
qu'il a pour effet de priver de leurs droits un
très-grand nombre de Français ^ les royalistes
se doivent à eux mêmes et ils doivent au pays
de protester contre ce système , afin que l'on
sache bien que s'il étaient appelés aux affaires,
ils regarderaient comme un devoir impérieux
d'asseoir l'élection sur de plus larges bases, et
de proclamer un système où tous les intérêts
légitimes trouveraient leur juste représenta-
tion.
» Une protestation contre la loi d'élection
actuellement en vigueur est donc vivement
recommandée comme un moyen de rallier
tous les liommes honorables à l'opinion mo-
narchique.
» Cette p; otcstation implique naturellement
pour les députés à l'élection desquels les roya-
listes auraient concouru l'acceptation d'un
mandat spécial, ayant pour condition déter-
minée de réclamer constamment un nouveau
système électoral qui satisfasse au vœu de la
Francf; en consacrant tous les droits et en re-
connai-sant tons les intérêts.
» On a lieu d'espérer que cette déclaration
mûrement conccitôc , et en favoui- de laquelle
l'adhésion de la presse royaliste des piovinces
est incessamment réclamée, atteindra le but
auquel elle est destinée : celui d'obtenir le
concours de tous les royalistes de France à
une action électorale qui ne, peut avoir di3
puissance et d'efficacité que par leur union. »
Ainsi , dès ce jour, l'action du royalisme est
nettement dessinée; plus d'excuse possible
LA DOMINICALE.
pour les hommes qui professent cette opinion
Honte à ceux qui se tiendraient à l'écart, pour
quelque raison que ce soit! et nous le disons
avec force , parce que nous ne voyons pas là
une question de parti , mais une question
fi-ançaise, une question sociale.
Au jour de l'élection doivent se présenter
tous les hommes qui veulent que l'ordre triom-
Y>he. du désordre, le catholicisme du septi-
cisme voltairieu , la liberté de l'arbitraire ,
quelque nom qu'il emprunte , de quelque
manteau qu'il se couvre, l'égalité de tous
dans l'exercice des droits et 'du privilège que
loi actuelle la n'accorde''qu'à quelques-uns;
Ceux qui pensent qu'au sein des Chambres
doivent se trouver des hommes amis de l'oi'-
dre , de la paix , de la gloire, de la liberté,
de l'indépendance, de l'honneur de la France;
Ceux qui croient que le bâton et la baïon-
nette ne sont pas la seule manière de gouver-
ner un pays puissant et civilisé comme la
France j
Ceux qui pensent qu'il vaut mieux donner
au peuple nue éducation religieuse et mo-
rale , qu'ajouter à la sévérité du code
pénal ; répandre dans les masses le goût du
travail _, qu'avoir à surveiller les désœuvrés
sur la place publique ; créer des débou-
chés à de légitimes ambitions , que ré-
truir par la centralisation toutes les ave-
nues de la gloire et de la fortune ; donner
au pauvre l'intelligence des inégalités dans
les conditions, pour qu'il se résigne à la
sienne que lui couper la tête quand il veut en
sortir; intervenir, au nom de la charité,
dans les discussions de salaire entre le maître
et l'ouvrier , pour [rendre l'un moins avare,
et l'antre moins exigeant, que faire naître un
conflit en laissant aux prises, les prétentions
des uns et des autres; enfin, diminuer les
impôts et les droits sur les denrées de première
nécessité pour que le salaire du travail suffise
a nourrir le travailleur, que mitrailler ceux
qui disent c[ue leur travail ne les fait pas
vivre; au jour de l'élection doivent se pré-
senter tous ces hommes qui, doués d'une intel-
ligence droite, avec une foi profonde au
cœur, après avoir sondé le m;d qu'a fait à la
France et à la société dans le dernier siècle,
le philosophisme et dont les doctrines en se
perpétuant dans le nôtre , ont fait naître
tous ces essais infructueux et funestes de po-
litique et de morale qui nous ont plongé dans
la nuit où nous nous débattons vainement,
veulent aujourd'hui , pour seconder le mou-
venieut des esprits vers le seul point du ciel
d'où, nous puisse venir la lumière , que le ca-
tholicisme devienne la source de toute légis-
lation etde toute morale; qu'il soit le centre
où toute civilisation viendra aboutir; qu'il
cesse d'être un auxiliaire qu'un ministre du
roi de France n'invoque qu'à certains jours, et
pour des besoins du moment; et que puis-
qu'on le croit bon à sanctionner la puissance
des grands de la terre, on lui rende hommage,
autrement qu'en permettant à l'émeute de
chasser Dieu du sanctuaire, comme à Paris
dans Saint-Germain-l'Auxerrois, ou comme
à Lyon, de faire des parvis des églises un
étal de boucherie, et des marches du maître-
autel une succursale de la morgue.
A cette déclaration royaliste doivent sous-
crire aussi les hommes qui , fiers de la gloire
de nos armes, ne veulent pas qu'on abon-
donue facilement les conquêtes de la France;
et qui , dans la c[uestion d'Alger, compre-
nant qu'il y a autre chose qu'une question
d'argent, s'indignent avec raison , que parmi
les quatre cents mandataires do la nation ,
pas une voix ne se soit fait entendre qui , s'é-
levant au-dessus des misérables calculs qu'on
a invoqués , ait osé dire qu'Alger serait !a
première étape d'où la croix et l'évangile à
la main, le catholicisme s'élancerait un jour,
pour porter aux barbares cette civilisation
que l'on traited'impossible, parce qu'on ne l'a
essayée qu'avec le fer qui décime , et non avec
les paroles de la foi qui persuadent.
Certes, la France ne doit pas manquer
d'hommes qui pensent et veulent ces choses ;
soit que leurs convictions leur viennentdes
principes que l'éducation première elles rela-
tions de familleontfait naîtredans leurs âmes ,
et que l'étude n'a fait que fortifier; soit qu'elles
leur viennent de l'expérience, et des décep-
tions dont ils ont été abreuvés à la recherche
et à la mise en œuvre des systèmes dont on a
si malheureusement fait l'essai. Qu'ils se réu-
nissent donc; qu'ds viennen t avec le courage de
leurs opinions, avec cet esprit de prosélytisme
qui naît toujours d'une foi sincère, porter leurs
idées aumilieu des hommes qui s'en vont encore
cherchant la vérité à travers les tâtonnemens
et les ténèbres de l'esprit de parti. Arrière
alors tous ceux qui depuis quatre ans ont fait
delà France une arène sanglante où, Dieu
merci, tombent chaque jour, un à un, les
voiles qui masquaient les erreurs au nom des-
LA DOMINICALE. Si7
quelles ils ont régné, et qui ne peuvent plu
rieii pour la gloire ou la prospérité de la pa-
trie I, arrière ces hommes qui ont fait de la pa-
linodie métier et marchandise Leur mis-
sion a été de détruire, ils ont fait leur tempsj
à d'autres de relever la France de ses ruines !
A ceux qui voulant le principe monarchique
n'ont jamais fait de l'insurrection un devoir
et un droit; à ceux qui savent que la meilleure
manière de fermer les clubs est d'agrandir
les assemblées légales; à ceux qui veulent de
l'ordre, par l'éducation des masses, et non
par la puissance des bayonnettes ; à ceux qui
veulent le redressement des griefs par l'ex-
tension et l'exercice de ,droits qui musclent
le despotisme , et non par les cris de la rue
qui consolident l'arbitraire; à ceux-là défaire
respecter la volont '; et les intérêts de ceux qui
les auront choisis; à ceux-là de proclamer
bien haut le principe monarchique , et de l'as-
seoir sur des bases qui ne sont pas pourries
aux pieds par le pi-incipe contraire; à eux de
donner la liberté par les lois, et de mettre
les lois en harmonie avec le catholicisme. Là,
là seulement , sera le salut de la France et de
la société euiopéenne.
CARACTERE
DU MOUVEMENT RELIGIEUX.
La presse tout entière a depuis long-temps
signalé le retour des esprits , et surtout des
jeunes esprits , aux idées religieuses. C'est un
fait qui s'est proclamé lui-même d'une manière
si haute et si explicite, qu'il n'y aurait aucun
moyen de le récuser. L'enseignement catho-
lique a tant réuni d'auditeurs et gag^né de
sympathie, et parmi des hommes qui avaient
l'habitude de se tenir si loin de la chaire, que
cette conquête de TEvangile est une vraie
conquête, conquête d'enfans prodigues et
d'ouailles perdues, pour laquelle il doit s'é-
lever de douces joies au fond du cœur de tous
les amis de la religion. Il n'y a pas môme jus-
qu'aux hommes qui s'étaient montrés jusqu'ici
indifférons, et même hostiles aux doctrines et
aux intérêts ecclésiastiques , qui ne se soient
laissés aller au courant de rénovation religieuse
qui entraîne la France. Ijesdéputés quiavaient
donné tant de déplorables témoignages de
leur esprit de rancune contre le catholicisme ,
rancune encyclopédique et voltairienne, ran-
oiS
LA DOiMTNICALB.
cune de tradition , rancune de commande et
de parade, et sans aucune racine dans l'esprit
de ceux qui la professaient , ont enfin cédé
une fois à l'explosion de l'opinion religieuse j
ils ont fait pour les pétitions des catholiques ,
ce qu'ils faisaient tous les jours pour les péti-
tions du commerce et de l'industrie. Certes ,
nous n'avons pas l'intention de diminuer le
mérite du vote de la Chambre dans la dernière
question relative aux évêchés ; nous espérons
môme qu'il deviendra un antécédent fécond ;
mais il n'y faudrait pas voir non plus ce qui
n'y est pas , l'intention formelle de donner un
appui au catholicisme et une sanction solen-
nelle aux vérités religieuses. La Chambre a
accueilli les pétitions des catholiques, parce
que cette fois elles étaient si nombreuses et si
graves, qu'elles révélaient l'existence d'un
grand mouvement moral dans les provinces ,
et qu'il ne dépead pas de la législature de ne
pas tenir compte des masses importantes d'in-
térêts qui s'agitent autour d'elles. C'eût été
quelque chose d'étrangement tyrannique , de
résister aux réclamations déplus de cent mille
pétitionnaires, appartenant pour la plupart
aux classes riches et éclairées, et par consé-
quent les plus recevables à prononcer en par-
faite connaissance de cause sur la valeur des
sièges épiscopaux. Ainsi donc la Chambre s'est
montrée catholique, parce qu'elle a voulu être
gouvernementale j c'est la constitution qui a
aidé l'Evangile.
Et cette situation de la Chambre vis-à-vis
du catholicisme est peut-être moins exception-
nelle qu'on ne pourrait le penser au premier
abord. Si l'on s'opiniiUre quelque peu à dé-
mêler le caractère du mouvement religieux
jui s'opère de plus en phis dans les esprits,
nous croyons que l'on reconnaîtra qu'il a pour
principe des motifs assez analog;^ues à ceux qui
ont détemiiné les députés eux-mêmes. C'est
une chose bien déplorable à reconnaître, mais
que nous ne croyons pas moins vraie; le
mouvement religieux actuel ne nous semble
pas encore parvenu à être un prosélvtisme
direct; ce n'est à ce moment qu'un dégoût des.
théories du dix-huitième siècle.
Ceci nous a paru une étude importante à
faire; car il est bon de compter avec soi-même,
de connaître jusqu'à quel poaiton a des amis,
et surtout de préciser les motifs qui ont groupé
presque tout à coup une grande partie de la
jeunesse autour de l'enseignement catholicue.
Pour notre propre compte , nous avons ime
confiance assez grande en l'Evangile, pour
croiiT. que l'avenir des sociétés lui appartient;
mais tout le monde n'a pas cette conviction
aussi entière et aussi absolue; et c'est pour
l'exciter à naître et pour la répandre, que
nous consacrons nos efforts à la propagation
des vérités chrétiennes. Or, il nous est pré-
cieux de reconnaître à quel degré de leur édu-
cation religieuse sont arrivés ces hommes gra-
ves qui se rapprochent de nos doctrines; car
nous aiderons d'autant plus efficacement à la
rénovation catholique, que nous aurons plus
rigoureusement constaté la nature de sa situa-
tion présente.
Nous le répétons , parce que c'est le fruit
d'une méditation sérieuse et le témoignage
d'une conviction profonde : le mouvement
religieux qui a saisi les esprits n'est encore,
dans sa généralité , que de l'éloignement
pour les doctrines philosophiques ; on les
a étudiées, expérimentées et trouvées vides,
et l'on vient écouter la parole divine , non
pas par amour , admiration et respect ,
mais par curiosité scientifique; on veut la
soumettre à la vérification qui a si mal réussi
aux théories mondaines; on veut voir si
elle résout mieux que les écoles grecques ou
allemandes les grandes questions psycologiques
et morales dont la jeunesse d'à présent est
préoccupée; si elle est plus générale, plus
large, plus compréhensive, et voilà tout;
mais pour delà piété réelle et effective, delà
piété qui s'agenouille , qui prie , qui se tra-
duit en actes chrétiens, nous croyons qu'oa
s'abuserait à en chercher encore dans l'em-
pressement très-réel d'ailleurs de la généra-
tion actuelle. Nous espérons et nous sommes
convaincus que le mouvement iia jusque-là;
mais de croire qu'il y est déjà arrivé au mo-
ment où nous sommes , ce serait se flatter et se
flatter sans profit. Le mal était trop grand ; il
faut du temps aux meilleurs remèdes.
Les intelligences plus particulièrement reli-
gieuses sont ainsi quelquefois exposées à se
méprendre sur la nature et la portée de l'émo-
tion qu'elles produisent autour d'elles. En
voyant arriver la foule tout attentive et
toute pressée à leur parole, que peuvent-elles
croire en effet, sinon cjue cette parolo qui est
instructive et sainte , paraît réellement instruc-
tive et sainte; c|ue ce recueillement profond,
c'est le consentement tacite des âmes révoltées
qui se rendent; que ce concours obstiné qui
obstrue les avenues de la chaii'c, c'est la joie
LA DOMINICALE.
U9
des esprits qui ont enfin trouvé la lumière ,
et qui la suivent, et qui s'enivrent de ses
rayons; oui sans cloute, ce sont là présomp-
tion et confiance naturelles à qui vit en Dieu;
mais savez-vous d'où vous viennent ces visa-
ges de vingt ou de trente années qui se rangent
aujourd'hui autour de votre chaire , et que
vous n'aviez pas rencontrés jusqu'ici dans
votre voie apostolique ? Savez-vous bien qu'il
s'en trouve sur lesquels votre doigt ne s'est
levé que deux fois pour les bénir , aujourd'hui
et le jour du baptême? Que vous veulent-ils?
qui vous les envoie? Hélas I ils ont tous fait un
long et accablant voyage , de système en sys-
tème , de philosophe en philosophe , de Platon
à Loke, de Loke à Voltaire, de Voltaire à
Kant , de Kant à Saint-Simon ; ils ont cher-
ché par toute la terre civilisée , par les temps
anciens et les temps modernes , une solution à
l'énigme humaine; ils sont allés, demandant
aux facultés et aux doctrines , aux morts et aux
vivans, des notions sur Dieu, sur l'àme, sur
la vertu, sur le bien, sur l'avenir; et partout
il leur a été répondu des choses si obscures, si
contradictoires , si incertaines , qu'ils revien-
nent comme ils étaient partis, seulement pleins
de fatigue morale, désenchantés, désespérés;
la seule chose qu'ils aient bien apprise, c'est
que la philosophie des hommes est une autre
Babel; c'est une autre tour bâtie de sophismes,
d'orgueil , d'iUusions , que la raison a de tout
temps voulu élever jusqu'au ciel, et qu'on a
toujours abandonnée à cause de la confusion
des langues. Heureusement qu'ils se sont sou-
venus à la fin d'une doctrine qu'on leur en-
seignait dans leur enfance , et à laquelle ils
n'avaient guère songé à soumettre leurs scru-
pules philosophiques : ils se sont dit qu'il ne
fallait pas désespérer de la vérité, tant qu'on
n'aurait pas épuisé toutes les théories ; et les
voilà accourus à l'enseignement chrétien, lui
demandant ce qu'ils ont demandé vainement
aux philosophes, c'est-à-dire la certitude sur
les points qu'il importe à l'ùme humaine de
bien posséder.
En vérité , voilà l'origine et le cai'actère
du mouvement religieux qui se manifeste de
toutes parts ; on est si las des choses humaines,
qu'on se réfugie dans les choses divines. Nous
trouvons que c'est immense d'en être arrivé
là , et que la même génération ait à lire deux
livres, celui de M. de Lamennais sm l'indif-
férence en matière de religion, et celui qui se
fera certaincmcntsur l'indifférence en matière
de philosophie.
De cette conviction que nous avons acquise
sur le caractère, eu quelque sorte, expectant
du mouvement religieux parmi les jeunes in-
telligences, nous tirons unenotion qui noussem-
ble importante, à savoir: la connaissance de
la direction qu'il convient actuellement d'im-
primer à l'enseignement catholique. Si nous
nous trouvions à une époque de ferveur réelle
et de piété effective ; s'il s'agissait de régler,
de conduire un élan religieux , il n'y aurait
pas lieu à aller au devant des esprits , mais à
les recevoir; à exciter leur adhésion , mais à
l'éclairer et à la modérer. Nous sommes au
contraire à un momentoù tous ceux qui se sont
nouvellement tournés vers lecatholiclsKie, lui
arrivent fatigues de la vanité des systèmes hu-
mains, mais lui demandant, et attendant de
lui ce qu'ils o:.t sollicité sans fruit des philo-
sophes , un ensemble de doctrines morales
digue de leur amour et de leur respect. Ces
hommes se sont pressés autour des chaires, noa
pas pour obéir de prime abord à la parole
sainte , mais , en quelque sorte , povu- l'expé-
rimenter et la juger, et pour voir de combieu
de coudées la sagesse divine dépasse la sagesse
mondaine.
Le catholicisme se trouve donc à peu près
vis-à-vis de la génération actuelle, cjui est
d'ailleurs toute bienveillante et empressée
pour lui , comme il se trouva jadis vis-à-vis
des sommités intellectuelles du paganisme ,
lorsque Tertullien et Mlnucius Félix entre-
prirent son apologie. Les docteurs selon la
vieille loi, qui s'étaient d'abord cramponnés
désespérément à la philosophie grecque ,
comprenaient depuis long-temps , mais com-
mençaient à avouer que cette philosophie
était creuse et stérile; qu'ayant pour unique
base le témoignage de la raison individuelle ,
elle étaitpauvreetchancelante, diversecorame
ce témoignage; et que d'ailleurs elle ne s'é-
tait jamais élevée à construire un ensemble
de doctrine qui embrassât tout l'homme ,
comme le christianisme, qui pourvût à la
société et à l'individu , à l'âme et au corps,
aux morts et aux vivants. Par l'effet d'un
penchant naturel à l'intelligence, qui va ins-
tinctivement à la lumière la plus éclatante et
à la vérité la plus pure, les sommités de la
société païenne se sentaient secrètement sol-
licitées à aller vers le christianisme, et il ne
leur fallait pour les décider qu'une manifes-
LA DOMINICALE.
tîon éclataute des doctrines évangcliques.
'e>t alors que les deux apôtres du temps les
mieux faits pour faire croire aux grandes
vertus et aux grandes lumières, l'éloquence
passionnée et l'éloquence persuasive, le foudre
et l'onction ; Tertulien et Minucius Félix ,
éci'lvirent l'apologie du chiistianisme , du
point de vue qu'il importait surtout alors de
mettre en relief, du côté moral et du côté
philosophique.
La génération présente a vécu , comme le
monde païen , au milieu des sophistes et des
rhéteurs; elle a commencé par faire ses dieux
des stoïciens, des académiciens et des épi-
curiens du dix -huitième siècle; mais elle
n'a pas été long -temps à s'apercevoir que
ces écoles se ressemblaient sous tous les cli-
mats; que depuis deux mille ans, la raison
n'a pas encore détrôné Dieu , et que pour
trouver la source de toute sociabilité, il faut
remonter plus haut qu'elle.
Maintenant où se trouveront les Tertulliens
à la parole incisive et véhémente , les Miuu-
cius Félix à la parole douce et jiersuasive,
C[ui entreprendront une apologie nouvelle du
christianisme, et qui !c montreront supérieur
par toutes ses faces aux théories de la raison ?
cpii cxplifpiera aux intelligencesqui brûlent de
l'apprendre, que le catholicisme est la doc-
trine la plus sociale de toutes, c'est-à-dire,
celle qui enserre et étreint le plus complète-
ment riiomme à tous ses aspects , et qui, par
cela seul , serait la plus complète et la plus
-solide? que les systèmes de toute sorte en dé-
coulent plus vastes et plus féconds; que la
morale, la psychologie, la politique, les
arts, y ont leur centre naturel ; et que toute la
civilisation dont le monde moderne se glorifie
y a pris sa source ?
Nous ne sommes pas en un temps où la
puissance de la paiole soit vulgaire; mais les
Aérités catholiques portent leur force et leur
persuasion. Dieu n'a pas voulu cju'il y eût
exception de personne dans ceux qui le savent;
et il accueille avec la même bonté le vase de
Marie plein de parfums et le vase de la Sama-
ritaine plein d'eau yiure. En présence d'une
génération qui recherche l'enseignement ca-
tholique, nous continuerons l'humble tache
cpie nous nous sommes imposée; exposant
aux jeunes intelligences les vérités que Dieu
lui-même a semées dans le monde; montrant
tcombien elles s'élèvent par-dessus les tenta-
ives sans nombre de la raison : de telle sorte
que la conviction qui est cherchée par tous ,
soit acquise, et que le mouvement vers la
religion se complète et devienne un mouve-
ment religieux.
CONCLUSION
DES TENTATIVES r.EVOLt'TlONNAIRS CONTRE LES
TRENTE e'yÈcHe's DE l82'i.
C'était par mégarde que la fraction voltai-
rienne de la chambre avait laissé passé, sans
l'attaquer, lors de la discussion du budget,
la grande question de l'existence des trente
nouveaux diocèses. Cette question ne pouvait
manquer de revenir tôt ou tard, n'ayant pas
été , comme nous l'avions désiré , l'objet d'une
discussion solennelle et profonde. Elle a été
lamenée samedi dernier par les pétitions de
deux cent mille citoyens de seize départemens
menacés. L'opposition n'a pas manqué à son
œuvre d'hostdité contre l'ÉgUsc , et tous les
ennemis des diocèses, l'ancien i-édacteur de la
Gazette des cultes non excepté, sont venus
défendre les résolutions qu'ils étaient parvenus
à faire adopter. Dieu a voulu que leurs efforts
fussent vains et même qu'ils tournassent à leur
confusion. La commission chargée du rapport
des pétitions en proposait le renvoi au ministre
des cultes, afin que les renseignemens qu'elles
contenaient facilitassent la solution définitive
de cette grande affaire, de sorte qu'il serait
encore resté quelque doute sur le véritable
sens du vote de la chambre; mais la ciucstion
s'est bientôt tellement engagée entre les défen-
seurs et les adversaires des diocèses, le vote
du premier chapitre du budget a été si bien
expliqué comme nous l'avons défendu, la
signification du renvoi au ministre des cul-
tes , a été si clairement établie et si net-
tement posée , qu'il n'est plus permis aux so-
phistes les plus éhontés de soulever aucun
doute à cet égard. Félicitons la chambre de
n'avoir pas reculé devant la nécessité de reve-
nir sur mie erreur et de réparer une grande
injustice , et prions le ciel qu'il lui inspire sou-
vent une pareille abnégation.
Prévenir aujourd'hui sur la discussion qui a
eu lieu dans la chambre , serait inutile puisque
la question est définitivement jugée; ce serait
d'ailleurs nous exposer à des répétitions fati-
gantes que nous eussions craint peut-être
LA DOMINICALE.
55f
d'avoir déjà à nous reprocher s'il ne se fût agi
d'un des plus grands intérêts de l'Eglise de
France, et si nous n'eussions eu l'espoir de
contribuer, par l'instance et la vérité de nos
observations , à amener la solution définitive
que nous annonçons à nos lecteurs. Nous ne
jetterons donc qu'un coup d'œil général sur
cette séance importante dans laquelle toutes
les questions relatives aux diocèses , au salaire
du clergé , à la constitution de l'Eglise , que
nous avons discutées depuis quelque temps,
ont été longuement débattues. On a soutenu
de nouveau que c'était au pouvoir législatif
seul qu'il appartient de fixer le nombre des
diocèses et d'en déterminer les circonscrip-
tions, chose, a-t-on dit, essentiellement admi-
nistrative et étrangère aux intérêts de l'Eglise;
un des adversaiies constans des diocèses a
invoqué, à l'appui de cette opinion, l'histoire
de l'ancienne France dénaturée à la façon de
Voltaire; im autre, M. Isambert, a répété,
malgré les dénégations contraires, et la preuve
évidente que nous en avions faite, que cela
s'était fait ainsi en 180^2 , il a vérifie , a-t-il dit
dans son style de procureur, la minute du
concordat qui le prouve. Les rumeurs qui
accompagnent habituellement les discours de
M. Isambert, n'ont pas permis à la chambre
d'entendre ces allégations, car il se serait sans
doute trouvé quelqu'un pour lui répondre
qu'aux termes de l'article a du Concordat du
26 messidor, la circonscription des diocèses
doit être faite par le Saint-Siège de concert
avec le gouvernement, et que la loi organique
de 1802, en déterminant les circonscriptions,
n'a fait que se conformer ;x la bulle donnée à
Rome le 2g novembre précédent , n'a fait
qu'autoriser la publication de cette bulle. Ni
cette bulle, ni celle du 10 octobre 1822 n'ont
été approuvées par le corps législatif, pas plus
que le décret dn 9 févric»- 1808 relatif à l'évô-
ché de Montauban , mais aux termes de la loi
fondamentale, de celle à laquelle vous voulez
revenir vous-même, et que vous regardez
comme sacrée, du Concordat de 1801 , le
règlement des circonscriptions ne regarde que
•le Saint-Siège et le gouvernement.
La question financière a été longuement
débattue dans la même séance , et nous remar-
quons avec joie que les principes que nous
avons soutenus sur la nature et l'inviolabilité
des salaires du clergé , ont été généualemeut
reconnus. L'opposition a développé de nou-
veau cette prétention qu'il était permis à la
chambre de retrancher les traitemcns des titu-
laires alors même qu'elle ne pouvait toucher
aux diocèses ; c'était dire qu'il lui était loisible
de priver du salaire que la Charte leur attri'
bue, les établissemens ecclésiastiques réguliè-
rement , légalement institués. C'était priver
la constitution actuelle de l'Eglise de toute
garantie , remettre en question l'existence de
tous les ministres. La chambre a repoussé heu-
reusement cette flagrante violation de la
Charte; plusieurs orateurs se sont fortement
prononcés en faveur de notre principe, et
nous espérons qu'il ne sera plus contesté.
Les intérêts matériels plaidaient aussi biea
que les intérêts moraux en faveur de la con-
servation des diocèses , et nous croyons que
c'est ce que la chambre a le m'eux compris.
Tl était évident en effet que la diminution des
diocèses , en éloignant les fidèles du centre de
l'administration ecclésiastique, les obligeait à
des voyages et à des dépenses beaucoup plus
considérables que la faible portion que le trai-
tement de leur évêque ajoute à leur part d'im-
pôt ; c'était d'ailleurs une violation du principe
de l'égalité dans la répartition des charges au
profit des diocèses conservés. D'ailleurs encore
en diminuant les diocèses, il eût folîu augmen-
ter proportionnellement les frais de visites
pastorales qui sont imposées aux évêques par
l'article 22 des lois organiques. Il est donc
certain qu'il n'y eût pas eu d'économie pour
les contribuables, ou qu'il n'y eût eu qu'une éco-
nomie injuste en faveur des uns et aux dépens
des autres. Il est douteux même qu'il y eût eu
pour le budget une économie véritable. Com-
ment se fait-il donc que cette question ait été
si longtemps controversée, et qu'il ait fallu
tant d'efforts pour faire repousser une mesure
funeste à tous égards? Nous venons de voir à
quoi se fussent réduits les avantages que l'on
en attendait. Est-il besoin de dire ses inconvc-
niens? N'est-il pas clair pour tout le monde à
cjuel point ce sentiment religieux et la moi'ale
^publique en eussent souffert? Retranchez les
évêques et augmentez le clergé inférieur,
criait l'opposition. Mais par quelle étrange alié-
nation l'opposition ne voyait-elle pas qu'elle
demandait deux choses contradictoires ? Ne
sont-ce pas les séminaires , et par conséquent
les diocèses sans lesquels ils n'existent pas,
qui multiplient les desservans et les curés?
Nous avons entendu un orateur déclamer
contre l'existence des séminaires eux-mêmes,
et dix ligues plus bas demander l'augmenta-
^^^ LA DOMINICALE,
tion des cures , c'est-à-dire demander qu'on
détruisît la cause pour multiplier les effets-
Quelle jonglerie ou quel pitoyable aveugle-
ment !
Parlerons- nous des injurieux efforts qu'un
des adversaires des pétitions n'a pas rougi de
faire pour détruire l'effet produit par cette
grande manifestation de l'opinion publique,
en l'attribuant à des manœuvres plus ou
moins coupables , à des suggestions , à des
menaces? Les députés des divers départemens
au nom desquels les pétitions étaient présen-
tées ont protesté contre ces accusations calom-
nieuses. Mais les noms et les positions hono-
rables des signataires de ces pétitions i-epous-
saient assez fortement les insinuations dont
elles étaient l'objet. Partout l'élite de la po-
pulation s'est émue au seul bruit des projets
qui menaçaient ses croyances. Le clergé s'était
mis à la tête de ce mouvement, a-t-on dit;
qu'importe, et qu'en a-t-il de moins légitime
et de moins significatif? C'est là sans doute ce
qui lui a donné ce caractère de modération et
de sagesse sévère que tout le monde s'est plu
à lui reconnaître. Mais le clergé se fût agité
en vain pour obtenir ce concours unanime
s'il n'eût pas existé sca fond des cœurs. Il n'y
a point d'efforts de parti ou de secte qui puis-
sent obtenir des démonstrations aussi énergi-
ques, aussi unanimes, s'ils ne répondaient à
un sentiment généralement éprouvé. Honneur
aux populations catholiques qui sont ainsi
venues à la défense de leur culte , et ont ainsi
arraché à leurs adversaires la victoire qu'ils
venaient de remporter.
Dans le cours de la discussion nn orateur a
reproché au gouvernement d'avoir provoqué
lui-même ces pétitions qui ont amené un résul-
tat si heureux pour l'Eglise. S'il en est ainsi
nous ne pouvons que l'en féliciter. Nous avions
blâmé la faiblesse avec laquelle il s'était défen-
du, dans. les précédentes discussions, du man-
que de foi qu'on voulait lui imposer. Cette
fois il s'est prononcé avec plus d'énergie.
Nous pouvons lui reprocher cependant de
s'être un peu trop préoccupé de l'atteinte
que la loi de j 833 avait portée à la préroga-
tive royale, et pas assez de celle qu'elle avait
portée à la foi religieuse et à la morale pu-
blique. Il a cependant prêté son appui à notre
cause; et nous l'en félicitons sincèrement.
Maintenant nous sommes certains que cette
question est complètement résolue, et l'oppo-
sition l'a compris comme nous , puisque l'au-
/
teur de l'article 5 de la loi de i833 s'est écrié ^
en voyant le résultat du vote, que nous mar-
chions à la banqueroute (i). Mais ce vote et la
manifestation publique qui l'a provoqué au-
ront des conséquences plus hautes et plus
importantes. En y songeant bien , nous ren-
drions presque grâces à l'opposition qui l'a
imprudemment provoquée par son hostilité
opiniâtre. Que vont devenir en face de ces
réclamations des populations catholiques dont
les diocèses étaient menacés , les négociations
entamées par le gouv* rnement avec le Saint-
Siège? Sur quelles bases se poseront ces né-
gociations, et comment justifiera-t-on la pro-
position de réduire les sièges? Sur le besoin
d'économie ? mais n'a-t-il pas été démontré
dans la discussion et par les pétitions que ces
économies étaient fausses et misérables, et que
si les populations ont besoin d'économies ,
elles ont encore plus besoin des secours spiri-
tuels de l'Eglise? Sur la trop grande quantité
de sièges ? mais dès qu'il s'agit d'en supprimer
(1) La banqueroute! il est curieux de rappro-
cher cette mesure de révalualion de ce que les
trente diocèses dont on demandait la suppression ,
coûtent annuellement, et de la place qu'ils occu-
pent dans le million du budget. Un journal minis-
tériel a déjà fait cette remarque d'après les détails
suivans extraits du budget même.
Les trente diocèses établis en 1822 comprennent
4 archevêchés et 26 évêchés.
Le traitement des 4 archevêchés
àL^,0OOfr. 60,000 fr.
Celui des 26 évêques à 10,000 200,000
60 vicaires généraux à \ ,500 90,000
Un de plus par archevêché à 2,000 8,000
244 chanoines à K ,300 566,000
Total général par chaque année 784,000
Et avec les réductions par pensions
et vacances 750,000
Sur un budget d'un milliard , c'est un treizième
de centime par franc , d'où il suit qu'il faut payer
15 fr. d'impôt pour que la conservation ou la
diminution des diocèses influe d'un centime sur
le montant de la cote ; d'où il suit que l'électeui
à 2000 fr. venait de diminuer ses impôts par cette
suppression de 45 à 20 cent, par an.
Voilà en réalité l'économie que l'on poursuivail
avec tant de chaleur , et c'est pour un résultai
si important que l'on demandait depuis trois ans
que le gouvernement foulât aux pieds les croyance.'
religieuses ({f^ masses , les intérêts de la morale ,
les principes des lois , et la foi des traités ! En
vérité cela fait pitié! ,
LA DOMINICALE.
555
m seul , toute la population du diocèse s'é-
neut et réclame! Que dira-t-on donc pour
ustifier la demande des réductions? Nous le
:herchons en vain , et nous croyons fortement
[ue l'opposition a ruiné d'avance les négo-
:iations dont elle accusait la lenteur, en sou-
evant celte grande manifestation de la France
:atholique. La cause est au l'este soumise à la
;our de Rome, et quelle que soit la solution
léfinitive, nous respecterons la sentence du
)ère commun des fidèles.
Le fait suivant prouvera quelle bonne foi
)u quelle connaissance des faits et des clioses
es partis apportent dans la discussion des
juestions qui intéressent l'Eglise. Une feuille
•évolutionnaire qui a combattu vivement
lotre cause dans la question des évéchés ,
prétend donner à cet égard une leçon d'his-
oire à ses adversaires , et voici comment elle
'aisonne : « En demandant la suppi'ession des
liocèses de 1822, nous voulons revenir à 89. m
L'Assemblée constituante établit un évêché
3ar département. Cette circonscription dio-
césaine FUT CONSERVÉE par le concordat
le 1801. ) Le pape en fut satisfait, prêtres et
peuples n'en demandèrent pas davantage.
Bonaparte fut appelé par eux le restaurateur
le la religion La restauration s'acconimo-
îa de cet état de choses pendant huit ans.
rout-à-coup il se trouva que , pour les besoins
le la religion , « ce n'était plus assez d'un
îvéché par département, et on en augmenta
.E NOMBRE. )) Le gouvernement refuse de
'evenir au l'égime de 1790, etc., etc. {Na-
'ional du 3o avril. )
Ainsi en combattant les circonscriptions ac-
tuelles , ce sont celles de 1790 que ce journal
iemandait, c'est-à-dire un évêché par dépar-
tement. On peut juger par ce fait sur quelles
nisères de l'esprit humain sont fondées les
ittaques dont l'Eglise est l'objet, et qu'il en
;st de son organisation matérielle comme de
;es dogmes , qu'on ne combat le plus souvent
jue parce qu'on ne les connaît pas. Tout le
monde sait que le concordat de 1801 ne réta-
blit pas l'organisation des diocèses sur les
aases où l'Assemblée contituante les avait pla-
:és, d'un évêché par département. 11 n'admit
jue I o archevêchés et 5o évéchés , que le traité
ie 181 4, en enlevant à la France le fruit de
>es conquêtes territoriales^ réduisit à 9 arche-
vêchés et 4ï évéchés. C'était loin d'un siège
par département. La loi du 4 juillet i8'2i , et
l'ordonnance du 3 1 octobre 1 822 , qui por-
taient à 80 le nombre des sièges , n'arrivèrent
pas encore à l'ordre établi par la coisstitutiop
civile; loin de ne pas se contenter d'un évêché
par département, et d'en établir davantage
comme le dit le National, la restauration ne
demanda pas même ce nombre. On le voit
donc, l'état de choses actuel est plus près de
la législation de 90 , que celui auquel on vou-
drait revenir, et l'argument incroyable qui
nous est opposé se retourne contre ses au-
teurs.
Nous tenons à ce que dans une question
de cette importance aucune allégation ne reste
sans réponse. Oui , le clergé applaudit au
concordat de 1801 , et l'Eglise le reçut comme
un bienfait du pcntife et du gouvernement
d'alors. C'en était un en effet, car le concor-
dat quoiqu'insuffisant aux besoins de l'Eglise,
relevait cependant ses ruines , et l'Eglise ne
pouvait être ingrate. Mais ce qu'on demande
au gouvernement actuel serait précisément le
conU'aire de ce que fit le gouvernement du
consul. En revenant au concordat de i8or ,
comme on l'a déjà fait remarquer, il abattrait
des autels , il ferait ce qu'avait fait la consti-
tuante, et l'on sait à quel prixl
LE CLEKGE
DE l'Église bonne- nouvelle a parts.
Paris est l'égout de la France , a dit quel-
qu'un dont le nom nous échappe. Paris est la
merveille du monde, crient à l'envi une foule
de gens qui ont tout aussi raison. Cest qu'il
y a dans Paris mille Paris qui ne se ressem-
blent pas, dont les mœurs, les habitudes, tout
est différent. Paris , ville de révolutions et de
fêtes, de cris de mort et de^chants joyeux, de
sang et d'orgies voluptueuses, de palais d'or
et de mansardes misérables; de salons tendus
de soie , et de grabats oi^i la paille manque
quelquefois au malheureux qui se tord de mi-
sère, de faim et de désespoir ! Oh I celui qui
n'a vu de Paris que ses monumens hardis et
brodés, que ses jardins brillans , que ses mag-
nifiques boulevards où le luxe pompeux s'é-
tale au soleil , où la foule dorée se presse , se
heurte, se coudoie; celui dont l'oreille n'a
55^
LA DOMINICALE.
été caressée que de la suave harmonie de ses
concerts , dont les yeux n'ont été frappes que
des productions magiques de ses beaux-arts;
oh! pour celui-là Paris, c'est la merveille du
monde. Mais encore une fois , ce n'est pas là
le Paris réel, le seul Paris. Pour la connaître,
il ne faut pas s'arrêter au premier étage; un
peu plus haut il y a d'amèrcs douleurs, sou-
vent de poignans désespoirs , des larmes à
vous briser le cœur , de pauvres vieillards in-
firmes, des femmes que la misère pousse au
vice, des familles entières, auxquelles les bu-
1 eaux de charité donnent tout juste de quoi
mourir lentement d'inanition.
Et quand les révolutions surviennent, vous
voyez alors descendre dans les rues toute
cette population en guenilles , qui surgit on
ne sait d'où, qui se jette partout où il y a du
danger, insouciante de la vie, contente de se
rouler un moment sur les soplias soyeux et de
s'ébaudir au soleil. De morale, de religion ,
de piincipes , la grande partie n'en connaît
pas. Sauvages au milieu du raffinement de la
civilisation, ils savent de la vie ce qu'elle
comporte de jouissances brutales , et contient
de sensations. C'est en le blasphémant qu'ils
apprennent le nom de Dieu , en dévastant les
temples qu'ils savent qu'on lui rend un culte
quelque part. Immense population qui naît,
A'it et meurt dans la misère la plus affreuse,
ou l'apathie la plus inconcevable , qui va se
prostituer dans la rue , remplir les prisons et
les bagues, périr en place de Grève , dans un
liôpital, ou encombrer de ses cadavres les
dalles froides de la Morgue I N'est-ce pas hor-
•rilile que ce Paris hideux, dégoûtant, misé-
rable, sans foi, sans mœui's, sans pain, au
milieu de cet autre Paris si frais, si joyeux,
si léger, si bi'illant , si enthou-iaste, si riche,
si voluptueux ! Ne vous étonnez donc pas que
desjugcmens si divers soient portés sur Paris;
c'est la perspective qui change.
Dans ce Paris dont nous venons d'esquisser
quelques traits, malheureusement trop vrais
pour nous qui sommes le peuple le plus vain
de nos lumièics , ce qu'on appelle le philan-
trope ne pénètre point. Toute sa charité con-
siste dans l'offrande fastueuse d'une souscrip-
tion f(uc l'engouement de la mode a rendue
de bon ton; mais d'habit chamarré d'or, on
n'en voit guères dans la pauvre mansarde ,
tout près du ciel. Si la mère de famille voit
arriver quelqu'un au moment de grande dé-
resse, lorsque ses petits cnfans en picurs lui
demandent le morceau de pain qu'elle n'a pas
à leur rompre, ce n'est pas lui ^ ce n'est pas
lui qui vient consoler le pauvre^ oh ! non, ce
n'est pas lui I
Mais au milieu du monde vit un homme
que le monde ne connaît pas , où qu'il dé-
daigne quelquefois- Les douleurs, il les sait
toutes, paice que son devoir est de les con-
soler toutes , s'il ne peut les guérir. Sa charité
passe inaperçue comme lui. Mais que de famil-
les il console! que de maisons pour lesquelles
il est la Providence visible! que d'aumônes il
répand, lui qui est pauvi'e! que de larmes il
sèche I que de cœurs il ouvre au repentir !
que de plaintes il étouffe ! que de désespoirs
il calme! Le riche l'ignore; mais le pauvre le-
connaît, lui, pour l'avoir vu s'asseoir a son
chevet quand il souffrait, ouvrir sa bourse,
la bourse des malheureux , quand il avait
faim. Cet homme, c'est le prêtre, le prêtre
catholique.
Et , pour en revenir à notre texte , nous
voulons aujourd'hui révéler à toute la France
une œuvi'e sublime , qui se passe depuis deux
ans sous nos yeux , dans Paris , tout à côté de
nous, et que bien peu de personnes connais-
sent pourtant, hors les pauvres: tant les bel-
les et dignes choses vous échappent dans cette
vie galvanique de Paris, tant le secret de la
bienfaisance est gardé par les bienfaiteurs î
Vous le savez, commcntfut maltraité en juil-
let et depuis, le clergé de Paris, par le peuple
de Paris! Vous savez que la populace dansa
sur les ruines de Saint-Germain-l'Auxerrois ,
la vieille église en face du Louvre , qui s'était
élevée avec le Louvre, et qui fut dévastée
quand le Louvre fut vide de ses vieux hôtes.
Vous savez avec quelle furie elle dispersa les
pierres de l'archevêché, avec quels hurle-
mens elle abattit les croix. Mais vous savez
aussi comment le clergé de Paris se vengea
du peuple de Paris, avec son archevêque à
sa tête , quand le fléau vint à tomber comme
la foudre sur la ville consternée. Mais ce que
vous ne savez pas, c'est ce qu'a fait depuis le
clergé de l'église de Bonne-Nouvelle, ce
clergé seul avec le peu d'or qu'il possède à
lui , ou la charité de quelques fidèles. Nous
allons dévoiler ce secret de la charité que la-
modestie n'eût jamais fait connaître, mais
qui est trop beau pour rester enseveli entre
Dieu et les pauvres.
Eh! bien le clergé de Bonne-Nouvelle est
allé chercher dans ce Paris dont nous parlions
LA DOMIKICALE.
5o5
eu comnienrant , dans ces misérables repaires
où tant de misère s'accouple avec tant de vi-
ces et d'ignorance , deux ou trois cents mal-
heureux, privés de pain, de foi et de mœurs ;
vieillards , femmes , enfans , honmies de l'âge
mûr, jeunes gens, il a tout rassemblé dans
son église. Ça été bien des difficultés à vain-
cre d'abord ; toute celte foule ne connaissait
rien en religion, ne savait pas s'incliner à
l'église, faire le signe de la croix , dire une
prière pendant le saint sacrifice. C'étaient
comme de pauvres sauvages tout étourdis de
la majesté du saint lieu , étonué d'ouïr des
paroles si belles , et de voir tant de charité
dans le cœur de ces prêtres.
Tous les vendredis on les rassemble, quelque-
fois plus souvent, quand se trouvent certaines
fêtes marquantes. On les fait assister à la messe,
on leur distribue quatre livres de pain à cha-
cun , delà viande, du bois pendant l'hiver j
un prêtre leur explique les dogmes de la re-
ligion, et leur rend facile la pratique de la
morale chrétienne. C'est admirable à voir
que le recueillement de tous ces pauvres en
face de Dieu , la reconnaissance qui s'échappe
de leurs cœurs en prières pour leurs bienfai-
teurs I Si vous voulez vous sentir touché jus-
qu'aux larmes , allez assister à cette messe de
l'église de Bonne-Nouvelle le vendredi de
chaque semaine , et dites en face du sanc-
tuaire et côte à côte de ces pauvres s'il v a
sur la terre une plus belle mission que celle
du prêtre chrétien ! On va voir avec quelle
piété se prosternent sous le dôme des Invali-
des les vieux soldats qui ont campe dans
presque toutes les capitales du monde; on re-
vient tout ému , et l'on se rappelle avec un
charme indicible le nom de Dieu des ba-
tailles donné à Dieu ; le spectacle de Bonne-
Nouvelle vaut celui des Invalides ; et le Dieu
des pauvres revient aussi bien en mémoire.
Encore une foisj vous qui avez le bonheur
d'être chrétiens , et de pleurer à une belle
action, allez à l'église de Bonne-Nouvelle.
Car c'est là une belle action de son clergé ,
qui ne vit , comme tout le clergé de Paris ,
que des dons des fidèles, d'épargner assez sur
son modeste superflu pour nourrir ainsi
toute l'année, deux ou trois cents malheu-
reux. Aussi , que d'autorité il s'est acquise î
Que de bénédictions et de vœux entourent
l'église de Bonne - Nouvelle ! Chaque fois
qu'un pauvre voit un de ses prêtres, voilà un
prêtre de Bonne- Nouvelle, dit-il, et dans
tout le peuple de ce quartier , c'est l'équiva-
lent de ces mots : Voilà notre père ! Peut-
être parmi ces malheureux s'en est-il trouvé
qui , un au plus tôt , blasphémaient la croix
qu'ils ne connaissaient pas ; peut-être quelques
unes de ces mains qui pressent la main de ces
prêtres a-t-elle renversé de sa niche plus
d'une statue de saint en face du Louvre; mais
qu'importe? La charité a tout absous, et de-
vant l'autel il ne s'est rencontré que des mal-
heureux et point de coupable , après le re-
pentir.
Nous avons voulu citer ce trait entre mille
du clergé de Paris , pour montrer avec quel
ensemble le clergé de Paris marche avec son
archevêque pour faire le bien et se venger,
comme se vengent les ministres d'un Dieu
qui en mourant pardonnait à ses boui-reaux.
Nous avons voulu montrer que le clergé sait
bien dans quels réduits on trouve la misère ,
devant laquelle passent insoucians chaque
jour des hommes qui se disent bienfaisans.
Pvcmettez-lui entre les mains ce peuple, sur
llimmoralité duquel vous gémissez chaque
jour , après lui avoir enseigné des principes
qui l'ont fait ce qu'il est; et, croyez-le bien ,
il lui faudra moins de temps pour le conver-
tir qu'il ne vous en a fallu pour le perdre et
l'égarer. A la vérité il joint quelque chose
déplus, la charité, qui ne s'apprend point
dans les livres dans les fastueuses académies,
mais dans la méditation en face de Dieu.
Et maintenant que le clergé de Bonne-
Nouvelle nous pardonne d'avoir révélé à la
France son dévouement et sa charité. Mais si
le devoir de celui qui donne est de laisser
ignorer à sa main gauche ce que donne sa
main droite, le nôtre est de recueillir toutes
les belles actions.
LITTERATURE.
SILVIO PELLICO.
MES PRISONS. DES DEVOIRS DES HOMMES.
Voici un livre tout parfumé d'aaiour divin
et de chaste poésie , de rêveries douces et
d'intimes consolations ! Voici un homme que
la douleur a saisi tout jeune parmi les délices
etlesjoiesdu monde, unhommequia souffert
long-temps , et qui a demandé au temps et à
ses souffrances la perfection de son âme I Voicî
556
LA DOMINICALE.
un exemple de résignation ! Certes, il est con-
solant pour nous d'entendre cette voix sainte
qui vous raconte ses combats du cœur, ses es-
pérances et sa foi si naïve , si vivace , née dans
le malheur pour grandir dans la solitude. La
France repue des scandaleuses absurdités de
sa littérature, du dévergondage et de l'obs-
cénité de sa poésie , a répondu par un cri de
sympathie profonde à cette voix chrétienne
qui lui arrivait d'Italie I Salutàlacontrée d'où
nous viennent ces paroles mélodieuses ! qu'elle
soit la bienvenue entre les nations! Ah I sur-
tout salut au poète, qui nous revient de l'exil
avec son trésor de vertus chrétiennes et de
bénédictions évangéliques I Voilà l'homme,
comme le comprend' le Christianisme : s'ai-
daut de Dieu pour supporter la douleur, et de
la douleur pour s'élever à Dieu !
C'est une chose merveilleuse que le cou-
rage et les consolations que l'àme puise d*ns
un livre chrétien ! c'est une douce chaleur
qui pénètre et vivifie, c'est un contentement
intime et mystérieux qui soutient dans l'incer-
titude, et relève dans le découragement; c'est
une espérance pleine de tendres inquiétudes ,
une effusion de cœur, un amour des hommes,
un élancement infini del'àme vers les béati-
tudes du Ciel l Oh I qui n'a pas compris une ,
fois dans sa vie l'ardente expansion de IjH^Jn
prière, le divin recueillement d'une âme ^^-
sionnéepour son Dieu , l'enthousiasme de la
pensée j'eligieuse, l'extase de l'adoration? qui
n'a pas senti , parmi les combats intérieurs de
son âme, parmi ses doutes et ses indicibles
abattemens , quel baume céleste c'était que
la religion I et dans ses misères et ses douleurs
de tous genres , quel homme n'a pas éprouvé
la douceur de la méditation et des larmes I
Si la main du Seigneur vous plie
Baissez votre tèle et j)leurez !
C'est que le Sauveur ne nous a pas trompés
quand il nous a dit : Bienheureux ceux qui
)> pleurent; car ils seront consolés! Ydtiez à
■» moi vous tous dont la vie est amère, et je
« vous soulagerai. »
Ouvrez celivrej vous y trouvez tout cela!
— D'abord c'est le jeune homme qui va de-
vant lui. sans penser à Dieu; cette âme ar-
dente ne se sent pas à l'aise dans le vide doses
croyances; elle est tourmentée , inquiète sajis
savoir pourquoi. La providence dont les vues
sont si profondes , voulut rappeler ce jeune
homme parle malheur et le rendre meillem*
parla souffrance. Silvio Pellico est ai'rêté à
Milan , le vendredi i3 octobre 1820^ et passe
dix années , les plus belles années de la vie
humaine , dans les cachots de Venise et du
Spielberg! Silvio Pellico avait une mère, un
père , des frères et des sœurs qui l'affection-
naient de l'amour le plus tendre, et qu'il ai-
mait avec le dévoûment le plus absolu. Com-
ment vont-ils supporter la nouvelle de son
arrestation? qui leur en donnei-a la force?
« Une voix intérieure lui répond : celui que
» tous les affligés invoquent , qu'ils aiment.,
» qu'ils sentent dans leur âme ; celui qui don-
» nait la force à une mère de suivre son fils
•>■> au Golgotha et de rester aux pieds de sa
•» croix; l'ami des malheureux , l'ami des
» hommes. » C'est doue au Christianisme que
le prisonnier demande sa première conso-
lation ; étonné de trouver tant de paix après
tant d'inquiétude dans cette pensée reli-
gieuse , il descend au fond de son cœur, et la
foi s'y réveille ! Il prend une courageuse ré-
solution. « Aimer Dieu et les hommes, s'é-
» lever par de généreux sacrifices, n'est-ce pas
5) là toutlc Christianisme? je m'étonnai que le
» Christianisme étant , par son essence , si pur,
» si philosophique, si inattaquîdîle, il fût venu
» cependant une époque où la philosophie
)) osât dire : C'est à moi de prendre sa place!
» prendre sa place en enseignant le A^ice?
» Non. En enseignant la vertu? La vertu,
« c'est l'amour de Dieu et du prochain; c'est
» ce qu'enseigne le Christianisme. » C'est
avec un plaisir infini , que l'on suit les pro-
grès de cette âme dans la foi , à travers ses
épreuves, longues et terribles ; avec une vo-
lupté profonde que l'on écoule les naïves con-
fessions de ce jeune homme ; qu'on assiste au
drame psyco logique si brûlant de cette intel-
ligence, et que l'on observe les émotions de
ce cœur, si ingénues et si pathétiques! Je ne
sais quoi de consolant, d'affectueux, s' exhale de
toutes les phrases de ce livre. Je me suis senti
souvent les larmes aux yeux en le lisant; une
sainte mélancolie est entrée dans mon cœur; j'ai
éprouvé que j'étais heureux de croire et d'ai-
mer comme cet homme ; j'ai fraternisé avec
lui dans la même pensée l'eligieuse , je me suis
associé à la ferveur de son amour, à la can-
deur de son adoration, à la bonté de son âme;
je me suis ému de ses larmes, et j'ai prié avec
lui!
La solitude est peut-être le tourment le plus
LA DOmMCALE.
5^7
affreux pour le prisonnier; ce vide qu'elle
fait autour de l'homme est effrayant pour les
âmes sans foi! L'homme étant toujours face à
face avec lui-même , doit éprouver dans la so-
litude im étrange supplice , si sa conscience
est chargée de remords. Là, pas de faux plai-
sirs , pas de vains bruits , pas de cris étour-
dissans , rien de cette vie agitée et tourbillon-
nante qui vienne distraire l'âme de la contem-
plation d'elle-même I Oh I la solitude doit être
terrible aux méchans ! C'est sans doute un des
supplices les plus affreux des damnés que
cette laideur d'eux-mêmes qu'ils ont devant
les yeux fi^ce à face , sans trêve , et toujours î
L'homme qui aime Dieu n'est jamais dans la
solitude j il est partout avec son Dieu. Dieu
est l'invisible témoin de ses actions et de ses
pensées, l'hôte de son ame et de son cœur j ses
actions sont pui-es , ses pensées sont saintes ,
afin que Dieu puisse reposer ses regards sur
elles! Il embellit son ânae, et parfume son
cœur pour en faire un temple vivant !
« L'attention de se tenir toujours en la pré-
» sence de Dieu , loin de fatiguer l'esprit et
» d'être un sujet de crainte était un baume
» pour mon cœur. En pensant que Dieu est
» toujours près de nous , qu'il est en nous ,
» ou plutôt que nous sommes en lui, la s.oli-
» tude perdait tous les jours , pour moi , de
» son horreur. Ne suis-je pas, me disais-je,
» dans la meilleure compagnie? et je donnais
■» l'essor à ma joie. «
Ce livre est plein de ces sentimens simples
et purs , qu'on ne trouve, que dans les livres
saintsj une sensibilité affectueuse, une mélan-
colie attendrissante , un retour perpétuel à
Dieu de l'esprit et du cœur; voilà ce qui dé-
borde à chaque page. Maintenant c'est une
inscription que le prisonnier déchiffre avec
joie : « Je bénis la prison parce qu'elle m'a
» fait connaître l'ingratitude des hommes, ma
» propre misère et la bonté de Dieu. » Tout à
l'heure c'est une rencontre inattendue avec
un compagnon d'infortune : « La vue d'un
» homme de bien me console , na' attendrit ,
» me donne à penser. Ah! c'est un si grand
» bien que d'aimer et de penser! — Je me sen-
1) tais plus ficj' , plus riche d'idées , plus con-
» tent de inoi-mêmc. La vue d'une personne
» aimée suffit pour tempérer les ennuis de la
» solitude. »
Voulez-vous savoir quelles sont les occu-
pations de Pellico dans la solitude ? ses plai-
sirs? ses affections? lisez l'histoire si tou-
chante de ce pauvre enfant sourd-muet qui
venait jouer devant ses fenêtres. Avec quelle
grâce et quelle délicate attention cet enfant
vient folâtrer sous les yeux de Silvio; avec
quelle joie le prisonnier suit ses mouvemeus
et ses gracieux caprices I Ne dirait-on pas que
CCS deux infortunés ontl'instinct deleurs mal-
heurs, et qu'une secrète sympathie les révèle
à l'autre ? Mais l'amitié, comme l'entend Sil-
vio , n'est pas un sentiment fortuit, et sans
but. Il cherche à élever l'âme de cet enfant
])ar de larges idées , à l'instruire dans les au-
gustes vérités du Ciel , à la diriger dans la
charité divine et humaine. « Comme il com-
» prend que je l'aime quand il caresse un de
« ses compagnons, ou qu'il partage son paiu
M avec lui ! — Plus il verra que j(; l'instruis,
■» et que j'élève son âme, plus il m'aimera! »
Quel homme! et quelle morale! Comme le
Christianisme sanctifie toutes les affections !
et que c'est bien la religion de l'humanité,
celle qui répand ainsi sa douce lumière sur
toutes les faces de la vie. — Quelle tendre pitié
il éprouve pour cette 'pauvre pécheresse re-
pentante, pour cette autre Madeleine, dont la
voix suave arrive dans son cachot , à travei'S
le mur de séparation , et qui s'élève si mélo-
dieuse et si chaste parmi les cris obscènes de
ses compagnes! — Puis à Venise, là haut sous
les plombs , comme il tressaille, le pauvre
poète, à la voix de ces deux enfans qui lui de-
mandent son nom. Que de bonhomie, que de
délicatesse et de candeur dans ce x'écit !
« Je vis à une fenêtre lever ses petites
1) mains vers nîoi un enfant de neuf à dix ans,
» et je l'entendis crier : Maman ! maman ! ils
» ont mis là haut quelqu'un dans les plombs.
•>■> Pauvre prisonnier, qui es-tu?
» — Je suis Silvio Pellico, répondis-je.
» Un autre enfant un peu plus âgé courut
1) aussi à la fenêtre et s'écria : Tu es Silvio
» Pellico?
» — Oui , et vous , chers enfans !
» — Moi, je me nomme Antoine S , et
» mon frère, Joseph.
» Ensuite , il se retourna pour dire : que
» faut-il encore lui demander !
» Et une dame que je supposai être leur
)) mère , se modérant à demi , suggérait de
» compatissantes paroles à ces chers petits en-
« fans, et eux les disaient et je les en remerciais
» avec la plus vive tendresse. Ces conversa-
» tions recommençaient le matin , à midi et
» le soir; le soir, lorsqu'on allumait les flam-
6o8
LA DOMINICALE.
» beaux, la dame fermait la soirée , et les
)) enfans me criaient : bonne nuit, Silvio I et
» elle aussi , devenue plus hardie dans l'obs-
•n curité, répétait d'une voix émue: Bonne
» nuit , Silvio I Courage î
» Lorsque ces enfans déjeunaient ou fai-
)> saient collation, ils me disaient : ah ! si nous
« pouvions te donner de notre café au lait !
» oh ! si nous pouvions te donner de nos g;i-
» teaux ! Le jour oii tu auras ta liberté , sou-
» viens-toi de venir nous voir; nous te dou-
» nerons des gâteaux bien bons et bien chauds,
» et mille baisers î »
Ce livre est parsemé de traits de ce genre.
"Tout cela est dit avec tant de simplicité et tant
d^ingénue poésie, que vous vous arrêtez à cha-
que page pour mieux en savourer l'exquise
sensibilité. Je ne vous parlerai pas des mille
souffj-ances journalières de Pellico , de ce»
atroces douleurs morales qui l'agitent quel-
quefois avec Isnt de violence , de ces momens
de crise où son âme est aux prises coi-ps à coips
avecle découragement ou le désespoir, et dont
elle so:t toujours victorieuse et sereine; je ne
dirai rien de ces tortures physiques si poi-
gnantes , et souffertes avec tant de courage et
de calme. Cette âme grandit chaque jour dans
la vertu chrétienne I sa résignation croît avec
ses souffrances I il s'attache aux hommes par la
douleur, il bénit la main qui le frappe, et sa
grande âme ne sait pas trouver un mot de
haine, même pour ses ennemis.
La seconde partie de ces Mémoires , celle
qui raconte sa captivité au Spielberg , est
plus triste et plus sombre. Son cœur se re-
plie plus douloureusement sur lui-niêmej
ses souffiaiices matérielles sont aussi plus ter-
ribles! Il n'a qu'une planche pour dormir;
que de l'eau pourboire, et pour toute nour-
riture du pain noir et quelques légumes. Les
fers lui meurtrissent les pieds , et la faim tour-
mente sa poitrine. Il se résigne! « Que votre
volonté soit faite , ô mon Dieu »! — Il
voit mourir à côté de lui , un ami trouvé
dans le malheur! il se résigne et prie!
Oh! lisez la mort d'Oroboni! Elle vous arra-
chera des larmes ! Quel drame ! Et que cette
mort chrétienne est pathétique et sublime!
— Toute cette partie du livre est une élégie
bien sombre , bien mélancolique, mais au-
dessus de laquelle planent toujours les trois
grandes vertus du Christianisme, la Foi , l'Es-
pérance , la Charité ! C'est une lamentation
une prière plaintive à Dieu! une bénédiction
aux hommes qui sont les enfans de Dieu!
« J'accepte toutes les horreurs de la prison j
» mais du moins permets que j'aime , et dé-
« livre-moi , mon Dieu, Ju tourment de haïr
•» mes semblables. « Voilà les seuls mur-
mures qu'il se soit jamais permis contre les
hommes. Et nous, nous dii-ons : Voilà de la
grande poésie ! de la poésie de l'âme et du
cœur, telle que l'on n'en trouve que dans le
Christianisme ! De la poésie qui vous laisse
l'envie de devenir meilleur , de grandir en
amour et en vertu , de la poésie féconde ,
noble, douce, affectueuse et sublime.
Le livre des Devoirs est le corollaire des
Prisons , l'épilogue du poème , la moralité de
ce drame sublime de dix années, qui com-
mence à Milan et finit au Spielberg.
Sans doute qu'en écrivant ce livre pour un
jeune homme , S. Pellico songeait à un enfcn*^
du comte Parro, dont il parle -avec un tendre
intérêt dans ses Mémoires. Ici , la voix du
prisonnier n'est plus aussi douloureuse , plus
aussi gémissante. Les sanglots n'interrom-
pent plus , à chaque phrase, les hautes le-
çons de morale et de philosophie chrétiennes
que l'auteur a recueillies dans les dures
éprejves de sa vie. Vous croyez entendre
la voix grave , douce et mélancolique d'un
vieux père donnant des conseils affectueux à
un fils qui part pour un long voyage. Vous
sentez à l'éiuotion dont sa voix est pleine , que
le vieillard a peine à retenir ses larmes! C'est
qu'il a marché par tous les chemins cpie va
parcourir son enfant , et qu'il n'y a recueilli
la sagesse , qu'au prix de longues fatigues et
d'angoisses infinies! Il lui indique les dangers
de la route , et les consolations qu'il pourra
rencontrer. « Là, est le désert avec ses mirages
imposteurs ! plus loin , la fraîche oasis et ses
eaux claires ! là tu maixheras sur un terrain
mouvant , aride, brûlé du soleil; courage! la
foret tranquille, avec ses gazons mousieux et
ses feuillages verts n'est pas éloignée; ici est le
torrent furieux , plus bas est le pont où tu
pourras le traverser. » Hélas ! la vie humaine
n'est elle même qu'un voyage. Ceux qui le
commencent doivent écouter avec une reli-
gieuse attention ceux qui en ont couru jles plus
dangereux sentiers; et les pèlerins qui vont en
avant des autres , font bien de marquer eu
passant les écueils où ils ont failli échouer.
Ce livi'C n'est pas un écrit de morale conçu
dans la contemplation abstraite d'un grand
principe, dont le moraliste enseigne les coasé-
LA. DOMINICALE
0^9
quences et leur application aux choses de la
vie. Non, il est, pour nous servir des expres-
sions du traducteur, M. de Latour , le journal
d'une noble conscience. On dirait que chaque
soir, après cet examen sévère que conseillaient
les philosophes antiques, Silvio a écrit une
phrase qui résumait ses actes et ses pensées du
jour, et qu'il s'est endormi avec confiance dans
cette prière éloquente de son génie.
L'homme est un Dieu tombe qui se souvient des Cieux
a dit notre Lamartine, il aspire à repren-
dre sa place j c'est là que l'entraîne inces-
samment cet instinct du bonheur qu'il pour,
suit de toutes ses puissances. Là est aussi son
devoir.
Le devoir est :iussi multiple et aussi varié
que la vie dans ses mille faces.
Le premier des devoirs, et qui les résume-
tous, est l'amour de la vérité, car la vérité
c'est Dieu I De là , la condamnation du doute ,
qui est l'absence de toute vérité, et du men-
songe qui en est la négation.
L'expression la plus complète de la vérité
sur la terre est le Christianisme. Croire à la
vérité, c'est croire au Christianisme; aimer la
vérité, c'est pratiquer le Christianisme.
La dignité de l'homme est de croire à la
vérité, c'est-à-dire au Christianisme.
La religion n'a qu'un précepte, qui la ré-
sume tout entière, la charité.
L'amour de l'humanité est l'expression so-
ciale de ce divia précepte.
L'amour de la patrie en est l'expression
nationale.
Un devoir plus étroit lie l'homme à ceux
qui vivent sous le même toit , c'est l'amour de
la famille; de là, la piété filiale , le respect à
la vieillesse, l'amour fraternel, l'anaitié et
l'amour conjugal. De là aussi , le choix d'un
élat, le choix d'une compagne, la dignité
morale de l'amour, l'honneur dû à la femme ,
surtout dans l'innocence des vierges et la vertu
des épouses. De là aussi l'obligation d'aimer
l'enfance et la jeunesse.
Du souci de la famille naît ordinairement le
goût des richesses. L'Evangile adopte les pau-
vres , mais il ne proscrit pas les riches.
La bienfaisance est la vertu des riches , la
résignation celle des pauvres.
Enfin suivent quelques conseils qui n'ont
pu avoir place dans l'enchaînement des ques-
tions traitées précédemment. Soyez doux et
affables; oubliez les injures, mais souvenez-
vous des bienfaits.
Nous regrettons de ne pouvoir citer quel-
ques pages de ce livre admirable, pour nous
faire pardonner la sécheresse inévitable d'une
analyse. Nous terminerons avec ces paroles de
M. de Latour. « Comme simple exposé des
obligations de la loi chrétienne , ce livre serait
beau encore , et son exquise concision empê-
cherait qu'il neseperdît dans la foule des traités
de ce genre. Mais comme corollaire d'une
œuvre sublime, /e^ Pmo«.y, comme résumé
de la vie d'un martyr, comme testament mo-
ral d'un confesseur de la vérité , il a droit de
compter parmi ces livres qu'une main mysté-
rieuse apporte, dans la solitude, aux âmes .
blessées par le monde, et dont une voix dit :
prends et lis I »
NOTICE
sur. l'église de fourviÈres a lvon.
Les derniers événeraens dont la ville de
Lyon vient d'être le théâtre, ont appelé sur
ses églises, où tant de sang a coulé , l'attention
de la France. Celle de Fourvières , en parti-
culier, a vu le trésor de ses prêtres vieux et
infirmes , pillé à la suite du carnage. Nous
avons pensé que nos lecteurs ne liraient pas
sans intérêt quelques détails sur cette église ,
si célèbre dans tout le Midi. Nous les emprim-
tons à un ouvrage intitulé : Lettres àmaJîUe
sur mes promenades à Lyon,
» A peu de distance de l'Antiquaille, et après
avoir monté, je suis arrivé à Notie-Dame-de-
Fourvières , que la dévotion des fidèles a
rendue fameuse depuis si long-temps, dont la
célébrité s'est accrue (s'd est possible) depuis
les derniers événemcns dont j'ai été témoin.
La chapelle de Notre Dame-de-Fourvières
est située au sommet de la montagne; elle
n'est remanjuable ni par son architecture,
ni par la richesse ou la perfection de ses déco-
rations intérieures. Elle a demeuré fermée
pendant toute la révolution , et jusqu'au mo-
ment où le pape Pie VII, à son dernier passage
à Lyon , est venu la rouvrir et rétablir le
culte (i).
(1)Le vendredi Sa Sainteté voulut bien se rendre
au célèbre pèlerinage de Fourvières; monseigneui
l'archevêque de Lyon accompagna le Saiat-Père à
cette cérémonie; malgré la roideur du chemin la
360
LA DOMmiCA-LE.
Ce qui m'a paru tenir du prodige, c'est
que ce tcmpie si modeste à la vérité , mais si
célèbre dans la cîirétienneté , n'ait pas excité
l'envie et la rage des vandales , qui ont détruit
tant d'autres monumeus religieux beaucoup
moins fameux que celui-ci.
La chapelle de Fourvières a traversé intacte
toute la révolution , et le siège non moins
destructeur de Lyon. Elle n'a reçu ni au de-
dans ni au dehors la plus petite égratignure;
et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, quoi-
qu'elle ait passé (comme presque tous leS
biens nationaux) dans des mains étrangères,
elle n'est jamais sortie de celles du premier
acquéreur qui heureusement en a conservé
toutes les formes et tous les ornemens.
Une quantité d'offrandes considérables faites
par ceux qui ont été en pèlerinage à la cha-
pelle de Fourvières, depuis son ouverture,
ont facilité les moyens à monseigneur l'Ar-
" chevèque de liVon d'y établir un service an-
nuel et journalier, et d'assurer ainsi l'existence
de plusieurs prêtres respectables par leur âge
et par leurs malheurs.
Il en a attaché particulièrement seize au ser-
vice de cette chapelle, qui sont tenus de dire
leur messe chaque jour : quatre d'entre eux
seulement ont le titre de chapelain.
Le nom de Fourvières , si l'on en croit les
écrivains des quatorzième et quinzième siècles,
àé.Y\\e. àe, forum veneris , temple de. Vénus,
ou bien dejorum vctiis , vieux maixhé , nom
donné à un ancien marché élevé à cet endroit
sous le règne de Trajan, et dont l'ancienne
dénomination gauloise de Forviel , s'est
. changée insensiblement dans celle de Four-
vières.
On ne doute pas que Fourvières n'ait été le
multitude était immense. Après la cérémonie ,
deux prêtres revêtus de surplis , demantlèrent et
obtinrent la permission de porter le Saint-Père
dans une châsse préparée à cet eflet ; il descendit
ainsi au milieu des acclamations d'un peuple im-
mense jusqu'à cet hospice célèbre , par le
martyre de saint Potlin (l'Antiquaille) , vénérable
fondateur de l'éj^lise de Lyon. Les chemins par
lesquels Sa Sainteté descendit étaient couverts de
fidèles ; elle fil une partie du chemin à pied , et
la foule s'empressait de baiser la trace de ses pas.
Ce jour doit être à Jamais mémorable pour
tous les Lyonnais , et plus particulièrement pour
tous les fidèles qui depuis si long-temps gémis-
saient Siins se plaindre , et qui virent enfin sécher
leurs larmes par le plus tendre des pasteurs et le
plus vénérable des pontifes.
premier emplacement de Lyon. Le forum
velus , dont il a été parlé plus haut; les ves-
tiges d'antiquités qui sont dispersés sur cette
montagne , attestent le grand nombre de ses
habitans : les seuls agrémens du lieu étaient
! bien suffisans pour les engager à s'y fixer, et il
eût été difficile de trouver un air plus salubre^
un site plus heureux.
PUBLICATIONS NOUVELLES.
Les journaux littéraires ont annoncé ré-
cemment une nouvelle production de Silvio
Peilico, intitulée : des devoirs des hommes.
C'est le corollaire de son livre des prisons si
naturellement connu , et si justement admiré.
Cet ouvrage est traduit par M. Antoine de
Latour à qui l'on doit déjà Fexcellente ti-a-
duction des mémoires, et qui, dans une
très-belle introduction, continue de se mon-
trer l'éloquent défenseur de la philosophie
religieuse. Nous analysons aujourd'hui cette
publication , qui forme un fort beau volume
imprimé avec soin chez un de nos éditeurs
les plus accrédités M. H. Fournier , et
nous nous hâtons d'en recommander la lec-
ture , surtout aux jeunes gens qui entrent
dans le monde. C'est à eux particulièrement ,
que Peilico parait avoir destiné cet ouvrage.
Le premier volume de l'histoire de la Ré-
volution j)ar M. de Conny , a paru ces jours
derniers. Nous nous proposons de rendre un
compte exacte, et d'appi'écicr toute la portée
de cette œuvre grave , consciencieuse, fruit
des études profondes de dix années. Nous
nous contentons donc de l'annoncer aujoui-
d'hui , et d'en constater le succès^ que le
nom seul de l'auteur suffisait pour lui pro-
curer.
Nous ne v^oulons pas oublier de parler
d'un portrait remarquable , qui fait partie de
l'exposition de cette année. C'est celui de
M. Janviei- , jeune avocat dont la France en-
tière apprécie le talent, et dont la voix a re-
tenti si belle dans les débats judiciaires. Ce
portrait est l'ouvrage de mademoiselle de
Fonrmond , artiste recommandable autant
par sa modestie , que par la grâce et la pureté
de son dessin , où l'on recounait l'école de
Girodet.
LA DOMINICALE.
56^
EPHEMERIDES.
.e 4 mai 1789, procession solennelle à Ver-
sailles, pour l'ouverture des Elats-généraiix. Le
vertueux et bienfaisant Louis XVI était persuadé
que cette réunion de tous les ordres de l'Etat of-
frirait les moyens de remédier aux abus qui lui
avaient été signalés, et que les flatteurs du peuple
exagéraient; et c'était avec un vrai sentiment de
joie qu'il se préparait à appeler sur les députés et
sur lui-même les grâces du ciel. Aussi voulut-il
donner à la cérémonie toute la pompe (les plus
grandes solennités. On se rassembla dans l'église
Notre-Dame. M. de Juigné, arclievêque de Paris,
dont Versailles alors dépendait, officia et porta le
Saint- Sacrement à la procession , où les cordons
du dais étaient soutenus par 3ioHsiei(r, depuis
Louis XVIII ; M. le comte d'Artois , depuis
Gharle X ; M. le duc d'Angoulème et M. le duc
de Berry. A la suite du dais n^archait le roi, avec
la reine et toute la cour. Le dais était précédé par
les députés du clergé , devant lesquels étaient
ceux de la noblesse , le Tiers-État ouvrant la
marche.
-e 5 — -1792, la première assemblée législative ,
continuant le système de persécution adopté par
la constituante , ordonne par i\n décret que les
prêtres insermentés soient réunis dans le chef-
lieu de chaque district et placés là sous la sur-
veillance des municipalités. C'était un moyen
très-simple pour les désigner à la fureur de la
populace, et préparer le décret qui devait,
quelques semaines après , prescrire leur dépor-
tation.
e 6 — 1658, non 1678, mort de Jansénius.
Cet homme mourut avant de pouvoir penser
que son nom dût acquérir tant de célébrité.
.e7 — 1704, la convention, sur la proposition
de Robespierre, décrète que le peuple français re-
connait V exiaience de VÉlre suprême et l'hn-
mortaUté de Vdme.
e S — 389 , les Goths et leur roi Récarede re-
noncent à l'arianisme. Dans une assemblée où
tous les évèques d'Espagne furent convoqués
Récarede , qui avait épousé la fîlie de Chilpé-
ric , roi de France , prononça uu discours où il
exposa ses efforts pour amener à la véritable foi
professée dans les Gaules, non-seulement les
Goths , mais encore les Suèves , qu'ils avaient
assujétis ; puis il signa , ainsi que la reine , les
décrets de Nicée et de Calcédoine contre Arius,
Ainsi l'Espagne redevint catholique. II est à
remarquer qu'à cette époque Récarede signait
comme fait encore le roi d'Espagne : moi le
roi.
,e 9 — lOGo, le pape Alexandre II, refuse aux
moines de Vallonîbreuse , l'autorisation de prou-
ver par le feu , les crimes dîJtiFSs accusaient
l'évèque de Florence.
Le 10— 1266, concile de Cologne, où l'arche-
vêque Engelbert essaie de remédier aux maux
que les troubles de l'empire avaient causés à
l'église d'Allemagne.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
NOUVELLES IIELIGIEUSES.
L'amendement introduit dans la loi sur les attri-
butions municipales , qui autorise les conseils mu-
nicipaux à donner leur avis sar les budgets des fa-
briques, et que nous avons combattu , soulève par-
tout des méconlentemens et excite de justes
réclamations. Le conseil de fabrique de la cathé-
drale de Saint-Claude vient d'adresser à ce sujet
une pétition à la Chambre des pairs, où l'on re-
marque les passages suivans :
« Quand les fabriques , dit-il , demanderaient
des secours aux conseils nKmieij)anx, que ces con-
seils examinent les comptes des fabriques, cela
peut se concevoir ; mais il est impossible de se
rendre compte de l'utilité de l'amendement adopté
par la chambre des députés , lorsque les fabriques
ne demandent aucune subvention aux conseils mu-
nicipaux. Si l'esprit des conseils municipaux est
bienveillant envers les fabriques , ils ne feront
qu'un examen de pure forme qui n'aboutira à rien.
Lorsque les conseils municipaux veulent s'occuper
de leurs propres affaires , ils sont déjà assez occu-
pés, et ils n'ont pas besoin d'entrer dans des dé-
tails longs et fastidieux pour des objets qui leur
sont étrangers. IMais si , an contraire , cet esprit
est hostile envers les fabriques, se fait-on une
jusîe idée des difficultés , des contrariétés qui ré-
sulteront d'une loi qui mettrait aux prises les
conseils municipaux et les conseils de fabriques ?
Alors n'aurait-on pas à craindre de voir les citoyens
paisibles alxliquer les fonctions honorables , il est
vrai, mais gratuites, de fabriciens, lorsque ces
fonctions les exposeront à tous les débats, à toutes
les tracasseries que pourront susciter les conseils
municipaux ?
)) On se tromperait , si on regardait cet esprit
hostile dont on parle comme une simple supposi-
tion : dans un grand nombre de communes, des
procès existent entre les fabriques et les conseils
municipaux. Avec les procès viennent souvent les
animosités. L'église cathédrale de la ville de Saint-
Claude offre en particulier un exemple de ces
contestations judiciaires , qui. du reste, se remar-
quent, comme on vient de le dire, dans beaucou])
d'endroits. Il ne convient pas qu'une partie qui
plaide contre une autre soit soumise au contrôle
de son adversaire. Cet adversaire serait en même
temps juge et partie ; il n'aurait pour cela autre
chose à faire qu'à supprimer du budget de fabri-
que, Jes fonds qiù seraient portés pour frais de
56â
LA DOMIMCALE
procès. Les iHConvéniens seront bien plus graves
encore dans les endroits composés de populations
non catholiques ; la majorité des conseillers muni-
cipaux y professe une religion qui n'est pas celle
de la majorité des Français. Est-il [lossible, est-il
seulement dans les convenances d'astreindre les
fabriques des églises à une vérilication qui sera
faite par un protestant ou un Israélite, ou toute
autre personne qui aura une croyance qui ne sera
point celle de l'Eglise catholique ? Les membres
du conseil de fabriipic de l'église cathédrale de
Saint-Claude espèrent que ces observations feront
voir l'inconvénient de la rédaction de l'article \9
du projet de loi dont on a parlé ; ils espèrent aussi
que les hautes lumières de la chambre des pairs
feront découvrir d'au Ires motifs encore de changer
celte rédaction, et ils demandent que les conseils
municipaux soient appelés à donner leur avis sur
les budgets et sur les comptes des fabriques, alors
seulement que les fabriques recevront ou réclame-
ront des secours de la commnne. »
— M. l'évèque d'Amiens vcîiait de reprendre
ses visites pastorales , et était le dimanche 20 à
Montdidier, où il se disposait à donner la coniir-
mation à 500 personnes de la ville et des environs,
lorsqu'il fut saisi d'une indisposition subite. Il
voulut néanmoins se rendre à l'église, et fit la
cérémonie assis dans un fauteuil. Ramené à
Amiens le lendemain, il était encore très-faible;
mais cet état n'a pas dm'é, et le prélat est au-
jourd'hui aussi bien que possible.
— Un mouvement religieux se manifeste de
toutes paris ; il se fait particulièrement remar-
quer dans la capitale ; les églises sont plus fré-
quentées, les chaires évangéliques plus entourées
d'auditeurs. On sent le besoin de chercher ail-
leurs que sur la terre un point d'appui qu'elle ne
saurait donner. La religion carélienne , toujours
pure, toujours belle, peut seule l'offrir à l'homme,
et assurer son bonheur ; elle ouvre son sein à la
multitude inquiète ou égarée. Elle lui présente la
croix de Jésus-Christ comme le symbole de son
véritable affranchissement , le fondement de son
espérance el le gage de son salul.
trest donc une bonne pensée que celle d'offrir à
la ])iélé des fidèles la méditation des souffrances
de riIomme-Diei: , en établissant sur une mon-
tagne, près de la capitale, un Calvaire où ils puis-
sent venir en pèlerinage, et où la croix, dominant
cette immense < iié, lui présente le signe de la ré-
demption du monde.
^loiitmartre, par sa pnsiCon élevée, par sa proxi-
mité de Paris, par la facilité de ses abords, bien
plus par ses souvenirs religieux, aussi anciens que
l'établissement du Christianisme en France , sem-
ble spécialement consacré à cette pieuse destina-
tion. Aussi, sur ses hauteurs arrosées du sang des
martyrs et premier berceau de la foi pour Paris,
fut établie, il y a trente ans, un Calvaire cpii de-
vint comme le signal du rétablissement du Culte
el du retour à la Pieligion.
Deimis le dernier ébranlement de la société , la
piété des fidèles cherche un aliment et se tourne
vers la Montagne sainte. Son vœu est satisfait , la
Croix se présente • le Calvaire est rétabli.
Tous les jours pendant l'octave des jours de fêles
de rinvenlion et de l'Exaltation de la Sainte Croix,
c'est-à-dire du 3 mai au 11 et du 14 septembre au
22 inclusivement j MM. les Vicaires généraux . les
Curés des paroisses de Paris et les plus célèbres
Prédicateurs viendront successivement célébrer les
saints offices et faire entendre la parole de Dieu.
Des indulgences plénières el partielles ont été
accordées l'année dernière par le Souverain Pon-
tife à ceux qui entreprendront ce pieux pèlerinage.
Pendant toute la durée de la neuvaine , il sera
célébré une première messe , à 7 heures , à 8 heu-
res précises, une autre messe basse suivie d'une
inslruclion, des stations, et de l'adoralion de la
vraie Croix. Voici les noms de quelques-uns des
Prédicateurs : Dimanche , M. l'abbé James; mardi,
M. Annat; mercredi, M. Texier-Olivier ; jeudi ^
M.Thibault; vendredi, M. Salacroux; samedi,
M. Durand; dimanche, M. Peyrol.
Il sera célébré le <2 un service solennel pour le
repos des âmes des défunts inhumés dans l'ancien
cimetière de la paioisse de Montmartre. Le ser-
mon sera prêché par M. l'abbé Letourneur , vicaire
général de Soissons.
EXTERIEUR.
Il paraît qu'il a été signé le 22 avril, à Londres,
entre la France, l'Angleterre, l'Espagne, et le
Portugal, un traité qui a pour but de repousser de
ces deux derniers pays Don Carlos et Don Miguel.
Ce traité fait l'objet de toutes les conversations
(léiAomaiiques, jusqu'à présent non-seulement on
ne connaît pas la teneur, mais la base même du
traité. Est-il , comine le disent certainsjournaux ,
l'assurance seulement d'une proieviion morale
de la |)arl des [luissances contractantes, ou l'enga-
gement de soutenir la cause révolutionnaire par
les armes ? Rien n'est encore certain. Nous se-
rions portés à croire que ce n'est qu'un protocole
de plus , suivant le mot prêté à M. Pozzo di
Borgo.
En attendant l'efiet de la convention signée à
Londres, la lutte continue en Espagne, et M.
Mariinez de la Rosa , intimidé {tar les protesta-
tions royalistes (pii se préparent , ou qui ont déjà
paru contre VEslalii réal pour la convocation des
eortès , entravé par les hommes du mouvement
qui se plaignent de l'empreinte d'hésitation et
de crainte que^ nwl&jl'acie royal , fait tous ses
efforts pour ùïSmo^hï aux yeux des puissances les
concessions qiril est obligé de faire à l'ojiijiion
LA DOMINICALE,
b65
lil)érale. Voici "ce qu'on lit dans une lettre écrite
d'Irun , à la date du 22 avril.
Mérino et Cuveillas sont toujours dans la Cas-
tille, aux environs d'Aranda , interceptant les
communications. Le général Quesada , après avoir
séjourné quelque temps à Yittoria, est reparti
pour la Navarre ; le général lîu'ron et le brigadier
Jaureguy sont entrés hier à Bergora , venant de
Tolosa. Zavala et les autres chefs royalistes se pro-
mènent également dans la Biscaye ; du reste , les
deux partis semblent éviter mutuellement d'en
venir aux mains.
Le 21 de ce mois, le courrier d'ambassade fran-
çaise Ergaris , venant de Madrid en voiture , avec
un postillon de Bayonne, a été arrêté sur la place
d'Ogarrun , en présence de plus de deux mille per-
sonnes qui sont restées muettes, par six carlistes j
ceux-ci lui ont enlevé ses dépêches et les ont por-
tées à leur chef Iturriza, qui se trouvait à Leira, et
qui, après les avoir décachetées et lues, les a ren-
voyées à Ergaris, qui les attendait à Ogarrun.
Les bataillons de Sagastibelza et de Zubiri oc-
cupent actuellement la frontière de l'Aragon (vers
Lombier) , Zumalacarreguy, après avoir fait une
courte apparition à Elissonde, où se trouve tou-
jours la j'.mte carliste de la Navarre, était hier
matin à Larrainçar, se dirigeant vers Lenemberry.
Plusieurs détachemens de vingt hommes chaque
connus sous le nom de uotoiifa/ios , sont répartis
sur divers points de la frontière, depuis les Aldules
jusqu'à Irun, dans le but de prêter main-forte aux
douaniers carlistes chargés de la perception des
droits sur tout ce qui entre en Navarre. Un de ces
détachemens , fort de vingt hommes , en résidente
H Vera, a fait dernièrement ime reconnaissance
dans notre ville. D'un autre côté un pareil détache-
ment de Guipuscuanos a paru ce matin à Fuenter-
rabie et a repris le chemin des montagnes à la
pointe du jour.
Tout annonce que les jésuites du Passage vont
être encore une fois en butte aux vexations des
autorités de Christina.
Les carlistes ont donné la liberté au curé de
Lero ; cet ecclésiastique est rentré chez lui.
Les moines du couvent de Saint-François de
Tolosa ont été chassés de leur asile par les christi-
nos ; plusieurs d'entr'enx sont arrivés hier à Saint-
Sébastien, et ont été accueillis par leurs confrères
de cette ville.
Il paraît que le général Piodin vient encore une
fois de faire une pointe sur le Portugal. Son but?
d'après un rapport inséré dans la Gazette de Mx'
DRiD du ^9 avril, aurait été de s'emparer de la
personne de don Carlos ; mais le prétendant , pré-
venu assez à temps , a pu se mettre à l'abri des
atteintes de son déloyal ennemi.
Je ne sais si c'est là le commencement de cette
fameuse intervention de l'Espagne eu Portugal,
dont les journaux libéraux se sont montrés fort oc-
cupés depuis quelques jours, ou si Rodill , après
avoir manqué son but, doit rentrer en Espagne et
reprendre ses quartiers. Son rapport est daté de
Pincio, en Portugal. Ce général avait fait entrer
ime brigade par les Alfagates pour intercepter le
chemin de Caslel-Branco , où se retirait don Car-
los ; le reste de ses troupes attendait ses ordres à la
Guarda.
INTERIEUR.
DISCUSSION DES CHAMBRES.
La séance du 26 a été importante , à cause du
rapport fait sur les pétitions de seize départemens
tendant à obtenir la conservation des évêchés me-
nacés. Ces pétitions étaientcouvertes de 180,000 si-
gnatures. Les seize évêchés dont elles demandent
la conservation , étaient ceux de Fréjus, Chartres,
Blois, Pamiers, Auch, Gap, Langres, Luçon, Mar-
seille, Monlauban, Nîmes, Perpignan, Périgueux,
Reims, Sens et Verdun.
M. Poulie, rapporteur, a commencé par faire ob-
server que ces réclamations , reposant sur des con-
sidérations de l'ordre le plus élevé, avaient dû fixer
l'attention delà commission. Elles ont été signées,
dit-il, par les notabilités de chaque département,
les membres des conseils-généraux et d'arrondisse-
ment , les magistrats, les maires , les adjoints, les
conseils municipaux.... Tous font observer avec
convenance que le retour au concordat de 1801 por-
terait une grave atteinte aux intérêts religieux et
moraux, et même aux intérêts matériels La
chambre, à l'occasion de semblables pétiti(ins, a
ordonné le renvoi au minisire des cultes le 2 mars,
et passé à l'ordre du jour les IG et 30 mars; mais
le vœu des populations se manifeste si hautement
et d'une manière si unanime, qu'il ne saurait être
repoussé; les protestans eux-mêmes ont joint leurs
sollicitations à celles des catholiques..». L'article o
de la loi des finances de l'année dernière ne dit pas
que tous les évêchés créés poslérieuroment au con-
cordat de 1801 seront supprimés , il subordonne au
résultat des négociations entamées avec la cour de
Home la dotation de ceux de ces sièges qui vien-
dront à vaquer; mais quels sont les évêchés sur les-
quels la mesure devra frapper ? Aura-t-on égard à
la population, à l'étendue ou à la disposition du
territoire, etc. ? C'est dans les pétitions que ces con-
sidérations j)euvent se puiser. La commission,
frappée d'ailleurs du peu d'harmonie de la circons-
cription de 1801 avec les basoins spirituels, puis-
qu'il y avait des évêchés qui comprenaient trois dé-
partemens, a été d'avis , et même à l'unanimité,
que les pétitions soient renvoyées au ministre des
cultes. M. Poulie en fait la proposition à la
chambre.
M. Luneau, député de la Vendée, après quel-
ques réflexions singulières sur ce qu'il appelle l'é-
glise gallicane, a api>laudi à la décision prise l'an-
56i
LA DOMINICALE.
née dernière. Il a soutenu que c'est à l'intervention
influente de M. Dupin qu'elle était due. Celui-ci l'a
interrompu à plusieurs repi'ises, en disant que l'on
prétait un sens inexact à ses paroles. M. Lunean a
répliqué par la lecture d'une partie du discours de
M. Dupin. II a trouvé que cet orateur avait dit vrai
en parlant de la marche tortueuse qu'emploie le
clergé pour arriver à ses fins. Celte marche, il l'a
vue dans cet empressement de faire des pélilions,
mesure qui a été prescrite par le mot d'ordre du
chef auquel obéit la milice ecclésiastique. Ce sont
ses expressions. Il a ensuite critiqué les croix qui
suppléent à des signatures dans les pélilions de son
département , et leur alleslalion par les curés eux-
mêmes. Il a prétendu que l'on avait fait signer jus-
qu'aux enfansdans les écoles, et il a terminé par la
lecture d'une lettre de M. l'évêque de Luçon. Ne
voulant pas enfin, a-t-il dit en terminant, se prêter
aux envahissemens du saint Siège, il a réclamé l'or-
dre du jour.
M. Dupin aîné a réclamé la parole' pour un
fait personnel, et s'est bientôt étendu longue-
ment sur le sujet en discussion. Il a déclaré que
ses opinions sur le clergé sont toujours les mêmes ;
qu'il a beaucoup étudié son esprit et qu'il a re-
connu que personne ne s'entend mieux que ce
corps à faire le mort. Les maximes de l'orateur
sont qu'il faut empêcher le clergé de se mêler des
affaires civiles et politiques , et réciproquement ,
de la part de la puissance temporelle , ne pas atta-
quer sa hiérarchie et son organisation , ne pas in-
quiéter ses intérêts légitimes et son droit. Cela
lui semble la conséquence de ce principe de la
Charte : Liberté de lous les cultes, plus de reli-
gion d'Etat , c'est-a-dire plus de privilèges d'une
part et de l'autre , plus de sacres de rois , puis-
qu'on ne reconnaît plus de droit divin. M. Dupin
s'est ensuite plaint de ce que le concordat de 1821
n'avait {tas été soumis aux chambres, mais que le
gouvernement avait agi librement après avoir fait
voter ime augmentation de fonds. Ayant en-
suite répondu à M, Luneau , il a soutenu que la
décision de l'année dernière n'était applicable
que pour l'année 1834, et que le siège de
Wevers , par exemple , étant venu à vaquer
dans celte année, il y avait lieu d'examiner s'il
pouvait être fait une exception. ]Mais la question a
étéjiKjé par le voie du, novveau budget. Au reste,
tant qu'il n'aura pas été fait un traité nvcr Rome,
aucun fonds ne peut être refusé au clergé....
Après quelques reprocl>îs de contradiction faites
à M. Dupin par M. M. Luneau et Eschassèriaux ,
M. Persil a pris la parole en qualité de ministre
des cultes. Ce ministre a d'abord expliqué que le
coucordatide 1821 avait force de loi : qu'il ast
vrai que la marche aurait dû être suivie différem-
ment , muis ({u'à l'ovenir on soumettra aux cham-
bres les traités avec la cour de l\ome , comme
ceux des autres puissances. Que devait-on faire
d'ailleurs ? Le gouvernement ou les chambres ont-
ils le pouvoir de casser le concordat sans le con-
cours de la puissance avec laquelle il a été fait ?
RI. Eschassèriaux n'a-t-il pas été obligé de recon-
naître que non ? A M. Dupin , qui prétendait que
le gouvernement ne s'était pas prononcé , M. le
garde-des-seaux a objecté que le discours pro-
nonce l'année dernière par M. Humanu à la cham-
bre des pairs , pour déclarer que le gouvernement
nommerait toujours aux sièges vacans, déclaration
qui fut couverte par les applaudissemens unanimes
de cette chambre. Si l'on y a répondu : Très-
bien! ce sentiment doit être considéré le même
partout; car partout il faut être fidèle aux enga-
gemens et respecter les traités faits avec les autres
puissances. Veut-on une preuve de plus de l'opi-
nion du gouvernement? a ajouté le ministre; le
siège de Nevers étant venu à vaquer , au lieu de
ne demander des fonds que pour 65 évêches , il en
a demande toujours pour 06 , ce qui dénotait bien
son intention d'y pourvoir. La commission ni la
Chambre n'y ont pas mis d'opposition. Que l'on
ne vienne pas dire , comme tout à l'heure , que le
budget des cultes a été enlevé par surprise: car
M. Eschassèriaux lui-même était membre de la
commission , et il n'a point réclamé. Dira-t-on
que la notification officielle du décès de l'évêque de
Nevers n'était point faite? Ce serait ridicule; il
faudrait ne lire aucun journal. Le ministère a donc
été fondé ù croire que la chambre revenait sur
son vote de Vannée dernière , surtout à la suite
des manifestations universelles des populations ca -
tholiques.
Après un beau discours de M. de la Martine ,
les déclamations de M. Isambert , qui s'est montré
là tout aussi logicien que dans la lettre que nous
avons combattue, le renvoi au ministre des
cultes a élé prononcé à une grande majorité.
— Le Courrier du Midi dit que , dans les six
jouis de combats à Lyon, il a été tiré 2,204 coups
de canon et d'obus , 560,000 coups de fusil, et que
l'on a employé 1,H6 livres de poudre. D'après le
même calcul , la perte des militaires a élé de 80
morts et de 300 blessés ; celle des insurgés est plus
considérable.
— Un ancien officier de la garde royale a écrit au
Réparateur de Lyon que M. Bailliot fils, dont on
a déploré le genre de mort, a eu la lin qu'il avait
le premier donnée à un certain nombre de braves.
Dans les journées de juillet, il était embusqué sur
le boulevart des Italiens avec les insurgés de celle
époque, pour ab iltre les gardes royaux qui passaient j
et surtout les officiers.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINÏ-PRIEST.
Imp. de Félix LccQum , r. I?.-D.-des«Victoires , n. lÔ
f^ïvftt lO--^/
PARIS, ii MAI.
DU MOUVEMENT DES PROVINCES.
Les longues luttes des communes contre les
fiefs, celles des franchises provinciales contre
les conseils d'étals , celles des grands
vassaux contre leur suzerain, avaient, duiant
des siècles, entretenu dans les provinces, dans
les villes, dans les seigneuries un profond
esprit d'attachement aux mœurs des localités,
et de résistance vivace aux innovations. Cha-
que province de France empruntait de ses
coutumes et de ses droits la physionomie par-
ticulière qui la distinguait des autres pro-
vinces. Les ambitions du savoir ou de la for-
tune trouvant à se satisfaire dans le cercle des
droits de la cité , ou dans celui plus étendu
de la tenue des Etats , songeaient peu à se
chercher un théâtre oii, accourues de tous les
points de la France , elles se pussent exercer
d'une façon uniforme.
Mais du jour oii, achevant contre la vieille
con titution française l'œuvre commencée par
Louis XI et son compère contre les ba-
rons féodaux, continuée parles larges entail-
lés du couperet de Richelieu contre les sei-
gneurs tenant la cour, et par les fourberies
italiennes de Mazarin contre les princes et
messieurs du parlement , Louis XIV, dans sa
gloire put dire : l'eiai c'est moi; dès ce jour
Paris fut le centre où toute la France vint
aboutir.
C'est aParis que la noblesse dutserendrepour
soutenir, dans des querelles d'antichambre
ses droits pour lesquels elle ne pouvait plus
lever ni bannière, ni hommes d'armes; c'est
à Paris que se rendaient les délégués des pro-
vinces pour obtenir le redressement de leurs
griefs , car les États étaient des corps déslvé-
ritésdeforcesouslamain des lieutenans du roi,
n'ayant que droit de plaintes, qu'une compa-
gnie de dragons leur retirait à volonté; les
parieméns se tournaient vers Paris, pourvoir
SI l'usage qu'ils faisaient de leur autorité, ne
leur attirait pas dans la grande salle un roi
botté, éperonné, le fouet à la main, ou une
lettre d'exil signée d'un chancelier.
Tout le monde alors voulut habiter ce ciel,
où brillait, avec sa fastueuse devise ncc phtri-
bus impar, le soleil d'où provenait toute lu-
LA DOMINICALE. ggg
mière, toute gloire, toute lijjerté, toute for-
tune; et Paris eut ainsi le privilège d'imposer
à la France et ses opinions et ses actes et
jusqu'à ses caprices. Quand la hideuse régence
se traîna dans la fange et la prostitution dont
elle avait fait le chemin des richesses et des
honneurs, la fange et la prostitution dégor-
gèrent dans laprovinceletrop plein deParis et
la province l'accepta. Lorsque lephilosophismc
fêté, choyé à Paris, ayant tabouret à la cour
et des sièges au parlement, eut effacé Dieu
des livres pour l'effacer du cœur des hommes,
et du cœur des hommes pour lé chasser des
églises... la province se fît l'écho du philoso-
phisme.
Cependant il y eut alors des hommes qui
s'effrayèrent dé l'œuvre de destruction qui
s'accomplissait, et ils se demandèrent les uns
aux autres, comment il se faisait qne nulle
part il n'y eût résistance ; et alors ils virent
que le pouvoir politique avait détruit le pou-
voir moral ; que c'était parce que les provin-
ces avaient perdu leurs franchises, et l'exer-
cice deleurs droits, qu'elles avaient perdu les
traits saiilans et caractéristiques de leur phy-
sionomie et de leurs mœurs ; et que chacun de
ces traits leur étaient autant d'aspérités où ve-
nait s'arrêter et mourir impuissante cette
uniformité de corruption dont Paris était le
réservoir et le versant. Ils s'occupèrent alors
de remettre sur pied le vieil édifice de la
constitution française, tout en laissant sous les
ronces les pierres et les madriers rongés par
la moisissure et les vers , afin de l'harmo-
niser avec les besoins et l'esprit du siècle , et
de ne point laisser vais les secours de l'ex-
péri'ence. Ce fut là, il faut le dire, le grand
mouvement qui domina eu 8t); et certes
il y avait encore dans la nation assez d'élé-
mens pour cette œuvre de salut ; il y avait
encore dans la province , de nobles hommes
dont l'écusson n'avait jamais été ni porté ni
terni dans l'atmosphère de Versailles • des
prêtres qui n'avaient jamais sollicité aux pieds
d'une favorite une mitre d'évéque ou un cha-
peau de cardinal ; des magistrats qui n'avaient
jamais le soir, sous les pans de leur robe;
caché quelques feuillets des livres obscènes ou
impies qu'ils avaient fait brûler le matin au
pied du grand escalier; des bourgeois qui
n'avaient nullement tenu à honneur de se faire
les valets des caprices et des passions crimi-
nelles des grands, pour vivre avec eux sur le
pied de l'égalité ; des familles entières enfin ,
25
m6
LA DOMINICA.LE.
OÙ (le race en race s'étaient transmises sans
altération , les saintes traditions du bon, du
juste et de l'iionnête.
Mais tous ces redressemens de griefs formu-
lés en province, ne pouvaient encore être obte-
nus qu'à Paris; et la nation qui avait eu la force
de vouloir , ne sut pas alors trouver des
hommes Cjui eussent la force d'exécuter. Pai'is,
voyant que son règne allait finir, s'appliqua à
faire disparaître toutes leurs aspérités provin-
ciales au frottement de son vernis uniforme et
glacé , et ils furent à leur tour, courbés sous
le grand niveau des mœurs et de l'esprit de
cette grande Babylone..
Bientôt l'insurrection armée de la po-
pulace parisienne l'emporta sur les récla-
mations légales du peuple de la province,
et l'esprit fougueux de la révolution fut mis
à la place de l'esprit rationnel d'une réforme
progressive. La province encore subit le joug,
soit qu'on le lui imposât violemment, soit
qu'elle passât d'elle-même la tête dans le col-
lier.
Alors commença le vaste système de centra-
lisation qui nous ronge encore aujourd'hui ;
jamais , avant même l'affranchissement des
communes , la fédoalité n'avait jeté sur la
France un réseau qui ^ au nom des droits de
l'homme, la pressurât davantage; au nom de
l'égalité, lui enlevât plus effronténient sa
substance et sa fleur; et, au nom de la liberté,
lui étreignît plus étroitement les pieds et les
mains, et lui fit une loi plus dure du mutisme.
On lui envoya des tribuns de Paris , des juges
de Paris, des administrateurs de Paris, des
instrumens de supplice de Paris , des bour-
reaux de Paris: elle accepta tout. Alors, ce
qui lui restait du vieux type à demi effacé de
sa physionomie provinciale, disparut avec le
reste des francliises; plus que jamais les pro-
vinces devinrent de très-humbles vassales :
elles ne furent plus que des satellites gravitant
autour de Paris, dont elles étaient le reflet;
tristes, cpxand Paris était dans la tristesse;
joyeuses, qimnd il était en gaîté; obscuies,
quand il était dans les ténèbres, et rayon-
nantes , quand il étincelait de lumières. On
sait tout le perfectionnement que Napoléon
appoita dans ce genre à cette nouvelle ma-
nière de gouverner.
Il était impossible que sur cette noble terre
de France ou il y a toujours une voix pour
parler de liberté et un écho pour lui répondre,
il ne se manifestât pas ua mouvement de ré-
action contre un système si funeste qui ne peut
être bon qu'à ceux qui voulant faire du despo-
tisme, souhaitent qu'un royaume soit garotté
dansle moule inflexible de l'uniformité comme
uneisis dans sa gaine, afin qu'il ne puisse user
ni de ses bras ni de ses jambes ; et qu'il n'ait
qu'une tête pour la museler comme fit
Napoléon , ou la couper comme fit Robes-
pierre.
On a vu que la centralisation inventée pour
mettre une nation sous une seule main n'était
bonne aussi qu'à détruire tout point de rallie-
ment et de résistance quand cette main était pa-
ralysée, et que la conquête du centre du gou-
vernement entraînait la conquête de la cir-
conférence. Ainsi il advint lors de l'invasion
de i8i4. Maîtres de Paris, les étrangers le
furent de la Fj-ance. Dans les siècles anté-
rieurs , avec le système des franchises provin-
ciales, la prise de Paris n'eût été que la prise
d'une ville; et, comme il arriva sous Char-
les VII, qui y gagna le titre de victorieux, le
courage, le patriotisme, la haine de l'étranger
auraient planté leur bannière dans une autre
ville , dans une autre province , où soudain
pour combattre, vaincre ou mourir, seraient
accourus les défenseurs de l'intégrité du terri-
toire ; la conquête de chaque ville, de chacpie
province, aurait ainsi coûté à l'étranger au-
tant que la conquête de la seule capitale.
Ainsi encore eu i83o, la révolte partie en
diligence avec un drapeau tricolore aux por-
tières, suffit pour soumettre ti'ente millions
de Français au fait consommé par la révolte
de quelques milliei's de barricadeurs.
Ce sont là des événemens, despotisme , in-
vasion et révoile, dont on a compris qu'il
fallait à tout jamais prévenir le retour.
La restauration qui a tant fait, il faut le
dire, pour les intérêts matériels de la France,
aurait pu accomplir cette mission de régéné-
ration politique et sociale ; mais elle lui fit dé-
faut. Au lieu de se replacer au plein cœur de
la vieille cqnstitution française, sur laquelle
seule elle appuyait la légitimité de ses droits,
elle suivit péniblement la voie nouvelle dans
laquelle une révolution avait jeté la France.
Elle adopta les conséquences d'un fait en per-
manente hostilité avec le principe qui la
rappelait; et, de gaîté de cœur, elle con-
sentit ainsi à offrir l'image d'un anachro-
nisme.
C'est de cette contradiction du droit et du
faitj des conséquences et des prémisses, qu'au
LA DOMINICALE.
mr
beau temps de ea puissance, nous ses amis,
nous étions alarmés pour sa durée ; nous l'in-
vitions à retourner en arrière pour retrouver
les loisde"ia France dans la vieille nationalité
française; nous lui disions que là seulement
était la solidité du trône et des institutions,
parce que là était la consécration des droits
de tous; mais notre voix se perdait dans le dé-
sert ; on riait presque de nos prophéties . aux-
quelles un trône écroulé et des rois dans l'exil
ne sont que trop tôt venus rendre un témoi-
gnage ftmeste (i).
Mais , par bonheur aussi , l'existence des
nations ne se compte point comme celle de
riiomme, par années, elle se compte par
siècles, de telle sorte que les années qui se-
raient perdues dans la vie de l'homme , ne
sont, dans la vie des peuples, que des essais
qui leur profitent ; si bien que ce qu'une gé-
nération a manqué de faire, une autre le fait.
C'est ce qui arrive aujourd'hui.
On a eu l'expérience du principe révolu-
tionnaire; et l'on veut en soi tir, car, on a vu
que tous les gouvernemens qui s'étalent ap-
puyés sur ce principe, portaient en eux-mêmes
le germe de leur ruine, et qu'il suffisait de quel
ques années pour lui faire produire ses fruits.
En se mettant en voie de recherches pour
trouver une issue, on a bien vite vu qu'il
fallait à l'existence d'une société et d'un gou-
vernement . une légitimité mutuelle de droits;
que la légitimité des droits de la royauté ne
pouvait , comme l'a prouvé la restauration,
avoir un sens clair pour tous, sans la recon-
naissance immédiate de la légitimité des droits
de la nation ; c'est donc à expliquer et à faire
triompher l'une par l'autre ces deux légiti-
mités, qu'il faut travailler désormais. C'est ce
travail , auquel se livrent même à leur insçu,
instrumens aveugles entre les mains de la
Providence, les hommes de toutes les opi-
nions, qu'ils se passionnent pour les droits
seuls de la royauté, ou pour les droits seuls
de la nation; car le triomphe des uns ne
pourra, comme trente ans depcrttirbation l'ont
prouvé, arriver sans le triomphe des autres;
car les hommes pas plus que les choses ne
peuvent échapper aux conséquences de la
logique; c'est ce travail de pei'sévérance et
de régénération qui a été régularisé , plutôt
(4) Voir les VeiUces politiques, 2*= édition de
1830, par M. Ange de St.-Priest, chez Dentu, li-
braire, au Palais-Royal, et aux bureaux de La
Dominicale.} Prix , 3 fr. et 6 fr. 50 c. par la posle.
que provoqué par la déclaration royaliste ,
insérée dans notre dernier numéro.
Que si l'on prétendait que telle n'est point
la route dans laquelle est entrée la France,
nous répondrions : voyez le mouvement qui
se fait dans les esprits I et comme la réaction
marche à cette heure contre la centralisation,
base du principe révolutionnaire î et comme
la province tend pour les rompre les liens qui
l'ont inféodée à Paris I
C'est de Paris que partit au dernier siècle,
le cri d'impiété dont le dernier retentissement
s'est arrêté aux voûtes de Salnt-Germain-
l'Auxenois, et au sac de l'archevêché, et voilà
que la province répond aujourd'hui par un cri
de Catholicisme! et voilà que, subissant à
son tour pour le bien , le joug qu'elle impo-
sait jadis pour le mal, la capitale n'a bientôt
plus assez d'églises, et s'épouvante devant
les places vides où furent les édifices de piété
qu'elle livra lâchement au marteau I
C'est de Paris que partait l'abrogation des
évêchés, et c'est de la province que deux cent
mille voix s'élèvent pour en demander le
maintien ; et Paris s'arrête dans son œuvre I
C'est de Paris que partirent tous ces mou-
vemens d'insurrection armée qui vicièrent
dans leur principe lesredressemens des griefs,
arrêtèrent les sages progrès d'une réforme na-
tionale, et amenèrent au pays tous ces gou-
vernemens , qui poussés dans la route de la
déviation , se sont toujours éloignés de plus
en plus des principes primitifs de la constitu-
tion politique et sociale de la Fiance; et voilà
que c'est de la province que part l'organisation
de ce système qui, à l'imitation des anciennes
provinces , dépose dans des cahiers et ses
griefs et sa demande de l'extension des droits
par la réforme électorale! et voilà que, se
faisant l'écho de la province , la capitale ré-
pète : que le meilleur moyen de fermer les
clubs est d'agrandir les assemblées légales.
C'est la presse de Paris qui , durant quinze
années , imposa tyranniquement à la France
et SCS déclamations impies , et ses principes
d'insurrection, et ses arguties doctrinaires*
et ces misérables copies des chartes anglaises ,
sur le patron desquelles on a voulu tailler et
les mœurs et les libertés françaises , au risque
de les voir mourir sur ce lit de Procuste ; et
aujourd'hui la province s'est emparé de la
presse; elle met à nu, jusques dans les plus
petites localités, les plaies qui rongent le corps
politique, tel que nous l'ont fait, et la révo-
S68
LA nOMINICALE.
lution et les royautés qui ont trôné en son
nom; et la presse de province se rit des
doctrinaires, comme chattes anglaises, car dans
les pi'ovinces vitle souvenir d'une constitution
toute nationale, née avec la France , dévelop-
pée avec elle, modifiée avec elle, et dont les
provinces ont bien pu se laisser enlever pour
un temps les bienfaits et les garanties, mais
dont les malheureux essais révolutionnaii'es
lui ont fait sentir la nécessité et appeler le
retour.
Et ce n'est pas seulement à l'émancipation
religieuse et politique que tendent les pro-
vinces de France. Comme tout se tient et s'en-
chaîne dans les constitutions sociales, les
provinces font marcher de front leur émanci-
pation artistique et littéraire. Paris n'impose
plus son goût , ni ses jugcmons , ni ses renom-
mées; le drame applaudi à outrance par la
camaraderie parisienne , est sifflé sans misé-
ricorde par Timpartialité provinciale; les élo-
ges donnés à un livre par les journaux, qui
avaient le monopole de la critique, ne sont
plus acceptés que sous bénéfice d'inventaire,
et chaque province a sa revue littéraire , où
tout en faisant revivre les traditions., les his-
toires, les gloires du pays, les jugeurs de
Paris sont jugés à leur tour.
Or, que signifie tout ce mouvement intel-
lectuel et politique des provinces, sinon que
les provinces ne veulent plus du monopole de
Paris? Et si elles n'en veulent plus, n'est-ce
pas demander l'abolition du principe révolu-
tionnaire qui l'a formulé en lois et en ordon-
nances? Elles moyens qu'elles emploient pour
y parvenir ne sont-ils pas les nièrncs que ceux
dont la France se snrvît en 89? Et si elle se re-
place ainsi sur le terrain de celte grande époque
d'affianchissenienl par les voies nationales de
sa constitution de quatorze siècles, n'est-ce pas
dire qu'elle entend encore vouloir être sauvée
par cette même constitution? Et si cette consti-
tution était formée de la légitimité des droits
de la nation et de la légitimité des droits de
la royauté, n'est-ce pas hautement déclarer
qu'elle entend que ces deux légitimités soient
reconnues et réinstallées ensemble, afin d'édi-
fier pour toujours une œuvre logique ? — Oui
certes, après plus de quarante années de désor-
dres, et d'essais, tous en-dehors de la nationa-
lité, c'est un tableau consolant pour celui qui
s'inquiète de l'avenir de la France , que de
voir le vaisseau qui porte sa fortune, poussé
pour trouver son salut, dans le port même
d'où il était imprudemment parti , lorsqu'il
déseita les parages de la Fiance pour courir
capricieusement sur des mers étrangères.
s IL EST VRAI QUE LE CHRISTIANISME SOIT MORT.
Quand vous montrez au petit nombre
d'hommes qui s'inclinent encore sérieusement
devant les mille et un systèmes de philosophie,
et qui sont la plupart franchement inquiétés
pour l'avenir du monde, parce que, disent-
ils, il faut nécessairement trouver quelque
nouvelle et grande doctrine, puisque le Chris-
tianisme est mort; quand vous leur montrez
que le catholicisme est debout, qu'il a, comme
à ses plus beaux jours, ses fidèles , ces pompes,
et surtout ses consolations ; qu'au moment où
nous nous débattons à Paris contre l'impiété
de ces masses frivoles ou affamées, la popula-
tion des provinces , qui forme , à proprement
parler, la partie essentielle de la France ,
ignore jusqu'au nom de nos vices , et ne com-
prendrait jamais que nous discutons ici froi-
dement sur la valeur de la parole de Dieu ,
qu'elle n'examine , ni ne juge, mais qu'elle
accepte et qu'elle adore, savez- vous quelle
plaisante et singulière objection ils vous adres-
sent? Ils vous disent que la ferveur religieuse
des campagnes est une sorte d'habitude qui
s'effacera, une pâle lueur qui succède à l'astre
du Christianisme, comme le crépuscule du
soir succède au soleil; qu'il en fut ainsi
pour le paganisme ; qu'il demeura et traîna
long-temps dans l'Europe, même après que les
apôtres l'eurent conquise; mais qu'il recula et
disparut peu à peu devant l'Evangile, comme
l'Evangile reculera et disparaîtra infaillible-
ment devant la philosophie. Qu'on instruise
les campagnes , et les campagnes cesseront
d'être chrétiennes.
En vérité ! Mais si les campagnes cessent
d'être chrétiennes, que deviendront-elles? Phi-
losophes! Alors comment se fait-il qiic la jeu-
nesse instruite d'aujourd'hui se moque de la
philosophie , et se rapproche chaque jour da-
vantage du Christianisme? D'après votre rai-
sonnement, le mouvement de la société riche,
élevée , pensante, devrait se faire dans le sens
de l'irréligion; s'il se fait, au contraire, dans le
sens des doctrines chrétiennes, il est évident
que la même cause produira le même effet,
LA DOMINICALE.
'669
et fftic iCS lumières qui sont favorables au ca-
tholicisme dans les villes , ne lui seront pas
mortelles dans les campagnes.
Soyez bien sûrs , ô vous qui pensez et dites
ingénument que le Christianisme est mort!
que vous n'avez pas regardé de près à ses
forces , mesuré ses profondes racines , et re-
cherché suffisamment les causes de son éter-
nité dans ce monde. Vous avez vu passer des
légions de systèmes auxquels la vie a manqué,
et auxquels le temps a fait faute ; et détournés
que vous étiez de l'étude sévère des choses
chrétiennes par l'allure impie des esprits,
vous avez confondu le Christianisme avec les
utopies mondaines qui ont essayé vainement
de s'introduire parmi les peuples; et parce
qii'en effet la foi a été affaiblie, les âmes
circonvenues , le troupeau des bonnes ouailles
effi'ayé et dispersé , vous avec cru reconnaître
à ces signes la chute de la doctriae la plus
merveilleuse que les hommes aient jamais
reçue, au point que les philosophes eux-mêmes
y ont reconnu le doigt d'un Dieu.
La chute du Christianisme proclamée par
la société moderne, serait la plus incroya-
ble et la plus monstrueuse des contradictions;
car cette société elle-mênae, c'est le Christia-
nisme mis en œuvre. Tant que vous serez ^ il
sera. Il sera quand vous ne serez plus : car, il
faut bien qu'on le reconnaisse, le Christia-
nisme, ce n'est pas seulement un culte, c'est
encore une civilisation. Vous ne regardez qu'à
une de ses faces; vous voyez que le culte n'a
pas, comme autrefois, toutes les sympathies,
et vous vous écriez : le Christianisme se meurt!
Vous avez tort: le Christianisme, c'est encore
la source de vos lois , de votre politique , de
votre philosophie , de vos arts; il se mani-
feste maintenant, parmi les hommes qui pen-
sent, un vif intérêt pour ce que le Christia-
nisme renferme de principes sociaux; et vous
verrez que ces mêmes hommes, après avoir
adopté la civilisation du catholicisme , en
adopteront aussi le culte; la raison ramènera
à la foi. La vérité ne peut pas être scindée;
qui en prend une moitié, prend l'autre.
Vous fermeriez aujourd'hui toutes les égli-
ses, vous démoliriez toutes les chaires; il n'y
aurait pas un seul homme pour trembler et
adorer au nom de Dieu, que le Christianisme
ne serait pas mort pour cela, parce que, ainsi
que nous l'avons dit, le Chri tianisme est à la
fois un culte et une civilisation. Or, la civi-
lisation du monde moderne, cette exaltation
des intelligences et des facultés morales, dont
laphilosophie est si fière, est puisée tout entière
dans l'Evangile; la parole de Jésus- Christ
est dans toutes nos lois civiles et politiques ;
nos codes posent en principe la liberté indi-
viduelle, c'est une loi tirée du Christianisme;
l'égalité civile de T'homme et de la femme,
c'est une loi tirée du Christianisme; la mono-
gamie, c'est une loi tirée du Christianisme;
l'indissolubilité du lien conjugal , c'est une loi
tirée du Christianisme ; l'autorité paternelle
bornée par la majorité des enfans , c'est une
loi tirée du Christianisme; dans les choses ré-
glementaires de la société, on a établi l'usage
des passeports, c'est un usage créé par le
Christianisme; dans les choses de procédure
préventive, .il est défendu à un geôlier d'in-
carcérer un prisonnier sans l'exhibition, de la
part de ceux qui le conduisent, de l'ordre d'ar-
restation, c'est une loi tirée du Christianismej;
on fournit des alimens aux détenus, c'est une
loi tirée du Christianisme; on les interroge
sous trois jours , c'est une loi tirée du Chris-
tianisme ; les réformateurs denotre législation
commerciale demandent qu'on n'incarcère
pointune femme pour dettes, c'était uneloi du
Christianisme; le chef-d'œuvre des publicistes
modernes , c'est d'avoir fondé les gouverne-
mens représentatifs , c'est la constitution selon
laquelle s'est organisé dès sa naissance le Chris-
tianisme; enfin, le Christianisme a fondé les
hôpitaux, qui étaient inconnus de l'antiquité;
il avait fondé encore les hôtelleries gratuites,
échelonnées de distance en distance par les
monastères; la civilisation moderne n'a pas
jugé convenable de les conserver.
Ainsi le christianisme est aujourd'hui au fond
de tout; le nom de Dieu a beau ne pas se
trouver dans nos codes, sa parole y est gravée
à chaque page. Pour que le Christianisme
fût en danger de mort, il faudrait donc que
la société tout entière fût au moment d'être
dissoute; qucles lois, les mœurs, la civilisation
de l'Europe arrivassent à leur dernière
heure, et que c'en fût fait de choses dont
nous sommes fiers , de choses qui nous pla-
cent au premier rang parmi les peuples du
monde , de choses qui sont chrétiennes î
Qu'y a-t-il donc , je vous prie , dans la situa-
tion présente du Christianisme qui ressemble
à la situation des doctrines païennes, lorsque
l'Evangile les envahit ? quelles parties de la
société le paganisme avait-il pénétrées ? dans
quelles lois trouvez-vous son esprit ? Le pa-
i5ro
LA DOMINICALE.
{jauisme était-il une civilisation et un culte à
la fois, comme le Christianisme? Non, certes;
c'était un fétichisme grossier qui ne s'alliait ni
à l'intelligence , ni à la morale : qui était va-
riable , multiple, infmi; qui se rattachait par-
tout à d'étroites et locales tvaditious de famille
de ville , de contrée , et qui n'avait de signi-
fication et de valeur que là oii il était né, où
il était coiupns et prat (jué. Le paganisme
n'était donc pas une civilisation j c'est-à-dire
il ne contenait pas une doctrine progres-
sive, applicable à tous les peuples de la terre;
il ne pouvait pas s'annoncer , se prêcher , se
répandre par la parole ; l'intelligence devait
le tuer: voilà comment l'Evangile le tua. L'E-
vangile , lui faible, l'attaqua, lui fort et
puissant de ce monde; il le poursuivit de ville
en ville, depuis le fond de la Judée jusqu'au
sommet des sept montagnes de Rome; il lui
disputa et lui enleva ses temples l'un après
l'autre ; puis il lui prit le sénat, il lui prit le
forum , il lui prit les arm Jes , il lui prit le
trône, il lui prit tout cet empire romain c|ue
les enfans delà louve avaient mis dix siècles
à fonder, et il y ajouta d'autres provinces et
d'autres empires en mo us de temps que
Rome n'en avait mis à conquérir Albe ou Co-
riole..
Partout le paganisme reculait , parce qu'il
était le passé et les ténèbres ; partout le chris-
tianisme avançait, parce qu'il était la lumière
et l'avenir. 11 fallut du temps à l'Evangile
pour pénétrer dans les campagnes, et s'établir
parmi le peuple, non pas parce que la résis-
tance religieuse du peuple était opiniâtre ;
mais parce qu'en ce temps de troubies, où les
nations se transvasaient et changeaient de lit
comme les torrens en hiver , il fallait souvent
levenir à la tache et commencer deux fois la
même œuvre. Le Christianisme avait -il gagné
les Gaulois ? voilà qu'en quelques jours les
Gaulois étaient recouverts par une invasion
de Vandales ; avait-il gagné les Vandales ?
voici venir les Huns et les Goths; avait-il pa-
giné les Goths? voilà les Bourguignons et les
Irancs. C'était chaque jour nouvel apostolat
et nouvelle conquête , parce que la guerre
détruisait l'œuvrede la paix, parce que l'action
du sabre paralysait l'action de la parole.
Du reste, partout où l'Evangile pénétrait , il
resta t !e maître: il suffisait d'avoir le temps
d'éclairer pour convertir.j
Aujourd'hui la situation du Christianisme
est bien autre: comme civilisation, il forme
la base de toutes les institutions modeniesj
comme culte, il est la consolation de tous ceux
que n'ont pas encore circonvenus les théories
des philosophes : il occupe donc le haut et
le bas de la société; il la remplit tout entière.
Que les pauvres et les simples s'éclairent, eux
qui ont gardé le culte, ils prendront encore
en amour les doctrines civilisatrices, puisque
ceux qui sont instruits les ont adoptées; et les
classes intelligentes qui ont adopté la civilisa-
tion du catholicisme, et qui se rapprochent
chaque jour davantage de l'enseignement sa-
cré, finii'ont infailliblement par accepter aussi
le culte , pai'ce que , comme nous l'avons dit,
la vérité ne se scinde pas : qui en accepte une
moitié^ accepte l'autre.
Et d'ailleurs, il ne faut pas croire que les
religions s'en aillent ainsi sans cause, et que
les peuples s'en séparent par distraction ou
par ennui. La religion catholique, c'est tout ce
que nous avons ici-bas d'intérêts sociaux, de
croyances morales, d'espoir d'éternité; c'est la
vie avant la mort et la vie après la mort; c'est
notre passé, notre présent et notre avenir:
c'est tout. Peuscz-vous que nous allions nous
dépouiller en un instant de toutes ces idées
qui nous sont nécessaires, sous prétexte qu'elles
sont lourdes à porter? Et sur quoi donc nous
reposerions-nous ensuite? sui- rien? En quoi
espérerions- nous? dans le hasard? Après quoi
soupirerions nous? après le néant? Oh I non ,
l'âme humaine ne se met pas ainsi toute nue;
il lui faut un vêtement de foi et d'espérance;
si vous voulez détruire le Christianisme, il
faut le remplacer.
Il faut le remplacer , car l'âme humaine est
faite ainsi, qu'on ne détruit ses croyances que
par d'autres croyances. Quand Jésus-Chri t
s'assit sur la montagne au milieu de la multi-
tude qui l'avait suivi et entouré , il ne se con-
tenta pas de dire voici ce qui vous a été énsei'
gné, il ajouta immédiatement: voici ce que je
vous enseigne. Et les philosophes , c'est-à-dire
quelques-uns d'entre eux , nous disent bien :
on vous a dit ceci; mais pour leur propre
compte, ils se taisent ensuite, et ils n'ajoutent
pas : nous vous disons cela.
Que nous enseignerez-vous donc , ô philo-
sophes, pour que nous quittions les préceptes
de Jésus-Christ.^ Où est la morale? où est le
culte? où est la civilisation? où est l'espé-
rance d'une autre vie que vous mettez à la
place de l'Evangile? Avez-vous réglé votre
symbole et quand le proposercz-vous à notre
LA. DOMINICALE
'sn
foi ? Hâtez-vous, dans l'intérêt de votre propre
gloire, car la foule a tant compté de vos chu-
tes qu'elle ne tardeiait pas de s'éloigner de
vous pour toujours. Déjà les intelligences se
réparent de vos doctrines, elles se plaignent
de ce que vous êtes des sépulcres blanchis, écla-
tans par la surface, et remplis de misère et de
néant à l'intérieur. Hâtez-vous, ô philosophes!
si vous voulez tuer le Christianisme; car il
grandit, et vous tomhez; car il vous enlève ce
qui faisait votre soutien et votre vie, le té-
moignage de la raison.
PAROLES D'UN CROYANT.
PAU M. l'aCBE F. DE LA MENNAIS.
Il n'en est pas des ouvrages de M. l'abbé de
La Mennais , comme de ces productions éphé-
mères qu'un jour voit éclore et que le lende-
main voit mourir. Les œuvres de cet homme,
^u'il soit apôtre de la vérité ou défenseur
d'opinions systématiques , champion de doc-
trines politiques erronées, qu'il traduise sapen-
sée dans l'essai, dans ses brochures ou dans
les colonnes de l'avenir; ses œuvres , disons-
nous, sont tellement marquées au coin du génie,
sont empreintes d'une telle originalité, sonttel-
lement siennes, en un mot, qu'elles tracent leur
sillon et possèdent le privilège de fixer long-
temps TattentioupuLlique, sorte de monopol e
qui n'appartient qu'au génie. C'est sous l'em-
pire de cette idée que nous allons examiner les
Paroles d'un Croyant, œuvre nouvelle que
M. de La Mennais vient de jeter de sa soli-
tude au milievi de nos dissentions. Plus l'écri-
vain a de portée dans le talent, plus son action
sur les intelligences est étendue, plys la cx'iti-
que doit être sévère et calme à la fois; car le
génie est un sacerdoce qui relève de Dieu et de
la société. Et nous sommes dans une position
d'autant plus propre à remplir cette tâche de
critique avec l'impartialité qui convient, que
venus dans im temps où tout a été dit pour ou
contre M. de La Mennais, nous avons pu
choisir entre les critiques acerbes et passion-
nées des uns, et l'admiration exagérée des au-
tres , et qu'aucun souvenir du paisé ne lutte
dans notre esprit avec notre pensée présente.
Dans les Paroles d'un Croyant , une seule
idée domine, et autour d'elle, viennent se
grouper sous une forme orientale et symbo-
lique, tous les chants de cet ouvrage extraor-
dinaire. Cet idée-mère, c'est une théorie so-
ciale, tendante à transformer le genre humain
dans une vaste société de frères, unis dans
la liberté par la charité du Christ , n'ayant
plus pour les dominer l'autorité des prince-^
sorte de république chrétienne , ne différant
de la république rêvée par l'école américaine
que dans la constitution , celle-ci fondant la
fraterni té universelle sur l'intelligence , M. de •
La Mennais fondant la sienne sur la foi et la
charité. Aupremier coup d'œil, rien ne sesuit)
vous êtes sous le coup de mille émotions qui ^
vous saisissent et vous pressent , c'est une ri-
chesse, une harmonie de style , nne variété de
tons, une suavité de peinture, une énergie si
brûlante, des images si grandioses et si pittores-
ques, que tout entier au charme de l'imagina-
tion , vous courez jusqu'au bout du livre sans
reprendrehaleine.Ce langage tout fiévreux des
prophètes, ces périodes parfumées de la belle
poésie de l'Orient, fondues dans notre lan-
gue, ces mâles accens de liberté, cette foi
bouillante : de tout cela s'exhale un je ne sais
quoi qu'on est dans l'impuissance d'exprimer»
On dirait tantôt d'un ange qui vient nous ré-
véler les joies du ciel , et plus loin d'un pro-
phète qui arrive pour crier anathème à une
société maudite. Sa parole se précipite comme
un torrent, ou coule comme un ruisseau.
Que voulez-vous de plus doux, de plus suave
de plus délicieux que le chant suivant :
II s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide
'e pauvre exilé.
J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont re-
gardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes
point reconnus. L'exilé partout est seul.
Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du /
creux d'un vallon la famée de quelque chaumière,
je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le
foyer domestique, et s'y assied au milieu des siens!
L'exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que f basse la tempête? Elle
me chasse comme eux, et qu'importe où. L'exilé
partout est seul.
Ces arbres sont beaux , ces fleurs sont belles ;
mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres démon
pays; ils ne me disent rien. L'exilé partout est
seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ;
mais son murmure n'est pas celui qu'entendit mon
enfance : il ne rappelle à mon âme aucuns souve-
nirs. L'exilé partout est seul.
Ces chants sont doux ; mais les tristesses et les
'^:,~.^^{3o'es(f|'iIs réveillent ue sont ni mes tristesses ni mes
'''^^^ ' jqi^"'I-'exilé partout est seul.
,^;^îS^icN0jp m'a demandé : pourquoi pleurez-vous ? Et
d je l'ai dit , nul n'a pleuré , parce qu'on ne
e comprenait point. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des vieillards entourés d'enfans, comme
l'olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieil-
lards ne m'appelait son fils ; aucun de ces enfans
ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes filles sourii'e, d'un sourire
aussi pur que la brise du matin , à celui que
leur amour s'était choisi pour époux; mais pas une
ne m'a souri. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poi-
trine, s'étreindre comme s'ils avaient voulu de deux
vies ne faire qu'une vie; mais pas un ne m'a serré
la main. L'exilé partout est seul.
Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères
que dans la patrie. L'exilé partout est seul.
Pauvre exilé ! cesse de gémir : tous sont bannis
comme loi ; tous voient passer et s'évanouir pères,
frères, épouses, amis.
La patrie n'est point ici bas : l'homme vainement
l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un
gîte d'une nuit.
Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le
pauvre exilé !
Quoi de plus frais encore que l'apologue
qui suit :
Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux
avait une femme et plusieurs petits enfans , et son
seul travail pour les faire vivre.
Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en lui-
même, disant : Si je meurs, ou si je tombe malade,
que deviendront ma femme et mes enfans ?
Et celte pensée ne le quittait point, et elle ron-
geait son cœur comme un ver ronge le fruit où il
s'est caché.
Or, bien que la même pensée fût venue égale-
ment à l'autre père, û ne s'y était point arrêter car,
disait-il, Dieu, qui connaît toutes ses créatures et
qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur
ma femme, et sur mes enfans.
Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le pre-
mier ne goûtait pas un seul instant de repos ni de
joie intérieurement.
Un jour qu'il travaillait aux champs, triste et
abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux
entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y
revenir encore.
Et s'étant approché, il vit (Jeux nids posés côte à
côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement
éclos et encore sans plumes.
Et quand il fut reloui né à son travail , de temps
en temps il levait les yeux, et regardait ces oiseaux
qti allaient et venaient portant la nourriture àleurs
petits.
Or, voilà qu'au moiBfiflt QÎi l 'une des mères ren-
LA DOMINICALE.
trait avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève,
et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa
serre, jetait des cris perçans.
A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son
âmepliîs troublée qu'auparavant : car, pensait-il,
la mort de la mère, c'est la mort des enfans. Les
miens n'ont que moi non plus. Que deviendront-
ils si je leur manque ?
Et lout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il
ne dormit point.
Le lendemain, de retour aux champs, il se dit •
Je veux voir les petiis de cette pauvre mère; plu-
sieurs sans doute ont déjà péri. Et il s'achemina
vers le buisson.
Et regardant, il vit les petits bien portansj pas
un ne semblait avoir pâti.
Et ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer
ce qui se passerait.
El après un peu de temps, il entendit un léger
cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en
hâte la nourriture qu'elle avait recueillie, et elle la
distribua à tous les petits iudistinclement, et il y en
eut pour tous, et les orphelins ne furent point dé-
laissés dans leur misère.
Et le père qui s'était défié de la Providence ra-
conta le soir à l'autre père ce qu'il avait vu.
Et celui-ci lui dit: Pourquoi s'inquiéter? Jamais
Dieu n'al)andonne les siens. Son amour a des se-
crets que nous ne connaissons point. Croyons, es-
pérons, aimons, et poursuivons notre route en paix.
Si je meurs avant vous , vous serez le père de
mes enfans; si vous mourez avant moi, je serai le
père des vôtres.
Et si, l'un et l'autre, nous mourons avant qu'ils
soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs né-
cessités, ils auront pour père le Père qui est dans
les cieux.
Ces deux morceaux pris au hasard sont
charmans, et délicieux de coloris, de fraî-
cheur et d'exquise sensibilité. Dans cet ouvrage
si rude de pensées et si âpre de langage, l'es-
prit se repose ainsi de temps en temps sur de
p^racieux tableaux semés çà et là comme des
oasis dans le désert.
Nous n'avons pas à examiner aujourd'hui la
valeur de la théorie politique de l'abbé de La
Mcnnais. Que l'avenir des sociétés se résume
ou non dans une république universelle,
que la charité unisse tous les peuples, en
fasse une grande société de frères, exempts
de la tyrannie des rois , et débarrassée à tout
jamais des entraves dont on a garotté jusqu'ici
la liberté, nous ne discutons pas tout cela
dans ce moment , d'autant que M. de La
Mennais lui-même ne discute pas; il affinne.
Mais c'est maintenant que notre tâche de-
LA DOMINICALE.
mo
vient plus sérieuse, et notre devoir plus grave.
Nous avons fait la part au génie, et nous l'a-
vons faite grande et belle , comme il conve-
nait de la faire; nous avons loué quand il
fallait louer, nous devons blâmer maintenant,
parce que le blâme nous semble ici nécessaire,
€t que tous nos sentimens de conviction nous
en font un devoir , et blâmer d'autant plus
■que nous avons plus loué.
Si les Paroles d'un Croyant sont un des
livres les plus remarquables de l'époque, c'est
une œuvre aussi des plus dangereuses, une
véritable profanation du talent , et un scandale
que le monde catholique n'attendait pas d'un
de ses prêtres. Il y a dans chacune de ces pages
une haine profonde des rois, une exagération
incroyable dans la peinture des maux de notre
état social. Qu'on juge de cette haine pour
la royauté par le morceau suivant :
C'était dans une nuit sombre ; un ciel sans astres
pesait sur la terre, comme un couvercle de marbre
noir sur un tombeau.
Et rien ne troublait le silence de cette nuit, si ce
n'est un bruit étrange , comme d'un léger batte-
ment d'ailes, que de fois à autre ou entendait au-
dessus des campagnes et des cités.
Et alors les ténèbres s'épaississaient , et chacun
sentait son âme se serrer, et le frisson courir dans
ses veines.
El dans une salle tendue de noir et éclairée d'une
lampe rougeàtre, sept hommes , vêtus de pourpre,
et la tête ceinte d'une couronne , étaient assis sur
septs sièges de fer.
Et au milieu de la salle s'élevait un trône composé
d'ossemens ; et au pied du trône, en guise d'esca-
beau, était un crucifix renversé; et devant le trône,
une table d'ébène; et sur la table, un vase plein de
sang rouge et écumeux, et un crâne humain.
Et les sept hommes couronnés paraissaient pen-
sifs et tristes ; et du fond de son orbite creux, leur
ceilde temps en temps laissait échapper des étin-
celles d'un feu livide.
El l'un d'eux s'étant levé s'approcha du trône
en chancelant, et mit le pied sur le crucifix.
En ce moment ses membres tremblèrent , et il
sembla près de défaillir.
Les autres le regardaient immobiles ; ils ne firent
pas le moindre mouvement. Mais je ne sais quoi
passa sur leur front, et un sourire qui n'est pas de
l'homme contracta leurs lèvres.
Et celui qui avait semblé près de défaillir étendit
la main, saisit le vase plein de sang, en versa dans
lecrâneet lebut.
Et cette boisson parut le fortifier.
Et dressant la tête, ce cri sortit de sa poitrine
comme un sourd ràlement : Maudit soit le Christ
qui a ramené sur la terre la liberté !
Et les six autres hommes couronnés se levèrent
tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même
cri :
Maudit soit le Christ qui a ramené sur la terre
la liberté !
Après quoi, s'étant rassis sur leurs sièges de fer,
le premier dit :
Mes frères, que ferons-nous pour étouffer la li-
berté? Car notre règne est fini si le sien com-
mence. Notre cause est la même : qi^ chacun pro-
pose ce qui lui semblera bon.
Voici pour moi le conseil que je vous donne :
Avant que le Christ vînt, qui se tenait debout devant
nous ? C'est sa religion qui nous a perdus : abolis-
sons la religion du Christ.
Et tous répondirent : Il est vrai ; abolissons la
religion du Christ.
Et un second s'avança vers le trône, prit le crâne
humain, y versa du sang, le but et dit ensuite :
Ce n'est pas la religion seulement qu'il faut abolir,
mais encore la science et la pensée ; car la science
veut connaître ce qu'il n'est pas bon pour nous que
l'homme sache, et la pensée est toujours prête à
regimber contre la force.
Et tous répondirent : Il est vrai ; aboHssons la
science et la pensée.
Et ayant fait ce qu'avaient fait les deux premiers,
un troisième dit :
Lorsque nous aurons replongé les hommes dans
l'abrutissement, eu leur ôtant et la religion , et la
science, et la pensée , nous aurons fait' beaucoup ;
mais il nous restera quelque chose encore à faire.
La brute a des instincts et des sympathies dan-
' gereuses. Il faut qu'aucun peuple n'entende la vois
d'aucun autre peuple, de peur que si celui-là se
plaint et remue, celui-ci ne soit tenté de l'imiter :
qu'aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.
Et tous répondirent : Il est vrai ; qu'aucun bruit
du dehors ne pénètre chez nous.
Et un quatrième dit : Nous avons notre intérêt,
et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre.
S'ils s'unissent pour défendre contre nous cet inté-
rêt, comment leur résisterons-nous?
Divisons poui- régner. Créons à chaque province,
à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt con-
IraiVe à celui des autres hameaux, des aufres villes,
des autres provinces.
De cette manière, tous se haïront, et ils ne songe-
ront pas à s'unir contre nous.
Et un cinquième, ayant deux fois rempU de sang:
et vidé deux fois le crâne humain, dit :
J'approuve tous ces moyens; ils sont bons, mais
insuffisans. Faites des brutes , c'est bien ; mais ef-
frayer ces brutes , frappez-les de terreur par une
justice inexorable et par des supplices atroces , si
vous ne voulez pas tôt ou tard en être dévorés. Le
bourreau est le premier ministre d'un bon prince.
Et tous répondirent : Il est vrai ; le bourreau est
le premier ministre d'un bon prince.
Et un sixième dit :
57i
LA DOMINICALE.
Je reconnais l'avantage des supplices prompts,
terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes
fortes el des âmes désespérées qui bravent les sup-
plices.
Voulez-vous gouverner aisément le» hommes,
amolissez-les par la volupté. La vertu ne nous vaut
rien j elle nourrit la force. Epuisons-la plutôt par la
oorruplion.
Et tous répondirent : Il est vrai ; épuisons la
force et l'énergie, et le courage par la corruption.
Alors le seplième ayant, comme les autres, bu
dans le crâne humain , parla de la sorte, les pieds
air le crucifix :
Plus de Christ ; il y a guerre à mort, guerre éter-
nelle entre lui et nous
Nous ne pousserons pas plus loin les cita-
lions ; à quoi bon I Chacune ne nous amène-
rait que la répétition des mêmes exagérations,
disons mieux, des mêmes erreurs. Et nous aussi
nous sentons aussi bien que personne le ma-
laise profond qu'a créé autour de nous l'aban-
<îon des principes sociaux de la religion du
Christ; à nous aussi pèse ce qui est; et la li-
berté , la sainte liberté née sur le Calvaire ,
fait battre nos âmes d'un généreux amour;
car la liberté, c'est l'homme; mais n'oxisterait-
eîle qu'avec le symbole sanglant de la répu-
blique? Et pour arriver à cet avenir que
nous appelons de tant de vœux et que nous
saluons de tant d'espérances, faut-il donc jeter
un injuste anathème aux vieilles rovautés du
monde, et planter sur leurs cadavres le dra-
peau de la liberté ?
Nous savons une de ces vieilles royautés
dont les derniers débris sont aujourd'hui crrans
sur les plages de l'exil , qui ne fonda point
son empire sur l'anéantissement delà religion
du Christ, mais qui courba la tête sous l'eau
baptismale en même temps que sous le diadème
royal; qui ne fut point traîtresse au peuple ,
nais qui créa le peuple ; qui n'étouffa pas la
liberté naissante, mais qui grandit avec la
liberté; qui couvrit notre sol de ces belles
Câtîiédrales du moyen-âge , tout imprégnées
depoésie religieuse; qui fonda des monastères
où de pieux cénobites prenaient tour à tour
la bêche ou la plume, défrichaient les terres
vierges de la Gaule , ou civilisaient les peu-
plades grossières qui les couvraient. Ce sont
là de ces faits évidens comme le soleil , que
personne ne conteste , et que ne détruisent
pas des déclamations vagues et des peintures
orientales. Dites que la royauté est morte ,
que les rois s'en vont, que la société se trans-
forme ; mais n'allez pas au moins refuser jus-
tice aux morts ; ne vous ébattez pas contre ua
cercueil. Les Romains n'insultaient que les
triomphateurs publics qui marchaient au Ca-
pitol e I
Nous ne savons rien de plus dangereux que
ces maximes de liberté placées à côté de dé-
clamations furibondes contre les rois. Nous ne
nous faisons point champions de la tyrannie ;,
de quelque part qu'elle vienne , nous avons
pour elle même horreur et même mépris j
mais la mission du prêtre n'est pas de crier
aux armes , de désigner des têtes de rois aux
vengeances populaires, quand le terrain s'af-
fL\isse sous nos pas, quand de toutes parts l'ho-
rizon est en feu , et que de sinistres présages,
annoncent de sinistres événemens. Il faut
qu'au moment où tout croule , le prêtre soit
vu debout au pied de la croix , tendant à
tous le gage du salut , avec des pai'oles qui
consolent, et non avec des paroles qui tuent.
Voilà ce que nous avions à dire de l'ou-
vrage de M. de La Mennais. Personne plus
que nous assurément ne rend justice à son
génie ; et si dans cet article , nous avons loué
et repris à la fois outre me'^ure , c'est qu'il y
avait matière à louer et à reprendre outre
mesure. C'est un bien grand malheur quand
le génie se fourvoie; car il y a non-seulement
perte, mais calamité pour la société. Quelle
qu'ait été la raison de M. de La Mennais, pour
publier un pareil ouvrage, nous ne saurions
ni l'absoudre , ni l'excuser.
Une mission plus belle lui était réservée f
et nous croyons que les acclamations de l'E-
glise de France eussent apporté une joie plus
pure dans cette solitude de Bretagne , où fu-
rent écrites les pages de VEssai , que les cris-
de victoire des fauteurs d'anai'chie morale,
parmi lesquels le jeune prêtre porta tant de
fois le désordre par la puissance de sa parole.
ELEMENS
DE PHILOSOHIE CATHOLIQUE.
Par M. rabl)c Combalot. ( 2' article ).
C'était, pour nous , satisfaire à un besoiu
de cœur, que de signaler à la sympathie de
ceux qui nous lisent la foi ardente et pure ,
sous l'inspiration de laquelle M. Combalot a
écrit son livre, ses efforts pour ramener la
génération présente au Catholicisme et sa pro-
LA DOMINICALE.
o7o
fonde soumission aux enseignemens du siège
apostolique. Mais ce premier devoir rempli,
il ne faut pas que le désir d'accueillir en frères
une voix amie nous fasse transiger avec les in-
térêts de la vérité. Ce serait à la fois mécon-
naître et notre mission et le noble caractère de
M. Combalot. Sincères dans la louange, nous
le serons donc aussi dans la critique. Heureu-
sement la publication des Elemens de Philo-
sophie est, dans la vie de l'auteur, un épisode
sans importance pour sa renommée. Depuis
long-temj)S il a une place marquée parmi les
orateurs chrétiens les plus éloquens de notre
époque. Chargé tour à tour d'annoncer la pa-
role de Dieu aux rois , aux fidèles de la capi-
tale et à ceux des provinces , il a vu la foule
de toutes les classes se presser avide autour
de sa chaire.
C'est là, ce nous semble , un triomphe assez
beau pour que celui qui l'a obtenu puisse en dé-
daigner un autre. Ainsi nous ne craignons pas
de blesser M. Combalot par les observations
qu'il nous paraît utile de lui adresser.
Après avoir exposé l'état actuel de la philo-
sophie, nous devons demander d'abord si
les circonstances au milieu desquelles il a fait
paraître son livre étaient bien choisies pour
un travail de celte nature? Il est difficile de se
le persuader. Les doctrines philosophiques de
M. l'abbé de La Mennais ont eu beaucoup
de retentissement. Mais , comme nous
l'avons déjà fait observer, elles n'ont certes
pas obtenu l'assentiment général; et les diffi-
cultés qu'on a soulevées contre elles n'ont été
résolues nulle part d'une manière péremp-
toire. Les recherches faites sur l'idolâtrie ont
eu trop peu d'étendue pour éclaircir cette
grave question historique, et l'on s'est borné à
des subtilités, lorsqu'on a voulu expliquer
comment l'homme peut arriver à la connais-
sance certaine du sens commun, si ses facultés
individuelles sont incapables de lui donner
seules la certitude. Ces deux points fondamen-
taux et plusieurs autres moins importans sont
demeurés en litige. C'est donc sur ce champ
de bataille, et là seulement que l'on doit ren-
contrer les défenseurs de l'école mennaisienne.
Il faut que tous leurs efforts soient consacrés
à s'en rendre maîtres. S'ils sortent triomphans
de la lutte , si le cartésianisme vaincu se voit
forcé, après cette défaite éclatante, d'aban-
donner les écoles où il règne toujours, il sera
temps alors de résumer dans un livre élémen-
taire les discussions qui auront amené ce ré-
sultat, et les doctrines qui sej'ont, destinées à
servir désormais de base à l'enseignement.
Jusques-là, ce genre de travail n'ayant point
pour objet un système solidement établi , est
nécessairement hasardé , stérile et dépourvu
d'intérêt actuel.
Si M. Combalot n'a eu d'autre dessein que
de présenter ses conceptions sous la forme
claire et précise, essentielle à tout abrégé, et
de répondre ainsi au besoin de méthode ri-
goureuse dont l'absence se fait sentir chez la
plupart des écrivains favorables à ses opinions,
nous comprenons cette pensée. C'eût été ren-
dre à la science un service incontestable ; et
l'on doit regretter sincèrement qu'il ait échoué
dans l'exécution. Son style est pi'esque toujours
chargé, prétentieux, emphatique; sa ma-
nière traînante, prolixe et par suite très-sou-
vent obscure. MuUa paucis n'est pas sa devise,
et l'on pourrait facilement réduire de moitié
la partie non historique de son ouvrage sans
en retrancher une seule idée. Citons au ha-
sard. Dans la cinquième partie , chap. XIX ,
après avoir donné la notion catholique du
beau , il expose ainsi les théories anti-catho-
liques sur cet objet : « Toutes les erreurs par-
tielles de l'esprit humain sur l'infini et le fini
ont du enfanter et ont enfanté de fait des er-
reurs correspondantes sur la notion et sur le
sentiment du beau. L'art placé sous l'influen ce
de ceseneurs, a dû en porter l'empreinte
Ainsi , le panthéisme indien dut enfanter et
enfanta en effet une littérature gigantesque,
qui , identifiant l'infini et le fini , va se perdre
dans les abîmes impénétrables d'un idéalisme
absolu...
«Dès-lors plus depro'g-rès possible dans l'art,
parce que la notion du vrai , eu se panthéi-
sant , rend impossible la manifestation pro-
gressive des formes inépuisables dubeau. Placé
sous l'influence du dualisme, l'art brise l'u-
nité du beau comme celle du vrai ; et alors
on retrouve dans les formes réalisées du beau
tm fatalisme cruel , implacable , ennemi éter-
nel de la splendeur du vrai; point donc d'u-
nité , point de beauté , point de vie , point de
progrès dans l'art, placé sous l'influence di*
dualisme. Le matérialisme a sensualisé la no-
tion du beau comme celle du vrai , et l'u-
nité, la beauté, la vie, le progrès dans l'art,
sont devenus impossibles à jamais.» Plus haut,
chapitre III, on lit ce qui suit après la défi-
nition de l'ordre de foi : « Depuis soixante
siècles , dans le vaste laboratoire des intelli-
h76
LA DOMINICALE.
gences, la pensée scientifique s'essaie à péné-
trer dans les profondeurs de l'infini et du finij
depuis soixante siècles l'esprit humain s'ef-
force de reculer , et recule effectivement les
bornes delà science. Et il en sera ainsi pen-
dant que le fleuve du temps mesurera le cours
des générations ici-bas. La conception philo-
sophique marchera de clartés en clartés ,
jusqu'à ce qu'elle parvienne à donner une
explication satisfaisante , et la plus satis-
faisante dans cette mortelle vie , de tout ce
qui est l'objet de la foi du genre humain.... »
Nous conviendrons sans peine que tout n'est
'^pas écrit ainsi ; il nous serait néanmoins facile
de multiplier les citations de ce genre. Mais
passons à un reproche plus grave.
Les connaissances humaines dans les prin-
cipes du sens commun, se divisent nécessaire-
ment en deux classes. La première comprend
toutes les vérités sanctionnées par l'assenti-
ment universel, et constitue ce que l'on est
convenu d'appeler ordre de foi. Placées hors
de la sphère où la raison s'agite , ces vérités
sont la base et la règle de toutes les opéra-
tions de l'intelligence. Toutefois , il ne suffit
pas de croire, il est dans la nature de cher-
cher à comprendre ce que l'on croit, à s'en
rendre raison. Le travail de l'esprit, qui satis-
fait ce besoin, enfante les théories et les sys-
tèmes, et donne lieu à mille combinaisons di-
verses de la pensée. Telle est la seconde classe
de nos connaissances, \ ordre de conception :
c'est là, à proprement parler, la philosophie:
comme l'ordre de foi n'en est que le point
de départ, il doit trouver sa place en tête
d'un abrégé complet de philosophie. Aussi
M. Combalot ne l'a point négligé ; il l'a au
contraire longuement, sinon fidèlement ex-
posé. Mais quelle a été notre surprise, lorsque
nous avons cherché en vain Tapplication du
raisonnement aux croyances renfermées dans
ce symbole de la foi du genre humain î II est
impossible de s'expliquer un oubli si étrangcj
surtout après le travail de M. l'abbé Doney
sur cet objet. La vo^e était ouverte, la marche
tracée ; il fallait la suivre. M. Combalot a
mieux aimé développer dans la cinquième
partie des considérations sur le catholicisme,
envisagé comme principe générateur de la
science et de la liberté, des beaux- arts et de
la gloire, de la civilisation et de l'agriculture,
de l'industrie et de la prospérité matérielle.
Ces considérations offrent assurément une idée
heureuse, mais non eral lus locits. Elles sont
d'ailleurs trop générales, trop abstraites, et se
bornent le plus souvent à des assertions sans
preuve. Il n'y a donc dans les Elémens de
philosophie catholifjiie que l'ordre de foi qui
soit véritablement traité.
Pourquoi encore ne l'est-il pas avec exacti-
tude? Des opinions particulières y sont quel-
quefois mises sous la responsabilité de la con-
science universelle , et présentées comme des
dogmes incontestables. Ainsi, dans le chapitre
où sont exposées les croyances sociales de l'u-
nivers, on lit : Tous les monumens de la tra-
dition prouvent également que la loi divine
est le fondement de l'ordre social, la soui'ce
de la justice et du droit... L'église enseigne
au souverain que l'arbitraire n'est jamais
permis, et que son droit de commander n'est
sacré et inviolable qu'aussi long-temps que la
loi divine de justice est sacrée pour lui. Elle
enseigne aux peuples que la loi divine, charte
de leurs droits véritables comme de leurs
devoirs , les lie au pouvoir aussi long-temps
qu'il est lui-même sujet de la loi divine de
justice, palladium éternel de la puissance de
la liberté —
« L'église , comme le genre humain, n'a ja-
mais cru au dogme de la légitimité ou du
droit de régner sur un peuple, entendu en ce
sens , qu'à quelque degié qu'un souverain
l'écrase ou l'opprime, ni son droit ne s'altère,
ni l'obligation d'obéir ne disparaît. » Puisque
telles sont les opinions de l'auteur, il est tout
naturel qu'il les défende, même dans un traité
élémentaire de philosophie j mais ce qui nous
paraît condamnable , c'est qu'il les range au
nombre des principes qui servent de fonde-
ment à la raison , et en fasse un dogme
de l'église catholique. La licence eat trop
forte. Eu laissant à d'autres le soin d'appré-
cier la valeur de cette théorie , nous croyons
qu'on est libre de la rejeter, sans abjurer le
sens commun et sans être hérétique. Ajoutons
même que les raisonneniens sur lesquels
M. Combalot l'appuie, ne sont pas de nature
à lui donner beaucoup de crédit. Voici le plus
remarquable : « Le royalisme absolu, qui
cherche son principe et les conditions de son
existence en dehors de la loi divine, est dans
une égale impuissance de réaliser autre chose
que le despotisme et la servitude. En un mot,
point de liberté là où l'homme seul com-
mande : or, il commande seul dans la mo-
narchie gallicane ou absolue.... Mais, placé
sous l'empire de la loi divine, le pouvoir,
LA DOMINICALE.
57:
un ou collectif, ne fait jamais qu'obéir. Sujet
de cette loi , tutrice de tous les intérêts, il
ne peut rien pour elle ; il ne peut quelque
chose que par elle. »
Il est clair qu'ici , le gallicanisme , dont ,
an reste, nous ne voulons pas nous déclarer
les champions , est évidemment dénaturé. Si
l'on met à part quelques ignobles courtisans
repoussés avec mépris par ceux dont ils ont
souillé les doctrines , quel auteur gallican a
jamais affranchi la volonté du prince de toute
obligation morale , et l'a dispensé d'obéir aux
lois de la justice? Ils prétendent tous, il est
vrai , que l'exercice abusif du pouvoir n'en-
traîne pas la déchéance de celui qui en est in-
vesti , et ne reconnaissent à personne , ici-bas ,
le droit de le contraindre par la violence. Cette
absence de sanction humaine pour les devoirs
de la i'oyauté_, est-elle incompatible avec la
liberté, et celle-ci trouve-t-elle une protection
favorable au repos de la société , dans les bou-
leversemens que fait naître le droit d'insurrec-
tion ? Voilà le point qu'il fallait discuter , et
qui ne se trouve pas même effleuré.
Du reste , ce n'est pas seulement sur cette
question que la logique de M. Combalot nous
paraît donner prise à ses adversaires. Dans la
troisième partie , chapitre 4 , il se demande :
« Comment l'humanité, qui ne participe à la
» raison infinie que sous un mode de limita-
» tion, peut posséder la vérité absolue. » Après
s'être élevé à une hauteur prodigieuse , où
nous avons eu peine à le suivre, pour arriver à
dire que le moyen de cette participation est la
parole humaine dans ce qu'elle a de permanent
et d'immuable , il continue ainsi : « Cette pa-
» Tole humaine , en s'individualisant dans
» chaque homme , ne saurait être , en tant
« qu'individuelle , un critérium de vérité , ou
» une manifestation certaine de la l'aison in-
» finie ; car, bien qu'elle ne soit , en s'indivi-
» dualisant, qu'un effet de cette raison infinie^
» qui, descendant des hauteurs de l'éternité ,
» parvient jusqu'à lui en passant par les degrés
» divers du monde des intelligences; comme
« elle est soumise à l'activité individuelle de
y> son être , s'il ne lui est pas donné de l'anéan-
» tir, il peut en obscurcir la lumière, en dé-
» pravcr , en troubler les rapports. » N'est-ce
pas évidemment fournir des armes aux détrac-
teurs du sens commun ? Car, si l'individu
peut altérer la portion de raison divine qui lui
est départie , le genre humain le peut égale-
ment, puisqu'il subit l'influence des passions
et de l'activité intellectuelle , et cette hypo-
thèse n'est pas essentiellement sceptique, puis-
qu'il reste toujours pour découvrir une erreur
universelle , la ressource de juger soi-même le
sens commun , avec une raison dégagée des
influences d'une nature faible et corrompue.
Nous ne disons pas qu'il en soit ainsi , mais
cette observation que les cartésiens ont sou-
vent répétée , valait la peine d'être examinée.
M. Combalot a été plus malheureux encore
quand il a voulu expliquer « comment cha-
que intelligence peut être infailliblementcer-
taine, qu'en participant à la raison du genre
humain, elle participe à la raison infinie. » 11
commence d'abord par unelongue comparai-
son entre la foi de l'individu au sens commun
et celle du fidèle à l'enseignement de l'église;
comparaison qui ne prouve rien, puisque dans
le cartésianisme on admet que les facultés du
fidèle viennent lui doinier une connaissance
certaine de ces enseignemens; puis il raisonne
de cette manière : « Demandez si l'homme
peut s'assurer infailliblement s'il participe aux
croyances immuables de l'humanité : c'est
comme si l'on demandait s'il peut s'assurer in-
failliblement de l'existence du genre humain.
La question ainsi posée se résout inviolable-
mcnt par un fait palpable. Il n'est pas plus
difficile à l'individu de s'assurer ceitainement
des croyances universelles, perpétuelles et
uniformes du genre humain que de l'existence
même du genre humain. Mais n'est-ce pas
par sa seule raison que l'individu s'assure de
l'existence du genre humain comme de ses
croyances ? Pas plus que le simple fidèle
ne s'assure par sa seule raison , de l'exis-
tence et des croyances de l'église catholique...
L'homme connaît le sens commun par voie
d'autorité, par voie d'enseignement ou de
tradition etc. » Il faut une foi robuste dans la
confiance de ses lecteurs pour émettre une
semblable assertion. Sans doute, c'est un té-
moignage partiel qui constate le sens commun,
puisqu'on ne saurait interroger le genre hu-
main tout entier sur un fait : mais ce témoi-
gnage , cette tradition , cette autorité , nous
ne pouvons la connaître qu'à l'aide de nos
facultés individuelles. La difficulté reste donc
tout entière.
Nous ne pousserons pas plusloin notre exa-
men des Elémens de philosophie calholique ,
bien que la matière soit loin d'être épuisée.
En résumé , absence des qualités qui convien-
nent à un abrégé ; peu de logique, beaucoup
578
LA DOMINICALE.
de déclamations ; une partie essentielle de la
philosophie laissée décote; les questions fon-
damentales à peine traitées ou mal résolues :
voilà des défauts qui ne permettent pas d'es-
pérer que ce livre ait une grande portée dans
le monde philosophique.
Géologie.
Nous avons vu dans im précédent arti-
' cle (i) que les traditions des peuples s'ac-
daient non-seulement sur la i-éalité , mais
encore sur l'époque même d'un immense
déluge. Elles font remonter cette époque à
environ cinq ou six mille ans de notre siè-
cle. Nous avons également dit que les /no-
Jiumens géologiques , par une juste apprécia-
tion de leurs effets, avaient conduit les
savans à un résultat analogue , c'est-à-dire
à placer l'origine de nos sociétés actuelles
à une époque qui n'est pas plus éloignée
que celle donnée par l'histoire. — Résultat
d'autant pi us précieux, s'écrie l'illustre Cuvier,
qu'il lie d'une chaîne non interrompue l'his-
toire naturelle et l'histoire civile. — Exami-
nons donc quels sont ces monumens qui ont
ainsi servi de guides aux géologues. Ils sont
d'autant plus intéressans à étudier, que long-
temps ils servirent également à reculer déme-
surément l'âge du monde, et à faire mécon-
naître les traces pourtant indélébiles de la
vengeance divine. Ces monumens , effets des
causes incessamment agissantes sur la surface
de la terre, depuis la dernière retraite des
eaux de dessus nos continens, sont les tour-
hières, les choulemens , la progression tou-
jours constante àç^s dunes, les al/uvions ou
atlcrrissemens des fleuves et rivières, etc. , etc.,
phénomènes dont les lois de développement,
sainement interprétées , peuvent servir de
chronomètre pour mesurer l'âge du monde
actuel.
C'est ainsi que les tourbières y que chacun
«ait se former par l'accumulation des plantes
aquatiques, peuvent donner une mesure du
temps, puisqu'elles s'élèvent dans des propor-
tions déterminées. Eu s'accroissant indéfini-
ment, elles sont parvenues, dans certains en-
droits, à envelopper les buttes des terrains sur
i\) Dominicale du 20 avril iSô't
lesquels elles se forment : plusieurs de ces
buttes ont été ainsi enterrées , et cela de mé-
moire d'hommes. D'autres fois, des tourbières
descendant le long des vallons, s'avancent
comme les glaciers. En les sondant alors jus-
qu'au terrain solide on juge de leur ancien-
neté que l'on trouve n'être ja;nais infiniment
reculée. Il en est de même des éboulemens ,
qui se font pourtant avec rapidité, et qui
cependant n'ont pas encore recouvert les
escarpemens , au pied desquels ils se forment.
Ou voit eu Ecosse des roches escarpées ,
dont la face abrupte et verticale n'est point
encore cachée par la masse de débris qui s'ac-
cumule à leur base. Cependant ces roches n'en
sont pas moins d'une hauteur médiocre, et
ces éboulemens ont dii nécessairement com-
mencer aussitôt le retrait des eaux.
La marche des dunes donne un résultat en-
tièrement analogue. Lorsque la côte est basse
et le fond sablonneux , les vagues poussent le
sable vers les rives; à chaque reflux une cer-
taine quantité est desséchée, et les vents qui
soufflent presque toujours de la mer, élèvent
sur ses bords, en plusieurs endroits, ces ceintu-
res de collines ou monticules sablonneux qu'on
désigne sous le nom de dunes. Poussées par les
vents, les dunes s'avancent lentement, mais
invariablement, vers l'intérieur des terres,
menacent les habitations, qu'elles finissent par
envahir; et des villages, si l'industrie humaine
n'y met obstacle , sont ainsi engloutis sous un
déluge de sable. De tels exemples, malheu-
reusement trop nombreux, sont consignés
dans l'histoire.
Les dunes du golfe de Gascogne ont couvert
un grand nombre de villages mentionnes dans
des titres du moyen âge. Il paraît même qu'en
ce moment dix communes du département
des Landes sont menacées d'une pareille des-
truction. Des ingénieurs qui se sont particu-
lièrement occupés de la marche des dunes,
l'ont estimée à soixante pieds par an. D'après
ces mêmes calculs, il ne leur faudrait que deux
mille ans pour envahir Bordeaux. Et d'après
leur étendue actuelle , il doit y avoir près de
quatre mille ans qu'elles ont commencé à se
former. — En Egypte, on a observé un phé-
nomène qui peut être rapproché de celui-ci.
Des terrains cultivables , d'une immense éten-
due, ont été, dans cette contrée, recouverts
par les sables de la Libye que poussent des
vents d'ouest , et ce transport est tellement
rapide , que des villes et des villages , dont
LA DOMINICALE.
sro
es ruines paraissent encore ,' ont été ensevelis ;
:t cela, seulement depuis la conquête de
'Egypte par les Arabes, car, suivant les rap-
ports deM. Dcnou (/^oj'age en Egyp Le), oiwoii
es sommités des minarets des mosquées per-
;er au travers de cet océan de sables. N'est-ce
jas là encore un chronomètre presque certain
:lu peu d'anciennelé de la surface actuelle du
alobe, puisqu'il est certain qu'avec une mar
;he aussi l'apide, ces sables auraient sans doute
envahi la vallée entière du Nil , déjà si étroite.
— Cette même vallée du Nil , que nous
menons de voir envahie d'une manière si
prompte dans quelques-unes de ses parties,
va encore servir aux naturalistes de mesure
dans la question qui nous occupe. Regardée
par les prêtres d'Egypte _, d'après Pïérodote,
comme un présent du Heuve , cette contrée
ne dut en effet son existence qu'à des alterris-'
sernens incessamment renouvelés. Le même
historien, Hérodote, assure que le Delta
n'avait paru que depuis peu de temps. Dolo-
mieu \a prouvé que du temps d'Homère la
langue de terre sur laquelle Alexandre fit
construire sa ville, n'existait pas encore. l'
prouve même que le fameux lac Maréotis
avait de quinze à vingt lieues de longueur, et
formait alors un golfe, dans lequel on pou_
vait facilement naviguer à partir de l'île du
Phar. En comparant donc l'état de cette par-
tie de l'Egypte du temps d'Homère, avec celle
donnée par Strabon , il n'a fallu que neuf
cents ans pour faire de ce golfe un simple lac
de six lieues , et donner naissance à la langue
de terre sur laquelle fut construite l'ancienne
Alexandrie. Mais depuis Strabon, les choses
ont encore tellement changé , qu'une nouvelle
langue de terre , de deux cents toises de lar-
geur, s'est ajoutée à l'ancienne, et c'est sur
«lie que la nouvelle ville a été bâtie. On voit
avec quelle rapidité se forment dans cei'taines
circonstances des pays entiers. On conçoit en
effet que les fleuves, en traversant les conti-
nens, entraînent dans leurs cours rapides une
quantité considérable de terre et de sable,
mais qu'arrivés à leur embouchure , leur vi-
tesse se ralentissant graduellement , et finissant
bientôt par s'anéantir , ils laissent alors se dé-
poser les graviers et les terres dont leurs eaux
s'étaient chargées. — Les parties les plus gros-
sières se déposent principalement sur les bords
du courant, où le mouvement est moindre;
et les parties les plus ténues sont emportées
plus avant dans le fond de la mer. Les atter-
rissemens , qui se forment toujours, comm^
nous venons de le dire, sont parfois très-con-
sidérables : des provinces entières, et des
royaumes même n'ont pas eu d'autre origine.
C'est ainsi que des ports de mer se trouvent
actuellement à plusieurs lieues dans les terres.
Du temps d'Auguste , la ville de Piavenne était
sur la mer, dont elle est aujourd'hui éloignée
de plus d'une lieue. Le port à'Adria, qui avait
donné son nom à la mer Adriatique , en esj
aujourd'hui àsoptlieues. — Pcr:onne n'ignore
que le saint roi s'embarqua , pour combattre
les infidèles , au port d'AiguesMortesqui n'est
plus un port de mer, et débarqua à Damiette
qui se trouve aujoui-d'hui à deux lieues dans
les terres.
Veut-on encore de nouveaux exemples de
la rapidité avec laquelle se passent de pareils
phénomènes? qu'on jette les yeux sur les
descriptions de l'Egypte, on verra Téiévation
du sol de cette contrée s'opérer en même
temps que l'extension de sa surface , avec une
telle promptitude^ que l'inondation dépasse
de beaucoup les marques qu'elle a laissées
dans les siècles précédens. Notez bicn_, pour
l'interprétation du phénomène, que le fond
du lit du fleuve s'élève dans la même propor-
tion que les plaines adjacentes. Hérodote avait
dit qu'il avait suffi de neuf cents ans pour
étabhr une différence de neuf coudées. L'inon-
dation surmonte aujourd'hui de sept pieds la
plus grande hauteur atteinte dans le quatrième
siècle depuis Jésus-Christ. Aussi les monumens
antiques de ce singulier pays sont tous plus ou
moins enfouis par leur base.
Il était bon de faire voir combien étaient
chimériques les opinions des philosophes qui
prétendaient s'appuyer sur la nécessité de
milliers et de millions de siècles pour rendre
raison de pareils phénomènes. Il était surtout
nécessaire de faire voir que le sol de l'Egypte
avait dû s'étendre d'une manière rapide, et
d'autant plus rapide, que les atterrissemens ou
alluvions devaient être encore plus considé-
rables dans les commencemens. Il n'a donc pas
fallu beaucoup de siècles pour que les hommes
pussent fonder eu Egypte une société nom-
breuse , ainsi qu'il est constate par les livres
saints. Et ce serait tirer de bien fausses induc-
tions, que de faire remonter l'état actuel de la
surface du globe à une époque immensément
reculée, par l'impossibilité présumée de l'éta-
blissement précoce de sociétés humaines sur
les bords du Nil. Ainsi tombent ces phrases
580
L\ DOMINICALE.
(l'un historien trop connu par ses haines contre
tout ce qui pouvait ctayer les vérités du Chris-
tianisme : « Que les inondations du Nil du-
rent, pendant des siècles, écarter tous le^
colons d'une terre submergée pendant quatre
mois de l'année- les eaux croupissantes, s'ac.
cumulant continuellement, durent lonjv. temps
faire un marais de toute l'Egypte, etc....
L'ordre naturel des choses semble donc dé-
montrer invinciblemsnt que l'Egypte fut une
des dernières terres habitées , etc., etc. »
Ces prétendues considérations philosophi-
ques sont actuellement pour nous de nulle
valeur, puisque nous Amenons de voir avec
quelle rapidité les choses se passaient; mais si
nous ajoutons à cela que les terrains culti-
vables, et les plus tôt cultivables, ont dû, né-
cessairement être les terrains d'alluvioH ,
surtout à une époque où le sol n'était pas
recouvert des détritus végétaux et animaux
qui constituent le terreau , nous en conclurons
que, loin de s'éloigner des contrées d'aiterrisse-
ment, les hommes, après le déluge, durent
naturellement s'en rapprocher. Aussi est-ce
sur les bords du Nil , de l'Euphrate, que la
Genèse nous montre les premières sociétés
humaines. Nous voyons donc que les chanp-e-
mens survenus sur la surface du globe ne font
que confirmer le peu d'ancienne/c de la catas-
trophe effroyable dans laquelle la justice de
Dieu noya des générations corrompues , puis-
que , par la comparaison des effets géologiques
obtenus dans l'intervalle d'époques invaria-
blement fixées par l'histoire , d'avec ceux dé-
veloppés antérieurement, oji arrive à déter-
miner à peu près Vinstant où ces effets ont
commencé, lequel est celui de la dernière
retraite des eaux , et ne remonte pas une épo-
que plus reculée que celle donnée par la
Genèse: partout, la nature a parlé comme la
tradition humaine. Et n'est-ce pas un spec-
tacle consolant pour l'homme religieux que
ces jalons semés ou plantés par une bonté
toute divine sur les avenues de la science ,
pour guider à la vérité des esprits que ne
satisfait point une foi simple et naïve?
ASSOCIATION
REtIGIET/SE POUR LES PROGRES D.E L'aGRI-
CUETURE EN FRANCE.
Une grande œuvre s'estétablie. Des homme
dévoués au bien public Ont conçu la pensé
de placer les progrès agricoles sous les aus
pices de la religion , et ils marcheut à grand
pas vers le but qu'ils se sont proposé.
C'est un dev oir pour nous d'appeler sur leu
haute entreprise l'attention de tous nos lec
teurs , et ce devoir, nous venons le rempli
avec joie.
Le conseil général deVyJssociation 3.11 nom
bredecinquante membres choisisparmi les dii
férentes notabilités que renferme la capitale
s'est réuni sous la présidence de M. le duc d(
Montmorency, pour l'adoption définitive de
statuts qui viennent d'être publiés.
L'Association, complètement étrangère à 1;
politique , se propose de fonder des ferme
modèles, des écoles d'Agriculture , des co
lonies agricoles de pauvres et d'orphelins .
des sociétés d'assurance mutuelle entreles cul
tivateui's et d'autres établissemens analogues
Déjà un vaste institut est à la dispositior
de l'Association dans le département de l'Oise
Elle veut prppager la connaissance et en-
courager l'application de toutes les méthode!
propres à favoriser l'agriculture. Elle veui
surtout moraliser le travail; imprimer au5
capitaux une sage et vertueuse direction ,
réunir par les liens d'une utilité réciproque,
la classe des riches et celle des pauvres ,
en imposant aux premiers la justice et h
bienveillance, aux autres, la patience et h
probité.
Si l'on réfléchit que le bonheur des nation!
est à ce prix, on comprendra aisément la hautf
portée de l'œuvre que les fondateurs de l'Asso-
ciation religieuse ont entreprise.
Mais pour obtenir les résultats qu'ils ont s
cœur, et que tious devons toTis désirer avec
eux, ils ont besoin d'être puissamment secon-
dés. Ils en appellent donc au zèle de tous le*
vrais amis de la piospérité publique, à quel-
que rang, à quelque opinion qu'ils appartien-
nent.
Le nombre des associés est indéfini. La
souscription annuelle de chaque associé est de
LA. DOMINICALE.
581
tiq francs. Un associé peut prendre plusieurs
uscriptions; plusieurs personnes peuvent se
unir pour une seule.
Les bureaux de l'œuvre sont rue Cassette ,
' 33.
L'association publie un Joiotial cVagricul-
re pratique dont le prix est de cinq francs.
On annonce comme devant paraître à la
Il du mois , le premier volume d'un ouvrage
î M. l'abbé Caron, chanoine honoraire
Amiens , ayant pour titre : Démonstration
i catholicisme, fondée sur les lois constitu-
ves de l'intelligence , et sur les propres ca-
ictèi'es de la vérité; avec cette épigraphe :
'go sum via Veritas et vila.
EPHEMÉRIDES.
e ^^ mai î 3 10. Vingt-un Templiers, ayant à leur
tête le comte Hugues, leur commandeur , se pré-
sentent à r archevêque de Mayence pour protes-
ter de leur innocence, et demander qu'on reçoive
leur appel au pape futur. Mais le pape Clément Y
ayant été consulté par l'archevêque , et l'ayant
chargé d'examiner la cause du comte et de ses
vingt chevaliers, ils furent déclarés absous des
crimes qui leur étaient imputés ; ce qui n'empêcha
point le concile de Vienne, assemblé l'année
suivante, de condamner et de supprimer l'ordrg
entier des Templiers, contre lequel en effet de
graves accusations s'étaient élevées.
2 84 1 . La ville de Tours est délivrée des attaques
des Normands j la victoire remportée sur eux fut
attribuée aux prières de saint-Martin, et donna
occasion à l'établissement de la fête annuelle de
la Subvention de Si.-Martin.
3 1791. Bref du pape Pie VI, qui condamne
comme illégitimes, sacrilèges, et contraires aux
canons, les élections faites en France d'après la
constitution civile du clergé.
14 iT9i. L'assemblée constituante reçoit la dénon-
ciation de Bailly contre les prêtres insermentés,
.qui, lidèles à leur j)remier serment fait à l'église
et à ses lois, et prêts à tout souffrir plutôt que
d'approuver les innovations introduites en France,
malgré les évêques et le pape, s'étaient entendus
pour ondoyer dans les maisons les enfans qui ,
portés à l'église, eussent élé baptisés par les in-
trus. Bailly les poursuivait alors pour acquérir
et conserver sa popularité. Le malheureux ne sa-
vait pas encore que la faveur du peuple ne l'em-
pêcherait pas de mourir sur l'échafaud, aux ap-
plaudissemens du même peuple,
15 252. La persécution de l'empereiu" Dèce contre
les Chrétiens devenant plus menaçante que ja-
mais, sous le nouvel empereiu- Gallus , les évê-
ques d'Afrique s'occupent du sort de ceux qui
avaient succombé à la première persécution. La
plupart avaient montré leur repentir et demandé
leur réconciliation. Il fut arrêté que, vu l'appro-
che du danger, on donnerait immédiatement la
paix à ceux qui auraient montré de bonnes dis-
positions, sans prolonger davantage leur péni-
tence publique.
\e 1605. Election du pape Paul V, de la famille
Borghèse, et l'un des pontifes les plus distingués
de ces derniers siècles. Il approuva ou conlirma
les congrégations de l'Oratoire, de la Visitation
et de Ste-Ursule, qui ont rendu en France et
ailleurs de si grands services. Ami des arts, il fit
achever St-Pierre de Rome ; aussi pieux qu'é-
clairé, il ne passa point un seul jour de son long
pontifical, sans célébrer la messe.
47 H03. SacredeS. Othon. évêquede Bamberg,
apôtre de la Poméranie. Ce grand homme , qu'un
de ses historiens appelle la merveille du monde ,
sut respecter à la fi»is l'empereur , son souverain
temporel, et le pape, son chef spirituel, quoique
le premier fût excommunié et qu'il continuât de
communiquer avec lui. Parlant toujours le lan-
gage de la vérité et de la foi, il levait nécessaire-
ment obtenir l'estime et le respect que les hom-
mes les plus passionnés ne refusent point à la
vertu.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
NOUVELLES RELIGIEUSES.
M. l'évêque de Rhodez annonce, dans une lettre
pastorale du 23 avril, une quatrième visite pasto-
rale de son diocèse. Le prélat, après avoir exposé
les avantages de la visite pastorale, y témoigne sa
satisfaction de sa visite précédente:
« Nous ne vou» avons point oubliées, quoique
nous nous tournions aujourd'hui vers une autre ré-
gion de notre diocèse , chères et intéressantes pa-
roisses qui avez élé l'objet de notre dernière visite !
Nous voudrions que les limites de cette courte al-
locution nous permissent de proclamer vos noms ,
et de vous proposer à la religieuse émula! ion de vos
sœurs , les autres églises ; il en est ini grand nom-
bre que nous aimerions à citer, s'il nous était pos-
sible de les citer toutes. Nous dirons seulement
que les vallons comme les plaines nous ont offert
d'abondantes consolations , que les campagnes ont
rivalisé de zèle avec les cités. Parmi ces dernières,
il en est une surtout qui s'est acquis un droit parti-
culier à notre estime et à notre affection , en nous
offrant le touchant tableau de la charité, de l'una-
nimité des sentimens qui liait les premiers fidèles ;
m
LA DOMINICALE.
en réjouissant notre cœur , dans ces temps <{e tristes
discordes, par le spectacle d'une agrégation d'hom-
mes et de chrétiens, la meilleure, la plus unie, la
plus fi aternelle , et nous pouvons ajouter la plus
heureuse, le peu de houheur permis à la terre étant
le fruit de l'esprit de douceur, de la loi d'amour
de l'Evangile. El quant à la partie des montagnes
que nous avons visitée , nous n'iiésiterions pas à
avouer notre prédilection pour les fidèles popula-
tions qu'elles nourrissent , si la tendresse pastorale
pouvait distinguer les lieux, et faire acception des
personnes. On dirait que le Sauveur des hommes ,
en se retirant sur la montagne peur prier son di-
vin Père, y a laissé la bénéiliclion de sa prière , et
qu'il y a attaché comme un privilège de religion et
de vertu ; et l'on croit comprendre pourquoi le
même Sauveur recommandait à ses disciples de
chercher sur la moiif«(/iiP, au jourdes tribulations,
un asile à leur salut et à leur foi. Soit que ces sites
élevés, d'où l'œil domine au loin sur la scène agi-
tée où luttent misérablement les liassions humai-
nes, favorisent davantage le sérieux et le recueil-
lement de la pensée , et secondent mieux l'essor de
l'ame vers ce ciel qu'ils avoisinenl , qu'ils semblent
toucher, et qui , vu de ces hauteurs , se montre si
ouvert et si beau ; soit que leur isolement préserve
de toute contagion la pureté de l'air qui les envi-
ronne, et l'erapêclie de s'altérer par le mélange de
ce souffie de corruption , de ces vapeurs pestilen-
tielles qui s'exhalent des basses régions de la terre ;
soit enhn que le ciel, dans sa justice et dans sa
bonté, ait voulu leur donner, comme une compen-
sation aux biens qu'un sol moins généreux leur re-
fuse , une [lart plus abondante dans les trésors et le»
consolations de la foi, on ne peut méconnaître que
la religion, cette tif/iie que le Seigneiir a plantée,
dont les rejetons ont couru de la mer à l'Etiphrate,
ei dont les rameaux ont couvert le monde, a jeté
sur les montagnes ses plus profondes racines , et
que l'arbre de la foi s'y est élevé fort et majestueux,
comme y croissent les grands chênes, étendant pai-
siblement ses branches séculaires sur les généra-
tions ravies de respirer sous son ombrage. Là, nous
avons vu des églises paroissiales réglées sur le mo-
dèle des communautés religieuses , d'aimables trou-
peaux de fidèles, petits en nombre , mais en qui le
Père s'est plu à établir son royaume ; à qui nous
disions avec vérité , quand ils se pressaient autour
de nous pour nous voir et nous entendre, que nous
enviions le sort de leur pasteur, et que nous serions
heureux de vivre au milieu d'eux , parmi l'inno-
cence de leurs mœurs et la simplicité de leur foi ,
et d'échanger notre bâton pastoral pour cette hou-
lette plus légère qui suffit à conduire des agneaux
si dociles. Encore ému de ces souvenirs au moment
où nous allons entreprendre notre course apostoli-
que, ce n'est pas sans un secret mouvement de joie
que nous levons les yeux vers les montagnes où
notre ministère i us appelle , cette année, à évan-
géliscr la paix , à porter les biens du salut, et où
nous attend sans doute le retour de ces scènes déli-
licieuses que notre plume , impirée par notre cœur,
avait besoin de retracer, m
— M. l'évèque de Fréjus, par un mandement du
4 G avril, a ordonné des prières pour obtenir de la
pluie , devenue nécessaire par la grande sécheresse
qui désole la Provence. Il ordonne des prières pu-
bliques pendant trois jours , en l'honneur des Cœurs
de Jésus et de Marie , auxquels îl avait précédem-
ment consacré le diocèse.
— Une plantation de croix a eu lieu le diman-
che 27 avril , à Villers-Bocage , diocèse d'Amiens.
Tous les paroissiens et beaucoup d'habitans des pa-
roisses voisines remplissaient l'église. Les enfans et
les neveux du pieux paroissien qui a fait ériger
cette croix à ses frais se mirent en marche , entre
vêpres et compiles , pour porter le signe de la ré-
demption au lieu indiqué. Une grande multitude
chantait des hymnes et des cantiques. Le discours
prononcé au lieu de l'érection par M, Boucher ,
curé de Molliens-au-Bois , fut écouté avec recueil-
lement au milieu d'un immense concours.
— Dans la nuit du lundi au mardi de cette se-
maine , un vol de vases sacrés a été commis dans
l'église de Salles, canton de Belin (Gironde), Les
auteurs de ce vol se sont introduits dans l'église
par la porte principale , qu'ils ont trouvé le moyen
d'ouvrir, sans qu'il ait été possible de reconnaître
aucune trace de forcement ou d'effraction; puis
ayant pénétré de la même manière dans la sacristie,
ils en ont ouvert une armoire qui renfermait une
somme d'argent , environ 460 francs , qu'ils ont en-
levée, ainsi que la clé du tabernacle qui a facilité
la consommation de leur crime.
Ces malfaiteurs se sont emparés d'un ostensoir,
d'un calice, d'une custode, et d'un porte-Dieu qui
se trouvaient dans le tabernacle. Tous ces objets
étaient en argent , et valaient plus de 1 ,000 francs.
On n'a pu retrouver les hosties consacrées que
contenaient les vases volés. Jusqu'à présent , toutes
les perquisitions faites pour découvrir les auteurs
de ce vol sacrilège , ont été sans résultat. C'est ,
dit-on , depuis deux mois le huitième attentat d»
même genre qui s'est connnisdans l'arrondissement
de Bordeaux, Nous n'avons pas ouï dire que la jus-
tice ait atteint aucun coupable.
— Un gouvernement prolestant d'Allemagne
vient de décréter ce qu'un de nos préfets , membre
de l'Académie morale, M. Dunoyer, recomman-
dait il y a quelques mois , par circulaire , aux mai-
res de campagne. Il a publié une loi qui impose Je
célibat aux pauvres.
— A la fin de mars dernier , il y a eu à Naples
une abjuralion d'un protestant, Abraham Lam-
bellet, Suisse, fils d'un fabricant d'horloges. Se
trouvant dans la prison civile , il a été louché de la
grâce , et a eu une longue correspondance avec
M. Vincent Bruni , prêtre de la mission. Ils ont
discuté ensemble les questions les plus difficiles de
la religion, Lambellet est instruit, et ses propres
LA DOMINICALE.
585
feclierclies ont favorisé le zèle de son sage guide.
Son abjuration a en lieu dans la chapelle de la
prison par le ministère dn nonce à Naples, M. Fer-
Tetti , archevêque de Séleucie. Le prélat fut reçu
par M. Marigliani , chapelain dn roi de Naples ,
admînsirateur des prisons , et par les inspecteurs.
Il prononça dans celle occasion deux pieuses ex-
hortations, et montra par d'abondantes largesses sa
charité pour les pauvres détenus.
— Le juge de paix dn canton de Tarare, es-
-corté de quatre gendarmes , a fait inie visite domi-
ciliaire chez M. Berger, curé de Saint-Fargeux.
dans le diocèse de Lyon.
— On nous écrit du Gard, dit le Libre Exa-
men : « Des scènes déplorables ont eu lieu dans
«ne commune voisine du Yigan. Un prédcslinarien
fanatique est parvenu à détacher de l'Eglise natio-
nale quelques personnes crédules. Des témoins
graves et dignes de foi ont assuré qu'il rebaptise
ses adeptes , et qu'il leur administre la communion.
C'est un ancien commis-voyageur , devenu tout à
coup apôtre consacré par le Saint-Esprit. Le bruit
s'étant répandu qu'il avait dit que lorsqu'un des
pasteurs de l'église du V^igan prêche, le démon
est derrière la chaire , une multitude de gens ,
pendant la nuit , assiégea la maison oii il présidait
sa réunion, et vociféra des cris de mort. Heureu-
sement qu'on trouva moyen de faire évader le
prédicateur. L'autorité locale intervint et lui fit
signifier de ne plus rentrer dans sa commune. Il
se dispose pourtant p dit-on, à revenir, résolu à
subir, s'il le fiiut , le martyre, et les luibilans
d'Azève s'obstinent à ne pas soufùir qu'il y repa-
raisse. Dieu veuille les éclairer tous de ses vives
lumières , et leur donner son esprit de prudence ,
de tolérance et de charité ! »
— Voici l'état du mouvement du clergé en
France , pendant les quatre dernières années ,
donné par un journal :
ORDINATIONS.
En 1 830, prêtres 23o7, diacres 1 855, sous-diacre^
1925, prêtres employés, morts i2l2; en 1851?
prêtres 2197, diacres 1895, sous-diacres 1854,
prêtres employés, morts 1055; en 1832, prêtres
2i25, diacres 1702, sous-diacres 1834, prêtres
employés, morts 1262; en 1833, prêtres 1933,
diacres 1700, sous-diacres 1694 , prêtres employés,
morts 1045.
Le nombre des élèves , dans les séminaires , a
été, en 1832, de 9509, dans les grands séminaires;
de 13,623, dans les écoles secondaires. En 1833,
de 8670, dans les grands séminaires ; de 12,910,
dans les écoles secondaires.
— M. l'évêque d'Ajaccio a prononcé une homé-
lie touchante dans l'église cathédrale , à son ar-
rivée dans son diocèse. Nous en extrayons le mor-
.ceau suivant , où le pieux prélat parle de la grande
tâche qui lui est imposée :
« Vous avez gémi long-temps de la privation
des établissemens ecclésiastiques et religieux; mais
déjà ma lettre pastorale vous aura fîiit concevoir
l'espérance de les voir se relever bientôt de leurs
ruines , et j'ai le bonheur dans ce moment de vous
confirmer dans cet espoir si consolant. Le gouver-
nement a très-bien compris l'urgence, comme
l'immensité des besoins de noire pays. Je dis plus :
il reconnaît les droits qu'a le diocèse d'être aidé
pour fonder ces divers établissemens, et nous ne
douions nullement de l'exécution des promesses
(pli nous ont été faites à cet égard.
» Jugez combien est grande l'étendue de nos
devoirs !.... Les divines Ecritures nous apprennent
tout ce qu'exige de notre part de courage, de pa-
tience , de zèle et de dévouement , la redoutable
qualité de pasteur des ânws. L'Esprit Saint nous
dit qu'il nous a établi votre évèque pour gouverner
avec sagesse, mais aussi avec force, l'Église que
Jésus- Christ s'est acquise au i)iix de son sang :
Posnit Episcopos reyere Ecclesiam Dei qnam
acquislvit sauguiiie suo. Placé comme une senti-
nelle pour veiller à la garde de la nation sainte,
nous devons tenir sans relâche nos yeux ouverts
pour découvrir les pièges que l'ennemi vous tend,
et donner aussitôt le signal d'alarme ; et nos avis,
dussent-ils paraître importuns , dussent quelques
hommes plongés dans le sommeil du péché se
plaindre que nous venons troubler leur reiws fu-
neste, nous ne devrons point pour cela cesser d'é-
lever notre voi:; comme une trompette, et d'an-
noncer à Israël les malheurs qu'il attire sur lui en
offensant le Seigneur son Dieu. SpecuJatornn dedi
e domni Israël.... Clamo, ne eesees ; quasiiuha
exalta vocem iuam, et annuniia populo meo sce~
1er a eorum.... »
EXTERIEUR.
On avait d'abord répandu le bruit que le gé-
néral Quesada , sorti de Vitloria avec 2,500 hommes
de garde royale , avait été battu, le 22 avril , dans
la Burunda, par sept bataillons carlistes , connnan-
dés par Zumula-Carreguy. La bataille n'a pas m
lieu. Quesada est entré à Irarsan , distant de trois
lieues de Pampelune , le 27 , avec deux millions
de réanx qu'il apportait de Vittoria. — Le général
Elander vient de signer à Madrid une ordonnance
qui impose le clergé pour 2 millions.
En Portugal , la lutte continue. Les dernièns
nouvelles de Lisbonne , données par les journaux
anglais sont du 23. D'après ces nouvelles , Villa-
llor se serait avancé dans le Nord , et aurait pris
Amarante et Lamégo. On -parle de quelques dé-
fections dans les officiers de don Miguel. Figueiras
et Coimbre sont toujours au pouvoir de ce prince.
— Le Moniteur du 1"' mai contient le rapport
du général Desmichels , commandant militaire ù
Cran , dont avait parlé la veille le ministre de la
58^
LA DOMIISICALE.
guerre. Ce général , qui entend mieux l'esprit
d'établissement en Afrique que les autres chefs ,
a conclu avec les Arabes de l'intérieur les plus
heureux arrangemens. La paix est jurée, les Maii^
res apportent toutes leurs productions dans là
ville, les relations les plus amicales se sont établies.
— Le ministre de l'inlérieur a clos le 30 avril
la session des états-généraux de Hollande. Il a dit
que le gouvernement s'était encore trompé dans
son attente d' un procliain arrangement de la ques-
tion belge ; que cependant il conservait l'espoir
que cette affaire se terminera , et que la nation
néerlandaise n'aura plus de sacrifices à faire pour
arrivera un résultat équitable.
On écrit de Vienne , 28 avril :
« S. A. R. Madame la duchesse de Berri est
arrivée ici hier. Elle doit se remettre demain en
roule pour Prague.
INTERIEUR.
NOUVELLES DIVERSES.
Les interrogatoires de la commission des pairs
pour l'affaire des 13 et î-i avril sont à peu près ter-
minées ; néanmoins la commission se réunit encore
tous les jours pour élaguer et corroborer toutes les
pièces de l'affaire. Elle attend, dit-on, en ce mo-
uienl, les dossiers des affaires de Lyon et de Saint-
Etienne.
— Une nouvelle perquisition a été faite dans les
bureaux delà Tribune, rue Nolre-Dame-des- Vic-
toires, et à l'imprimerie de ce journal ; il paraît que
c'est par ordre du président de la Cour des pairs que
cette perquisition s'est effectuée.
Le vieiteur en pagode ce journal, arrêté d'abord
et puis relâché, a été arrêté de nouveau.
— Le sieur Patey, ex-prcsident du comité de la
société des Droits de l'homme à Pvouen, a été ar-
rêté et transféré à Paris, pour y être interrogé par
la commission d'instruction de la Coar des pairs.
— Les négociansde Lyon continuent à émigrer,
et plusieurs autres sont résolus à transporter leurs
fabriques dans une ville plus tranquille.
— Une ordonnance du 18 avril a prononcé la
dissolution des gardes nationales de Lyon et de
Yaise, la Croix-Rousse et la Guillotière , ses fau-
l)Ourgs.
— Une compagnie de la garde nationale de IMar-
seille est suspendue, [lour ne pas avoir voulu pren-
dre les armes lors de l'appareil militaire déployé
contre lesrépuklioains dans la dernière crise.
— Le sieur Rerlier, président de la société des
Droits de l'homme de Montbrison , a été arrêté et
conduit dans les prisons de 8t-Etienne. Vingt-neuf
nouveaux mandats viennent d'ètie décernés contre
des prévenus de la sédition de celte dernière ville.
— La souscription ouverte à Lyon, en faveur des
soldais blessés, s'élevait, le 29 avril^ à 133,120 fr.
Celle que de respeclablei? citoyens ont formée pour
les victimes innocentes des événemens , montait
alors à 22,504 fr.
— Une des sections électorales de la ville de Nf*
vers s'est réunie le 19 avril pour nommer cinq
membres d« conseil municipal. M. de Rafiin ,
propriétaire , chef d'usines et d'entreprises, où il
emploie un grand noml)rc d'ouvriers , a voulu ,
avant lie prononcer la formule du serment orléa-
niste , lire une déclaration interprétative de cette
démarche. Le président l'a interrompu. Alors
M. de Raffin a déposé sa proteslalion par écrit et a
prononcé le serment , en ajoutant qu'il le faisait
comme contraint et forcé. Le président et un fonc-
tionnaire ont réclamé contre cette restriction ; mais
les électeius ont décidé que la formaUté était vala-
blement remplie.
— Beaucoup d'électeurs de Bayeux ont fait iu-
sérer dans l'iuii de la Vérité une déclaration ,
portant qu'ils se rendront aux élections et qu'ils
voleront, n'entendant par le serment exigé, que
répondre aux besoins du pays. Dans beaucoup de
villes, les électeurs légitimistes ont pris le même
parti.
— Une petite^ émeute a éclaté au collège royal
de Lyon. Des barricades ont été formées avec les
lils. Les élèves s'étaient armés de débris de chaises-
on a saisi à plusieurs des pistolets et des couteaux-
poignards. Ouest parvenu à rétablir l'ordre , et
douze des phis mutins ont été renvoyés.
— On dit à présent qu'il n'a été porté d'autres
blessés , par suite des journées des i5 el iA avril ,
que 21 à l'Hôlel-Dieu , dont 2 femmes; 1 7 à l'hô-
lipal Saint-Louis , et 8 au Val-de-Grâce. Tous les
autres blessés ont été traités à domicile.
— M. l'ôvèque d'Orléans a voulu, malgré ses
quatre-vingt-quatre ans , visiter la partie la plus
éloignée de son diocèse. Le prélat est parti d'Or-
léans le lundi \4 avril ; il a confirmé le même
jour à Jargeau , le mardi à Tigy, le mercredi à
Sully, le jeudi à Gien , le vendredi à Briare, d'où
il a conlintié sa tournée, qui devait encore durer
huit jours. Elle avait été annoncée il y a un mois,
afin que les fidèles pussent se préparer à la confir-
mation. Leur empressement a répondu au zèle du
premier pasleur. A Sully, cinq cents personnes
de la ville et mille des environs ont été confir-
mées. Les instructions préparatoires ont é/é fort
suivies pendant t ois semaines ; les ecclésiastiques
ne pouvaient suffire au nombre de ceux qui se
pressaient autour des confessionnaux. M. l'évêque
l'ut reçu avec de grands témoignages de respect et
de joie.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix Locqui» , r. N.-D.-des-Victoires , n. i6
LA DOMINICALE.
PARIS, 18 MAI.
Le budget de la France a été voté au pas
de course 5 toutes ces belles intentions d'éco-
nomies si pompeusement annoncées, et qui
devaient êtie si énergiqucment réalisées par
nos honorables , ont disparu devant les né-
cessités du moment. Par malheur, encore, ces
nécessités, nées depuis quatre années, et aggra-
vées chaque jour, menacent de se prolonger
bien long-temps. On vit au jour le jour, et
comme dans les vieux édifices , dont ou n'a
pas le courage d'entreprendre la reconstruc-
tion entière, on récrépit et on badigeonne.
La pierre qui se broie, la poutre que rongent
la moisissure et les vers, sont l'emplacées par
une pierre et une poutre neuves : mais une
autre pierre se broie , une autre poutre se
moisit le soir , à côté de la réparation faite le
matin. C'est qu'une grande pensée manque à
l'architecte; c'est qu'au lieu de voir l'ensemble
il ne voit que les détails; et lorsqu'il faudrait
l'abattre en entier , pour reconstruire sur
de nouveaux plans le mur qui se lézarde,
on se contente de l'étayer et de gâcher du
plâtre pour en dissimuler les crevasses.
Certes , il faut en convenir , les lamenta-
tions des mandataires de la nation française
ne nous ont pas manqué , sur la nécessité
où ils se trouvaient de laisser peser sur elle
cette exubérance de charges sous lesquelles
elle se traîne et agonise. Mais leur impuissance
à les alléger n'a que trop prouvé combien
peu la puissance de réédification était donnée
à ceux qui n'avaient reçu que la puissance de
démolition; combien les luains façonnées au
maniement du marteau, étaient inhabiles à se
^servir de la truelle ; et combien peu , dans
l'ordre moral, ainsi que dans l'ordre politique,
on pouvait être à la fois un Robespierre et un
Napoléon.
Or, pour tout homme de bonne foi, qui, en
dehors des préoccupations de l'esprit de
parti , cherche dans les faits accomplis les le-
çons de l'expérience , et regarde dans le passé,
pour préparer l'avenir , il est clair aujour-
d'hui que la situation présente est le fait des
doctrines long-temps prêchées parces hommes
mêmes qui, effrayés aujourd'hui de leur œu-
vre,jveulent arrêter les conséquences naturelles
desprincipes qu'ils ont posés. Ils ont dit quinze
080
ans que l'insunection était pour un peuple le
plus saint de;i devoirs; et aujourd'hui si elle
lève la tête ils l'appellent un crime; ils ont
sanctionné et ils soutiennent chaque jour de
leur vote l'œuvi c de l'insurrection , et ils
disent anathènie, et ils s'opposent à l'insurrec-
tion qui vtut défaire aujourd'hui l'œuvre
qu'elle a faite hkr; ils ont poussé à l'absence
de toute morale , pour détruire et s'élever-
et ils se plaignent de celte absence de morale
qui détruit encore et les veut abaisser comme
ils ont eux-mêmes abaissé les autres.
Donc, aujourd'hui qu'ils flétrissent, punis-
sent des galères et de la mort , les actes pour
lesquels ils avaient, il y a quatre ans, des
croix , des rubans et des pensions , il nous est
bien permis de croire qu'il font malgré eux
amende honorable ; que s'ils en viennent à
frapper à cette heure des faits analogues avec
ceux du passé , c'est parce qu'ils reviennent
sur le passé, et ne veulent nullement que
l'avenir lui ressemble. Eh bien î soit : nous
voulons bien croire , si non à leur repentir
parce qu'à tout prendre nous les voyons tirer
trop bon parti de leur victoire , pour nous
résoudre à penser qu'ils maudissent la journée
des dupes qui la leur a donnée ; mais nous
croyons à leur bon vouloir d'en conserver
les fruits , parce qu'à moins d'être fou ou fu-
rieux , nul n'est présumé se vouloir suicider.
Oui , pour retenir ou rappeler au maintiea
de l'ordre moral et politique la société qu'ils
en dissuadaient jadis, nous nous reposons
sur l'amour du pouvoir qui obsède tous
les parvenus, plus encore peut-être que sur
ce grand amour de l'ordre dont ils se vantent
et qui les tient au cœur, parce qu'ils n'ont pas
intérêt à faire le contraire. Mais dans ce cas du
moins, entrent-ils dans la voie qu'il faudrait
suivre? Ce n'est pas tout que de garantir le
présent au jour le jour;; que de poiter des
lois contre chaque fait nouveau et désorgani-
sateur, à mesure qu'il se présente ; que d'avoir
une armée de 4oo,ooo hommes disposés à for-
mer la haie pour laisser passer en Grève la jus-
tice du roi; que d'avoir une police nom-
breuse, exercée au maniement du bâton et
de la matière conr,piratrice, à dire d'experts, et
de calomnie au besoin! il n'est pas de mé-
chant disciple de l'école de Machiavel qui ,
avec un budget dé onze cents millions , ne
puisse donner toutes ces garanties d'ordre etde
stabilité à l'Etat le plus révolutionné, le fût-il
même à la façon des hommes de g3 , fùt-il
29
386
LA DOMLMCALE.
même envahi par des barbares ! Mais un jour
vient où toutes ces belles resources dispa-
raissent à leur tour : les législateurs décou-
ragés se fatiguent d'un état de société oii ils ne
sont qu'une machine à décrets dans les mains
du pouvoir. Les 4oo,ooo soldats peuvent se
dire que l'honneur et la fidélité sont de très-
. nobles passions et- des devoirs fort respec-
tables ; mais que l'amour de la patrie est une
passion plus noble , et que défendre ses frères
est un devoir digue d'être respecté. Les bâtons
de la police peuvent se raoisir dans la boue ,
et il n'v a plus de conspiration quand tout
le monde est mécontent; enfin c'est un far-
deau si lourd qu'un budget de onze cents mil-
lions , que peut-être la place du Châtelet ne
suffirait plus àcontenif les meubles saisis pour
refus d'impôt.
Or, quand ces temps seraient venus , adieu
donc l'ordre moral que vous cioyez avoir établi
par ces moyens? malheureuxl qui ne comprenez
pas que vous ne faites que faucher la mauvaise
herbe j mais qu'elle tient encore par la racine.
A la première pluie, au px-emier soleil, elle va
poindre et reverdir, et étouffera les semences
qui viendront après les vôtres ;• voyez, elle re-
pousse même derrière vous, à mesure que
vous marchez. C'est donc la racine de l'ivraie
qu'il faut brûler. C'est donc moins à réprimer
qu'à prévenir qu'il fallait travailler. Vos lois
peuvent être bonnes pour cette génération mal-
heureuse, à laquelle, vous avez prêché quinze
ans le désordre et l'anarchie ; car, après leur
avoir fait de magnifiques promesses , vous ne
pouvez pas exiger moi-alcment qu'ils l'enon-
cent,eux, à en réclamer l'exécution , parce
'qu'aujourd'hui il ne vous plaît pas „ à vous ,
de les tenir. Mîiis cette génération sera suivie
,4' une autre , et c'est celle-là qu'il faut pétrir
et façonner de 'manière que lorsqu'elle tien-
dra sa place au soleil , on n'ait nul besoin des
lois draconiennes portées contre celles-là.
C'est donc vers l'instruction du peuple qu'il
fallait porter toute votre sollicitude. Mais
c'est une pitié de voir avec quelle impré-
voyance nos législateurs ont armé le présent
au détriment de l'avenir. Ils ne songent qu'à
se soutenir où ils sont; nul sacrifice ne leur
coûte pour cela , et ils ne s'inqui^Hent point
d'einpêchev ceux qui les doivent suivre de
s'imposer les mêmes sacrnices. Ainsi, le budget
de la France est de onze cents millions ; et sur
cette é'-JOiTTie somme, dix millions à peine
sont affectés au ministère de l'iiislructiou pu-
blique , c'est-à-dire , au ministère d'où dé-
pend l'avenir de la France. Vous voyez bien
qu'on s'entend mieux à réprimer qu'à pré-
venir.
Et encore , comment se fait la répartitiou
de ces dix millions?
La Charte avait promis une loi organique
de l'instruction publique sur la base de la
liberté : cette promesse s'en ira-t-elle comme
les autres à vau-l'eau , au courant des néces-
sités qui débordent chaque jour la situation
actuelle? Depuis i83o , tout compte fait, nous
avons eu cinq budgets de l'instruction publi-
que. Les budgets sont chose qu'on n'oublie
pas , mais la loi organique est encore à venir ,
ce qui n'est pas un grand mal selon nous j car
si cette loi fût venue d'une chambre si tris-
tement préoccupée de chaînes à donner à
toute noble et sainte liberté , et de resser-
rer chaque jour le réseau de centralisation
jeté sur la France , il est fort à craindre que
le monopole de l'Université eût été un peu
plus aggravé.
Voyez, en effet: la liberté de l'enseignement
a été promise; la suppression des taxes univer-
sitaires a été demandée de toutes parts, comme
nuisibles à la propagation de l'instruction,
dont le besoin se fait plus généralement sentir
de jour en jour, à cause des bons résultats que
s'en promettent et les hommes de sens et les
hommes de foi ; et voilà que l'on transporte
maintenant aux agens impitoyables du fisc, le
soin de poursuivre le recouvrement des
taxes univei'sitaires I Ce n'est pas au profit de
la liberté de l'enseignement que l'on veut dé-
pouiller TLnivei'sité ; non, certes, ce seiait
faire un pas vers les concessions demandées ;
mais c'est au bénéfice du fisc , et le fisc , par le
temps cjui court, a droit à toute faveur î On
ne voit dans les maîtres et les élèves qu'une
matière imposable et taillable', à livrer aux
exercices et poursuites des collecteurs d'im-
pôts , plus habiles et plus âpres à opérer
les recouvrcmens que les i-ecteurs ou écono
mes de collège trop enclins à la compassion-
sans doute. A l'avenir, pour que le monopole
marchât mieux , et fît voir bien clair ce qu'il
a de bon , il faudrait qu'un bachelier, licencié
ou docteur , fût tenu de présenter à l'appui
de sa thèse, et au nombre de ses preuves de
capacité , une quittance du percepteur.
Il sera surtout honorable et utile au pro-
grès de l'instruction de voir le porteur de
contrainte saisir U malle de l'étudinnten droit
LA DOMINICALE.
387
ou eu niédecine , pour cause de retard dans
le paiement de ses inscriptions, ou d'en-
tendre les huissiers , commissaircs-priseurs ,
ou autres^ crier à l'encan , de par le roi, la loi
et justice , les bancs et les pupitres , les
livres déclasses , les lits des dortoirs et la bat-
terie de cuisine du maître de pension; le tout
saisi pour paver la taxe universitaire que les
parens des élèves ne remboursent pas tou-
jours , car c'est une taxe qu'ils n'ont jamais
voulu comprendre.
Mais ce qui est pour le monopole universi-
taire un objet de jalousie et de convoitise, ce
sont les résultats obtenus par l'enseignement
ecclésiastique.
Les insensés ! ils trouvent trop nombreux les
élèves ecclésiastiques, et ils savent pourtant
combien de communes manquent encore de
pasteurs ; car le budget des cultes n^alloue
sôj-j-yô cures et succursales des fonds que pour
38,ooo communes. Voudraient-ils par hasard
priver l'éducation ecclésiastique du pea de li-
berté que Bonaparte lui a laisséePEt puisqu'ils
trouvent qu'il y a injustice dans l'exemption de
la rétribution uniVersitaireassuréc à l'église ca-
tholique , voudraient-ils par hasard ne con-
server cette exemption que pour les juifs et les
protestans ? Les fous, ouïes ignorans qu'ils sont !
serait-ce donc là la récompense qui attendrait
cettey.ainte religion catholique, pour nous avoir
conservé dans les cloîtres, et dans les chapitres,
les arts , les lettres , et les sciences à travers les
ténbères du moyen âge et le fanatisme igno-
l'ant des réformistes.
N'ayant pas osé attaquer en masse les gran-
des écoles du clergé , ils se sont pris à regretter
qu'il fut permis aux curés d'instruire chez eux
jusqu'à trois enfans , et que des eufans de
chœur eussenl lu liberté grande de chanter
en latin les psaumes de David , sans avoir
obtenu la permission de nos seigneurs de
l'Université.
Mais ce qui, au besoin, nous prouve ce
que cette Cliambre des députés serait capa-
ble de donner en fait de liberté, ce sont
ses plaintes amèrcs contre l'empressemeut
des j)ères et des mères à confier leurs en-
fans aux séminaires pour leur assurer une
éducation religieuse, sans le mélange de
toutes ces doctrines contre lesquelles elle
s'élève avec tant de force aujourd'hui.
Oh! que l'on a bien raison de gémir en
voyant ces hommes qui , dans la tempête,
crient au secours, et repoussent la seule main
qui les peut ramener sur le rivage ! et si les
pères de famille cherchent à se sauver et à sau-
ver sans eux l'avenir de la patrie, les voilà qui
se soulèvent, prêts à crier : Périsse la France
plutôt que le principe du monopole I
Et le monopole qu'ils exercent sur les hautes
études, et qui leur est si funeste , ils l'exercent
principalement sur l'instruction prim ire don-
née aux enfans du peuple à titre gratuit comme
à titre onéreux; or, n''en doutez point, c'est
la seule cause du peu d'extension que cette
instruction primaire reçoit dans nos campa-
gnes. Aussi , pour humilier notre orgueil ,
notre prétention à nous dire le peuple le plus
éclairé, le plus civilisé de la terre, les étran-
gers n'auraient-ils qu'à nous répondre par la
statistique suivante des écoles de France.
L'instruction primaire ne coûtera, en i835,
que 4,840,000 fr., sans compter les fonds four-
nis par les 38, 18G communes, dont 6,65 1
paient leurs instituteurs sur leurs revenus , et
29,436 sont tenues de s'imposer trois centimes-
à cet effet.
Il existe 45,129 écoles placées dans 27,619
communes.
Il y a donc encore 9,568 communes sans
école.
Sur les 45,129 écoles, l'enseignement mu-
tuel n'en compte que 1,985 , malgré la haute
protection du gouvernement.
Il n'existe que 1 1,3^6 écoles de filles , — et
33,754 de garçons.
Nous avons en France quatre millions huit
cent deux mille enfans de l'âge de cinq à douze
ans, parmi lesquels deux millions trois cent
mille seulement fréquentent les écoles pendant
l'hiver; durant l'été, leur nombre se réduit à
douze cent mille.
L'i'NSTRUCTIO^ GRATUITE n'eS'j DONNEE Qu'a
451,756 ENFANS. Six cent neuf mille autres
paient une rétribution plus ou moins forte. ^
Yous voyez maintenant que, grâce au mo-
nopole de l'enseignement dans les mains du
pouvoir, il arrive que les deux tiers des hom-
mes et les cinq sixièmes des femmes ne savent
ni lire ni écrire.
Et cependant que ferez-vous du peuple, si
vous ne l'instruisez pas? et si vous continuez,
comme vous faites, à envoyer dans le petit
nombre d'écoles que vous payez des livres où
ne se trouvent m la Salutation angélique, ni le
Symbole des apôtres, quelle instruction lui
ferez vous? Et alors quand espérez-vous qu'il
arrive autrement que par le régime du sabre
^88
LA DOMINICALE.
et des g^alères , à cet ordre moral après lequel
vous criez au fond de l'abime où vous êtes?
Et ce que nous disons ici n'est point par es-
prit systématique d'opposition. Nous vous
parlions dernièrement du mouvement reli-
jjieuxdes provinces, qui à cette heure réag-it
sur Paris. Eh bien I c'est la province elle-même
qui ditanathème à votre svstème. Les conseils
municipaux, dans le peu de liberté que vos
lois de centralisation leur ont faite, ont porté
de votre système d'instructitm primaire un
fâcheui jugement. 7,400 seulement ont voté
les trois centimes exigés parla loi de juin i833;
121,961 se sont refusés. C'est une majorité des
trois quarts contre vous , puisque les 8,63 1
conseils restans n'ont pas eu à voter, ayant
des recettes suffisantes pour paver leurs ins-
titutears : il a donc fallu imposer 21,196 com-
munes d'office par ordonnance! royales,
malgré leurs conseils municipaux. —
Eh bien ! que vous semble de cela ? est-ce
une assez haute , une assez paissante l'épro-
bation du système que le gouvernement a
suivi jusqu'ici , et comprendra-t-il enfin qu'il
vaut mieux pour lui, d'abord. abandonner le
monopole de l'instruction publique , afin que
la liberté amène la concurrence , et que de la
concurrence naisse le bon marché; et ensuite,
que s'il vent à toute force accepter l'effrayante
responsabilité de l'éducation du peuple, il doit
lui donner toute l'extension possible? N'eùt-il
pas mieux valu, cette année par exemple ,
consacrer les trente-trois millions accordés en
dehors du budget au ministre de la guerre, à
lever des écoles et donner des prîmes d'encou-
ragement aux instituteurs, qu'à lever 60,000
soldats de plus. Ces millions jetés ainsi dans
l'instruction du peuple auraient bien plus em-
pêché le retour des causes qui les ont rendus
nécessaires, que cette levée d'hommes qui
ne peut qu'eu rendre le besoin plus urgent
chaque année.
Mais nous le répétons : pour nos hommes
d'état, le présent est tout, parce qu'ils vivent
dans le présent- l'avenir leur importe peu ,
parce qu'ils manquent de foi.
ETAT DU CLERGÉ EN FRANCE ,
DEPt'IS 1789 jusqu'à CE JOUR.
( Deuiiëmc articla. )
Si l'influence de l'évêque d'Autun avait été fu-
neste dans la grande question de l'aliénation des
propriétés du clergé , elle le fut également dans
l'affaire de la constitution civile. Il eit vrai qu'il
ne prit pas publiquement part à la discussion j
mais il consacra tacitement sou influence au
triomphe de son œuvre. Il s'empressa de prêter
le serment, et par lettre adressée aux prêtres
de son diocèse , il les engagea à imliersa conduite.
Il fît encore eu cette circonstance ce qu' il avait
fait pour la vente des biens du clergé. Pour {ache-
ter, il fallait des acheteurs et de l'argent; M. de
Talleyrand fit créer les assignais. Pour rendre la
conslitution oécutoire , il fallait des évêques ;
car seule elle ne signifiait rien ; M. de Talleyrand
en fit. Le curé Expilly , nommé évêque constitu-
tionnel du Finistère par les électeurs du départe-
ment, s'adressa à M. de Girac, évêque de Rennes,
pour être sacré. — Ce prélat refusa de se prêter
à celte consécration schismalique , et démontra
au curé Expilly combien son droit était vain et sa
conduite blâmable. — Expilly s'adressa à l'évêque
d'Autun qui, sans même observer aucune des
règles prescrites par la constitution en vertu de
laquelle il agissait , se hâta de sacrer le 25 février
47UI , dans l'église de l'Oratoire, Expilly comme
évêque du Finistère. — Il sacra de même
Marolles, évêque de l'Aisne, assisté des évêques
de Lydda et de Babylone, Golbel , Mirondot.
Les évêques en général attaquèrent la conslitu-
tion civile, et défendirent à leurs prêtres de prêter le
serment exigé par l'assemblée nationale. Ceux qui
en étaient membres voulurent motiver leur refus à
la tribune; mais il y avait quelque chose de si grave
et de si sole«nel dans les explications conscien-
cieuses de ces prélats, que la majorité en eut
peur. — Elle décida que le serment serait prêté
purement et simplement; et c'est cette circons-
tance mémorable qui donna lieu au dogme de
l'omnipotence parlementaa-e , c'est-à-dire à l'op-
pression de la minorité par la majorité. Le clergé
en majorité dans presque tous les diocèses refusa
le serment; il fut alors en butte à toutes les tra-
casseries des nouvelles autorités et aux passions
populaires. Les uns se retirèrentdans leurs familles
pour y vivre dans la retraite , les autres, sous la
conduite des évêques , allèrent dans les pays
étrangers , chercher une sécurité (pi'ils ne trou-
vaient plus en France. S"r dix-huit archevêques
il y en eut un qui reconnut la constitution civile;
l'archevêque de Sens , Lonicnie de Brienne, qui
par-là fut bien puni de ses .idées et de ses ami-
tiés philosephiqucs. Snr cent dix hait évêques ,
LA DOMINICALB.
589
â y en eut trois qui prélèrent le serment, rév(5que
d'Aulun, l'évêque d'Orléans, de Jarenle , et
celui de Viviers , de Savines.
Voici la circonscription des diocèses que l'as-
semblée décréla de son propre mouvement, au
milieu des ruines qu'elle venait d'accumuler.
— Elle remplai^a les archevêchés par des métro-
poles , elle éîabllt un évêché par département ; le
désigna non par le nom de la ville , suivant l'usage
de l'église universelle , mais par celui du départe-
ment.— Nous donnons en même temps les noms des
titulaires qui n'ont pas encore été publiés d'une
manière complète.
MlÎTROrOLES DES CÔTES DE LA MANCFIE.
Rouen. — Louis Charri«r de la Roche, mé-
tropolitain de la Seine-Inférieure. (Il est mort
sous la restauration évêque de Versailles. ) —
Bayeux. — Claude Faucliet , évêque du Calvados.
(Connu par ses prédications révolutionnaires, il
succomba avec la Gironde dont il faisait par-
tie.)
Coutances. — François Becherel , évêque de la
Manche.
Séez. — Jacques-André-Simon Lefessier , évê-
que de l'Orne.
Evreux. — Robert-Thomas Lindet , évêque de
l'Eure. ( Régicide , il donna l'exemple des scan-
dales les plus honteux. )
Beauvais. — Jean-Baptiste Massien , évêque de
l'Oise. (Régicide, fut un des plus odieux terro-
ristes de la Montagne. Les départemens des Arden-
ues et de la Jîarne se rappellent encore son nom
avec horreur.)
Amiens. — Eléonor-Marie Desbois , évêque de
la Somme.
Saint-Omer. — Pierre-Joseph Porion, évêque
du Pas-de-Calais.
[métropole du nord-est.
Reims. — Nicolas Diot, évêque de la Marne.
( Sa conduite dans le département fut scanda-
leuse. )
Verdun. — Jean-Baptiste Aubry, évêque de 1»
Meuse.
Nancy. — Luc François Lalande, évêque delà
Meurlhe.
Metz. — Nicolas Francien, évêque de la Mo-
selle.
Sedan. — Nicolas Philbert, évêque des Ar-
dennes.
Soissons. — Claude-François Marolles , évêque
de l'Aisne.
Cambray. — Claude-Marie Primat , évêque du
Nord. — ( Mort sous la restauration archevêque
de Toulouse. )
MÉTROPOLE DE L'eST.
Besançon. — PIùlippe-Gharles-François Séguin ,
évêque du Doubs.
Goîmar. — Martin Argobast , évêque du Hau|: •
Rhin.
Strasbourg. — François-Antoine Brendel , évê-
que du Bas-Rhin.
Saint-Diez. — Jean- Antoine Maudru, évêqne
des Vosges.
Vesoul. — Jean-Baptislo Flavigny, évêque de
la Haute-Saône.
Langres. — Antoine-Hubert Wandelain-Court,
évoque de la Haute-Marne. (Il fil partie de la con-
vention nationale , s'y occupa de la réorganisation
de l'instruction publique et vécut depuis dans la
retraite.)
Dijon. — Jean-Baptiste Volfins, évêque de la
Côte-d'Or.
Saint-Claude. — François-Xavier 3Ioyse, évê-
que du Jura.
MÉTROPOLE DU NORD-OUEST.
Rennes. — Claude-Lecoz , évêque d'Ille-et-
Vilaine, mort eu ISIS, archevêque de Besan-
çon.
Saint-Brienx. — Jean-Marie Jacob , évêque des
Côtes-du-Nord.
Quuuper. -v Louis-Alexandre Expilly, évêque
du Finistère.
Vannes. — Charles Lemaste , évêque du Mor-
bihan.
Nantes- — Julien Minée , évêque de la Loire-
Inférieure.
Angers. — Hugues Pelletier, évêque de Maine-
et-Loire.
Le Mans. — Jacques-Guillaume Prud'homme,
évêque de la Sarthe.
Laval. — Gabriel Luce de Villars , évêque de
la Mayenne , membre de la convention nationale.
( Il fit partie du corps universitaire , et est mort
il y a quelques années.)
MÉTROPOLE DE PARIS.
Paris. — Jean-Baptiste Gobel , évêque de la
Seine.
Versailles. — Jean- Julien Avoine , évêque de
Seine-et-Oise.
Chartres. — Nicolas Bc met, évêque d'Eure et
Loir.
Orléans. — Louis-François-Alexandre de Ja-
rente , évêqne du Loiret. (Ce prélat se fit jureur,
et sa conduite fut affligeante. )
Sens. — Etienne - Charles de Lomenie de
Brienne , évêque de l'Yonne. Il se fit également
jureur.
Troyes. — Augustin Sibille , évêque de l'Aube.
Meaux. — Pierre Thuin , évêque de Seine-et-
Marne. ( Il est mort à Meaux en 1821 , dans la
retraite.)
MÉTROPOLE CENTRALE.
Bourges. — Piene-Anasthase Thorné, évêqne da
590
LA DOMr.MCALE.
Clier. (Il fut un des membres les plus scandaleux
de l'église Constitulionnelle.)
Blois. — Henri Grégoire , e'vêque de Loir-et-
Cher. ( Membre de la convention nationale »
mort en IS31, avec nne opiniâtre persévérance
dans ses ei reurs.)
Tours. — Pierre Suzou , évèque d'Ind/e-eî-
Loire.
Poitiers. — René Lecesve , évèque de la
Vienne.
Cliateauroux. — René Kéraudin, évèque de
l'Indre.
Guéret. — lî'giet, évècpie de la Creuse. —
( Membre de la coavenlion nationale , il vota la
mort de Louis XVI. — Il s'élait jeté dans le
parti de Babœuf, et il fui fusillé en 1796, après
l'affaire du camp de Grenelle.)
Moulins. — François-Xavier Laurent, évèque
de l'Allier.
Kevers. — Guillaume Follet, évèque de la
Nièvre.
MÉTROPOLE DU SLD-OIEST.
'"' Bordeaux. — Pacarol, évèque de la Gi-
ronde. *
Luçon. — François-Ambroise Rodrigue, évèque
de la Vendée.
Saintes. — Jean-Etienne Robinet , évèque de
la Charente-Inférieure.
Dax. — Jean-Pierre Saurine, évèque des Lan-
des. ( Membre de la convention. — Fouché le fit
nommer à l'évèché de Strasbourg lors du concor-
dat de 1801.)
Agen. — Constant, évèque de Lot et Ga-
ronne.
Périgueux. — Ponard, évèque de la Dordogne.
( Il se montra d'un cynisme audacieux et ignoble
dans son diocèse. )
Tulles. — Jecn- Joseph Brival, évèque de la
Clorrèze.
Limoges. — Léonard Gay de Vernon , évèque
de la Haute- Vienne (Membre de la convention et
régicide. )
Angoulême. — Pierre-Matthieu Joubert , évè-
que de la Charente.
Saint-Maixent. — Métadier, évèque des Deux-
Sèvres.
MKmOPOLE DU SUD.
Toulouse. — Antoinc-Pascal-Hyacinthe Sermef,
évèque de la Haute-Garonne.
Auch. — Paul-Benoît Barthe, évèque du
Gers.
Oloron. — Barlhélemy-Jean-B;ipiisie Sanadon,
évèque des Basses-Pyrénées. — (Membre de la
convention.)
Tarbes. — Jean-Guillaume Molinier, évèque
des Ilautes-Pvrénées.
Pamieis, — Font, évèque de l'Arriège.
Perpignan. — Gabriel Deville, évèque des Py-
rénées Orientales.
Narboime. Besancelle, évèque de l'Aude.
Rhodes. — Claude le Berthier , évèque de l'A-
veyron.
Albi. — Jean-Joachim Gauserand , évèque du
Tarn.
MÉTROPOLE DES CÔTES DE LA MÉDITERRANÉE.
Aix. — Charles-BenoU Roux , évèque des Bou-
ches du Rhône.
Bastia. — Guasser, évèque de la Corse.
Frejus. — Jean-Joseph Rigonard , évèque du
Var.
Digne. — Villeneuve, évèque des Basses-
Alpes.
Embrnn. — Ignace de Caseneuve , évèque des
Hautes-Alpes.
Valence. — François Marbos , évèque de la
Drôme. (Membre de la convention.)
Mende. — Etienne Nogaret, évèque de la Lo-
zère.
Nismes. — Jean-Baptiste Dumouchel , évèque
du Gard.
Béziers. — Dominique Pouderoux , évèque de
l'Hérault.
MÉTROPOLE DU SUD-EST.
Lyon. — Adrien Lamourelte, évèque de Rhône
et Loire.
Clermont. — Jean-François Perier , évèque du
Puy de Dôme.
Saint-Flour. — Anne-Alexandre-Marie Thi-
bault , évèque du Cantal (conventionnel.)
Le Puy. — Etienne Delcher, évèqij. de la
Haule-Loire.
Viviers. — Charles de Savines , évèque de
l'Ardèche. (Ancien évèque fjui tomba dans des
égaremens incroyables.)
Grenoble. — Joseph Pouchot, évèque de l'I-
sère.
Belley. — Jean-Baptiste Roger , évèque de
l'Ain.
Autun. — Jeaft-Louis Gouttes , évèque de
Saône- et-Loire.
La masse du clergé, restée fidèle à ses doctrines
et à son chef, aurait été moins persécutée sans le
cleigé assermenté; mais le serment établit une bar-
rière entre les prêtres réfractaires, comme on les
appelait alors, et les prêtres jureurs. La conduite
des premiers était la condamnation permanente
des autres. — Les ftopulations d'ailleurs restèrent
en partie attachées à leurs pasteurs légitimes. — Les
curés constitutionnels n'avaient guère que les auto-
rités pour eux ; la plupart du temps, ils se trouvaient
seuls dans les églises. Cet abandon les aigrit, ils
s'en prirent au clergé insermenté et le poursuivi-
rent partout avec un acharnement inconcevable.
If y eut à ce sujet des excès honteu?c. — Les dénon-
ciations contre les prêtres réfractaires arrivèrent de
LA DOMmiCALE.
591
touscôtës.— On souleva les populations contre eux,
on les représenta sous les couleurs lee plus noires ;
et malheur à ceux qu'on découvrait, comme aussi
malheur à ceux qui leur donnaient une retraite. Ces
haines injplacahles des jureurs étaient appuyées et
encouragées par les autorités et les ennemis du
clergé. Les diocèses qui eurent ainsi le plus à souf-
frir, furent ceux d'Angers, de Luçon, de Nantes,
de Rennes, de Vannes, du Mans,d8 Séez, de Dol,
d'Arras et de Strasbourg. — La constitution civile
du reste , ne put se maintenir j placée entre la ré-
sistance admirable du clergé catholique, les turpi-
tudes et la honte des prêtres assermentés, elle vint,
ensanglantée, mourir dans la boue sous le direc-
toire.— En vain l'église constitutionnelle s'efforça-
t-elle de la relever, ses efforts demeurèrent inutiles.
— Ni les lettres pastorales des évèques, ni leurs
conciles ne purent rendre la vie à ce cadavre qui ,
de toutes parts, exhalait la pourriture. Il fallait voir
l'indignation , l'exaspération de tous ces hommes
tarés, de tous ces hommes livrés au ridicule ou au
mépris public lorsqu'ils entendirent parler des né-
gociations entamées avec le pape. — Ils se mirent
à cheval, qu'on nous passe l'expression, sur la cons-
titution civile du clergé; ils n'eurent qu'une voix
pour déclamer contre la cour de P^ome, et pour cri-
tiquer le nouveau gouvernement. Mais Bonaparte ,
qui avait bien apprécié l'état des choses en France,
n'eut aucun souci de ces clameurs. — Il se trou-
vait harcelé par l'église constitutionnelle et les restes
de la philosophie encyclopédique ou voltairienne.
Il avait vu la laideur hideuse de la première, et il
avait compris qu'elle ne jjouvait être qu'r.n embar-
ras honteux pour un nouveau gouvernement. Quant
à l'école philosophique, il la dédaignait souveraine-
ment. C'est à cette occasion que par mépris il ap^
pela les philosophes idéologues. — Volney , mort
pair de France sous la restauration, fit tous les ef-
forts possibles pour rompre les négociations enta-
mées; il eut à ce sujet une discussion très- vive avec
le premier consul. Bonaparte, qui avait le talent de
juger les iiommes au premier coupd'œil, ne voulut
plus entendre parler de Yolney depuis cette alter-
cation.
Si l'école philosophique entrava les projets du
premier corisul, l'église constitutionnelle faillit les
faire échouer. Indépendamment de ses protecteurs
subalternes, elle avait pour elle les ministres Fouché
et Talleyrand , tous deux sortis de ses rangs. Ce
sont ces deux hommes qui ont suscité tant d'obsta-
cles au concordat de iSOI et qui en ont rendu l'exé-
cution défavorable à la religion. — Il entrait dans
la pensée de Bonaparte de le faire sur un plan plus
large; mais il fut tellement fatigué par M. tle Tal-
leyrand et surtout par Fouché, qui s'était posé le
haut protecteur de l'église constitutionnelle, qu'il
crut devoir accorder quelque chose à cette intri-
gue. — Les deux parties contractantes de la con-
vention du 45 juillet 1801 , Pie VII et Bonaparte,
sont aujourd'hui du domaine de l'histoire. — Eh
bien , quand on connaît les difficultés immenses
qu'ils eurent à vaincre pour la conclusion du con-
cordat, on voit avec peine les calomnies dont ils ont
été l'objet. — Si Bonaparte rencontra une opposi-
tion embarrassante. Pie VII trouva une résistnnce
respectueuse en général, mais ferme et même opi-
niâtre dans l'ancien clergé. — Parmi les titulaires
des sièges que Pie VII supprimait en vertu de s««.
autorité apostolique, quelques uns étaient rentres
en France ; d'autres étaient morts martyrs de leur
foi, et le plus grand nombre était resté en exil. —
Le pape demanda leur consentement en des termes
vifs et pressans, comme il le déclare lui-même dans
ses lettres apostoliques. Plusieurs lui répondirent
en lui envoyant leurs démissions; d'autres par un
refus momentané; mais un certain nombre refusa
positivement de concourir par son adhésion à la
convention conclue avec le gouvernement français.
— Alors Pie VII par une mesure aussi extraordi-
naireque solennelle,regarda cette oppositioncomme
nulle et non avenue; et, sans s'arrêter au con-
sentement des titulaires, il annula leurs titres, en
vertu de sa pleine autorité apostolique et leur inter-
dit toute juridiction ecclésiastique, quelle qu'elle
fut. Il déclara par ses lettres apostoliques, « Qui
Christi Domini vices, » supprimer les églises archié-
piscopales et épiscopales telles que nous les avons
données dans notre premier article, et établir la
circonscription suivante, qui comprenait dix arche-
vêchés et cinquante évêchés.
Paris, archevêché. — La Seine. —
Les évêchés, de Versailles, deux départemens,
Seine-et-Oise, Eure-et-Loir.
Meaux, deux départemens, Seine-et-Marne , la
Marne.
Amiens, — deux départemens, la Somme et
l'Oise.
Arras,— un département, le Pas-de-Calais.
Cambray,— un département, le Nord.
Soissons, — un département, l'Aisne.
Orléans,— deux départemens, le Loiret, Loir-
et Cher.
Troyes,— deux départemens, l'Aube et l'Yonne.
Bourges, archevêché, — deux départemens, le
Cher, l'Indre.
Les évêchés de Limoges, — trois départemens ,
la Creuse, la Corrèze, et la Haute-Vienne.
Clermont-Ferrand, — deux départemens, l'Ai»
lier, et le Puy-de-Dôme.
Saint-Flour, — deux départemens , la Haute-
Loire, et le Cantal.
Lyon, archevêché,— trois départemens, le Rhô-
ne, la Loire et l'Ain.
Les évêchés de . .
Mende, — deux départemens, l'Ardèche, et la
T ozèrG
Grenoble,— un déparlement, l'Isère.
Valence,— un département, la Drôme.
Chambéry,— deux départemens, le Mont-Blanc,
le Léman,
595
LA DO.YT»MCALE.
Rouen, archevêché, — un département, Seine-
Inférîeure.
Les évêcliés de . . . v . . .
Evreiix,— un département, l'Eure.
Séez,— un déparlement, l'Orne.
Bayeux,— un département, Calvados.
Coutances,— un département, la Manche.
Tours, archevêché, — un département, Indi-e-et
Loire.
Les évêchés de
Angers,— un département, Maine-et-Loire,
Le Mans,— deux départemens, la Sarthe, la Ma-
yenne.
Rennes. — un département, Ille-et- Vilaine.
Nantes,— un département, Loire-Inférieure.
Quiniper,— un département, Finistère.
Vannes,— un déparlement, Morbihan.
Saint-Brieux,— un déparlement, Côtes- du-Nord.
Bordeaux, archevêché, — un département, la
Gironde.
Les évêchés de
Poitiers,— deux départemens, Les Deux-Sèvres,
la Vienne.
Angoulême,— deux départemens, la Charente,
la Dortiogne.
La Rochelle, — deux départemens, la Charente-
Inférieure, et la Vendée.
Toulouse, archevêché,— deux départemens, Hau-
te-Garonne, Arriège.
Les évêchés de
Cahors,— deux départemens, le Lot, l'Aveyron,
Agen, — deux départemens, Lot-et-Garonne,
Gers.
Carcassonnc, — deux départemens, Aude, Py-
rénées-Orientales.
Monlpellier,— deux départemens, Hérault, Tarn,
Bayonne,— trois départemens , Landes, Basses-
Pyrénées, Hautes-Pyrénées.
Aix, archevêché,— deux départemens, Bouches-
du-PJiône, Var.
Les évêchés de •
Avignon,— deux départemens, Gard, Vaucluse.
Digne, — deux départemens , Hautes et Basses-
Alpes.
Ajaccio. — l'île de Corse.
•- Nice , —un département, Alpes Maritimes.
Besançon , archevêché , — trois départemens ,
Jura , Doubs , Haute-Saône.
Les évêchés de
Autun, — deux départemens, Saône-et-Lohe ,
la Nièvre.
Strasbourg , — deux départemens , Haut-Rhin ,
Bas-Rhin.
Dijon, — deux départemens, Haute-Marne,
Côte-d'Or.
Nancy, — trois départemens, Meuse, Meurthe,
Vosges.
Mclz , — trois départemens, Ardennes, Forêts,
Moselle.
I Malines, archevêché, — deux départemens
les Deux-Nèlhes , la Dyle.
Les évêchés de
Namur , — un département , Sambre-e(-
Meuse.
Tournay , — un département, Jemmapes.
Aix-la-Chapelle , — deux départemens, la Roer,
Rhin-et-Moselle.
Trêves , — un déparlement , la Sarre.
Mayence , — un déparlement , Mont-Tonnerre.
Gand, — deux départemens , l'Escaut , la Lys.
Liège , — deux départemens , l'Ourthe , la
3Iease-Inférieure.
D'après cette nouvelle circonscription le nouveau
diocèse de Montpellier renfermait huit anciens
évêchés, Albi , Castres , Vabres , Lavaur, Lodève ,
Agde , Béziers, Saint-Pons; celui d'Avignon en
contenait également huit, Vaison, Cavaillon,
Carpentras, Apt , Orange , Nismes , Alais , ,Uzès.
Vingt-neuf discèses comprenaient deux départe-
mens dans leur juridiction, six en comprenaient
trois : c'étaient ceux de Limoges, Lyon , Besançon,
Bayonne , Nancy et Metz.
Les plus vastes diocèses étaient ceux de Bayonne,
qui comptait 1518 communes, Amiens, 1575,
Nancy, 4857, Besançon, <935.
Celle circonscription qui dura jusqu'à la con-
vention de i82l, ne fut modifiée que par la créa-
tion de l'évêché de Montauban , département Tarn-
et-Garonne.
— Pie VII ne rencontra pas dans le gouver-
nement français , la franchise et la loj'auté qu'il
apportait. — Les ministres Fouché et Talleyrand ,
firent nommer aux nouveaux sièges , des prêtres
ou des évêques assermentés. — Ainsi les diocèses
de Strasbourg, de Besançon, de Dijon, d'Avi-
gnon , d'Augoulême et de Cambray , furent livrés.
à l'église constitutionnelle.
La constitution civile du clergé , bien que tom-
bée dans le mépris public et abandonnée par le
nouveau pouvoir , n'en exerça pas moins une
influence désastreuse. — Cette influence apparut
surtout dans le traitement des membres du clergé,
et dans les articles organiques.
Le règlement de police connu sous le nom
d'articles organiques était comme un présent
offert à la partie haineuse de la révolution pocr
l'adoucir et obtenir son silence.
Au milieu des douleurs de l'église et des perse'-
cutions du Saint-Siège , le concordat conlinua de
régir l'église de France jusqu'à la restauration.
— Il fut vivement attaqué à cette époque par les
anti-concordataires ou la petite église. — M. de
Lauzières de Tiiémines , ancien évêque de Blois ,
se montrait un des chefs de cette opposition. —
De son côté , le gouvernement comprenait que
l'église de France ne pouvait rester , dans la posi-
tion déplorable où il la voyait. — Beaucoup de
sièges étaient vacans et le nombre des diocèses
était trop restreint pour l'étendue du royaume.
LA DOMINICALE.
595
En vertu des traités de 18< S, less évêchés de
Chambéry et de Nice avaient fait retour au royau-
me deSardaigne; et l'archevêché de Malines et les
évêchés de Tournai, Gaad, Namur, Liège,
Aix-la-Chapelle, Trêves , Mayence, faisaient partie,
par suite des mêmes traités, du royaimie des Pays-
Bas et du grand duché du Bas-Rhin.
L'ancien évêque de Saint-Malo , M. Cortois de
Pressigny , fut envoyé à Rome pour négocier un
nouveau concordat avec le Saint-Siège. — Il ren-
contra des difiîcultés graves et sérieuses , et après
les cent jours il fut remplacé par M. de Blacas
qui signale concordat de 181 T. 11 ne reaire pas
dans le cadre de notre article d'examiner les
causes qui ont annulé ce traité; cette tâche appar-
tient à l'histoire.
Par celte nouvelle convention , Pie VII rétablis-
sait neuf anciens archevêchés et trente-trois évê-
chés. — Mais elle fut modifiée quatre ans après
par une autre convention particulière passée entre
le même pontife el le gouvernement français ; elle
eut pour résultat la création de vingt-neuf sièges
sans comprendre cehii de Monîauban. — Il y
avait les archevêchés d' A Iby , de Sens , de Reims
et d'Auck ; les évêchés de Chartres , Blois ,
Langres, Saint-Claude, Nevers , M^ilins , Châ-
lons-sur-Marne , Beauvais , Le Puy , Tulle,
Rhodes , Perpignan , Périgueux , Luçon , Aire ,
Tarbes, Pamiers, Marseille , Fréj us, Gap, Ver-
dun , Belley , Saiul-Dié , Nisnies et Viviers. —
Ce sont ces vingt-neuf sièges créés en 4822 , qui
avec celui de Moutauban ont été menacés de
suppression. — Il y a aujourd'hui en Frante ,
quatorze archevêchés et soixante-six évêchés.
Le diocèse le moins peuplé est celui de Gap ,
département des Hautes Alpes , qui a une popula-
tion de 126,090 habitans et 189 communes. Le
diocèse de Marseille qui compte plus de 150,000
habitans n'a que J 7 communes.
Le diocèse le plus vaste est encore celui de
Besançon , qui contient 1228 communes. — Celui
de Strasbourg en renferme 1028 , celui de Rouen
9C8 et celui d'Arras 923. — Ainsi depuis 45 ans
trois conventions ont eu lieu pour la réorganisa-
tion de l'église de France lout-à-fait bouleversée par
la constitution civile ; le concordat de 1801 , celui
de 1817 et la convention particulière de 18:^,
actuellement en vigueur. •
LE GOUVERNEMENT PHILOSOPHIQUE ET LE
GOUVERNEMENT KELldiEUX.
(Deuiième article.)
Les philosophes de tous les temps ont écrit
leur condamnation dans leurs propres ou-
vrages. Jean-Jacques Rousseau , eu discutant
dans le contrat social les bases de son f^ou-
vernemeut abstrait et idéologique, en vient à
examiner le cas où le souverain et la nation.
se jm-ent mutuellement l'observation de la
loi constitutive, et où , malgré cet engage-
ment , l'une des parties contractantes voudrait
se dérober à son exécution. Lorsque de pareils
contrats ont lieu d'homme à homme en
pleine société, il est clair que leur sainteté
est garantie par la sauve-garde morale des
tribunaux et la force matérielle de la justice j
mais quand ils ont lieu de nation à souverain,
il est clair pareillement qu'il n'y a plus de
tribunaux au-dessus des parties. L'engagement
n'a donc pas de sanction sociale, c'est-à-dire,
pas de garantie positive qui assure son exécu-
tion ; et dès-lors il est tout-à-fait illusoire et
juridiquement nul. C'est dans cette extrémité
logique que, pour donner un sens et une va-
leur aux contrats des souverains et des peu-
ples, Jean -Jacques Rousseau déclara qu'ils
étaient censés passés en présence de Dieu, et
que lui seul en était la sanction naturelle, ea
môme temps que le garant indispensable.
C'est ainsi que le plus grand des encyclopé-
distes se trouva conduit invinciblement à as-
seoir les j^ouvcrnemens sur l'autorité de Dieu,
sous peine de ne pouvoir pas organiser les
sociétés : nous avons dit que ça été là l'obli-
gation totale et irréfragable des philosophes":
le prologue des lois de Zaleucus et de Cha-
rondas, conservé par Stobée , consacre le
même principe.
Or , nous trouvons que cette subordination
à l'autorité de Dieu du contrat des nations et
des souverains, est la négation la plus mani-
feste, la plus formelle , la plus irrésistible des
théories politiques des philosophes qui ont d'ail-
leurs le dogme pour base; car en même temps
qu'ils admettent l'autorité de Dieu pour garant
moral et légitime des lois c^ui les lient réci-
proquement , ils livrent au témoignage de la
raison individuelle et aux théories psycholo-
giques les notions supérieures de moralité et
de justice.
Ainsi , le môme philosophe fait consister
la moralité du pacte social dans l'intervention
de Dieu ; et en même temps, dans son sys-
tème de déisme , il laisse à la conscience
individuelle le droit de déterminer selon ses
inspirations la notion de Dieu. Il y a donc là
amalgame évident de principes contradic-
toires. D'un côté , on affirme Dieu comme
base de la légitimité des lois politiques ; d'un
autre on admet le témoignage individuel^ de
WÂ
LA DOMINICALE
conscience? dans la recherche de la légitimité
des lois civiles, lesquelles dépendent évidem-
ment des premières : ici on pose Dieu , chose
absolue; la, on pose l'examen, chose rela-
'^Fipurez-vous deux hommes qui sont séparés
sur un point, et qui émettent des raison, op-
posées. De quel côté est la vérité? m 1 un m
l'autre n'est recevable à le dire. Que font-ils
néanmoins pour s'accorder? Ils en appellent
om troisième, et ce troisième, qu, est aussi
incertain , aussi ignorant du vrai et du juste
que les deux autres , est admis à prononcer.
Dans toute autre circonstance , sou opinion
serait probablement récusée; individuelle-
ment , chaque partie le repousserait , comme
elle repousselapartie contraire; mais nnceiti-
tude et l'anarchie, et le chaos amenés par
l'individualisme, sont uu état si misérable,
qu'il faut en sortir à tout prix; avec l'indivi-
dualisme , la société serait impossible. Deux
hommes divisés , et qui en appellent un troi-
sième pour les mettre d'accord , reconnaissent
l'une de deux consciences divisées par le té-
moignage d'une conscience tierce de même
nature, laquelle se pose néanmoins comme
irréfragable et absolue, et porte la vérité, la
raison et la justice du côté qu'il lui plaît.
Pour être conséqnens, les philosophes au-
raient dû séparer soigneusement les deux
moitiés de leurs théories politiques, et s'atta-
cher exclusivement ou à celle-ci, ou à celle-là.
S'ils croyaient qu'en effet il ne pût point
exister de contrat valable entre les peuples et
les souverains, c'est-à-dire qu'il ne pût point
y avoir de gouvernement sans l'autorité de
Dieu , il fallait indiquer et reconnaître sur la
terre un signe quelconque par lequel se ma-
nifesterait la volonté divine , et auquel le sou-
verain et la nation divisés de principe au-
raient recours : car de dire que l'on prend
Dieu pour juge et pour garant de sa cause, et
ne pas ajouter où l'on trouvera Dieu , et qui
sera son organe , c'est prononcer des mots
vides d'idées; c'est s'en remettre à une autorité
qui ne pourra jamais intervenir ; c'est se lier
donc que la raison individuelle ne peut pas I par un contrat qui n'a pas de sanction; ce n'est
parvenir jusqu'à réaliser l'or
cent , dans l'intérêt de l'hariiK
cent,
dre; ils renon-
monie , au témoi-
gnage de cette raison; ils s'humilient devant
une raison fière aussi faible que la leur; mais
ils reviennent malgré eux à une notion con-
tradictoire de la raison individuelle , à la cer-
titude absolue, à l'infaillibilité; ces deux
hommes en litige font de leur juge un Dieu ,
un Dieu qui s'élève au-dessus d'eux , qui leur
distribue la justice, et de la sentence duquel
il n'est point possible d'appeler, parce que ce
serait retomber dans la contradiction et dans
l'anarchie.
xVinsi , même dans leurs théories les plus
vantées , dans celles qui ont exercé l'influence
la plus réelle et la plus déplorable sur les
sociétés modernes , les philosophes se sont mis
deux fois radicalement en contradiction.
D'abord ils ont donné l'autorité de Dieu pour
hase à la légitimité des gouverncmens, sans
accepter ni une doctrine, ni un livre, ni un
homme, ni enfin une manifestation quelconque
certaine et infaillible de cette autorité divine ;
ensuite , ils ont posé en principe le témoignage
de la raison individuelle , et ils ont adopté en
même temps, pour la création des lois, des
règles et des vérités sociales, le système des
majorités, c'est-à-dire le système de la quan-
tité , des nombres , de la masse , système qui
nie la raison individuelle, puisqu'il détruit
pas se lier. Les philosophes qui constituaient
la société sous la garantie de l'idée de Dieu ,
auraient donc logiquement dû reconnaître
une révélation certaine et explicite de Dieu.
Il y a plus encore. Non-seulement ils étaient
forcés de reconnaître une révélation, mais il
fallait encore de toute nécessité que cette
révélation restai au-dessus de leur examen ,
et qu'elle fût interprétée "par des hommes
acceptés comme arbitres naturels en ces ma-
tières , par des hommes infaillibles. Car
si la raison individuelle pouvait s'emparer de
la révélation de Dieu, la juger, l'accepter ou
la rejeter, cette révélation n'existerait plus ;
et la révélation de Dieu n'existant plus , la
supposition de l'autorité divine comme base
des gouvernemcns, devient inutile, puisqu'il
serait impossible de la constater au besoin.
Ainsi , et qu'on ?uive bien notre pensée , les
philosophes de tous les temps sont forcés de
faille intervenir l'autorité de Dieu dans la cons-
titution des gouvernemcns. Cette autorité une
fois poséecominc garantie de légitimitésocialey
exige une révélation ; et la révélation suppose
une église. En vérité, si Jean-Jacques Rousseau
avait voulu prouver la nécessité de recourir
aux principes du christianisme, nous ne voyons
pas comment il aurait raissonné plus logique-
ment.
.Si, au contraire, les pliilosophes attachaient
LA DOMINICALE.
o95
tant de prix au libre arbitre et à l'autorité in-
dividuelle , il fallait organiser la société à leur
profit. Et pour cela , il ne fallait pas d'abord
poser en principe que Dieu est la sanc-
tion des gouvernemens , parce que cette
supposition entraîne toutes les conséquences
que nous venons de déduire. Ensuite il fal-
lait iinaginer , pour fonder les lois et les
règles sociales , un autre principe que les
majorités , parce que ce principe est une
négation de la raison individuelle. On a
beau entasser cent votes contre un , cette
accumulation ne prouve rien • car si la raison
individuelle est un droit, elle est inattaqua-
ble: comme le dit énergiquement Bossuet,
il n'y a pas de droit contre un droit.
En se tenant dans le système de Tindivi-
dualisnie et de la raison , les philosophes de-
vaient donc se prémunir contre l'introduction
de l'autorité de Dieu et contre celle des ma-
jorités; car Dieu absolument , et une majorité
relativement , ce sont des choses comptées
comme certaines et infaillibles; ce sont deux
autorités, et l'autorité est la négation de l'in
dividualisme. Or malheureusement les philo-
sophes ne pouvaient se passer, dans leurs
théories politiques , ni de Dieu, ni des majo-
rités. D'un autre côté, ils ne pouvaient pas se
passer de Dieu; car la légitimité gouverne-
mentale dépendait poureux d'un pacte conclu
entre les peuples et les souverains: ce pacte
avait besoin d'une sanction pour être valable,
et cette sanction ne pouvait être que celle de
Dieu. D'un autre côté, ils ne pouvaient pas se
passer de majorités; car sans elles, sans leur
despotisme salutaire, il serait impossible de
rapprocher, d'unir, de confondre dans la
même idée les individualités récalcitrantes.
Ainsi , les théories politiques des philosophes,
qui avaient la prétention de se passer du
christianisme et de remplacer, en matière de
civilisation, l'autorité par la raison indivi-
duelle, étaient ponrtant forcées, pour par-
venir à organiser les hommes , à poser en
principe Dieu et les majorités , c'est-à-dire
l'autorité et la négation de l'individualisme.
Ce sont là pourtant ces merveilleuses théo-
ries des philosophes du dix-huitième siècle,
autour desquelles se sont pressées tant d'ad-
mirations et de ruines. Voilà cette force, cette
étendue , cette sublimité d'intelligence poli-
tique; voilà cette formule une fois donnée pour
la civilisation de tous les siècles , et que qua-
jante années d'expérience sociale ont débor-
dée de toutes parts , comme il suffit de quel-
ques distinctions nettes et franches pour en
découvrir la fausseté. Il faut avouer que les
études sociales étaient encore air dix-huitième
siècle une chose inconnue , et que la foule
pouvait être facilement entraînée par les pa-
radoxes de quelque hardi novateur. Aujour-
d'hui les jeunes intelligences qui ont quelque
sève poussent leurs branches de ce côté-là; la
science qui a pour but d'organiser les peu-
ples se lève; les yeux la suivent, les imagina-
tions en sont pleines; et les théories politi-
ques les plus ardues ont acquis une vulgarité
qui tue ce qu'elles ont de dangereux, par ce
qu'elles ont de facile.
Il ressort néanmoins une grande chose de
l'examen des systèmes politiques formulés par
le dix-huitième siècle : c'est la nécessité d'un
point fixe pour appuyer la société. D'un côté
les philosophes ayant trouvé que l'assentiment
d'une nation , et du souverain aux clauses
d'un pacte fondamental était chose facultative
et mobile par sa nature , ils l'ont soumis à l'au-
torité de Dieu, qui est chose stable et absolue.
D'un autre côté , ayant compris que la raison
individuelle s'appartenait à elle-même , et
qu'il dépendait d'elle de produire l'ordre par
un assentiment, et le désordre par un refus,
ils l'ont liée par un principe supérieur qui
l'annihile, et qui la soumet à quelque chose
d'infaillible comme Dieu, les majorités. Ainsi
les doctrines les plus favorables à la raison
individuelle, les doctrines du dix huitième
siècle filles du seizième, Rousseau héritier de
Luther, enserrent et emprisonnent la société
entre deux points fixes : l'un portant le pacte
social, l'autre portant la loi civile.
Ceci est très-important à constater , car c'est
le point par lequel les philosophes touchent
le Christianisme. Reconnaître qu'il y a dans
les idées sociales deux ou trois vérités au-des-
sus de tout examen, et auxquelles toute raison
individuelle est tenue de se soumettre, c'est
poser en principe l'autorité : or, l'autorité ,
c'est la base du Christianisme.
Quand les philosophes disaient que Dieu
est au-dessus des peuples et des souverains,
ils n'affirmaient rien autre chose, sinon que le
principe de la justice n'est pas de ce monde:
car ils n'avaient ainsi recours à Dieu que faute
de trouver la raison et l'infaillibilité ici-bas.
On affirme que la justice n'est qu'en Dieu:
c'est poser la nécessité que Dieu lui-même les
enseigne. La révélation était ainsi la censé-
o96
LA DOMINICALE.
quence forcée des théories encyclopédiques.
Une fois ia révélation admise , il s'ensuivait
inévitablement l'autorité de l'églisej car la
révélation serait devenue chose cnntroversa-
ble, incertaine, et par conséquent nulle, si elle
avait pu être soumise au témoignage indi-
viduel. L'autorité de l'Eglise amenait rigou-
reusement à son unité dans sa forme , et à son
unité dans sa durée, c'est-à-dire au pape et à
la tradition. Ainsi , à tout prendre, parleurs
principes , et surtout par la nécessité de tout
système d'organisation sociale, les philosophes
du dix-huitième siècle rentraient en fait dans
les doctrines catholiques.
D'où vient néanmoins qu'ils ont donné la
formule d'une société monstrueuse , pleine
d'anarchie morale et matérielle? D'où vient
que le Christianisme, en partant ainsi du prin-
cipe de l'autorité, a civilisé le monde? Nous
l'examinerons prochainement.
LA PENTECOTE.
Il y avait cinquante jours que sur le Gol-
gotha un grand mystère s'était accompli; la
terre avait été rachetée par l'Homme-Dieu :
et la petite église du Christ rassemblée à Jéru-
salem, attendait, en priant, l'accomplissement
des promesses qu'il lui avait reitérées,
après qu'il était, sorti tout rayonnant du tom-
beau.
Or, c'était le cinquantième jour après la
Pâque , la Pentecôte, fête solennelle qui atti-
rait dans la ville de Jérusalem, les juifs de
tous les côtés du monde.
Et il souffla comme un vent violent qui
ébranla la maison où se tenaient, pour prier,
les apôtres, et sur chacun d'eux s'arrêta une
langue de feu.
Xit aussitôt ils devinrent de nouveaux
hommes, ne reniant plus , mais confessant le
nom de Jésus à la face du monde, devant la
grande poitii du temple, au milieu de la
foule qui, cinquante jours auparavant, pour-
suivait le Christ de ses malédictions, et bat-
tait des mains à sa mort !
Et il se fit un grand prodigej car chacun
entendait la parole divine dans sa langue^ et
beaucoup se convertirent.
Te) est le mémorable é éncment dont l'é-
glise célèbre l'anniversaire dans une fête so
lennelle, dont nous allons retracer l'his-
toire.
On se tromperait en interprétant rigoureu-
sement le terme de Pcni école , du cinquan-
tième jour après la Pâque, ainsi que l'exigent
la rigueur grammaticale et la valeur du mot.
Ce nom, dans la primitive église , s'appliquait; ■•
à tout l'espace de temps compris dans les cin-
quante jours qui suivent la Pàque ; et l'évan-'
gélisle s'en est évidemment servi dans ce sens
aux Actes des apôtres.
Aussitôt que l'Eglise commença à se consti-
tuer, à faire corps, et qu'autour du même
pasteur se gioupèrent les individus dans le
cœur desquels la sainte parole avait germé ,
des jours furent établis de réjouissance ou
de deuil , pour conserver la mémoire de quel-
que événement spirituel important , ou pour
célébrer quelque mystère. Et c'était une chose
merveilleuse que ces fêtes qui réunissaient
ainsi dans ces premiers temps le petit trou-
peau du Christ. Souvent les saints mystères se
célébraient dans quelque retraite solitaire, au
fond de quelque cavenîe ignorée. Car la per-
sécution, d'un moment à l'autre, étendait ses
ravages, elles fidèles ne priaient jamais avec
la certitude de pouvoir prier le lendemain;
tant il y avait de fureur dans ce vieux monde
qui s'en allait , tant la religion du Christ sou-
levait de haines et d'atrocités!
Ce qui distinguait les fêtes de réjouissance
spirituelle, c'était la cessation du jeûne , et
l'usage de prier debout ( i ). Ces deux pi-ati-
ques furent établies dès le commencement (a),
et sévèrement observées dans l'Eglise depuis
le siècle des apôtres. Pour la cinquantaine de
Pâques , on ne voit nulle part de dispense
accordée , et le concile œcuméniqjie de Nicée
fit même un canon tout exprès pour maintenir
dans toute sa rigueur l'usagé ancien de prier
debout pendant cette cinquantaine.
Cet espace de cinquante jours qui suivent
la Pâque , fut regardé, dès le commencement
de l'Eglise comme un temps de réj ouissance (3).
— TertuUien, au second siècle, parle de
l'observance de cette longue fête comme d'une
tradition généralement reçue (/j.).
La solennité de la cinquantaine de Pâques
(1) Terl., Cor. mil., c. 5. —
(2) Ilil., in ps.
(3) Isid., oiT. eccl., lib., c. 53.
(4) Tert. de Coron, mil., c. 3
LA DOMmiCALE.
ne différait point de la solennité du diman-
che. Pendant toute sa durée, on célébrait
chaque jour les saints mystères; les fidèles
communiaient, et on chantait des psaumes.
Or, c'était en ces trois choses seulement que
consistait le dimanche, avant que Constantin
y eût attaché l'obligation de s'abstenir d'œuvres
serviles et d'affaires de palais. La fête de ces
cinquante jours qui se célébrait ainsi à l'église,
sans s'étendi-e aux exercices de la vie civile,
était donc égale à celle du dimanche en solen-
nité et en obligation.
Mais on comprend qu'une fête de si longue
durée ne pouvait imposer le devoir de s'abs-
tenir du travail manuel • outre que parmi
les chrétiens il se trouvait un grand nombre
de familles pauvres qui n'auraient pas trouvé
dans leurs ressources de quoi subvenir à leurs
besoins , il y avait encore l'oisiveté à empê-
cher , et rien n'était plus occupé cjue la vie
des premiers fidèles. L'obligation de chômer
absolument ne s'étendait donc , en ce temps ,
que pour la première semaine du temps pas-
cal. On sait aujourd'hui quelles modifications
toute cette discipline a subies dans la suite des
âges.
L'Eglise grecque a toujours été d'accord
avec l'Eglise latine dans l'observation de la
cinquantaine pascale. Les Grecs , comme les
Latins, priaient debout aussi pendant tout ce
temps, et ils en finissaient solennellement la
pratique le soir du dimanche de la Pente-
côte par nne cérémonie accompagnée de
prières, qu'ils appelaient qonyclisie , c'est-à-
dii*e génuflexion (i).
La veille du dernier jour de cette cinquan-
taine de la Pentecôte , était un jour mar-
quant dans l'église. On bénissait les fonts; on
administrait le baptême aux catéchumènes
avec les mêmes cérémonies et les mêmes priè-
res que la veille de Pâques. Api es la proces-
sion des fonts . dont les litanies se disaient à
plusieurs chœurs , et se répétaient dans le
même ordre que celles du samedi-saint , on
commençait la messe sans introït.
On a long-temps fait scrupule de jeûner la
veille de la Pentecôte. Cela tenait à l'usage
dont nous avons parlé , de ne pas jeûner et de
prier debout, pendant le temps des fêtes de ré-
jouissance spirituelle. Du le.nps de Tertullien,
■on l'observait dans l'Eglise universelle (2),
(^) Typic.— (2} Ter, de Coron, c. 5.
o97
quatrième et au cinquième
amsi qu au
siècle (i).
On croit que ce jeune ne fut permis que
depuis le jeûne des rogations , institué
dans le temps pascal , par St. Mamert de
Vienne. On ignore absolument comment
la pratique s'en introduisit en France, si ce
fut par un canon que nous avons perdu , ou
par l'usage. On voit seulement dans les Capi-
tulairesde Charlemagne qu'il est ordonné aux
prêtres d'annoncer ce jeûne aux fidèles (2).
— Il est à présumer qu'il fut établi à Rome ,
avant le pontificat de Léon IlL — A la fin
du treizième siècle, Durand en parlait comme
d'une pratique généralement reçue (3).
Tenons à la fête elle-même de la Pente-
côte. Cette fête du cinquantième jour de la
Pâcpie a été figurée par celle de la Pentecôte
judaïque, et elle est la seule avec celle de la
Pâque dont nous trouvions l'origine dans
l'Ancien Testament. LaPàque fut fixée au qua-
torzième jour du premier mois , ou de la pre-
mière lune de l'année , et l'autre , le cinquan-
tième jour d'après , au bout de sept semaines
complètes ; ce qui la faisait appeler la fête
solennelle des semaines. C'était aussi la fête
delà moisson ou des premiers fuits de l'année,
à cause des prémices qu'on en ofa-ait à Dieu.
Les premiers clirétiens se réglèrent sur les
juifs pour la célébration de la Pentecôte,
comme ils en usèrent pour la pâque , au
moins jusqu'à la ruine de Jérusalem. Ce
qui noi's fait juger qu'elle n'a été fixée au di-
manche qu'au moment où l'usage s'est aboli
de célébrer la Pâque le i4 de la lune (4).
Il est plus que probable que les apôtres eux-
mêmes instituèrent une fête de la Pentecôte;
car ils étaient intéressés à rappeler le fait le
plus mémorable de leur mission, et celui qui
pouvait contribuer le plus à répandre la doc-
trine qu'ils étaient chargés d'enseigner. Mais
cette fête dut se célébrer , ainsi que nous l'a-
vons dit plus haut, dans le mystère et la soli-
tude. On ne peut nier néanmoins que du
temps même des apôtres cette fête ait été cé-
lébrée publiquement à Jérusalem. St. Cyrille,
évêque de cette ville au quatrième siècle, dit
que les fidèles avaient fait une église de la
maison où l'Esprit Saint était descendu sur les
(4). Hier. ep. adLuc., Au^n?., cp. ad Casulan.
Léon , serm. 4 , de jejun. Pant. — (2) Lib.
6, cap. 488. — (3) Durand, lib. 6, cap. 406, n. 8.
— (4) Till., t. I , p. 535 et subs.
598
LA DOMIISICALET.
apôtres. Elîc fut épargnce dans le sac de Jé-
rusalem sous ïite , au témoignnge de St. Epi-
I^liaiie; et cette église fut la première église
qui ait été consacrée au culte de Jésus-Christ.
Après le graduel de la messe de la Pente-
côte se dit la prose Veni, Sancta Spiriîus , la
seule qu'on ait conservée, avec celles de Pâ-
ques, du St. -Sacrement et des Morts. Elle
est l'une des plus anciennes de ces proses,
quoiqu'elle ne paraisse pas avoir été composée
avant le treizième siècle. Il est probable que
l'auteur est le pape luuocent III. — Le pre-
mier auteur de ces chants latins rimes, qu'on
appelle /;/wc^- , parce qu'on n'y a point gardé
la mesure des vers, est Notker, moine de
Saint-Gall, surnommé le Pelit-Bègue. —
Les églises de France qui ne suivent pas le
rit romain, en ont conservé un grand nombre
qu: se chantent encore aux fêtes solennelles.
La pi-ose de la Pentecôte avait autrefois une
singularité qui la distinguait des autres. On
l'accompagnait du son des trompettes , pour
représenterleventiiapétueuxqui avait soufflé
^u moment de l'émission de l'Esprit Saint sur
les apôtres. Pendant qu'on la cliAntait , on
jetait aussi de la voùtcdes éloupes embrasées,
pour marquer les langues de feu ; on répan-
dait des fleurs, comme symbole des dons du
Saint-Esprit,. et on donnait la liberté à des pi-
geons. Avec le temps et les abus, ont cessé
ces pratiques d'une piété naïve et simple.
Tel est en résumé l'historique de cette
grande fête de la Pentecôte que l'EgHse cé-
lèbre avec pompe et solennité. Oh! que de
réflexions elle inspire au chrétien, et quelle
-source salutaire de hauts et féconds enseigne-
mens. Lorsque les apôtres eurent reçu cet
esprit céleste promis par leur maître, ils de-
vmrent des hommes nouveaux ; rien ne les
arrête plus, eux qui étaient si timides et si
faibles ! eux qui avaient fui lâchement , qui
avaient douté ou renié ! les voye^-vous main-
tenant comme ils sont fermes, comme ils par-
lent la tête haute , et coramenccnt le cours de
cette mission évangéliquc qui doit changer le
monde, mais qui no leur apportera que des
angoisses et la mort pour la plupart I C'est
qu'avec l'Esprit ils ont reçu la plénitude des
grâces , les dons sublimes de l'intelligence, et
la force de la volonté. Et partout où souffle
cet esprit, il enfante des merveilles. Qui de
^lous ne l'a entendu parler intérieurement, et
comme dans le fond de l'âme , lorsque , fer- j
mant l'oreille an bruit des créatures, il se re- !
cueillait en lui-même? Beau momentque celui-
là , où l'âme se suffit à elle-même, où, dégagée
de toutce qui est, le fracas du monde n'est plus
pour elle que comme l'écho d'une vague loin-
taine qui vient mourir sur la riveî Et qui de
nous]encore n'apas désiré de se recueillir plus
souvent, d'échapper aux choses de la terre,
si îïiisérables , si petites , dans ces temps de
discordes intestines où tout va , se perd, se
croise, s'entrelace, se mêle, hommes, prin-
cipes , événemens I En face de tant demisères,
l'homme qui a dans son cœur la sève de la vie,
inquiet, las de lui-même, de la société, de
tout ce qui l'entoure, ne sait où se réfugier,
a quelle porte frapper pour y trouver le calme
et la paix ; tandis cpie le chrétien , les yeux
fixés au ciel, ouvre son cœur à la voix suave
de l'Esprit consolateur, et se réfugie dans
l'éternité, pour échapper aux angoisses que
Dieu lui a faites dans ce douloureux pèleri-
nage qu'on appelle la vie. C'est cette^oix di-
vine qui appelait saint Augustin , qui dorait
les longuesjournées de la solitude des anacho-
rètes , leur faisait goûter dans l'extase du ra-
vissement d'indicibles félicités, et leur décou-
vrait les trésors de la science d'en haut. C'est
cette voix qui i nstr ni t les Sai nts qui fait découler
des lèvres des paroles parfumées du ciel, qui
prie pour nous par d'ineffables gémissemens,
qui instruit et qui console, qui persuade et
cpii touche, que chacun de nous entend au
fond^de son cœur, comme un soupir d'amour,
et un tendre et mélancolique élancement vers
le ciel ! Lorsque Jésus parlait aux disciples
d'Emmaiis sur le chemin , quelque chose d'in-
connu se remuait en eux; et quand Jésus
eut disparu , ils se disaient : « Notre cœur
n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
lorsqu'il nous parlait sur la route, et nous ou-
vrait les Ecritures (i)? » Ainsi nous devons
faire en célébrant la fête de l'Esprit Saint.
Loi'sque la poésie du saint lieu ouvrira notre
cœur à toutes les émotions tendres et religieu-
ses, tâchons d'entendre au fond de notre ân^e
cette voix mystérieuse qui parle dans le si-
lence du monde et des passions ; et disons à
Jésus-Christ ; « Seigneur , demeurez'avec nous,
car le soir se fait , et déjà le jour baisse ('2).
(0 Luc XXIV, 32. — (2) Ibid. 29.
LA DOMIKWALE.
LETTRE V A M. L'ABBE **\
A présent la roue a tourné encore une fois.
Nous avons passé de la peinture à Témeute,
nous passons de l'émeute à l'industrie. On a
élevé sur la place où luourut le roi mirtyr,
quatre grandes baraques en toile et en bois ,
dans lesquelles quiconque travaille le fer ou
la cire , le bois ou la pierre, l'ivoire, le coton,
l'ambre, l'or et Tarifent, quiconque tourne,
façonne, arranffe , dérange, lime, polit, en
un mot quiconque veut donner à la matière
seulement in nom inconnu, seulement une
forme nouvelle , s'est hâté d'apporter l'ou-
vrage de ses mains. Aussitôt , voilà toute
l'attentioîi qui s'est tournée vers les baraques
industrielles. On ne parle plus à Paris à l'heure
qu'il est, que de filatures, teintures, machines,
modèles, charrues, etc. Voilà la grande affaire
à l'heure qu'il est. 11 n'y a plus ni politique,
ni beaux-arts, ni belles- lettres , ni beaux vei's
à Paris. Il v a des industriels. Vraiment, mon
ami, vous auriez grande pitié de ces futiles Pa-
risiens, si vous les voyiez se heurter, se presser,
s'entaser dans ces baraques. Comme ils
admirent toutes choses! comme ils se passion-
nent pour toutes choses I et quelles choses ils
admirent ! Ce sont des fauteuils élastiques, des
armes à parapluies , des pianos perfectionnés,
des essences en bouteilles , des lignes à pêcher
le goujon, des chefs-d'œuvre en sucre candi,
beaucoup d'inutilités sans grâce et sans goût.
L'un a trouvé uue machine au moyen de la-
quelle on mesure à coup sur l'intelligence des
enfans ; l'autre, à l'aide d'un procédé connu,
prépare les corps de ceux qui sont morts, et il
donne à ces chairs saisies et affaissées par la
mort, la durée et la transparence du verre.
Cela est hideux, et en piésence de < ette vitrifi-
cation du corps humain, on comprend plus que
jamais les droi s imprescriptibles de la poui'ri-
ture et du ver sur ce corps misérable, puisqu'il
n'en est que plus hideux à voir quand il 4
échappé à la pourriture et au ver I II y en a
qui ont poussé la perfection jusqu'à composer
un corps humain dans toutes ses parties, dans
ses moindres détails.
Ainsi , mon ami , ne me demandez pas
encore celte fois de nouvelles littéraires; il n'y
a pas encore de littérature. C'est à peine si
l'on parle de quelques livres qui ont paru dev-
n'ièvcmenl: Les souvenirs de madame la mar-
quise de Créfjui, C'est un ouvrage dans lequel
599
on a tenté de reproduire, le ton, les manière
et le style de l'ancienne sociëlé française. Ce
li%'re se recommande par sa bonne intention.
L'auteur a tenté de montrer sous son vrai
jour cette belle et élégante société qui s'est
perdue , ce monde de grands seigneurs que la
révolution a surpris, et qu'elle a traînés immé-
diatement sur l'échafaud. Sous ce rapport, les
Souvenirs de madame la marquise de Cre'qui
n« doivent pas être confondus avec tous les
livres qui paraissent de nos jours; et si, par
hasard dans quelques châteaux, un jour où
vous n'aurez rien à faire , ce livre vous tombe
dans les mains, vous en lirez quelques passages
avec plaisir.
A côté et en regard des Souvenirs de ma-
dame la marquise de Cre'qui , on public les
Historiettes de Tallement des Réaux. Ce
Tallement des E.éaux , est un gentilhomme
de l'école de Montaigne qui vivait du temps'
de Louis XIV. Dans ce temps-là c'était la
grande mode de tous ces personnages d'écrire
leurs mémoires. Ils s'enfermaient dans leur
cabinet chaque jour, et ils confiaient au papier
ce qu'ils avaient appris la veille, hes Mémoires
de St.-Simon, ce chef-d'œuvre de style et de
haute médisance, ont été ainsi faits. Les histo-
riettes de Tallement ne ressemblent en rien
aux Mémoires de St. Simon. Ce Tallement est
une espèce d'oisif qui s'amuse à couvrir de
fange tout le grand siècle. A son compte , il
n'v a pas un grand homme dans cette belle
époque de l'histoire de France. Selon M. Tal-
lement, Henri IV est un homme sans esprit
et sans cœur; Sully est un avare et un voleur ;
le cardinal de B.ichelieu est un misérable
époïste ; M. deMontpensier, cet homme d'une
si haute vertu que Molière a copié dans le
Misanthrope , n'est qu'un hnbéciîle qui se
laisse conduire par sa famille; aucune gloire,
aucune renommée ne se sauve des injures de
Tallement des Piéaux. C'est là peut-être ce
qui explique l'espèce de succès de ce livre.
Nous si heureux et si fiers aujourd'hui quand
on nous prouve que nous n'avons plus un seul
grand homme , plus une seule gloire à res-
pecter. O malheureux! qui voudraient que
le génie et la vertu des siècles.passcs n'eussent
qu'une seule tête pour la couper d'un seul
coup !
J'ai encore à vous parler d'une grande en-
treprise littéraire , et celle-là est l'entreprise
d'un homme de talent et de cœur , qui dans
tout le cours de sa vie politique a eu le cou-
600
LA DOMI-MCALE.
rage de son opitiioii. Je veux parler de M. le
comte Félix de Conny (i). Il était à la ti'ibune
un des plus cloquens et des plus jeunes dé-
fenseurs de la vieille monarchie. Depuis la
révolution de juillet il a quitté la Chambre
des députés , comme M. de Chateaubriand et
M. de Fitz-James ont quitté la Chambre des
pairs. Ce temps-là, si tiistcment occupé du
spectacle de nos discordes et de nos malheurs,
M. de Conny l'a employé à revenir sur celte
longue catastrophe du dix-neuvième siècle
qui commence à 89. Cet éloquent écrivain
voyant quelles relations mensongères ont été
faites de la révolution française, s'est dit à
lui-même : Cette histoire , c'est un men-
songe; cette histoire , c'est une flatterie ; cette
histoire ne repose sur aucun principe; elle n'a
pas osé se servir du principe au nom duquel
ont été assassinés tant d'honnêtes gens; elle n'a
pas non plus osé s'appuyer sur le vieux prin-
cipe monarchique, de sorte que tous les écri-
vains de l'histoire de la révolution ont flotté
d'un principe à l'autre , çà et là, à droite et à
gauche, irrésolus, incertains, malheureux de
leur doute ; pauvres gens qui ne savent ni
aimer, ni haïr; pauvres gens qui regardent
passer tous les bourreaux sans les flétrir,
toutes les victimes sans les plaindre; pauvres
gens qui font leur histoire comme on fait un
roman drapant les Iicroset arrangeant les faits
de la manière la plus dramatique , sans s'in-
quiéter autrement de la vérité I
Voilà ce cpie M. de Conny se sera dit à lui-
même avant de commencer son livre. Il avait
devant lui un exemple frappant : l'Histoire de
!a Révolution , par M. Thicrs, livr(^ mal fait
mais chaudement écrit, ouvrage d'un homme
ignorant des faits et des hommes, mais intel-
ligent en proportion de son ignorance; esprit
actif et distingué, mais d'nnc n obilité dan-
gereuse; devenu ministre par son livre, et
que sou livre chassera du ministère; car c'est
là où ton; les livres sans conscience entraînent
leurs auteurs : il faut que l'auteur tue le livr»,
ou que le livre tue l'auteur.
Le premier volume de M. de Conny a paru.
Je l'ai déjà lu tout entier, et vous le lirez
vous-même avec un vif intérêt, mon ami.
C'est un livre dans lequel le sang-froid ne
nuit pas à l'enthousiasme; c'est un style clair
et cliàtié qui ne se fie pas au hasard, cet
(I) Nous consacrerons nos colonnes à l'exa-
men sérieux de cei ouvrage.
Apollon bâtard de notre littérature. Ce son
les pensées graves , profondes , et mélancoli-
ques d'un homme qui croit encore à Dieu et
au roi, ces deux forces que nulle force n'a pu
vaincre encore, et qui ne mourront jamais
parmi nous.
Ici je m'arrête. Il y a bien encore un autre
livre dont la Dominicale vous a déjà parlé :
livre d'un homme de génie que son génie a
perdu; livre malheureux sôus tous les rap-
ports , dans lequel la doctrine des révolutions
est présentée sous le langage ardent de Jéré-
mie le prophète.
Ce n'est pas une lettre qu'il faudrait pour
ce livre , mais une élégie.
LIBERTE DE LA. PRESSE!...
Nos lecteurs ont probablement conservé le
souvenir d'une affaire intentée , il y a environ
deux mois, en première instance, à la Domi-
nicale, par le ministère public , relativement
au cautionnement.
Voici sommairement en quoi consistait la
matière de la poursuite. Fondée d'abord dans
un but tout religieux, la Dominicale, na ren-
trant pas dans la catégoi'ie des journauxpoli-
tiques , ne devait pas être soumise à la loi sur
le cautionnemeut, et ne le fut point en effet.
Plus tard le ministère public ayant cru voir
dans quelques articles des passages politiques,
un cautionnement fut exigé. Ce cautionnement
fut déposé au trésor dans le délai accordé ;
mais une foiunalité de signature restait encore
à remplir au bureau de la librairie , lors-
que le directeur fut appelé subitement à
Reims, pour y exercer les fonctions de juré.
Il remit à son retour à remplir cette forma-
lité. Le ministère, ignorant cette circonstance,
cita en justice la Dominicale. Mais letribunal
n'envisageant que la bonne foi, n'hésita pas à
renvoyer la Dominicale de la plainte , sans
frais ni dépens. Le ministère public eu appela
en Cour royale. S'il, avait compté sur moins
de bienveillance de la part de cette Cour
pour la presse, il ne s'était pas trompé; car la
Dominicale a été condamnée pour le même
fait àla somme de deux cents francs d'amende,
et à nu mois de prison , dans la personne de
M. Bouchet , dont le nom avait été rais en bas
du premier numéro, mais qui du reste n'avait
rien du caractère officiel d'un gérant.
LA DOMIISIGALE
Nous n'avons aucune réflexion à faire sur
ce jugement qui pourrait se résumer ainsi :
60i
Attendu que M. de Saint-Priest, contraint
par une loi d'être absent de Paris , devait ce-
pendant y être d'après une autre loi , con-
damnons le sieur Bouchet à aoo francs d'a-
mende, et à un mois de prison.
Notre imprimeur a pareillement été con-
damné à 5oo francs d'amende, parce que son
imprimerie n'étapt point un bureau de cen-
«ure,'sa perspicacité n'avait pu aller jusqu'à
distinguer de la politique dans une feuille
Consacrée à la religion.
CHRONIQUE HEBDOMADAIRE.
NOUVELLES RELIGIEUSES.
Nous recevons par voie extraordinaire des non-
velies importantes du Porl-au - Piince , (hi 2G
janvier.
Le docîer.r England, évêque de Charleslon,
avait quitté celle ville depuis dix-huit mois environ,
dont il a passé la plus grande partie h Rome. Le
reste a été employé à visiter les principales villes
du continent, où il a partout éprouvé les atten-
tions les phis flatteuses. A Vienne, il fut honoré
des hautes faveurs de l'empereur, du roi de Hon-
grie, et des autres branclies de la famille impériale.
A Rome, il fut l'objet des pins délicates attentions
du Saint-Père , des cardinaux , et des grands digni-
taires de la cour.
Par ordre de Sa Sainteté , il fut nommé un des
prélats assislans auprès du trône , emploi d'une
haute dignité où il fit partie du cortège du Saint-
Père le jour de Pâques , et pendant les brillantes
cérémonies de cette fête.
Il fut également , selon les désirs du Saint-Père,
employé pendant deux mois à composer un livre
en anglais ayant pour but de donner des explica-
tions sur le sacrifice de la messe, et des cérémonies
observées à Rome durant la semaine-sainte. Cet
ouvrage a été depuis traduil en italien et eu fran-
çais , el ensuite publié aux frais du Saint-Père.
Nommé par le Sainî-Père légat apostolique , le
prélat s'embarqua vers la fin d'aotit à Coork,
sur un paquebot américain. Il débarqua le 19
janvier. Descendu à terre sans pompe et sans
ostentation , ce prélat , digne des premiers
temps du Christianisme , se rendit d'abord à l'é-
glise, où il se lit connaître au vicaire-général. Le
père Joseph Salgado s'empressa d'annoncer au
gouvernement l'arrivée de l'évêque, el aussitôt des
ordres furent donnés pour le traiter dignement. Le
presbjlère fut anieuhlé convenablement, el tout
fut disposé pour lui rendre le séjour agréable.
Le lundi 20, le prélat fut reçu en audience par-
ticulière par le président d'Haïti , auquel il adressa
le discours suivant, après les premiers compfimens
d'usage •
« Excellence !
« C'est pour moi un sujet de regret que la ma-
nière imparfaite de m'exprimer dans la langue,
française m'enipêclie de Icmoigner, comme je le
devrais, les senlimens qu'en cette occasion je vou-
drais transmettre de la part de Sa Sainteté , dont
j'ai l'honneur d'èti-e l'indigne repré.;enlant.
« Je décrirais l'infcrèt particulier qui anime le
Saint-Siège pour la prospérité de la république haï-
tienne , non-seulement sous le lapport de cette re- .
ligion dont il est le chef visible , mais encore de la
bienveillance de son cœur , qui le porte à désirer le
bonheur temporel d'une si grande portion de la
famille humaine : elle est séparée de lui par des
montagnes et des mers; mais malgré ce^e sépara-
lion , il la réclame comme ses enfans, cl l'embrasse
dans son affection.
« Il regrette que les efforts faits en d'autres
temps pour l'établissement de la religion sur des
bases solides, n'aient pas eu de meilleurs succès;
mais il caresse l'e-poir que les efforts du gouver-
nement haïtien , unis à ceux du Sainl-Siége et se-
condés, comme il pense que cela sera, par le
zèle des bons citoyens de la république , obtien-
dront dans les circonslauces présentes, de plus
heureux résultats.
« Qu'il me soil permis d'avancer , qu'après la
bénédiction de Dieu , les meilleurs fondemens
pour réaliser ces espérances , seraient l'emploi de
moyens prompts et efficaces pour créer un clergé
national , éclairé et vertueux , et le règlement de
la discipline haïlienne sur des principes d'une ad-
ministration catholique, simple et solide, en rap-
port avec les meilleurs intérêts de la répu-
blique haïtienne. Une telle discipline maintiendrait
la dignité de la hiérarclije,el rehausserait Iccarac-.
tère de la république el[e-même d'une manière
respectable parmi les nations catholiques.
« Aces observations j'ajouterais l'expression de
la haute opinion entretenue par le Saint-Père sur
le zèle pour la religion manifesté par le Président
lui-même , sur ses vertus privées et sur ses ser-
vices publics; ce qui a assuré à Son Excellence
une place distinguée dans l'affcclion et i'estime du
Saint-Siège.
« Le bref du pape que j'ai l'iionneur de vous
présenter, tout en informant Votre Excellence de
la nature et de l'étendue de ma mission , lui at-
testera aussi les senlimens affectueux du Saint-Père
à son égard. »
A ce discours du vénérable prélat , le président
d'Haïti répondit d'abondance qu'il était ému des
senlimens que l'évêque venait de lui exprimer au
nom du Sainl-Père ; que , non-seulement comme
chef d'état , mais encore comme chrétien , il avait
602 LA DOMINICALE.
t
oiijonrs honoré la religion catholique qui est celle
de la majorité des Haïtiens; qu'il désirait vive-
ment, depuis long-temps, que le pays fût doté
d'un clergé national; que ses efforts avaient cons-
tamment tendu vers ce but, mais qu'ils avaient été
contrariés par de nombreux obstacles; que sa joie
était grande de voir enfin sur le point de se réaliser
im vœu qui devait tourner (ont entier au bien de
l'humanité , à la gloire de la religion catholique et
à la prospérité d'Haïti ; qu'il concourrait avec au-
tant d'empressement que de plaisir à tout ce qui ,
en harmonie avec les statuts constitutifs de la ré-
publique , aurait pour but de faire briller dans
tout leur jour les vérités de la Foi, et d'établir la
meilleure discipline ecclésiastique. Son Excellence
termina en disant qu'il recevait avec satisfaction le
bref de notre Saint-Père le pape , et qu'elle ne
manquerait pas , en y répondant , de donner des
preuves de ses sentimens de vénération pour le
chef de l'Eglise romaine; que quant au légat lui-
même, elle l'a-cueillait avec plaisir, non-seulement
à cause de l'imporlanle mission dont il était chargé,
mais encore à cause de ses vertus personnelles et
de sa philantrophie , dont la célébrité l'avait pré-
cédé dans notre pays , et qu'elle avait donné des
ordres pour que , pendant son séjour dans cette
capilale, il fût traité avec les égards dus à son ca-
ractère.
Voici le bref du Saint-Père:
A notre cher fih, lillusire et honorable Boijer ,
président de la république d'Haïti.
CxRÉGOiRE XVI, Pontife.
Très-cfier, très-illustre et honorable
Fils , salut et bénédiction apostolique.
Des rapports nombreux et unanimes , ainsi que
la correspondance de vos ministres, ont plus d'une
fois instruit le siège suprême de Rome ,f que nous
occupons par la volonté de Dieu , du zèle qui dis-
lingue Votre Excellence , et de son désir sincère
de voir fleurir et se consolider la religion calho-
blique,que la constitution de la république d'Haïti a
décrétée religion de l'Etat. Ces sentimens, si
dignes d'un chrétien et d'un chef éclairé , nous ont
pénétré d'une vive satisfaction, tant parce que
nous espérons qu'ils contribueront puissamment à
Taccroissement de la gloire de Dieu et an salut
éternel de» hommes , que parce qu'ils seront pour
vous-même , que depuis long-temps nous chéris-
sons en Jésus-Christ, un titre d'honneur , tout le
temps de votre vie , et vous mériteront , dans l'éter-
nité de grandes et glorieuses récompenses. Ce
n'est pas (pie, dans les années précédentes, le
siège aposto:ique;de Rome nese sait efforcé depour-
voir , soit par des missions, soit par voie decorres-
iwndance , aux intérêts de la foi dans l'illustre ré-
publique d'TIaïfi ; mais la contrariété des éréne-
mens , l'éloignement, et diverses circonstances l'ont
empêché jusqu'ici d'établir rien dejsolide etde défi-
nitif. Aujourd'hui donc nous nous sommes enfin dé-
terminé à envoyer près de Votre Excellence notre
légat , le vénérable frère Jean England, évéque de
Charleston, dans les Étals-Unis de l'Amérique du
Nord, dont la foi, les lumières et la piété sont con-
nues , pour qu'il traite avec Votre Excellence des
affaires de la religion catholique dans toute l'éten-
due de la république d'Haïti; qu'il délibère avec
vous du choix des pasteurs qui seront proposés à
notre institution canonique , qu'il forme un clergç
national, qu'il établisse une discipline ecclésiasti-
que , qu'il pourvoie aux besoins spirituels du peu-
ple; et afin que, par la faveur et le secours de
Votre l' xcellence , objet de nos vifs désirs et de nos
pressantes sollicitations , notredit légat puisse exé-
cuter celle grande tâche avec succès et sans obsta-
cle , nous l'avons investi de l'autorité nécessaire du
Siège apostolique ; et nous vous le recommandons
avec instance , pour qu'il trouve dans votre haute
puissance aide et protection. En attendant, et dans
cet espoir, nous répandons, de tout cœur, sur Votre
Excellence, ainsi que sur toute la république que
vous gouvernez, la bénédiction apostolique.
Donné à Saint-Pierre de Rome, et scellé du sceau
du pêcheur, le 20 mai 1835, de notre pontificat
le troisième.
GASPAR GASPARINI.
Des commissaires ont été nommés par le prési-
dent pour traiter avec le légal ; et les conférences
ont dû s'ouvrir le 27 du même mois.
— C'était un spectacle consolant que celui que
présentaient le <S les églises de Saint-Roch et de
l'Assomption. On y donnait la première commu-
nion aux enfans, et l'aftluence était immense. Le
péristyle de cette première église était couvert
par la foule, qui refluait jusque dans la rue. Là ré-
gnait l'ordre le plus parfait : des hommes du peu-
ple s'étaient chargés eux-mêmes d'empêcher l'en-
combrement des voitures ; et tout cela se faisait
de la manière la plus admirable, sans le concours
de la police, qui n'était représenté que par deux
gardes municipaux.
Le lendemain , Mgr. l'archevècpie a administré
le sacrement de confirmation ; et celte cérémonie
avait attiré la même aftluence que la veille.
— Les 5 et 6 juin 1832, l'émeute se promenait
hardie et formidable au centre de Paris. Celle-là ,
c'était l'émeule du cloître Saint-Méry. De toutes
parts retentissaient le bruit des armes, les cris de
guerre. Le canon s'avançait , sillonnant les rues
étroites. Long-temps l'église Saint-Méry montrera
sur ses porti(pies l'empreinte profonde d'une grande
catastrophe : long-temps il y aura sur le cœur des
orphelins une eniftreiiite plus profonde encore.
Cependant Dieu veilla à la garde de son temple :
il ne permit jias à la temiîète (jui ravagea Saint-
Germain-l'Auxerrois de renverser l'église de Saint-
Méiy. Elle mugit quelques heures à ses portes et
disparut.
Afin de conserver la mémoire de celle protec-
tion , on vient de fonder à perpétuité dans cette
paroisse la fête de la divine Providence. Dimanche,
^^ mai, celle pieuse solennité, célébrée pour la
première fois , avait attiré un nombreux concours
de fidèles. Dieu seul connaît les prières et les ac-
tions de grâces qui fiuenl répandues en sa présence.
Sans 'doute , de pénibles souvenirs sont venus se
mêler aux hymnes de la religion ; car, moins que
jamais, les joies de piété ne se trouvent pures
d'amertume.... quand viendra le jour où toutes les
blessures seront entièrement fermées ?
— Un grand nombre d'évèques visitent leurs
diocèses en ce moment. M. •P'évèque de Rennes re-
cueille d'abondantes consoltltions dans les cam-
pagnes de la Bretagne où 1 impiété n'a pas pénétré
encore. On cite une paroisse où personne n'a man-
qué de se présenter au tribunal de la pénitence
dans le temps pascal.
M. l'évêque de Luçon a donné la confirmation à
près de trois cents personnes, dans la paroisse de
Fouillé , où Guicheteau a , comme on sait , arboré
l'étendard du schisme.
M. l'évêque de Troyes a été reçu avec enthou-
siasme à Cunfln, où un très grand nombre de
fidèles ont voulu comaumier de sa main. A Vitry-
le-Croisé , le même prélat a été forcé de donner la
confirmation dans le cimetière , à cause de l'af-
fluence.
M. l'évêque de Beauvais est parti pour visiter
deux cantons de l'arrondissement de Senlis.
M. l'évêque du Mans s'est rendu le 6 mai à Pré-
clgné, où il a été reçu avec les plus grands hon-
neurs. Le maire était allé au-devant de lui pour le
complimenter. La Gaz,eitc du Maine nous donne
de nouveaux détails sur sa tournée épiscopale :
Monseigneur l'évêque du Mans continue sa tour-
née épiscopale dans son diocèse. Nous apprenons
que dans le département de la Mayenne les popula-
tions sont accourues en foule sur son passage, pour
recevoir sa bénédiction. Le 7 mai monseigneur est
arrivé à Saint-Vénérand où s'était réuni le clergé
des trois paroisses de Laval. Là le prélat fut haran-
gué par le curé de Saint-Vénérand et conduit pro-
cessionnellement à l'église et de là à l'hôlel qui
avait été préparé pour lui.
Le jour de l'Ascension, Mgr l'évêque officia dans
l'église paroissiale de la Trinité après avoir été ha-
rangué par le respectable curé de celte paroisse. Le
même jour, deux heures avant les vêpres, celle
église était remplie de fidèles , attirés par le désir
d'entendre leur évêque. En effet Mgr monta en
chaire et fit entendre ces paroles de paix, de charité
et d'union qui sont comme l'àme de ses discours et
de ses mandemens.
Partout le prélat visite en détail les églises; il
procède à l'examen des vases sacrés, des ornemens,
des registres de baptême, de fabrique, etc. Ses
LA DOMINICALE. gQ^
soins , nous écrit-on. s'étendent à tout ce qui inté-
resse le clergé et les fidèles. On ne s'étonne pas de
l'accueil que reçoit le prélat dans la Mayenne dont
la population s'est toujours fait remarquer par sa
grande piété.
NOUVELLES ÉTRANGÈRES.
Bien des nouvelles ont circulé cette semaine sur
l'Espagne et sur le Portugal. On parlait d'une
dépêche télégraphique de Rayonne , qui avait an-
noncé la fuite et l'embarquement de don Carlos.
On ajoutait que le bateau à vapeur V Africain, ar-
rivé en cinq jours de Lisbonne, avait apporté l'im-
porlanle nouvelle que don Miguel , ayant accepté
les concilions offertes, allait s'embarquer pour
l'Angleterre, à bord de la frégate le Star.
Il s'esl trouvé depuis que la fameuse dépêche té-
légraphique n'était qu'une intrigue de bourse , et
la nouvelle importante de l'Africain une mystifi-
cation.
La moralité à tirer de toutes ces contradictions
et de ces nouvelles mensongères , c'est qu'on ne
saurait trop être en garde contre celte espèce nou-
velle d'agiotage qui spécule en grand sur la bonne
foi publique. Ce qui est certain, c'est qu'aucune
affaire importante n'a eu lieu ni en Espagne ni
eu Portugal , et que les partis y sont toujouis en
présence. La petite troupe d'Espagnols , lancés sur
le territoire portugais, se trouve cernée par l'esprit
hostile des'pop'.ilalions; et une correspondance li-
bérale de Madrid assure que ces Espagnols se trou-
vent aujourd'hui, dans la Péninsule, dans le même
cas où se trouvaient en Espagne, en 4808, les
troupes de Napoléon.
Il paraît que iMarie-Chiistine, désespérant de sa
faire reconnaître par les cours du Nord, a pris le
parti de ra[)peler les ministres de Vienne , de Ber-
lin et de Saint-Pétersbourg.
Sa situation extrêmement précaire ne l'empô-
che pas de se lancer dans les réformes à l'intérieur ;
et voilà qu'un décret rendu à JMadrid, à la lin d'a-
vril, vient de créer une junte coini)osée d'évèques
et de magistrats. Le but est de poursuivre la ré-
forme ecclésiastique. Cette junte proposera les ré-
formes nécessaires dans la provision desévêchés,
des prébendes et des canoni ats, sauf à s'entendre
sur certains points avec le Sainl-Siége. En atten-
dant , il est défendu aux couvens de rece^ oir des
novices sans autorisation spéciale.
— Les ministres d'Autriche et de Sardaigne ont
adressé, le 23 avril, au directoire fédéral de la
Suisse , de nouvelles notes pour presser ce pays de
prendre des mesures de nature à préveinr les ten-
tatives révolutionnaires , dont leurs nations pour-
raient se ressentir. Le ministre de Sardaigne de-
manie particulièrement que l'on punisse les Suisses
qui ont concouru à l'expédition de Savoie , et qu'où
601
LA DOiMINICALE.
expulse les Polonais , Italiens et Allemands , qni y
ont pris part , nième indirectement.
— Le ministre de Paissie a, comme ceux des
deux grandes puissances d'Allemagne, adressé nne
note énergique au directoire fédéral de la Suisse ,
pour lui intimer de prendre des mesures contre la
propagande révolutionnaire. Le gouvernement hel-
vétique se borne . dit-on, à répondre qu'en expul-
sant les étrangers qui ont compromis sa neutralité,
il n'ehtend ni s'interdire pour l'avenir l'exercice
du droit d'hospitalité, ni surtout accéder à la de-
mande du roi de Sardaigne , de mettre en juge-
ment les réfugiés et les Suisses qui ont pris part à
l'invasion de la Savoie.
— Madame la duchesse de Berri est arrivée à
Vienne le "27, et voici ce qu'on lit dans le Corres-
pondant de Nuremberg sous la date de Vienne,
28 avril :
« Les appartemens qu'on avait préparés au palais
impérial pour S. A. R. RP"' la duchesse de Berri,
sont très-voisins de ceux qu'occupent l'empereur
lui-même. En arrivant, S. A. R. a rendu visite à
LL. MM. L'accueil plein de tendresse qui lui a été
fait a si profondément touché la princesse , qu'en
se retirant elle pouvait à peine cacher son émotion.
Elle a rendu visite aux archiduchesses Marianne
et Sophie , puis elle est retournée à ses apparte-
mens pour y recevoir à son tour les visites de la fa-
mille inipériale. Celte réception a été des plus bril-
lâmes. La duchesse a diné le jour même à la table
de l'empereur ; toute la famille impériale avait été
invitée ; une magnificence rare a été déployée dans
cette occasion.
Le soir S. A. R. s'est promenée au Prater en ca-
lèche. Une foule immense remplissait le Prater.
— Il y a des troubles à Francfort , et les troupes
autrichiennes et prussiennes sont presque toujours
sur pied. Il y a eu dans la soirée du 3 des rixes san-
glantes dans des cabarets des faubourgs; deux
hommes ont été tués et plusieurs autres blessés. Les
bour geois se sont réunis , et ont résolu de pré-
senter au sénat une pétition pour se plaindre de la
sévérité de la police et de la garnison.
INTERIEUR.
.NOUVELLES DIVERSES.
— Un abbé Paganel, qui publia, après la révo-
lution de juillet, un pamphlet contre Mgr l'arche-
vêque de Paris, vient d'adresser à la chambre, sous
forme de pétition , un Mémoire tendant à prouver
que le peuple est accusé à tort d'avoir enlevé un
million à l'archevêché. L'abbé Paganel demandait
donc une enquête parlementaire pour éclaircir le
faiL M. Poulie , rapporteur, a proposé l'ordre du
jour. En vérité il y a des gens si niaisement stu-
pides ou lolleiuent chontés que rien ne les corrige
ou ne leur met le rouge au front. Qu'est-ce que
l'abbé Paganel ? et que veut-il à l'archevêque de
Paris avec ses pamphlets qui font soulever de dé-
goût?
— D'après les états officiels transmis au minis-
tère de la guerre , la perte des militaires dans les
combats de Lyon a été de 115 tués et 560 blessés :
total , 405. Les officiers ligurent , dans le premier
cas, pour 27, et dans le second, pour 43 ; il y a eu
88 soldats tués et 3i7 bicssés. Dans les combats de
guerre civile , la perte des officiers est toujours plus
considérable qu'à l'armée, parce qu'ils sont plus
exposés, et qu'on les ajuste de préférence. Le
journal ministériel de Lyon , qui rapporte ces dé-
tails, évalue an double, faute de renseignemens ,
la perte des iusurgç^. Il faut encore y ajouter le
nombre des victimes inoffensives de ces déplora-
bles scènes.
Les arrestations continuent dans notre ville , dit
la Gazeiieldii Lyonnais, avec une fureur qui tient
de la démence. Celle nuit, on a arrêté dans la
paroisse de St.-Irénée \ 1 individus. Cette expédi-
tion se rattache , dil-on , au meurtre ou tentative
de meurtre sur quelques factionnaires dans les
faubourgs de St.-Jusl et Sl.-Irénée.
— Plusieurs conseils municipaux ont refusé de
voter des fonds pour les soldats qui se sont battus
le mois dernier pour Louis-Philippe. On cite ceux
de aïonlpel'.ier , de Bar-le-Duc , de Thionville.
de Draguignan , de Mont-Luçon, et de presque
toutes les communes du Var.
— Le Monilcur contenait cette semaine la liste
suivante des promotions qui ont été faites dans h
Légion-d'Honneur , à propos de la dernière expo-
sition de tableaux.
Officiers : MM. Paul Delaroche , peintre d'his
toire,et Pradier , sculpteur. — Chevaliers: MM.
Bellangé , peintre d'histoire ; Rémond , peintn
de paysages ; Tanneur , peintre de marines ; Foya
lier , sculpteur ; Ghenavard , architecte ; Leisnier
graveur.
A celte occasion , nous parlerons d'un jeun(
peintre , M. Eugène de Fradel , élève de Mad. d(
Mirbel. Il n'y a pas un an encore que ce jeum
artiste a appris les premiers principes de l'art; e
un fort beau travail admis à l'exposition lui a déj;
valu une médaille d'or. Ceci promet pour l'avenir
et ce succès fait avitant d'honneur à la maltress-
qu'à l'élève.
L'espace nous manquant aujourd'hui pou
les Ephémérides, nous les renvoyons à la 11
vraison prochaine.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de relis LocQWir, r. N.-D.-dcs-Victoires, o, i<
LA DOMINICALE.
QUELQUES EXPLICATIONS
A l'occasion du livre de m. combalot.
La ligne suivie par la Dominicale dans
rexamea des Elemens de Philosophie catho*
LiQUE , par M. l'abbé Combalot , nécessite
peut-être quelques explications. Il est facile de
prévoir qu'elle ne satisfera point aux exigen-
ces des esprits ardens et exclusifs , pour les-
quels le prosélytisme est le premier des de-
voirs, parce que leurs convictions sont forte-
ment arrêtées. Ceux-là , nous n'en doutons
pas , s'indigneront de nous voir tenir la ba-
lance égale entre les deux écoles , sans em-
brasser un parti sur les questions qui les divi-
sent ; et, il faut bien l'avouer, ce sentiment
n'a rien qui doive surprendre. La religion
n'est jamais entièrement étrangère aux débats
philosophiques ; quelque léger , quelque fu-
tile même qu'en paraisse l'objet , ces sortes de
discussions soulèvent toujours un monde.
Toutes les vérités se lient entre elles j et lors-
qu'il arrive de poser sur un point des princi-
pes erronés , il se trouve bientôt un logicien
inflexible pour en déduire toutes les consé-
quences y et les pousser à leurs dernières ap-
plications. Mais c'est surtout quand la base
même de la philosophie est en cause, c'est
quand on se demande quels sont les principes
constitutifs de l'intelligence , quelle est la rè-
gle des jugemens humains; quelle méthode
doit présider aux recherches scientifiques ,
c'est alors que les intérêts du catholicisme
peuvent être le plus sérieusement compromis.
Sur ce terrain , la pente est rapide; un seul
faux pas peut évidemment conduire à l'a-
théisme ou au scepticisme absolu. Si donc,
après s'être fait une théorie , et l'avoir préci-
pitamment revêtue des caractères de la certi-
tude , on vient à fixer son regard sur les ré-
sultats désastreux que l'on prêts nécessairement
aux théories contraires, il suffit d'avoir une
foi vive pour être saisi d'effroi, et dès-lors on
ne comprend plus que les idées opposées puis-
sent avoir cours parmi des catholiques. On
identifie ses propres conceptions avec la vérité
éternelle; on les en déclare inséparables , et
quiconque ne les prend pas pour point de dé-
part dans la défense des saines doctrines,
reçoit bientôt un brevet de mauvaise foi ou
d'incapacité. Ainsi que d'un côté, l'on nous
605
ait accusés de laisser périr la foi et se perpé-
tuer le règne de l'anarchie dans les intelligen-
ces , en ne leur imposant pas le sens commun
pour frein et pour règle; que, dans l'autre,
on nous ait reproché de laisser l'autorité de
l'Eglise sans fondement assuré , en ne procla-
mant pas l'infaillibilité de la raison indivi-
duelle , tout cela se conçoit ; nous nous atten-
dions à ce feu croisé de récriminations exagé-
rées. Mais voici notre réponse.
S'il est dangereux de traiter légèrement les
opinions philosophiques sur la certitude , il
est aussi , dans la voie où nous marchons , un
autre écueil peut-être plus funeste encore:
c'est de leur attribuer une portée qu'elles ne
sauraient avoir. Loin de nous la pensée de
nier leur influence , et de refuser à l'examen
des questions agitées la part d'attention qu'elle
réclament î la réserve que nous nous sons*
mes imposée n'a point pour motif une dédai-
gneuse indifférence ; mais nous, nous regarde-
rons toujours comme la suite d'une erreur dé-
plorable les efforts tentés par une foule
d'écrivains pour établir l'impossibilité de
démontrer les croyances religieuses , sans se
décider préalablement entre Descartes et
M. de La Mennais. En effet, même en accor-
dant une large part à l'enthousiasme pour les
idées nouvelles , ou à l'entêtement pour les
vieilles méthodes, il est difficile de croire que
l'on s'aveugle au point d'acquiescer à une
théorie contestée avec cette invincible éner-
gie qui accompagne l'adhésion aux vérités
fondamentales. On a beau dissimuler sa fai-
blesse en appelant ses opinions des doctrines ,
il n'en est pas moins vrai que ces prétendues
doctrines, par là même qu'elles sont libi'e-
ment discutées au sein de l'Eglise , et parmi
les hommes de la science, ne peuvent avoir
d'autre caractère que celui de la probabilité.
Elles demeurent dans la classe des questions
douteuses et non encore éclaircies. Dans cet
état de choses , qu'arrivera-t-il, si l'on en fait
la base nécessaire de la religion , la conditioo
indispensable de toutes les preuves destinées
ramener vers elle les esprits égarés ? c'est que
l'édifice , participant à la fragilité des fonde-
mens sur lesquels on l'appuie, croulera de
toutes parts, et s'affaissera dans un abîme sans
fond. La foi chrétienne perdra cette immua-
ble infaillibilité qui en est le signe distinctif et
la marque essentielle; asservie aux pensées
humaines toujours A^ariablcs, toujours mobiles,
elle deviendra chancelante comme elles , par
50
6QG
LA DOMINICALE.
la raison qu'un principe douteux ne peut en-
fanter une conséquence certaine. Ainsi, le
scepticisme est le terme inévitable de la route
où l'on voudrait nous engai^jer. Cette considé-
ration nous semble décisive. La défense de la
religion est donc à nos yeux indépendante
des divers systèmes qui sont aux prises depuis
dix ans parmi nous. Sous ce rapport , elle est
placée dans la mémo position que les vérités
naturelles, et il n'est jamais venu à l'esprit de
personne d'attendre la solution du problème
cartésien pour croire à sa propre existence, à
celle de la matière , et à mille autres points
sur lesquels le doute est impossible. La niar-
clie des sciences physiques et mathématiques,
n'a point été arrêtée par l'apparition du
deuxième volume de I'Essai sur l'Iwdiffe-
jiENCE. Les savans à qui elles doivent leurs
progrès, ont laissé les })liiIo3ophes se débattre
dans la sphère qui leur est propre , et n'ont
pas même songé que l'objet de leurs travaux
put être atteint par ces discussions. Pourquoi
le catholicisme qu'elles n'atteignent pas davan-
tage , verrait-il son sort attache à la défaite ou
au triomphe de l'un des partis?
M;ds ne pourrions -nous pas embrasser une
opinion, sans en faire la pierre angulaire de
notre polémique? Sans doute, et notre amour-
propre y trouverait son compte, puisque la
Dominicale deviendrait l'organe d'une école.
Toutefois, nous avons cru que le saciificc de
cette petite vanité, nous était impérieusement
commandé par l'intérêt de nos lecteurs. C'est
chose si fiagiie qu'un système I l'année qui l'a
vu naître le voit souvent éprouver des modi-
fications importantes , et , dans notre siècle
surtout, un court espace de temps suffit quel-
quefois pour le renverse)'. Combien n'est donc
pas tr'ste le rôle de ceux qui s'en déclarent
les champions! Ils consument leurs forces
en des combats pénibles, et après de longs
travaux, ils s'aperçoivent avec doideur, ou
qu'ils n'ont rien dit de neuf, ou c[u'ils se sont
trompés, ou qu'ils n'ont point avancé les ques-
tions, ou que ces questions ne valent pas la
peine qu'ils se sont donnée. TVous ne voulons
pas nous exposer à de pareils mécomptes , et
nous voir réduits dans un an peut être à re-
venir sm* nos pas, à effacer de nombreuses
pages devenues inutiles, et à tourner sans cesse
dans un cercle de contradictions. Puis, il faut
tout dire, notre cœur répugne aux misérables
lactiques de parti dans IcsqncUei on se trouve
entraîné malgré soi. Nous- avons souvent gémi
des petites pasi^ioiis qui ont envenimé dei dis-
putes d'abord très-pacifiques. Dénaturer le.
paroles de ses adversaires , affaiblir, tronquer
leurs raisonnemens; à défaut de réponses sa-
tisfaisantes , leur jeter à la face les traits d'une
ironie amère, souvent même l'insulte et le
mépiis, voiLi ce dont on nous a rendus té-
moins. Ce genre de guerre n'est pas de notre
goût, nous ne voulons ni l'employer, ni le
soutenir contre des frères. Les suites sont quel-
quefois incalculables. Au lieu de ramener à la
vérité, on retient dans les voies fausses où ils
sont entrés ceux que l'on cherche à aigrir de
la sorte, et lorscpie c'est à un génie que l'on
s'attaque , de funestes écarts viennent épou-
vanter le monde. Ainsi, variations continuelles,
avouées naïvement ou de mauvaise foi pour
les déguiser : tel est le danger auquel nous ex-
poserait l'adoption d'un système; nous ne
voyons pas quel profit en tireraient nos lec-
teurs.
Est-ce donc à dire que nous resterons
simples spectateurs des débats qui parais-
sent devoir recommencer , et que nous lais-
serons à d'autres le soin d'en informer ceux
auxquels notre recueil s'adresse? non, assu-
rément. La philosophie est de notre do-
maine, et nous ne laisserons passer inaperçu
rien de ce qui s'y rattache. Toutes les pu-
blications cpii traiteront de cet objet , se-
ront examinées, discutées avec impartialité et
désintéressement, puisque nous serons étran-
gers aux divers partis. Autant qu'il nous sera
possible , nous aurons soin de mettre en re-
gard l'attaque et la défense. Ce travail déjà
commencé, sera continué prochainement , et,
à mesure que la discussion avancera , nous en
marquerons les progrès. Il nous semble que
cette maiche, qui ne manquera peut-être pas
de contradicteurs , malgré les explications que
nous venons de donner , est la plus propre à
mettre dans tout leur jour les développemens
que recevront successivement les doctrines
philosophiques, et convient seule à notre mis-
sion, telle qu'elle nous paraît devoir être com-
prise.
LA DOMINICALE.
607
M. DE LA MENISAIS.
PAKOLES d'un croyant.
(Deuxième article. )
L'un des notables historiens de notre épo-
que , a remarque avec raison le tour d'es-
prit origiiial et le caractère singulièrement
opiniâtre et fier des écrivains de la Bretagne.
Qui ne se souvient, dans l'Eglise, ou de
cette tourmente du libre arbitre suscitée
par le moine Pelage au commencement du
cinquième siècle, et à laquelle il ne fallut op-
poser rien moins que la terrible logique de saint
Augustin et l'autorité de quatre concilespour la
vaincre- ou de cette autre tempête de l'inten-
tion dans le péché , soulevée par Abélard au
commencement du douzième, contre laquelle
ni Guillaume de Cliampeaux, le docteur de
Sainte-Geneviève, ni Anselme, le savant évo-
que de Laon, ne purent rien , et dont les flots
ne se calmèrent qu'à la parole de saint Bernard
lui-même? De nos jours, la vieille Bretagne
s'est encore souvenue de ses traditions natio-
nales; mais au lieu de jeter dans le monde
moral, comme autrefois, des hommes armés
de la parole qui dissout, elle a enfanté deux
écrivains illustres, armés de la parole qui con-
solide et qui conserve : M. de Chateaubriand
et M. de La Mennais.
M. de Chateaubriand et M. de Li Mennais ,
ces deux noms chers aux catholiques, c'est la
Vendée intellectuelle , c'est-à-dire c'est la fidé-
lité aux grandes traditions de nos pères; c'est
la résistance coi'ps à corps aux doctrines qui
sont munies de la pioche , et qui démantèlent
les crovances, comme les nivelcurs révolution-
naires démantelaient les châteaux. Pour M. de
Chateaubriand, ilv along-tempsquesaposition
estprisejce noble soldat de la royauté et du ca-
tholicisme est déjà tout couvert de blessures re-
çues par-devant, tandis qu'il faisait retraite; et,
chosesingulièreîilsera le second défenseur des
rois de France, depuis Jeanne d'Arc, auquel les
siens aient fermé la porte de leur ville. Pour
M. de La Mennais , quoique sa lutte soit moins
ongue, et les coups qu'il a portés moins nom-
breux, les idées conservatrices ont eu droit jus-
qu'ici delecompter au nombre de leurs athlètes;
car, certes, si quelqu'un a attaqué l'anarchie
face à face, si quelqu'un a harcelé le désordre
social jusque dans ses causes les plus primi-
tives , c'est celui qui a saisi et vaincu et brisé
la philosophie du dix-liuilième siècle; c'es^
celui qui a dispersé la cohue encyclopédique;
c'est celui qui a mis à nu, montré dans son
jour, réduit à sa valeur réelle tous ces sophis-
tes, tous ces idéologues dont le génie frelaté
surprit l'admiration de nos pères, et dont les
principes politiques furent mis en oeuvre par
la révolution. Or, l'homme qui a osé entre-
prendre cette œuvre magnifique au milieu
d'une génération voltairienne , qui l'a osé et
qui a réussi, c'est M. de La Mennais.
C'est donc à juste titre que M. de La Men-
nais, ainsi que M. de Ciiateaubriand , peut
être considéré comme l'un des éiémens de ré-
sistance les plus fermes, par le temps de dé-
molition sociale et d'anarchie intellectuelle
où nous Avivons. Ces sortes de talens ont
cela de particulier qu'ils restent toujours
grands dans l'histoire; ils sont bien, au mi-
lieu de la «liasse des hommes contemporains,
comme un grain de sable , mais comme un
grain de sable qui arrête TOcéan.
Il faut dire qu'avec l'idée qui s'attachait
jusqu'ici aunom illustre de M. de La Mennais ,
et avec les espérances naturelles que son passé
faisait concevoir pour la défense des doctrines
conservatrices, ça du être vuie singulière im-
pression que celle qui est sortie ^ son dernier
livre. Nous nous imaginons le.) innombrables
admirateurs de son beau talent, déroutés et
mis hors de voie, lisant et relisant pour cher-
cher s'ils n'étaient pas dupes de quelque fasci-
nation étrange, et s'efforçant de rejoindre les
deux moitiés d'une intelligence si puissante,
qui s'est si violemment rompue et tronçon-
née. Comment se pouvait-il , en effet, que
la même raison qui s'était si noblement ré-
voltée contre la philosophie politique du dix-
huitième siècle s'abaissât, aujourd'hui sur-
tout qu'elle doit être encore plus mâle et
plus fière, à resasser les principes les plus ni-
veleurs, les plus subversifs, les plus tyranni-
ques du contrat soctAL, qu'elle avait déjà ren
versés, foulés, couveits de son mépris; etc|ue
cet écrivain à l'âme si chaleureuse, qui nous
avait raconté en paroles qui ne périront ja-
mais, les triomphes du Chriitianisme domp-
tant les nations pour la gloii e et le bonheur des
nations elles-mêmes, nous dénonçât dansl'his-
toire une sorte d'union des rois corrompant
les prêtres, et formant comme une ligue des
forts contre les faibles , comme une abo-
minable croisade contre les droits des peu-
ples et les saintes lois de l'humanité ! En
608
LA DOMINICALE.
vérité, nous le répétons, ça du être une
singulièreénigme pourles lecteurs de M. de
La Mennais, que le spectacle d'un homme su-
périeur qui ramasse lui-même le gant qu'il
avait jeté à la philosophie du dix-huitième
siècle, qui rccheichc des crimes à la royauté
après avoir raconté sa gloire, et qui essaie
de faire en faveur de l'encyclopédie tout ce
qu'il avait fait contre elle.
Pour nous , nous devons confesser que notre
surprise a été grande, et grande aussi notre
douleur. Nous avons essayé de chercher le
principe générateur d'une œuvre aussi excen-
trique aux traditions chrétiennes, et nous ne
l'avons pas trouvé ; quelques-uns sont arrivés
à une solution qui n'explique pas tout , et
que nous donnerons plus bas. Eji tout état de
cause, nous restons persuadés que si le livi'c
de M. de La Mennais est un mal, ce mal n'est
<ju'une erreur. Les plus grandes intelligences
sont quelquefois exposées à trébucher eu beau
chemin : la foudre est arrêtée par la soie.
Oui, ce livre n'est qu'une erreur j car
M. de La Mennais a donné tant de gages aux
doctrines d'ordre et de conservation , que nul
ne peut se dire autorisé à frapper son nom
de félonie. Il a si vigoureusement assailli et
renversé les anarchistes du dix-huitième siècle,
que sa parole n'aurait plus de poids quand
il accuse les rois déboire le sang des peuples.
Et cela doit être ainsi; car ce serait être in-
juste envers un homme , s'il était possible et
raisonnable de balancer et de détruire tout
un long passé de gloire, par un dernier et
court moment d'oubli. Le livre nouveau de
M. de La Mennais peut donc être une pro-
duction fatale; mais ses autres ouvrages n'en
seront ni moins beaux, ni moins bons, ni
moins célèbres : quel est l'arbre qui, dans la
fécondité de nombreuses automnes , ne porte
pas un mauvais fruit ?
L'erreur capitale des Paroles d'un croyant
n'est pas un f erreur de foi ; c'est primitive-
ment une erreur de science, qui aboutit ce-
pendant àcontredireles traditions chrétiennes
et l'Ecriture. M. de La Mennais aune cer-
taine idée qu'il s'est faite du mode selon
lequel les peuples se développent dans l'his-
toire; il a ciu que le commencement de toutes
les nations a été marqué par une période d'é-
galité, de liberté, de bien-être pour tous; que
cj[uelques hommes farouches ont violemment
réduit en esclavage les plus faibles , et qu'ils
se sont ainsi faits rois pai' la force; et que lors-
que la multitude a été plus éclairée , les rois
ont voulu se servir de la religion pour lacon-
tenii'. C'est delà, c'est de ce système histo-
rique sur la manière dont les empires se for-
ment , dont les peuples se déroulent , dont les
royautés se constituent et sesouticnnent, que
M. de La Mennais est parti. C'est, comme
nous l'avons dit , une erreur scientifique au
fond ; et au point d'élaboration et d'encom-
brement où en sont encore les études histo-
riques, c'est une chose grave , il est vrai, mais
ce n'était pas une chose impos ible que M. de
La Mennais eût des idées tout- à-fait fausses
en histoire.
M. de La Mennais fulmine contre les rois
parce que. dans son svstème, le> rois ont vio-
lemment, brutalement asservi les peuples; il
les représente buvant le sang humain dans un
crâne d'homme, parce que encore dans son sys-
tème, les l'ois se sont engraissés du travail et des
privations des peuples; il inspire à la mul-
titude le mépris et l'horreur de la royauté,
parce que, toujours dans son système, cette
royauté l'a cruellement chargée de chaînes,
mais ce que M. de La Mennais professe aussi
ouvertem'^'nt de révolte et d'anarchie, ce n'est
pas un sentiment de son cœur, c'est un ré-
sultat de SCS idées : il s'est trompé, voilà tout.
Supposez qu'il eût possédé des notions plus
raisonnables sur l'histoire des nations, ses con-
clusions auraient pu être contraires. La raison
de l'homme est comme les langues qu'Esope
servit à son maître : c'est le meilleur plat
et le plus mauvais. M. de La Mennais a
quelque chose qui vaut encore mieux que sa
raison : c'est son cœur.
Nous avions pourtant un bon livre , un livre
justement célèbre, qui aurait dû. nous garder
de celui de M. de La Mennais : c'est le discours
SUR l'histoire universelle de Bossuct. Là se
trouve posé , développé et prouvé ce principe
à la fois scientifique et chrétien, que la vie,
l'accroissement et les transformations des peu-
ples se font selon des lois providentielles.
L'éloquent archevêque était parvenu à ce ré-
sultat dans Tétude des choses sociales , par la
seule inspiration de l'Evangile. lia science
historique, qui est devenue si grande, surtout
dans ces dernières années, l'a pleinement con-
firmé; et c'est aujourd'hui mentir à toutes les
notions acquises, que de déclamer contre les
rois, et de leur attribuer les maux de l'espèce
humaine, lorsqu'ils se sont élevés au contraire
au milieu des peuples comme des phares de
LA DOMINICALE.
600
lumière , dont les rayons ont éclairé peu à
peu les corps opaques semés autour d'eux.
C'est unfaitmis à nu par l'histoire, etplacé à
l'heure qu'il est au-dessus de toute discussion ,
que plus on remonte vers le commencement
des peuples , plus on les trouve pauvres, igno-
rans, aialheureux; et que plus on les suit dans
leurs phases évolutives, plus l'aisance, le sa-
voir et le bien-être leur arrivent de tous côtés.
Ce seul résultat bien positif, donné par l'his-
toire , mène donc à conclure , que si le sort
des peuples est toujours allé en s'amélio-
rant , l'extrême malheur des nations a été
à leur point de départ; et que dès-lors les
formes diverses qu'ils ont traversées ont été
bonnes , légitimes et progressives , puisqu'en
définitive c'est à l'aide de ces formes que les
hommes sont parvenus à leur situation pré
sente. M. de La Mennais suppose, et nous di-
sons suppose avec intention, qu'au commen-
cement tous les hommes étaient libres, et
qu'un certain jour quelques-uns d'entr'eux ,
les plus forts, enchaînèrent les autres. Eu vé-
rité, il faut que le nom de M. de La Mennais
soit au bout d'assertions pareilles , pour que
nous perdions quelques lignes aies examiner.
Supposons un instant qu'il n'y ait ni traditions,
ni histoire : est-il possible de concevoir que
quelques hommes enchaînent l'espèce humai-
ne? Nous savons bien qu'un noble armé du
moyen-age aurait pu mettre en fuite à lui seul
toute la population d'un bourg ; mais le no-
ble était armé de son droit, de son pouvoir
moral, autant et plus que de sa lance , et les
raanans qui fuyaient avaient la conscience de
leur devoir et de leur infériorité sociale. Ils
auraient pu résiterj ils ne le voulaient pas.
Mais entre les hommes libres qui luttent, il est
évident que la victoire reste à la force, et que
la force est du côté du ncfrnbre. Comment donc
un roi aurait-il enchaîné une tribu ?
Nous éprouvons une répugnance réelle à
discuter plus longuement, cette opinion sur
l'origine des pouvoirs politiques et de l'escla-
vage, parce qu'en vérité c'est du temps
perdu. Nous croyons en avoir dit assez , et
surtout nous nous reposons avec assez de raison
sur les lumières et la bonne foi de nos lecteurs,
pour faire admettre comme chose claire ,
nette et incontestable , qu'il est impossible
que le pouvoir se soit établi onginairement
par la violence, et que l'esclavage vienne de ce
que la multitude a été enchaînée par le petit
nombre. Il y a d'abord impossibilité physique
évidente; et puis un attentat pareil contre
l'hinnanilé aurait laissé trace dans rhittolre.
On se souvient de la fondation des vill -s les
plus anciennes; les événemens domestiques
survenus dans les grandes familles de la Grèce
et de l'Italie ont trouvé place dans les livresj
et certes, si la ])rcsque totalité de l'espèce
humaine avait été à la fois chargée de chaînes
et réduite en servitude, il seraitsorti de cette
calamité deux grands cris, l'un de pitié,
l'autre de vengeance, qui seraient venus jus-
qu'à nous.
De ce que les pouvoirs politiques et l'es-
clavage ne peuvent pas être rapportés à la
violence, nous concluons qu'il faut les rappor-
ter évidemment à uneorigine toute pacifique,
toute nalurelle , toute conforme à la nature
des choses, et les considérer comme des modes
d'existence providentiels pour les peuples. Il
V a un grand fait dansTliistoire, qui établirait
à lui seul , s'il en était besoin , l'idée que nous
venons d'exprimer : c'est que l'esclavage n'a
jamais pu finir ])iiv la révolte , preuve qu'il
n'a pas commencé par la violence. Si par l'es-
clavage, les hommes avaient été détournés de
leur voie naturelle , il est évident qu'ils au-
raient incessamment tendu à y rentrer , et
alors la force eût été appelée salutairement à
refaire ce que la force aurait défait; mais
toutes les révoltes d'esclaves dont l'histoire a
conservé le souvenir, ont été de sanglan-
tes et de vaines échauffourées; l'esclavage
s'est détruit par la paix , par le travail ,.
par l'industrie, par le christianisme. Il n'y a
pas cinq siècles qne la France possédait plus
d'un million d'esclaves ; ils ne se sont pas
révoltés, et pourtant le jour de la liberté
et de la civilisation s'est levé pour leurs en-
fans.
C'est celte légitimité des pouvoirs et des
institutions proportionnelles aux époques
que Bossuet a présentée admirablement ,
quand il a établi le principe du développe-
ment providentiel des peuples. Le Christia-
nisme , qui venait abolir l'esclavage au milieu
d'un monde esclave, ne cria pas à la révolte
de se montrer sur la place publique. Il dit aux
esclaves d'être devant leurs maîtres avec crainte
et tremblement. Le temps n'était pas tout-à-
fait venu pour eux; la période de l'affranchis-
sement progressif devait durer quinze siècles.
Il y avait encore des esclaves vendus publi-
quement en France en i4Gi. Est-ce donc à
dire pour cela que les pouvoirs sociaux, qui
-610
LA DOMINICALE.
avaient maintenu Tesclavage et le Christia-
nisme à leur tête, avaient été des forces cri-
ïuinelles et monstrueuses?
Mais nous revenons à une idée que nous
n'aurions pas du quitter peut-être. Le livre
de M, de La Mennais est une dcploi-able er-
reur; mais ce n'est rien qu'une erreur. M. de
La Mcnnais est un homme trop honorable et
un chrétien trop lijjide, pour avoir voulu
rompre l'orthodoxie catholique qu'il a promis
de garder il n'y a pas long-temps. Nous le
répétons, c'est un faux calcul de l'esprit, et
non pas un penchant coupable de l'àme, sans
quoi nous ne serions pas les derniers à le flétrir
comme un crime, comme l'acte d'un mauvais
citoyen. L'auteur de I'Essai n'est pas receva-
ble à attaquer les traditions chrétiennes, ni
l'éloquent écrivain du Duapeau blanc à atta-
quer la royauté.
Que les fauteurs d'anarchie ne pensent
doncpas à s'autoriser desPAROLES d'un CUOVANT.
TN^ous sommes convaincus que la douleur de
jVI. de La Mennais serait profonde, s'il devait
servir de prétexte à augmenter le désordre
moral au milieu duquel nous vivons. M. de La
IVIennais ne peut pas vouloir la civilisation par
la révolte; il la veut nécessairement parles
voies du Christianisme, c'est-à-dire, parla
oiioralité, l'intelligence, l'industrie et la paix.
Pour nous, qui sommes admirateurs, comme
tant d'autres, du beau talent de l'auteur de
J'EssAi SUR l'Indiffeuence, et qui avions fait
reposer, comme tant d'autres aussi , une foule
d'espérances chrétiennes «ur sa tête , nous
verrions avec une vive douleur cette puissante
intelligence se laisser aller à de* illusions fata-
les, et servir d'excuse à des médiocrités de tout
ordre, qui s'en feraient un appui pour leurs
sophismes. Ceux qui sont grands ont ce pri-
vilège, qu'ils peuvent faire beaucoup de bien
et beaucoup de mal.
Nous avons dit au commencement de cet
article que quelques-uns indiquaient la cause
<lu dernier et dé[)lorable livre do M. de La
Mennais. On sait que l'auteur de I'Essai s'est
efforcé de faire prévaloir depuis quelipies an-
nées une thèse de philosophie devenue célè-
bre, à savoir, que la certitude n'est pas dans le
témoignage individuel , comme le voulait l'é-
cole cartésienne , mais dans le témoignage gé-
néral. Il suivait de là que la raison n'est pas l'a-
panage des individus , mais de l'ensemble , du
nombre, de la multitude. Or, la raison et le
droit^ c'est la même chose. Après avoir ac-
cordé la raison à la multitude, peut-être M. do
La Mennais a-t-il été conduit, par son. système,
à lui accorder le droit et la souveraineté.
Certainement, si le système philosophique
de M. de La Mennais a produit son dernier
livre , ou peut dire que le fils a tué le père.
LITURGIE.
DE LA FÊTE DIEU.
Voici l'une des fêtes les plus solennelles de
l'Eglise, le jour saint entre tous les jours, le
jour oii la foi est plus vive , l'amour plus ar-
dent et plus expansif; le jour des consolations
divines, des tendres émotions , et des suaves
souvenirs; le jour enfin où Dieu, porté dans
les bras de ses pontifes , va parcourir les rues
de nos cités, recevant les hommages des uns ,
et commandant le respect des autres. Fidèles
à la marche que nous avons adoptée dans l'in-
térêt des ecclésiastiques que nos recherches
peuvent dispenser de travaux souvent difficiles
dans les localités où manquent les livres , et
dans l'intérêt aussi de ceux de nos lecteurs
peu familiers avec les annales de l'Eglise,
nous allons exposer en peu de mots l'histori.
que de cette fête, nous réservant après de dire
à nos frères les pensées religieuses qui nous
seront inspirées.
— Près d^un an s'était écoulé depuis que
Jésus-Christ avait commencé à préparer les
siens à la foi de ce sacrement incompréhen-
sible de l'Eucharistie , dontil devaitfaire le sa-
crifice le plus étonnant de la religion nouvelle.
C'était le jeudi au soir ; le lendemain, il allait
mourir. Il avait fait avec ses disciples l'im-
molation légale de l'agneau pascal ; et, pen-
dant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain,
et , le bénissant , le rompit , et il le leur donna,
et dit : Px'enez, ceci est mon corps.
Et recevant la coupe, après avoir rendu
grâces , il la leur donna ; et tous burent. -:^u
Et il leur dit : Ceci est mon sang. .. Faites
ceci en mémoire de moi.
Ainsi fut instituée l'Eucharistie; ainsi fut
donné aux apôtres et à leurs successeurs le
pouvoir d'offrir le corps et le sang de Jésus-
Christ, comme l'Eglise catholique l'a toujours
entendu et enseigné. ^
Jusqu'au treizième siècle, il n'y eut pas de
fête particulière de l'Eucharistie. On en ce-
LA DOMINICALE.
6ii
lébrait le souvenir le Jeudi-Saint, et elle fai-
sait ainsi partie de la fête générale de la Pa-
que. Mais en laoS, uncjeune religieuse hos-
pitalière de la ville de Liège , Julienne du
Mont-Cornillon, fort dévote à l'Eucharistie ,
eut différentes visions, qui lui donnèrent la
pensée d'établir une fête annuelle. Pendant
vingt ans, elle nourrit cette pensée, ne la com-
muniquant à personne, et attendant le mo-
ment favorable pour la réaliser. Ce moment
arriva enfin. Elue prieure de la maison du
jNIont-Cornillon, en 1280, elles'en ouvrit à un
chanoine de Saint— Martin , homme recom-
uiandable, qui entra dans ses vues, loua sou
projet, et consentit à l'aider de son influence.
Il s'en alla donc, parcourant les chapitres,
les paroisses, et lescouvens, développant sa
pensée, et la faisant partager à grand nombre
de chanoines, de moines et de fidèles. Et les
choses fiirenttellement conduites, qu'en 1246,
l'évêque de Liège, Robert , déclara dans son
synode l'établissement d'une fête particu-
lière du Saint-Sacrement, dont il ordonna la
célébration dans son diocèse , avec un jeûne
pour la veille , et la cessation de toute œuvre
servile pour le jour. Les premières qui la chô
nièrent furent les chanoines de Saint-Martin ,
dans l'église de Liège, eu 1247.
Après la mort de Julienne, arrivée en 1268,
une récluse de la même ville, Eve, qui avait
reçu les confidences de Julienne, sollicita vi-
vement Henry, successeur de Robert sur le
.siège épiscopal de Ijiège d'en parler au sou-
verain pontife. Le pape Urbain IV, en effet,
institua la fête, et ordonna qu'elle serait cé-
lébrée avec toutes les solennités du premier
ordre. Il lui assigna lejeudi d'après l'octave de
la Pentecôte, parce que c'était le pi-emier jeudi
qui fût libre des offices du temps pascal, et
qu'il était naturel que cette fête fût célébrée
le jour même où s'était accompli le mystère
dont elle rappelait le souvenir (i).
La mort d'Urbain IV empêcha long-temps
la célébration univeiselle de cette fête, qui
ne s'observa guèie qu'à Liège jDendant qua-
rante années. Enfin, dans le concile général
devienne, en i3i i, le pape Clément V fit re-
cevoir et confirma la bulle d'institution donnée
par Urbain. Elle fut acceptée par tous les
prélats du concile, qui représentaient l'Eglise
universelle en présence des rois de France ,
d'Angleterre et d'Arragon. Mais on ne com-
(I) Bullar, t. l,etConc.l.2.
mença à célébrer la Fête-Dieu en France qu'en
i3i8.
Le premier office du Saint-Sacrement était
dû aux soins de Julienne, qui l'avait fait com-
poser par un jeune homme de son hôpital. Cet
office, fait sous les inspirations d'une pauvre
jeune fille, et par un jeune homme peu lettré,
parut si beau, que ce fut de toutes parts ua
concert de louanges et d'admiration. On eu fit
faire maintes copies à l'usage des églises par-
ticulières. Mais dans le même temps faisait
déjà grand bruit un jeune docteur dominicain,
qui enseignait la théologie à Rome avec grand
succès, et aux applaudissemens de toute la
chrétienté. Chargé par le pape de faire un
office, il le fit si bien, que le premier fut ou-
blié. Cet homme, c'était saint Thomas. Il fit
sou office dans le rit romain, au lieu que le
premier avait été fait pour l'usage particulier
de l'Eglise gallicane.
L'office de saint Thomas s'est conservé :
on s'est contenté d'y changer l'ancien rit, et
de le reformer sur le rit prescrit par Pie V^
Il est regardé comme le plus beau des offices
de l'Eglise, tant à cause de l'énergie des ex-
pressions, de l'ardeur des sentimens, qu'à
cause de la précision de la doctrine.
La partie la plus éclatante de l'office est la
procession qui se fait dans les rues avec le
Saint-Sacrement. Plusieurs en rapportent
l'institution au pape Jean XXII. Ce n'est pas
qu'avant lui on n'eût vu porter en procession
le corps de Jésus-Christ ; car , au onzième
siècle, cela se pratiquait en Normandie, le
jour des Rameaux, contraii-ement à l'usage
reçu dans les autres provinces de France,
de porter ce jour-là les saints Evangiles. Mais
le Saint-Sacrement n'était point visible aux
yeux des fidèles.
Quoique rétablissement de cet usage soit fl u
quatorzième siècle, la pratique n'en fut guère
généralement admise en France qu'au quin-
zième siècle, au temps où les conciles de Bâle
et de Constance commencèrent à y attacher
des indulgences. Elle fut vigoureusement^
attaquée par les Luthériens et les Calvi-
nistes, et défendue solennellement par le con-
cile de Trente (i).
Encore quelques joui'S , et l'aui-ore de cette
belle journée se sera levée pour tous les pay
catholiques ; et la religion, promenant par le
cités ses pompes triomphales, qui ne coûtent
(^) Sess. 10,0.5.
iJ
^1
LA D031IMCALE,
\;^ |iL. sat^i*' ni pleurs, réunira tous ses enfans 1 lannes , comme l'appelle l'Eglise, l'homme
^^■'^(^"s^e joie commune , et dans les élance
'^■^^«.-^eris (l'un môme amour. Des flots de peuple
se pressant dans l'enceinte trop étroite des
rues jonchées de verts feuillages, le chant
des prêtres, et les cantiques des jeunes vierges
vêtues de blanc; et au milieu de ces hymnes
d'amour , de ce recueillement universel , de
cette suave harmonie, le ciel qui s'ouvre pour
nous léguer un Dieu ; les anges qui l'accom-
pagnent, et qui joignent aux chants de la terre
le chant éternel , commencé sur leurs harpes
d'or; le monde et les cieux dans le ravisse-
ment et l'extase, et par-dessus toute cette
foule prosternée , la grande et imposante fi-
gure de Dieu, qui nous visite dans uotre abais-
sement, et vient nous consoler dans nos en-
nuis : tel est le spectacle de la religion chré-
tienne. Oh ! dites si jamais plus sublimes idées
s'allièrent avec de plus sublimes solennités ;
oh I quand vous vîtes se déployer ces longues
files de prêtres, que le son de la cloche vous
arriva mêlé avec le chant solennel des chœurs,
que l'encens monta par odorantes spirales,
que la croix d'or vous apparut brillante dans
le lointain , et que, debout a l'autel , la voix
du piètre chrétien vons parvint grave et
pleine, oh! dites si votr^cœur demeura froid
et glacé, si votre genou ne fléchit pas, si
Totre voix ne murmura |pas quelques mots
qui ressemblaient à une prière; si vous ne
vous surprîtes pas à tracer sur votre poitrine
un signe de croix furtif I Hommes superbes, de
quoi rougissez-vous? c'était de Dieu qu'il
s'agissait là , et vous n'aviez pas la force, pau-
vres et chétives créatures, de le toiser du
regard I
C'est qu'en effet c'est bien peu de chose
que l'homme devant Dieu ; c'est que cette
hostie nous rappelle tant d'amour d'une part,
et tant de fhiblesse de l'autre, tant d'abaisse-
ment dans l'homme, et tant de miséricorde en
Dieu , que le cœur parle plus haut que la
raison débile , et que les sophismes tombent
devant la conscience. Et voila la grande mi-
sère de cet âge. L'orgueil humain se prend à
vouloir sonder d'impénétrables mystères , et
quand il est arrivé à tout peser dans son
étroite balance , il ne trouve plus lien que le
doute , au moment où il croyait ravir à Dieu
son secret. Insensés, qui ne voient pas qu'éga-
rés dans le désert du monde , nous n'avons
rien de plus que notre misère sous le soleil
et d'insatiables désirs ! Dans cette vallée de
cherche un bien immense , indéfini , qu'il ne
comprend pas , mais qui lui manque; et il va,
il va toujours , le demandant partout , et ne
recueillant de tant de fatigues et d'essais sté-
riles que le découragement et l'ennui. A qui
s'adressera-t-il ? est-il une voix dans le monde
qui réponde à sa voix , un abri sous lequel il
puisse fixer sa tente , et, matelot revenu de
courses pénibles , savourei' le frais du rivage?
Hélas I c'est partout un lamentable cri de dé-
tresse qui se prolonge de siècle en siècle î Mais
Dieu ne l'a pas abandonné dans sa profonde
misère. Il l'éclairé par sa parole , il le console
par son amour, il le fortifie par sa grâce , il
le rend heureux par l'espoir ; et, tous ces dons,
il les a réunis dans le sacrement de son amour,
dans l'Eucharistie I Quelle plus belle doctrine
que celle-là ! et que m'importe , si je com-
prends ! et en quoi puis-je être surpris qu'il y
ait au-dessus de moi un abîme d'amour^ que
je ne puis pénétrer , quand je suis à moi-
même un mystère et un abîme plus impéné-
trable que tous les autres mystères ! Il y a plus
de raison dans cette simple formule, je crois ,
que dans cette autre, je veux savoir. A notre
raison curieuse nous n'avons qu'une réponse à
faire : « Dieu a tant aimé! » et cette réponse
suffit pour qui croit à l'amour.
Catholiques de province, ce jour de la
Fête-Dieu sera pour vous, commepar le passé
un jour de fête etdesainteallégresse. La béné-
diction de Dieu passera sur votre seuil, etpros-
ternés sur vos places publiques, vous pourrez
l'appeler sur la tête de vos enfans. Pour nous,
nous irons adorer Jésus-Christ dans ses tem-
ples; car la loi humaine lui a défendu d'en
franchir la porte , dans la capitale du pre-
mier royaume chrétien : comme si ce devait
être un scandale public que Dieu paraissant
une fois chaque année dans ces lieux où s'étale
au grand jour la débauche laplus effrénée, pour
les purifier, et montrer ce qu'il est à ce miséra-
ble peuple qui peut naître, vivre et mourir sans
l'avoir autrement connu que par le blasphème!
Catholiques, nous sommes tons frères; nous
nous associerons à votre joie , et vous partage-
rez notre douleur.
LA DOMINICALE.
6io
BIBLIOGRAPHIE.
DES LIVRES d'heures PENDANT LE MOYEN-AGE.
L'étude de tout ce qui se rattache à la re-
ligion chrétienne et à son culte pendant le
moyen-âge est curieuse , et mérite de fixer
notre attention. Ainsi un examen critique des
livres de prières de cette époque nous con-
duit à des considérations importantes sur
l'état des esprits , sur les arts ; et dans ces
monumens , dans leurs brillantes peintures ,
<ians les caprices et bizarreries calligraphiques
dont leurs marges sont ornées, dans les notes
chronologiques qu'on y rencontre ,,les goûts,
les usages , les idées des hommes pour les-
quels ils ont été composés , se retrouvent et
sont faciles à saisir.
11 y a deux parties bien distinctes à étu-
dier dans les livi'es d'heures. La première qui
est la plus considérable consiste dans leurs
ornemens : fleurons, vignettes, ou minia-
tures. Le texte, c'est-à-dire les prières,
les légendes et les poésies que souvent on y
rencontre , forment la seconde partie.
Nous étudierons d'abord la première. LTn
usage auquel il serait peut-être difficile d'attri-
buer sa véritable cause, mais que nous croyons
devoir signaler en commençant ces études _,
c'est celui dans lequel étaient les artistes de ces
temps de revêtir du costume qu'ils portaient
tous ceux qu'ils voulaient représenter , fus-
sent Dieu le père ou les anges du c'el , un
magistrat de l'aréopage ou un consul romain.
Ainsi dans un manuscrit du livre de Raoul
Lefebvre, coi>nu sous le titre de Recueil des
Histoires troyennes , on trouve de grandes
miniatures fort bien exécutées. L'une d'elles
représente le mariage de Jupiter et de Junon;
les deux époux reçoivent la bénédiction nup-
tiale d'un évèque , dans une église catholi-
que où l'on voit un Calvaire. Ainsi dans la
fameuse translation du Tite-Live exécutée sous
Charles V , les R.omains en chaperon , en
robe rouge garnie de fourure , et souliers à la
poulaine , assistent au meurtre de Virginius.
Cette ignorance des artistes d'alors, si toute-
fois nous devons rappeler ainsi ces anachro-
nismes dans le costume , quelle que soit la
cause à laquelle on doive l'attribuer , est fort
heureuse pour nous aujourd'hui qui sommes
si curieux du moyen âge; car au lieu de nous
peindre les Romains avec l'armure , la cou-
ronne , le chaperon du chevalier , du prince
ou du bourgeois, s'ils nous les avaient repré-
sentés comme effectivement ils étaient , au
lieu de ces miniatures 'aux riches et brillantes
couleurs, aux costumes variés et fidèles, nous
n'aurions eu que des bous hommes grossière-
ment dessinés. Bien au contraire , l'intérêt
qui s'attache à la représentation de toutes les
actions de la vie de nos ancêtres , à leur
image fidèlement conservée, devient la source
d'une foule d'observations curieuses qui don-
nent souvent l'explication d'un fait qu'il eût
été sans cela presque impossible de com-
prendre.
Ainsi , en étudiant les livres d'heures dans
un ordre chronologique ; en choisissant ceux
qui , et par l'importance des hommes pour les-
quels ils ont été i^its, et par la richesse des
miniatures , peuvent être considérés commv
type, il serait facile de réunir, depuis la fin du
douzième siècle jusqu'au dix-huiiième, une
suite non interrompue des matériaux les plus
nécessaires à l'histoire de la vie privée; car,
dans un grand nombre de ces livres , surtout
depuis le quatorzième siècle , maisons , meu-
bles , costumes , armures , travaux des champs
et de la ville , combats , chasses , jeux , exer-
cices de tout genre , se trouvent représentés.
Il est même de certains détails, de petite im-
portance à vrai dire , mais qui concourent
à l'ensemble, qu'il serait difficile de rencon-
trer ailleurs.
Comme on doit le penser, les livres d'heures
suivant l'époque k laquelle ils appartiennent ,
sont plus ou moins rares , plus ou moins pré-
cieux : ceux des seizième, quinzième et même
du quatorzième siècle , se trouvent aisément.
C'est même pendant cette période que ces
livres commencèrent à être remarquables; c'est
alors qu'on s'appliqua à les enrichir de toutes
ces belles miniatures , de tous ces ornemens
calligraphiques dont l'exécution minutieuse
et délicate rend l'étude de ces monumens
si curieuse , si attachante. A mesure que l'on
s'éloigne de ces temps de progrès , ils devien-
nent plus rares et beaucoup moins beaux j et
c'est seulement dans quelques grandes biblio-
thèques que l'on rencontre des manuscrits de
ce genre, qu'il soit possible défaire remonter
aux douzième et onzième siècles, et plus haut.
Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
du roi , qui renferme en ce genre une collec-
tion si riche, si nombreuse , et dont les divers
GU
LA DOMTKICALE.
monumens nous sei'vcnt de (guides en ces rc-
înarques, n'a que fort peu de livres de prières
avec miniatures, auxquels on puisse avec quel-
que fondement assigner un tel degré d'anti-
quité.
Ce qu'elle possède de plus remarquable est
un recueil de prières à l'usage du roi Charles-
le-Chative : Evangdïma ad nsnm Caroli calvï.
Comme on le voit par le titre , ce volume est
un évangélistaire ; il renferme cependant ,
outre le Nouveau-Testament , un grand
nombre de prières; ce qui nous le fait ranger
au nombre des livres d'heures.
Ce manuscrit, qui remonte au neuvième
siècle , est sans ornement et d'une belle écii-
ture courante de cette époque. Au commence-
ment de chacune à^ ses parties on trouve de
-jfrandes lettres, tournures, avec des ornemens
dans le goût byzantin. Chaque verset des évan-
giles ou des autres prières commence par une
lettre d'or.
Quatre grandes miniatures se trouvent dans
<e volume : ce sont les évangclistes grossière-
3iient représentés avec du rouge, de l'or et du
bleu. Il est à i-emarquer que dans les plus
beaux livres d'heu!-es du quinzième et du sei-
zième siècle, ces apôtres ont à j)eu près la
même position que celle indiquée dans ces
informes ébauches. Sur les plats de la
reliure de ce volume , on a conservé deux
dypliques ou ivoires sculptés. L'un repré-
sente Dieu le père adoié par deux pro-
phètes, et sous lui le génie du mal écrasé;
l'autre, la vierge Marie, tenant dans ses bras
l*enfant Jésus, et honorée par deux angles.
Elle est assise dans une chaise remarquable et
par son travail et par sa forme. Il existe encore
plusieurs manuscrits du même siècle, ou des
deux suivans , dont la reliure est ornée de
dyptiques plus ou moins précieux. Nous se-
rions portés à croire que le plus grand nombre
de ces monumens , dont quekpies-iuis , pour
l'époque, sont de véritables chefs-d'œuvie ,
doivent être attribués aux artistes byzantins.
Plusieurs de nos rois, avant et surtout pen-
dant les croisades, furent alliés aux empereurs
de Constantinople; très-souvent ils en reçu-
rent des ouvrages de ce genre. Un livre
d'heures conservé à la Bibliothèque du roi ,
et visiblement d'une éci-iture du dixièmcsiecle,
pourrait confirmer cette opinion.
C'est un volume in- 4" relié aujourd'hui en
velours rouge, mais ayant sur un de ses plats
un fort bel ivoire à l'image de la Vieigc [tenant
entre ses bras le Christ déjà grand. Il porte
dans une main , un rouleau que nous croyons
figurer l'Evangile. Douze grandes miniatu-
res aussi mal dessinées , aussi mal peintes
que les apôtres de l'Evangélistaire de Char-
les-!e-Chauve, représentent plusieurs traits
de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Dans
l'une d'elles, PiJate , en habit de préfet du
Bas-Empire , donne l'ordre à des soldats
d'aller garder le tombeau du Christ. On com-
mence à trouver dans ce volume les grandes
lettres tournures figurant des chimères ou des
animaux. I/or n'est pas épargné dans ce vo-
lume, qui commence par un calendrier tout
en lettres et en chiffres d'or.
Le style grec, auquel sont mêlées des formes
arabes et mauresques, se fait plus fortement
sentir encore dans un autre volume in-folio,
que l'on peut indiquer comme appartenant
au douzième siècle. Le calendrier qui com-
mence le volume, ainsi que le petit nombre
des miniatures assez grossières qu'il ren-
ferme, sont environnés de colonnes, d'ar-
cades ^ de couronnes et d'agneaux pascals.
Du reste, ainsi quedans le volumeprécédent,
les aiabesques, les chimères ornant les lettres
capitales, y sont multipliées : on n'y voit pas
encore cependant les bordures enluminées
d'or et de covdeurs à toutes les pages du re-
cueil.
Cet usage d'orner chaque page des livres
d'heures de vignettes, qui sont pour la plu-
part d'une composition originale, pleine de
goût et d'éclat , ne païaît avoir été commun
qu'au quatoi'zième siècle. Alors, ainsi que
nous l'avons dit plus haut, on perfectionna
beaucoup la composition des livres d'heures.
Si le style byzantin et mauresque avait jusque-
là dominé dans ces recueils , il se mêla dès-
lors à beaucoup d'autres idées , et il se forma
une école qui, pour n'avoir été ni grecque nï
romaine , ne nous a pas inoins laissé des com-
positions pleines de naïveté, de finesse et de
grandeur: compositions, qui d'ailleurs, ont
pour nous le plus puissant intérêt, celui de
jicindre les mœurs de nos aïeux. Qu'elle nous
soit venue d'Italie, comme le prétendent les
uns, ou qu'il soit plus raisonnable d'en attri-
buer les pioductions aux hommes du nord ,
aux Flamands par exemple, elles existent,
il n'en est pas moins vrai, et c'est l'œuvre de
CCS penples d'Europe si barbares, au dire de
quelques-uns, jusqu'au siècle dernier.
Il est, à notre sens, difficile, pour ne pas dire
LA DOMINICALE.
6^h
impossible, d'assigner une origine à cliacune
(le ces produclious. II faut se contenter ,
des lumières que nous pouvons en tirer
pour l'étude des mœurs enropéennes, sans
vouloir en attribuer l'honneur à tel ou tel
royaume, duché, marquisat, principauté.
Parvenu à la grande époque des livres
d'heures aux quatorzième, quinzième et sei-
zième siècles , l'embarras n'est plus que de
choisir; le nombre des modèles devient con-
sidérable, et le cabinet des manuscrits eu pos-
sède une suite si riche, si variée , si intéres-
sante, qu'on ne sait auquel de ces monumens
donner la préférence. Parmi les plus remar-
quables cependant, deux ont fixé notre at-
tention. Le premier, qui porte le numéro 676
{Supplément français), est un volume in-folio
de la plus grande richesse et d'une parfaite
exécution. Chaque partie du calendrier cstpré-
cédé d'uneminiature représentant les occupa-
tions du mois qu'elle précède. A côté de cette
miniature haute et longue , ou en trouve une
de moindre dimension: c'est une suite de pe-
tits tableaux retraçant les différentes scènes de
la création du monde. Aubasde chacune de ces
peintures , on lit en français un texte expli-
catif. Ainsi, dans le première , Dieu|tcnant le
monde en sa main, va le jeter dans l'espace ,
et on lit : « Cy créa Dieu ciel et terre, le soleil
et tous les élémens ensemble.
Après ce calendrier vient une longue suite
de miniatures formant une allégorie conti-
nuelle entre l'ancien et leNouveau-Testament.
Ainsi, à l'une des marges verso, est repré-
sentée la tour de Babel , du haut de laquelle
Dieu renverse les hommes et on lit au bas :
« Jcy font Iv payen la lourde Babel contre le
commandement de Dieu, et Dieu les fodroya
ettorne leur tort à néant. »
A l'autre marge recto, une seconde mi-
niature explique ainsi la destruction de la
tour de Babel. Trois astrologues sont aveuglés
par une pluie de pierres et de feu , on lit au
bas de cette peinture :
« Ce que li payen commencèrent la tour
Babel contre le commandement de Dieu se-
nefie (signifie) les astronomes et les arriens
(astrologues) qui font fausses preuves contre
la volonté de Jhesu-Crist, et leur fait et leur
tourne leur fait aneant et les auugle, et les
foudroyé. »
Dans ce livre, qui est du quatorzième siècle,
les vignettes ou bordures qui encadrent cha-
que page , sont d'une richesse, d'un brillant
de couleur, et d'un pittoresque d'exécution
qu'il faut voir pour se l'imaginer. Nous ne
connaissons rien de plus beau ou de compa-
rable, sinon les encadremens d'un autre livre
d'heures deiafin du qumzième siècle, ayant
appartenu à Jean, duc de Berri , et proba-
blement exécuté pour lui.
Cette richesse d'exécution se retrouve por-
tée au plus haut degré de perfection dans un
autre livre de prières (i) de la fin du quator--
zième siècle, dont ce n'est pas le seul mérite:
c'est encore pour les usages de cette époque .
un document bien complet , et digne de fixer
notre attention.
Dans ses marges peintes avec une perfection,
un fini de détails difficile à imaginer, on re-
trouve toutes les positions , tous les travaux ,
toutes les occupations gaies ou sérieuses de la
vie. Autour de toutes les grandes miniatures,
par exemple, il en estd'autres plus petites qui
nous offrent plusieui's scènes du quinzième
siècle. Ainsi, un chemin qui part du bas delà
page et monte en serpentant autour d'elle,
vient aboutira uneéglisede pèlerinage. Hom-
mes et femmes de tout âge et de tout rang se
rendent à ce lieu d'adoration. ;Plus loin, c'est
la vie champêtre : on fait la moisson ou la
vendange ; les blés se coupent ou les paniers
s'emplissent et se vident; des oiseaux volent
ou se reposent sur les fruits; de jeunes femmes
en costume de nobles damoiselles , cueillent
des fleurs.
Plusieurs chasses sont représentées dans ce
volume. Dans celle au faucon , entre autres ,
un seigneur à cheval indique à son faucon un
lapin jouant dans l'herbe; et tandis que l'oi-
seau s'apprête à fondre sur sa proie , il est
menacé de la flèche d'un braconnier. Plus
haut des pasteurs filent paisiblement. Ces dif-
férentes scènes sont toujours très-bien adap-
tées au sujet de la grande miniature qu'elles
environnent. Ainsi à la marge d'une peinture,
ou l'apôtre coupe l'oreille à Malchire , on voit
un duel. Le jour des Rameaux , le Christ est
entouré du peuple qui jetle sous ses pieds
fleurs et vêtemens. La vingt-quatrième de ces-
grandes miniature? représente un cortège.
Plusieurs hommes à cheval courent devant
un chariot long et doré , il a quatre roues
basses, et le dessus est en forme de berceau;
il est traîné par deux forts chevaux , sur les-
quels sont des postillons : un d'eux se retourne
(i) Il est coté, 1 156 bis, ancien fonds du roy.
LA DOMIÏSICALE.
6i6
pour jouer avec un singe assis à la por-
tière.
Il nous resterait encore beaucoup à dire
sur la collection des livres d'heures du cabinet
des manuscrits de la Bibliothèque du roi.
Ainsi, nous n'avons rien fait connaître de plu-
sieurs recueils écrits en lettres d'or ou d'ar-
gent sur un fond noir; d'autres encore peints
en camaïeu avec un art admirable , méritent
aussi l'attention • mais ce qui doit la fixer avant
tout, parles souvenirs qui s'y rattachent , ce
sont, parmi ces livres de prières, ceux qui ont
appartenu à des hommes illustres par leur
rang, leurs actions, leurs écrits. Entre autres
manuscrits de ce genre, on peut voir à la Bi-
bliothèque du roi les livres d'heures de saint
Louis, de Charles V, de Charles VII, d'Hen-
ri II, d'Henri III, d'Henri IV, de Louis XIII
et de Louis XIV, de Jean duc de Bcrri, du
roi de Sicile et de Jérusalem , du duc de
Mayenne, d'Anne de Bretagne, d'Anne de
France, de Marie Stuart, de Marie de France.
On y peut voir encore celles du bon roi
René, remarquables en ce qu'elles ont été,
dit-on, peintes et écrites par lui-même, et que
le calendrier qui les précéda est chargé de
notes chronologiques qui éclairent l'histoire
de la maison d'Anjou.
Si nous passons à la deuxième partie de ces
remarques, à l'examen du texte des livres
d'heures, voici généralement ce qu'il con-
tient.
Il commence toujours par un calendrier.
A quelques exceptions près , ce fut, pen-
dant le moyen-age, le seul genre d'almanach
connu. Suivant l'époque à laquelle ils ont été
cents, ces calendriers contiennent un plus ou
moins grand nombre de Saints. On peut même
quelquefois juger de la date de ces manuscrits,
eu remarquant si leur calendrier porte lenom
de tel ou tel Saint révéré dans toute la chré-
tienté, samt Louis , par exemple. Cependant
il ne faudrait pas toujours être assuré par
•cette seule preuve de la date de ces manus-
crits : il arrivait bien souvent qu'on n'inscri-
vait au calendrier que le nom des Saints fêtés
dans le diocèse ou le comte de celui pour le-
•quel les heures avaient été écrites.
Au bas de chaque mois du calendrier, on
trouve quelquefois des quatrains moraux ou
instructifs. Cet usage ne remonte qu'au quin-
zième siècle; il était commun au seizième, sur-
tout dans les livres d'heures imprimés sur
vélin , dont les curieux conservent en leur
bibliothèque de si beaux modèles. Voici pour
exemple un de ces quatrains :
Au moys de may ou tout est en vigueur.
Autres six ans comparons par droiclure,
Qui trente sont , lors est l'iionime en valeur,
En sa fleur, forse et beauté de nature.
Après le calendrier on trouve le plus com-
munément :
T° L'Evangile selon saint Jean :
In PRmcipio erat verbum, et verbum erat
APUD DEUM. Puis une courte oraison.
2" L'Evangile selon saint Luc:
In illo tempore, missïts est Gabriel an-
gélus A Deo in civitate Galile.e, cui no-
MEN Nazareth.
3° L'Evangile selon saint Mathieu :
In illo tempore , cum natus esset Iesus
IN Bethléem.
4" L'Evangile selon saint Marc :
In illo tempore, recumbenticus undecim
discipctlis.
5" La passion de Notre-Seigneur Jésus-
Christ.
Puis on trouvait l'office de la Vierge ,
quand lesheureshn avaient été dédiées ; dans
le cas contraire, les psaumes de David. Le
recueil habituellement était terminé par les
sept psaumes de la pénitence et l'office des
morts.
Ce texte variait beaucoup , à l'exception ce-
pendant des quatre Évangiles et de la Passion
de Notre-Seigneur. Chaque personne qui com-
mandait des heures à son usage y faisait placer
les prières que son goût ou la règle de son état
lui prescrivait.
Outre les matières indiquées plus haut
comme formant le texte des tivres d'heures,
ces recueils étaient encore terminés par un
certain nombre de prières ou parfois des his-
toires sacrées. Depuis la fin du xiv'' siècle, ces
prières furent souvent écrites en français; et
dans les deux siècles qui suivirent , il est rare
de n'y pas trouver une partie française plus ou
moins étendue. Parmi toutes ces oraisons, cel-
les adressées à la Vierge, et ellps sont nom-
breuses , se distinguent par nue grâce naïve,
une simplicité (}ui semble tenir au sujet. Voici
quelques fragmens de deux d'entre elles :
« O doulce dame du ciel et de la terre, mère
de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes
Jésus Christ eu vos precieuz flânez , et qui
LA DOMINICALE.
en
l'alaictastcs de vos doulces mamelles. Belle très
doulce dame, je vous mercve et vous prve
que voilliez pryer vostre doulz filz qu'il me
voille duyre et ensei{jner; et quant mon âme
se partira démon cors, lerecevoir en son ben-
oist paradis, etc. etc.
O ! Royiie qui fusles mise
Et assise;
Là , sus au Irosne divin,
Devant vous en cesle église ,
Sans fainctise ;
Suy venu à ce malin
Comme vostre pèlerin ,
Chefenclbi. (Tête baissée.)
Humblement je vous présente
Mon cors et mon ame, afin
Que a ma fin
Vous voilliez estre présente.
Hélas I Vierge , j'ai esté
Maint esté ,
Et main yver sans bien faire
L'ennemy m'a fort guetté
Et terapté.
Lors chascun m'eslongnera
Ma cliarroigne pourrira ;
Que fera
Ma povre ame en desconfort
. L'ennemy la requerra ,
Et dira :
Se il ne l'a qu'on luy fait tort , etc.', etc.
A toutes ces prières enjoignit encore d'au-
tres morceaux de poésies, dont le sujet fut
tiré des saintes Ecritures , quelquefois même
de l'histoire profane. Cet usage devint com-
mun , surtout à la fin du quinzième siècle,
alors que différens libraires de Paris et des
autres villes employèrent les plus habiles
d'entre les imprimeurs à leur fabriquer des
livres d'heures dont , plus haut , nous avons
signalé la magnifique exécution.
Les livres d'heures servaient encore bien
souvent à marquer les faits importans de la
vie de leurs propriét-iires. Compagnon fidèle
du chef de famille , et souvent le seul et uni-
que volume de la bibliothèque , ses gardes,
(ou feuillets blancs qui se trouvaient au com-
mencement et à la fin du volume) étaient
chargées de notes chronologiques, impor-
tantes pour les descendans , et qui aujour-
d'hui peuvent éclaircir la généalogie , ainsi
que nous l'avons l'emarqué pour le livre
d'heures du roi René.
Quelquefois ou y saisit la pensée , l'espoir
de simples particuliers auxquels les livres ont
appartenu. Parmi ces notes nous citerons
celle-ci : « Le dix-septième jour de may , mil
» quatre cens et quatre vingt sept , madame
1) Jehane de Rosel , mon espouse et famé est
» accouchée environ neuf heures de la seree,
» dans la chambre au tref vert de mon filz
» ainsné, Jehan, dont Dieu omnipotent veille
» nous bailler joie en son aage. »
Souvent sur les feuillets blancs qui se trou-
vent en tête des livres d'heures ayant appar-
tenu à de riches seigneurs , à de nobles dames,
on trouve quelques mots écrits par toutes les
personnes qui les ont visités , et dont ils te-
naient à garder le souvenir. La Bibliothèque
du roi possède en ce genre un curieux mo-
nument : c'est un petit volume écrit eii an-
cienne bâtarde , et peu remarquable du reste j
il appartenait à Anne de Lorraine, femme de
René de Chiliens, prince d'Orange et comte
de Nassau.
Si l'on en juge par les vers et devises que
tous ses amis ont tracés sur son livre de prières,
cette princesse était bonne et jolie. A pres-
que toutes les pages, ce sont quatrains d'a-
mour ou paroles d'affection. Quelques vers
ont été écrits dans ce recueil par la tante de
cette princesse, l'infortunée Marie Stuart , les-
voici :
Si ce lieu est pour écrire ordonné
Ce qu'il vous plesL avoir en souvenance ,
Je vous requiers que lieu me soit donné
Et que nul temps m'en ôle l'ordonnance.
CHRONIQUE RELIGIEUSE.
Une traduction du bref du pape aux évêques
de la Belgique, relativement à la fondation d'une
Université catholique, vient d'être insérée dans le
Courrier de la Meuse. Il serait présumable, d'après
ce journal, que l'Université serait établie cette année
même. Les évèques s'occupent, dit-on, de choisir
des sujets pour remplir les chaires ; et des proposi-
tions ont même été faites à des ecclésiastiques fran-
çais. Nous nous proposons de revenir sur cette Uni-
versité, et d'en parler assez longuement. En atten-
dant, voici la traduction du bref :
618
LA DOMINICALE
GREGOIRE PP. XVI ,
jiux vénérables frères Englebert, archevêque de
Malines, et ses suffragans,les évéqves de la Bel-
gique.
Vénérables frères, salut et bénédiction apos-
tolique,
Nous ne saurions éprouver de plus grande conso-
lation que lorsque nous voyons ceux qui sont ap-
pelés à partager notre sollicitude, brûler d'un zèle
vraiment pastoral et veiller avec soin au bien spiri -
tuel des brebis qui leur sont confiées. Quoique nous
eussions des preuves suffisantes de l'ardeur avec
laquelle vous remplissez ce premier devoir des pas-
teurs, et que nous pussions nous en réjouir à bon
droit, nous avouerons cependant que la lettre si res-
pectueuse que vous nous avez écrite, en date du 14
du mois dernier, a encore ajouté à la bonne opinion
que nous avions de vous, et qu'elle a doublé notre
joie. Vous nous faites part de votre projet d'ériger
en Belgique une Université catbolique qui sera
sous voire direction ; vous nous exposez les avan-
tages qui doivent en résulter pourlesalul des âmes
et pour la Belgique elle-même, et vous désirez en
outre que cet établissement soit approuvé par noire
autorité apostolique. En agissant ainsi, vous vous
conformez] à un ancien usage, et vous montrez au
saint Siège les égards et le respect qui lui sont dus.
Enefièt, comme il appartient essenliellemeni, aux
Pontifes romains, à qui les fonctions du minislère
«apostolique ont été confiées, de défendre la foi ca-
tbolique et de garder pur et intact le dépôt de sa
sainte doctrine, c'est à eux aussi de diriger l'étude
des sciences sacrées qui s'enseignent publiquement
dans les Universités; et c'est pour celte raison que
même des princes catboliques, lorsqu'ils songeaient
à établir de semblables Académies ou Universités ,
ont cru devoir consulter le Siège apostolique et re-
cbercber l'appui de son autorité. Aussi, n'est-ce
que d'après l'avis et du consentement des pontifes
romains qu'ont été érigées les plus célèbres et les
plus illusires Universités de l'Europe, cbose prou-
vée en détail parles documens aulhentiques insérés
dans leurs annales. Convaincu donc que des Uni-
versités sagement organisés sont infiniment utiles à
la religion, nous éprouvons un plaisir singulier à
vous obliger et à joindre à vos efforts la puissance
de notre autorité suprême , dans l'intérêt particulier
des lettres sacrées, et pour contribuera en déve-
lopper l'étude. Aussi nous approuvons le projet
éminemment sage (jue vous avez formé ensemble ,
et nous louons hautement le zèle que vous avez dé-
ployé dans cette occasion. Nous consentons d'au-
tant plus volontiers à voire demande, que nous
sommes persuadé que tous les jeunes gens bien nés
(jui se rendront à cette Université y puiseront , par
vos soins et par votre vigilance, non la science qui
enfle, mais la science qui édifie avec charité ; non
la sagesse du siècle, mais celle dont la crainte du
Seigneur est le commencement .Vous cou)prenez du
reste , vénérables frères , que cette Université doit
être organisée de manière qu'il n'y soit dérogé en
aucune manière aux droits que les pères du concile
deTrenle ont attribués à chaque évêque, de diriger
l'éducation des jeunes clercs dans les séminaires
diocésains, et de les instruire surtout dans les let-
tres et les sciences théologiques. Mettez donc la
main à l'œuvue, et puisse celui de qui rient toute
(jrdce excellente et tout don parfait, vous accorder
sa protection et vous faire exécuter heureusemenl
un dessein aussi sage et aussi utile ! En attendant,
recevez, vénérables frères , comme un témoignage
de notre affection paternelle et de notre bienveil-
lance envers vous, la bénédiction apostolique que
nous vous accordons de tout notre cœur.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, le 15 décembre
de l'année 1835, de notre pontificat la troisième.
GREGOIRE PP. XVI.
— Au moment où nous parlions du voyage de
M. l'évèque de Charleston, en Europe , et de sa
mission à Saint-Domingue , le prélat arrivait à
Paris, (ju'il a quitté lundi, pour se rendre à Piome,
où il rendra compte de sa mission , qui est de la
plus haute importance.
— Un ecclésiastique du séminaire du Saint-Es-
prit, M. l'abbé Hardy, s'est embarqué ce» jours
derniers à Nantes pour Cayenne, où il va rem-
plir les fonctions démissionnaire. L'état des choses
s'est amélioré dans cette colonie depuis quelques
années , grâce aux soins d'une sage administra-
tion.
— Mgr. l'archevêque a officié à Notre-Da me
le jour de la Pentecôte. Il y avait un granll con-
cours de fidèles. Le prélat a commencé à adminis-
trer la confirmation dans les diverses paroisses de
Paris et continuera ce mois-ci et le mois prochain.
— La quête pour la châsse del St. -Vincent de
Paul , assez abondante dans plusieurs paroisses de
la capitale a produit aussi d'heureux résultats dans
les paroisses de la banlieue. A Ivry , près Paris ,
on a trouvé 15 francs en liards , provenant sûre-
ment du denier de la pauvreté qui i avait voulu
contribuer aussi à la quête.
Quoique les fonds déjà acquis soient assez con-
sidérables , ils sont encore assez loin pourtant du
chiffre de la dette. Nous rappellerons à cetle oc-
casion , à ceux de nos abonnés qui ne nous ont
rien envoyé que la souscription continue toujours
d'être ouverte dans nos bureaux , où se vendent
pareillement des portraits de monseigneur , dont
le produit sera versé pour le paiement de la
châsse.
— Les frères des écoles chrétiennes ouvrent en
ce moment à Poilieis, une classe du soir, pour les
jeunes ouvriers. M. l'évèque de Poitiers en a donné
l'avis par une circulaire lue au prône des églises.
Cet établissement est dû à la charité d'un habitant
de la ville. Au Mans, pareillement , les frères atti-
rent chaque soir un grand nombre de pauvres ou-
LA DOMIKIGALE.
G19
vrier* à qui ils enseignent ù lire et à écrire , le
dessin linéaire , ce qui leur est utile de savoir en
mathématiques.
— M. l'abbé Pousset , curé de Saint-Bruno ou
des Chartreux, à Lyon, avait eu le bonheur , dans
les derniers troubles de cette ville, de préserver de
la destruction la maison Brunet, habitée par quatre-
vingt-trois ouvriers de sa paroisse. Deu\ coups de
fusil, tirés par un homme embusqué près de la
maison, avaient irrité l'autorité militaire, qui, du
poste des Chartreux, lit tirer trois coups de canon
sur la maison. Ces coups de canon allaient être suivis
d'autres, quand M. le curé parvint, par ses repré-
sentations et ses prières, à persuader l'officier qui
commandait de cesser le feu. Les quatre-vingt-trois
habitans de la maison, ayant écljappé ainsi à une
mort certaine, ont écrit au curé pour lui exprimer
leur reconnaissance. Leur lettre témoigne en effet
combien ils sont profondément touchés d'un si
grand bienfait. Le chaiitable pasteur, dans sa ré-
ponse , les engage à remercier la Sainte-Vierge ,
qu'ils avaient invoquée dans leur péril , et prolile
de cette occasion pour^exhorter ses paroissiens à
être fidèles à la religion, et à bien comprendre que
sans elle il ne peut y avoir en cette vie ni union, ni
ï)aix, ni bonheur.
— Lors de la discussion sur la loi des associations,
le ministère avait donné à entendre qu'il respecte-
rait les associations religieuses dans quelques villes
de France. Maintenant qu'on a volé la loi sans
amendement, il commence à exercer contre elles
ses persécutions de police.
« L'aulorilé, dit en effet la Gazette du Lamjue-
doc, vient d'exiger la remise des réglemens et ca-
talogues de toutes les confréries et associations re-
ligieuses de la ville de Toulouse. »
— M. l'évèque de Moulins vientde finir sa visite
pastorale dans trois cantons de son diocèse. Le
prélat a recueilli d'abondantes consolation, et des
témoignages de respect de la part des autorités.
Quatorze jours durant, il a a .ministre la confirma-
tion à plus de six mille personnes. M. l'évèque de
Beauvais visite pareillement les extrémités de son
diocèse, ma/gré son âge et ses infirmités. Il par-
court en ce moment les cantons de Betz et de Sen-
lis, laissant partout sa charité gravée dans le cœur
des fidèles.
— M. l'abbé Siret, curé de Saint-Séverin , à
Paris, vient de mourir , dans sa quatre-vingtième
année. M. l'archevêque était allé la semaine der-
nière lui porter des paroles de consolation.
— Une lettre du cardinal Pacca nous apprend
que l'apparition des Parules d'un croyant a fait
dans Rome la plus pénible sensation.
— On ci!e le mol suivant de M. Royer-Col!ard sur
le nouvel ouvrage de M. l'abbé de La Mennais :
« C'est du Babeuf prêché sur Isaïe. » Et celui-ci de
M. Michaud : « C'est 93 faisant ses Pâques. »
— On nous écritdu diocèse du Mans|qu'une belle
cérémonie a eu lieu le 3 mai à Solesmes, où se
m
trouve une ancienne abbaye de bénédictions, occu
pée aujourd'hui par de jeunes ecclésiastiques qui
ont eu la pensée de continuer l'œuvre de Saint -
Benoit. Un de ces jeunes abbés devait être élevé à la
dignité du sacerdoce, et M. l'évèque du Mans avait
promis de faire cette ordination dans l'église même
du monastère. Le prélat arriva en effet à la porte
de l'abbaye, le 2 au soir, et y fut reçu par l'abbé
Guéranger, son prieur, qui lui adressa un discours.
Le 5, monseigneur imposa les mains au nouveau
prêtre, au milieu d'un immense concours de fidèles,
que cette solennité avait attirés de toutes les loca-
lités voisines. "
ÉPHÉMÉRIDES.
Le 23 mai 419 , les évêques d'Afrique , au nombre
de plus de deux cents , consacrent , par le suf-
frage de toute la contrée, le catalogue îles sain-
tes Écritures tel que l'église catholique le [tropose
encore aux fidèles et depuis ICOl) ans; tous
les livres apocryphes sont proscrits , toutes les
chicanes de l'incrédulité confondues.
Le 2G — 1803 , Napoléon est sacré roi d'Italie par
le cardinal Caprara. La cérémonie se fait du s
la cathédrale de Milan , la basilique Ambroi-
sienne , que Napoléon a eu la gloire de faire
terminer.
Le27— n99, Bertrand, député du Calvados,
fait au conseil des cinq cents une motion en fa-
veur de la liberté de la presse , que , six mois
après , Bonaparte revenu d'Egypte devait meS
tre aux arrêts pour quelipie temps.
Le 28 — 757 , Paul \" succède sur le trône ponti-
fical à son frère Etienne IL C'est une chose
fort remarquable que cette succession de deux
frères , qui ne s'est présentée ni avant ni depuis.
X,e 29 — iI03 , Henri V , roi des Saxons , ré-
volté contre l'empereur Henri IV" , son père ,
vient, dans une nombreuse assemblée d'évêqoes,
exprimer son regret et ses intentions pour
l'avenir ; mais elles changèrent bientôt , car il
fit arrêter son père et prit sa place l'année sui-
vante.
Le 30 _ M 93, le roi Richard, prisonnier en
Allemagne, ayant écrit aux évêques d'Angle-
terre de pourvoir à la vacance du siège de Can-
torbéry, les suffragans réunis dans la métropole,
élisent pour archevêque , Hubert évêque de
Salisbury.
Le 31 — 1796, le Directoire exécutif, essayant
de se montrer plus juste que la convenlion ,
obtient du corps-législatif, une loi qui rend
les biens des ecclésiastiques déportés à leurs
héritiers.
620
LA DOMINICALE.
REVUE POLITIQUE.
PARTS, 25 MAI.
Le général Lafayette est mort 1 !
Ce n'est pas seulement dans l'intérieur d'un
palais de Roi, sur la place d'une ville, au mi-
lieu de l'assemblée d'une nation que ce cri
va retentir long-temps; c'est dans les palais
de tousles rois, dont sa parole inquiétait les
trônes ; c'est dans le grand forum des peuples
que son nom seul agitait comme le vent agite
les flots de la merj c'est dans ^es assemblées
deu nations des deux mondes , où il aida à
placer sur son piédestal la divinité menteuse,
qui hors des voies de Dieu , devait coûter
lant de sang et de larmes.
Ce n'est point nous qui irons sur les bords
de sa tombe encore ouverte jeter un cri
de hnine ou de malédiction. Dieu merci,
nous sommes en dehors de toutes ces vaines
récriminations des partis. Du point où nous
nous sommes placés , en traçant avec la croix
le sillon que l'humanité doit suivre pour
accomplir les destinées que l'Evangile est
venu lui faire, nous n'avons ni haine, ni
colère pour les hommes qui , avec des yeux
pour ne point voir , se sont jetés dans les
chemins de la nuit. Ceux-là nous apparaissent
comme chargés par la Providence de lui por-
ter témoignage parleurs erreurs même; et,
destinés à servir d'exemple par leur chute, et
à garantir les hommes d'une chute nouvelle,
en leur montrant leur impuissance à trouver
une issue dans les voies où ils s'étaient perdus
loin des lumières qui viennent du ciel.
Certes , nul homme plus que le général
Lafayette, n'a marché en avant sur cette route
du progrès social , entrepris tout entier, de-
puis le dernier siècle, par des efforts pu-
rement humains. Nulle voix n'a été douée
d'une influence plus grande pour attirer sur
ses pas les nations enivrées d'un seul mot.
Durant un demi-siècle, Dieu l'a laissé dis-
poser de tout ce qu'il faut à un homme ici-
bas pour fonder une œuvre ; il lui a donné la
popularité, la gloire, la naissance, la fortune ;
rien n'a manqué ni à lui , ni à ses idées , pas
même la persécution , qui grandit et fait des
prosélytes; pas même l'ingratitude, cette ter-
rible expérience des hommes et des choses.
Sa pensée se transmettait à la fois aux deux
bouts du monde , au nord et au midi, à Fo-
rient et à l'occident , à Vai'sovie et à Mexico ;
à Bruxelles et à Lisbonne , à Bologne comme
à Cadix ; et alors il se faisait parmi les
peuples d'étranges commotions ; le besoin
d'innover dont parle Bossuet , se remuait
au fond des cœurs; on entendait craquer
les bois dorés des vieux trônes ; les cou-
ronnes chancelaient au front des antiques
dynasties; et des nations se séparaient vio-
lemment des nations. Il a aidé à fonder une
grande république dans le Nouveau-Monde;
en France, il a commandé à quatre niillions
d'hommes au nom de l'ordre et de la liberté,
et tenu sous sa sauvegarde un saint roi pri-
sonnier; il a tiré l'épée contre la Convention,
pour briser cette machir^e à décrets dans la
main du bourreau , comme disait Isnard.
Quand Napoléon voulut par un dernier ef-
fort, en face de l'étranger, enlèvera la France,
etson dernier homme, etsa dernière pièce d'ar-
gent, il le somma, lui, de déposer sa couronne;
ensuite , il a secoué fortement le trône de
Louis XVIII; il s'est écrié qu'il était trop tard
quand des mains fidèles voulaient retenirdans
sa ruine celui de Charles X ; il en a ramassé et
j-ajusté les débris pour y faire asseoir Louis-
Philippe.
lia dit que pour les peuples l'insurrection
était le plus saint des devoirs : et les peuples
se sontinsurgés,surlaVistule comme aux bords
du Tibre et du Guadalquivir. Il a proclamé
la souveraineté du peuple; et le peuple, en
sa qmdité de souverain, a envoyé dans l'exil
toute une lace de rois. Quand il n'-a pas
voulu que le sang fut versé après la victoire,
il cria au peuple soulevé: plus depeine de mort!
et le peuple apaisé , cria comme lui : plus de
peine de mort! Vous voyez; cet homme a dis-
posé de tout, des rois et des peuples, des lois
et des constitutions, des hommes et des choses.
Et cependant qu'a-t-il fondé? que reste-t-il à
présent de son passage sur la terre? où sont les
fruits produits par ses travaux d'un demi-
siècle; il a suffi de quatre ans pour les dessé-
cher sur pied; il les a vus tomber l'un après
l'autre... et pour que rien ne manquât à la
preuve de l'inanité des efforts de toute vie , il
a pu apprendre la veille de sa mort, qu'une
loi portée par les hommes qu'il a faits ce qu'ils
sont, venait de flétrir le principe d'insurrec-
tion au nona duquel il les avait élevés.
Qu'on ne dise plus maintenant queLafayette
est mort mal à propos, qu'il aurait dû mourir
LA DOMINICALE.
624
quelques moi S pi us tôt, ou quelques annécsplus
tard. Non, non, il est bien mort à son iieurc.
Lafayeltc et le principe de l'insurrection
étaient nés ensemble , ils avaient marché,
grandi et agi ensemble, ils tie faisaient plus
qu'un corps et qu'une ame ; tuer le principe
c'était tuer riiomme , et réciproquement; l'in-
surrection n'était plus rien sans Lafayette,
Lafayette ne pouvait plus être rien sans l'in-
surrection • si Lafayette fût mort il y a un an,
le principe d'insurrection lui aui'ait survécu;
s'il n'était mort que dans quelques mois, c'est
lui qui aurait survécu au principe. Et cela ne
ne pouvait être, car l'homme et le principe
avaient fait leur temps; ils s'étaient usés, épui-
sés ensemble à l'œuvre révolutionnaire.
Aussi, quand le prmcipe a été tué, l'homme est
mort.
C'est là une chose que tout le monde sem-
blait compi'endre et se dire, le jour des funé-
railles de cet homme qui avait été durant cin-
quante ans le représentant du principe pro-
clamé dans la politique nouvelle des sociétés ;
tout, jusqu'à la magnificence des funérailles
elles-mêmes, semblait être le dernier adieu
adi'essé à ce principe qui n'a plus de puis-
sance , à un passé qui n'a plus de retour.
Adieu I lui disaient les gardes luunicipaux,
les lanciers, les soldats de la ligne, les vain-
queurs des journées de juin et d'avril; adieu,
toi, qui en faisant de l'insurrection un devoir,
es cause que nous avons tourné nos armes
contre nos frères de Lyon et de Paris.
Adieu , lui disaient les jeunes gens des
écoles, les associations patriotiques dissoutes,
les décorés de juillet ; adieu î to.i dernierjour
est aussi le dernier où nous puissions nous ras-
sembler pour compter nos pertes; car aujour-
d'hui la loi change en nom d'assassins le nom
de héros que tu nous avais donné.
Adieu, lui disaient les gardes nationaux ,
toi qui nous enrégimentas pour la liberté en
89 et en i83o ; aujourd'hui un mot nouveau
nous a été jeté, et nous nous tenons à l'ordre
public I
Adieu, lui disaient les miuistros de Louis-
Philippe, les pairs et les députés de la révo-
lution; adieu, tu nous as donné le pouvoir avec
tes principes ; mais comme tes principes ne
pouvaient pas nous le conserver, nous les
avons déniés et flétris.
Adieu, lui disaient les citoyens de tous les
rangs, industriels, ouvriers, républicains, sec-
tiomiaires de juin et d'avril; adieu, toi notre
espoir, tu n'as eu qu'un jour pour le triomphe
des idées que nous partagions avec toi , et tu
as laissé passer ce jour : il uè reviendra
plus.
Adieu , lui disaient ces commissaires de po-
lice aux écharpes tricolores, ce* officiers de
paix, et ces nombreuses escouades de sergens
de ville marchant en bataille; adieu, tu nous
débarrasses de la cruelle nécessiséde t' empri-
sonner, ou de te frapper de nos bâtons et de
nos épées comme nous frappons l'insuirection
dont tu fus le héros !
Adieu , lui disait la population entière, toi
qui nous as, durant quarante ans, parlé des
beaux fruits qui pendaient aux branches de
l'arbre de la liberté; mais toutes les fois que
nous voulions y toucher, ils se brisaient dans
nos mains, et tombaient en poussière comme
ces fruits aux couleurs vermeilles et dorées
qui croissent au bord des lacs sulfureux où
s'engloutit Gomorre, et ne laissent aux lèvres
du voyageur altéré que cendres, sécheresse et
amertume ; adieu, toi qui par des pnncipes
dont tu fus le symbole n'as pu rien pour notre
bonheur.
Adieu, lui ont dit aussi, les dignes et ver-
tueux ministres de la religion ; adieu, toi dont
le souvenir restera comme un grand exenTple
de l'impuissance humaine à bâtir un édifice où
ne pénètre point la lumière du ciel; comme un
terz'ible enseignement donné à ceux qui veu-
lent conduire les hommes dans une route dont
la croix n'applanit point les aspérités.
Adieu, lui disons-nous, nous aussi; adieu,
toi qui, par ta mort, fais place libre à ceux
cjui veulent donner, au nom du catholicisme
et de la liberté, tous les biens que tu avais
promis au nom de la philosophie et de l'in-
surrection. Adieu , nous ne te maudissons pas,
car tu as rempli ici bas une mission providen-
tielle; tu as été la lueur trompeuse à laquelle
Dieu a permis que les nations se laissassent
prendre. Celte lueur s'est éteinte avec toi , et
déjà les nations cherchent de quel point du
ciel viendi-a la vraie lumière.
Et maintenant, admirez par quels enchaî-
nemcns admirables Dieu conduit les sociétés
dans la route de leu • salut , quand elle veut les
retirer des ténèbres dans lesquelles il laissait
leur orgueil se débattre! Voilà qu'après avoir
fait flétrir, emprisonner, mitrailler, réduire à
néant le principe d'insurrection en honneur
depuis quarante ans , par ceux-là même qui
ont profité de l'insurrection pour avoir hon
622
LA DOMINICALE.
neurs , richesses et puissance ; après que les
populations elles mêmes, qui l'avoient adopté
et s'étaient soulevées en son nom, battent des
mains à la ruine de cette déception qui ne leur
a laissé que perturbation et misère voilà
disons -nous que Dieu rappelle à lui le seul
homme dont la voix, à cause de sa longue
carrière , eût pu êtie un' jour encore assez
puissante pour lui rendre tout ce qu'elle
avait de séduisant et de faux semblant de bon-
heur! N'est-ce pas un avertissement aux nations,
pour leur direqu'il est passé le rèjjne de l'insur-
rection et de la violence, mises en œuvre pour
obtenir les redressemens des griefs, et qu'avec
lui doit passer aussi le règne des hommes qui ,
se traînant à la suite de l'homme principe, ont
marché dans ses voies et profité de ses œuvres?
Et que dire alo-.s, s'il vous plaît, de cette
grande colère des journaux du gouvernement
à propos du mouvement d'opinion qui s'est
manifesté dans un collège électoral du Gers,
à Lombez. Tout le monde sait que M. le duc
de Fitz- James, était en concurrence pour la
députation, avec M. Persil. Il est arrivé que
tous les électeurs indépendans., se sont réunis
pour donner leurs voix^ à M, de Fitz-James;
et aussitôt les journaux ministériels de s'écrier
qu il y avait alliance monstrueuse entre l'op-
position légitimiste et l'opposition républi-
caine. Qu'est-ce à dire, messieurs? il s'agit
bien de république et de légitimité! il s'agi*"
bien d'un parti ! il s'agit de la France aujour-
d'hui, de sa gloire, de ses droits, de sa for-
tune. Il s'agit de la nation; elle est d'un côté
avec les impôts qui récrascnt, les lois et les
mesures exceptiohnelles qui l'enchaînent et la
bâillonnent; et de l'autre côté est placé le mo-
nopole qui, pour se maintenir, dépense nu
milliai'd et demi, et entretient sur pied , en
temps de paix, une armée ruineuse de quatre
cent mille hommes. C'est entre la nation
et le monopole qu'il faut choisir! c'est du
retour au droit commun pour tout , qu'il
s'agit, et non de discuter le plus ou moins
d'opportnnité , de nécessité ou de chances
pour un changement de dynastie ou de formes
de gouvernement. Du jour où un citoyen se
présente aux électeurs qui demandent toutes
les choses dont la France a besoin , en leur di-
sant, je serai votre homme; dès ce jour, cet
homme cesse d'être juste-milieu , républi-
cain , légitimiste , il est l'homme des élec-
teurs ; il cesse d'être l'homme d'un parti , il
est l'homme delà nation, la seule dont les îa-
térêts soient en cause ?
Et maintenant si les électeurs, éclairés par
luîe expérience de quatre années , cherchent
des garanties solides, hors du cercle de ces
hommes qu'ils ont vus à l'œuvre depuis < ette
époque, qu'avez-vous à dire, puisqu'ils veulent
ce que vous devez vouloir vous-mêmes.
Or, nous vous le demandons , si vous avez
flétri impérieusement le principe de l'insur-
rection parce que ce principe était subversif de
toute société , et non-seulement parce qu'il
l'était de l'ordre de choses né de ce principe
incn)e, comment osez-vous trouver mons-
trueux que des électeurs aient donné leurs
voix à un homme qui a toujours maudit l'in-
surrection, de préférence à celui qui une fois
la trouva une chose bonne et utile, et qui, s'il
la maudit aujourd'hui , ne le fait que parce que
ses intérêts en peuvent souffrir?
Vous avez beau faire, la réaction marche j
la nation a pesé à leur juste valeur les kommes
dont les principes de Lafayette ont fait de
députés et des ministres; vous la débarrassez
des principes , laissez-la se débarrasser des
hommes qui les ont professés ; ils ont maudit
à bon droit leur origine; ils ne tiennent donc
plus à aucune des sympathies de la nation,
qui la maudit comme eux.
En conduisant Lafayette à sa dernière de-
meure , ils ont eux-mêmes mené leurs propres
funérailles. Arrière les hommes du vieux libé-
ralisme, place aux hommes de la nationalité I
Les obsèques du général La Fayette ont eu
lieu jeudi, et comme il était aisé de le pré-
voir , un grand appareil militaire avait été
déployé. Dès sept heures dumatin, plusieurs
bataillons d'infanterie étaient échelonnés dans
les rues St. -Honoré et du Faubouig-St. -Ho-
noré.
A neuf hcui-es, le cortège s'est mis en mar-
che pour Picpus , où le général avait désiré
d'être enterré à côté de sa femme et de plu-
sieurs membres de sa famille. Le char funèbre
était précédé d'une troupe imposante. Le
drap mortuaire était porté par MM. Jacques
Laffitte et Eugène Laffitte, en tête de gauche;
les généraux Ostrowski etFabvier, en tète de
droite ; le chargé d'affaires des Etats-Unis, et
un électeur de Mcaux , M. Petit, à l'autre
LA DOMINICALE.
625
extrémité de gauche j MM. Odilon-Barrot et
Salverte au coin de droite.
Venaient ensuite la famille , des députés
en grand nombre , quelques membres de la
Chambre des pairs , les Américains résidant
à Paris , les écoles, un grand concours du
peuphi, trois bataillons de la garde nationale,
musique en tète j les gardes nationaux sans
fusil, mais ranges par ordre de légion j cinq
piquets de garde municipale , commandés
chacun par un officier : et mêlés de cinq pi-
quets de sergens de ville commandés par
un nombre égal de commissaires de po-
lice; un bataillon d'infanterie de ligne , un
demi-escadron de chasseurs à cheval et un es-
cadron de lanciers.
Parvenu dans lacourgrilléede l'Assomption,
le corp3,qui avait été renfermé dans un double
cercueil de plomb et de chêne avec cette simple
inscription : Lafayette a été transporté dans
le sanctuaire , où le service des morts a été
célébré par M. le curé de cette paroisse. La
cérémonie a duré une heure et demie. A midi,
le corps ayant été replacé dans le char funèbre
par les réfugiés polonais qui ont sollicité et
obtenu cet honneur, le cortège a repris con-
fusément son ordre primitif et s'est dirigé vers
la rue Castiglione, la place Vendôme et la rue
de la Paix, pour gagner les boulevards, qui
étaient encombrés de masses épaisses. Les amis
les plus dévoués de Lafayette étaient parmi
les curieux, ne voulant pas se mêler aux doc-
trinaires qui menaient ce deuil.
Malgré la police, l'ordre a régné dans cette
cérémonie funèbre, quoique dos terreurs pa-
niques se soient déclarées en différens en-
droits. Lorsque les jeunes gens des écoles se
sont présentés avec un drapeau tricolore sur-
monté d'un crêpe noir, la garde municipale
leur a violemment arraché ce drapeau. Cette
circonstance a occasionné quelques accidens.
Nous n'ayons pas de réflexions à faire sur
cette cérémonie ; mais en voyant les ennemis
politiques du général mener le deuil, des
voitures de la cour accompagner le convoi,
en entendant cette musique, il nous a semblé
voir le Palais-Royal allant gaîment enterrer
le programme de l'Hôtel-de- Ville.
EXTERIEUR , NOUVELLES DIVERSES.
Le grand conseil de Berne s'est borné à décider,
d'après l'invilation qui lui avait été faite par les
grandes puissances, quel es Polonais seraient éloi-
gnés du canton, et que les autres réfugiés ne se-
raient pas compris dans cette catégorie , à quelque
nation qu'ils appartinssent , Allemands ou Italiens ;
mais comme les puissances étrangères insistent à
juste litre pour l'éloignement des individus qui,
profilant de leur proximité des étals limitrophes ,
exercent une induence pernicieuse sur leur pays,
il est aisé de prévoir que la mesure du conseil de
Berne ne satisfera nullement les puissances, et que
l'interdit commercial dont ces puissances ont me-
nacé la Suisse en cas de refus sera bientôt mis à
exécution.
L'ordre et la tranquillité sont rétablis à Franc-
fort. Les dernières rixes entre des ouvriers et des
mililah-es n'ont eu aucun caractère de gravité.
Aucun événement important n'a eu lieu en Es-
pagne. Nous trouvons des renseignemens curieux
sur la situation de la Péninsule dans la corres-
pondance du Moruing-Ucrahl. Trois semaines à
peine se sont écoulées depuis la défaite de Quésada,
et déjà l'effet moral de cet événement se fait sentir
d'une manière efùayante pour le parti de la reine
dans les provinces septentrionales. Les régimens
carlistes se renforcent c/jaque jour; les partisans
des provinces les plus éloignées viennent se ranger
sous les drapeaux du Prétendant. Dans la Navarre,
Zumala-Carreguy a enlevé toutes les positions;
dans la Biscaye , Espalero est liarassé par Zabala ;
et Pasiorn'a pas réussi à opérer une diversion, et
a perdu une bataille.
Des lettres de Madrid , du 1 4 , arrivées par voie
extraordinaires , annoncent que la tranquillité de
la capitale a été au moment d'être troublée la veille
par une démonstration révolutionnaire de la mi-
lice urbaine.
— Les nouvelles de Port gai, reçues par les
journaux anglais, ne font aucune mention de la
prise de Figueira et de Coimbre, pas plus que du
prétendu embarquement de don Miguel. Tout le
royaume des Algarves , à l'exception de la ville de
Lagos , est en son pouvoir.
Le souverain pontife, voulant multiplier à^ms les
États romains la circulation du numéraire, favori-
ser les transactions du commerce , les progrès de
l'agriculture et de l'industrie , et ayant spéciale-
ment en vue d'extirper l'usure qui dévore toutes
les classes de la société , et de préparer la restaura-
tion des finances de son gouvernement sans le se-
cours ruineux des emprunts , a autorisé la fonda-
6^
LA DOMINICALE.
tion à Rome d'une Banque d'escomple, à l'instar
des banques de France, d'Angleterre et des autres
États de l'Europe , et en a accordé à une Société
le privilège exclusif pour une vingtaine d'années, à
courir du premier juillet 4834, par acte approuvé
de Sa Sainteté, le 22 novembre 1853, et déclara-
tion du cardinal secrétaire-d'état, en date du 4 jan-
vier suivant,
Lyon, 47 mai. — Les arrestations qui sem-
blaient s'être un peu ralenties , dit la Gazette du
Lyonnais , ont recommencé de plus belle. Vingt-
troîs mutuellistes ôut été arrêtés hier ; dans leur
nombre , était compris M. Rivière , gérant de
l'Éc/io de la P^abrique , mais il a , à ce qu'on
nous assure , obtenu sa mise en liberté sous cau-
tion. Dans la journée , les six membres du conse'l
exécutif , qui subissaient à la prison de Perrache
leur condamnation à 33 jours de prison , pour la
cessation de travail de février , y ont été inter-
rogés , relativement aux événemens d'avril; on
espère sans doute trouver dans cette association ,
tout à fait industrielle , le complot qu'on cherche ,
à ce qu'il paraît , en vain , dans celle du Droit de
l'homme.
— De son côté , le Réparateur du 47 porte :
« Vingt-neuf mutuellistes ont été arrêtés hier à
domicile ; d'autres arrestations ont été faites dans
différens quartiers: les unes et les autres parais-
sent avoir pour cause les événemens d'avril.
» On nous assure que douze soldats , amenant
à Lyon quelques ouvriers arrêtés dans la cam-
pagne de Villefranche , ont été désarmes jeudi
dernier à la montée de Balmont , à la hauteur du
chemin de Saint-Cyr , et que les prisonniers ont
été délivrés , après une lutte rendue sanglante par
l'emploi du sabre , du fusil et du bâton. On ne dit
rien du monde des agresseurs.
— Il paraît que les lrij)unaux se refusent à ap-
pliquer la loi contre les associations. En effet , les
sieurs Pourriot et Larade, prévenus d'avoir fait par-
tie d'une association secrète, ayant comparu le 45
mai devant le tribunal de première instance de
Toulon, ont été acquittés.
— Quelques désordres ont failli avoir lieu àRiom
le Dimanche 4 4 . Des militaires, en rentrant dans
la ville, crièrent : A bas la République ! et pro-
voquèrent des habitans attroupés. L'adjoint du
maire est parvenu à empêcher une collision en fai-
sant rentrer les militaires dans leur caserne. Le
soir , des jeunes gens ont parcouru les rues en
chantant des couplets républicains.
— Un courrier a apporté lundi, de Gonstanti-
nople, la réponse du vice-amiral Roussin aux dépê-
ches qui lui annonçaient sa nomination au minis-
tère de la marine. M. Roussin a refusé ce poste
préférant conserver l'ambassade de Constantiuople.
On a nommé alors le vice amiral Jacob ministre de
la marine; il a prêté serment le jour même.
— La maison de M. l'abbé Fogalde , curé d'Ar-
cangues (Basses-Pyrénées ), a été assaillie à minuit
par des malfaiteurs, qui , après avoir tiré par la
porte plusieurs coups de fusils, dont heureusement
personne n'a été atteient, se sont éloignés en lais-
lant afliché un placard basque, portant que , si cet
ecclésiastique ne quittait pas la commune sons un
mois, il en serait chassé à coups de fusil. La justice
est à la recherche des coupables.
— De toutes les douleurs qui accablent l'homme
sur cette terre , une des plus amères est l'isole-
ment et la honte de demander , d'une main autre-
fois habituée à l'aisance , le pain devenu nécessaire
à une vie désormais bien pénible.
Combien de familles passent chaque jour , par
mille causes différentes, de l'état le plus prospère
au dénùment le plus absolu ! La délicatesse des
sentimens du cœur , la politesse de l'esprit , la
connaissance presque exclusive des arts d'agré-
ment; tous ces avantages enfin qui faisaient leor
joie et les distinguaient si heureusement dans un
temps plus fortuné , semblent alors au contraire
concourir à les plonger davantage dans le mal-
heur. Après quelques vains efforts , leurs dernières
ressources achèvent de s'épuiser ; leurs amis se
fatiguent et s'éloignent d'eux ; le découragement
survient et éteint toutes leurs facultés. Le père ,
la mère , bientôt meurent de chagrin , laissant des
enfans , des jeunes filles, ayant déjà reçu un com-
mencement d'éducation , sans appui , sans secours
aucun !
Voilà ce qui a fait penser à former , en faveur
de ceux que l'on nomme pauvres honteux , une
association de bienfaisance, en quelque sorte libre,
qui fût de peu de poids à chacun , mais de grand
secours par l'aide et les relations de tous. Les uns
apporteront leur intelligence, les autres les dons de
la fortune ; les femmes , leurs soins délicats , leur
protection éclairée , leurs ouvrages élégans ; les
hommes , leur crédit , leur science et les moyens
que leurs professions leur offrent pour placer con-
venablement les jeunes gens et les pères de famille.
Nous ne saurions trop recommander cette œuvre
de bienfaisance. Ghaque personne, en entrant dans
la Société de la Miséricorde , donnera une somme
de cinq francs, et promettra de verser trois francs
chaque année dans le courant de décembre. On
s'inscrit chez les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul ,
rue des Brodeurs, n" 40.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix LocQcxsr, r. N.-D.-des-Yictoires , n. i6
vr**"**^
LA DOMINICALE.
625
DE LA SCIENCE.
( Premier article. )
Parmi les raisoniiemens faux qui se sont faits
ît se font encore, au profit du matcrialisrae,
;ontre les enseignemctis chrétiens, un surtout
30sséda le triste monopole d'abuser les esprits
ui dix-huitième siècle, et jouit encore du pri-
vilège d'éblouir les intelligences vacillantes de
notre époque.
Ce raisonnement, le voici : c'est que la reli-
gion, boimetoutau plus dans des temps d'igno-
rance, où les sociétés au berceau en sont en-
core à bégayer leur premier symbole , s'éva-
nouit au flambeau de la science, sorte d^arche
lumineuse, où les adeptes vont puiser l'éman-
cipation de la raison humaine. Ce long travail,
par lequel l'homme a brisé ses langes, s'est en
effet accompli; et les conceptions scientifiques
ont détruit pour jamais ce vain échafaudage
religieux élevé par l'ignorance , quand il ne
l'était pas par le mensonge. Puis , affublant
d'une espèce de manteau historique et d'un
accoutrement de logique sociale ce squelette
rationnel , on arrive à montrer comment la
science théologique d'abord devient métaphy-
difficile H combattre, qu'elle n'a pas de côté ■
positif, et qu'il fauî? l'aller chercher dans le
vague et les abstractions. Vous dites que la
science a tué les idées religieuses; mais quelle «
science? Est-ce la chimie, la physique, l'astro- :
nomie, la médecine, la botanique , la physio-
logie? Laquelle de toutes ces sciences? Nous
avons fouillé , comme les hommes de notre
âge, dans ces sciences diverses, et nous en
sommes sortis , Dieu merci, comme nous y
étions entrés, c'est-à-dire chrétiens , catholi-
ques, n'ayant rien trouvé dans l'intérieur du
temple qui nous engageât à renier notre passé
et offrir notre foi en holocauste sur l'autel
matérialiste. C'est qu'apparemment nous n'a-
vons rencontré là aucun de ces phénomènes
écrasans devant lesquels la raison s'incline, ni
aucune de ces gigantesques conceptions qui
forcent l'assentiment. Nous avons vu çà et là
des observations fondées sur l'expérience, des
théories plus ou moins ingénieuses, des ébau-
ches plus ou moins imparfaites, des décou-
vertes d'une grande portée et qui produiront
leurs fruits plus tard; mais nous avons vu
aussi quelques-unes de ces sciences bégayant
leur premier langage, des faits isolés et ne se
rattachant à rien, des individualités qui s'agi-
tent, mais qui ne travaillent pas de concert et
qui n'ont point de but parce qu'elles n'ont
sique, pour se résumer enfin dans le ma éria- i pas de point de départ. Ne faisons pas trop
lisme ou l'athéisme, son dernier et inévitable
symbole.
Ce raisonnement, disons mieux, ce préjugé
peut faire d'autant plus de mal encore qu'une
certaine manie de sciences positives s'est em-
parée de la société présente. On se passionne
pour des disputes scientifiques, comme on se
passionnait au Hioyen-âge pour les subtilités de
la scholastique; et tel professeur rassemble au-
tour de sa chaire de physique et d'anatomie
autant de disciples zélés et studieux qu'en
virent se grouper autour d'eux Abélard et
Guillaume de Champeaux. Lors donc que la
religion se présente comme une théorie con-
traire aux développemens de la science, et re-
léguée dans ces mille et un systèmes que le
progrès a dépassés , c'est à peine si l'on daigne
la toucher du doigt, et lui accorder d'autre
examen que celui qu'on ne refuse pas aux
théogonies de Pythagore et de Numa, ou aux
rêves brillans qu'enfantèrent , tant d'années
durant , les écoles d'Alexandrie.
C'est une singulière prétention que celle-là,
il faut l'avouer en vérité, et d'autant plus
de bruit de nos sublimités scientifi([ues: les
sciences se forment, mais la science manque
encore et manquera long temps. Les pierres
s'araoncèlent , les matériaux abondent; mais
l'homme qui formera de ces pierres brutes ua
immense et bel édifice n'y a pas rais la main.
Il fut un temps pourtant où la société se
trouva comme portée vers l'irréligion, un
autre où la foi se perdit; et les sciences ne
furent pas un des moindres auxiliaires de ce
parti encyclopédiste qui se servit de tout pour
arriver au triomphe de ses idées, de la science
comme delà philosophie, de l'histoire comme
de l'imagination, et quelques années plus
tard de la hache du bourreau. Est-ce à dire
pour cela que les sciences en effet menaient
ces hommes au scepticisme? Ne faisons cette
injure ni à la science ni à ceux qui s'en étaient
constitués les interprètes. Lorsque furent ré-
pandues au grand jour de la publicité les
théories de Thomme-machine et de l'homme-
plante; lorsque les productions spontanées
furent présentées comme un argument sans
réplique contre l'existence de Dieu , et que
51
62G
LA DOMIISICALE.
Voltaire, pour donner un démenti au délug'e
dont les traces se retrouvaient incrustées dans
la pierre, jusque sui- le sommet des plus hautes
montnfrnes, affirmait gravement qu(3 ces dé-
bris n'étaient que des coquillafjes semés en
passant par les migrations de pèlerins , s'ima-
gine-t-on que ces découvertes s'étaient éla-
borées dans l'étude approfondie de la science,
et que ces prétendus savans ne riaient pas les
premiers et du fracas q l'ils produisaient et de
la sotte crédulité qin s'en faisait une arme ?
Encoie une lois ne leur faisons point celte in-
jure. Si l'école encyclopédique traîna à sa
suite cette populace de philosophes dont le
mépris a fait justice, des hommes de véritable
talent brillèrent à sa tête : talent nuisible à la
société dont il devait êtie l'ornement, mais
talent réel et inc(»ntestable , et qui seul peut
expliquer le profond sillon qu'ils ont creusé,
et les ruines qu'ils ont amoncelées autour
d'eux.
Déjà nous avons fait pressentir la cause de
cette divagation de la science vers le matéria-
lisme, cet athéisme bâtard et déguisé. C'est
au point de départ qu'il faut la chercher,
c'est-à-dire dans la méthode sci(Milifi.jue , et
non pas dans la science elle-même, qui sera
tonjouis une des plus sublimes manifestations
de la grande loi providentielle ; dans une er-
veur piiiuitive de l'esprit, et non dans l'ob-
servation des phénonjénes naturels. Ça donc
été une grande erreur de croire que les savans
ont été conduits à donner une interprétation
mal sonnante aux idées religieuses par suite
de travaux antérieurs. Non , nuis ils ont sou-
mis la nature à leurs investigations dans le
but de l'exploiter au profit de la pliilosophie,
et d'en tirer ce honteux et dégoûtant système
de matérialisjne qui trouve encore quelques
rares échos parmi les sommités scientifiques de
notre époque. L'esprit de l'homjne est ainsi
fait, que dans se» travaux intellectuels il
cherche bien souvent non pas des idées , mais
des faits qui puissent appuyer ses préjugés et
SCS opinions préconçues , élevant çà et là un
vain échafaudage que le premier vetit dis-
perse , mais qui satisfait son amour pioprc
pour le moment, et sur lequel il finit par se
trom] er lui-même. Cette observation, vraie
dans to'js les temps, a son application plus
immédiate et plus véritable (uicore dans ces
momens solennels qui précèdent quelque
grande crise sociale, et qui sont en même
temps le résume d'un passé qui s'éteint et le
germe d'un avenir qui naît. C'est alors qu'une
effroyable anarchie se déclare à la fois dans
tous les membres du corps social; c'est un
chaos, un pêle-mêle d'opinions , de systèmes,
de croyances; et les inte'ligenccs privées de
tout frein errent çà et là , vagabondes , comme
les habitans de ces villes qui dormaient tout à
l'heure au bord du volcan et que les sombres
rouh'mens du cratère ont poussé^, brisés d'ef-
froi et hagards daris les campagnes voisines.
Jetantalors lesyeuxautour delui, l'hommequi
n'aperçoit que du désordre dans le présent, et
qui n'a pu saisir encore les premières lueuis
de l'ordre à venir , perdu dans la masse de
débris dont le sol est couvert, au lieu d'élever
ses mains vers le ciel pour y chercher son
étoile, s'en prend au ciel lui-même des mé-
comptes qu'il éprouve et des angoisses qui le
cf)nsument ; et sa parole, qui ne devrait être
qu'une prière devient une sombre malédiction
ou un doute effravant. 11 se conq)laît alors
dans les faits qui semblent accuser le défaut
d'une main piovidentielle , et le hasaid , la
fatalité se présente à ses yeux cemme le grand
principe générateur du monde. Ainsi, pen-
dant que l'histoire n'est pour lui que le vaia
bruit des générations qui passent, l'écho des
folies, des turpitudes humaines, et le cri de
l'homme brisé par l'homme, je ne sais quelle
autre voix sinistre sortie des déchiremens du
nu>ndc matériel , retentit à son oreille comme
une sanglante accusation contre la Provi-
dence.
C'est à cette hauteur qu'il faut se placer , se-
lon nous, pour biew comprendre la funeste
mi-sion remplie par l'école du dix-huitième
siècle, dont nous examinons en ce moment
l'une des faces. La société et la philosophie
peuvent se rejeter la faute; car toute-» deux
elles furent coupables; et l'une ne fut que
le résimié de l'autre. Une agrégation d'hom-
mes inconnus qui s'unissent de différens pays
pour saper un monde ancicii et le frapper au
cœur, est une chose inouïe dans l'histoire, et
impossible quand l'harmouie règne dans le
coi'ps social. La voix désorganisatrice n'a de
retentissement qu'au moment où le désordre
s'est glissé à petit bruit dans les entrailles du
monde moral. Venu cent ans plus tôt, le moi-
ne Luther n'eût pas brisé une seule pierre de
son monastère; aux siècles de foi ardente,
Voltaire eût passé par la justice du roi comme
blasphémateur et gentilhomme félon. Mais
quand une société s'est tellement perdue que
LA DOMINICALE,
en
Dieu, dans les mystères de sa sagesse, a
prononcé son arrêt de mort , c'est alors qnc
surgissent ces hommes qui résument à eux.
seuls toute la corruption de lcurteui])s; ils
frappent alors, mais chacun de leurs coups,
c'est la société qui se l<:s porte à elle-même ;
elle a sa bonne et large part dans l'œuvre de
destiuction qui s'opère , et les hommes de
désordre et d'anai'chic ne sont que pour moi-
tié dans ce grand suicide.
Ainsi fut l'école encyclopédique. Si sa voix:
brûlante consuma tout sur son passage, com-
me la voix de ces orages dont parle le pro-
phète, c'est qu'un fatal écho lui répondait des
profondeurs de la société européenne; c'est
que la deriiière heure avait sonné pour cette
société décrépite et usée. La philosophie ache-
va de pervertir les idées, comme la débauche
avait perverti les mœurs. Et puis quand tous
ces élémens de mort eurent pénétré partout,
que le salon et la rue se rencontrèrent dans
les mômes errcmeus, il se fit comme un grand
vide de Dieu, et le vieux monde fui sub-
mergé.
Et pour revenir à la question spéciale que
nous discutons, ce n'est donc pas une chose
étonnante que, dans ces momens d'anarchie
morale, les savans aient pris leur part dans ce
mouvement qui précipita dans l'abînie la so-
ciété Iranç.iise. Dévots à la philoso[)l)ie, leurs
travaux scient ifiquesfuicntorgani.^és et dirigés
dans le sens philosophique, de telle sorte que
ce qu'ils ont d'irréligieux fut le produit d'un
préjugé, d'une direction mauvaise , et non le
résultat dernier de la science <;lle-mcme.
Ajoutons que ce fut une viola-lion manifeste
de la mission que les honiiaes de la science
s'attribuent eux-mêmes avec un légitime or-
gueil, car que se proposent-ils, sinon de coor-
donner les phénomènes qui tombent dans le
domaine de leurs observations, suivant la loi
qui régit l'univers? Or, celte loi, il faut qu'ils
l'admettent de pure foi , qu'ils commencent
par en faire la base de leurs recherches, ou le
grand livre de la nature leur restera fermé.
Que s'ils la renient, que s'ils se bornent à ana-
lyser la matière, à classer les faits, sans exami-
ner d'ailleurs et leur cause etleurfm; esclaves
dumonde physique, qu'ils restent là collés,
leur scalpel à la main, devant les cadavres de
leurs amphithéâtres: mais de la religion qu'ils
ne disent p;!S un mot, car ce terrain-là n'est pas
leur terrain, et leur présence dans le champ-
clos des conti'ovcrses religieuses n'est phis
qu'un empiétement et une divagation. Non,
le caractère athée ou matérialiste n'est pas le
caractère delà science. De la science l'homme
abuse comme de tont, mais elle n'en reste pas
moins la noble faculté par laquelle l'homme
doit s'élever à la connaissance de l'ordre pro-
videntiel , et quelles qu'en soient les décou-
vertes, aucune ne saurait échapper à cet iné-
vitable symbole : Tel est le mode pai- lequel
Dieu se révèle. Et c'est ainsi que l'enten-
daient ces savans immortels sur les traces des-
quels nos modernes illustrations se r^lorifient
de marcher encore. Voyez- vous le prand
Newton se courbant devant Dieu, quand il
s'élève jusqu'à la pensée de la gravitation?
Ecoutez l'hymne magnifique de Kepler,
l'hymne enthousiaste et brûlant , sublime re-
merchnent du génie pour la découverte du
mécanisme universel I Et lorsque vous enten-
drez Leibnitz, déclarant que s'il attache du
prix à la science , c'est pour avoir meil-
leur droit de parler de Dieu , vous com-
prendrez alors ce que nous disions, il n'y a
qu'un instant, <pie sans la lx)i , la science est la
lettre morte d'un livre fermé; que {>lu3 la
science s'élève, plus elle se rapproche de
Dieu; qnej'hispiration scientifique se confond
avec l'inspiration religieuse, et enfin que peu
de science éloigne de Dieu, et que beaucoup
de science y ramène.
Nous avons , ce nous semble , suffisamment
montré que nulle objection de quelque va-
leur ne pouvait être tirée contre les idées
chrétiennes du matéiialisme de la science,
et suffisamment expliqué comment ce maté-
rialisme, en contradiction visible avec le but
de la science elle-même, n'avait pris l'impor-
tance et la gravité d'un fait malheureusement
trop vrai , dans le siècle dernier, que par l'in-
fluence de la philosophie qui servait de point
de départ, et dont la voix avait été substituée
à celle de l'expérience. 31ais quelle qu'eu soit
la raison pour l'époque présente , on peut
toujours nous l'opposer comme un fait uni-
versel qui ne manque pas de se manifester ,
quand les progrès de l'ordre social sont arri-
vés à leurapogée et que brillent les lumière»
d'une civilisation plus avancée. C'est ainsi
qu'on arrive à dire, conuiie nous l'avons re
marqué en commençant, que l'homme d'a-
bord lia les phénomènes naturels à l'aide de
causes surnaturelles; que plus lard les scien-
ces se dépjuillèrcnt à moitié de ce caractère
sacré, jusqu'à ce qrrelîes arrivassent à quitter
628
LA DOMIINICALE.
enfin tout-à-fait leur caractère théologique,
pour devenir positives. Telles sont , suivant
quelques hommes, les trois ffjandes phases
successives par lesquelles a passé la science jus-
qu'à nous; parvenue maintenant à son dernier
symbole, le matérialisme pur, elle deviendra
la basede la société future, qui se trouvera ainsi
constituée sans idée rclifîionse.
Il y a dans cette triple division du mouve-
ment scientifique , du vrai et du faux , du bon
grain et de l'ivraie* que noue dcA'ons séparer.
Et pour cela, qu'on veuille bien se rappeler ce
que nous avons dit de ces époques de transi-
tion d'un mode social à un autre mode , de ces
momens solennels où l'homme prend sa part
<3u désordre universel, et s'en va tombant
d'erreurs en erreurs, par suite d'une direction
mauvaise impi imée à ses travaux intellectuels.
Ce n'est jamais que dans ces gi-aves perturba-
tions morales que lessciencesse sont constituées
sans idée religieuse j ei, dans les différentes
ondulations, dans les diverses phases de ce
mouvement désordonné , qu'elles ont été semi-
religieuses, semi-athées, suivant en cela les
variations et la mobilité de l'homme lui mênre,
dont elles sont une des expressions et un des
modes. Lorsque l'homme vacille et erre sans
boussole dans la tourmente du monde, vou-
drait-on par hasard que les élucubiations de
son intelligence n'empruntassent pas quelque
chose d'étrange et de désordonné à l'incerti-
tude de ses pensées , et que l'homme s'effaçât
pleinement devant le savant? Quand Lucrèce
constituait mécaniquement son univeis, c'est
que la foi était bannie du monde romain , et
que le polvthéisme s'en allait par lambeaux.
Qu'est-ce à dire pourtant que les sciences
ont cessé d'être théologiques , pour devenir
progressivement positives ? Ce seraient deux
grandes erreurs en philosophie et en histoire,
de voir dans ce mouvement le matérialisme
se développant à travers les débris du féti-
chisme, du polythéisme et du monothéisme,
pour ariivcr à son expiession pure et simple.
Il v a pour cela deux grandes divisions à éta-
blir dans la série des siècles, et qui renferment
tonte l'histoire humaine , à savoir les époques
de foi, de dogme, où l'harmonie se reflète
jusque dans les moindres rouages de la société,
et les époques de transition où l'humanité se
transforme dans un mode nouveau. Dans les
premières, la science , comme toutes les autres
facultés humaines, participe au bien-être géné-
ral ; spécialité du grand fait social , qui est un ,
qui estdograe, elle s'harmonise, se coordonne
avec le tout; et elle est théologique, c'est-à-dire
religieuse. Dans les secondes au contraire,
l'anarchie profonde, qui fait le caractère domi-
nant de l'époque, envahit le champ de la
science comme le reste, et la matière à la main,
le savant, emporté souvcut à son in^u par les
fausses directions de son âge, blasphème le
Giand-Etre , et déifie son œuvre.
Tel est le résultat dernier auquel conduitla
philosophie religieuse de l'histoire dans l'ordre
des idées que nous venons de toucher. Les
hommes qui ont été amenés , par le genre de
leurs travaux, à suivre à travers les siècles les
phases différentes par lesquelles a passé l'hu-
manité , ont confondu en ceci deux choses en-
tièrement distinctes, à savoir la direction im-
primée àla science, et la science elle-même.
Qu'on l'étudié à quelque époque quecesoit,
le caractère saillant de l'humanité est la re-
ligion; c'estlà le plus positif de tous les faits de
l'histoire sociale. La science, comme lesbeaux-
arts, comme la littérature, c'est-à-dii-e la
triple manière dont l'humanité se manifeste ,
sont religieux par essence; quand ils cessent
de l'être, c'est que la direction est, fausse.
Dira-t-on que la poésie n'aura plus de chants
que pour la matière, parce qu'il s'est trouvé
unByronpour chanter le doute? De même,
la science ne i-enfeime rien de contraire aux
idées religieuses. Si elle servit de bélier quel-
quefois pour les abattre, ce fut par une dé-
viation , un suicide ; car la science , c'est
l'homme considéré sous une de ses faces; et
sans la religion qu'est l'homme ?
Nous, aurons à examiner prochainement
l'état actuel de la science prise dans sou
expression générale.
L'ABBA.YE DE MARMOUTIER.
(Gravure.)
Au temps que les Gaules étaient encore pro-
vinces romaines , la religion du Christ y avait
delà marqué sa place; elle était venue s'in-
troduire comme un présage de liberté dans
les mœurs des habitans des rives de la Loire,
près de deux cents ans avant la naissance de lii
nation française.
Aussi la religion se lie, dans notre France., h
la poésie des souvenirs , si étroitement, que
les siècles poètico-çjcntils se sont vus forces dt
LA DOMINICALE.
629
demander sans cesse leurs inspirations à Rome
ou à Athènes.
Parmi les chroniques des vieilles églises du
royaume, celles de Tours sont peut-être les
plus intéressantes elles moins obscures , gi'âce
à saint Grégoire.
L'histoire de la Touraine est presque
l'histoire de France, tant cette jolie province
a ressenti nos nombreuses secousses politiques
sur son sol si hérissé des souvenirs de nos
temps héroïques , qu'il n'est pas de hameau
dont le nom n • rappelle une passe-d'armes
illustre ou une légende pieuse ! Gouvernée
par beaucoup de maîtres, des Romains elle
passa aux Visigoths , puis aux rois mérovin-
giens; à des ducs, puis aux Carlovingiens; à
des comtes , qui plus tard devinrent rois de
France. Henri II, en montant sur le trône
d'Angleterre , joignit cette jolie fleur à sa
couronne. Elle en fut arrachée par Philippe-
Auguste; et depuis , figura au milieu du bou-
quet nuptial de plusieurs princesses royales ,
dont elle fut l'apanage. Maru; Stuart la pos-
séda la dernière ; elle lentra à jamais au do-
maine delà couronne sous Henri III.
On voit que tout ce qui appartint au pou-
voir des hommes a été bien ballotté par le
temps. Iln'en est pas demêmede l'église: ellea
traversé, sans en être émue , toute celte série
de révolutions. Sonévêché, fondé dans le troi-
sième siècle, subsiste encore ; et pendant quel
sont tombées toutes les institutions humaines,
l'antique église est restée pure et sainte comme
son origine; le prélat qui la gouverne aujour-
d'hui (i ; est digne, comme ses s?ges prédéces-
seurs, pai l'éclat de ses vertus , la simple et to-
lérante austérité de ses mœurs, de succéder
au noble et savant Grégoire de Tours.
Le premier évêque de Tours fut saint
Gatien , patron de la cathédrale actuelle : il
vivait vers l'an 25o. Saint Lidoire , son suc-
cesseur, éleva dans la maison d'un sénateur
de cette ville une chapelle modeste oii saint
Martin fut sacré évêque.
Presque aussitôt après son élévation à l'épis-
copat, Martin construisit, en S-jo, un demi-
siècle avant l'invasion des Fi-ancs dans la
Gaule, le plus ancien monument destiné en
Touraine au culte de la religion : ce monu-
ment, depuis si célèbre, si souvent men-
tionné dans l'histoire , c'est I'abeave de mar.
MOUTIEE...
H) Monseigneur de Montblanc.
L'état monastique était déjà fort révéré , et
saintement pratiqué dans la Gaule au iv" siècle.
Saint Athanase félicitait, en 365, les moines-'
d'Occident d'égaler en vertus, etmême de sur-
passer ceux de l'Egypte. .
A l'avènement de saint Martin à l'église/
de Tours, le besoin de prélats instruits, et
capables de répandre le grain delà parole de
Dieu, était vivement senti : c'est dans le but
de former des prêtres à, la prédication de
notre divine loi, que le saint évêque fonda
près de Tours , sur la rive droite de la Loire,
notre monastère qu'il soumit à la règle de
saint Basile : le succès s'attacha à cette noble
entreprise; bientôt l'église vint chercher ses
prélats et ses défenseurs sous les voûtes soli-
taires du MOXJTiER , dont la renommée s'a-
grandit rapidement.
Saint Martin fut le premier de cette longue
série d'abbés deMarmoutier,souventillustres,
dont l'msTORiEN anonyme nous a conservé les
noms. Aprèslui, touslesabbésde Saint-Martin
et de Saint-Julien-de-Tours furent de droit
chanoines de notre monastère.
Le second abbé de Marmoutier se nom-
mait Galbert; le troisième, Achard, sous le
gouvernement de qui eut lieu le miracle des
sEPT-DORjiAKs , dont uous parlerons plus loin.
Eustache I*""" tint la crosse abbatiale pendant
que saint Grégoire occupait le siège de Tours^
vers l'an 58o.
Le gouvernement du monastère n'était
commis probablement qu'à des vieillards: la
rapidité avec laquelle ces prélats se succé-
daient semble l'indiquer. Ainsi, en 853, on
voit que Louis était soixante-sixième abbé. —
Les jours de son pouvoir furent cicatrisés par
le fer et la flamme; car nous touchons à une
époque où bien des larmes , bien du sang ont
coulé sur les bords rians de la Seine et de la
Loire.
Saint-Martin de Tours et Marmoutier fu-
rent ruinés par les Normands en 853. Les bar-
bares massacrèrent cent-seize religieux gou-
vernés par Eberne, grand-prieur de l'abbaye.
Ce dernier leur ayant échappé, s'enfuit avec
vingt-quatre moines, à Saint-Martin (i). Lors
du pillage de ce chapitre , ils revinrent se ca-
cher sous les ruines de leur monastère, dans
un souterrain, où ils vécurent jusqu'au départ
des Normands. Alors, les religieux de Saint-
Martin vinrent les exhumer de leur caverne,
(1) Foj/.'SaintOdon, el l Anonij.de Marmoutier.
650
LA DOMI!<ICALK.
cjt les çoïKiuibireuL dans la vilîc tle CiiATKAU-
tîzvvy]xvcs de l'cglise de Saint-Martin , où ils
pourvurent à leurs besoins. Le bruit s'étaiit
rép ndii six mvoisp'us t;ird , que îlciou! , chef
neustricn, après avoir couvert de ilanimes Li
ville du Mans, venait assiéger Tcurs , les re-
ligieux de Saint-Martin songèrent à préserver
des vioialions leur héritage le plus précieux,
les reliques de leur taint fondateur.
Alors on vil douze bouigcois de Château-
neuf ceindre le glaive , s'adjoindre à douze
chanoines de Saint-Martin , et précédés des
vingl-quatre exilés de Maruioutier, oubliant
tout, braver le froid , la misère et la fatigue
d'un long voyage, pour préserver de la des-
truction quelques os!-cniens sans valeur pour
le monde , mais pour eux, cluétiens pleins de
foi, un joyau sans prix. Ils vont d'aburd à
Saint-Benpît-de-FIeury , puis à Chablais, et
s'arrêtent enfin à Auxcrrc.
La terreur des Normands étant évanouie,
Eberne et ses religieux se di^posèreïit à ra-
mener le saint dans ?a patrie. 11 éprouva, de
la part de ceux d'Auxeire , ce qui jadis était
arrivé à l'arche d'alliance retenue captive
chez lés Piiilistins : effet d'unedévotion gros-
sière , d'une foi cuirassée des mœurs cfu Kordî
îl fallut que Ingelger, comte d'Anjou, vint
eu 887, le demander humblement à l'évêqne
guerrier d'Auxcrre , à la tête de six mille
lances. — Eberne fut fait cvêque de Tours
en 89G.
Pietournons à notie monastère : les ronces
et les ajoncs surgissaient toujours dans les cre-
vasses des murs brisés et noircis paila flamme;
les échos de la chapelle de Saint-Martin gé-
missaient du bruit des îlots de la Loire, redi-
saient le cri des oiseaux de proie; mais dès
long-temps ces voùlcs désertes avaient oublié
le chant des psaumes.— Robert -le-Fort, dont
la Touia'ue était l'apanage , étant venu y ci-
catriser les blessures normandes, fit relever
les murs de l'abbaye, ainsi que ceux de Saint-
Martin. Alois ces communauti'S religicus'.;s
de\inrent, par un abus trop fiéquent à cette
époque, des fiefs séculiero; et Robert glissa
à sa miin droite, par-dessous son gantelet de
fer, l'anneau abbatial. — Robert II fut abbé
apiès sou père, ainsi que lîugf.es le-G;and ,
et plus tard, son fils Hugues , surnommé pour
ce fait, CAPPET ou capet, du mot cappaïus,
CHAPPK, ou portant la chappe , et non pour
avoir été surmonté d'une grosse tête prudente,
comme l'ont écrit sans rire des honi.mes qui
vous c^éfendcnt de rire eu les écoutant se faire
appeler historiens.
Au surplus, le bon roi Hugues était assez
adroit pour mériter le surnom de prudent :
sentant le besoin de s'appuyer sur le clerré,
dans le temps où la couronne était peu conso-
lidée sur sa grosse tête; devinant peut être
aussi que la religion pouvait seule tenir la
bride à l'anarchie, il songea, à l'exemple de
Pépin, à lui donner de la force tcmpoielle. Il
est bon de remarquer, en passant, que lou^ 1 :s
gouvernemens , en travaillant à soutenir l'au-
tel, en ont presque sur-le-champ recueilli le
fruit à leur avantage.
Hugues rendit donc au clergé toutes ks
abbayes qu'il possédait. Les seigneurs déten-
teui's de fiefs ecclésiastiques suiviient de près
cet exemple de désintéicssement et de piété
bien entendue; car la main qui manie la
francisque sur le champ de bataille, ne sau-
rait bénir au nom de l'agneau de Dieu.
La règle fut rétablie à Marmoutier par
Hugo, archevêque de Bourges, aidé de son
frère Eudes, comte de Champagne ; et par
les préceptes de saint Maïeul , abbé de Clunv,
qui y laissa treize moines sous la conduite du
B. Guillebcrt, et partit sans soumettre Mar-
moutier au joug de Cluny : cette nouvelle
série de trente- sept abbés réguliers dura
559 ans.
L'abbave obtint, pendant le cours de ces
siècles-là, de nombreux privilèges des rois
et des pa[)es : les gouverneurs du moùtier
étendirent sa culture; bientôt tout le pays
environnant se rccoimut leur vassal ; les chd-
tellenics devinrent souvent des arrière -fief^
dont ilsoccupaientle centre : la route deBlois,
une partie de la Loire, ses îles verdoyantes
vinrent se réunir à leur domaine. — Guillaume
de Combourg , abbé de Mai-moutiei-, v re-
çut les papes Pascal II et Calliste II. Aussi
le bâton de l'abbé devint bien vite une cro-se
1 dorée; le chaperon de menu-vair s'alongea
en mitre épiscopale.
Le sceau abbatial représentait ce dignitaire
en costume de pontife en chasuble, avant à
sa droite deux lys, deux clefs à sa gauche , à
ses pieds un écu décoré de deux li'opards :
(armes transniises à la couronne d'Angleterre
par les ducs de Normandie, anciens protec-
teurs de Marmoutier, dont la reine Mathilde
avait fait élever les dortoirs). •
L'astre de la splendeur de cette commu-
nauté se leva de bonne heurC; car une charte
LA DOMINICALE.
651
d'EstiennedeBlois nous apprend que Eudes,
comte de Champagne , et son fils , ainsi que
Hugues, archevêque de Bourges, son oncle,
y furent ensevelis.
L'abbaye ne perdit nullement de son éclat
en retombant aux mains des abbés comuian-
datairesvcrs i548 ; les noms des cardinaux de
Lorraine, de La Rochefoucault , de Joyeuse,
de Bérulle et de Richelieu, sont assez sonores:
seulement alois ce grand caractère simple et
austère du cloître fut un peu effacé ; cette
sévère et mystiqiae couleur des premiers temps,
celle qui a parlé à l'esprit de Lesueur, devint
nuancée et émaillée comme les prairies des
rives du Cher.
Enfin, pour compléter la haute destinée de
cette maison , le cardinal-ministre v appela,
en i638, la savante congrégation de Saiut-
Maur, cette no])Ie et docte assemblée dont
le souvenir fait encore batti'e aujourd'hui de
reconnaissance le cœur de tous ceux qui en
France ont dans l'âme un écho pour la science.
A dater de cet instant , la description de-
viendrait froide et sans vigueur pour dé-
peindre la splendeur de Marmou ier : il fut
rebâti presque en entier avec un luxe remar-
quable; les chapitres généraux de l'ordre y
furent tenus tous les trois ans ^ et aucun éta-
blissement (hors Cl uny) ne compta autant de
nominations et de revenus.
Louis de Bourbon , comte de Clermont ,
cent vingt-troisième et dernier abbé , le Ro-
mulus-Augustule de cette série de princes
chrétiens, donna sa démission en 174° '■ 1^
mensc abbatiale fut réunie à l'arcluvêché de
Tours , et les droits abbatiaux commis à un
grand prieur. Ici se termine notre histoire.
Se; a-t-il nécessaire de vous énarrer la fin der-
nière du cloître , le dernier acte de ce long
drame, celui qui se termine par un crime ?..-
Non , vous avez déjà tous deviné : la révo-
lution î...
Les pages en lambeaux de cette chronique
de i5oo ans sont éparsessur le sol de l'ancien
moutier : cette cité de ruines permet de de-
viner encore l'âge de chaque maison sur le
goût de son époque. Que de souvenirs déjà
sont effacés I Où sont ces pierres mérovin-
giennes, Tiommées le repos de Saint-Martin?..
Qui me montrera les débris de la chapelle des
Sept-Dormans, légende bien antique ; saint
Grégoire la raconte : <i Vingt-cinq ans après
la mort de saint Martin , sept religieux ,
avertis par lui de leur prochaine fin , ayant
purgé leurs consciences, s'endormirent sous
un roc. et remontèrent au Ciel sans douleur,
à leur insu, portés endormis par les séraphins:
leurs corps furent conservés dans la grotte; ils
servirent de fondation à une chapelle; et le
troisième dignitaircde l'abbaye fut ennobli da
titre de Prieur des Sept-Doumans , en son
\enir de ce prodige. »
Où était placée la cellule d'où tomba saint
Martin, quand un ange lui apporta la sainte
ampoule pour le guérir, cette merveilleuse
fioic qui servit à sacrer Henri IV à Char-
tres?.... Où découvrir dans ce chaos de
pierres de tous les âges , les lettres dépla-
cées d'un livre curieux et perdu , ce temple
si célèbre, brillant d'or et de marbre, si mira-
culeux , si léger, construit en 1 218, et terminé
un siècle apiès par Jehan de Mauléon?...
Disparu , rentré dans la terre sans laisser de
traceîlî... Destinéehum inel Humilions-nous
sons le bras qui châtie; accordons la lyre de
B.ibvione pour pleurer, en chantant, les ruines
du grand temple.
Peu de choses ont survécu aux assauts des
Normands du dernier siècle. Nos pas, en par-
courant ces ruines, n'ont pu découviir que le
portail élevé sur la clôture, en i2i5, p r Hu-
gues de Rochecorbon, pour se garantir det
ravages du comte de Blois , et nous nous
sommes hâtés de vous le crayonner avant qu'il
n'ait disparu ; nous y avons réuni toutes les
notices éparses sur ce célèbre couvent. Trop
resserrés dans ces colonnes, pour vous faire
partager nos propres sensations à l'aspect de
notre vieille histoire, noxis avons préféré vous
conter humblement et en conscience ce que
nous avons pu apprendre.
Si jamais vous avez rencontre sur les rives
gracieuses de la Loire, au milieu d'une prairie
fertile étendue au pied d'un coteau riant, et
dans un des plus délicieux paysages du jardin
de Fi-ance , ces vieilles ruines noires, sombres,
sans échos , dessinant par un beau jour sur un
ciel du bleu d'outremer le plus tendre, le
plus vaporeux , leurs crêtes ébréchées , leurs
aiguilles rompues, toutes parfumées de la poé-
sie du passé; vous sentirez qu'il est des émo-
tions trop profondes pour courir sur le pa-
pier, des sensations traduisibles seulement
par les cordes les plus graves de la harpe des
anges : notre pouvoir, à nous , c'est de vous
confier le secret de ces ruines, de semer au
i
LA DOMINICALE.
de vos cœurs le germe d'une médi-
lîon pieuse et mélancolique, dont la plain-
tive mélodie n'est pas sans douceurs.
LE CLERGE ET LE CONSTITUTIONNEL.
C'est chose assez commune que le nom du
cl<;rgé dans les colonnes du constitutionnel. 11
fut un temps où les Jésuites et le parti-prêtre
firent toute sa fortune- et quand ce fantôme
dont il épouvantait la France eût coulé entre
ses doigts, le patriarche du vieux libéralisme
s'en est allé moribond , heurté , dépassé par
ses anciens confrères en démolition. Le consti-
tutionnel donc contenait, le 27 mai, deux ar-
ticles sur le clergé : l'un dans lequel il établis-
sait la nécessité de veiller sur l'éducation du
clergé j l'autre consacré aux spoliations que se
propose de faire le jeune l'oi de Naples. Ceci
nous a paru d'une importance assez grande
pour en faire le sujet de quelques réflexions
en passant, non pas pour perdre le temps à
réfuter le constitutionnel , mais parce que ces
fausses idées ont un certain cours dans le monde
des intelligences peu réfléchies.
Que le clergé exerce une immense influence
*ur la direction des esprits , personne ne le
mera, et c'est à bon droit que nous nous en
fehc.tons; car, seul dépositaire des doctrines
d'ordre et de conservation , c'est à la source
seule de ces doctrines que la société peut aller ,
pmser et le repos et l'harmonie. Sous ce rap-
port, nous serons parfaitement d'accord avec
le Constitutionnel, qui varie tant soit peu,
comme on le voit, son thème d'autrefois.
Mais nous serons loin de l'être, lorsqu'enga-
geant le gouvernement à s'ingérer dans la di-
rection de l'éducation des jeunes lévites, il
veut que le ministre des cultes , les évoques ,
et les curés concourent pour empêcher qu'au-
cun candidat du sacerdoce puisse être élevé
dans d'autres principes que ceux de la révo-
lutiou.
Nous ne comprenons pas ce que c'est que la
révolution accolée au catholicisme. L'un est la
négation de l'autre ; car le catholicisme c'e t
l'ordre , aussi bien dans les principes sociaux
que dans les doctrines de rinlelligcnce ; et la
révolution, c'estle désordre, l'anai chiemorale
et sociale j et nous ne croyons pas, à dire
vrai , que ni les évêques ni les cuj-és compren-
nent mieux cet amalgame que nous.
Cette singulière manie de se servir du clergé
comme d'un levier, lorsque, pendant si long-
temps , on s'acharna à le briser comme un
obstacle, tient à la différence de position dans
laquelle se trouve la révolution à l'heure pré-
sente : « Si le clergé était contre vous , dit
le Constitutionnel , une partie de la popula-
tion s'élèverait dans des principes contraires à
la révolution; et voilà des germes de dissen-
sions , peut-être de guerre civile , jetés au mi-
lieu delà société. Que si la force et la sagesse
de la nation conjuraient ce malheur , un autre
danger vous menacerait. Les conquêtes de
l'instruction deviendraient plus difficiles; les
parties de la France encore û arriérées en ci-
vilisation, résisteraient aux progrès, et s'obsti-
neraient dans leur ignorance. Un assez grand
nombre d'hommes imbus de bonne heure
des plus fortes préventions contre la révolu-
tion, repousseraient même ses bienfaits; et la
liberté , au lieu de s'asseoir promptement sur
sa base, au lieu d'être soutenue par des efforts
unanimes, vacillante, incertaine, serait battue
par une suite d'orages qui retarderaient d'un
siècle peut-être le règne solide et paisible de
cette bienfaitrice des peuples.
C'est donc une chose bien claire qu'on ne
demande plus maintenant au clergé de se te-
nir seulement en dehors de la lutte des partis,
de s'effacer du mouvement politique, mais
d'y prendre une part active, et cela au profit
de la révolution, dont les doctrines auraient
été prises pour base de l'éducation première.
Ce n'est pas maladroit sans doute; mais nous
pouvons répondre à coup sûr que ce n'est
qu'une utopie ajoutée à tant d'autres. Le
clergé connaît trop bien sa mission, pour
aller la traîner à la remorque d'un parti , et
compromettre ainsi la doctrine sainte et so-
ciale, dont il est l'organe parmi nous. Quant
aux prêtres éclaires, tolerans , sincèrement
religieux , quiprécliaientla liberté au peuple
a%'ec r éloquence du cœur au coniniencement
de r ancienne révolution, nous comprenons
que le Constitutionnel les propose poin* mo-
dèles aux prêtres de nos temps : mais que les
hommes dont il se f;iit l'écho sachent bien que
ce n'est pas là que le clergé actuel ira chercher
les siens. Le clergé, depuis i83o, a fait tout ce
qu'il pouvait et tout ce qu'il devait faire. On
a brisé ses croix , dévasté ses église^, pillé et
saccagé son domicile , et il a fait comme l'ar-
chevêque de Paris, i! n'a pas crié vengeance;
mais il s'est vengé par des prières et des béné-
LA DOMirslClLE.
655
dictions. C''est là, selon nous, le devoir du j
prêtre; et tout ce qu'où lui demandera de
plus, il a le droit de le refuser; car il est
citoyen , libre comme tous , et nulle puissance
au monde n'a le droit de lui demander compte
de ses opinions personnelles, pas plus que de
la manière dont il entend exercer son minis-
tère. C'est entre Dieu et lui que ces choses-là
se passent, que ces comptes se rèj^lent. A quoi
bon ces empiètemens sans cesse renaissans du
civil sur l'ordre religieux? Il est facile de le
deviner, et le Consiitunonn(il\ui-mènïe\c{âit
voir assez clairement avec une gaucherie dont
lui seul est capable.
Car, après cet article dont nous avons ex-
trait la substance, il accumule les éloges pour
le roi de Naples , qui vient de prendre des
mesures pour spolier le clergé de ses biens.
L'avertissement est curieux, et la conséquence
qui naturellement en sort, c'est qu'après
avoir dépouillé le clergé de tout, on veut se
servir encore delà part d'influence morale,
qu'on ne peut lui enlever, pour s'en faire un
appui. Nous plaignons le roi de Naples d'a-
voir ouvert l'oreille à tous ces beaux parleurs
de liberté qui n'apportent jamais que les
tempêtes et le despotisme. On peut faire sur
les richesses du clergé napolitain une multi-
tude do phrases sentimentales, comme on en
faisait jadis en France, quand les prêtres s'en
allaient par milliers à l'échafaud ou dans
l'exil. Quoi qu'en ait dit Mirabeau et toute
l'école qui s'est traînée à sa suite, la spoliation,
c'est-à-dire l'injustice, n'a jamais été de bonne
politique. Le temps et les réformes bien com-
binées peuvent arrêter le désordre, s'il y en a;
mais confisquer les propriétés, sous prétexte
qu'elles sont mal réparties, c'est ôter à un
peuple tout sentiment de morale, de justice;
c'est matérialiser la société.
Ces différentes questions sont loin d'être
épuisées , et nous y reviendrons pour les exa-
miner avec plus de développement. Comme
on le voit, nous nous retrouvons à traiter en
1834 les mêmes questions que traitaient nos
devanciers en 1789, et elles sont tout aussi
vivaces et tout aussi actuelles : preuve que les
hommes ont changé, mais que c'est toujours
le même plan qui est suivi , et les mêmes doc-
trines perturbatrices qu'on réveille.
POESIE.
A MA SOEUR,
RELIGIEUSE AU COUVENT DE***
Ma sœur, me clirez-vous, si jeune et si rieuse.
Quelle rc'ûexion ardente et se'rieuse
Vous poussiiil à frapper aui portes J'un couvent?
Vous aviez donc Lien peur de marrher sans c'toile ,
Lonque vous n'avie» pas même ouvert votre voile
A la moindre haleine du venti
Un secret ignore , quelque divin mystère,
Vous ont donc à jamais enlevée à la terre!
Peut-être un mot d'amour de votre ange chc'ri.
Peut-être un clair rayon qui, perçint la nuit sombre.
Par-delà tous. les temps vous laissa voir quel nombre
Dans la tourmente aura péri 1
Ouelquefois cependant, quand une voix secrète.
Triste et me'ioJieuse , au fond de la reiraite.
Demande h votre cœur où sont ailes , he'las !
Vos frères , vos amis, notre mère si douce ,
El nos projets d'enfans, et nos jeux sur la mousse.
Oh! dites, ne pleurez-vous pas '
Alors , seule, à genoux , au pied du sanctuaire.
En adressant au ciel votre intime prière.
Un lointain souvenir vous a-t-il rappelé.
Dans ces noms disper:.e's par tant de sorts contraires ,
Celui qui vous aimait le plus entre vos frères.
Aujourd'hui le plus de'solé!...
Depuis notre printemps aux fraîches maline'es.
Il s'est passé de'jh de hien longues anne'es!
Vous, dans la solitude où Dieu se fait aimer.
Vous avez doucement repose' votre tête.
Laissant aller vos jours comme un chant de poète.
Pendant que j'émis sur la mer !
Jcte'seiil, faible et nu, parmi la houle ardente.
J'ai suivi dans son cours la marée ascendante ; _
Emporté loin du bord par un flot décevant.
Je me suis égaré dans toutes les tempêtes ,
Et prenant pour signaux quelques bûchers de fié tes ,
J'ai dû naufrager bien sauvent!
Aiors pensant i vous, à notre douce mère.
Qui veilla du même opil notre enfance éphémère.
Aux vallons si pleins d'ombre où nous allions erres;
Puis , au dcitin fatal, dont la caprire austère
A mis eutre nous tons la moitié de la terre ,
Ma sœur !.,. je me pris à pleurerl
Oh! qu'il Tie serait doux de revoir ma patrie.
Ma mère , tendre objet de mon idolâtrie ,
Qui gémit loiu de tous ceux qu'ont porté ses flaacs;
Et mon pèr(^- , \ieillnrd !i la haute sagesse.
Dont l'œil d'aigle conserve un reflet de jeunesse
Sous ses touffes de cheveux blancj I
ml
LA DOMINICALE
Que j'aimerais m'utfoir sout la somSre charmille ,
Où cliaque annc'e , à PAqiie, un haaquet de fimilJe,
Voui re'unissail tous pour un totsl fraternel !
El que je donm-rais ile> flots d'or avec joie
Pour revoir un »eul jour, le cep qui se déploie
Sur les murs du toit paternel!
Je pourrai reposer m.i longue inquie'tude
Dans les bras du Seigneur et de la solitude!
Je replirai ma \oile ouverte si lon;i-tempSj
Et dans un golfe am h.ird.v parscnie's d'immortelles,
De mon esquif errant j',iLritfrai les ailes
Contre le souffle des autant.
Obi .surtout, j'ainieraif, maintenant que le monde
Wa lait voir jusqu'au fond de son ulcère inimojide,
Vous pnrler, cœur 2i cœur, dans un grave entretien ;
Vous dire les douleurs de mon .'nie blesser,
£t comment', fatigué de ma vie insensée,
Je suis redercnu cbrélit-o I
J'ai joufTerl, à ma sœur, des ansjoiises horribles;
Toutes les vani'és m'ont pa<;se' dans leur» crible» ;
l'ai ilfmande' ma routti U tous les monumens,
Et j'ai heurté mon pied contre toutes lei pierres.
Et j'ai mouille mon pain des pleurs de mes paupières
Avec de sourd* gamiisemeas !
Je veux aller un jour sur un faî'.e sublime,
Dans quelque vieux couvent penc' é sur un abîme ,
Où je n'entendrai plus aucun bruit i\es vivaos ,
ur quel'jue Sin.iï, sur un borcb en û^mme.
Où 1 Eternel descend pour se montrer ^ rame,
Yêludelï foudre et des venli l
Sbitaui rochers déserts di la f;rande Chartreuie,
Au Saint-Bernard, pirmi les pins de Vallonibri'use ,
Soit k la Trappe ouverte aux profondes douleurs ',
Partout où l'homme peut secouer ses sindiles,
£l devant un autel se traîner sur les dalles,
Et prier et »erser des pleurs.
Je veui , lo front souillé de cendre et de poussière ^
Les pieds meurtris, couvert d'une robe grossicire^
Un ch;ipelet au flanc et le rilice aux reins;
Je veux aller frapper !i quel(|ue monastère,
Et chercher une route, ou traverser la terre
Avec de picui pclcrini!
Cor je suis lus , mon Dieu, d'errer parmi le moade»
De vu;;uer, b»lloté par tous les flots d« l'oudej
Sans arriver jamais, d'aller, d'aller toujours,
Et dfl pleurer, le soir, dans ma morne souffrance.
Parce que ]■> n'ai plus une seule e>])érance,
Uélas! où raltaiher mes jo^rs!
J« trouverai du rhirme ii vivre solitaire,
A creuser chaque jour ma fosse dans lu terre,
A méditer le (LilI , !i le piirr eu cbœur ;
A niurmi.rer la nuit au milieu des téuèbres.
Des limenlalions et des hymnes funèbres.
Aussi plaintires que mon cœur!
Rt quand, le front penihé pir des tlouleurs sans nambre,
Les bras levés au Ciel, je pleurerai dans l'ombre,
Exhalant comme Job un pémi«sant accord.
Un ange, ému peut-être iiii cris de ma soufifraace
DMcendra rinimer d'une sainte espérance
Mon cerur triste jusqu'à la mort!
Heureux si comme vous j'étais resté fidèle!
Mais, hélas! j'ignorais! et je suis l'hiroudslle,^
Je traverse les mers pour revenir à vous !
Croyez-»ous, ô ma sœur, qu'à la Gn du voyage ,
Après tint d'ouragans, je retrouve au rivage
La paix que j'implore à genoux?
Adieu! si le hasard vous poi te mes alarmes.
Celte feuille légère écrite avec mes |;irme5 ,
Souvener-vous de moi dans vos soupiis à Dieu!
Et parmi les transports de votre âme brûlante.
Quand mon nom ouvrira votre bouche tremblante ,
Prit! pour moi, ma sœui' ! Adieu.
REVUE
POLirlQrK ET ADMINISTUATIVE.
Le système auquel, par un abus de la lan-
gue , on a donné le nom de représentatif ,
vient d'offrir un nouveau phénomène; celui-
ci est prodigieux. De quatre heures du soir à
sept heures du matin, on a vu le vote de onze
cents millions de contributions, la clôture de
deux chambres, leur dissolution et la convo-
cation des collèges électoraux. Une nuit a
suffi aux actes les plus importans de la repré-
sentation et du pouvoir. Un drame a fini; un
autre a commencé sans le moindre entr'acte :
c'est une comédie de quinze heures, jouée par
les comédiens de quinze ans. M. Demont ,
nommé à Paris, M. Persil, réélu à Lombez,
ont à peine eu le temps de s'asseoir sur leur
banc; ils ont réalisé cette plaisanterie qu'on
nous a apprise au collège, d'un consul romain
qui n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi pendant
tout le temps de son consulat.
On attribue plusieurs motifs à cette préci-
pitation. Il V a d'abord pour le pouvoir le dé-
sir de faire les élections avec les listes de i85r,
par une présomption tonte natiu-elle que ces
listes, qui ont donné une majorité dévouée,
reproduiront la même majorité. Depuis quatre
ans, et en l'absence d'élections générales. Ici
révisions ont été fort incomplètes; beaucoup
de rovalistes influcns avaient négligé de récla-
mer et de taire valoir leur droit : les droits
nouveaux «ont acquis , tandis que les droits
LA DOMINICALE.
635
anciens sont <5telnts. Vingt-cinq mille cl«^c- 1 pouvoir qui a dépouillé à la fois la restaura-
teurs de moins sont quekpie chose , surtout
étant les plus jeunes, et , en général, .ittcints
delà contngion de l'indépendance. Prendre
ensuite la France électorale sur l'impression
profonde d'événemeiis récens , est un auti'e
avantage du jeu électoral qui n'ét;iit pas à né-
gliger. Le temps amène les explications, et les
explications produisent les convictions. On ne
laissera donc pas aux électeurs la faculté de
s'éclairer et de réflécliir sur la nature des évé-
nemens ; le temps rigoureusement nécessaire
pour Taccomplissement de la loi a été calculé;
les élections seront prises au pas de course,
comme une barricade.
Un autre danger menaçait et menace encore
le système, et l'on conçoit qu'il ait déterminé
cette espèce de charge à la baïonnette exécutée
par le ministère : c'est l'alliance que des jour-
naux appellent Carlo-hÉpuulicaine , et qi;i
s'est formée pour les élections entre les roya-
listes et les hommes de la gauche. S'f st-on fait
des concessions mutuelles? aucune : les ran-
cunes de juillet tieinient toujours; mais ou
agira de concert contre le monopole électo-
ral, et en faveur du droit commun. Lorsque ,
chez les baibaresques, des captifs complottent
ensemble de briser leurs chaînes et de recou-
vrer la liberté, ils ne s'informent pas récipro-
quement à quelle nation ils appartiennent,
quelle religion ils professent; il y a un effort
unanime. Ici la religion delà légitimité et la
religion de la liberté vont faire ensemble
une tentativcpouramenerla recomiaissancedu
droit politique des contribuables, promettant
de prendre ensuite la France pour juge de
leurs vieux démêlés. Tout est-il bien mûr pour
un semblable projet? Les espiits «ont-ils assez
calmes, assez yiénétrés des principes de l'or-
dre moral et d'une sage liberté, pour recevoir
tout d'un coup le bienfait d'une aussi large
émancipation? C'est ce qu'il est difficile de
savoir et permis de poser en question , sans
nier la nationalité et la générosité de ce plan
qui présente un»; séduisante ihéorie.
Toutefois les hommes du juste-milieu ont
senti la portée immense de cette coalition
et pris le parti de la gagner de vitesse. Us ont
beaucoup de chances de réussir et de rempor-
ter le prix delà course; car ils ont de l'avance,
indépendamment de la mutilation des collèges
opérée par quatre années de relâche. Il v
aura néanmoins un combat animé et qui of-
frira un puissant intérêt. La lutte est entre un
tion et la révolution de juillet, et deux opi-
nions jadis adverses , aujourd'hui réunies par
un besoin commun contre l'ennemi qui op-
prime à la fois les vainqueurs et les vaincus.
Tous les moyens, on doit s'y attendre , se-
lont mis en usage par un pouvoir qui a ou-
vert les comices électoraux par une sorte de
CAMiSADE ou dc surpiise nocturne, à laquelle
on a généralement trouvé pt-u de dignité.
Parmi ces movens, on parle d'une circulaire
du style de M. Guizot, adressée par M. Persil
aux évoques. En fait de témérités, même les
plus folles, de la part de MM. Guizot et Persil;
il fiut s'attendre à t(mt. Il y a des hommes
qui ont des yeux pour ne point voir. Le
clergé qui était aux funérailles de Casimir
Perrier se trouvait aussi à celles de Lafayette.
IjC général Aymard ne leur a-t-il pas écrit de
Lyou qu'en pénétrant dans les édifices publics
on a vu les jeunes vicaires des paroisses occu-
pés à panser et les militaires blessés sous les
drapeaux de l'ordre, et les ouvriers atteints
sous celui delà révolte, et les innocentes vic-
times des fureurs de deux partis! Que veut-
on donc à ce clergé , qui a cherché dans la
charité un asile inviolable contre la division
des opinions? Prétend-on qu'il se me te à la
suite d'un parti, qu'il se fasse l'appui de l'un,
pour devenir l'ennemi des autres? Il n'y a
pour lui aujourd'hui qu'un intérêt, celui de
la religion; qu'une cause, celle de la France
chrétienne et catholique; sou rôle est de prier
et de bénir, et non point de maudire et de
haïr.
Ce sentiment de bienveillance que la re-
ligior\ appelle charité, auquel le s ècle cher-
che d'autres noms, est la véritable nationalité
dans un pays qui s'est foimé sous l'influence
du principe chrétien. On le retrouve dans
toutes les occasions comme une compensation
aux erreurs et aux excès des partis. Pendant
l'invasion du choléra, il n'y a eu en France
que des Français. L'histoire redira avec quelle
noble indignation l'opinioti publique prit
parti pour l'éloquent Bcrryer contre une gros-
sière et lâche calomnie; elle répétera le cri
d'horreur qui s'éleva dans toute la France
contre l'ordre sauvage qui prescrivait aux mé-
decins de révéler les noms des blessés dans les
journées de juin. Les déplorables journées
d'avril nous devaient de tels exemples, pour
consoler la patrie et la relever à ses propres
yeux. Le pouvoir, agissant avec une irre-
636
LA DOMINICALE.
flexion qui a quelque chose de l'esprit de ver-
lige, demande aux commun s des indemnités
pécuniaires en faveur des militaires blessés à
Lvon, Plusieurs d'entre elles obéissent par
routine de servilité ; mais un [jrand nombre
se refusent à des sacrifices qui leur paraissent
consacrer un privilège injuste au milieu de
grandes calamités. Les conseils communaux,
qui ne paitagent pas les passions aveugles des
partis, repondent : les militaires ne sont pas
les seules victimes j Lyon renferme beaucoup
de malheureux, ces malheureux sont des Fran- }
çais , pourquoi ne pas les secourir aussi ? Tous
ceux qui souffrent sont nos frères.
Tros Paitulusve Diilù nidlo discrimine agitur.
Il faut déplorer l'aveuglement des hom-
mes qui méconnaissent à ce point l'esprit de
la France. Il faut se féliciter aussi de ce que
nos discordes civiles n'ont pas étouffé les se-
mences de vertu et d'honneur qui ont fait la
gloire de notre pays. Voyez avec quel dégoût
et quel mépris l'opinion publique a reçu la
révélation de ces ignobles tripotages d'argent
<jui ont accompagné le marché scandaleux
d'un simulacre de vaisseau pour les fêtes de
Juillet! Jamais une basse friponnerie de la-
quais n'a paru plus misérable et plus honteuse.
Mais au sentiment qu'inspire toute abjection,
il se mêle quelque colère contre les exacteursj
car on n'aime pas à être dupes ; et si une ser-
vante fait danser l'anse dupanier,on ne veut
pas que ce soit avec une grossièreté qui ré-
volte etunscandalequi blesse l'amoar-propre.
Voir passer dans des mains cupides ce qui a
coûte à plusieurs communes tant de peines ,
de sueurs et de privations, fait éprouver une
indignation que l'on n'a pas pour de plus
grands crimes. « Mille ccus, disait M. Nccker,
à quelqu'un qui lui demandait cette somme ,
sont la taille de deux villages; jugez vous-
niême si vous avez droit à cette contribution. »
Mais c'est bien pis quand il y a infidélité et
larcin. Que penser d'un tuteur qui dérobe le
bien de son pupille?
II y a une pudeur publique qui flétrit tou-
tes les bassesses, et venge la société, en atten-
dant que le jour des réparations soit venu.
D'un autre côic, l'opinion, danssa justice, rend
hommage à la vertu et à la noblesse du cœur
là où elles se trouvent. Une appréciation
froide et calme a succédé aux sensations tu-
multueuses que la mort et les funérailles de
La Fayette avaient produites. Amis et enne-
mis se sont trouves d'accord, dans les journaux
de nuances diverses, pour déposer sur cette
tombe le tribut d'estime dû aux vertus pri-
vées d'un homme si diversement jugé comme
personnage politique. Ceux même qui ont le
plus sévèrement blâmé sa conduite comme
homme public , sa longue inimitié contre la
branche aînée des Bourbons , et cette sorte de
mouomanie qui le portait vers les idées répu-
blicaines, se sont accordés à reconnaître eu
lui de hautes qualités, mais surtout sa fran-
chise , son désintéressement , sa bienfaisance,
et son éloignement de tous les excès. Il portait
si loin l'horreur du sang, des vengeances et
des réactions, qu'il en rendait sa république
encore plus impossible. Il lui était lui-même
un obstacle, car il imaginait le plus grand des
bouleversemens comme wna affaire toute
simple, et qui ne devait coûter la vie ni le
moindre dommage à pas un citoyen. Mirabeau
avait surnommé La Favette Cromwell Gran-
disson ; cette définition n'est pas tout-à-fait
exacte ; mais on peut dire que ce singulier
conspirateur a été un Catilitiahonnêtehomme.
Qu'il repose en paix, celui qui a troublé la
terre; la religion à laquelle il étaitrcsté fidèle
pendant sa vie, a adouci ses derniers momcns;
son dernier soupir et sa dernière pensée ont
été pour elle, et il a dû reconnaître que, dans
toutes les formes etles vicissitudes des empires,
elle était encore la meilleure de> répu-
bliques.
Si La Fayette avait eu le pouvoir, la nature
et la tendance de sesidées l'aui-aient porté vers
la liberté l'eligieuse la plus étendue. Tel n'est
pas le système de M. le garde-des-sceaux ac-
tuel qui, dit-on, fait exiger par ses subor-
donnés les'statuts , réglemens et listes nomi-
natives des associations et confréries placées
sous les auspices de la religion, qui sont si
multipliées en France, dans le Midi surtout.
Il faut plaindre cette manie inquiète et tra-
cassière qui porte le pouvoir à fouiller tous
les domiciles, à pénétrer tous les secrets , à
troubler les œuvres les plus innocentes. Ce
qui manque à nos hommes d'état nouveaux,
c'est la connaissance des hommes , et des
choses ; c'est ce tact qui fait deviner ce qu'où
veut savoir, et circonscrii'e les mesures de po-
lice dans la limite des convenances. Que dé-
couvrira M. Persil dans les archives des péni-
tens noirs ou dos pénitens gris , des conh'ères
du sacré Cœur ou de Saint-Joseph? Une invo-
cation particidière sous une croyance gêné-
LA COMINICÂLB.
657
raie , des prières et des cérémonies pour cer-
tains jours , de pieuses cotisations; des œuvres
de charité , des bannières et des cilices. C'est
bien la peine d'aller troubler le bercail du
Seigneur pour y trouver de quoi rougir, peut-
être, deson peu de foi et de ferveur, en même
temps que d'injurieux soupçons. Mais, diront
les nouveaux inquisiteurs , s'il en est ainsi ,
que peut-on craindre? Oh! demandez à lu
Fille du ciel pourquoi elle est timide et crain-
tive; demandez à la Charité pourquoi elle
rougit et se trouble comme la vierge à la-
quelle on dérobe son voile. Mettre les choses
delà religion et les œuvres de la chaiité sous
la surveillance delà police et des parquets,
est le moyen d'eu éloigner les honmies qui ,
se reposant sur l'innocence de leur vie, n'ai-
ment pas cependant que des regards indis-
crets en pénètrent les pudiques mystères.
On se plaint de la tendance anarchique des
classes laboiieuses , et on leur ôte toute disci-
pline et tout frein en dissolvant môme les as-
sociations d'ouvriers formées sous les auspices
de la religion. On brise tous les liens moraux,
et on déplore les conséquences de la confusion
que l'on a faite soi-même. Ce n'estpas la peine
en vérité d'ouvrir de somptueuses expositions
de l'industrie française, pour nous montrer
au fond des choses des résultats aussi affli-
geans.
Les ministres de la rovai:té nouvelle ont
imaginé que la présence du chef du gouver-
nement sortirait peut-être de sa langueur,
l'exposition des produits de l'industrie fran-
çaise qui , depuis son ouverture , a excité
une curiosité sans intérêt et pour laquelle le
public s'est montré assez indifférent. On com-
mence à être blasé sur ces étalages mercan-
tiles dont le but est d'amuser la frivolité pari-
sienne, et d'attirer dans la capitale un certain
nombre d'habitans de la province et d'étran-
gers ; ce qui contribue à la prospérité du
grand quartier-général de la centralisation.
Rarement de tels spectacles atteignent leur
but apparent et même leur but caché. Les
moyens factices s'épuisent promptement. Et
puis y a-t-il progrès dans l'industrie depuis
quatre ans? Il esl permis d'en douter. Quand
Louis-Philippe verra la salle des machines^
pourra- t-il oublier qu'un de ses ministies a
été forcé d'avouer que l'on demandait encore
à l'Angleterre les appareils qui font mouvoir
les bâtimcns à vapeur? S'il visite la partie des
substances alimentaires ne pourra-t-il pas se
demander pourquoi un pays si fertile en pâ-
turages , si abondant en bestiaux. , paie trois
ou quaf re millions à la Hollande, et à l'Angle-
terre pour des fromages secs ? Quand il pas-
sera en revue les soieries de Lyon, sa pensée
ne sora-t-elle pas troublée à l'aspect de ces
derniers efforts d'une industrie expirante , et
ne croira-t-il pas voir sur ces riches tissus les
traces du sang versé dans une lutte impie?
Dans ces amas de produits divers et qui ,
presque tous, ont été exposés sous la restau-
ration , on ne trouve pas un seul objet suscep-
tible d'améliorer la condition des^ classes po-
pulaires; etsil'inventeur des couteaux à deux
sous et demi existait encore , il pourrait se
présenter pour réclamer le grand prix dans
ce concours industriel.
Sous la restauration, ces expositions avaient
un sens moral très-profond , en ce qu'elles
montraient la force et l'efficacité du principe
monarchique. C'estsoussonheureuse influence
que tant de fortunes s'étaient élevées par les
travaux manufactui'iers et le commerce : à
peine ce principe s'estil retiré, que toutes ces
fortunes ont croulé comme par enchantement,
et ne se sont point relevées. Pourquoi celte
différence ? la restauration avait cependant
à lutter contre les mêmes obstacles qui assiè-
gent le trône de Louis Philippe; elle aussi a
eu à se défendre contre la presse, la tribune,
les associations, les complots et l'émeute;
mais elle reposait sur le plus solide appui ^ la
conscience des peuples et la vérité de son ori-
gine.
Pouvons- nous oublier que peu de jours
après cette grande catastrophe, l'industrie a
tendu la main pour recevoir trente millions
qu'elle n'a pas rendus? Que signifie donc cette
exposition, si quatre ans n'ont pas suffi à répa-
rer les désastres de trois journées? La manu-
facture française ne serait-elle donc qu'un failli
vaniteux étalant les débris de sa fortune pour
faire illusion sur sa position ?
L'industrialisme, enfant du libéralisme, est
fini en France comme système politique. L'in-
fluence, par la force des choses, revient à la
propriété rurale, et avec elle le rétablisse-
ment de l'ordre moral dans cette société.
Crovons-en Sully, qui en savait là-dessus un
peu plus que M. Charles Dupin : « Pâturage
et labourage sont les deux mamelles de
l'Etat. »
Au moment où nous terminons cette revue,
1 : trouble et la consternation régnent parmi
^8
toutes les puissances de la politique, tle la
banque et de l'industrie. Le palais des Tuile-
ries a oscillé sur ses fondemcns ; celui de la
Bourse a été ébranlé; Tortoni depuis hier est
niome et stupéfait. Que s'est-il donc passé?
Le général Avniar a-t-il livré un nouveau com-
bat et subi une déFaite dans Lyon ? Les préfets
ont-ils transmis de fâclieux pronostics au sujet
des élections? La majorité ministérielle a-t-elle
été accueillie par de bruyans charivaris? Rien
de tout cela : il faut tourner ses regards vers le
Nord, et porter son attention au-delà du détroit,
pour trouver la cause de tant d'agitation et
d'effroi. LTu svstème fort, reposant sur lui-
même, empruntant sa vie à l'opinion publi-
que, à une nationalité puissante, est calme et
impassible au milieu des tempêtes qui gron-
dent au loin :
Illuin si frac tu s ilîahatiir orhis .
Itnpavulum ferient ruina'.
Mais le svstème nouveau a extérieurement
drs liens dont chacun c>t une condition de son
existences : ses grosses racines ne sont pas dans
le sol frar.çais; elles végèti-nt dans. celui delà
Gr.inde-Bretagne et de la Belgique d'un côté,
de l'Espagne et du Portugal de l'autre. Point,
de pivot au milieu. Qu'une de ces racines soit
coupée , cl l'arbre est en danger de mort. Est-
ce là une existence politique?
Or, les vents cl le paquebot ont apporté la
nouvelle de grandes probabilités de dissolu-
tion du cabinet anglais. Les deux ministres
influens, lord Grev et lord Palnierton, sont
aux prises avec deux de leurs collègues, lord
Stuiley et le duc de Riclunond, sur la ques-
tion de la réduction en Llande des énormes
revenus de l'épiscopai anglican. La dîme est
discutée dans le parlement, et le ministère
wigh est divisé.
Comment ! la dîme se paie encore dans le
royaume-uiii , sur la tcure classique de la li-
berté ! Hélas oui, et si bien que tel évêque
anglican , dont le troupeau est moins nom-
breux que celui d'un <;uré de petite ville en
France , prélève jusqu'à 3oo,ooo fr. sur les
catholirpies irlandais de sa circonscription, en
témoignage de la liberté religieuse et de la
tolérance qui règne sous rinflucnce de la glo-
rieuse réforme.
Dans cette position, et avant que la question
n'arrive au parlement , lord Grcy est obligé
de se séparer de la fraction du cabinet qui est
LA DOMINfCALE.
en dissidence avec lui. Cette fraction a senti sa
position et offert sa démission. Les ministres
restant autour de lord Grey déclarent qu'ils
sont trop fiïibics pour soutenir l'administration:
de là dissolution complète, et recomposition
du conseil, mesures attendues par ro hommes
d'état , de finance et de bourse, avec toute
l'anxiété que l'on peut imaginer.
Il serait possible cependant qu'ils en fus-
sent quittes pour une terreur panique. La
question préalable ou l'ajournement soutplus
d'une fois venus sauver de grands embarras
li> gouvernement anglais. Toutefois, conime
chaqup fait a sa moralité, la commotion éprou-
vée ici àlasuit^ de ces nouvelles est une preuve
de plus du peu de solidité d'un svstème re-
posant sur des combinaisons de cabinet dans
un pavs voisin , et sur un ordre d'idées entiè-
rement en dehors de nos intérêts ; car , qu'a-
^ ons-nous à démêler avec la question des dî-
mes d'Irlande?
MELANGES.
Les Archives du Christianis/ne , journal
hebdomadaire protestant, qui s'imprime à
Paris, contenaient dans la dernière livraison
un article sur V Evaiigelisa iotide la France.
Cet article nous a paru remarquable, en ce sens
qu'il met à nu l'anarchie ])r.)foade qui règne
au sein des conimitnions réformées. Voici un
passage que nous y lisons :
« Mais c'est cela même, dira-t-on, que
l'état de choses actuel ne nous permet pas
d'accomplir. Nous sommes sépares sur des
points essentiels ^ nous, membres du protes-
tantisme fiançais ; nous ne nmrehoiis pas vers
un but coiiuiuin. Si notre églisLi était une lé-
gion compacte , serrée comme la phalange
macédonienne, animée tout entière du même
esprit, obéissant à la même impulsion, cou-
rant du même pas dans la lice qiii lui est ou-
A'crte , nous pouri ions planter sans crainte , en
invoquant le Seigneur, le drapeau de l'Evan-
gile au milieu des populations qui nous entou-
rent. Mais nous sommes déjoints, épars . bri-
sés,presque réduits efi poussière par le marteau
des opinions ou des vanités ind'widuelles ;
irons-nous exposer aux regards de la France
une bannière que rmus avons déchirée de nos
propres mains, et lui donner le spectacle de
nos tristes divisions?
LA DOMINICALE.
(W
« Le mal qu'on déplore ici n'est que trop
RÉEL sous un rapport J ET PLUT A DjEU QUE
NOUS n'eussions pas a le SUBIrI 1)
Ce mal est réel en effet, et d'autant plus
nuisible au protestantisme, qu'il découle né-
cessairement de son principe. En partant de
l'examen privé, en matière de fol, le pro-
testantisme devait arriver tôt ou tard à l'a-
narchie religieuse, dans laquelle il se con-
sume et se débat aujourd'hui. C'est donc
eh vain que ses interprètes cherchent à re-
constituer l'ordre dans leurs rangs ; aupa-
ravant il faudrait réformer le principe, c'est-
à-dire rentrer dans la voie d'autorité. Et
ceci ne manquera pas d'arriver, lorsque les con-
séquences dernières et inévitables de la réforme
seront nettement détruites. Ce qui fait qu'une
erreur dure long-temps, c'est la portion de
-vérité qui s'y trouve mêlée; quand l'eireur se
présente seule, elle fait peur, et on l'évite.
La lutte recommence entre l'école de M. de
La Mennais et les partisans de la méthode
contraire. Nous avons dernièrement analysé
l'ouvrage de M. Combalot. Depuis l'appari-
tion de ce livre, un autre a paru de M. Boycr,
de la Congrégation de Saiut-Sulpice; etifin,
cette semaine, a vu surgir encore deux nou-
veau:!t ouvrages : l'un de M. l'abbé Lacordaire,
l'autre de M. l'abbé Caron. Nous nous réjouis-
sons de cette lutte qui -s'engage sans aigreur et
sans fiel d(; part et d'autre, parce qu'elle ser-
vira à avancer la solution définitive de cette
question philosophique, tant débattue depuis
le second volume de VEssaî. On c(/nnaîtdéjà
la marche que nous prétendons suivre. Sans
arborer une bannière quelconque, nous nous
constituerons juges sévères entre les deux
camps rivaux, c'est le seul moyen, selon nous
de rendre un véritable service aux études phi-
losophiques. Nous analyserons donc prochai-
nement ces différens ouvrages. Disons, en
attendant, que M. l'abbé Lacordaire s'est
complètement séparé de M. de La Mennais,
et que son livre a pour but de combattre les
doctrines dont il fut pendant long-temps un
des champions les plus aidens. Nous connais-
sions déjà le premier chapitre de cet ouvn-age,
inséré sous forme d'article dans V Univers reli-
gieux. ( Voir aux Annonces. )
M. de lu Mennais occupe encore \ ivcment
l'attention publique. Tandis que tous les
hommes graves gémissent des écarts funestes
de son génie , les hommes de désordre exploi •
tent son dernier ouvrage au profit de leurs
doctrines insensées. Nous avons lu avec une
douleurprofondedes articles de diffcrensjour-
nanx pleins d'insultes etde moqueries contrele
Christianisme, et qui s'appuyaient sur les Pa-
rolcx d'un Croyant. Nous sommes moins dis-
posés que personne à des attaques passionnées
contre qui que ce soit, et nous l'avons prouvé
pourM. dcLaMentiais lui-même, mais n'est ce
pas, nous le demandons, un scandale déplora-
ble que cette explosion d'impiété soulevée par
son écrit? Oui , nous le répétons, les félicita-
tions de l'Eglise eussent apporté une joie plus
pure au prêtre de Jésus-Christ, que ces sau-
vages clameurs qui vont le saluer dans sa
solitude de Bretagne. Nous livrons celle ré-
flexion à la conscience de M. de la Mennais
lui-même, qui se voit abandonné de tous les
hommes que son génie avait ralliés autour de
lui. 11 nV a pas jusqu'à son frère qui n'ait cru
devoir protester contre les Paroles d'un
Croyant. Ainsi donc tous le laissent dans sou
isolement, malheineux génie perdu pour la
société dont il était une des gloires, et à qui
les hommes seuls de désordre tende )t aujour-
d'hui la main. Le parti républicain va, dil-on,
faire tirer son livic à cent mille exemplaires,
pour le jeter dans les masses, et le National
ajoutait que j\L de lu Mennais se présentait
comme candidat dans un des collèges électo-
raux de Bretagne. Ce n'est pas ainsi que
l'Eglise eût dû saluer la présence de M. de
I La Mennais à la tribune parlementaire.
NÉCROLOGIE.
On nous communique les détails suivans sur
M. l'abbé Sirel, dont nous avons derniè\enient an-
noncé la mort.
M. l'abbé Sirel, né à Reims en 4754, élevé au
collège de cette ville, admis ensuite à Sainte-Ge-
neviève pour ses éludes ecclésiasticiues , a été d'a-
bord chanoine régulier de celle célèbre congréga-
tion; il y a professé la théologie, et bientôt s'est
exercé à la prédication. Doué d'une grande facilité
d'éloculion cl d'une mémoire peu commune , il a
rempli ce ministère avec succès et distinction dès
les première-; années de son élévation au sacerdoce.
Sa nomination comme prieur au Val-des-Ecoliers,
6i0
el ensuite comme prieur-curé de Sourdun , l'a tenu
éloigné de la capitale , où il n'a reparu qu'après le
règ le (le la terreur. Depuis celle époque , il a été
appelé à annoncer la parole évangélique dans
presque toutes les églises de Paris. Il avait con-
serve la liberté de remplir cette mission impor-
tante, en demeurant attaché comme simple vicaire
aa clergé de Saint-iMerry. Nounné à la cure de
Saint-Severin en 1820, il s'eet chargé de l'admi-
nislvilion de cette paroisse , que d'injusies et
vieilles prétentions rendaient difficile , et s'en est
acquitté dans un esprit de paix et de conciliation
qui lui a mérité l'estime et les suffrages de toutes
les personnes judicieuses. Il a secondé de toute
l'influence de sou crédit et de ses propres instances
auprès des autorités la restauration de l'église
Saint-Severin , que les effets du vandalisme révo-
lutionnaire avaient laissé jusque-là dans un étal
déplorable de délabrement. M. Siret , doué d'un
esprit très-cultivé , orné des connaissances les plus
variées, avait une conversation singulièrement in-
téressante, et même attrayante par le ton d'amé-
nité dont il l'accompagnait. La vivacité de son ca-
ractère , suite de la force de son tempérament ,
ne l'empêchait pas d'être bon ami , extrêmement
sensible, obligeant, dévoué, confiant, plein de
zèle pour les intérêts de la religion dont il défen-
dait toujours ardemment la doctrine. Il est mort
dans sa 80" année. Ses obsèques ont été honorées
d'un grand concours d'ecclésiastiques et de fidèles.
LA DOMINICALE.
ÉPHÉMÉRIDES.
Le l""' juin 4H , ouverture des conférences entre
les catholiques et les donatistes. L'empereur IIo-
norius les avait provoquées pour essayer de mettre
un terme au schisme qui désolait l'Église d'A-
frique. Les donatistes ne purent soutenir la dis-
cussion , et le comte Marcellin déclara , au nom
de l'empereur, qu'ils ne conserveraient pas les
sièges qu'ils occupaient. Alors saint Augustin,
montrant qu'il n'était pas moins généreux que
savant , engagea les évèques catholiques à laisser
en possession de 'leurs sièges ceux (pii se réuni-
raient à l'J^^glise , en renonçant à l'erreur. C'é-
tait les engager à sacrifier leurs droits, puisque
presque toutes les villes avaient à la fois un
évêque légitime el un usurpateur.
Le 2 — 8!>5, discoîu's prononcé en français par
un évêque dans un coiicile. Celait à celui de
Mouzon, diocèse de Reims. Aymon, évê(pie de
Verdun, parla eu français, et les actes du con-
cile eu font la remarque, parce que jusqu'alors
l'usage de la langue latine était universel dans
ces circonstances.
Le 5 — i\(i2, ordination de saint Thomas di Can-
torbéry, que ses débats avec Henri II, sa fer-
meté et son martyre ont rendu si célèbre.
Le 4 — 231 , élection du pape saint Corneille. II
soutint l'Eglise contre lès tyrans qui la persé-
cutaient et contre les hérétiques qui essayaient
de la corrompre. Ses efforts et ceux de saint
Cyprien se dirigèrent principalement contre les
novatiens , dont le schisme commença sous son
règne.
Le 5 — 860, alliance entre l'empereur Louis II ,
le roi de France Charles-le-Chauve et leurs ne-
veux Louis , Lothaire et Charles. Elle fut con-
clue à Coblentz en présence de dixévêques,
deux abbés et trente-cinq seigneurs , qui de-
vaient plus tard être témoins de nouvelles dis-
cordes.
Le G — 1809, protestation du pape Pie YII contre
l'usurpation de ses Elats par Napoléon , qui, par
un décret daté de Vienne , les avait déclarés
réunis à l'empire français. On sait que la réu-
nion fut effectuée et le pape enlevé de Rome.
C'était l'époque où les succès de ses armes et
son alliance i)rojetée avec la maison d'Autriche
aveuglaient tout-à-fait Napoléon. Depuis, il n'a
cessé de faire des fautes.
Le 7 — 9Î8, concile d'Ingelheim, en présence de
l'empereur Olhon-le-Grand et de Louis-d'Oulre-
nier, roi de France, on l'on excommunie Hu-
gues , comte de Paris , révolté contre son souve-
rain , et Hugues , évêque usurpateur du siège de
Reims.
CHRONIQUE DE LA SEMAINE.
— Mgr. rarchevê(|ue a fait samedi dernier une
ordination dans l'église des dames Carmélites. Le
total des ordiuans était de cent trente-six.
— Une léunion nombreuse a eu lieu dans l'é-
glise de Ronne-Nouvelle : elle avait pour but une
œuvre de charité en faveur des orphelins et des
pauvres honteux de la paroisse. On avait annoncé
que M. l'abbé Annal prêcherait la conférence
qu'il avait déjà donnée à la métropole : aussi l'é-
glise était-elle remplie. Nos lecteurs ont déjà fait
connaissance avec le clergé de Bonne-Nouvelle,
dimt nous avons révélé, il n'y a pas long- temps,
un des traits de charité. C'est ainsi que le clergé
doit répondre à toutes les calomnies dont il est
l'objet , et qu'il s'attirera les masses en leur faisant
du bien.
— Mgr révoque de Versailles a clos lui-même,
lundi dernier, la retraite que M. l'abbé Combalot
aprêchéeaux élèves de laLcgion-d'Honneur. Cette
retraite laissera dans le cœur des jeunes élèves de-
longs souvenirs. Une croix a été plantée au mi-'i
lieu du pan;. M. l'abbé Combalot , qui est \Tai-
ment infatigable dans son zèle apostolique , ou-
vrira une retraite dimanche procliain au collège
Louis-le-Grand. Mgr. l'archevêque ira présider
LA DOMINICALE.
6^^
lui-même, le Jeudi suivant, la cérémonie de la pre-
mière communion , et donner la confirmalion à
un grand nombre d'enfans.
— Des détails consolans pour la religion nous
sont arrivés des différens points parcourus par les
évêques occupés à visiter leurs diocèses. M. l'évê-
que de La Rochelle a vu partout les ponulations
se presser sur sun passage dans le canton de Sainl-
Jean-d'Ange'y. M. l'archevêque de Toulouse a re-
cueilli dans toute la durée de sa visite pastorale
des témoignages non équivoques de respect et de
vénération profonde. M. l'évèque de Tarbes a
poussé ses excursions jusque dans les gorges des
Pyrénées. Malgré la difficulté des chemins , le
pi'élat a parcouia toutes les î)aroisses , et même
les hameaux. Chaque jour il célébrait la messe ,
faisait des instructions au peuple , administrait la
confirmation , et donnait la communion à de pieux
fidèles. Les populations allaient au-devant de lui;
on lui adressait des complimens ; on élevait des
arcs de triomphe; on jonchait les chemins de
fleurs. M. l'évèque de Verdun, qui se rendait à
Nancy pour y faire une ordination , s'est arrêté à
Rambucourt, canton de Sainl-Mihiel , où îl a
donné la confirmation à plus de deux cents per-
sonnes. Le maire et la garde nationale étaient
allés au-devant du prélat.
Nous enregistrons ces différens faits avec une joie
Lien grande ; car nous y trouvons la preuve que la
religion n'est pas morte partout dans le cœur du
peuple.
— Depuis long - temps on désirait à Tonneins ,
diocèse d'Agen , d'avoir des Frères des écoles chré-
tiennes. Des obstacles nombreux avaient retardé
celte fojidalion ; enfin le zèle des fidèles en a triom-
phé. Une maison a été préparée et pounue de tout
ce qui est nécessaire. Le 5 avril , trois Frères arri-
vèrent de Bordeaux accompagnés de plusieurs per-
sonnes estimables. Ils furent accueillis avec intérêt.
Dès que l'école fulouverie, les parens s'empres-
sèrent d'y envoyer leurs enfans , et au bout de
quinze jours l'école compSait cent vingt élèves ,
quoiqu'on eût à soutenir la rivalité d'autres écoles.
— Une des institutions destinées à réparer puis-
samment les ravages de l'erreur , et à rejoindre ,
pour ainsi dire , les membres de la société par les
liens de la foi , de la charité et de la science , c'est
sans contredit l'institution îles Vréres des bonnes
œuvres , fondée depuis trois ans à Renaix, près de
Gand (Flandre) , dans l'ancien collège de l'Ora-
toire:
Cette institution renferme deux élablissemens
distincts : l'uia pour l'instruction et l'éducation de
la classe aisée , et l'autre pour celles de la classe
indigente.
Dans le premier de ces élablissemens, outre
l'instruction primaire, on enseigne le latin, le grec,
la versification et la rhétorique française, y com-
pris le style épistolairé , la déclamation , etc. ; la
littérature, la chronologie et la mythologie; les
hautes mathématiques, l'algèbre et la géométrie;
un cours de philosophie pour la dialectique fran-
çaise ; 1 ! physique élémentaire et usuelle ; la mo-
rale et le catéchisme philosophique , et les scien'ies
propres aux différens états; la tenue des livres , le
commerce , l'agriculture , etc.
Le second comprend :
i" Une maison d'incurables , où les Frères en-
tretiennent dtjà 55 vieillards , aveugles, elc;
2° Une maison d'orphelins ;
5" Une école graiuite du jour et unedu soirpour
les adultes, fréquentées yiar plus de .SOO pauvres ;
4" Une école dominicale , où sont admis 4 à 500
enfans ;
5" Un aielier de charité .
En outre , des frères soignent gratuitement les
malheureux affectés de maladies trop répugnantes
à la nature pour être bien soignées par d'autres que
par des personnes dévouées.
Enfin leur vœu consistant , comme le désigne
très-bien le nom de cette institution, à se dévouer
tout entièrement et loujoius à toute espèce de
bonnes œuvres , rien de ce qui est utile à l'buraa-
nilé n'est étranger à leurs travaux.
—Par une ordonnance du 17 avril, l'Eglise con-
sistoriale de La.mastre, dansl'Ardèchcaété parta-
gée en deux , dont l'une aura son chef-lieu à La-
maslre el l'autre à Saint- Agrève. Le 8 mai , le mi-
nistre des cultes a réparti une somme de 9,800 fr.
pour les réparations ou constructions de temples
prolestans , savoir : 4,000 fr. à Saint-Sauvant, dans
la Vienne; 2 000 francs à chacun des temples de
Bourges el de Melle, 1,500 fr. à Dieu-le-Fit, et
500 fr. à Mérindol.
Il s'en faut de beaucoup que les catholiques soient
traités d'une manière aussi favorable.
— Le 22 mai , il y a eu une cérémonie touchante
dans l'Église de Fourvières, à Lyon. Une messe
d'actions de grâces y a été célébrée par M. le cQré
des Chartreux, sur la demande des ouvriers qui
habitent la maison Brunet , si heureusement sau-
vée par la médiation du charitable pasteur. Les
ouvriers y ont déposé un ex-voto en mémoire du
danger qu'ils ont couru et en témoignage de leur
reconnaissance pour la sainte Vierge , qu'ils avaient
invoquée dans ce terrible momenl. M. le curé leur
a adressé une pieuse exhortation sur ce qu'ds
doivent à Dieu et sur les consolations de la religion
dans les grandes calamités.
— Nous pensions, dit le Réparateur, que les
disciples de Sainl-Simon étaient perdus pour la
France , car depnisque le Père et les plus fervens
de ses adeptes ont été chercher en Egypte \a femme
libre, ou la Mère , ou peut-être la fortune, comme
on voudra, nous n'entendions plus parler de ces
honnêtes sectaires , ni de leurs prédications pleines
d'amour et de philantropie ; nos regards n'étaient
plus égayés par la coupe bizarre et grotesque , par
les couleurs variées de leur étrange costume , par
leur chevelure et leur barbe à la façon du moyen-
6Â2
LA DOMINICALE.
à'^e. Nous le disons en conscience : Nous croyions
«jue la doctrine de feu Saint-Simon avait clé re-
joindre, dans les régions de l'oubli, tontes les folies
et les rêveries éphémères des temps passés, et que
les apôtres , après calcul fait que les plus courtes
folies soûl les meilleures , avaient jeté le froc aux
orties ; mais nous étions dans l'erreur. Voici venir
un saint-slmonien, un apôtre de la foi nouvelle ,
le f.ère Terson ,qui f;iit entendre sa voix au peuple
de Lyon , à l'occasion des événeniens d'avril , et qui
lance dans le piibli • une brochiu-e sous la forme
d'un mandement apostolique , s'adresse tour à tour
aux trois grandes fraclions de la société française :
les légitimistes , le jusîe-milieu et les républicains;
il leur prêche la concorde, la paix et la fusion dans
la foi nouvelle , seule ancre de salut pour la
France ; car le Christianisme est aux abois et l'ère
de Sainî-Simoa commence. Ainsi nous étions bien
loiu de compte, lorsijue nous croyions que lesainl-
simonisme n'était plus de ce monde: le voilà res-
suscité à Lyon au moins et dans la personne de
M. Terson.
— Un antre saint-simonien vient au contraire
d'écrire du Caire , à son [)ère , la le! tre suivante ,
que celui-ci a rendue publique :
« Très-ciier père, sois heureux; je vais retour-
ner en France, et j'y vais retourner tel que lu de-
sires m'y voir, c'est-à-dire décidé à rentrer fran-
chement dans la vie privée. Ta m'as dit souvent
« que des raisons d'amour-propre me faisaient seu-
les persister dans la ligne sainl-simoniemie : »
c'était méconnailre ce qu'il y a en moi de noble
franchise.
« Je n'ai jamais été guidé que « par une con-
viction profonde. » La meilleure preuve que je l'en
puisse donner, c'est qu'aujourd'hui je déclare avec
loyauté «que je me suis lromf)é; » et cet aveu ne
coûte pas à mon cœur. Il est fait avec la même vi-
gueur « que j'aurais mise à persister, si je croyais
encore à la réalisation actuelle du sair.t-simo-
nisme. » Alexandre-Henri Fournel. »
— Le souverain pontife, dans sa sollicitude pour
les intérêts delà religion à Saiul-Domingne, avait,
dans le voyage de M. England à Rome, l'aimée
dernière, chargé ce prélald'une mission particulière
pour le président de la républi(|ue d'Haïti. Celte
mission convenait doublement à M. England : d'a-
bord, à raison de son mérite et de son zèle rîCÙf ;
ensuite parce (pie, résidant aux Etats-Unis, il était
moins éloigné de Saint-Domingue. Le prélat, de re-
tour dans son diocèse, y passa à peine trois mois
|K)ur vaipier aux affaires les plus importantes. Il
s' embanpia le 18 décembre à Cliarlesloii , sur un
bâtiment français (pii se rendait à la Cuadeloupe ,
où on arriva en sf'ize jours. M. l'évêcpie fol accueilli
à la Point e-à-l'i Ire par M. Louvet, vice ivé-fel apos-
tolique, ecclésiastique fort a[»pli(pié à ses devoirs. Il
passa un joui à la IJasse-Terre avec le préfet apos-
lolicpie, ^I. Lacombe, dont il loue le zèle et la pru-
dence. Il trouva le clergé de l'île assez nombreux,
et jouissant de la considération dublique. De la
Guadeloupe on se réunit à l'île danoise de Sainl-
Tliomas, où il y a un prêtre esftagnol qui paraît
bien vu. Là, comme à la Guadeloupe, ils témoi-
gnèrent beaucoup d'égards à M. l'évêque de Char-
le.'ton. Comme il n'y avait pas d'espérance de
trouver à Saint-Thomas un bûlimenl (pu allât di-
reclemenl au Porl-au-Prince , le prélat fil un
arrangement avec un scliooner suédois pour 220
écus. On devait pour ce prix le transporter au Port-
au -Prince, lui, le prêtre qui raccompagnait et son
sacristain. Lebâlimenl mit à la voile le 15 janvier.
Le voyage fut incommode à cause du gros temps.
On arriva an Port-au-Prince le dimanche Iî>. Ne
sachant comment il serait reçu, et se tronvant en-
core à temps pour célébrer \» messe, le prélat des-
cendit à terre sans déployer son caractère. Quand
il eut montré son passeport, on lui témoigna beau-
coup d'égards. Il se rendit au presbytère, qui ne le
cède qu'à la maison du président. Celle-ci et l'église
même sont en bois , suivant la coutume du pays.
Le vicaire , M. Salgado , revenait de chanter la
messe. M. England se fit connaître à lui, et lui té-
moigna le désir de célébrer le saint sacrifice. On
prépara en effet tout pour cela, et pendant que le
prélat élait à l'église, le vicaire alla avertir le prési-
dent de l'arrivée du prélat. Le président en parut
satisfait ; et peu après un aide-de-camp vint aver-
tir M. l'évêque ((ue des ordres étaient donnés pour
faire déi)arquer ses effets, sans les assujélir à aucun
examen. Le lundi après midi , un carrosse escorté
de dragons vint chercher au piosbylère M. l'évêque
et le vicaire. Le premier était en habit court, avec
le peîil manteau de soie et la croix (\). On lui ren-
dit les honneurs militaires. A l'entrée du palais ,
un neveu de P)Oyer ouvrit la porte du carrosse , et
aida le prélat à monter l'escalier. Au haut se trouva
le général Inginac, secrétaire-général, en grand
uniforme, avec l'état-major. Boyer, aussi en grand
uniforme richement brodé en or , vint au-devant
du prélat à la porte de la salle d'audience , et lui
exprima sa joie de voir un légat du saint Père.
M. England dit qu'il élait chargé par Sa Sainteté
de témoigner combien elle prenait d'intérêt à ce
qui regarde la religion, et même les intérêts tem-
porels d'une portion si importante de la famille
clirétienne ; elle regardait les habitans d'Haïti
comme ses enfans, et regrettait que les efforts faits
jusqu'ici pour y établir solidement la religion n'eus-
sent eu aucun succès ; mais elle espérait que si le
gouveriiemeiil voulait bien la seconder, on jwjur-
rail parvenir à avoir un clergé indigène, instruit et
régulier, cl à asseoir la disciidine sur des bases plus
solides. Le prélat ajoiita des choses flalleuses pour
le président, et lui remit le bref qui fut reçu avec
fr) On aurait Toulut «[Up le prel.il parût \ I':iuclien. e en sou-
t.ine et eu rorher. Il reprcsentu (fiic c'e'tail Je co>lunie de«
««•'re'mnnles religieuses , et qu'à Vienne et à iy»(>K's il avait
toujours paru à la cour eu liaijit , avec le mêuie manteau.
LA DOMIMCALE.
645
des marques de joie et de respect. Boyer est un
homme de bonne mine, actif, inlelligenl; il se te-
nait debout pendant le discours, et ses yeux claienl
pleins d'expression. Il prit la parole quand le pré-
lat eut fini, et prolesia avec c'naleur de sa recon-
naissance pour le Saint Père. Il était déterminé à
faire tousses elTorls pour satisfaire Sa Sainteté. Il
parla avec accent de son alladiemenl à la religion
callioli(|ue, à sa religion et à celle du* saint Siège.
Inginac et le vicaire Salgado étaient seuls présens
à cette entrevue. Le président conduisit ensuite le
prélat dans un grand salon, où il le fit asseoir à
côté de lui sur un soplia. Nous sommes seuls, dit-
il; avez-vousvu notre correspondance avec Rome?
Et sur ce que l'évèque lui répondit qu'oui, il lui
demanda ce qu'il y avait à faire. Le prélat ne dissi-
mula pas qu'il y avait des difficultés à surmonter ;
mais avec de la bonne volonté et de la franchise on
y parviendrait. Le président témoigna en effet une
grande envie de procéder avec franchise. Il nomma
une commission pour traiter avec M. England;
mais il l'engagea à venir le trouver chaque fois que
cela lui conviendrait et à s'ouvrir à lui , promettant
d'en user de même : ils rentrèrent ensuite dans la
salle de l'audience publique. Le président présenta
sa famille à M. l'évèque, et le fil reconduire avec
les mêmes honneurs. Le jour suivant, nn officier
vint prévenir M. England qu'il avait ordre du pré-
sident de faire meubler son logement d'une ma-
nière plus convenable et de pourvoir à tous ses
besoins aux frais de l'Etat; on le priait en con-
séquence de demander tout ce qui lui serait né-
cessaire. Le soir, le général Inginac vint le compli-
menter, et lui annoncer qu'il était nommé, avec la
plus jeunedes sénateurs, pour traiter avec lui. On
s: promit de ftart et d'autre de procéder avec
loyauté. Le général Inginac regrettait que le prt--
lat, en descendant à terre, n'eiit pas fait connaître
ses qualités, afin qu'on lui rendît tous les honneurs
convenables. M. England répondit qu'il s'était
trouvé pressé par le temps, voulant pouvoir dire la
messe, et qu'on ne manquerait pas d'occasions où
les babil ans de l'île pourraient témoigner leur res-
pect pour le saint Siège. Le Secrétaire-général a
annoncé que le bref du pape avait été traduit, et
que le président en avait été touché. Les conféren-
ces furent fixées au commencement de la semaine
suivante. Le général Inginac demanda en finissant
que M. l'évèque voulût bien tracer nn croquis de ce
qui s'était dit dans la conférence, pour le mettre
sous les yeux du président, qui désirail que tout le
peuple prît part à sa joie. Nous espérons apprendre
bientôt la suite des négociations.
{Ami de la reUrpon).
NOUVELLES ÉTRANGÈKES ET FAITS DIVERS.
Une grave mésintelligence a écftité dans le mi-
nistère w.gi.it, à l'occasion de la répart.tion de la
propriété de l'Eglise en Irlande. On parle forte-
ment de la confection d'un nouveau cabm t.
— Les dernières nouvelles re(;ues de Madrid
sont du 21. A cette date, la plus grande agitation
régnait dans la capitale; les ministres étaient en
permanence pour aviser aux moyens de calmer
l'eifervescence de la population. Quatre journaux
venaient d'être suppumés par un décret de la ré-
gente, date d'Araiijuez : ce sont El Univcrml, el
ISalioi.al, el Eco tiella OiAnion el el Tempo. Le
considérant de cet ac>e arbitraire est basé Siir ce
que ces journaux ont répandu des doctrm s oppo-
sées aux principes sanctionnés par i'Esiando real.
Qaanl au Portugal , nous n'avons que des non
vellescontradiciouesou douteuses. On assure d'une
part qae don Miguel a évacué Saatarem , el que le
vicomte de Saniarem a eié auioiisé par lui à se
rendre à Lisbonne pour négocier. D'aalres ment
ces deux faits, el disent q.iC don Miguel a fait
un mouvement sur la fronuère espagnole, el que
don Carlos faisait cause conmiune avec lui. Puen
n'est certain comme on le voit.
— Le colonel anglais Caradoc est envoyé en
Portugal pour remplir une mission semblable à
celle dont d avait ete chargé au siège U'Ainers,
Il va suivre les opéiasious de l'ainice expédition-
naire du général espagnol Rodd.
— La police de la Bav.èie-Piliénane est parve-
nue à saisir un transport de GUO fusils avec baïon-
nettes, que l'on conduisait à Genève. Ces aimes
étaient destinées à l'armement des Polonais réfu-
giés en Suisse.
— La ville de Varsovie vient d'être condamnée,
par un ukase impérial, à 10 millions d'amende,
pour avoir été le foyer de la révolution du 2c) no-
vembre. La somme qu'avancera la banque de Po-
logne sera repartie parmi ceux des habitans du
royaume qui ont souffert de la guerre de 1852. La
dette contractée par la ville ilevra être payée avec
les intérêts par les coni ribuables de la ville de Var-
sovie , en vingt années , au moyen d'une augmen-
tation sur l'impôt des maisons.
— Un suicide , occasionné par une cause assez
rare , a eu lieu le 18 de ce mois à Warington ( An-
gleterre).
M. Backs, négociant respectable, ayant eu une
querelle extrêmement vive sur des matières reli-
gieuses avec sa femme, fille d'un ancien ministre
dissident . s'est empoisonné en prenant une cer-
taine quanti; é d'acide prussique.
— La commission de la Cour des pairs poursuit
ses travaux. Hier, quelques personnes appelées
devant elle ont encore été interrogées.
C'est mainlenant la troupe de ligne , conjointe-
6U
LA D0311N1CALE.
menl avec la garde immicipale, qui fait le service
au Pelil-Luxembourg.
— Le ministie de la guerre vient d'écrire une
circulaire aux coininandans de divisions militaires ,
pour les charger , en cas d'émeute ., de se servir des
militaires destinés à faire partie de la réserve,
c'est-à-dire des sous-officiers et soldats renvoyés
dans leurs foyers en congé illimité ou en congé de
libération anlicipée. Ces militaires seront tenus de
se réunir sur-le-charap au corps le plus voisin , où
ils seront armés, soldés et nourris tant qu'on aura
besoin de leur concours.
— Les sous - officiers de la garnison de Pai'is
avaient eu jusqu'aprésent la permission de rentrer
aux casernes deux heures après la retraite. D'après
une récente décision du ministre de la guerre ,
celte permission leur est retirée; ils devront rentrer
en même temps que les soldats.
— Une risque sérieuse a eu lieu dans la soirée
du jeudi 22 , à Orléans , entre des soldats de la
garnison et quelques habilans. Le 58'' de ligne ,
dont la conduile avait été fort repréhensible dans
cette occasion, a reçu ordre de quitter Orléans.
— Le maire de Narboiuie ( Aube) ayant pro-
posé au conseil municipal de verser à la souscrip-
tion pour les soldats blessés à Lyon et à Paris la
somme destinés à célébrer la fête du roi , le conseil
a décidé , à la majorité de ^ \ voix contre 5 , qu'il
était incompétent pour s'occuper d'une, chose qui
n'entrait pas dans ses atlributions, et a refusé de
voter des fonds.
— La garde nationale d'Alby est dissoute avec
injonction de rendre les armes. On attribue celte
punition au peu de zèle qu'elle a montré pour aller
à la revue le jour de la Saint-Pliilippe.
— Une société vient d'être formée à Paris entre
MM. Lafitte, Barrot, Mauguin et quelques autres
députés de l'opposition conslitutioimelle , pour
transmettre aux provinces tous les renseignemens
relatifs à l'exercice des droits électoraux.
— Un journal de Marseille annonce que le
Khône jeltejournellement dans la mer, les cadavres
des victimes de Lyon , et que plusieurs pêcheurs
ont trouvé dans leurs filets les restes de ces mal-
heureux.
— Un incendie a éclaté, le 22 , au bourg de la
Délivrande. Tous les habilans et ceux des com-
munes voisines qui y sont accourus ont rivalisé de
zèle. M. le curé et son vicaire, arrivés les premiers
sur les lieux, et MM. les missionnaires se son! par-
ticulièrement distingués.
— Lundi dernier , les ouvriers qui travaillaient
aux réparations de la cathédrale de Toulouse , se
sont aperçus qu'un vol avait été commis sur la toi-
ture de cet édifice. Plusieurs fragmens des échenets
de plomb des bas côtés ont été enlevés ; on pense
<{ue le tout pouvait s'élever à près de 250 kilogr.
On suppose que les voleurs se sont servis du para-
tonnerre pour monter sur les bas côtés. On a trouvé
une règle d'un pouce c^rré , armée de pointes en
forme de crochel , qui leisr a seni ù arracher le^
pièces des échenets. Le clair de lune a dû favoriser
leur opération.
— On écrit de Mèze ( Hérault ), qu'un vol a été
commis dans l'église ; les troncs ont été brisés, et
l'argent enlevé. Le crime est attribué à un seul
homme; mais toutes les recherches pour le dé-
couvriront élé inutiles. Le malin, avant de s'a -
p)ercevoir du vol , on remarqua à la porte une ou-
verture (|ui avait été pratiquée à l'aide du fer et
même du feu. C'est par là que le voleur a dû s'in-
troduire.
— L'Académie des Beaux-Arts a procédé le 24
au choix des candidats, pour la place de directeur
de l'Ecole de Rome, en remi>lacement de M. Ho-
race Vernet, qui a terminé ses six années d'exer-
cice. La section de peinture a désigné ÎVJM. In-
gres , Garnier et Heim ; l'Académie a ajouté à
ces trois peintres MM. Schnelz, Langiois et Oran-
ger. C'est parmi ces six candidats que sera choisi
le nouveau directeur.
— Un habitant de Xertigny (Vosges) avait , de-
puis plusieurs années , le désir de faire ériger à se»
frais une croix à une demi-lieue de cette paroisse ,
sur la grande roule d'Epinal à Plombières. Il vient
de réaliser son pinux et honorable dessein. C'est le
lundi des Rogations que la bénédiction a eu lieu.
Dès l'aurore , environ mille personnes de tout âge
étaient accourues des hameaux de cette vaste pa-
roisse , et se pressaient à l'église , d'où l'on devait
se rendre processionnellement vers le lieu où la
croix a élé plantée. Le cortège s'est mis en marche
avec les sentimens d'une piété qui se peignait à
l'extérieur, et d'un recueillement édifiant , au mi-
lieu du chant des psaumes et de cantiques analo-
gues à cette heureuse circonstance.
Depuis près d'un demi-siècle, les pieux habitans
de Xertigny n'avaient pas été témoins d'une chose
si consolante pour la religion , dans un temps où
elle est en butte , ailleurs , à tant d'indignes et ou-
trageans mépris.
P. S. Un courrier, arrivé au moment où nous
mettons sous presse , a apporté la nouvelle de la re-
traite du duc de Richemond, de lord Laudsedown,
de sir Graham et de M. Hauley, pour n'avoir pas
voulu accéder dans le cabinet à la réduction des
dîmes du clergé protestant en Irlande.
— L'ingénieuse invention de I\L l'abbé Cabias
doit aujourd'hui même être publiquement appré-
ciée. Il sera joué de son orgue à la grand'messe de
la Métropole , où assistera Mgr l'archevêque.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Inip. »ie Félis LocQuiK, r. N.-D.-(le»-YlctoIre3 , n. i6
LA DOMINICALE.
COU P-ir OEIL
sur. LA SITUATION PKESENÏE.
C'est , il faut l'avouer , un épouvantable
spectacle que celui auquel nous assistons depuis
quarante années. Nous avons vu successive-
ment passer sous nos yeux les peuples et les
l'ois emportes par le nicnie torrent vers les
mêmes abîmes, et dans cot affreux pêle-mêle,
Dieu sait s'il a manqué C{uelque chose de tout
ce qui peut navrer l'ame et déchirer le cœur.
Etrange destinée, et lamentable condition que
la condition des hommes condamnés à vivre
dans ces temj)s de translormation sociale, où la
division vient siéger jusqu'au sein du fover
domestique, où la famille n'est plus un asile
contre les dissentions intestines et les discoïdes
civiles I Telle est pourtant la condition que
Dieu nous a faite , à nous. Encore une fois ,
triste et lamentable destinée I mais qui sert au
chrétien , pour lui faire tourner les yeux vers
cette autre patrie, terme et fin de son dou-
loureux pèlerinage, et dans laquelle ne se trou-
vera ni haine, ni discorde, mais la paix des
enfans de Dieu , et le calme de l'éteruelle pos-
session.
Après trente ans de catastrophes et debou-
leversemens, tels c[ue n'en vitjamais le monde,
il y eut comme une sorte d'affaissement.
Alors des débris vermoulus de tous les trônes
on recrépit à la hâte quelques planches nou-
velles, et la vieille royauté de Saint-Louis
s'offrit aux respects et aux vénérations de la
Fi'ance , comme un gage d'union et de paix,
comme le lien du présent avec les traditions
du passé. Cette alliance devait être éternelle:
tel était le langage du lemps. Où est aujour-
d'hui cette royauté tutélaire? Demandez-le
aux plages de l'exil. Hélas î le torrent a passé
sm- elle comme sur tout le reste, et de cette
France où son nom se trouve mêlé à tous nos
souvenirs de gloire, elle n'a pas même conser-
vé quatre pieds de terre pour y déposer un
cercueil î Ainsi, dans moins d'un demi-siècle,
nous avons vu tomber tour à tour la monar-
chie de Louis XVI, la Convention, le Direc-
toire, l'Empire avec ses gigantesques pensées
et sa. pesante armure. Et dans ce flot précipité
des âges, qui loule et entraîne pêle-mêle les
constitutions, les empires et les dynasties,
que reste-t-il d'impérissable dans le cœur de
G45
Hiomme? Deux choses qui font battre toute
poitrine d'un généreux et saint amour : Dieu
et la liberté !
Loin de s'exclure, ces deux choses se con-
fondent : l'une est la consécration, la garantie,
en même temp> que le principe de l'autre.
Sans Dieu, ((n'est la liberté, sinon cette sauvage
divinité que l'homme se fait dans sa terrible
folie, et sur l'autel de laquelle il entasse le
sang avec taboue, et la boue avec le sang? Que
ce soit par telle cause, plutôt que par telle
i autre, une fatale scission s'opéra entre deux
principes qui n'en souffrent pas; et do là date
la cause de cet étrange malaise qui tourmenta
la France pendant les quinze ans de la Restau-
rati)n, et produisit enfin la révolution de i83o.
La philosophie du dix-huitième siècle, en atta-
quant Dieu , poussait la liberté jusqu'à la
licence, et persuadait aux masses qu'en sapant
le catholicisme c'était le despotisme qu'elle
sapait, confondant ainsi le mal avec le bien et
le bien avec le mal, par une infernale tactique
qui s'est retrouvée plus tard comme une arme
dans les mains de ses successeurs. Ce fut donc
au nom de la liberté que s'accumulèrent centre
les catholiques tant d'effroyables persécutions
qui couvrirent la France de sang et de ruines,,
et auxquelles on ne saurait rien comparer dans
les annules des révolutions.
Il résulte de cette étrange confusion, que les
hommes de paix et d'ordre, les hommes reli-
gieux, s'effrayèrent au mot de liberté , qu'ils
voulaient pourtant au fond franche et com-
plète. Et qui pourrait s'en étonner? On avait
tant abusé de ce mot pour les perdre! Il ré-
veillait en eux tant d'horribles souvenirs, et se
présentait avec un coitége si hideux dans le
passé , que leur cœur se prenait à trembler
d'effroi pour l'avenir. Ce fut un toit , et un
tort immense: car la génération présente, née
au bruit des armes de l'empire, avait enten-
du le dernier écho de ce cri de liberté; et
quand des voix puissantes l'avaient de nou-
veau fait retentir à ses oreilles, je ne sais quel
vertige s'était emparé d'elle et l'avait remuée
jusqu'au fond des entrailles Ainsi se trouva
consommée à la superficie sociale la sépaiation
du libéralisme et des hommes monarchiques.
Les libéraux et les royalistes représentèrent
deux classes, deux camps ; la presse et la tri-
bune turent le double champ de bataille où
bien des fautes se firent, et sur lequel tomla
un jour l'antique monarchie de France, à la
s'upéfaction générale ; car libéraux comme:»
52
U6
LA DOMINICALB.
royalistes n'avaient pas la conscience de ce | temps qu'il fera paraître plus légitimes noi
qu'ils faisaient, et nos'attendaient point, ceux- espérances et nos convictions d'avenir, cette
ci à tant de détresse, ceux-làà tant de tiiomplie
Nous ne nous sentons ni le courage ni l'envie
de venir nous poser ici comme ces prophètes
du passé , empressés d'énumérer les fautes qui
furent commises.
Mais ce que nous dirons , parceque cette ré-
flexion fait naturellement partie du sujet que
nous traitons, c'est que la faute la plus grande
fut de s'effrayer de ces clameuis de liberté, de
permettre qu'un parti exploitât à son profit
l'opinion publique, au Heu de pousser hardi-
ment de son côté les mêmes cris de liberté , et
de montrer cette reine de civilisation comme
une suite nécessaire des doctrines chrétiennes
qui la donnèrent au monde. Il fallait prendre
la génération, telle qu'elle se trouvait, car les
niasses ne rétrogradent pas, jusqu'à ce que
l'expérience leur ait montré la vanité de leurs
pensées.
Depuis que la révolution de juillet est venue
apporter le désenchantement aux uns , et la li-
beité d'esprit aux autres, de notables amélio-
rations se sont faites dans l'opinion publique et
dans la situation générale des espiits. Des dis-
cussions sérieuses et loyales en grande partie,
quoique trop souvent encore empreintes d'a-
mertume, ont été soulevées par les circons-
tances , et ont servi à rapprocher les partis.
A. force de parler de liberté, ou a fini par
comprendre que la liberté pour qu'elle soit
vraie, doit être égale pour tous, sans disti nction
de l'angs, de castes, d'opinions, et qu'elle n'a
d'existence solide et durable que lorsqu'elle
vit dans tous les cœurs, et qu'elle apparaît à
tous comme la seule chance de salut, et la con-
sécration des droits, du bien-être, et du repos
de chacun. Avec l'expérience des choses, on a
appris aussi de l'autre côté à ne pas s'effarou-
cher au mot de liberté, et à la prendre pour ce
qu'elle est dans laréalilé, c'est-à-dire le déve-
loppement le plus étendu des facultés hu-
maines. Bénissons le ciel de ces rapprochemcns
qui se préparent encore plus qu'ils ne se sont
cxécutésjusqu'ici ; car là, et seulement là, estlc
salut de notre commune patrie. Nous ne dou-
tons pas que ce progrès de l'opinion ne de-
vienne de jour on jour plus apparent et plus
réel , par le seul fait de la raison publique
qui se débarrasse peu à peu du vieux bagage
philosophique.
Et pour prendre un exemple actuel qui
rendra notre pensée plus sensible , en même
association des partis, relativement à la ques
tion électorale, n'cst-elle pas la preuve la plui
saillante de cette transaction qui doit s'opérei
un jour, et assurer le calme sur un sol ballottt
par tant d'orages, et silloimé par tant de
foudres? Lorsque des cris de mort retentis-
saient dans les rues de Paris insurgé , et que
des barricades fumantes sortait la proscription
de trois générations de rois , qui donc eût
pensé que toutes ces mains brûlantes en vien-
draient un jour à se presser, etejue, laissant à
part leurs convictions diverses sur les prin-
cipes sociaux, abandonnant les vieilles haines
et les sanglantes ti'aditions de parti , les esprits
se réuniraient dans un principe qui résume et
domine tous les autres , le salut de la France?
D'autres ne voient là qu'un moyen d'oppo-
sition gouvernementale, lésultat d'une com-
binaison tentée par les sommités de chaque
parti. Pour nous, nous y voyons plus que
cela, nous y voyons un fait grave et d'une
haute portée à venir. Qu'on le croie bien ,
lorsque des hommes honorables en sont venus
à faire ainsi le sacrifice de leurs préjugés et
des passions qui se mêlent toujours, quoi qu'on
fasse danslesconvictionslesplus pures et les plus
désintéressées , ces hommes ne sont pas loin
de faire un examen plus sérieuxet plus dégagé
de prévention, de leurs doctrines et de leurs
théories. Or, c'est cet examen grave, basé
sur un seul intérêt, l'intérêt du pays, que tout
homme sensé doit demander, et c'est d'une
discussion libre, consciencieuse, que doitsortir
un jour notre salut.
Le devoir des catholiques est aujourd'hui
de coopérer de toute la force que leur don-
nent les doctrines chrétiennes . qui sont toutes
d'intelligence, de paix et d'amour, à cette
œuvre de régénération et de conciliation.
Ou'ont-ils à désirer , sinon la plus grande
somme de liberté possible, liberté d'ensei-
gnement, liberté d'associ tion, liberté reli-
gieuse et civile, affranchissement de la pensée
humaine? Lorsque la croix s'éleva sanglante
sur le GolgotUa, ce n'était pas pour marquer
l'ère de la servitude, mais l'ère de la liberté,
de cette liberté vmie qui flétrit du même ana-
thème la licence et.la tyrannie.
Une seule classe d'hommes reste station-
naire au milieu de ce mouvement général qui
ébranle la société tout entière; et tandis que
les gens consciencieux et graves , attentifs à
LA DOMINICALE.
6Â7
méditer la marche des faits, se réjouissent I qui font du repos, et delà tranquillité sociale
sincèrement de la forme nouvelle que pren- un devoir et une nécessité.
nent les discussions publiques, elle n'a pas
assez de sarcasmes et de médians raisonnemens
pour rompre cette grande ligue des intérêts
et des sentimens d'un patriotisme véritable.
S'il y a des intelligences murées, où la raison
ne saurait pénétrer, il y a aussi , il faut bien
le reconnaître, des consciences où la voix du
pays n'a pas conservé d'écho. Ces gens-là , il
faut les plaindre ou les vouerau mépris et à
l'indignation publique.
Egaré par nous ne savons quel étrange
aveuglement, le gouvernement actuel ne vit
que d'abstractions, se retourne dans un vide
effrayant, et roule dans un cercle de contra-
dictions qui ne présage d'autre issue qu'une
catastrophe. Le principe démocratique, sur
lequel est fondée aujourd'hui la constitution
française, devait naturellement amener, un dé-
veloppement plus grand du principe d'élec-
tion. Tel est le point capital du grand combat
électoral qui va s'engager dans toutes les par-
ties de la France; et nousdevons nousy arrêter
quelques instans, coramesur un des traits'prin-
cipaux de la situation que nous esquissons en
passant.
On se tromperait étrangement , et c'est l'er-
reur du gouvernement actuel, en pensant que
le morcellement des propriétés est une ga-
rantie sûre de l'ordre et de la tranquillité pu-
blique. Nulle part autant d'ambitions ne s'agit-
tent , autant de médiocrités turbulentes ne
pullulent , que dans les rangs de la classe
moyenne. Loin donc de lui consacrer des
privilèges, et de la favoriser aux dépens des
autres classes sociales^ ou devrait s'attacher au
contraire à la modérer et à la restreindre.
Telle fut l'erreur deBrienne sous Louis XVT,
relativement au tiers-état. Il n'avait pas com-
pris que le problème à résoudre était de le
contenir dans certaines limites, et par-là pré-
venir de trop soudaines irruptions.
Le besoin de l'ordre n'existe nulle part
aussi fortement que dans les masses, à cer-
taines exceptions locales près , et surtout dans
les populations rurales qui forment l'immense
majorité delà France. Là, l'esprit dusiècle n'a
pénétré qu'en partie, et l'on y conserve des
sentimens religieux que n'a pu réussir à effacer
l'impiété de ces derniers âges. Appelez donc
ces masses à partager le bénéfice de l'élection,
et vous aurez une représentation vraie, de so-
lides et sûres garanties pour les hauts principes
C'est là ce que tout le monde comprend et
soutient aujourd'hui hormislepouvoir, et c'est
le premier point que la coalition électorale a
commencé par établir pour base de son action.
Ceci a toujours été pour nous hors de doute,
et nous le demandions avant que les événe-
mens de i83o fussent venus jeter leur lumière
sur les parties les plus profondes de la poli-
tique générale (i).
Pour en revenir au sujet principal de cet ar-
ticle, nous signalions donc avec joie le pas de
rapprochement qui s'est fait entre les deux
fractions rivales de l'opinion publique; et au-
tant que notre voix peut faire d'impression
sur le cœur des catholiques, nous leur recom-
mandons vivement de ne pas se départir de ce
système d'union et de conciliation. Il y a des
choses mobiles comme le temps, et qui passent
avec lui , et des principes immuables et éter-
nels qui ne passent point, et qui surviventà
tout. Gardons-nous bien de les confondre.
Lors donc qu'un homme se présentera à nous
pour assumer sur sa tête la responsabilité ^de
nos vœux et la représentation de nos intérêts,
nous n'avons qu'une question à lui faire. De-
mandez-vous la liberté , la liberté religieuse,
la liberté de l'enseignement? Alors soyez des
nôtres, car si nos croyances politiques diffè-
rent en certains points, nous sommes d'accord
sur la plus essentielle de toutes , celle de la
liberté.
Nous ne savons pas si de cette union résul-
tera le bonheur immédiat et l'affianchisse-
ment de la France j mais ce dont nous sommes
convaincus, c'est qu'une grande masse d'hom-
mes, aimant sincèrement la liberté, sera un
rempart bien fort contre toutes les tyrannies
et tous les déchiremens, et qu'après tout, il
est encore bon que dans une société il y ait au
moins une croyance commune dans ces diffé-^
rentes classes que tant de divisions séparent,
Qu'un sentiment mutuel de conservation
et de paix réunisse donc tous les enfans de
la mère commune , la patrie. Faisons de la
liberté, de la sainte liberté qui naquit un jour
sur le Calvaire, le symbole nouveau de la
grande association publique. Qui voudrait
opprimer ou être opprimé? Pour le catholi-
(<) Voir les Veillées politùiues, i vol. in-8, de
i829 et 4850, par M. Ange de Saint-Priest.
GiS
LA DOMINICALE.
que, comme pour tout autre, c'est le même
besoin qui se fait sentir à son cœur. Deman-
dons tous la liberté religieuse, afin que notre
prière soit celle de Thomme libre qui lève les
yeux au Ciel; demandons la liberté de ren-
seignement, afin que nous puissions inculquer
à nos enfans la croyance que nous voudrons
qui soit gravée dans leurs âmes; demandons la
liberté de la presse , afin que la pensée de
riiomme soit libre et fière, comme il convient
au roi de la création ; demandons enfin les li-
bertés civiles et administratives , afin que
partout où une tyrannie voudrait poser le
pied , elle rencontre le bras d'un homme libre
qui la froisse dans sa main. Et pour cela com-
Ijattons avec coin-age , sans nous lasser, et
réunissons - nous. Depuis quarante années,
n'avons-nous pas tous éprouvé assez de mé-
comptes, n'avons-nous pas assez vogué sur une
mer orageuse et sans fond ?
ETAT DE L'EGLISE EN IRLANDE.
(Ueuxiènic article.)
Un profond sentiment de douleur et d'a-
mertume vient toujours saisir le cœur , lors-
qu'on voit se dérouler dnns l'histoire le ta-
bleau des tvrannies diverses qui ont tour à tour
écrasé le monde. Si elle n'est soutenue par
une énergie peu commune , l'âme abattue ,
bris:5e , succombe à la vue de cette longue
suite de crimes , tristes fruits du pouvoir que
l'homme s'attribue d'opprimer l'homme et de
lui ravir ses dioits les plus sacrés II faut ce-
pendant, pour l'instruction des peuples,
porter quelcpiefois les yeux sur l'oppression
et la servitude; mais on n'accomplit pas ce de-
voir sans un violent effort sur soi-même; et
encore, après s'être fatigué à une œuvre aussi
pénible , aussi désolante , on a besoin de
chercher ailleurs quelque touchant spectacle
poi'r calmer des émotiv)ns qui bouleversent et
déchirent si cruellement. Plus que toutes les
autres , les persécutions subies par l'église
catholique font endurer cette sorte de tor-
ture morale ; car l'enfer a déployé là toute sa
rage. Toutefois, elles offrent une compensa-
tion que l'on né trouve nulle part ailleurs. Si
le mal est grand, le remède n'est pas éloigné.
La Providence, qui dirige la nacelle de Pierre
à travers les tempêtes , n'a pas permis que la
férocité des bourreaux fût seule en relief et
que l'héroïsme des justes demeurât dans l'om-
bre. Ce que l'une a d'effroyable et de hideux
s'efface devant la majesté de l'autre. Ou peut
donc fermer l'oreille au bruit des chaînes et
aux gémissemens de la souffrance, pour
écouter les cantiques d'espérance et d'amour
qui montent vers le ciel ; le regard peut s'é-
loigner des instrumeiks du supplice pour con-
templer l'immortel éclat qui' environne les
victimes, celui de la vertu poussée jusqu'au
dernier sacrifice. Alors l'admiration et l'en-
thousiasme prennent la place d'une tristesse
désolante; on ne songe plus à maudire; le
souvenir du bien seul demeure et la bouche
uC laisse échapper que des paroles de béné-
diction et de charité.
Ainsi ferons-nous aujourd'hui. Les maux
passés et présens de l'Irlande nous ont assez
centristes; oublions-les un instant avec ceux
qui les ont causés , et laissant en repos la tyran-
nie protestante , que les catholiques absorbent
seuls notre attention , sans qu'une pensée
amère vienne s'ititerposer entr'eux et nous.
Le clergé , qui marche à la tète de la popu-
lation, a droit à nos premiers hommages. Il se
compose de trente-deux archevêques et évê-
ques , de cinquante - deux archidiacres et
dovens , d'environ quinze c(mts curés et de
trois mille vicaires. Ses coutumes et ses vertus
l'appellent celles des premiers âges de l'église ,
alors que les barrières du sanctuaire s'élevaient
et s'abaissaient à la voix du peuple. Ce n'est
point le gouvernement qui choisit les premiers
pasteurs. A plusieurs reprises, et notamment
en i8i3 , il a fait d'inutiles efforts pour éten-
dre jusque-là son influence; les propositions
les plus séduisantes ont toujoui's été repoussées
avec fermeté. On a mieux aimé attendre en-
core l'émaiicipation pendant seize ans , que
de céder sur ce point important. Aux curés
du diocèse appartient l'élection de celui qui
doit le diriger. Quand un évêquc est mort,
ils se réunissent tous dans la pi'incipale cha-
pelle; un calice reçoit leurs votes, et les trois
candidats désignés par la majorité des suflragcs
sont présentés au choix du souvei'aiu pontife.
Il arrive, dans certains cas extraordinaires,
que le pape nomme un successeur à l'évêque
pendant sa vie. Mais c'est une exception qui
confirme la règle, puisque même alors le
clergé donne plus tard son acquiescement à
cette mesure. Les candidats sont le plus sou-
vent choisis parmi les pj'êtres du diocèse.
Aussi l'élection tombe toujours sur les sujets
LV DOMINICALE.
6^9
les plus dignes , sur des hommes que l'on a
jugés , apprécies pendant long-temps , et dont
les vertus et les lumières brillent depuis bien
des amiées au milieu des travaux aposto-
liques.
Sorti du clergé , nommé par lui , comme de
son troupeau qu'il n^a jamais abandonné ,
l'cvê'jue est vénéré, chéri comme un père^
nul ne cherche à décliner son autoi'ité, à se-
couer le joug de l'obéissance, et le scandale
d'un ecclésiastique en révolte contre ses ordres
est un fait inouï. Il est vrai qu'il ne fournit
aucun prétexte à l'insubordination. Placé sur
le siège épiscopal , son genre de vie ne change
pas ; toute la différence consiste dans une
plus grande somme de soucis , de travail et
de responsabilité qui est venue peser sur sa
tête. Outre les soins qu'exige l'administration
du diocèse , il est obligé de desservir deux ou
trois paroisses dont il devient en quelque
sorte le curé. Des vicaires partagent avec lui
la fatigue et le produit de ce laborieux mi-
nistère. La rétribution qu'il perçoit ainsi ,
jointe à une modique somme payée tous les
ans par chaque curé , voilà tout son revenu ,
qui s'élève néanmoins parfois jusqu'à dix ou
douze mille francs. Mais comme une extrême
simplicité d'habitudes distingue les évêques
d'Irlande, peu suffit pour leur usage per-
sotmcl ; tout le reste est employé aux bonnes
œuvres dont l'acromplissementsignale chaque
instant de leur vie : car la charité de ces di-
gnes pasteurs est inépuisable; leur désinté-
ressement ne connaît point de bornes. Le sou-
venir du bien qu'ils ont fait est toujours le
seul héritage qu'ils laissent après une longue
carrière; et l'on a vu un archevêque posséder
en mourant une demi-couronne pour tout
trésor. La demi-couronne équivaut à trois
francs de notre monnaie.
Le clergé inféiieur est digne des prélats
qui lui servent de guides et de modèles. Rien
n'égale le dévouement, le zèle et l'activité
qu'il déploie dans l'exercice des fonctions
saintes, et pour soulager les misères qui ac-
cablent le peuple confié à sa sollicitude. Il
n'est étranger à aucune douleur; car tout ce
que souffre son troupeau, il l'a lui-même
éprouvé , et l'histoire de son propre cœur
pendant les jours do son enfance et de sa jeu-
nesse, le rendrait sensible au déchirant spec-
tacle qu'il a sous les yeux , quand même son
ministère ne lui en ferait pas un devoir. Il est
donc le confident obligé de toutes les peines
et, comme il sait par sa propre expérience,
quelles consolations vont au cœur de l'in-
fortuné, il n'est point de chagrins qu'il n'ait
le secret d'adoucir et de rendre supportables.
Vous le rencontrerez toujours sous le toitd^
chaume, dans la butte Infecte qui sert de l'Ç-
fuge à l'indigence ; et il n'en sortira point
sans avoir versé le baume de l'espérance daus
des cœurs ulcérés, distribué d'abondantes au-
mônes , et parfois même laissé quelqu'un de
ses vêtemens pour remplacer les haillons qui
laissent à nu les raem^res glacés du pauvre
mendiant. Quant aux palais, il n'eu sait pas
le chemin. Hélas I qui les habite? ceux qu'ont
enrichis la conquête de la patrie et les désastres
de la foi ; ceux dont la haine cupide a rivé
les fers sous le poids desquels gémit la malheu-
reuse Irlande : il n'a rien à démêler avec eux.
Vous le trouverez au chevet du mourant
qu'il soutient dans ses derniers combats, au
milieu des affligés que sa parole ramène à la
joie , dans l'humble chapelle où il célèbre les
mystères sacrés, réconcilie les pécheurs, et
prie le Dieu des miséricordes de mettre un
terme aux maux qui désolent son église.
L'existence du prêtre irlandais est donc un
perpétuel sacrifice , qu'il couronne souvent
par une mort prématurée. On sait qu'en Ir-
lande la profonde misère qui dévore le peuple
engendre fréquemment des maladies conta-
gieuses dont les ravages font frémir. Des con-
trées entières sont dépeuplées; les atteintes
du mal sont tellement soudaines , et ses pro-
grès si rapides, que les gens de l'art s'arrêtent
épouvantés devant le danger, et refusent leur
secours aux malheureux [ui l'implorent. Kh
bien ! c'est le clergé qui les remplace , et se
charge, au péril de sa vie, de distribuer tout
ensemble, et les remèdes du corps, et les re-
mèdes de l'âme.
L'éducation de l'enfance est entièrement
confiée aux soins des prêties. Dans les parois-
ses où il leur est impossible de se livrer eux-
mêmes à tous les détails de cette œuvre , ils
sont aidés par un maître sur lequel ils exercent
la plus active surveillance. Le maître est payç
par eux ; car l'allocation d'un million accor-
dée tous les ans par le gouvernement, pour
l'entretien des écoles primaires, passe tout en-
tière entre les mains des prote>tans Les écoles
catholiques n'ont pour ressource que la cha-
rité publique, et cependant les élèves s'y por-
tent en foule, tandis que 1rs autres sont dé-
sertes, malgré le vaste et beau local qui leur
^t'O LA DOMINICALE
«St consacré. Il faut pourtant excepter le col-
lège catholique de Maynoot'i, qui reçoit une
subvention du gouvernement. Un certain
nombre de communautés religieuses se dé-
vouent aussi à l'éducation des pauvres. Vingt-
quatre écoles ont été élevées et sont entrete-
nues par elles. Il y a de plus quarante-six
écoles pour le sexe féminin, et trois cent cin-
quante-deux externats. Nous ne dcvonspas ou-
blier le collège que les Jésuites ont fondé à Clon-
gowa, et celui du docteur Dogle , a Carlow.
Ces établissemens répandent l'instrucLion dans
toutes les classes, et donnent un éclatant dé-
menti à ceux qui accusent le clergé de s'op-
poser à la propagation des lumières. Il est
même à remarquer que les contrées de l'Ir-
lande où le peuple est le plus instruit sont
celles que les catholiciues habitent presque
exclusivement. Des calculs qne nous avons
heu de croire parfaitement exacts, font, monter
au quatorzième de la population totale le
nombre des enfans envoyés dans les écoles,
î^n Fiance, ce nombre ne dépasse pas un sur
dix-sept.
Ces bienfaits de tous les jours établissent en-
tre les pasteurs et les fidèles l'union la plus
inviolable et ime touchante réciprocité de sa-
crifices. En vain le parlement refuse de doter
le clergé et appauvrit le peuple au profit d'une
église ennemie : celui-ci trouve dans sa misère
assez de courage pou»- partager son morceau
de pain avec l'homme de Dieu, qui lui montre
au ciel une vie meilleure. Deux fois l'année .
a Noël et à Pâques, le prêtre visite sa paroisse
et se rend aux lieux qu'il a fixés d'avance pour
donner à tous le moyen de recevoir les sacre-
mens sans éprouver la fatigue d'une longue
route. Là, chaque catholique apporte son of-
frande j nul n'hésite à faire un don propoi-
tionné aux moyens que la Providence lui a
départis; l'opinion publique noterait d'infa-
mie celui qui s'y refuserait. Le simple labou-
reur apporte deux ou trois francs et le fermier
depuis cinquante jusqu'à quatre-vingts. Ces
offrandes se renouvellent danschaque famille,
;i l'époque des baptêmes, des mariages ou des
décès. Les deux tiers de ces dons appartien-
nent au cure, le reste au vicaire, à moins que
ce dernier ne soit logé et nourri chez le curé:
alors il ne reçoit cpie le cinquième.
Après ce que nous venons de dire, la puis-
sance du clergé sur l'espiit des populations ne
saurait être un sujet d'étonnement. Une com-
munauté absolue d'intérêts, de sentimens, de
douleurs et d'espérances, foi me entre eux de*
liens que rien ne saurait détruire, et qui s'é-
tendent à tout, non-seulement aux actes de la
vie religieuse, mais à ceux de la vie civile et
politique. L'Irlande a vu sacrifier, du même
coup et par la même main, sa nationalité et sa
foi 'j les ressorts énergiques mis en mouvement
par cette double calamité, se sont réunis pour
ne former qu'une seule action forte, persévé-
rante, opiniâtre. Les souvenirs de l'ancienne
gloire de la patrie vivent ardens au fond des
Ames; ils s'y confondent avec les regrets de
son passé religieux ; et ces plaies sont inces-
samment irritées par les exactions et les cruau-
tés des maîtres qu'imposa la conquête. Le ci-
toyen et le fidèle sont une seule et même
chose, puisque leurs désastres ont une source
unique, la domination étrangère. Le prêtre,
en luttant pour la religion, combat aussi par-
là même pour l'affianchissement de son pays.
Hàtons-nous cependant de caractériser l'im-
pulsion qu'il donne à l'élan du peuple. Sauf
quelques exceptions qui trouvent leur excusa
dans l'affreuse dureté des circonstances , cette
impulsion ne fut jamais violente. Demandez
aux magistrats nommés par le gouvernement,
à qui ils s'adressent pour calmer les mouve-
mens populaires. Quand le système tyi'annique
mis en usage par l'xingleterre a poussé à bout
des cœurs généreux , et que le pouvoir mé-
connu sent l'inutilité de ses efforts pour étouf-
fer les geimes de résistance qui se manifestent,»
on informe l'évêque de ce qui se passe. Celui
ci arrive au milieu de la foule exaltée. Un
silencieux resp;'ct accueille sa présence. Bien-
tôt un autel est dressé; tous tombentà genoux,
et les accens d'une prière commune montent
vers le ciel avec la voix du prélat qui offre le
saint sacrifice. La messe achevée, des paroles
de paix descendent dans les âmes, calment les
transports qui les agitent, et changent la fu-
reur en résignation. Puis on se sépare, en bé-
nissant le pasteur qui a sauvé son troupeau
d'une ruine certaine, et l'on reprend les chaî-
nes pesantes de l'esclavage, en jetant à Dieu
un regard d'espérance, et en se disant que l'in-
justice ne durera pas toujours. Eu 17^8, une
insurrection , protégée par une expédition
française, éclata en Irlande. Uu seul comté ca-
tolique prit part au mouvement. Les autres,
fidèles aux recommandations épiscopales, aban-
donnèrent les projets de vengeance que le dé-
sespoir leur avait inspirés. Lesévêques avaient
porté la peine d'excommunication contre ceux
LA DOMINICALE .
654
qu'f prendraient les armes. On affecta alors en
France de ne pas comprendre les motifs de
cette conduite, et l'on accusa le clergé d'avoir
retardé l'émancipation du pays, en abandon-
nant à leur faiblesse les protcstans républi-
cains. Mais le christianisme n'entend, pas ainsi
lesdcvoirsdel'homme : il enseigne à supporter
toutes les souffrances, toutes les privations ,
même celle de la liberté, plutôt que d'exposer
sa foi à un naufrage. Or, on sait quels prin-
cipes les fidèles Irlandais auraient puisés au
milieu des régimens français , et combien de
leçons d'impiété leur auraient été données.
Peut-être aussi entrait-il dans la pensée des
évêques quelques vues de prudence. La cause
de l'affranchissement d'un peuple marche plus
vite par la patience qu'à l'aide des entreprises
violentes. Les protestans révoltés furent alors
vaincus, et personne n'ignore le succès qui a
couronné les efforts tentés depuis dans la voie
légale.
Au reste, plus quejamais le clergé d'Irlande
peut maintenant, sans trahir les intérêts na-
tionaux, demeurer étranger aux agitations
politiques. La patrie ne manque pas d'hom-
mes énergiques et dévoues pour prendre en
main sa défense. II en est un surtout , Daniel
O'Connel , dont le nom est vin drapeau, et
qui possède le magique pouvoir de remuer à
son gré les masses populaires , parce qu'il
a consacré tous les instans de sa vie aux
combats de la liberté contre le despotsme
étranger. C'est lui qui, de concert avec Sheil,
fonda, en i8.24> l'Association catholique, et en
a fait une puissance devant laquelle l'Angle-
terre a plus d'une fois reculé. Soit qu'il pré-
side à un banquet patriotique, soit qu'il ait à
diriger des assemblées plus graves, soit qu'il
porte la parole dans les délibérations du par-
lement, il montre partout une habileté con-
sommée, un tact merveilleux et une éloquence
qui se plie à tous les besoins, respecte toutes
les convenances, revêt toutes les formes, et
produit toujours dans ceux qui l'écoutent une
exaltation difficile à décrire. Lawless, Hunt,
O'Gorman Mahon, et d'autres encore, pour-
suivent comme lui ce même objet avec une
admirable constance. Rien ne rebute, rien
n'arrête ces protecteurs infatigables de leur
pays. Une victoire n'est qu'un acheminement
à d'autres triomphes, et chaque jour vient at-
tester qu'ils ne travaillent pas en vain.
EDUCATION
DES MERES DE FAMILLE
DE LA CIVIUSATION DU GENBE HUMAIN
LES FEMMES,
PAR
Par L. Aimé Martix.
Nous avons assez de blâme et une condam-
nation assez sévère à jeter sur ce livre , pour
que nous lui accordions tout d'abord le peu
d'éloges qu'il mérite. Ce sera fait une fois
pour toutes, et puis d'ailleurs cela ne sera pas
long. C'est une excellente chose, à notre avis
du moins, par le temps de littérature où nous
vivons, que de consacrer ce qu'on peut avoir
d'imagination et d'idées à mettre en lumière
des problèmes graves, et d'appliquer les pro-
cédés de l'art à rendre attrayantes , claires et
faciles, les grandes questions qui importent c
la société. Sous ce rapport, nous devons donn
féliciter l'auteur, qui aurait pu suivre le cou-
rant de la mode, comme tant d'autres, et qui
a mieux aimé s'attaquer à une œuvre sérieuse :
s'il est resté de beaucoup au-dessous de son
intention probable, nous aimons à croire que
ce n'a été ni fixute de zèle, ni faute de travail.
Nous pensons avec M. Aimé Martin qu'il
y avait lieu de faire un livre sur l'éducation
des mères de famille , quoique nous n'allions
pas, comme lui, jusqu'à souhaiter que l'édu-
cation du genre humain soit faite par les
femmes. Il est certain, en effet , que l'un des
besoins les plus pressans de la société actuelle,
c'est l'épuration des mœurs domestiques; et
comme nous sommes tout disposés à accorder
aux femmes l'influence très-réelle qu'elles ont
sur la vie intérieure et les habitudes du foyer,
nous sommes persuadés que leur éducation ,
bien ou mal faite, entre pour beaucoup dans
le bonheur ou le désordre des familles. A
l'heure qu'il est, le mal est grand; les liens
et les devoirs de la famille sont effroyable-
ment i-elâchés et méconnus ; mais ce mal
nous ne croyons pas que l'éducation des
femmes pût le réparer, parce qu'il est le ré-
em
sultat de causes supérieure;, sur lesquelles les
femmes n'ont pas d'action. Parmi ces causes
nombreuses, elfrayantes, nous n'en citerons
qu'une, à laquelle on n'a peut-être pas songé,
2na s qui n'en agit pas moins d'une manière
i5icessan!e; c'est le mode actuel de dévelop-
pement de l'industrie.
Les îiteliersl voilà l'un des plus horribles
dissolvans de la famille. Dajis les travaux agri-
coles, la famille n'est poijit dispersée ; lepèie,
lanière et les enfans sont à l'œuvre côte à côte;
ils sont l'un à l'autre un appui et un gardien;
la mère préserve l'affection de l'époux de toute
obsession étrangère: les enfans, sans y songer.
font de leur innocence un rempart à la pureté
maternelle; enfin, la réunion perpétuelle des
mcmbi'es de la famille entretient dans toute
leur intégrité les rapports divers qui les unis-
sent. Mais dans le monde industriel, comme il
se trouve constitué aujourd'hui , quelle dis-
persion de la famille et quelle invitation au
crime î Dès le matin, tout le monde se sépare:
le mari couit à son atelier ; la femme au sien-;
la jeune fille elle-même, sans appui, sans con-
seil, va prendre rang parmi d'autres femmes
de tout âge, de tous penthans. C'est durant
ces jouinéf s do travail ainsi passées sansle con-
trôle de la famille- que les liens domestiques
iTaffaiblissent, que les mauvaisesactions se mé-
ditent, q».elesprostitutionssepréparent; et il
n'y a pas d'éducation , pas de principes qui
ne cèdent à la longue à cette action cori'osive
que le procédé du travail industriel exerce sur
les mœurs privées , c'est-à-dire sur la source
même de toute moralité sociale , parce que ce
travail brise et disjoint la famille, et que là on
la fam.lle se dissout, les mœurs sont perdues.
Voilà donc la plus grande moitié des mères
de famille, c'est-à-dire toutes celles qui ap-
partiennent aux classes vivant d'un travail
industriel, vouées pour ainsi dire à un dt'-sor-
di'e domestique inévitable, soit par elles-
mêmes, soit par leurs maris, soit par leurs en-
fans; et comme le vice où elles tombent, elles
ou les leurs, vient précisément de ce que la
famille dont elles font partie est brisée et dis-
soute par le fait, toute éducation qu'elles au-
raient reçue à titre de mères de famille, de-
vient inutile , puisqu'elles ne peuvent pas la
développer et l'appliquer. La réforme à tenter
dans l'intérêt de la vie domestique, si affreu-
sement souillée, doit donc être du même or-
dre que les causes de corruption , c'est-à-dire
sociale. Nous ne nions pas que les vertus ins-
LA DOMINICALE.
? pirées aux mères nepuissert beaucoup; mais
il est évident qu'elles ne peuvent pas assez.
Nous avons dit tout ce qui précède pour
montrer que le désordre actuel des mœurs do-
mestiques tient en partie à des causes supé-
rieures à la famille, indépendantes de la mo-
ralité plus ou moins grande des femmes, et
sur lesquelles l'éducation la plus parfaite des
mères ne pourrait rien, ou presque rien. Nous
avons cité le mode de travail industriel adopté
par la société actuelle, et qui atteint inévita-
blement dans ses mœurs la population d'ordre
moyen et d'ordre inférieur; nous pourrions
citer une autre cause non moins puissante ,
non moins inévitable, qui atteint celle-ci,
toute sorte d'hommes et de femmes, riches et
pauvres, grands et petits; l'amoncellement des
populations.
Les villes ! voilà un autre dissolvant de la
famille, contre lequel l'éducation de la mère
est impuissante, toujours par la même raison,
c'est-à-dire paice que la famille s'y disperse,
s'y brise, s'y anéantit, et que les actions pri-
vées, bonnes ou mauvaises , y perdent leur
contrôle naturel dans la foule, le contrôle du
foyer.
Ainsi, nous pourrions multiplier l'exemple
des causes supérieures et sociales , pour ainsi
parler, qui engendrent le désordre de la vie
domestique; causes puissantes, piesque irré-
riftibles, la première surtout, qui plient, rom-
pent et broient la meilleure éducation, et qui
font courber les plus grandes vertus. Et si
après cela on regarde aux moyens que pro-
pose ou plutôt que croit avoir proposés
M. Aimé Martin, on se dit ce que nous nous
sommes dit au commencement de cet article,
qu'il y avait sur la réforme des mœurs privées
un livre important à faire et que ce livre n'est
pas encore fait.
M. Aimé Martin, sous prétexte de faire l'é-
ducation des mères de famille, a déroulé
une longue suite de théorèmes philosophiques,
politiques, physiques et moraux, comme on
en discutait du temps de l'encyclopédie.
Son livre est un reflet de tout ce qui a été
écrit au dix-huitième siècle sur la vertu •
sur l'humanité et sur la nature, et autres su*
jets des déclamations des philosophes. Un
grand poète a dit de Virgile qu'il était la lune
d'Homère ; M. Aimé Martin est la lune de
Bernardin de Saint-Pierre, lequel n'était pas,
comme on sait, un soleil bien flamboyant.
Une chose qui nous semble merveilleuse, c'est
LA DOMINICALE.
65o
ie sang-fi'oid avec lequel notre auteur place i ventpas lire, ctdoutlc nombre est eu forte ma
un plan d'éducation philosophique à l'usage
des mères de famille, et dans lequel il établit
lonj^uement tous SCS principes de science pé-
dagogique. Il y a de tout dans ce plan : de la
métaphysique, de l'histoire, de la morale,
de la science, de la botanique surtout; car
M. Aimé Martin se souvient toujours de ses
Lct'res à Sophie, et il en insère innocemment
quelques fragiiiens partout où il peut. On di-
rait, à parcourir tous les chapitres où sont trai-
tées toutes ces choses, que nous vivons en un
monde où les femmes prennent leurs grades
aux Universités ; car sans cela, à quoi bon ces
discussions sur l'âme des peuples, sur le traite
des sensations , sur la physiologie philosophi-
que, etcent autres sujets de même nature, aux-
quels toutes les femmes et la plupart des
hommes sont complètement étrangers ? S'il
n'y a de bonnes mères de famille qu'à la con
dition d'avoir discuté et éclairci tous les points
que M. Aimé Martin traite dans son livre,
nous pouvons affirmer qu'il n'y en aura ja-
mais.
Ce livre nous rappelle l'ouvrage de Rous-
seau sur l'éducation, ouvrage si célèbre en
son temps , que le bourreau brûla sur l'es-
calier du Palais-dcJusticc. et que l'illustre ar-
chevêque de Paris, Christophe de Beaumont,
foudroya dans un mandement. Il n'est pas
néanmoins que nous trouvions au style de
M. Aimé Martin les allures de celui de Jean-
Jacques j autant l'un est plein et fort, autant
l'autre est inconsistant et vague. Si M. Aimé
Martin écrivait comme quelqu'un, il écrirait
plutôt comme Bernardin de St. -Pierre, avec
la différence de l'inventeur à l'imitateur. Mais
il y a dans V Education des Mères de famille
et dans r£'/«i/e,mêmepiétentionà réformer,
même insuffisance dans le système, et même
impossibilité de réalisation dans les moyens.
L'élève de Rousseau occupait trois familles à
lui seul, sans compter les cent mille livres de
rente dont on ne parle pas. La mère de fa-
mille de M. Aimé Martin doit apprendre la
logique, la métaphysique , la morale, l'his-
toire, les sciences naturelles, et même la théo-
logie, ne serait-ce que pour faire justice des
impiétés gratuitesque notre auteur se permet,
et que sa profonde ignorance des choses du
Christianisme lui fait ériger en système. Et
les mères de famille dont le travail absorbe
tous les instans! et celles qui sont impropres
aux études intellectuelles ! et celles qui ne sa-
jorité en France, ù l'heure qu'il est, comment
M. Aimé Martin s'en servira-t-il pour civi-
liser le genre humain , comme il dit , et com-
bien de temps faudia-t-il à ses leçons pour
leur apprendre « l'appréciation des lois de
Crète, de Sparte , d'Athènes et de Roiiiii,par
les lois de la nature ? » S'il reconnaît que dans
l'état présent de la société les femmes sont
incapables d'être initiées à ces sortes d'ctudis,
pourquoi s'est-il donné la peine de faire uu
livre qui ne servira pas?
11 y aurait même un point plus piquant à,
établir: c'est qu'à supposer que les principes
posés par M. Aimé Maitin fussent abordables
parles femmes, ce serait encore pour elles
peine inuîile et temps perdu. Ces deux vo-
lumes, dont nous essayons de donner une idée,
sont le plus pauvre replâtrage qui se puisse
voir des moralistes du dix-huitième siècle ,
quels moralistes! C'estle déisme à l'écorce, et
l'athéisme au cœur; le toutrccouvert de force
admirations emphaliqucssur les harmonies de
la nature. Mais quelque chose qui afflige de
la part d'hommes graves, auxquels il n'est
guère possible de supposer de coupables in-
tentions , ce sont les attaques irréfléchies qu'ils
dirigent avec une incroyable légèreté contre
les institutions chrétiennes, et ce grand corps
de l'église catholique, qui offre les plus res-
plendissantes lumières et les plus touchantes
vertus dont l'histoire des hommes ait jamais
gardé le souvenir.
Nous n'avons pas l'intention de suivre
M. Aimé Martin dans ses aperçus sur les doc-
trines chrétiennes ; ce serait prendre au sé-
rieux un travail sans aucune valeur historique,
et qui ne peut être d'aucun danger pour le»
catholiques qui ont appris xxw peu leur reli-
gion. Nous ne savons pas si M. Aimé Mariia
est chrétien; mais nous affirmons qu'il ignore
complètement le Christianisme. Une des idées
les plus étranges qu'il ait émises, c'est que le
Christianisme se décompose en trois ou quatre
religions différentes, qui se sojit ajoutées et
superposées. Voici ce pas>age : «Nous avons
la religion des anachorètes et des moines, qui
date de Basile et de Benoît; la religion de*
Saints, qui s'est mc>difiéc à chaque époque*^/*
depuissaint Jérôme jusqu'à sanitDominicjue,''
et depuis saintDominiquejusqu'à saintUibrej
enfin la religion de l'Evangile , qui date de
Fénélon ». Nous nous refusons à qualifier ce
passage, qu'il suffit de citer: un homme qui
C5i
discute sur le Christianisme , et qui fait com-
mencer la religion de l'Evangile à Fénélon,
est jugé. Ajoutons que le modeste et illustre
évêque de Cambrai méritait mieux que des
apologistes de cette espèce.
A vrai dire , il nous répugne d'exprimer
nettement notre pensée , quand nous ren-
controns des hommes sans autorité d'au-
cune sorte qui s'attaquent à quelque chose
de si grand que le catholicisme , et qui comp-
tent sur leurs doigts les variations de l'Eglise
catholique. Quand ces hommes sont des para-
sites du dix-huitième siècle , qui n'ont pas
même l'initiative de leurs erreurs, c'est bien
pis encore , l'indignation se change en pitié.
M. Aimé Martin affirme, comme un fait bien
constaté, que les lumières des sociétés mo-
dernes nous sont venues malgré V église, qui
avait hdli dans les ténèbres , au milieu des tur
pitudes du moyen-âge. Il y a un autre fait bien
mieux constaté encore : c'est que tel père du
moyen-âge , membre de cette Eglise téné'
hreuse, saint Thomas, par exemple, avait
assez de génie à lui seul pour faire un million
d'encyclopédistes de génie.
LA DOMINICALE.
ECONOMIE SOCIALE.
VTII.ITE DE CETTE SCIENCE J REGLES GENERALES
d'après LESQUELLES LA DOMINICALE DOIT EN
CONSIDERER LES PRINCIPES.
La tâche que nous nous sommes imposé
l'obligation de remplir dans la Dominicale
ne comprend pas seulement le développement
et la défense des dogmes et de la morale du
Christianisme; elle embrasse tout ce qui, di-
rectement ou indirectement, se rattache aux
biens de l'Eglise et aux intérêts du clergé. Or,
l'Eglise et le clergé catholique ne peuvent res-
ter indifférens , comme partie importante de
l'Etat, aux grandes questions qui s'agitent de
toutes parts à notre époque autour d'eux, et
nous n'avons pas besoin d'en déduire ici les
motifs. C'est pour cela qu'aux études pure-
ment religieuses nous avons mêlé des études
politiques ; qu'à côté des questions que font
naître les intérêts spirituels de l'Eglise, nous
avpns agité les questions qui n'importent qu'à
ses intérêts matériels. Et nous continuerons de
marcher dans cette voie , parce que nous
sommes convaincus qu'elle est la plus sûre et la
meilleure. D'ailleurs, depuis quelques mois, la
Dominicale a pris une position toute'nouvelle*
Les encouragemens qu'elle a reçus du clergé
de France lui ont appris qu'elle avait bien
compris sa mission. L'augmentation croissante
de ses abonnés lui donne une influence réelle
qu'elle veut consacrer tout entièi-e au bien de
l'Eglise; cette influence, elle ne peut en user,
conformément à ses désirs, qu'à la condition de
ne rester étrangère à aucune des nécessités de
l'époque. S'adressant à une classe de lecteurs
spéciaux , elle doit s'efforcer d'être complète,
afin qu'ils ne soient pas forcés de recourir à
d'autres sources pour se procurer ce qu'elle ne
contiendrait pas.
Nous reprendrons incessamment la suite des
articles que nous avons publiés sur la jurispru-
dence ; nos promesses n'ont été interrompues
dans leur accomplissement sur ce point , que
parce que nous étions exclusivement occupés
d'un travail qu'il nous a paru nécessaire de
faire pour assurer l'intelligence complète de
nos discussions juridiques. Nous parlerons in-
cessamment de ce travail à nos lecteurs. Mais
la jurisprudence ne suffirait pas. Aujourd'hui
il y a une branche des sciences morales et po-
litiques dont les données occupent tous les
esprits sérieux, et qui paraît destinée à prendre
de nos jours uit? vaste développement : nous
voulons parler de l'économie sociale. L'écono-
mie sociale ou poli tique, qui rechercheleslois de
la formation, du développement et de la distri-
bution des richesses, se retrouve de nos jours
au fond de toutes les questions qui s'agitent.
Science nouvelle, et dont les premiers princi-
pes certains datent à peine d'un demi siècle ,
l'économie sociale fait chaque jour de rapides
progrès. Elle se mêle à tout ce qui regarde le
bien-être matériel des peuples, et pi^éside à la
discussion et à la préparation de toutes les lois
qui ont pour but d'en aviver les sources. A
cette heure, il est impossible de suivre avec une
pleine intelligence les débats des Chambres
législatives , ou la discussion de la presse, sans
posséder au moins les notions générales de
cette science. La Dominicale ne pouvait donc
y rester étrangère; et tous nos soins ont été
employés à nous procurer des collaborateurs
capables de nous compléter sur ce point.
Toutefois , il ne faut pas se tromper surnos
intentions : nous n'avons pas le projet de pu-
blier dans la Dominicale un cours complet et
théorique d'économie sociale; un tel travail
ne conviendrait pas à l'étendue de notre feuille,
forcés que nous sommes d'y renfermer à la fois
LA DOMINICALE.
655
un gi*and nombre de matières diverses. Ce ne
serait peut être pas le moyen le plus sûr de
donner à nos discussions d'économie politique
l'utilité la plus réelle. Les principes généraux
de cette science sont faciles à saisir, mis en
action en quelque sorte dans la discussion d'une
question déterminée. Posés dogmatiquement
et abstraction faite de tout objet précis, ils ne
sont plus aussi saisissables, ou ils demandent
de longs développemens. Nous émettrons
donc nos idées sur l'économie politique, non
comme un corps de doctrine , mais à propos
de toutes les questions importantes qui se
trouveront à l'ordre du jour. Chaque fois
qu'une grave question industrielle, ou intéres-
sant le bien-être matériel des masses, préoccu-
pera l'opinion publique ou sera discutée dans
les Chambres , nous la discuterons à notre tour
dans une partie spéciale de nos colonnes. Nous
croyons que nos lecteurs ne perdront rien en
clarté et en instruction dans ce mode que nous
adoptons. Nous y gagnerons, nous, en ce sens
que nos discussions seront plus intéressantes ,
étant plus actuelles , et que nous pourrons con-
server l'espérance d'apporter notre tribut de
lumières et d'influence dansla délibération de
toutes les questions qui intéresseront à un haut
degré le bien-être matériel du pays.
Mais nous ne pouvons nous dispenser, en
commençant, de faire connaître à nos lecteurs
le point de vue général qui présidera à nos
opinions, et le principe fondamental dans le-
quel nous irons chercher le plus souvent la
dernière raison de nos doctrines. Dans l'éco-
nomie politique comme dans toutes les sciences,
il y a des systèmes absolus , tranchans , contra-
dictoires. Ici surtout ces systèmes sont d'autant
plus nombreux et opiniâtres, d'autant plus
dangereux, qu'il s'agit d'une science née d'hier,
d'une science qui devrait presque reposer tout
entière sur l'expérience, et dont le temps n'a
pu encore sanctionner les principes. Comment
naissent, comment se développent, comment
se distribuent les richesses? Quels sont les pro-
duits qui méritent ce nom , quelles sont leurs
sources? Quelle doit être l'action des lois sur
la production et la consommation? La liberté
doit-elle être laissée au commerce , ou fuut-il ,
par des lois protectrices , favoriser nos indus-
tries nationales au détriment des industries
étrangères? Il n'est pas une de ces questions
et de mille autres qui n'ait reçu des solutions
diverses et contradictoires. Presque toutes les
solutions de l'ancienne école des économistes
ont été renversées par les travaux d'Adam
.Smith , véritable créateur de cette science, et
parlespublicistes qui ont vulgarisé et dévelop-
pé ses doctrines parmi lesquelles se distingua
J.-B. Say , l'un de nos concitoyens. Mais à son
tour l'école de Smith posa des principes abso-
lus qui ont été vivement attaqués depuis , et
que n'a pas toujours confirmés l'expérience.
La liberté commerciale illimitée, par exemple,
la concurrence illimitée , la production illimi-
tée, ont trouvé des adversaires, même parmi
ceux qui s'en étaient d'abord fait aveuglément
les champions. Une secte qui est morte sous le
ridicule pai ce qu'elle a eulc malheur démêler
des folies religieuses à de bonnes idées philan-
tropiques et industrielles, l'école saint-simo-
nienne n'a pas été étrangère à ce nouveau
mouvement des esprits; et aujourd'hui une
révolution nouvelle est sur le point de s'opérer
dans les principes de la science. Que sera-
t-elle? Quelles nouvelles idées fera- 1- elle
succéder aux anciennes? Que laissera t-elle
subsister des principes des écoles antérieures?
Il serait peut-être imprudent de le décider, et,
dans tous les cas, ce ne peut être dans cet
article que nous pouvons l'essayer.
Pour nous , nous n'admettons d'une ma-
nière absolue aucun système absolu ; nous
n'en combattons aucun d'une façon systé-
matique. Nous admettons en économie poli-
tique tous les progrès raisonnables, et d'une
utilité pratique démontrée : c'est la loi du
développement providentiel de la civilisation,
c'est la loi chrétienne. Les principes qui régis-
sent l'industrie des nations doivent varier et s'é-
tendre avec elle. Mais la règle à laquelle nous
nous attacherons constamment , et qui nous
servira toujours de guide , c'est celle qui veut
que l'on n'admette danslesprincipesetdansles
lois, aucune révolution , aucuns progrès qui
n'aient été accomplis dans les faits. En écono-
mie politique, plus qu'eu toute autre science
d'application immédiate au bien-être des peu-
ples, la sévère observation de cette règle est
exigée par la raison et la sagesse , parce que
là , plus qu'ailleurs , la théorie se trouve en
face de faits impérieux, qu'elle doit respecter^
sous peine des plus terribles bouleversemens.
Les principes absolus de la science peuvent
être très-beaux et très-vrais en théorie; leur
application pourrait être très-sage, si elle était
faite sur un sol entièrement neuf et dégagé de
tout ce qui le peut couvrir : appliqués à une
nation ancienne, ayant des habitudes, des.
656
LA DOMINICALE.
enga^emens, des préjuges anciens si l'on veut,
ils produiraient des résultats funestes. Or, la
France n'est pas d'hier; elle a des hnbitiides
enracinées qui ne peuvent se détruire en un
jour; elle a des établissemens industriels qui
comptent déjà une longue existence ; elle
a des industries spéciales. Ces habitudes ,
ces établissemens, ces industries, sont pins
ou moins bons , plus ou moins conformes
aux principes de la science ; mais ils sont;
et la révolution industrielle qui les ren-
verserait violemment , ne produirait peut-
être pas un bouleversement social moins fu-
neste que celui qu'a produit la révolution
politique qui a brisé violemment nos an-
ciennes institutions. Nous le répétons , nous
admettons la loi des progrès ; mais nous n'ac-
ceptons, au nom de la véritable science, que
les progrès suffisamment préparés par le
temps.
Tel est le principe général qui présidera à
toutes nos dissentions sur des questions d'éco-
nomie social;'. Dans un de nos prochains ar-
ticles, nous en ferons l'application à l'une des
grandes questions économiques qui occupent
eu ce moment les esprits.
REVUE
POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE.
Il se passe quelque chose de fort singulier.
On peut remarquer depuis quelque temps une
ardeur à s'enquérir de l'état de la fortune pu-
blique, qui contraste avec l'indifférence pres-
<|ue absolue dans laquelle les esprits sont restés
depuis quatre années sur ce grave sujet. Le
pouvoir, comme un escamoteur habile qui
détourne l'attention des spectateurs tandis
qu'il prépare son tour de gobelets , a toujours
eu quelque prétexte pour distraire l'opinion
d'un examen sérieux des affaiies du pays.
En i83i , il s'est servi fort ndroitement de la
crainte de la guerre étrangère et de la question
de l'intervention ; en i83'.t , delà guerre civile
dans l'Ouest; en iB33, de l'émeute et de la
république; en i834, des crieurs publics,
des associations et ôc. l'insurrection. Cepen-
dant il n'y a eu ni guerre, ni intervention
étrangère, ni Vendée , ni république , et il n'a
éclaté d'émeute que tout juste ce qu'il fallait
pour prolonger l'illusion. Malgré cela, la
France a payé les frais de tout ce qu'on lui a
faitcraindrc, commesiccsépouvantailsavîfient
été des réalités. Ce n'est qu'au moment de la
dissolution, et lorsqu'on a demandé aux col-
lèges de nouveaux pouvoirs en faveur delà
majorité , que l'on s'est avisé de regarder le
total du mémoire des quatre dernières années.
11 est effrayant, ce total , et les frais de deux
misérables émeutes, produit net du svstème
de peur, sont dans une exorbitante dispro-
portion avec leur objet. Cinq milliards dépensé*
en quatre ans, un milliard de dettes grevant
l'avenir, des impôts si onéreux qu'il est impos-
sible de les augmenter, des empi'unts ruineux,
un crédit factice qui cache l'abîme , voilà une
situation telle que notre pays n'en a point vu
une pareille depuis un demi-siècle.
Connnent sortirons-notis de cet embarras
financier? Los plus habiles épuisent en vain
leur science à chercher une issue honorable et
qui ne blesse aucun intérêt. M. Gouin, député
d'Indre-, t Loire, a fait un travail curieux qui
donne, selon le Journal des Délais, la ban-
queroute pour conséquence. Or, la banque-
joute e.st impossible à un gonvcrncment d'or-
dre légal et d'ordre public; réduire li'S dépenses
du service administratif est également impos-
sible car on compromettrait l'existence du
gouveiiiement lui-même. Il faut donc se dé-
cider à périr entre deux impossibilités qui
forment un véritable impasse.
M. Gouin a fait un calcul qui donne la juste
mesure de la situation. Toutes les propriétés
foncières de la France produisent i ,600 mil-
lions de revenu. Sur ces i,Goo millions, il
en est pavé 4^4 ^^ contributions directes.
Les propriétés doivent en outre à leurs créan-
ciers hypothécaires 5ii millions d'intérêts
annuels; total, gSS raillions. Il reste donc
G(35 millionsquiontàsupportei- encore les con-
tributions indirectes, les charges communales
et les événemens fortuits. En mettant seule-
ment 3oo millions pour cet accessoire, on voit
que la propriété ne retire de ses i ,Goo millions
de revenu que 365 millions net; ce qui donne
pour chaque propriétaire un bon tiers de
moins que le revenu de l'homme aux 4o écus,
dont Voltaire nous a laissé les doléances.
Mais comme il faut que le gouvernement
emprunte tous les ans pour porteries recettes
au niveau des dépenses; comme la banque-
roule est impossible, et que toute réduction
dansleménnge de l'Etat est impossible aussi, il
en résulte que chaque année doit absorber, par
les intérêts des emprunts, une portion des aG
LA, T><iVHmCA.hE.
657
Ccus qui restent à la propriété ; en sorte que si
nous étions destinés à subir encore une ou deux
qain(|uennalités comme celle qui vient de s'é-
couler, les propriétaires se tiouvaient obligés
défaire à l'Etat la cession de leursbiens, car ils
seraient dans la position où se trouve aujour-
d'hui le gouvernement : la dépense ]>our eux
excéderait la recette, et ils n'ont point, eux,
de contribuables à qui demander l'impôt.
Cette situation véritablement critique éveille
vivementl'attention, et l.i session prochaine est
appelée d'avance la session de réforme finan-
cière. Mais comment cette réforme s'opérera-
t-elleavec les mêmes hommes , et par consé-
quent les mêmes principes et le môme ordre
d'idées qui ont produit le mal ? Commentccux
qui déclarent qu'il y a impossibilité de réduire
les dépenses, impossibilité d'accroître les recet-
tes autrement que par les emprunts, trouve-
ront-ils une possibilité qui ne soit pas ou une
honteuse faillite, ou un système d'économie
qui ruinera leur pouvoir? Il devient évident
qu'il n'y a de salut poui- la France que dans le
retour aux principes dont elle a dévié. Il se-
rait fort singulier qu'un déficit ayant com-
mencé la révolution de 89, un déficit mît fin
à la révolution de i83o.
Le pouvoii" ministériel paraît ne tenir au-
cun compte de ces embarras , et se reposant
sur un avenir de quelques années ayant pour
hypotiièque la faculté d'emprunter, il semble
dire , comme les dissi[)ateurs de mauvaise
compagnie : apièsmoi, la fin du monde. Le
voilà qui recrute ses candidats parmi les hom-
mes dont la Funeste faiblesse et l'ignorance
des vœux et des besoins delà France, a pro-
duit, sous le prétexte de l'ordre , le désordre
le plus dangereux pour un Etat , celui de la
fortune publique. Tous les moyens sont em-
ployés pour arriver au résultat de la réélec-
tion de la dernière majorité, même ceux qui
ont été le plus vivement reprochés à la restau-
ration. Un député ministériel est mis au plus
haut prix ; celui-ci vaut une route, celui-là un
canal, ttl autre un port de mer : le moins con-
sidéré de tous est au taux d'une bibliothèque
publique. En 1828, la coalition des 2*21 vou-
lait faiie payer à M. de Corbière vingt mille
francs qu'on hii reprochait d'avoir dépensés
pour des imprimés relatifs aux élections 5 et le
ministère sorti des 221 va peut-être employer
cent mille francs à la publication dt brochu-
res destinées à ranimer le zèle des électeurs
dévoués au système. On va plus loin, et l'on
assure que des agcns confidentiels «ont partis
pour les départemens avec la promesse d'une
prime pour chaque tête de candidat élu. H'y
a-t-il pas quelque compagnie d'assurance pour
les élections, comme ii y en a pour les chevaux
et pour la vie humaine? Il est fâcheux de
voirie régime représentatif qui se présente à
la pcn'^ée avec toute la grandeur et la dignité
de la nation qui l'a adopté, tomber à ce point
dans le ridicule? N'est-ce pas déjà assez qu'i*
soit tombé dans la corruption ?
Les carididatures cependant sont nom-
breuses, plus nombreuses qu'elles ne l'ont ja-
mais été. Nous sommes bien loin du temps et
du pays où un ancien se félicitait d'avoir trouvé
un citoyen meilleur que lui. Le nombre des
meilleurs est infini chez nous, si l'on s'en rap-
porte aux circulaires électorales; mais c'est à
soi-même que l'on donne son suffrage, c'est
soi-même que l'on proclame le meilleur avec
une confiance tout-à-fait remarquable. Il y a
quatre oidresbien distincts de candidats: nou-
veauté qui indique la dissolution du libéra-
lisme, de même que la multiplicité des sectes
a opéré la dissolution du protestantisme.
Il y a d'abord la candidature royaliste dont
le tidileau présente peu de noms, en raison des
difféientes manières d'envisager le serinent
parmi les hommes de cette opinion. Mais cette
liste contient ce qu'il y a de plus pur, de plus
honorable, de plus élevé par le caractère et le
talent. Elle n'écrit pas de circulaires; laFrance
la connaît et saura la trouver au jour marqué
par la Providence.
Vient ensuite la candidature constitution-
nelle, composée de la plus grande partie de
ce qu'on appelle la gauche, en tête d;-, laquelle
figurent MM. Laffitte , Odilon-Barrot , Mau-
guiu, Clauzel, Bignon, etc.
Puis la candidature républicaine, presque
inaperçue par son ciiguité et sa position effa-
cée qui prétend s'isoler, et attend fièrement,
enveloppée dans sa farouche vertu , que la
France soit mûre pour les institutions promi-
ses par Robespierre.
Enfin il y a la candidature du juste-milieu,
cohue immense, tumultueuse , composée des
vieilles célébrités de l'ancien centre gauche et
de la cohorte des ambitions cupides, des fono-
tiounaires qui veulent grandir, des gens de
rien qui veulent devenir quelque chose, des
généraux de l'empire, des avocats de la
r^estauration, des fabricans et commerçansqui
veulent être législateurs : foule qui se presse et
6o8
LA DOMINICALE.
se pousse à la porte des élections et de la
chambre comme à celle du temple de la For-
lune.
Ce spectacle est tiiste et affligeant comme
celui que les Lacédémoniens donnaient à leurs
«nfans pour les rendre sobres. Il est fait pour
nous rendre sages , si nous sommes capables
<le le devenir. Quelques incidcns égayent le
tableau ; cela ne peut manquer dans un pays
où l'on est si prompt à saisir le côté plaisant
des choses. La circulaire de M. Kératry aux
électeursduFinistèreaeu ce privilège. Comme
il s'adressait à un arrondissement maritime, ce
candidat ministériel s'est cru obligé d'étaler
toutes les images empruntées à l'art nautique.
La révolution de juillet a été une tempête
que le nom de Louis-Philippe, porté du Cal-
vados aux Bouches du-Rhôue, a calmée. Le
candidat a lutté contre les vents, et il n'a pas
manqué à la manœuvre. Il emploiera tous ses
efforts (dans la section de l'intérieur du Con-
seil-d'Etat), pour faire surgir au port le vais-
seau de l'Etat; simple matelot, son bras tien-
dra le timon avec fermeté , et sa lance per-
cera la caverne d'Eolc. Puissions-nous n'avoir
<"|iie des matelots aussi innocens que M. Ké-
ratry I Mais qu'ils ne fassent plus faire fausse
route au vaisseau.
Voilà à peu près à quoi se réduisent en ce
înoment toutes nos affaires intérieures. Jetons
maintenant un coup-d'œil sur ce qui se passe
au dehors.
Deux événemens remarquables , l'un au
nord, l'autre au midi, viennent d'avoir lieu
en même temps : la dissolution et la recom-
position ducabinet britannique, et la convoca-
tion pour le ^4 j"''lc'^ ^^^ cortès d'Espagne.
A l'égard du premier, on peut le considérer
comme un pas fait dans les voies du radica-
lisme, de même que, dans le second , le gou-
vernement de l'Espagne se trouve entraîné
sur une pente révolutionnaire. En se séparant
cle la partie de son ministère qui tenait aux
idées de conservation , et en appelant à leur
place des hommes disposés à réaliser les pro-
jets d'attaque contre l'existence de Y Eglise éta-
blie , lord Grey est sorti malgré lui de sa po-
sition de juste-milieu, pour donner des gages
au parti qui aspire à un changement total de
la constitution britannique, et commence par
démolir la conststution du clergé. Ainsi se dé-
truit pièce à pièce l'édifice de mensonge et de
fraude commencé par Henri YllI, et com-
plété par la révolution de 1688.
Cependant le banc des évéques s'est ému ;
le clergé anglican tout entier s'est vu menacé
dans l'attaque dirigée contre l'épiscopat d'Ir-
lande, et le corps a été porter au pied du
trône ses alarmes et ses terreurs. C'est une
admirable position que celle d'une royauté de
juste-milieu I Le roi qui venait de sanctionner
par un acte de son autorité le choix des hom-
mes destinés à saper les retrandiemens de
Y Eglise établie, de recevoir leurs sermens, et
de leur promettre son appui , a dû montrer sa
sympathie à cette hiérarchie dont il estlecVief
visible, et lui donner des assurances de protec-
tion et de conservation. C'est ainsi qu'en
France la même main signe des arrêts contre
les hommes de l'insurrection, et des brevets de
pension en faveur de toutes les révoltes. Il est
facile de prévoir que les mesures méditées dans
le but de la réforme du clergé protestant en
Iilande, trouveront une forte opposition dans
la chambre haute. Mais que peut une résistance
sans appui audehors, et que feront reculer en-
core cinquante mille pétitionnaires apportant
leurs réclamations à la barre du parlement ,
marchant en ordre de bataille, en faisant trem-
bler wighs et torys , évêques et lords tem-
porels, et jusqu'au juste-milieu lui-même sur
son trône qui chancelle.
La convoca ion des cortès en Espagne est
également une victoire de l'esprit révolution-
nairesurla faiblesse du juste-milieu. L'époque
de la réunion semble même un hommage
rendu à l'influence de l'astre de juillet, et le
rappel des derniers bannis , les plus exaltés et
les plus dangereux parmi les factieux de i8îO,
est comme un cachet imprimé à l'ère qui va
s'ouvrir. Ce n'est pas que des précautions
n'aient été prises dans la loi électorale contre
le retour des atteintes portées au pouvoir en
i8'i3 et l'esprit de désordre et d'anarchie.
Quand on constitue tout seul on prend ses sû-
retés , on se fait sa position. Mais qui peut
répondre des chances du funeste jeu des ma-
jorités et des minorités, et de l'inflence d'une
tribune qui finit par s'élever au-dessus du
trône ? M. Martinez de la Rosa a eu beau exi-
gf^r un revenu de i ,5oo francs de ses électeurs,
des garanties plus fortes de la part de ses
procuradores ; il a eu beau mettre au rang
des censitaires électoraux les employés du
gouvernement, en comptant leurs émolumens
comme revenu , plus il a pris de précautions,
plus il a faussé la nature des choses, et plus il
I a fourni de points d'attaque contre son qpuvre
LA DOMlMCALE.
em
<:onsti tuante. Cdte manie des constitutions
est le caractère de toutes les usurpations;
mais en voulant imiter Dieu dans l'acte de la
création du monde, il faudrait se donner son
indépendance et sa toute-puissance.
Ce n'est pas tout que de créer un monde
politique, d'ordonner à des pouvoirs de gra-
viter de telle et telle façon , de prescrire que
l'harmonie se fasse , et que le chaos se dé-
brouille : si tout cela n'est pas pris dans la
nature des choses , si les élémens ne se coor-
donnent pas d'eux-mêmes, il y aura confu-
sion , anarchie et désordre. Nous verrons
hicntôt si la charte Christine sera plus viable
que ses sœurs aînées.
L'usurpation d'Espagne et l'usurpation de
Portugal se sont réunies , sous le patronage de
la France et de l'Angleterre , dans une sorte
de partie de chasse contre don Carlos et don
Miguel. Ces deux princes , errans et fugitifs ,
offrent encore un de ces exemples de violence
matérielle faite à la fois à des droits légitimes
et aux vœux des peuples : c'est le premier fruit
de la quadruple alliance. Mais rien n'est
changé à la question qui reste entière comme
celle qui s'agite en France. Ces événcmens se-
condaires sont les dépendances du grand pro-
cès de la révolution de juillet, dont la solu-
tion ne dépend pas de prises de possessions
opérées par la force , ni de certaines maximes
à l'usage des pouvoirs nouveaux. Tout se dé-
cidera d'un seul coup et par un même arrêt à
un tribunal que nous ne voyons pas et qui
pèse dans ses balances les destinées des na-
tions.
Toutes les longues vues politiques sont
braquées en ce moment vers les ports de
l'Angleterre et les rivages de la mer Noire du
côté de la Crimée. On arme des vaisseaux à
Porstmouth; l'empereur Nicolas se rend à
Sébastopol et Odessa , il n'en faut pas davan-
tage pour ouvrir un vaste champ aux conjec-
tures. Une escadre anglaise que l'on équipe I
TJn souverain qui visite son empire! Il y a au
fond de cela les plus grands événemensi On
ne fait aucune attention à la chose vraie, et
on court après la chose fausse ou futile, comme
les Athéniens après le chien d'Alcibiade. Le
maréchal Gérard est parti pour le Midi I 11
€st clair qu'il va réunir l'armée des Pyrénées ,
et entrer en Navarre. Demain ce sera un autre
roman; et voilà comment les esprits sont éga-
rés à la poursuite d'une foule d'idées chimé-
riques !
La réalité, c'est la conclusion prochaine du
congrès des ministres à Vienne. La confédé-
ration d'Allemagne a fait, sous les auspices de
l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse,
comme les gens qui , lorsque le feu est chez le
voisin, commencent par couper les commu-
nications, pour que l'incendie ne les envahisse
pas. Les querelles sans cesse renaissantes du
système représentatif avec la royauté dans les
Etats secondaires, et de ces Etats avec la Diète
germanique, offraient un aliment trop com-
bustible aux tentatives des propagandes et
au passions locales. Toute l'attention du con •
grès s'est donc portée vers les moyens de
mettre la constitution des corps germaniques
en harmonie avec les chartes libérales octroyées
aux peuples des moyennes et petites princi-
pautés. La force des contingens militaires,
leur commandement, la police des étrangers,
les droits et les devoirs de la piesse, la disci-
pline des Universités, les mesures à prendre
dans l'intérêt de l'ordre public et de la paix
générale, tels sont les objets qui ont été traités
et arrêtés par les hommes les plus habiles et,
sans contredit, les plus sages de l'Europe. La
Prusse a invité les Etats qui sont les satellites
de sa planète à entrer dans un système de
douanes et une organisation commerciale qui
vont resserrer des liens considérablement affai-
blis par la gêne que la multiplicité des bar-
rières produisait dans ces contrées. Cependant
on a produit l'isolement du côté de la Suisse,
car c'était par-là principalement que le feu
menaçait de gagner l'Allemagne; et la sagesse
delà nation helvétique, ou plutôt sa position
équivoque et précaire, a favorisé ces précau-
tions.
Pendant ce temps, des mesures sembla-
bles, quoique moins apparentes, et couvertes
d'un plus grand mystère, étaient prises pour
toute l'Italie septentrionale, et nous sommes
sur le point de voir apparaître de ce côté,
après la dissolution du congrès de Vienne,
une seconde confédération de tous les Etats
de cette péninsule , Rome et Naples exceptés,
auxquels leur position et leur politique con-
seille une entière indépendance. Voilà la ré-
ponse à la quadruple alliance des quatre Etats
du juste-milieu. Il faut avouer qu'elle est lar-
gement et savamment combinée.
Le libéralisme ne manquera pas à ses accu-
sations ordinaires. Il dira que ces congrès des
ministres de pouvoirs absolus , cette autorité
centrale d'un grand corps, rivent les fers des
t)60
peuples, et élèvent des barrières devant le
progrès des lumières et de la liberté. Ceci est
une question; mais alors même que l'accusa-
tion serait fondée, il faudrait remonter aux
causes, et savoir par qui toutes ces précautions
ont été provoquées. N'est-ce pas le priucipe
antichrétien d'insurrection et d'usurpation
qui a forcé les puissances de la terre à se re-
trancher contre lui , et à reprendre , au profit
de leur autorité, les concessions que les peu-
ples avaient obtenues? Il n'y avait pas au monde
de populations plus prospères, plus calmes,
plus véritablement heureuses, et même plus
libres que les populations allemandes; le joug
était si léger qu'elles le sentaient à peine.
Jamais nations n'avaient eu de gouvernemens
plus doux, plus paternels, moins oppressifs
et moins fiscaux. Les passions individuelles
étaient contenues par la sagesse et l'esprit
d'ordre répandus dans les masses. Mais voilà
que la révolte vient se poser devant les trônes
comme un droit, et même comme un devoir;
voilà que le principe d'insurrection devient la
base de pouvoirs nouveaux, et que, du haut
des tribunes, les rois sont sommés de se retirer
et de faire place à une souveraineté fantastique.
Il aurait fallu que les princes qui pouvaient
se défendre fussent les plus aveugles ou les
plus stupides des hommes, s'ils avaient obéi à
ces injonctions.
Ensuite qne peuvent envier les peuples de
la Germanie à ceux de la qnadruple alliance?
Ce n'est certainement pas l'ordre, l'indépen-
dance, la prospérité, l'économie que leurs
gouvernemens leur procurent. Est-ce le luxe
d'éloquence qui brille dans les tribunes légis-
latives, et la gloire militaire qui s'acquiert
contre les émeutes? Tout cela coûte beaucoup
trop cher pour être envié.
P. S. Nous l'avions pressenti plus haut :
les deux légitimités espagnole et portugaise
ont été prises au lancé : don Carlos et don
Miguel, soutenus par l'affection des peuples,
ont dû se rendre devant la chasse commencée
par la quadruple alliance, et qui allait, en
prenant le plus giand développement , écraser
leur malheureux pays. C'est là du dévouement
de rois. Quelques courtes réflexions pour
fiair.
Dona Maria va régner par la grâce des
msrccnaircs étrangers de son père, et des
baïonnettes que commande le général espa-
gnol Rodil.
Les Portugais vont être gouvernés par une
LA DOMINICALE.
constitution qu'ils abhorrent, et un prînci
qu'ils considèrent comme l'auteur de tous
leurs maux.
Le Portugal sera au pouvoir des Anglais
sous une royauté à peu près nominale.
Dona Isabelle sera reine d'Espagne par la
grâce des vingt mille Anglais, Belges, Ita-
liens et Polonais qui composent la nation de
don Pedro, d'une armée française campée
au pied des Pyrénées, et des secoure pécu-
niaires et autres qu'elle a reçus de Paris et de
Londres.
Cela ne laisse pas que d'être très-édifiant ,
fort libéral, et prodigieusement constitution-
nel.
Mais ce n'est là que le troisième acte d'un
drame qui en aura cinq Nous en exposerons
le plan et le développement la semaine pro-
chaine.
ÉPHÉMÉRIDES.
Le 8 juin 517. Trois jours de pénitence et de lita-
nies sonl prescrits par le concile de Gironrte
pour terminer la seniahie de la Pentecôte , en
commençant par le jeudi, qu'il était alors dé-
fenilii de fêter, parce qu'un reste de paganisme y
rappelait le nom de Jupiter. Le jeûne des qualre-
lemps d'élé, qui fut d'abord fixé à la seconde
semaine de juin , se trouva ensuite réuni aux
litanies de la Penlecôle; mais l'usage de jeûner
le mercredi , au lien du jeudi , avait prévalu ,
Jupiter élanl toul-à-fail oublié.
Le 9 — 181 G. Acte du congrès de Vienne. Tandis
que Na[)oléaa poursuivait un reste de puissance,
qui devait , le 18 de ce même mois , lui écliapper
à Waterloo , les plénipotentiaires des puissances
de l'Europe terminaient leurs arrangemens pour
consolider la paix, fpie son retour en France
venait de troubler encore. Le paf>e , (pi'il avait
dépouillé , et qui depuis un an était rentré à
Rome, recouvre les possessions qui avaient été
détacbées de ses Etals, notamment celés que le
traité de Tolentino, signé par Bonaparte lui-
même , avait forcé Pie VI de céder en 1798. Le
saint-siége est réintégré dans ses droits sur les
Marches et leurs dépendances, le duché de Bé-
nevent, la principauté de Ponle-Corvo, et les
légations de Ravenne , Bologiie et Ferrare.
Le 40— 1256. Les avocats, notaires et ofiicianx
sont obligés par l'autorité épiscopale, ditns un
concile tenu à Tours , à n'exercer leurs fonctions
qu'après avoir suivi des cours de droit et subi
des examens , nouvelle preuve du zèle des évé-
ques pour la propagation des lumières et la sage
administration de la justice.
LA DOMINICALE.
6Gi
Le il — 1817. Conclusion du concordat entre le
pape Pie VII et le roi Louis XVIII , pour régler
les affaires ecclésiasliqiies de France. Les in-
térêts et les besoins nouveaux que la restauration
avait remai-qués et recueillis , rendaient néces-
saire un complément au concordat de 1801.
L'augmentation du nombre des sièges épisco-
paux était surtout généralement demandée. Le
concordai de \Si7 élablit en principe que le
pape y pourvoirait , et quaranle-deux villes fu-
rent désignées. Mais des objections et chicanes
empèchèienf de rétablir plus de trente sièges ,
outre les cinquante existans. Les vanix de h
France de 1854 ont forcé l'impiété de les laisser
subsister.
Le 42 — 1798. L'île de îMalle est prise y>ar Bona-
parte , et les chevaliers de l'ordre sont d spersés.
Cet événement , (jui ne coûta pas une seule
gout(e de sang aux Français, a décidé du sort
de l'ordre célèbre dont Malle était le chei-lieu ,
et les chevaliers de Riiodes , les chevaliers de
Si. -Jean-de-Jérusalem ont disparu probablement
pour toujotus , malgré les mesures prises pour
les rasseniVder, ponr ranimer leurs cendres.
Le i5 — 874.' Le concile de Douzi , diocèse de
Reims, discule avec la prudence et l'exactitude
les plus remarquables les moyens de prouver
et de punir un inceste sacrilège qui lui avait été
déféré. Les règles prescrites par les souverains
pontifes et les saints docteurs sont rappelées et
rapprochées d'une manière si claire et si con-
cluante que les siècles de la civilisation pour-
raient ne pas mieux faire et font souvent moins
bien.
Lé 14 — 570. Ordination de St. Basile-Ie-Grand
comme évoque de Césarée. Ses lalens , ses ver-
tus, sa noblesse, sa célébrité l'avaient naturel-
lement désigné au choix du clergé et du peuple
fidèle, mais en même temps à l'envie et à la
fureur des ariens. Il pouvait soutenir et la gloire
et la persécution, l'homme qui, répondant aux
menaces de l'envoyé impérial étonné de sa fer-
meté , ajoutait : « Sans doute , vous n'avez
« jamais parlé à un évèque. w
CHRONIQUE DE LA. SEMAINE.
On nous écrit de Rome. — Au prochain consis-
toire, vers la Saint-Pierre , il y aura promotion de
deux cardinaux , Mgr. Canali , secrétaire de la
Congrégaliou des évèques et Réguliers, et Mgr,
Politlori, secrétaire tle la Congrégation pour l'exé-
cution du Concile de Trente Ce dernierq ù dans
les rédactions latiîies retrace souvent les moiièles
de style qu'offrait toujours le cardinal Rnmbo,
a été le rédacteur de la célèbre Encyclique de
N. S. P. le pape, Grégoire XVI- Mgr. Polidori qui
par sa naissance n'appartient p s à la liante no
blesse italienne, est im nouveau témoignage rendu
à l'empressement que met le Sainl-Siège à récom-
penser le mérite et le talent partout où ils se trou-
vent.
— Après tant de combats livrés en son nom, la
liberté n'a pas encore jeté au milieu de nous d'assez
profondes racines pour que les cérémonies du culte
catliolique puissent être célébrées en paix dans la
capitale du royaume très-chrétien. Cette année,
selon l'usage établi depuis la révolution de juillet,
les processions du St-Saciemenl ont eu lieu dans
l'enceinte des Églises de Paris,iet la Fêle-Dieu n'a
point éié !e signal de ces pompes louchantes où l'on
voyait tons les rangs confondus escorter à travers
les rues la marche triomphale de Thoslie sainte.
Les âmes chrétiennes, pour qui ces pectacle a tant
d'attraits, ont dii y renoncer, ou l'aller chercher ail-
leurs. Nous apprenons qu'une foule déjeunes gens
des écoles , jaloux de rendre à leur foi un hommage
éclatant , se sont transportés, comme quehjues-uns
d'entre eux l'avaient déjà fait l'an dernier, au village
de Nanterre, pour unir publiquement leurs adora-
tions à celles des humbles habitans de la can}pagne.
C'est une éloquente protestation contre les clameurs
philosophicpies qui nous annoncent chaque jour la
mort du Christianisme , et l'attiédissement de tous ,
les cœurs. Qnand une jeunesse, pleine de sève et
d'avenir , ne trouve dans les opinions du monde que
doute et perplexité , dans ses fêtes qu'ennui Ci dé-
goût; quand, pour satisfaire aux besoins de son
âme, elle s'élance avec ardeur vers la doctrine pure
et invariable de ses pères , et répudiant les joies
vaines du siècle , cherche le bonheur dans les an-
ciennes pratiques religieuses, on ne saurait sans
folie proclamer l'agonie du culte qui inspire tant d'ar-
deur et d'enthousiasme. An reste ce n'est pas le
seul résultat favorable au catholicisme qu'ait pro-
duit l'intolérance li])érale. Messieuîs lesecclésiasti-
(pies de Paris, piivés d'une de leurs plus pures
jouissances, ont du se sentir consolés à l'aspect de
la multitude qui a rempli les Églises pendant la
journée du dimanche. Tous les fidèles semblaient
s'être accordés pour solemniser par une afiluence
extraordinaire la plus magnifique de leurs fêtes, et
compenser ainsi la perte de son principal éclat.
La veille, se sont terminés dans un grand nombre
de paroisses les exercices du mois de Marie. Cet
usage si touchant, si plein de poésie pure et virgi-
nale, grandit chaque année, et se répand de plus en
plus dans tous les classes de la société. Pendant le
mois qui vient de s'écouler, nous avons vu la foule
se presser pour assister aux pieux exercices consa-
crés à trouver la mère de pnreté et la consolatrice
de toutes les douleurs. Le clergé n'a rien négligé
pour donner à ces réunions toute la solennité dé-
sirable.
— Le jeudi 29 , Mgr l'archevêque a présidé , à
l'Abbaye-aux-Bois , une assemblée qui avait pour
66^
LA DOMINICALB.
objet l'œuvre des pelils séminaires. Un grand noni-
Lre d'ecclésiastiques , qui ont commencé jadis dans
ces établissemens leur éducation cléricale, ont voulu
prouver par leur présence l'intérêt et la reconnais-
sance que leur ins|(ire l'œuvre destinée à les soute-
nir. C'est M. l'abbé Veissière , qui a été chargé de
porter la parole: il s'en est acquitté d'une manière
fort remarquable.
— Le lundi de la Pentecôte , M. le curé de Pon-
toise , chanoine honoraire de l'église de Versailles,
a béni un calvaire , à Vauréal , village situé à quel-
ques lieues de Paris, La croix a été plantée sur une
place publique , au milieu du concours de presque
tous les habilans que celle cér«?monie avait attirés.
Le discours du vénérable ecclésiastique qui la prési-
dait, a profondément ému les assistans qui fondaient
en larmes.
— Lundi dernier, à la métropole, M. l'abbé Cabias
a fait l'essai de son orgue , en présence de mon-
seigneur l'archevêque et des principaux membres
du clergé de Paris. Monseigneur a examiné pendant
plus d'une heure, et avec le plus grand intérêt,
celte ingénieuse découverte, au moyen de laquelle
on peut, sans connaître la musique, exécuter sur
l'orgue tous les airs d'Église. Voici en quoi elle
consste: On adapte au clavier un tableau divisé
de haut en bas en autant de parties qu'il y a de
touches, et indiquant par des chiffres celles qui
doivent être mises en jeu. Comme ce tableau est
rendu mobile à l'aide de deux cylindres roulans ,
lorsqu'un air est fini, on rapproche du clavier les
chiffres qui désignent l'air suivant. L'œil peut ainsi
saisir les chiffres avec la plus grande rapidité. L'é-
preuve a parfaitement réussi. M. l'abbé Cabias a
reçu les éloges les plus flatteurs de la part de Mon-
seigneur, qui est entré dans tous les détails de son
ingénieux procédé, et a paru très-satisfait des expli-
cations qui lui ont été données. Nous ne doutons
pas que dans un grand nombre de Paroisses on ne
s'empresse d'ajouter au chant dans la célébraliondu
culte divin, le concours d'un instrument essentielle-
ment religieux , pour lequel il n'est pas nécessaire
de payer un organiste , 'et qui s'offrira à un prix
très-inférieur à celui des orgues ordinaires.
— Le Journal d'Indre-et-Loire rapporte un acte
de bienfaisance et d'humanité évangélique qui ne
saurait recevoir trop de publicité :
« Il y a quelques jours , M. le curé de Mettray ,
accompagné d'un grand nombre de vignerons de la
commune , s'est rendu dans la vigne d'un habitant
pauvre, malade et chargé d'une nombreuse Aimille.
Les façons nécessaires à sa modeste propriété ont été
faites avec un zèle et une promptitude inconce-
vables. IVL le maire étant venu sur les lieux pour
féliciter les auteurs de ce trait généreux, les vigne-
rons le prièrent de leur indiquer les autres indigens
de la commune qui pouvaient avoir l)esoin de leurs
secours, et précédés de ce magistrat et de leur pieux
desservant , ils allèrent rendre le même bon office
à plusieurs familles, ndigenles. De tels exemples
sont bons à citer, et l'on ne peut trop louer les
hommes qui savent user ainsi de l'influence qu'ils
doivent à leurs fonctions et à leurs vertus. »
— Un arrêt de la cour royale de Dijon vient en-
core déjuger l'affaire des manécanleries ou écoles
d'enfans de chœur, dans un sens favorable à M. le
curé de Tarare , et contraire aux prétentions de
l'Université. Voici les faits :
M. le curé de Tarare (diocèse de Lyon) et son
vicaire, donnaient à leurs enfans de chœur des leçons
de latin. Poursuivis par l'Université , le tribunal
correctionnel de Ville-Franche les acquitta , et le
jugement fut confirmé par la cour royale de Lyon.
La Cour de cassation ayant annullé cet arrêt la ques-
tion fut déférée à la Cour royale de Riom. Celle-
ci jugea comme avait fait celle de Lyon. La Cour
de cassation, persistant dans sa jurisprudence, ren-
voya encore la cause devant la cour de Dijon.
M. Legoux, avocat-général , a soutenu l'accusation
en audience solennelle , toutes les chambres assem-
blées. MM. Journel et Sauzet , avocats de Lyon ,.
lui ont répondu. Ils se sont appuyés sur l'ancienneté
des établissemens attaques qui sont en usage à Lyon
depuis un temps immémorial ; sur le caractère de
ces sortes d'écoles dont l'enseignement ne saurait
être considéré comme un enseignement public; fur
une décision de M. de Montalivet qui a défendu ,
pendant son ministère , d'inquiéter les manécanle-
ries sur l'indépendance de l'Eglise dans tout ce qui
concerne sa liturgie. Enfin, ils ont fait ressortir ce
qu'il y a de misérable dans ces sortes de chicanes
intentées à une époque de Uherlè , sous un régime
qui promit à sa naissance d'affranchir l'enseigne-
ment de tonte entrave.
Voici le texte de l'arrêt rendu le 27 mai par la
Cour de Dijon :
«Considérant que l'établissement connu sous le
nom de manécanterie de Saint-André de Tarare,
existe légalement d'après les dispositions du décret
du 50 déc. 4809, sur l'organisation des fabriques,
et qu'on ne peut l'assimuler à une école publique ,
puisqu'on n'y admet que le nombre d'enfans fixé par
l'autorité compétente ; considérant qu'il est résulté
des faits de la cause que l'instruction sur la langue
latine, donnée aux enfans, ne comprend que ce qui
est strictement nécessaire pour qu'ils prononcent
correctement leschants del'église; que cetteinslruc-
tion, qui n'est pas le but de l'établissement, mais le
moyen de rendre les enfans de chœur plus aptes au
seiTice du culte, ne peut être considéré comme une
contravention aux réglemens universitaires : par
ces motifs, la Cour, sanss'arrêler à l'appel du pro-
cureur du roi de Villefranche , met cet appel au
néant , et ordonne que ce don est appel sortira son
plein et entier effet.»
Il est à remarquer qu'ici la Cour de cassation ayant
annulé deux arrêts ou jugemens en dernier ressort,
rendus<lans la même cause entre les mêmes parties
et attaqués par les mêmes moyens, l'arrêt de la Cour
de Dijon est définitif, et qu'alors il y a lieu à inter-
LA DOMINICALE.
prêter la loi par voie d'autorité. Onsait que Tinter
prétation était conférée, par la loi du 16 septembre
A 807, au gouvernement seul, et sans le concours des
chambres ; mais cette loi a été abrogée par une loi
du 50 juilkt 1828. Ainsi la question desmanécan-
leries n'est plus contestable que devant la législa-
ture.
On lit dans la Gazette de Flandre et d'Ar-
tois :
— La ville d'Estaires (Nord) qui, depuis quelque
temps, désirait posséder une école de Frères, verra
sous peu son espoir couronné de succès. Le conseil
municipal, dans sa session de mai, a volé une somme
annuelle de DOO fr. pour aider à l'entretien d'une
école qui sera tenue par trois Frères. Cette somme
sans doute est insuflisante ; mais les notables habi-
tans, qu'aucun sacrifice n'arrête quand il s'agit de
faire le bien, y pourvoiront par des dons volon-
taires. Ils se sont engagés à couvrir le surplus de
l'allocation nécessaire à l'entretien de celte maison,
à faire les frais de premier établissement, qui s'élè-
veront au moins à 5,000 fr. Le local est prêt; il est
donné par une famille que sa modestie nous défend,
de nommer.
— On nous écrit de Bordeaux :
M. l'abbé Voisin, du diocèse d'Annecy, envoyé ,
il y a une dizaine d'années, en Cl.iae, à la mission
du Su-Tchnen, el rappelé en Europe par ses supé-
rieurs , est arrivé ici au commencement de mai ,
après un voyuge de huit mois. Il s'est embarqué à
JMacas. A son départ, la province du Su-ïchnen
jouissait d'un assez grand calme. L'église y compte
soixante mille chrétiens et hul missionnaires fran-
çais. Un missionnaire est parti dernièrement pour
celle destination. Ce petit nombre de paslenrs met
les fidèles dans l'impossibilité de les voir plus de
t! 0 s ou quatre fois par an ; et néanmoins ils persc-
vèienl dans un degré de ferveur qu'on ne trouve
plus parmi nous. M. l'abbé Voisin a recueilli, pen-
dant les années qu'il vient de p;iS5er au mil ieu
d'eux, une foule de traits forlédifiaus qu'il se pro-
pose, dil-on, de publier.
— Chaque jour se révèle l'ignorance barbare
qui aveugle certains esprits depuis que les passions
révolutionnaires sont en jeu. A Saint-Omer , le
conseil municipal vient de sanctionner la destruc-
tion de l'abbaye de Saint-Berlin et de l'hôiel-de-
ville, monument du treizième siècle, dans le genre
gothique, d'une élégance parfaite. Un marché aux
veaux sera établi sur l'emplacement de l'antique
église que l'on va démolir; el l'on substituera à
riiôle!-.le-ville une maison commune moderne et
sans dignité. Quel vandalisme !
— Voici le relevé des tableaux qui ornent les
différentes églises de Paris :
Dans l'église Saint-Germain-des-Prés, 22 grands
t;U)leaux peints à l'huile; Saint-Sulpice, 42 ; Saint-
Thomas, 27 ; Val-de-Grâce, 10; Saint- Jacques-du-
Haut-Pas, 52; Sainl-E(ienne-du-3Iont, 7i j Saiat-
663
Louis-en-rile, 25; Notre-Dame, C5 ; Saint-Genais.
59 ; Saint-Méry, 45; Saint-Leu,55; Saint-Nicolas-
des-Champs, 25; Bonne-Nouvelle, iO ; Nolre-
Dame-des- Victoires, 28 ; Saint -Eustache, 47; Saint-
Roch, 82; Saint-Philippe-du-Roule , 9; Saint-
Louis-d'Antin, 17. Total, ()29,dont plusieurs sont
des premiers maîtres, tels que Raphaël, Le J>oussin,
Lesueur, etc., etc.
Le nombre des vitraux et des ouvrages de scul|>-
ture est encore beaucoup plus considérable.
nouvelles étrangères et faits divers.
Plusieurs membres du ministère anglais ont
donné leur démission, à l'occasion de la proposition
de M. Ward, relative aux propriétés de l'église éta-
blie en Irlande. Le 2 juin, la recomposition du ca-
binet n'était pas encore officiellement publiée à
Londres. La proposition a été, dans la séance de ce
jour, dévelopftée par son auteur à la chambre des
communes. Lord Althorp, au nom du ministère, a
adopté le principe qui consacre le droit du parle-
ment à disposer du surplus des biens de l'église éta-
blie. Toutefois, il a demandé qu'une enquête préa-
lable fût ordonnée par la chambre , pour constater
l'état des choses. M. Ward s'est opposé à l'adop-
tion de cette mesure; mais, après une discussion
assez longue, le vote de la chambre a donné gain de
cause au ministre. Ainsi laqueston est ajournée et
ne sera reprise qu'après les travaux de la commis-
sion, que l'on présume devoir durer assez long-
temps.
— On assure que l'Angleterre fait de grands
préparatifs de guerre. Il ne s'agit de rien moins que
de dix vaisseaux de ligne de cent à cent vingt ca-
nons, qui iraient rejoindre la flotte déjà imposante
aujourd'hui, en station dans les parages de Malte.
On i)cnse généralement que cet armement est di-
rigé contre le cabinet de Saint-Pétersbourg, dont
on connaît le peu de concordance avec celui de
Saint James.
— Le MonitPAir du 5 annonce que les ratifica-
tions du traité conclu le 22 avril entre les cours de
Paris, de Londres, de Madrid el de Lisbonne , ont
été échangées à Lundi es, le 51 mai, et que le gou-
vernement de Louis-Pliilippe vient de recevoir
celles des trois autres puissances.
— Trois courriers de commerce venant de Ma-
d id gardent le plus grand secret sur ce qui se
passe dans cette capitale. Il paraît que l'ambassa-
deur d'Autriche a quitté Madrid; que ceux de
Russie et de Prusse ont fait descendre les armes
qui surmontaient la porte de leurs hôtels, et se
d s.)osei t aussi à partir. Des bruits d'interventien
de la part de la France dans les affaires d'Espa-
gne commenceut à se répandre ; on parle même
d'un bataillon par régiment de l'armée d'interven-
tion qui entrerait prochainement dans ce pays. Le
LA DOMINICALE.
664
maréchal Gérard, dit-on , a qnillé Paris, se diri-
geant vers les Pyrénées. — Une grande incerti-
tude règne encore sur les affaires de la Péninsule.
L'évacuation de Santarem par don Miguel parait
positive; mais on n'est pas d'accord sur les causes
de ce mouvement. Les uns l'attribuent à l'impos-
sibilité de garder cette position , et au succès de la
cause pédrisle; d'autres n'y voient que le résultat
d'nn plan d'opération qui aurait pour but de don-
ner la main aux partisans de don Carlos. On as-
surait que les deux prélcndans étaient entrés en
Espagne. Celte nouvelle, qui ne s'est pas confir-
mée , n'a pas été non plus démentie. Pendant ce
temps, les carlistes se maintiennent dans les pro-
vinces septentrionales. Les troupes de la reine sont
presque partout sur la défensive.
— Des troubles ont éclaté dans plusieurs villes
de France. A Reims , des ouvriers lileurs se sont
réunis en grand nombre pour arrêter les bases d'un
tarif. Quatorze d'entre eux ont été arrêtés par la
garde nationale. On a voulu les délivrer. La garde
nationale a été assaillie à coup de pierre.
— A Toulouse, un charivari, donné le jour des
secondes noces d'un médecin, a été l'occasion
d'un rassemblement si considérable que l'autorité
a cru devoir s'en mêler. Des charges d'infanterie
et de cavalerie ont été exécutés, et ont amené
l'arresiation de treize individus.
— Une rixe s'est engagée à Monlluçon (Allier) ,
entre les habitans du faubourg et les membres d'un
ancien club républicain.
— A Nevers, une violente dispute s'est élevée
parmi deux cents jeunes gens venus en cette ville
des conmiunes voisines. L'un d'eux a eu la poitrine
traversée d'un coup de pique. Les gendarmes ont
été maltraités.
— Il n'est bruit que du suicide d'un militaire de
la garnison de Lyon, dont le père a, dit-on, été re-
trouvé parmi les morts des événemens d'awil. Ce
jeune homme n'a pu survivre à l'affreuse idée que
peut-être la balle dodt le cadavre portait la marque
à l'endroit même du cœur était sortie de son fusil.
— lia déjà paru cinq livraisons ûeV Italie, par
M. le chevalier Artaud, ancien chargé d'afiaires de
ïrance à Rome el ù Flo.ence, et membre de l'Ias-
lilut. Les événemens du moyen-âge y sont consi-
dérés so.is un p nnt de vue différent de celui que
lieaucouj» d'auteurs avaient pris jusqu'ici pour
ligne de départ. ]j'Uali2 est donc un ouvrage ab-
solument nouveau.
Ces cinq livraisons , ornées de vingt gravures ,
représentant les principaux sites et les monumens
tlénomniés dans le cours du récit, coCUentun franc.
L'ouvrage entier sur l'Italie aura à peine douze
ou quinze livraisons, et dans cette dernière sup-
position, ne coûtera que 3 francs pour 240 pages
de texte inédit, et (JO planches gravées sur acier.
Le nom d'un écrivain politique à qui on doit en-
core des publicatoas importantes sur l'iiisloire
des arts el la numis.natique , et qui a pu ainsi en-
richir sa con. position de tant de connaissances
variées, assure à cette partie de l'immense entre-
prise de MM. Didol, a\i[>c\é V Univers piiioresque,
le même succès qu'elle obtient pour les parties de
l'Égyple, confiées à M. Champollion, et de la
Grèce , rédigée par M. Pouquevillc.
MM. Didot vont au-delà de ce qu'on pouvait at-
tendre; ils ont rési)ln le problème des excellens
livres à jbon marché.
— Une société de commerce pour la colonisation
de la régence d'Alger, vient de se former sous la
raijo 1 A. Tayer , Soulié et c()mpagnie. Parmi les
p incipaux actionnaires, on cite le duc d'Orléans,
le maréchal Clauzel, le général Bertrand, M. Bar-
bet, maiie de Rouen, M. de Cambacérès, et M. le
duc de Fitz-James. Le fonds social est fixé à 8 mil-
lions divisé en 8,000 actions. Les opérations auront
surtout pour but d'introduire dans le pays la cul-
ture de |)lan tes tropicales, telles que le colon, l'in-
digo, etc. ; celles du mûrier et de l'olivier, et l'édu-
cation des bestiaux. Les maisons et biens acquis
seront donnés en location après avoir été disposés à
l'européenne.
AVIS.
Nous avons, dans le courant des doux der-
niers mois, reçus diverses réclamations de la
part de nos abonnés à qui des numéros de la
Dominicale n'étaient point parvenus. Jaloux
de ne mériter aucun reproche de ce genre,
nous nous sommes assures, de la manière la
plus Dositivc, que nos numéros étaient très-
exactement déposés à la poste, et que nulle
erreur ne pouvait provenir de notre fait. Une
fois rem::5 à i'adm n strat'on des Postes nous
ne savons plus ce que devienn nt ces numé-
ros, mais nous lestons convaincus qu'il a pu
se passer à leur égard des choses fâcheuses
dont nous nous efiorcerons de provenir le
retour.
Le Direete,ur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp.de Félix Locjniif, r. N.-D.-des-Victoires , u. 91
Le gouvernement philosophique et le gou-
vernement HELIGIEUX.
( TroiNième article. )
Si Ton a suivi avec quelque attention le
mouvement d'idées qui a élevé et porté peu à
peu les philosophes vers le pouvoir politique ,
et qui a fini par remeUre en leurs mains ou en
celles de leui-s adeptes les destinées de la France,
on a pu les voir, principalement pendant le
dix-huitième siècle, le cœur gonflé d'ambition
sociale, tout occupés de théories qu'ils dres-
saient avec amour, mais sans nulle espérance de
les réaliser dans une société qui paraissait soli-
dement emboîtée dans sa charpente monarchi-
que, et qui en réalité n'avait de bon que
l'écorce , et de vert que le feuillage. Puis , les
philosopheSjfavorisés par unesubversion inouïe
jusqu'alors, se placèrent à la tête des idées;
les vieux chefs, qui venaient de se coucher dan»
leurs sépulcres, serelevèrent, pour ainsi parler,
et se di'essèrent en pied avec leurs chauds néo-
phytes de 1789; les plans qu'on avait autre-
fois élaborés avec sollicitude, furent repris et
consacrés; les philosophes se trouvèrent de-
venus ce qu'ils avaient souhaité d'être : ils
avaient rêvé la suprématie morale des peuples,
et ils se trouvèrent tout ù coup les législateurs
tout puissans du plus beau rovaume de l'Eu-
rope. Alors, possesseurs de cette rovnuté qui
n'était encore jamais échue aussisubiteet aussi
brillante à la raison humaine, les philosophes
tenant sous leurs pieds la France de Louis XVI,
se demandaient l'un à l'autre : Qu'en ferons-
nous?
Ils en firent ce que vous savez : les théories
du dix-huitièine siècle sur la souveraineté de
tous et de chacun, furent réalisées; la logique
de ces systèmes alla se heurter à tant de têtes,
qu'on la suspendit. Après plus de vingt an-
nées, qui furent pour les philosophes le temps
de la captivité, il leur a été donné de rebâtir
le temple. Ils l'ont reconstruit sur le plan
de 1 789 , c'est-à-dire d'après les données des
théories encyclopédiques ; mais leurs idées
émises et calculées sans avoir tenu compte
des réalités sociales, ont été forcées de se
mentir à elles-mêmes; les principes des phi-
losophes ont refusé de donner leurs consé-
quences pi'opres et directes, et ils en ont adopté
d'autres qui sont leur négation. Ainsi, àl'heure
LA DOMÏNICALE. 665
qu'il est, comme nous l'avons déjà fait voir,,
le dix-huitième siècle conduit la société; mai&
ce n'est pas au nom des maximes qu'il avait
préchées. Son pouvoir est moins une idée
qu'un fait rajusté et rapiécé; ce qui prouve
qu'il n'y avait rien au fond de la politique des
encyclopédistes, puisque le monde qu'ils ont
eu en hur puissance a glissé dans leurs mains.
Certes, c'est à d'autres conditions de vie et
de force que le Christianisme se présente de
nouveau pour gouverner les nations. IVous
disons se présente de nouveau, car il ne faut
pas oublier que la civilisation de l'Europe est
son ouvrage , et que l'ombre qui s'est répan-
due sur la société pendant ces quarante der-
nières années, vient de ce que ce soleil s'est
éclipsé derrièrenos erreurs. Lemondemoderne
appartient au Christianisme; il l'a nourri de
sa parole pendant les longues douleurs de son
enfance; il a garanti son berceau des Goths
qui venaient de l'est , des Huns qui venaient
du nord_, des Saxons qui venaient de l'ouest
et des Arabes qui venaient du midi ; il l'a dou-
cement bercé et endormi au son de l'orp^ue et
des cloches de ses cathédrales; et puis il lui a
livré commejouets , à son léveil, ces raillemer-
veilles de l'art du moyen âge, flèches, donjons,,
vitraux. Les ph.ilosoiihes n'ont pris le monde
que grand, riche et insti-uit; le Christianisme
l'avait reçu pauvre, ignorant et dést.lé. Les
philosophes lui ont donné en échange de beau-
coup de sang et de larmes, quelques j^auvres
théories dont eux-mêmes ne veulent plus; le
Christianisme lui a fait toutes ses réalités de
mœurs , de lois et d'arts; et c'est au nom de
tous ses bienfaits passés et de son antique pa-
tronage , qu'il repi*nd aujourd'hui la société
sous son aile blanche. C'est l'ouaille égarée ,
c'est l'enfant perdu.
Et d'abord c'est une chosejuste , naturelle,
et légitime, que le principe qui a créé et coor_
donné les élémens d'une société , s'en envi)are
et les mette en œuvre. Celui-là qui a donné
naissance aux instincts sociaux, les peut seul,
distinguer et satisfaire. Nul n'élève mieux
l'arbre que celui qui l'a p!:;nté. Q;ie';le notion
intime et quelle expérience des peuples pou-
vaient avoir lesphilosoplies, eux qui n'avaient
constitué aucun peuple, fondé aucune morale,
enseignéaucune de ces véi ilés indispensables ù
lavie.?Imagine-t-onriende plus téméraire, que
de s'emparer subitement des faits que l'hi.stoire
avait successivement fait naître dans un pays,
et de prétendre leur imposer des lois arbitrai-
00
666
LA DOMINICALE.
renient calculées, couimesi tous les faits n'exis-
taient pas en vertu de causes distinctes, et ne
se développaient pas inflexiblement selon des
lois tirées de ces causes elles-mêmes? Le Chris-
tianisme seul peut faire cela: il s'empare d'un
peuple, parce qu'il l'a réuni j il modère ses
mœurs, parce qu'il les a faites; il corrige ses
lois, parce qu'il les a sanctionnées; il sait en-
fin tous les secrets de la civilisation, comme
l'artiste sait les secrets de son œuvic; et pour
lui , il est. temps à toute heure de reprendre la
tâche à l'cudioit oii il l'a laissée, p.nce que le
monde n'a pas cessé d'être sien, et que ce monde
reconnaîtra toujours la voix qui l'a tiré du
néant, et qui a lancé la société dans son orbite.
D'un côté, les prétentions politiques du
Christianisme sont donc lout-à-fait naturelles;
il reprend son ouvrage, il tend la main au fils
de sa doctrine , il dirige la civilisation après
l'avoir faite. D'un autre côté, elles sont tout-
à-fait légitimes, car il se présente comme la
manifestation magnifique de Dieu, et aussi
comme 1 1 satisfaction la plus complète des né-
cessités humaines.
Il y a eu quelque chose de singulier et d'ins-
tructif à remarquer dans les tentatives qui ont
été récemment faites par quelques ordres par-
ticuliers de philosophes pour s'emparer de la
direction de la société. Les sectaires ont d'a-
bord mis un grand soin à ne heurter aucun
des clémens anciens de la société , comme ils
ont mistouteleur sollicitude àtcnir compledes
élémens nouveaux ; mais ce qui n'avait encore
jamais été fait depuis Jésus-Crist, ce que le
dix-huitième siècle aurait surtout raillé et
moqué , c'est qu'ils ne se sont pas contentés de
pourvoir à l'oi'ganisation ou de l'industrie , ou
de la science et des arts, ou de l'administra-
tion générale, ou de la politique; ils ont con-
sidéré tout cet immense travail comme partiel
et incomplet, et ils ont unanimement senti la
nécessité de réunir les fils épars de leur doc-
trine sociale dans une religion.
Nécessité singulière où est l'humanité d'être
ramenée au vrai par mille routes, soit qu'elle
suive la pente de son cœur, soit même qu'elle
se livre nonchalamment au courant de ses
idées. Un philosophe du dix-huitième siècle
avait dit qu'il faudrait inventer Dieu s'il
n'existait pas. Eh bieni denos jours, on a in-
venté une religion , une théosophie com-
plète, comjîrenant les notions sur Dieu, ses
rapports avec le monde sensible, et la destinée
définitive de tous les êtres créés de l'univers.
Cependant cette grande attention ainsi
tournée vers les idées religieuses, à une épo-
que d'indifférenci; , n'avait , dans l'esprit
des sectaires nouveaux, d'autre but que de
donner une religion pour base à l'organisation
sociale; tant c'est aujourd'hui , dans l'esprit de
ceux qui réfléchissent, une vérité importante
et démontrée, que la nécessité d'unir les idées
religieuses aux idées politiques, et de faire
marcher les Etats comme l'homme d'Ovide,
les yeux levés vers le ciel I
Eu effet, le tourment des politiques mo-
dernes, c'est la difficulté qu'ils éprouvent à
produire ou à maintenir l'unité dans la cons-
titution des royaumes, et à empêcher la pro-
duction de ce qu'ils appellent, depuis le Testa-
menî poliligue du cardinal de Piichelieu, un
Etat dans un Etat. C'est là un obstacle auquel
tous les publicistcs se heurtent, et que les
sectaires dont noas parlions ont voulu éviter,
en synthétisant leurs théories sociales dans une
religion qu'ils avaient faite exprès. C'est là
encore ce qui a été pour la France une source
de troubles, et pour son gouvernement un
sujet continuel de petites et de mesquines
tvrannies, en exigeant le sacrifice des asso-
ciations religieuses qui s'étaient formées sous
la restauration, et en mettant en état de sus-
picion légale les associations les plus saintes
et les plus morales qui existent aujourd'hui,
ou qui se formeront désormais.
Et cependant les publicistes et les gouver-
mens aurontbeau faire; tant qu'ils ne ferontpas
delà religion labasede leursprincipes, ilyaura
toujouis, même delà part des citoyens les
plus paisibles et les plus honorables, des dis-
sidences dangereuses; il se formera des ten-
dances à une production d'un Etat dans un
Etat; car les lois politiques et les constitutions
n'embrassant pas l'homme tout entier, elles
laissent en dehors de leur cercle lessentimens
religieux et les idées morales. Ces sentimcns
et ces idées pencheront incessamment vers
une synthèse qui leur soit propre; ils cher-
cheront à s'unir, à s'allier, à se constituer,
à se traduire extérieurement en certains actes
matériels, car c'est le propre de la pensée de
devenir concrète; c'est le propre de l'intel-
lipencpdepasscrdu monde idéal dansle monde
réel.
Tant que la politique etlareligion ne mar-
cheront pas de concert, elles seront rivales;
car de penser qu'elles vivront côte à côte, sans
s'enquérir l'une de l'autre, il n'y faut pas son-
< DOMINfCALE.
667
fjcr. De vouloir, comme disent nos hommes
d'état, que le clcrgc reste dans ses atlrihu-
tions , c'est une folie, dans le sens restreint où
ils l'entendent; car le clergé, qui n'est ni am-
bitieux, ni brouillon , le clergé ne veut rien
que ce qu'ordonne le catholicisme; mais le ca-
tholicisme ordonne impérieusement dans la
sphère des notions religieuses et des notions
morales; celles-ci ordonnent aussi impérieuse-
ment dans la sphère des relations domestiques;
et comme, en définitive, tout royaume, quel-
que A^aste qu'il soit, se réduit aux proportions
de la famille, il en lésulte que toutes les lois
rentrent dans les lois de la famille : celles-ci
dans les notions morales, celles-ci dans les no-
tions religieuses, celles-ci dans le Christianisme.
C'est en vérité une chose merveilleuse que d'en
être réduit à démontrer la connexité intime
de toutes les lois humaines. Est-ce que l'homme
n'est pas un? Les païens eux-mêmes étaient
parvenus à des notions plus justes : ils repré-
sentaient Jupiter enlaçant les dieux et les
hommes avec la chaîne d'or qui partait du
pied de son trône.
Oui, et les sectaires qui se sont élevés pen-
dant ces derniers temps l'ont bien reconnu :
il faut qu'un gouvernement soit religieux.
Maintenant le Christianisme peut-il servir de
base à un gouvernement de ce monde? Nous
le croyons fermement; et nous exposerons là
dessus les élémens et les motifs de notre opi-
nion.
BIBLIOGRAPHIE.
HISTOIRE DE FRANCE. M. MICHELET.
Il s'est produit en France, durant ces vingt
dernières années , un certain ordre d'esprits
qu'il serait bien difficile de caractériser exac-
tement , et qu'il est plus aisé de faire connaître
en disant ce qu'ils ne sont pas, qu'en affirmant
ce qu'ils sont. Avant tout, ce sont des intelli-
gences remarquables, qui ont des proportions
originales et grandes , et qui révèlent au plus
simple examen une puissance dont on sent
l'énergie , mais dont on comprend mal et con-
fusément la nature. Pour ce qui les distingue,
c'est d'abord un éloignement profond de
l'aridité d'âme et de l'incrédulité du dix-
huitième siècle , de ses habitudes de déni-
grement et de sarcasme , et de ses théo-
ries de désorganisation. Ensuite , quoique
singulièrement rapprochés du catholicisme,
surtout par rapport aux voltairiens, ilsdemeu»
rcnt néanmoins, vis-à-vis de ses dogmes et de
son histoire, dans une sorte d'indépendance,
d'individualisme et de libre arbitre qui livreà
leur interprétation facultative une foule de
points capitaux que l'Eglise a fixés. En un mot,
ils nesont pas encyclopédistes, il s'en faut; mais
ils ne sont pas non plus catholiques, il s'en, faut
aussi : d'ail leurs beaucoup pi us sympathiques au
Christianisme qu'à toute autre idée; enquête,
dans l'intérêt de l'humanité, de toutes les
choses nobles et belles , et les cherchant avec
une infatigable ardeur à travers tous les sys-
tèmes qui sont tombés jusqu'à présent de la
main des hommes.
Cette généralité d'esprits que nous signa-
lons, et qui est encore trop peu dessinée pour
avoir un nom, se divise même, à l'heure qu'il
est eu plusieurs.spécialités diverses, lesquelles
ne s'avouent peut-être pas toutes entre elles
leur alliance eÊ leur fraternité , mais se ti n-
nent au moins par les qualités négatives que
nous avons énoncées. Ainsi , cette nouvelle
couche intellectuelle , si nous pouvons ainsi
parler, qui recouvre presque entièrement , et
qui px'obablement recouvrira tout-à-fait l'éclec-
tisme, doctrine qui semblait promettre plus
qu'elle n'a tenu, et qui est aujourd'hui aussi
usée dans l'opinion que les hommes qui l'ont
introduite et professée ; cette couche intellec-
tuelle , disons-nous, contient déjà ses poètes^,
ses philosophes , ses publicistes et ses histo-
riens. Occupons - nous particulièrement de
ceux-ci, et parmi euxchoisissons M. Michelet.
Chef de section aux archives du royaume ,
maître de conférences à l'Ecolenormale, sup-
pléant de M. Guizot à la Sorbonne , M. INIi-
chelet possède tous les élémens matériels que
réclame la mise en œuvre d'une idée. Nous
devons ajouter que les élémens moraux ne lui
manquent pas. Encore jeune, ardent, actif,
doué d'une parole brillante et incisive , il a
l'opiniâtreté réfléchie du travail intérieur, et
la confiance communicative de la prédication
publique. M. Michelet se trouve ainsi à l'é-
preuve la plus difficile, mais la plus décisive
et la plus belle qu'il pût souhaiter. Le gou-
vernement et son propre mérite ont fait à ses
idées de magnifiques conditions; nous verrons
bien ce qu'elles produiionl.
Nous ne voulons pas dire que M. Michelet
en soit à commencer son oeuvre , et que tous
les ouvrages que le public a reçus de lui ne
CG8
LA DOMINICALE.
soient pas dif^nes de. l'attention qu'ils ou''
obtenue; mais autre chose est jeter un aperçu
dans un livre, autre chose est le jeter dans !e
public. A un homme placé comme -M. Miche-
Ict, il faut une école, et non pus des lecteurs.
Si son idée est vraiment bonne , cette école
se fera; si elle est mauvaise, l'école se fera
peut-être aussi : mais, par le temps de lutte
intellectuelle où nous vivons, le règne des
fausses théories n'est pas long ; elles naissent
et meurent vite. C'est cette sanction du temps
et de l'expérience morale que nous appelions
tout à l'heure sur l'idée. de jM. Michelet, et
après laquelle il sera pleinement leconnu et
constaté jusqu'à quel degré elle doit monter
dans l'échelle scientifique et l'estime coutem-
jDoraiue.
Par instinct, par raisonnement, nous ne sa-
vons trop lequel, mais assurément par une
inspiration fort heureuse, M. JNÎichelet a fait
précéder ses travaux d'histoire moderne par
<les travaux d'histoire ancienne. Il y a ijour
tous les peuples une certaine période qui
■est à peu près la même, celle du commen-
cement des institutions et de l'assiette défini-
tive des familles : il vaut mieux l'étudier chez
les nations primitives que chez les nations mo-
dernes , parce qu'elle y est moins compliquée
d'accidens étrangers et d'élémens accessoires.
Soit hasard dans les études, soit spontanéité
dans le plan , M. Michelet a commencé ainsi
sa carrière d'histoire. Le livre par lequel il
est entré dans le monde savant est une tra-
duction de Vico , tandis que M. Edgard Qui-
net, son ami , et alors son rival, v entrait pa-
reillement par une traduction de Herder.
Nous ne voulons pas dire ici toute notre
opinion sur la traduction de Vico, et surtout
sur l'introduction que jNI. Michelet y a pla-
cée : ce ne serait pas d'ailleurs la ])remière
fois qu'un traducteur , même d'un aussi grand
mérite, ne serait pas entré jusqu'au fond des
théories qu'il s'est chargé d'interpréter. Que
M. Michelet soit dans l'criTur dans son appré-
ciation de Vico, ou que nous y soyons nous-
mêmes dans notre appréciation de M. Mi-
chelet, ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un pareil
travail était une merveilleuse préj)aralion
pour écrire l'histoire. Même à ne prendre
qu'une tiès-pctite partie des aperçus que le
juriste napolitain a semés avec tant de pro-
fusion , c'était se placer de beaucoup, au
moins dans les principes de l'histpire , au-
dessus des noms les plus céltbrcs et des tra-
vaux les plus estimés.
Vinrent ensuite les deux premiers volumes
de V Histoire romaine , un commencement de
livre fort remarquable, quoiqu'on y sente
l'influence continuelle de Niéburh , et quoique
certaines parties y soient bien incomplètes,
comme celle des familles {génies romance,
ce qui équivaut à la noblesse française, ou
anglaise, ou allemande), et certaines autres
bien tronquées, et même quelquefois bien
faussées, comme celle du droit; puis l'intro-
duction à V Histoire universelle , exposé sin-
gulièrement pittoresque et chatoyant de la
doctrine historique de l'auteur; puis encore
des livres destinés à la jeunesse , mais supé-
rieurs de beaucoup aux recueils empiriques
qu'ils remplaçaient, V Abrège de l'Histoire
moderne et V.Abrc'ge' de l'Histoire de France ;
enfin, V Histoire de France elle-même, ouvrage
capital de M. Michelet, qui fondera principa-
lement sa renommée, et qui exprimera sa
valeur comme philosophe et comme écrivain.
L'histoire de France , qui aura cinq vo-
lumes, n'est encore parvenue qu'au second.
M. Michelet, suivant en cela des idées d'in-
novation que nous approuvons de toutes nos
forces, n'a pas fait commencer nos annales à
Pharamoad , pour les suivre et les morceler
de règne en règne. D'abord , outre que
Pharamond et ses successeurs, jusqu'à Clovis
exclusivement, ne sont mentionnés nulle part
que dans une chronique peu ancienne, d'une
autorité médiocre , et sans aucune espèce de
développement, et que par conséquent ces
l'ois prétendus ne peuvent donner lieu qu'à
une nomenclature inutile, il est visible au
moins clairvoyant qu'il n'y a aucun rapport
entre des chefs de tribu, qui peuvent après
tout n'avoir même pas existé , et les destinées
de ce vaste pavs cpii s'est appelé la France.
M. Michelet s'est donc attaché aux races elles-
mêmes qui couvraient le sol; il les a longue-
ment et péniblement étudiées , et cherché les
véritables commenceraens de VHistoire de
France dans leur origine, leurs raœui-s , leurs
migrations diverses et leur établissement dé-
finitif.
11 y avait encore d'autres raisons pour que
M. Michelet s'attachât à l'histoire des races;
des raisons supérieures, et qui tiennent à sa
manière de penser sur la méthode à suivre en
écrivant l'histoire. Les annales de notre pays
et de tous les pays ont été abordées d'une
LA. DOMlWICALBi
660
oule de points de vue divers , et la plupart
ssez partiels. Tel a fait dominer l'élément
oyal, par exemple ; tel , l'élément ccclésias-
ique, tel l'élément noble j tel autre , l'élc-
nent démocratique. M. Michelet croit, et
;n cela nous adoptons lout-à-fait son opi-
lion , que ce sont là des manières inconi-
)lètes d'envisager l'histoire; que les évé-
lemens , que la civilisation tout entière, dé-
;oulent de l'homme, qui est la source del'ac-
ivité sociale , et que dès-lors l'histoire doit
;tre racontée du point de l'homme, comme
lu point de vue de son principe générateur.
Or, ce qui frappe le plus , ce qu'on rcn-
;ontre immédiatement devant soi en abor-
lant l'idée de l'homme , c'est sa personnalité,
;' est -à-dire ses instincts physiques et mo-
•aux. Voilà comment M. Michelet a été con-
luit, par une méthode qui lui est propre, à
;ommenccr par l'histoire des races. C'est un
ravail très-beau et très-méritoire , qui offre
e résultat de tous les efforts teutés dans ces
natières, etqnidoune une fort nobleidéc de
'opiniâtreté scientifique et de la netteté d'es-
3rit de son auteur.
Le second volume passe de l'homme à la
eri'e, de la personnalitcà la géographie, c'est-
i-dire des races considéréesdans leurs instincts
mx laces considérées dans leurs actes natio-
laux et civilisateurs. Si nous n'avons eu que
les éloges à peu près sans restriction à donner
m premier volume, il n'en est pas de môme du
;econd : non pas qu'il sorte de la méthode de
M. Michelet , non pas qu'il soit moins cu-
■ieux, moins bien écrit, moins remarquable
înfin, artistement parlant; sous tous ces rap-
ports , il est de beaucoup supérieur au pre-
iiier. Mais c'est ici que perce et se manifeste
:ette doctrine encore flottante et peu nette-
ment formulée , dont nous parlions au com-
mencement de cet article; qui n'est pas l'esprit
négatif et stérile du dix-huitième siècle; qui
n'est pas non plus l'esprit affirmatif et fécond
Ju Christianisme; qui ne ressemble absolu-
ment à aucune des théories formulées en
France, en Allemagne , en Ecosse ou dans
l'antiquité ; et qui acela de singulièrement osé
3t présomptueux, qu'elle se prend à juger
:juoiquece soit, sans indiquer son propre point
de départ et sans laisser apercevoir sa base.
Le Christianisme, son établissement, ses
dogmes , sa science philosophique , sa littéra-
ture, ses arts occupent une grande place dans
le second volume de Y Histoire de France; et
c'est là que fourmillent, le mot n'est pas trop
fort, les hérésies de toute sorte, relativement à
toute sorte de points. Or, ime chose à laquelle
M. Michelet n'a peut-être pas fait une atten-
tion assez grande, c'est qu'une hérésie est avant
tout une erreur historique. En effet, donner
aujourd'hui aux dogmes chrétiens une inter-
prétation qui n'est pas celle que leur a donnée
l'Eglise , c'est affirmer que le développement
naturel du catholicisme n'était pas celui qu'il
a atteint, et que les conséquences del'EN angile
n'étaient pas celles qui ont été tirées. Or, c'est
là une erreur : le catholicisme se compose de
toutes les choses qui font qu'il est lui, c'est-à-
dire de tous les détails de sa propre histoire.
Tout ce qui ne fait pas partie de l'interpréta-
tion que l'Eglise a donnée aux dogmes du ca-
tholicisme , n'est pas du catholicisme, et à plus
forte raison tout ce cjui y répugne. Ainsi , dire
que la religion a varié au treizième siècle, tan-
dis que l'Eglise renie le mouvement excentri-
que qui a pu s'opérer alors, c'est commettre
une grande erreur , parce qu'il n'y a religion
que là où la l'eligion se reconnaît elle-même,
et que c'est laussement imputer au catholi-
cisme une variation que le catholicisme affirme
lui être étrangère , et dont la première condi-
tion d'existence est de s'être faite en dehors de
lui. L'Eglise n'a pas nié le mouvement d'Abé-
lard et de son école; mais elle l'a condamné,
et par conséquent elle n'en estpas responsable.
Tout ceci revient à dire qu'une hérésie inter-
prète une doctrine autrement que celle-ci ne
s'interprète elle-même; qu'elle sort par consé-
quent du giron , et qu'elle a le tort de vouloir
se faire passer pour le membre d'un corps qu'il
était dans sa destinée de tuer.
Nous exceptoïis du reproche grave, plus que
cela, delà condamnation que tout catholique
doit faire peser sur le second volume de Y His-
toire de France, d'abord le commencement
qui est relatif à la géographie des provinces ;
ensuite la fin qui est i-elative àl'art chrétien,
improprement appelé gothique, et surtout à
l'architecture religieuse du moyen-àge. Toute
cette dernière partie est pleine d'aperçus bril-
lans, et elle est écrite avec une chaleur et une
richesse de style bien rare.
Le troisième volume doit contenir les ins-
titutions; nous souhaitonsqu'il vienne remplir
bientôt les lacunes qui dépai'entles deux pre-
miers.
670
LA DOMINICALE.
M. Cousin , membre l'Université et de la
climbre des Pairs, vient de faire un livre d'ins-
truction morale et reVgieuse^ à l'usage des en-
fans catholiques, et M. Je ministrti de l'ins-
truction publique en a fuit acheter pour cin-
quante mille fiancs , c'e^t-à-dire environ qua-
rante mille exemplaires qui sont destinés
pour toutes les écoles éh'mentaires , les col-
lèges et les pensiomiîts o:i l'on suit les direc-
tions philosophiques do l'Université. M. Cou-
sin est un philosophe écloctiquo , c'est-à-dire
sensualiste, et ratioualii-te en partie double.
M. Guizot, ministre de l'instruction publique,
est un calviniste de l'école de Genève, c'est-
à-dire un spiritualiste socinien. On voit quelle
bonne recommandation doit nous offrir un
catéchisme catholique, opéré par un de ces
messieurs et protégé par l'autre?
M. Cousin nous dit dans sa préface que son
livre ne contient rien qui ne soit consacre'.
Comment l'entend-il , cette expression-là?
\oilà ce qu'il n'a pas cru devoir expliquer de
manière à se faire bien entendre. Ce seraco«-
yarr.'par le suffi-age deM, Guizot, sans doute,
et c'est une consécration qui ne saurait sup-
pléer pour des catholiques à l'approbation de
M. l'Archevêque de Paris.
M. Cousin, dans son extrait du Calc-
chisnie à l'usage du diocèse , a pris la liberté
d'y changer, ou, pour parler à la manière de
M. Guizot , d'y reformer une foule de choses.
Par exemple, il ne veut pas convenir que
Dieu soit un être immuable et indépendant ;
c'est un èt;e incompréhensible , dil-il , et le
mot Providence est encore une expression que
M. Consin n'a pas manqué de réformer. La
sagesse de l'Etre infini lui paraît plus philoso-
phiquement progressive et moins surannée.
Il paraît que M. Cousin ne saurait accorder
l'indépendance etl'immutabilité qu'à la pensée
doctiinaire et philosophique du 7 août.
Dans un extrait qu'il a fait de l'Ancien Tes-
tament et du Nouveau, pour mettre en tête
de son catéchisme réloriné, M. Cousin s'est
permis de faire des omissions les plus singu-
li res; et par exemple , il n'a rien voulu dire
qui puisse se rapporter à l'autorité de Moïse
sur les Hébreux, non plus qu'à la transmission
de l'autorité parmi les Rois d'Israël. Les pro-
testans ses devanciers avaient retranché de
leur Bible le livre des Machabées , par hosti-
lit contre le dogme du purgatoire , et parce
qu'où y voit que le dernier de ces héros avait
fait des prières pour obtenir le salut de ses
frères morts. C'est un des livres saints que les
protestans d'aujourd'hui tiennent encore pour
apochryphes ; mais le siècle est progressif, et
l'on peut ajouter présentement aux cent
soixante-neuf chapitres de la Bible qui ont été
letranchés par les protestans , le Livre des
Rois, qui déplaît à M. Cousin, pair de France,
à la création du roi Louis-Philippe. Nous nous
réservons de revenir sur ce catéchisme philo-
sophique dans un article plus étendu, et nous
nous borneronsà remarquer pour aujourd'hui
que M. Cousin est un des philosophes les plus
spéculatifs que puisse fournir une école éclec-
tique. Il est arrivé d'Allemagne un jenne doc-
teur qui s'est avisé d'ouvrir un cours de phi-
losophie germaniquej et ce qu'il est résulté
de ses deux premières leçons , c'est que le
manteau platonique deM. Cousin, pair de
France , est un composé de lambeaux philo-
sophiques, empruntés à tous les idéologues
allemands, y compris le pauvre Fîchter. Ou
est allé trouver ce téméraire, à qui l'on a re-
présenté qu'il était au nombre des réfugiés
politiques, et qu'il ne pouvait rester à Paris que
sont le bon plaisir des ministres doctrinaires.
On lui a dit ensuite qu'au lieu de parler sur la
philosophie germanique, i\ deyra\l ouvrir un
cours àc psychéisme universel: ce qu'il a fini
par accepter , moyennant une gratification
de six mille francs, payée par M. Guizot sur
la caisse de l'instruction publique; et de
plus, on a mis gratuitement à sa disposition
une grande salle de la rue Taranne , dont
M. Guizot est resté locataire , et qui ser-
vait aux réunions de sa société de Xa morale
chrétienne avant la révolution de juillet. Tout
en y professant le psychéisme on a grand soin
de n'v rien dire qui puisse alarmer M. Cou-
sin ; mais la délibération de l'Université re-
lativement aux 40 mille catéchismes à 25 sous,
est encore sa meilleure spéculation philoso-
phique.
ECONOMIE SOCIALE.
Le peu d'étendue que nous avons clé con-
traints de donner aux idées que nous avons
émises, dansnotredernier numéro,sur les prin-
cipes de l'économie sociale, nous fait craindre
de n'avoir pas été complètement compris par
nos lecteurs, et nous engage à développer un
LÀ DOMINICALE,
67i
peu nos principes, tt à en montrer l'applica-
tion immédiate à quelques-unes des questions
qui occupent aujourd'hui en sens divers les
esprits. Dans l'état actuel de la science des ri-
chesses, et au milieu des divers systèmes qui
se combattent et se nient, nous avons dit qu'il
ne nous semblait pas possible de partir de
principes absolus admis sans réserve, dans la
crainte que des faits nouveaux, ou dont' on
n'aurait pas tenu compte, nevinssent démentir
les déductions de la théorie. Nous avons dit
qu'en économie politique, pas plus que quand
il s'agit de la' politique elle-même, il n'était
possible, tout en marchant dans les voies du
progrès social, de se dispenser de tenir compte
■de tous les faits existans, de toutesles positions,
de tous les intérêts acquis. La science qui
xlogmatise sans les faits sociaux ou en soumet-
tant les faits à ses spéculations, au lieu de sou-
mettre ses spéculations aux faits, s'expose à de
cruels mécomptes; l'histoire de l'économie
politique , aussi bien que celle des constitutions
politiques, pourrait nous en fournir des exem-
ples fi-appans.
Au-dessus des théories d'économie sociale et
4Îes systèmes qu'elles ont fait naître, nous éle-
vons donc ces deux maximes qui nous paiais-
sent devoir dominer les uns et les autres :
point de principes absolus qui ne fléchissent
en face des faits ; respect, même en marchant
<lans les voies du progrès, à tous les intérêts
acquis, à tous les faits existans. Ce n'est que
sous l'abri de ces deux maximes conservatrices
•que les préceptes de la science pourront être
appliqués sans péril.
Prenons quelques-unes des grandes ques-
tions de l'économie sociale qui paraissent avoir
été résolues de la manière la plus complète et
la plus unanime : la question des colonies,
par exemple. Rien de plus clair, rien de plus
rigoureusement logique, rieu de plus per-
suasif que les raisonnemens à l'aide desquels
l'école de Smith, plutôt que Smith lui-même,
a démontré que les colonies sont une charge,
et ne sont qu'une charge pour les Etats de
l'Europe qui ont le malheur d'en posséder
quelques-unes, et qu'ils doivent abandonner.
J. B. Say (i) et ceux qui suivent ses principes,
prouvent très-bien que nos colonies des An-
tilles, par exemple, nous coûtent fort cher.
(4) Traité d'économie politique, chap. \9, t. i",
p. 365.
parce que nous supportons unegrande partie de
leur administration militaire , civile et judi-
ciaire, et qu'elles ne nous offrent en échange
que l'obligation où nous sommes de leur ache-
ter fort cher des produits que nous paierions
moitié moins cher ailleurs. Cela est vrai : telle
est la nature du sol de nos colonies qu'ellesne
peuvent produire qu'à des prix fort élevés les
denrées que d'autres pays plus favorisés pro-
duisent en abondance à des prix fort minimes.
Par suite de cette infériorité réelle, nous
sommes forcés, pour c[ue nos colonies puissent
vendre leurs produits, qui ne supporteraient
pas la concurrence, de leur assurer le mono-
pole du marché national , soit en prohibant
la vente des denrées étrangères , soit en les
frappant de droits d'entrée tellement élevés
qu'ils équivaillent à uae prohibition. C'est ce
qui a lieu en effet ; et par là la France . outre
les frais d'administration que nécessite la con-
servation de ses colonies , dépense annuelle-
ment vingt ou trente millions ajoutés au prix
des denrées équinoxiales qu'elle consomme (i).
Et de plus, le grand nombre de ses habitans
est privé de l'usage de ces denrées, dont il ne
peut supporter les prix élevés.
Tout cela est vrai : la France gagnerait à se
séparer de ses colonies , non pas seulement
parce qu'elle épargnerait les millions que leur
conservation lui coûte, mais parce que l'abais-
sement du prix des denrées des tropiques
en répandrait la consommation parmi les
classes inférieures. Aucune vérité ne nous pa-
raît mieux établie ; mais s'ensuit-il c|ue nous
puissions atteindre subitement un résultat si
désirable? s'ensuit-il que la France doive et
puisse abandonner ses colonies? Oui, répond
impitoyablement la science. Mais nous, qui
soumettons toujours les préceptes de la science
aux faits et aux intérêts existans, nous qui su-
bordonnons la logique à la raison, nous ré-
pondons que cela ne se peut pas.
A l'existence des colonies en effet sont atta-
chés une foule d'intérêts acquis, d'intérêts lé-
gitimes, qu'il serait non seulement injuste,
mais imprudent de fouler aux pieds. Des rap-
ports étroits unissent les colonies à la métro-
pole, et la métropole aux colonies. Une masse
énorme de capitaux de toute nature est en-
gagée dans leurs relations réciproques. Un
(l) Ce qui coule 50 fr. aux Antilles françaises,
n'en coulerait que 35 à la Havane. Dans l'Inde
orientale, il coûlerail encore plus de moilié moins.
672.
grand nombre d'établisscmens se sont élevés
pour les favoriser. Une industrie nouvelle et
étendue, avec tout son entoura{i[e d'établisse-
mens industriels, la fabrication des sucres de
betteraves est née à l'abri du monopole de
nos sucreries des tropiques. Rompons vio-
lemmeat les rapports qui unissent la France a
ses colonies; non-seulement celles-ci périront,
privées des privilèges sous l'appui desquels
elles prospèrent; mais l'industrie nationale,
qui s'est entée sur la leur, périra avec elle;
mais tous les intérêts qui sont engagés dans
les spéculations coloniales ou périront, ou re-
cevront une secousse dont ils se relèveront
difficilement. Le mal serait réel , profond,
irréparable pour un grand nombre de nos
villes maritimes. Sans doute, à nos yeux, ce
ne serait pas un mal que la fabrication des
sucres indigènes pérît; car le sucre des tro-
piques coûterait, sans les privilèges , plus de
moitié moins cher que le sucre de betterave.
Mais la destruction subite de cette industrie
emporterait avec elle la destruction d'une
grande partie des capitaux qui l'alimentent,
*^f ce serait un mal réel. Que faire donc? Faut-
il rester éternellement dans uu état de choses
démontré si mauvais? Non, sans doute; mais
1 faut préparer progressivement et sans se-
cousse le passage à un état meilleur ; mais il
faut faii-e rentrer peu à peu dans im cours
naturel les capitaux engagés dans une voie
fausse et trompeuse; il faut les avertir que
leurs produits actuels sont factices et périssa-
bles. La transition, opérée insensiblement, se
fera sans danger. C'est un malheur qu'elle ne
puisse être subite; mais tels sont les déplora-
bles inconvéniens d'un mauvais système et
de mauvaises institutions, dit Smith, qu'ils en-
gagent même l'avenir et rendent difficile le
retour à un état de choses meilleur (i).
Au reste, cette grande question de l'exis-
tence et de la conservation de nos colonies
ne peut manquer de se trouver i-ésolue avant
peu d'années ; et c'est une raison d'agir avec
prudence pour tous les hommes qu'elles in-
téressent. La force des choses elle-même
les tuera. Les Antilles ne peuvent subsister
à nos yeux, même dans l'état d'infériorité où
elles se trouvent, que par la continuation d'un
abus monstrueux. Il nous paraît démontré que
les Antilles, et surtout les Antilles françaises, ne
(il) Ridiesse des nations, liv. 4^ chap. 7.
LA DOMINICALE.
peuvent cultiver leurs produits qu'à l'aide de
l'esclavage. Or, cet état de choses ne sau-
rait subsister long -temps. La diminution
progressive des esclaves aux colonies , et
la prohibition de la traite, qui ne sera pas
toujours impunément violée, feront disparaî-
tre peu à peu l'esclavage, et avec lui les spé-
cidations dont il est le soutien. D'ailleurs , il
est pour nos colonies une autre cause de ruine
non moins immédiate et sûre : c'est la colo-
nisation et la civilisation de l'Afrique septen-
trionale. Si le gouvernement actuel tient la
promesse qu'il a faite de nous conserver cette
riche conquête, nous ne doutons pas que son
sol, propre à toutes les cultures, ne puisse
bientôt nous fournir tout ce que la France
consomme annuellement de denrées équi-
noxiales; et comme on ne songera probable-
ment pas à soumettre les produits de nos pos-
sessions d'Afrique à des prohibitions en faveur
de nos possessions des Antilles , celles-ci se
trouveront placées en face d'une concurrence
inévitable et qu'elles ne pourront pas sou-
tenir.
En voilà beaucoup peut-être sur cette grande
question des colonies, sur laquelle nous ne
donnons cependant que quelques aperçus ,
afin de faire comprendre comment nous ap-
pliquons nos deux principes prédominans sur
la nécessité de s'écarter des systèmes absolus,
et de n'admettre au nom de la raison que les
progrès suffisamment préparés. Paitcut ces
mêmes principes doivent recevoir les mêmes
applications. La science systématique a beau
démontrer l'utilité de la liberté illimitée des
relations commerciales ; les faits lui répon-
dent par l'utilité de leur conservation au
moins momentanée. Levez subitement les obs-
tacles qui s'opposent à ce que telles ou telles
de nos industries nationales se trouvent en
concurrence avec les industries analogues des
nations étrangères; levez ces obstacles à l'abri
desquels elles sont nées, et exposez-les aux con-
currences qu'elles ne sont pas préparées à sou-
tenir, et vous allez les faire périr. L'existence
des industries indigènes peu favorables sera
quelquefoisun mal: mais ce mal, qu'il ne fallait
pas laisser naître, on ne peut le détruire subi-
tement sans en causer de plus grands. Ainsi ,
par exemple, les taxes sur les bestiaux sont
un mal, puisqu'elles diminuent la concurrence
étrangère qui ferait baisser le prix de cette
utile denrée pour les classes pauvres. Mais à
l'ombrede ces taxes, des intérêts se sontétablis.
LA DOMINICALE.
6r5
des terres ont été livrées à un genre de culture
pour laquelle elles sont peu favorables , des
propriétés ont reçu une augmentation factice
de valeur qui a passé dans le commerce. Dé-
truisez tout à coup ces taxes, et vous compro-
mettez une multitude d'intérêts légitimement
acquis. Que faire encore? Attendre et prépa-
rer le progrès.
La même loi de raison, de sagesse et de jus-
tice s'applique à toutes les questions d'écono-
mie sociale. Mais il est des considérations d'un
autre ordre, qui s'opposent également à l'ap-
plication des principes absolus de la science.
Il nous est resté du philosophisme du xviii"
siècle la déplorable manie d'appliquer aux
sciences morales et politiques la rigueur des
déductions mathématiques, et d'aller en tout
au bout de la logique, qui n'est pas la science
la plus sociale qu'il y ait. De sorte que nos
sophistes politiques ou économistes s'enfon-
cent à l'envi dans les conséquences de leurs
principes, sans s'inquiéter des faits qui les
contredisent, ou sans les comprendre; sans
s'inquiéter davantage de concilier les principes
divers qui règlent la marche des sociétés.
Pour nos politiques, ce qu'il faut, c'est, selon
les positions, de la liberté ou de l'ordre à tout
prix. Pour nos économistes, ce qu'il faut, c'est
de la richesse; il n'y a que cela pour eux dans
les sociétés. Et voilà pourquoi nous avons en-
tendu de si déplorables principes hautement
professés, notamment dans la question des
diocèses de 1822.
Aux yeux de nos sopliistes, il n'y avait là
qu'une question de calcul et de richesse; nul
compte à tenir de la religion , de la morale ,
des intérêts spirituels des peuples. Pitoyables
aberrations que nous avons vues S3 reproduire
plus tard dans la discussion sur la régence
d'Afrique î Ici ce n'était plus la religion et la
morale que l'économie politique refusait d'ad-
mettre dans ses calculs matériels. C'était l'hon-
neur national, c'était l'intérêt de l'avenir,
c'était l'immense intérêt de la civilisation. Et
ceci nous a fait comprendre combien la science
absolue est vaine , matérialiste , misérable.
Peu s'en est fallu, grâce aux calculs de l'éco-
nomie politique , que les fruits de la belle
mission que la France avait accomplie en Afri-
que ne fussent perdus pour eile; peu s'en est
fallu que la patrie de saints pontifes ne redevînt
un repaire de pirates, qu'une des plus belles
portions du monde ne fût replongée de nou-
veau dans la barbarie, dont la Providence pa-
raît vouloir l'arracher.
Voilà ce que produisent les maximes
absolues de l'économie sociale, quand 011
ne les soumet pas aux prescriptions de la rai-
son et aux enseignemcns de la civilisation
chrétienne. Et c'est pour cela que les hommes
dont nous sommes les organes ne peuvent se
dispenser de s'en occuper.
LA MORT D'OLIVIER-LE-DL^BLE.
CHROMQUE DU QUlNZlÈ-MX: SIKGLE,
Par une froide cl brumeuse matinée du
mois de janvier 1 484, Paris, en s'éveillant, prit
une physionomie plus animée que de coutume.
Dès le point du jour, on vit des maisons enfu-
mées jaillir toute sa population : truanas ,
artisans, bourgeois, hobereaux, seigneurs;
sans nulle crainte d'un froid piquant poul-
ies membres de .vilains et de nobles , sans
nul souci , pour les habits de laine ou de
velours, d'une pluie fine et pénétrante qui
tombait depuis la veille. Une joie haineuse,
une impatience que chaque instant renda.
plus vive , telles étaient les deux nuances
que, seules et bien caractérisées, présen-
tait le tableau de cette mer mobile et bour-
donnante, dont le flux partit de la Tour-
nelle criminelle et du Pa!ais-de-Justicc, puis
courut vers la place de Grève, et vint en-
fin s'arrêter sur cette place qu'occupait dès le
matin une forte compagnie de hallebardiers
à cheval, et d'hacquebutiers, les uns aux annes
du prévôt, les autres portant l'écussou du roi
sur la poitrine.
Quelle était la cause de cet empressement
populaire ? un mystère qu'on allait repré-
senter sans doute; une ambassade étrangère
peut-être; ou bien encore qaéiqnes JîsicieJts ,
mires, jongleurs célèbres; mais bien certaine-
ment c'était une fête, fête pour tous; car, si
la place de Grève était encombrée de vilains
et de bourgeois, chacune des maisons qui l'en-
touraient faisait briller à ses croisées la soie,
l'or, le velours et les bijoux de dames nobles
et pimpantes, de chevaliers et de seigneurs
courtois et brillans.
Ce fut surtout lorsque midi approcha, que
la foule se précipita en torrens dans les rues
qui débouchaient sur la place de Grève; Ckce
fut à grand'peiue que hallebai-diers et hac-
67>l
LA DOMINICALE.
quebutiers purent réserver une enceinte de
quelques toises autour du gibet de pierre, qui
se dressait sinistre devant cette foule qui sem-
blait le saluerdesesclameurs. Dans l'une de ces
rues, la multitude entraînait presque malgré lui
unliomme qu'à sa longue robe noire on recon-
naissait pour un prêtre, ainsi qu'au nom de mes-
sire dont le saluaient hommes et femmes; car
alors la religion, si elle n'était pas toujours bien
comprise parlepeuple, était du moins respectée
et honorée dans son culte et ses ministres. La
curiosité inquiète qui se peignait sur le visage
pâle et vénérable de l'ecclésiastique, disait que,
renfermé dans la pratique et les devoirs de
son saint ministère, il ignorait la cause qui
remuait comme un levier puissant toute
cette masse bruvante et désordonnée , et lu!
imprimait la même impulsion. Il allait sans
doute le demander ^ ce qu'il entendit lui en
ôta la peine.
« Eh î maître Pierre, disait une femme aux
cheveux en désordre; maître Pierre Musnier,
c'est bien à midi, n'est-ce pas, qu'on doit le
justicier ? »
— Une exécution I se dit le bon prêtre. Et
il essaya de sortir de cette foule qui , comme
une chaîne longue et mille fois repliée, l'en-
tourait, le pressait de ses anneaux mobiles et
serrés.
« Maître Pierre, poursuivait la femme, est-
il donc vrai que le damné mécréant n'aura
pas un prêtre pour l'assister à ses derniers mo-
mens ? — Sans doute, sans doute, répondit
maître Pierre; Olivier-le-Diable n'en a guère
besoin.... Et puis aurait-on trouvé un prêtre
qui voulût se charger d'une telle confession? »
Une pensée évangéliquese glissa dans lecœur
du vieux prêtre : il cessa de s'opposer au tor-
rent qui l'entraînait; et bientôt il se vit au
milieu de la place de Grève , et parvint à
à se placer non loin du dernier et fatal ins-
trument de la justice humaine.
La Grève était couverte d'une foule im-
mense, qui débordaitjusqu'au faîte des maisons
environnantes ; car les croisées , les toits , la
moindre saillie , la plus petite crevasse , sont
jjarnis de curieux qui ont trouvé moyen de
- s'y accrocher, au détriment des corneilles etdcs
giroflées; et toutes ces clameurs, tous ces re-
gards, tous les efforts dirigés maintenant vers
un point unique , le gibet , impassible et
pourtant principal acteur dans le terrible
drame qui a rassemblé cette foule, et qu'elle
réclame de toutes ses voix.
Tout à coup le tumulte cessa; toutes le^
têtes se penchèrent d'un côté : c'était pour
mieux écouter l'heure qui frappait. Douze
heures sonnèrent. Une clameur effrayante en-
gouffia la dernière vibration puis lesilence
se rétablit encore; et l'on put distinguer le
bruit sourd et enroué d'une voiture qui se di-
rigeait vers la place.... Un tombereau sale et
de sombre couleur se présenta par la rue
Saint-Pisrre-aux-Bœufs , à l'entrée de la
place- de Grève, escorté des gardes du pré-
vôt, et précédé des sergens du guet qui.,
à grands coups des hampes de leurs halle-
bardes , et force ruades de leurs chevaux,
parvinrent enfin à lui ouvrir un passage
jusqu'au pied du gibet. Le prévôt de Paris,
le bailli du palais et autres officiers de jus-
tice caracolaient gauchement autour de la
fatale charrette; on voyait même parmi eux
plusieuis bons gentilshommes qui voulaient
assister de plus près au supplice d'un homme
sous les pieds duquel ils avaient si souvent
senti lenrs têtes froissées. Dans un angle
de la place, à pende distance du gibet, une
élégante tribune avait été dressée pour le roi
Charles VIII , encore enfant , et pour les sei-
gneurs de Bourbon et d'Orléans, ses ministres
ou tuteurs, ainsi que pour une foule de nobles
dames et gentilshommes de la cour. En ce
moment les regards de tous étaient tournés
vers le tombereau, au milieu duquel le con-
damné était assis ou plutôt accroupi , tant
étaient lourdes les chaînes dont ou l'avait
chargé. Son visage était pâle; mais l'œil le
plus perçant, l'œil d'un ennemi n'aurait pa
y voir trembler la moindre fibre. Sur cette
foule qui vomissait mille imprécations contre
lui, et que quelques mois auparavant son seul
aspect eût fait trembler, il promenait, dédai-
gneux et hautain , son œil sec, et qui n'avait
pas A'ersc une seule larme, même sur le lit de
cuir oîi la torture avait broyé ses membres.
Un huissier fit un signe avec la verge qu'il te-
nait à la main : alors le crieur juré du roi s'a-
vança, et lut d'une voix forte l'acte de con-
damnation, qui finissait ainsi :
« Et sera, pour tous ces méfaits, crimes et
maléfices, pendu et étranglé au gibet, en place
de Grève, et son corps, après, placé à Mont-
Faucon. »
Le peuple cria : gloire et longue vie à mott*
sieur le roi Charles VIII I Mort et damuatioa
à Olivier-le-Diable I !...
Olivier-le-Diable, comme disait le peuple^
LA DOMINICALE.
675
OU le Daim, comme il se nommait lui-même ,
ou le Mauvais, comme c'était son vrai nom;
(car c'était bien le barbier, le secrétaire intime
du feu roi Louis XI ; le confident, et souvent
le conseiller de sa ténébreuse politique, de ses
terribles vengeances), Olivier vit que les mi
nutes qui lui restaient filaient vite vers l'éter-
nité; et tout à coup il sentit ses entrailles se
reprendre à l'amour de la viej et il voulut
regarder encore une fois celte foule d'hom-
mes, quoique chaque visage lui grimaçât une
malédiction
Tout à coup il fit un mouvement : son œil
avait rencontré un œil qui ne le maudissait
pas, et d'où la compassion s'élançait vers lui ;
la compassion, ange aux sourires consolans,
dont les mains versent un baume si doux sur
les blessures de l'àme. C'était l'œil du vieux
prêtre Son habit respecté , son front
chauve, autant que ses prièies, lui frayèrent,
après bien des efforts, un passage jusqu'au pied
du gibet, où le bourreau et ses valets, vêtus de
justaucorps jaunes, se préparaient, insoucians,
à leur terrible tâche. « Messires , dit-il en
s'adrcssant au prévôt et au bailli, est-il donc
vrai que l'on veut tner l'âme avec le corps ?
Est-il donc vrai que l'on refuse à l'âme prête
à s'envoler vers l'éternité, la voix qui lui fraie
sa route?... Eh bien I si telles sont vos ins-
tructions , accordez-moi quelques instans pour
les faire changer; peut-être Dieu donnera-t-il
à ma voix assez d'autorité pour obtenir ce
que je veux. » Les maîtres justiciers s'incli-
nèrent et dirent : Faites , monseigneur I
L'homme de Dieu s'avança alors au pied
delà tribune où le jeune roi et les nobles ré-
gens s'étaient placés; et tout eu implorant la
pitié, la religion du roi, c'était bien à ses tu-
teurs qu'il s'adressait ; car le roi n'était encore
qu'un jeune enfant de sept ans à peine, qui
jouait avec le collier de l'ordre de Saint-
Michel brillant sur sa poitrine Il fallut
que le digne prêtre mît bien de la ferveur
dans ses prières; ou que les seigneurs de Bour-
bon et d'Orléans lui portassent bien du res-
pect; car après quelques hésitations, eux, les
ennemis particuliers d'Olivier-le-Diable , qui
avaient ordonné son ariestation et dicté sa
condamnation, prirent, par pure formalité,
les ordres du roi, et répondirent à l'ecclésias-
tique que sa demande lui était octrovée.
Cependant le peuple, en voyant reculer
l'instant du supplice, laissa échapper des
murmures d'impatience et de colère :
« A mort Olivier-le-DiablcI Prompte jus"
tice du mécréant ! I » Déjà quelques mains
cherchaient des pierres à lancer sur les exécu-
teurs trop lents. Le piètre releva sa grande
taille que la prière avait courbée , et debout
à quelques pas du condamné, et tournant sa
figure vénérable vers ces faces qui se crispaient
à des cris de mort : « Vous êtes-vous donc
faits, cria-t-il, les pourvoyeurs de Satan?...
Sans doute, un tumulte d'impatiente colère
allait suivre cette sévère réprimande du prê-
tre ; mais il avait été reconnu, et bientôt cent
A'oix, mille voix s'échangèrent son nom, et
chuchotèrent ses louanges : « L'évoque de
Verdun I — L'évêque de Verdun I — Un
homme de Dieu ! — L'ami du pauvre et de
l'affligé I — C'est lui qu'Olivier-lc-Diable
avait fait renfermer dans une des cages de la
Bastille; et il veut sauver l'âme de son bour-
reau II...» Puis toutes ces voix s'agglomèrent
en une seule et même voix qui cria : « Gloire
à Dieu et à son digne serviteur I Noël î
Noël I ! !...
L'évêque de Verdun, — car en effet c'était
lui, — se rapprochadu condamné; puis, après
avoir jeté vers le ciel un regard qui demandait
secours : Olivier I dit il le condamné en-
tendit, mais sans savoir si c'était à lui qu'on
parlait : la mort, si prochaine, la mort et les
instans qui la suivraient s'étaient entièrement
emparé de l'âme du coupable. Il restait là, hé-
bété, accroupi sous le gibet, qui se recourbait
sur sa tête comme un bras terrible et deman-
dant sa proie. Olivier-le-Daim, répéta l'évê-
que ; et il abaissa sa figure vénérable vers la
figure de celui qui l'avait tant fait souffrir.
Un éclair brilla dans les yeux d'Olivier-le-
Mauvais; son sourcil se fronça, ses lèvres se
tortillèrent d'un sourire méprisant et railleur :
« Oui, je te reconnais, dit-il; tu viens donc
aussi savourer la vengeance, et assister à mon
supplice ?... Tu remercies le ciel, n'est-ce pas?
de net'avoir pas laissé pourir dans la cage où
je t'avais fait jeter; mais je ne t'en veux pas :
chacun son tour. Le diable qui me protégeait
a cédé la place au dieu qui te protège; mais
mon agonie ne durera pas si long-temps que
la tienne — Allons, dit-il en s'adi'essant au
bourreau, allons, cette meute veut faire cu-
rée !... » Et il montrait la foule.
Le bourreau s'avança, et fit un signe aux
deux hommes vêtus de jaune.
« Pas encore, pas encore , dit l'évêque au
bourreau; puis à Olivier: Oh î je t'en con-
676
LA DOMINICALE
jure, Olivier; un mot, un seul mot de prière
et de repentir.... — A moi , sire cvèque ,
la prière ! et quel est l'ange qui voudrait por-
ter mon oraison à Dieu? Un seul ; mais, tu le
sais, celui-là est banni du ciel. Prier I je ne
peux pas je ne veux pas î... Prêtre, laisse
Olivier-lc-Diabl ' rejoindre son patron I «
Et lui-même, à ces mots, se mit au cou le
nœud que formait le bourreau. « Mou Dieu î
s'écria le digne évèque, mon Dieu ! donn(;z-
moi les paroles qui touchent ! pour mes lon-
gues souffrances, que ji^ puisse faire jaillir de
cette âme égarée une larme de repentir! »
Olivier-le-Daim, dit-il de nouveau, regarde-
moi : quinze années, quinze longues années de
cruelles tortures dans une cage étroite , oà je
ne pouvais me tenir ni debout, ni assis , avec
unelongue chaînectunlourd boulet auxpieds,
n'est-ce donc pas assez pour me faire obtenir
deux mots de toi, ce que je te demande : un
mot de prière et de repentir... Un seul letje te
pardonne tout ce que tu m'as fait souffrir, et
je t'en remercie Oli ! n'est-ce pas, tu ne
peux me refuser ? » Et le digne prêtre
était aux genoux d'Olivier; et ses larmes sillon-
naient sa figure flétrie, et pourtant belle;
larmes de charité, et que les anges recevaient
sans doute en des coupes d'or, pour les offrir,
parfum précieux et pur, à celui qui règne au
ciel.
C'était vraiment un spectacle étonnant et
sublime que celui que présentait ce serviteur
de Dieu , se débattant de toutes ses forces
d'homme et de prêtre , ponr arracher une
pauvre âme à l'enfer !
Le peuple était accouru à un spectacle, et
m'avait trouvé; car c'était un beau spectacle
qu'il avait sous les yeux : la victime suppliant
à genoux son ancien bourreau, kii demandant
comme une grâce de ne pas se condamner aux
supplices éternels .'....
Et la foule qui était venue là pour voir tuer
un homme, qui tout à l'heure demandait à
grands cris le terrible holocauste; cette foule
menaçait encore de jeter des picri-es au bour-
reau qui, ennuyé de cette scène, vouluthâter
le supplice.
Cependant Olivicr-le.Daim paraissait ému ;
sa voix avait dépouillé son expression de sar-
casme ; elle haletait même d'émotion . lors-
qu'il dit : « Vrai I messirc évoque ; vous me
pardonnez?.... » Un regard qui prenait le
ciel à témoin lui répondit. L'émotion qui se
glissait dans l'âme d'Olivier sembla aug-
menter....
Tout à coup elle fut refoulée jusqu'au fond
de sa poitrine : l'œil d'Olivier, un instant at-
tiédi d'une expression de repentir, redevint
sec et froid : « Prêtre, dit-il, je savais que tu
prêches bien ; mais garde tes sermons pour
tes ouailles de Verdun : l'étalage de beaux
sentimens dont tu veux te faire une auréole
devant cette foule stupide , ne fera pas son
effet auprès de moi. Range-toi, prêtre, et
laisse-moi rejoindre, ajouta-t-il en riant horri-
blement, mon ancien patron, monsieur le roi
Louis le onzième : il est juste que je lui fasse
compagnie; quoique pourtant (et son rican-
nement devint plus afficux) il n'ait pi us guère
besoin de son barbier sur les flammes où il
brûle — Allons, messirc bourrel , ajouta-t-il.
Celui-ci l'aida à montera l'échelle Puis,
lorsqu'il eut bien assujéti au gibet la corde
dont un bout se nouait au cou d'Oîiviei'-le-
Daim, un coup de pied fit reculer l'échelle, et
on vit le corps d'Olivier se balancer , le
bourreau accroupi sur ses épaules et les deux
aides se suspendant à ses pieds
Le prêtre était resté là, élevant de ses deux
mains, vers la face du justicié, l'image d'un
Dieu mort pour lui, et lui criant : « Un seul
mot, mon fils, un seul mot , une seule pensée
de repentir I !... »
Et le peuple écoutait; et dans cette foule
naguère si bruyante , un silence d'angoisse
régnait de toutes parts.
Olivier détourna ses regards effarés de l'i-
mage delà rédemption; puis tout à coup il
les y reporta avides et brillans.... Et lorsque,
après un frémissement qui fit tordre tous ses
membres , ses poumons haletèrent pour la
dernière fois , cette paniculc d'air servit à
former ce mots : Mon Dieu î î... Et ce seul
cri disait tout un long repentir.
L'évêque se jeta à genoux, et de sa voix
grave et qui retentissait par-dessus toutes les
têtes de la multitude , il récita les prières de
la pénitence ; et lorsqu'il eut fini d'implorer
l'Eternel en lui offrant un repentir, le peuple
lui répondit en chœur.
A la sollicitation de l'évêque de Verdun ,
le corps d'Olivier-le-Daim ne resta que quel-
ques jours à Mont-Faucon. Le digne évêque
put rendre à la terre sainte et bénie le corps
dont il avait rendu l'âme au ciel : du moins il
l'espérait.
LA DOMINICALE.
HEVUE
POLITIQIE HT ADMINISTRATIVE.
II y a une puissance morale dont nos hom-
mes (l'état tiennent tiop peu de compte : cette
])uissnnce est la logique qui , avant et depuis
Aiistotc, a {jnuvcrnc le monde intellectuel.
On comprend la cruelle tyrannie des Phalaris
et des IVcron, les caprices sanguinaires des des-
potes de l'Orietit, le farouche républicanisme
des denx Brutus, l'action violente et terrible
d'une Convention; on les compi'end par leurs
lappoîts avec un principe d'arbitraire , ou
de fanatisme , ou de patriotisme inflexible,
dont ils sont les conséquences. Mais ce qui
ne va pas à l'esprit et blesse au contraire
la raison, c'est que des hommes qui ont posé
en j)0!nt de droit nn point de morale po-
litique, et s'en sont fait une arme contre leurs
adversaires , en même temps qu'un moyen
pour arriver à un but, mettent leurs actes en
désaccord complet avec la règle qu'ils ont éta-
blie. IMalgré le désir que l'on éprouve d'excu-
ser les faibb'sscs et les erreurs, on ne peut se
défendre de voir là mie inconséquence qui
approche, il faut bien le dire, del'immoralité-
Tellessont les réfieiions que chacun a faites
en apprenant la destitution de M. Draidt, dé-
puté de la dernière cliambre, qui y a été dans
une opposition pi'efquc inaperçue , et s'est
donné le tort de se poser dans les élections
comme candidat indépendant. M. Persil, en
qualité de garde-des-sceaux, a provoqué la ré-
vocation de ce magistrat , et c'est cependant
lui, M. Persil, qui a, en cjualité de commis-
saire dans le procès des anciens ministres , ac-
cusé M. de Montbel d'avoir mis les fonction-
naires entre leur conscience et leur place, et
qualifié une pareille conduite d'immoralité et
de corru[)lion. Quand on a l'honneur de
tenir les sceaux de l'Etat et les balances de la
justice qu'ont tenus les hommes les plus intè-
gres de notre monarchie, devrait-on avoir de
pareilles inconséquences à se reprocher? Il
faut bien croire que M. Persil est de bonne
foi quand il exige que les fonctionnaires se-
condent le gouvernement : il suit en cela les
règles de la saine logiqne. Mais alors était-il
de bonne foi quand il accusait des hommes
pour ce qu'il croit maintenant juste et^ ré-
gulier ? On cite avec admiration le [magis-
trat qui répara, par le sacrifice de sa fortune ,
677
le dommage qu'il avait causé à un plaidenr
par un jugement erroné. M. Persil n'cst-il
pas en conscience obligé à une réparation scm^
blable envers les prisonniers de Ilam ?
Un des traits les plus étranges de la révolu-
tion de juillet, telle p'elle s'est modifiée dans
la ligne doctrinaire , est cette contradiction
perpétuelle entre les principes et les actes ,
cette condamnation incessante portée par les
auteurs de cette subversion contre eux-mêmes.
On sait par quels moyens, de i8i5 à i83o, la
presse a égaré, perverti l'opinion, et préparé,
par les plus violentes provocations, la crise des
trois journées. Eh bien ! M. Bugeaud, péro-
rant à Excideuil, dans la Dordogne, les hom-
mes de son parti, ne trouve rien de mieux que
de porter contre la presse une accusation plus
violente que celle qui fut formulée par M. de
Chantclauze, dans son rapport du '25 juillet.
Si la France est troublée, la faute en est, selon
M. Bugeaud, à quelques centaines defoUicu'
laires qui calomnient les meilleures intentions,
égarent les esprits, et faussent l'opinion par
leurs dangereuses théories. Ne croit-on pas être
dans les illusions d'un songe, quand on entend
de pareils discours ? On comprendrait ce lan-
gage dans la bouche d'hommes repentans ,
prêts à faire réjjaration à Dieu et aux hommes
de quelque grand égarement. Mais condam-
ner aussi hautement le mal que l'on a fait , et
prétendre en retenir les fruits, avec le droit de
censurer la conduite des autres, c'est manquer
à sa propre conscience et à la raison générale
du genre humain.
Noti-e époque sera féconde en curieux et
utiles enseigncmens. Il y a une lettre de
M. Laffitte aux électeurs du deuxième arron-
dissement, qui est un monument rare de la vi-
cissitude des fortunes politiques, de même
que la vente de ses biens et de son hôtel atteste
l'instabilité des biens de la terie. Celui dont la
maison, selon les expressions de sa lettre, re'-
suma la révolution de juillet, qui traita au nom
du peuple avec les ministres de la royauté, qui
présida l'assemblée souveraine par laquelle
la couronne fut octrovée à Louis-Phili[)pe, et
unecharteàlaFrance; cethomnie, disons-nous,
qui fut le premier ministre du pouvoir nou-
veau, en est réduit à douter de sa réélection
prochaine. Sa lettre est un acte de découiage-
ment et de désespoir. Il abandonne Bayonne,
sa ville natale, ou sa ville natale l'abandonne.
En 1817, les vingt sections du département de
la Seine lui donnèrent la majorité des voix ;
678
LA DOMINICALE.
en i83o, on le calomnie, on s'oppose à son
élection ; juais il ne sera pas humilie de la
défaite. Que s'est-il donc passé ? M. Laffitte
est toujours le même; il l'assure du moins.
Quelque chose qui n'est pas lui a donc changé:
il y a là une grande moralité.
M. Salverte renonce à la candidature ;
M. Garnier-Pagèsa plus que des doutes aussi.
Nous ne reverrons probablementà la Chambre
ni M. Cabet, ni M. Laboissière, ni M.- Bri-
queville, ni peut-être M. Mauguin , ni près
des deux tiers delà gauche du compte-rendu.
Qu'est-ce à dire? Les auteurs de la révolution
de juillet , ceux qui ont formé le pouvoir dic-
tatorial de l'Hôtel-de-Ville , renversé le trône
antique des Bourbons, pour s'y placer eux-
mêmes sous le nom de Louis-Philippe, les voilà
flagellés, insultés , jetés hors de celte Cham-
bre souveraine , chassés de toutes les positions
par les hommes du lendemain qui ont eu les
fruitsde la victoire sans combat. Les expriis de
peu de foi persisteront-ils à ne pas voir là une
influence toute providentielle?
Et que l'on ne croie pas que ce^solt là aussi le
triomphe assuré de leurs adversaires. Ce serait
chanceler dans ces voies miraculeuses qui se
manifestent d'une manière si éclatante. Tl fal-
lait que cela arrivât ainsi , il fallait que
les hommes du "29 juillet fussent humiliés
et confondus avant l'humiliation et la con-
fusion des hommes du -y août; et la chute
de ceux-ci commencera le jour, où, enivrés
de leur nombre et dcleurs succès, ils pourront
se livrer sans contrainte à leurs passions aveu-
gles. Déjà leur règne pâlit et s'efface. Eux
aussi ont leur trouble, leurs doutes et leurs
terreurs. S'ils ne tremblent plus devant leurs
puissans adversaires , l'opinion publique leur
impose; et s'ils n'esjièrent pas la convaincre ,
ils tentent de la corrompre. Quel hommage
rendu à l'esprit de la France, que ces candi-
datures précédées , entourées de tant de sé-
ductions! M. Persil , rejeté àCondom,soupavs
natal , presque sans espoir à Lombez , qui l'a
réélu à une faible majorité , se réfugie vers la
localité la plus indigente et la moins peuplée
de toute la France. C'est à Ussel, dans la Cor-
rèze, qu'il se produit. Mais comment se faire
adopter en un lieu où une giande simpUcilé
de mœurs s'allie à une ignorance plus grande
encore des choses de la politique? Eh bien!
j\I. Persil deviendra l'illustre bienfaiteur
d'Ussel , transformé en bourg pourri. Il ré-
pandra la lumière sur les pauvres d'esprit ,
et l'or parmi les indigcns. Quatorze cents vo-
lumes pris dans les dépôts publics , un don de
1200 fr. fait à une église, une aumône de
5oo fr. à un hospice , la promesse d'un relai
de poste , tel est le pot-de-vin de cette sorte
de marché électoral. Mouscitons ce fait comme
un exemple; car M. Persil est loin d'être le
seul candidat ministériel qui se soit ainsi mis
à prix.
Eh bien ! n'y a-t il paslàun commencement
de cette humiliation et de cette défaite hon-
teuse qui atteignent les hommes du compte-
renJu , et attendent ceux du juste-milieu!
En i83i , l'élection de tous les auteurs et
adhérens de la révolution de juillet fut facile;
il fallut peu d'efforts pour faire sortir de
l'urne électorale les nom5 les plus obscurs
d'entre eux. Aujourd'hui les uns tombent du
haut de leur char de victoire; les autres chan-
cellent et sentent le sol tremblersous leurs pas.
Arrivés par les illusions, ils ne se soutiennent
plus que par la corruption; leur règne nepeut
être de longue dux'ée sur une base aussi fragile.
Quel'on se rassure donc , et que l'on prenne
confiance. Tous ces faits sont les symptômes
visibles d'une grande amélioration sociale.
Qu'il y a loin de l'état actuel des esprits et de
la situation de la France, à cette époque de
funeste mémoire où l'on pouvait penser que ,
pour la seconde fois , la religion allait être
proscrite avec 1 1 monarchie , où les pasteurs
et le troupeau étaient remplis de trouble,
d'effroi et de douleur! Un siècle semble nous
séparer de la destruction des croix, du sac de
l'Archevêché, des atteintes sacrilèges dirigées
contre le culte de l'immense majorité des
Français. Que de fléaux semblaient menacer,
il y a quatre ans, l'antique et vénérable église
de France. Eh bien! en aussi peu de temps ,
l'athéisme , le matérialisme etlephilosophisme
ont été vaincus, la république est devenue
impossible, le mot de divorce ne trouve ni
échos , ni sympathie, les évêchés menacés
échappent, comme par miracle , à la des-
truction, et les hommes du pouvoir, et le
chef de l'étiitlui-même, rendent un hommage
public à la foi de Clovis, de saint Louis et de
Louis XVI.
C'est un étrange pays que celui-ci.- Jamais
il n'a manqué de rentrer dans les voies de la
vérité , après des écarts qui pouvaient faire
croire qu'il en était sorti pour toujours. Est-il
rien qui ait d .vantagc passionné ce pays que
le régime de l'Empire ! Presque tous les es-
LA DOMINICALE.
679
prits b'étaient tournés vers ce météore prodi-
(TÏeux qui les éblouissait de sa gloire immense.
Voilà que les restes de cette famille, dispersés
sur la terre étrangère , veulent exploiter ces
grandssouvenirs.M. Lucien Bonaparte, prince
cle Canino, essaye un 1 8 brumaire par la voie
des journaux. La lettre insérée au Morniiig-
Tlérahî, par laquelle, s'adressant aux citoyens
français, il sollicite des suffi-agcs pour ses frè-
res et pour lui, au nom des batailles de Ma-
1 engo et d'Austerlitz , est une de ces témé-
rités politiques qui ne trouvent leur excuse
que dans l'éloiguement, et dans l'ignorance
où ces rois d'un jour sont du véritable état de
la France. Il s'agit bien de Bonaparte dans nos
querelles de parti! Déjà un siècle entier nous
sépare d'eux. Une seule pensée peut êlre re-
cueillie dans cette pièce : c'est qu'en l'état où
se trouve la France, tous les proscrits doivent
chercher à devenir utiles à la chose publique.
M. Lucien y a-t-il bien pensé? Tous les pros-
crits! ouï oui , tous , tous, et lui-même, mais
chacun avec ses droits , sa place naturelle ,
son rang assigné par la nature des choses dans
une harmonie généiale, et lorsque l'esprit de
parti sera seul banni du terx'itoire. Mais cette
lettre a été aperçue à peine, et M. le prince
de Canino ne recueillera probablement pas
une seule voix dans les collèges. Le bonapar-
tisme est iiiort parmi nous, mort comme la ré-
publique, comme l'irréligion , comme mourra
bientôt !e système anglais qui n'a plus qu'un
souffle de vie.
Le seul grand intérêt politique du moment
est la candidature représentative. La coalition
est formée et le concert bien établi entre deux
opinions, ayant le but commun de la réf!)rme
électorale. Cette fois, du moins, la pudeur
publique est ménagée , et l'on ne voit pas
dans les listes produites par les journaux , cet
amalgame Incohérent de noms qui, en 1 8'2'^, of-
frirent un si affligeant contraste. La candidature
royaliste, que l'on pourrait pi'esque appeler
honorifique, se distingue par l'éclat, la di-
gnité, et la gravité des réputations et des ta-
lens qui y sont indiqués. _
La gauche n'a encore signalé la sienne que
partiellement. Quant à celle du ministère , on
peut la diviser en deux parties: la candidature
officielle, ou celle avouée par le pouvoir, et
la cmdidature officieuse , ou celle qui se pro-
duit d'elle même avec le désir de se rattacher
à l'administration. Celle-ci est la plus nom-
breuse de toutes et suffirait à deux ou trois
chambres. Il faut qu'il y ait au fond du sys-
tème représentatif quelque attrait bien puis-
sant pour que tant d'ambitions soient stimu-
lées à ce point. Il faut bien le dire, car c'est
là la plaie sociale encore plus que le monopole
et le vote partiel des électeurs privilégiés, le
grand vice de ce système est de faire aboutir
l'élection à tous les avantages attachés au pou-
voir. Le député a bien en vue l'intérêt et
l'honneur du pays ; mais avant tout il couve
une pensée de grandeur, de puissance ou de
fortune. Cette pensée le jette , ou dans un ser-
vilisme aveugle qu'on a appelé ministérlalisme,
ou dans une indépendance , et une résistance
effrénée qu'on a décorées du nom d'opposition .
Ces deux élémens s'irritent par leur action ré-
ciproque. La violence de l'opposition jette le
pouvoir dans les excès de l'arbitraire et de la
prodigalité, et ces excès ajoutent à la véhé-
mence de l'opposition. De là les révolutions
qui dépassent le but que les partis se propo-
saient ; de là les révoltes , les actes arbitraires,
les charges accablantes et tout ce qui fait de ce
système un joug écrasant, au lieu d'une grande
pensée de conservation et de réparation. -
Celui qui pourrait arracher cette ivraie du
sol de laFrance, et en prévenir le retour, serait
le sauveur de ce pays, sans recourir à des théo-
ries politiques qui ne sont le plus souvent que
de périlleuses expériences.
S'il est un mot empreint d'absurdité, c'est
celui d'opposition, tel que l'ont fait les partis
politiques. Il signifie résistance à toutes choses,
même à ce qui est utile, juste et glorieux. On
s'oppose à l'indemnité des émigrés comme à
l'expédition d'Alger , à l'émancipation de
Saint-Domingue, comme à la délivrance d'un
roi captif. On s'oppose à la répression des
crimes comme à la récompense des services.
Ou a même vu une opposition s'élever contre
un dégrèvement d'impôts I Le niinistérialisme,
de son côté , n'est pas moins absurde lorsqu'il
approuve tout aveuglément, de môme que
son adversaire blâme tout sans exception. C'est
un triste état que celui-là , parce qu'alors les
intérêts nationaux se retirent d'une assemblée
où ne s'agitent plus que des questions de pou-
voir et de position.
La politique étrangère se dessine avec plus
de netteté et de fermeté que la politique in-
térieure. L'Europe devient un théâtre divise
en deux grands compartimcns. La chaîne des
Alpes, le Rhin et la mer du Nord en forment
la limite. Il y a triple alliance à l'orient contre
680
LA DOMINICALE.
les idées lévolutionnaîres, quadruple alliance
à roccident en faveur des chartes et des idées
constitutionnelles. Des deux côtés sont de nom-
hreuses armées , des charges énormes pour les
13euples , des emprunts ctdes dettes , des po-
lices ombrageuses, de la défiance et des intri-
gues diplomatiques.
A Torient est le principe d'insurrection et
d'usurpation; à l'occident, celui d'hérédité et
de légitimité. Il est fort remarquable que
dans tous les pays qu'embrasse la quadruple
alliance, il n'en est pas un où le trône n'ait
passé d'une dynastie à une autre. En Angle-
terre, la maison d'Orange s'est substituée aux
Stuarts; en Belgique, Léopold à Guillaume;
eu France, la branche d'Orléans à sa bi-anche
aînée; en Espagne, Christine à don Carlos ; en
Portugal, don Pedro à don Miguel. Des deux
parts il y a un système complet , parfaitement
uni de principes, d'intérêts, de position.
Le nouveau schisme qui , cette fois , est le
schisme d'Orient, a menacé un moment d'en-
vahir l'Europe par l'Italie, la Suisse, l'Alle-
magne et la Pologne. Ces incendies ont été
éteints dès leur naissance, et l'alliance de l'Oc-
cident, en maintenant le slatu quo de sa posi-
tion vis-à-vis de l'Orient, s'est donné le temps
et les moyens de se fortifier contre le principe
révolutionnaire modifié sous le titre de juste-
milieu. Une longue ligne est maintenant tracée
;tvec une grande profondeur depuis les Alpes
maritimes jusqu'aux Bouches du Rhin, im-
mense cordon sanitaire contrela peste méridio-
nale, hérissé de forteresses, de baïonnettes et
de conons , sur le développement duquel la
révolution peut lire ces mots : Tu n'iras pas
au-delà.
Maintenant le grand drame révolutionnaire
est représenté par la quadruple alliance. La
France y joue le premier rôle, l'Angleterre le
second, l'Espagne, le Portugal et la Belgique
étant en sous-ordre. Le premier acte a été l'in-
surrection de juillet, préparée et accomplie
parla coalition de tous les intérêts anti-dynas-
tiques, et l'établissement du -j août, fondé par
l'adresse et l'habileté du parti orléaniste. Cet
acte, imité delà révolution de 1G88, s'est ré-
pété avec quelques modifications, de même
que les valets de comédie copient leurs maî-
tres, en Belgique, m Portugal et en Espagne.
Le second acte a été la lutte violente entre la
propagande et le juste-milieu, et la défaite de
la première en juin et avril, complétée dans
peu de jours par la bataille électorale. Le troi-
sième, dans lequel l'intrigue se noue forte-
ment, nous présente le traité de la quadruple
alliance, dont le résultat a été la retraite de
don Carlos et de don Miguel, la dissolution
de l'insurrection royaliste en Portugal, et très-
probablement la dispersion prochaine du
parti de don Carlos en Espagne.
On voit maintenant combien la question est
simplifiée, parce qu'elle est nettement posée
de part et d^autre. Jusqu'ici la lutte des prin-
cipes se compliquait des embarras occasionnés
par l'élément républicain; mais cette influence
étant écartée et réduite à l'impuissance ;i peu
près partout, la question n'est plus, par rap-
port au Midi, qu'entre la légitimité et les
pouvoirs élus, s'appuyant sur le juste-milieu ;
et par rapport au Nord , entre le principe
révolutionnaire et le principe dynastique.
Nous sommes sortis de l'ère des émeutes,
des barricades, des irruptions à main armée,
des guerres civiles et des violences de toute
espèce. C'est le tour maintenant de la lutte
des intelligences et des principes. Sous ce
rapport, on peut dire que la position s'est
améliorée. Ce qui s'est passé en Portugal , ce
qui va se passer en Espagne, peut être consi-
déré comme un bonheur ; car la force des
armes et regorgement des citoyens cutr'cux
n'ont jamais décidé un point de morale, et
n'ont fait que suspendre la marche et le pro-
grès des idées. Le quatrième acte sera donc un
grand mouvement des espiits, se portant vers
toutes les conditions d'oidre rationnel , par
lequel seront rétablis les doctrines qui ont été
altérées, les vérités qui ont été favissées et tou>
les droits qui ont été méconnus. Le cinquième
acte sera le dénoûment, selon toutes les règles
de la poétique, et la fin du déplorable mal-
entendu dejuillet.
Il s'est passé dans la sphère de l'alliance sep-
tentrionale un événement peu important pour
nous, au milieu de nos grandes agitations,
mais qui ne manque pas de gravité pour le
pays où il vient de se signaler. Tout le monde
sait qu'un jour les Danois, fatigués des divi-
sions et des querelles que le gouvernement re-
présentatif avait introduites parmi eux, vin-
rent mettre aux pieds de leur roi ce brandon
de discorde, et le supplier de gouverner seul
comme un père gouverne ses eufans. Les mo-
narques de ce pays n'y ont pas manqué, et
jamais on ne vit un royaume plus pauvre à la
vérité, mais jouissant de plus de liberté, de
calme et de bonheur. Sans la cruauté avec la-
LADOiWmiCALE.
68i
quelle rArigletenc a traité ce petit état pour
le forcer à entrer dans ses intérêts durant la
{guerre générale , le Daneiuarck aurait été la
contrée la plus heureuse de la terre.
Mais voilà que maintenant le système re-
présentatif reparaît dans cette contrée, dans
de grandes assemblées provinciales , et que
le roi lui-même donne le signal de ce retour à
d'anciennes formes de gouvernement. Occupé
depuis plus de quinze ans à faire annuellement
remise à ses sujets d'une partie des impôts, a-
t-iî l'intention de se donner, comme disait
Paul-Louis Courrier , une marmite i oprésen-
lative? On sait que l'expédient est infaillible
et très-fécond en résultats. Cède-t-il au vœu
de ses sujets qui, en mettant leurs libertés à
ses pieds, n'en ont abandonné ni le principe,
ni les conditions à toujours? Quoi qu'il en soit,
il ne faut pas que l'on s'imagine qu'il ait fabri-
qué à priori une loi de monopole au profit
d'une classe et d'un absurde système m.inisté-
riel.La petite propriété usa juste part, comme
la grande et la moyenne. La représentation
est logiquement basée sur les intérêts dont cha-
que ordre a ses députés. Les conseillers du roi
de Danemarck n'ont pas cru qu'il fût néces-
saire au bonheur d'un peuple que ses manda-
taires vinssent chaque année débiter de longs
discours souvent vides de sens. Les assemblées
provinciales ne se réuniront que tous les deux
ans, et assurément c'est bien assez loi-sque les
hommes y apportent de bonnes intentions et
de la bonne volonté. Les commissaires du roi,
remplissant les fonctions de nos ministres à la
chambre , n'au»'ont que voix consultative et
ne voteront pas. C'est pourtant chez le peuple
le plus éclairé du monde qu'on a imaginé , à
l'imitation du régime anglais, qu'un ministre
put donner sa voix pour ou contre une résolu-
tion à laquelle sa responsabilité est attachée.
Celte petite constitution qui a un parfum d'or-
dre et de vraie liberté, a été traité avec beau-
coup de dédain par quelques-unes de nos
feuilles libérales. Elles n'y ont vu qu'uneme^-
quine affaire de famille qui localise la repré-
sentation au lieu de la nationnliscr. Il est dé-
montré que ce despote n'entend rien à la con-
stitutionalité.
Lord Grey s'y entend un peu mieux , ce qui
ne l'a i^as empêché, le 6 de ce mois, d'être
traité avec une rigueur hautaine par les no-
bles lords et l'illustie banc des évêques angli-
cans^ pour avoir eu l'audace de provoquer
une commission d'enquête , afin de constater
l'état de l'église d'Irlande. Ces paroles fou-
droyantes sont tombées sur sa tête, prononcées
par lord Wicklow : «L'histoire dira que la
carrière politique du noble comte (Grey) a
commencé au milieu de la dissémination des
principes du jacobinisme, et qu'elle s'est ter-
minée par la chute de l'église anglicane. »
Jamais M. Barthc ne s'est entendu i-eprocher
plusamèremene son carbonarisme. Lord Crrey
a répondu avec une grande humilité , et
comme il convenait devant les seigneuries
tchiporelles et spirituelles du royaume. Les
palliatifs de juste-milieu qu'il a apportés dans
son explication n'ont pas paru satisfaire la
noble chambre.
L'événement extérieur le plus important
et le plus nouveau , est l'occupation subite
de la ville de Francfort , par des troupes ,
sous le commandement d un général autri-
chien. Telle est , dit-on , la réponse faite par
le cabinet de Vienne à une note pleine d'ai-
greur et presque menaçante , adressée [par
M. de Piigny. La France sous l'ancienne mo-
narchies , et même sous l'empire , a souvent
couvert de sa protection les villes libres de
l'Allemagne , mais sous la monarchie il n'y
avait pas de cordon sanitaire, et, au temps de
l'empire , il y avait une audace qui brisait
les barrières avec I' ultima ratio regum.
EPHEMERIDES.
Le l5juin14o3. Les erreurs des lïussites désolant
toujours quand elles n'ens nglantaient pas l'AIle-
maij^ne, l'archevêque de Mayence, Thierri d'Er-
bacli , rassemble ses suffragans à Ascliafi'em-
bourg, pour chercher les moyens d'en délivrer
la province.
-1 0 — 5J)0. Les évêques d'Afrique, réunis à Carlhage,
arrélentsurla propositionde l'évêquede iVlaxula,
que la consécration du saint ciuème, la bénédic-
tion des vierges et la réconciliation pubU([ue des
pénilens, ne seront point failes par de simples
prêtres. L'auteur de VArt de vérifier les claies a
tort de conclure de là que l'évoque était le mi-
nistre ordinaire de la pénitence, imhi\ue le sa-
crement de pénitence se donnait en particulier
et non en public.
17 — 18 H. Première et seule session publique du
concile national de Paris. Napoléon avait convo-
«pié tous les évêques de l'empire français et du
royaume d'Italie, espérant obtenir un décret qui
le dispensât de recourir au pape pour l'institu-
tion des évêques. Pie VII, qu'il avait fait enlever
582 LA DOMINICALE.
de Rome , était prisonnier à Savone. Quatre-
vingt-quatre cardinaux, archevêques et évéques,
rassemblés à l'archevêché de Paris, se rendirent
processionnelleinen, en chapes et en mitres, dans
le cœur de la cathédrale, en passant par le parvis;
chacinid'eux avait prf-s de lui son théologal. Les
huit à dix évèqiies nommés assistaient à la céré-
monie. Le cardinalFeschprésidaitcnqnaliléd'ar-
chevêque de Lyon.jjriina/ des Gaules. Il célébra
une messe basse. Après l'évangile, le sermon
ou discours d'ouverture fut prononcé par M. de
Boulogne, évéque deTroyes, (pii fit enlendre des
paroles étonnantes sur l'union et l'obéissance où
les évèipies devaient demeurer relalivement au
pape, « ce premier anneau de la chaire cpisco-
pale, sans lequel tous les autres tombent néces-
sairement dans la confusion et le désordre. » Ce
fut une prophétie; et tous les efforts, toutes les
ruses, toutes les persécutions ne purent engager
l'épiscopat français à rien faire qui préparât un
schisme.
18 — 1818. Publication du concordat entre le pape
et le roi de Bavière. C'est le premi r acte notable
qui ait été fait pour fermer les plaies de l'église
catholique d'Allemagne, où les guerres et la pro-
pagande révolutionnaire avaient introduit tant
de désordres.
^ !)— 323. Ouverture du concile de Nicée, premier
cincile oecuménique. On sait que cette imposante
réunion de 318 évèques de toutes les parties du
monde avait été provoquée principalement par
les erreurs d'Arius qui y furent anathématisées.
Le concile fit du symbole des apôtres la para-
phrase que l'on chante à la messe.
20— 1G69. Election du pape Clément IX, qui es-
saye de rétablir la paix dans l'église de France
troublée par les querelles du jansénisme. Mais
LA PAIX DE Clément IX ne devait être qu'une
trêve ; les sectaires qui censuraient la restriction
mentale imputée aux Jésuites, ayant inventé
cent subterfuges pour se soustraire à la condam-
nation de leurs doctrines.
21— iSH. Mort, à Paris, du cardinal Caprara ,
qui, neuf ans auparavant y était venu comme lé-
gat A LATERE de Pie VII, et avait publié et fait
exécuter le fameux concordat de 1801 . Napoléon
le nomma archevêque de Milan, quand il devint
roi d'Italie. Peu de personnages ont à cette époque
joué un rô\e plus important; et comme il se
trouva mêlé à toutes les négociations et à la plu-
part des événemens ((ui occupèrent l'église de
France, il a été l'objet de beaucoup d'éloges et
de censures, souvent exagérés par l'esprit de
parti.
CHRONIQUE DE LA SEMAOE.
— M. le ministre des cultes vient d'adresser, à
la date du 20 mai , aux préfets des départemens,
ime circulaire lelative à la réparation des églises.
Le ministre engage les préfets à lui envoyer au
plutôt l'état des besoins des communes, en ce qui
conceine les réparations des édifices du culte, et
leurs propositions d'allocation de secours pour
toutes les églises à la réparation desquelles les res-
sources locales sciaient notoirement insuffisantes.
Celle circulaire demande en outre aux préfets
de lui adresser, pour être sotunis au contrôle du
conseil des bàtimens et à l'approbation du ministre,
les projets de travaux à faire qui s'élèveraient à une
dépense de plus de 3,000 fr. Voici les motifs qu'elle
donne à l'appui de cette demande :
« La plupart du temps, les devis au-dessous de
20,000 fr., et c'est l'immense majorité, sont dressés
par de simples ouvriers chargés ensuite eux-mêmes
de l'exécution des ouvrages, et enfin de l'établisse-
ment du compte.
» Ce qui se passe dans les grands travaux des
édifices diocésains me fait connaître combien les
lumières des architectes de département sont sou-
vent au-dessous des nécessités , lorsipfil s'agit de
restaurer un édifice important pour l'art, et d'exé-
cuter certains travaux de reconsolidaliou ; com-
bien leurs prévisions sont sujettes à être dérangées
par des éventualités qu'ils ne prennent pas toujours
le soin de calculer avec toute l'attention convena-
ble; combien enfin les plus attentifs et les plus
exacts ont de peine à éviter les malfaçons de la
part des entrepreneurs.
» A quoi faut-il donc s'attendre de la part d'un
maçon ou d'un charpentier de village qui n'a ja-
mais fait usage d'un crayon , qui n a étudié ni la
géométrie, ni la stéréotomie, ni la statistique, qui
ne saurait justifier ses évaluations plus que som-
maires paraucim sous-détail, et n'a d'autre con-
trôle que le sien propre, en ce qui concerne le mon-
tant de la dépense faite et la bonne qualité des ou-
vrages.
» Cependant une foule de monumens précieux
à l'art sont remis entre les mains de semblable.^
architectes; et chacpie année une somme considé-
rable est versée |)ar le trésor public dans les caisses
communales pour être employée de la sorte.
» L'intérêt des communes même, qu'il importe
de ne pas laisser se livrer inconsidérément à de.-
dépenses mal faites, celui du trésor, celui enfin qui
s'attache à la conservation des monumens religieux
du moyen-âge, encore en si grand nombre dans noj
communes rurales, appellent impérieusement de;
précautions. »
Nous ne pouvons certes qu'approuver ces motifs
et rendre justice à cette sollicitude de l'administra-
tion; mais nous sommes étonncsquele ministre fass<
LA DOMINICALE.
G85
CKceplion pour les églises des communes non éri-
1,'ées légalement en cures succursales ou chapelles.
Es :-:e (lu'il n'y a pjis depaieilsmolifs de conserver
ces édifices? Nous avons prouvé ailleurs que le gou-
verneinenl avait le droit d'ériger des cures ou suc-
cursales dans toutes les communes où le besoin
réel s'en fait sentir. No js ne demandons pas pour le
moment qu'il fasse usage de ce droit ; mais nous
désirerions qu'il lai^s:ll voir le désir, on du moins
ne s'ô'.àl p;.:s les moyens d'en faire usage plus tard,
en laissant dépérir les édifices nécessaires au culte.
L'état légal de l'église ne sera complet que quand
<!haque commune assez importante aura sa paroisse.'
Ne laissez donc pas tomber, faute de soins, les mo-
numeiis religieux que vous ne relèverez probable-
ment pas.
La fêle du Saint-Sacrement a partout réveillé les
sentimensde la piétié la plus vive, soit que l'aulorité
en ait permis la manifestation publique, soit que
les fidèles aient été contraints de se renfermer dans
l'enceinle des temples. Prescjue partout , les pro-
cesssions ont parcouru les rues au milieu des flots
d'une multitude empressée et recueillie. Un zèle
inaccoutumé a présidé à la décoration des reposoirs-
II est fâcheux que les autorités n'aient pas cru de-
voir suivre l'élan général ; el'es se sont abslsnues
pour la plupart de se mêler à la foule. Nous ne
savons s'il faut nous en plaindre : quand les po-
pulations marchent seules, il n'est plus possible de
nier la spontanéité de leurs inspirations. A Ne-
vers, ù Agen, à Clermont, à Poitiers, à Moulins,
à Douai, à Valenciennes, à Rennes, au Mans, etc.,
etc., les processions ont eu lieu avec la solennité
ordinaire. A Monlpellier, le Saint-Sacrement a pu
traverser les rues, malgré l'arrêté pris en 1851
par M. Fumeron, alors préfet. A Marseille, les na-
vires étrangers mouillés dans le port ont été pa-
voises : bientôt les Français les ont imités. Mais,
ainsi qu'à Orléans, Rouen et Lille, les processions
publiques n'ont pas eu lieu. Lyon, après ses jours
de desastres, a été privé aussi de ce spectacle con-
solant; mais les faubourgs ont fourni aux fidèles le
moyen de salisFau'e leur piété.
Jamais les processions n'avaient été plus bril-
lantes et plus nombreuses, jamais plus d'emjresse-
njenl n'avait été apporté à décorer leur passagede
itleurs et de guirlandes; il n'était pas une seule maison
<pii ne fût couverte de tapisserie. Vaize , la Guillo-
lière, la Cioix-Rousse, avaient rivalisé pour donner
plus d'éclat à ces belles cérémonies, et une foule
triiabitans de Lyon étaient venus retrouver dans
lein- enceinte cette liberté religieuse qu'on refuse à
la seconde ville du royaume. Il y a deux ans, à pa-
1 eille époque , le saint-sacrement traversant les rues
de la Guillotière avait été accueilli par les huées de
(pielques misérables, et le chant de la guillotine
;ivait répondu aux hymnes des jeunes filles. Mais
de[»uis lors la colère de Dieu a passé par là; les
bombes et les boulets rouges ont passé là où la re-
ligion fut insultée, et à l'aspect des ruines fumantes
chacun s'est dit II y a un Dieu.
A Paris , une grande foule de fidèles s'est portée
dans les églises. Une grande pompe y était déployée.
On cite surtout la paroisse de St.-lloch , que les
étrangers ont beaucoup visitée. Elle était décorée
avec un luxe inouï. Le chœur et presque toutes les
chapelles étaient ta[»issés d'arbustes les plus odori-
férans et les plus rares.
Son admirable musée de tableaux et de sculp-
tures , ses riches mausolées , ses plafonds , ses vi-
traux, la magie des effets d'ombre et de lumière
que l'archilecte a su créer dans celle église, les
magnifiques autels, les châsses, les candélabres ,
les lampes d'or , les somptueux habits des prêtres :
tout cela lui donnait un aspect qu'on chercherait
inutilement ailleurs. La musique y était ravis-
sante.
— Mgr. l'archevêque de Paris s'est transporté ,
il y a quelques jours , à l'Hôtel des Invalides pour
y administrer le sacrement de confirmation aux vé-
térans de nos armées qui comprennent que la re-
ligion est digne d'enlrer dans le cœur des braves.
— Vendredi dernier , Mgr. a administré la con-
firmation à sept ou huit cents enfans , dans l'église
St.-Laurent, faubourg St. -Martin. Deux paroisses
de la banlieue y étaient réunies. Monseigneur a été
reçu à la porle de l'église par le vénérable curé de
St.-Laurent. Uneafiluence considérable se pressait
à celte cérémonie qui a é'é fort touchaale.
— Un ami de M. l'abbé de La Mennais vient de
communiquer à l'-lmi de la religion , la lettre sui-
vante que lui écrivait confidentiellement l'auteur
des Paroles d'un croyant.
« On ne fera jamais que je me repente d'avoir
» défendu la cause du faible , du pauvre , la cause
» de ceux qui souffrent , la cause de l'hum uiité.
» Si j'avais désiré autre chose que le vrai et le bien,
» si j'avais consenti à les sacrifier à quelque degré
» aux intérêts et aux passions des hommes , je se-
» rais aujourd'hui comblé de louanges et de ri-
)) chesses, élevé en honneurs et en dignités ; mais,
» parce que j'ai placé avant tout la vérité et la
» justice, je suis pauvre et persécuté , calomnié ,
» haï; et après m'avoir ôlé, si on le pouvait, le
» pende vie qui me reste, on jeterait volon:iers
» ma cendre au vent comme celle du diinie;- des
» malfaiteurs. Eh bien ! ce sort qui paraît si dur,
» est encore celui que je choisirais si j'avais à re-
)) naître. Mais je ne renaîtrai pas , grâce à De i ,
» c'est assez d'une fois.... Quoi qu'il arrive, on
» peut être fort tranquille sur les su lies que
» pourrait avoir , relativement à Rome , celle pu-
» blication : je suis soumis en religion, et libre
» sur tout le reste. »
Nous avions connaissance d'une lettre à peu
près semblable écrite par M. l'abbé de La Men-
nais. Ces épanchemens intimes peuvent servir
à jeter du jour sur la pensée qui a présidé à la
6Sl
LA DOMINICALE.
composition des Paroles d'un croyant. A celte
occasion, un journal s'appuie sur la Dominicale
pour prouver que les doctrines de cet ouvrage n'ont
rien de contraire à la foi. Nous ne savons pas si ,
en les pressant, on n'y trouverait véritablement rien
de cela ; mais nous avons pris la pensée de M. de
La Mennais dans son ensemble et non dans les dé-
tails , et voilà pourquoi nous ne sommes pas tom-
bés dans les ridicules exagérations de certains
jonmaux.
— Mgr. l'évêque du Mans continue à visiter le
diocèse que tant de voeux l'appelaient à diriger. Le
clergé formé par ses leçons et ses exemples , et les
fidèles qui ont toujours été l'objet de sa plus tendre
sollicitude , accourent en foule sur ses pas , et lui
donnent les marques les plus touchantes de leur
amour et de leur reconnaissance. Le lundi , 2 mai ,
il s'est rendu à Sille-le-Guillaume (Sarthe) , où il
administra le Sacrement de Confirmation à nn
grand nombre de personnes, et bénit un cimetière.
La garde nationale et les autorités sont allées au-
devant du prélat, dont l'arrivée a été fêtée par
toute la population. Le lendemain , Monseigneur
s'est transporté au bourg du Mont-Saint- Jean ,
pour faire le baptême d'une cloche , dont M. le
vicomte 1' . de Brezé était le parrain et madame la
vicomtesse la marraine.
— Les nouvelles de la Péninsule que nous avons
données dans notre dernière livraison se sont i)lei-
nemenl confirmées. Don Carlos et don Miguel doi-
vent cire sortis de la Péninsule. Ils ont dû quitter ,
le 30, Evora pour s'embarquer , le premier à Aldéa-
Galléga, et le second à Sinès. La Gazelle extraor-
dinahe donne même le texte des articles de la ca-
pitulation qui concernent don Miguel.
« Il est assuré au seigneur don Miguel une pension
annuelle de 00 conlos de réaux (573,000 fr.), at-
tendu le haut rang de sa naissance , et il lui est per-
mis de disposer de ses propriétés personnelles, sous
condition qu'il restituera les joyaux et tous autres
objets appartenant à la couronne ou à des particu-
liers.
» Le seigneur don Miguel sortira de la place d'E-
vorale 51. Il pourra s'embarquer fur un bâtiment
de gnerre de l'une des quatre puissances alliées,
conformément au traité du 23 avril, pour être con-
duit dans le fiort qu'il désignera , avec toute sécurité
pour sa personne et sa suite , et avec tous les égards
dus à sa haute naissance.
)) Ledit seigneur don Miguel s'obligera à quitter
le Ptutugal dans l'espace de quinze jours ; s'enga-
gera à ne jamais rentrer sur aucun point des do-
Uiaines du Portugal ou de l'Espagne , et à ne con-
courir en aucune fiiçon à troubler la tranquillité de
<;es royaumes. Dans le cas contraire, il perdra son
droit à la pension stipulée, et il s'exposera à subir
toutes les conséquences de sa conduite.
» L'état-major du seigneur don Miguel expé-
diera immédiatement des ordres à tous les cora-
mandans des places ou des forces en campagne, et à
toutes les autorités qui reconnaissent encore son
gouvernement , pour qu'ils se soumettent sans dé-
lai an gouvernement de S. M. T. F. dona Maria II,
sous le bénéfice des conditions de l'amnistie. »
— Le roi de Danemarck vient de publier (le <5
mai) les lois, depuis long-temps désirées, sur l'in-
troduction du régime représentatif dans ses états.
Le nombre des représenlans sera de 209 à 217. Sur
ce nombre , 20 à 28 sont nommés par le roi , et 180
par le pays ; et sur ce dernier nombre 3/9*^ apiiar-
liennentaux villes, 229" aux propriétaires fonciers,
et 4/8'' aux paysans.
Ou lit dans la Gazelle du Maine :
Dans un des régimens envoyés contre la ville de
Lyon, se trouvait un jeune soldat natif de Loué
(Sarthe). Commandé de corvée pour enlever les
cadavres qui encombraient une église, il a reconnu
celui de son frère , et des papiers trouvés sur le mon
n'ont pu lui laisser aucun doute à cet égard. Ou ra-
conte que ce frère , ouvrier , allant de ville en ville,
s'est trouvé à Lyon au moment où les derniers trou-
bles o;it éclaté. Il a pris les armes, et voilà deux.
frères c(mil)atlanl, sans le savoir, dans des rangs
opposés. Qui [teut affirmer que ce n'est pas la balle
du soldat qui a percé le cœur de son malheureux
frère l'ouvrier? Des parricides , des fratricides sui-
vis d'actes de désespoir, tels sont les résultats de
ces combats impies à la suite desquels le pouvoir dis-
tribue cependant des récompenses à pleines mains.
— Des faits honorables viennent chaque jour ré-
véler le dévouement du clergé. Au Mans , le feu a
consumé plusieurs maisons la nuit du 2 au 5 ; les
élèves et les directeurs du séminaire se sont rendus
les premiers sur le théâtre de l'incendie , et ont
animé par leur exemple la population accourue pour
porter des secours. Dans un incendie qui a éclaté à
Coquerel-sM.r-Somme, on a remarqué parmi les
plus intrépides travailleurs MM. les curés de Co-
querel, d'Ailly, deLouget, deFontaine-sur-Somme.
— Athènes a été reconnue , le 22 février dernier,
comme capitale de la Grèce. Cette reconnaissance
vient d'être célébrée par une fêle pompeuse, qui a
été ouverte par nn service divin dans le temple de
Thésée, et s'est terminée par l'illumination de toute
la ville.
— Le camp de Compiègne est, dit-on , positive-
ment ordonné j des dispositions se prennent déjà
pour l'établir vers la fin de juillet : il sera composé
cette année de 7,000 hommes d'infanterie campés
et de 4,000 hommes de cavalerie et d'artillerie
cantonnés.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix liOCQUiiT, r. N.-D.-des-Victoîres , a. yt
^^
T'
I.A DOMINICALE.
685
DE L'ESPAGNE ET DU PORTUGAL.
Le droit et le fait se partagent le monde;
tel est le double étendard qu'on voit flotter
au-dessus de l'arène sanglante où les partis
s'égorgent, où les peuples se heurtent; et le
secret de ces grands drames , dont les nations
conservent le souvenir dan» les pages de leurs
annales. De quelque nom qu'il s'appelle , ou
quelque symbole qu'il arbore, c'est toujours
Téternel combnt du bien avec le mal, qui
chemine comme l'homme à travers les siècles,
jusqu'au jour où, sur les débris du monde , la
grande paix sei-a proclamée, aux rayonsdu so-
leil éternel. Mais jamais, dans ses diverses pha-
ses, la lutte ne s'engageaplus terrible peut-être
que dans nos sociétés européennes, depuis
un demi -siècle; et c'est à peine si les derniers
bruits de la bataille étaient venus mourir à nos
oreilles, que le fracas d'un vieux trône qui
croulait nous avertissait que les tempêtes n'é-
taient pas à leur terme, et que la paix fac-
tice, dont l'Europe avait joui pendant quinze
années , n'était que la lassitude d'anciens dé-
chiremens et le prélude de nouvelles catas-
trophes. En effet, au moment que, saluant en-
core une fois les rives de la France , la mo-
narchie de saint Louis allait parcourir ces
plages de l'exil où était encore empreinte la
trace de ses pas errans, le cri de la révolte
tonnant dans les profondeurs de l'Europe ,
ébranlait les masses sur les boi-ds du Rhin et
delaVistule, agitait le sol de l'Allemagne,
et préparait l'incendie de la Péninsule. Nous
ne reviendrons pas sur le caractère particulier
de cç.h divers mouvemens opérés sous l'in-
fluence du même principe. La Belgique , qui
secoua le joug néerlandais au nom du catho-
licisme, dort sous la verge tyrannique d'un
roi protestant. La grande, Théroïque Pologne,
est ensevelie dans son linceul sanglant sous
les murailles de Varsovie, et demande où sont
sesenfans à tous les chemins de l'Europe. Des
bataillons nombreux pèsentsur lesol deTAlle-
magne. Le principe de la révolution domine
âriwîure présente à Lisbonne et à Madrid ; et
îa liste des rois déchus et fugitifs s'est grossie
^e deux noms de plus. Arrêtons-nous sur ces
deux derniers événemens , qai sont graves et
é'une haute hnportatrce.
Commençons par remarquer combien c'é-
tait un mot vide de sens que celui de Sainte-
Alliance, objet éternel des récriminations des
uns, et fol f^poir de quelques autres. Certes,
jamais occasion plus belle ne s'est offerte aux.
souvera'ns du Nord de soutenir la couronne
chancelante sur le front des monarchies qu'ils
viennent de laisser tomber ù terre , juillet
excepté. Et cependant qu'ont-ils fait ? Les
avons-nous vus , sonnant le boute-selle, se
présenter sur les champs de bataille, pour re-
lever le gant jeté parla révolution? Non, non,
ils se sont cuirassés dans leur repos ; ils ont
entassé à grands frais autour de leurs de_
meures royales des soldats par milliers , et à
l'aspect de ces haies épaisses , ils ont dit : Dor-
mons en paix, car la révolution ne saurait
nous atteindre! Nous n'appelons ni le blâme
ni la malédiction des partis sur leurs têtes ;
nous ne jugeons ni le fait ni son opportunité^
nous le constatons. Lors donc que nous enten-
dions murmurer autour de nous que les sou-
verains de l'Europe ne laisseraient pas la ré-
volution entamer les trônes qu'elle heurtait,
nous nous sentions venir au. cœur une grande
pitié; car nous voyions quel'égoïsme s'était assis
au foyer des familles princières, et nous nous
disions que les mêmcshommes qui n'avaient pas
brûlé une amorce pour restaurer l'aînée des
monarchies, ne se sentiraient pas tout à coup
épris d'un bel amour guerroyant pour les deux
rois en échec de la Péninsule. Aussi la force a
dominé et s'est établie , sans autre obstacle
que celui des guerres civiles, et côte à côte
des bannières de don Carlos et de don Miguel
aucune autre bannière ne s'est déployée. La
Sainte-Alliance n'est donc plus aujourd'hui
qu'un de ces termes du passé qui rappellent
de gi'andes choses, et qui ne s'appliquent à
rien de ce qui est dans le présent. La seule
union qui existe en réalité dans les cabinets
du Nord, est une union toute défensive et
privée: ce qui revient à dire que ces souve-
rains peuvent s'entendre à merveille sur les
moyens de repousser la révolution chacun de
chez soi; mais d'union pour attaquer la révo->
lution qui consume la demeure du voisin, il
n'y en a pas. Les événemens de Portugal et,
d'Espagne viennent de jeter une nouvelle lu-
mière sur ce fait, qui ne saurait manquer au-vi
jourd'hui d'apporter la conviction aux plu;
incrédules etrévidenceauxmoinsclairvoyans*.-
Le fait l'emporte donc dans la Pcninsulejir"
et, comme il s'y est établi en face de IXuij ■
-^
u
686
LA. DOailINICALE.
rope, sans qu'elle remuât , il s'y maintiendra
sans que l'Europe sorte de son système dé-
fensif, pour courir les chances d'un système
d'agression ; car ce que les rois veulent avant
tout, c'est le repos à tout prix: ils s'arrangent
pour bien mourir , passant la moitié de ce qui
leur reste de vie à gémir sur les soucis qui
chargent leurs couronnes , et. se barricadant
d'un étage à un autre , à mesure que le flot
monte et gronde autour de l'édifice. La révo-
lution ne se heurtera donc à aucun obstacle
du dehors; toutes les impossibilités lui vien-
dront d'elle-même et de son principe. Et les
peuples vont avoir un exemple de plus de ce
que peuvent pour le bien-être et la prospérité
des nations, ces hommes qui font delà force et
du sabre le principe de leurs pouvoirs , et pro-
clament en tête de leurs chartes le triomphe
brutal du fait sur le droit. Quoiqu'il arrive de
ce dénouement qui vient de trancher le sort
actuel de la Péninsule , nous nous félicitons de
voir la question arrivera sa dernière expres-
sion nette et simplej car il fallait, pour donner
une grande leçon, que la moitié de l'Europe
fût livrée encore une fois, comme une proie,
aux hommes de la révolution , qu'ils s'y
fixassent encore une fois pour faire un dernier
essai de leurs théories, et que le principe en-
cyclopédiste de la souveraineté du peuple,
qui a légué à l'Europe tant d'indicibles cala-
mités , de nouveau présenté comme base des
pouvoirs sociaux, apparût aux nations comme
■un principe de désordre, et un leurre à l'aide
duquel s'élèvent sur les débris de la liberté les
anarchistes qui rêvent le pillage, et les am-
bitieux qui veulent grandir.
Que feront pour la liberté de la Péninsule,
cette femme veillant à Madrid sur le berceau
d'une enfant qui n'était pas née pour le ban-
deau l'oyal des Espagnes, et cet aventurier-roi
qui a mendié des soldats à tous les repaires de
l'Europe , pour placer sur un trône qui tré-
buche et glisse dans le sang, un fantôme de
reine? Ce qu'ils feront, nous le savons; car
toutes les révolutions se ressemblent, et la
sainte liberté des peuples est la première
olause du contrat qu'on déchire et qu'on foule
dans le ruisseau. Aussi bien que personne,
nous connnissons les vices de l'ancien gouver-
nement espagnol et du gouvernement portu-
gais. Nous savons que le dernier roi qui vient
de mourir en jetant du fond de son cercueil
un brandon de discorde, se montra traître à la
liberté espagnoleet aux promesses de Valence.
Nous savons que son égoïsme était étroit et
ombrageux, que les intrigans pullulaient à la
cour, que les finances restèrent dans l'ancien
désordre : nous savons que depuis trois siècles
le despotisme et l'incapacité se sont succédé
avec une persévérance désolante dans le
royaume de Philippe II, et que d'immenses
et innombrables abus appellent depuis long-
temps des réformes sages et nécessaires.
Mais les constitutionnels ne sont pas en me-
sure de les faire, et l'on connaît les institu-
tions libérales qu'ils mettent en avant. Ce parti
n'est que la queue de cette école philosophique
qui passa de France de l'autre côté des Pyré-
nées, et résuma son symbole politique et gou-
vernemental dans la constitution de 1812. Or,
on sait que les cortèz de ce temps , investies
d'une autorité dictatoriale, firent de l'Espagne
table rase, et aspirèrent à tout refaire, suivant
en cela les principes des économistes français,
dans les œuvres desquels elles avaient puisé
leurs théories. Ainsi, elles enlevaient aux com-
munes et aux provinces les vieilles libertés
données par le catholicisme, posaient en prin-
cipe la souveraineté de la nation, investissaient
les cortèz d'un droit supérieur à celui de la
couronne, établissaient la liberté de la presse,
reconnaissaient aux colonies les mêmes droits
qu'à la métropole, centralisaient l'administra-
tion, ordonnaient la vente des biens de la
couronne, fermaient les couvens, et promet-
taient un partage des terres.
C'est ce déplorable abus de la puissance
qui tua les cortèz ; car, lorsque le peuple espa-
gnol, se levant comme un seul homme, pour
défendre contre les envahissemens français la
terre que ses aïeux avaient inondée du sang
des Maures, faisait pâlir l'astre de Napoléon,
sans gouvernement, sans argent, sans d'autre
ressource que l'indomptable énergie de son in-
dépendance, il salua de ses acclamations les
hommes qui se présentaient pour asseoir sa li-
berté sur des bases plus larges, et réformer les
abus d'un gouvernement déplorable. Mais il
y eut une subite et terrible réaction, lorsque
les libérateurs de la Péninsule frappèrent au
cœur la liberté des consciences, et voulurent
détruire, au lieu de réparer; et lo squ'en
1814 Ferdinand s'écriait a "Valence : « Votre
souverain fait consi>ter sa gloire à être roi
d'une nation héroïque qui, par des exploits
immortels, a conquis l'admiration de toutes
les autres et conservé sa liberté et son hon-
neur ; je déteste, j'abhorre le despotisme j il
LA DOJilNfCALE.
687
ne peut se concilier ni avec les lumières, ni
avec la civilisatioa de l'Europe, » la vieille
Espagne salua son roi de millions de cris d'en-
thousiasme et d'amour, et la constitution de
iSiii tomba frappée d'u..e réprobation géné-
rale.
Nous persistons donc à dire que la Pénin-
sule ne peut être régénérée que dans le sens
catholique, parce que le catholicisme seul peut
donner la vraie liberté } parce qu'il tient
compte des droits de tous et de chacun; parce
qu'il ne brusque rien, et met, s'il le faut, des
siècles à accomplir, sansbouleversemens et sans
secousses, des réformes qui ne se font bien
que mûries par le temps ; parce qu'enfin le
peuple espagnol est essentiellement catholique,
que les catholiques, c'est la nation, et que par
conséquent tous les changeraens qui se feront
en dehors du catholicisme, languiront, frappés
d'impuissance, ou exciteront de terribles com-
motions.
Or, le principe révolutionnaire qui domine
aujourd'hui dans la Péninsule, est antipathique
par essence aux développemens catholiques :
son ennemi juré, c'est le clergé; l'objet de ses
convoitises, ce sont ses propriétés. Il n'y a pas
de mauvais raisonnemens qu'il n'accumule
pour justifier la confiscation qui vient de s'ef-
fectuer en Portugal , par le décret suivant :
« Sur le rapport du ministre des affaires ec-
clésiastiques et de la justice, et sur l'avis du
conseil d'état , je juge à propos de l'cndre au
nom de la reine le décret suivant :
« Art. I . Tous les couvens, monastères, col-
lèges, hospices ou établisscmens quelconques
de moines des ordres réguliers , en Portugal,
dans les Algarves, les îles adjacentes ou toute
autre possession du Portugal, quels que soient
leurs dénominations, statuts etréglemens, sont
et demeurent supprimés.
« Art. '2. Toutes les propriétés de ces cou-
vens sont incorporées aux domaines natio-
naux.
«Art. 3. Les vases sacres et les ornemens em-
ployés dans le service divin seront laissés à la
disposition de qui de droit, pour être distri-
bués parmi les églises et diocèses dépourvus
tous ces objets du culte.
« Art. 4- Chaque moine des couvens suppri-
més recevra une pension annuelle jusqu'à l'é-
poque où sa nomination à un bénéfice ou em-
ploi quelconque sera regardée comme équi-
valente à lu pension.
« Seront exceptés, i° tous ceux qui ont pris
les armes contre le trône légitime et la liberté
de la nation ; -.i" ceux qui ont mésusé de leur
saint ministère dans le confessionnal, comme
dans la chaire, pour favoriser l'usurpation; 3"
ceux qui ont accepté des bénéfices ou des em-
plois publics du gouvernement; 4° ceux qui
ont dénoncé ou persécuté leurs concitoyens
pour leur fidélité au trône légitime et à la
charte constitutionnelle ; 5" ceux qui ont ac-
compagné les troupes de Tusurpateur ; 6" ceux
qui, depuis le rétablissement de l'autorité de
la reine, ont abandonné leurs couvens. »
Il sera donc, et toujours , en hostilité ou-
verte avec la majorité de la nation , chez la-
quelle, comme nous l'avons dit plus haut,
le catholicisme est vivace. Or, dans un pays
où tant de passions s'agitent , où tant de
haines sombres s'accumulent , comment un
gouvernement, de quelque bonne foi qu'on le
suppose même, peut-il arrivera fermer des
jjlaies devenues presque incurables, tant le mal
est invétéré ! Voici donc ce qu'il arrivera: c'est
que la Péninsule, travaillée en tout sens par
les principes anarchiques , brisée par les
tyrannies , blessée dans ses croyances et sa
foi, s'arrachera quelque jour de ses fonde-
mens, et alors commencera pour elle une de
ces terribles époques qui servent de transition
d'un état social à un autre; et sur ces grands
débris s'élèvera la croix ; car c'est toujours là
le dernier refuge de l'homme dans ses misères
et sa consolation dans ses ennuis.
L'histOM'equi reste à faire, c'est celle de»
cruels mécomptes que va éprouver la France
par suite de ce triomphe définitif du fait dans
la Péninsule. C'est une grande misère pour une
nation, quand les intérêts de son gouvernement
sontopposés à ses intérêts propres; etc'est pour-
tantce qui arrive dans cette question portugaise
qui vient d'être tranchée dans lesensqueledé-
sirait le gouvernement français. Nous concevons
la politiquedu cabinet anglais, qui ne se ft)ur-
voie guère, et qui doit à son habileté d'im-
menses résultats que la justice et la bonne foi sou-
vent ne lui eussent pas acquis; car l'Angleterre
expédie annuellementenPortugalpour plus de
Too millionsde sesproduits, ( tdon Miguel avait
affranchi le Portugal du joug britannique.
L'Angleterre donc, en plaçant sur le trône de
Lisbonne une de ses créatures , assure à scg
produits un immense débouché, et relève le
traité de Méthuen. Mais dans le triomphe de
don Pedro, où se trouve l'intérêt de la France?
Nous en cherchons vainement un autre que
688
LA DOMINICALE.
celui de la révolution qui s'est créé* un nou-
veau pied à terre. Quant à la France, son in-
térêt à elle, c'était de profiter du moment où
finiraient les traités qui lient le Poitu^al à
rAnp,leterre, pour obtenir dans le marché de
Lisbonne les mêmes avantages quelecommiM'ce
anglais. Cet espoir vient de tomber en même
temps que don Miguel; car, qu'on lejcrois bien,
ce sera l'Angleterre, et l'Angleterre seule qui
recueillera les fruits de la victoire de don
Pedro. Au reste, la banqueroute est le pre-
mier acte du gouvernementde ce roi-flibustier,
comme le pillage des monastères et la spo-
«ation des églises furent son premier fait d'ar-
mes sur le sol portugais. Nous sentons notre
cœur navré d'amertume pour nos frères de la
Péninsule; car la per^écution va commencer
peureux; et l'on sait ce que la liberté peut
attendre de ces rois improvisés qui s'en vont
jouer de gaîté de cœur le sort des nations
pour l'appât d'une couronne. Mais il vient
un temps aussi où les principes éternels sur-
nagent sur l'abîme, un temps où le bras
deriiomme qui secoue la croix trouve der-
rière elle un bras de fer qui l'appuie. L'Es-
pagne comme le Portugal sont des. terres où
coula bien souvent le sang des martyrs ; elles
resteront fidèles à la foi î
CONSIDERATIONS
SUU LE SYSTEME rUILO">OFHIQUE DE M. DE La
Mennais, par m. l'acbé h. Lacordaif.e.
La démarcbe que vient de faire M. l'abbé
Lacoidairc, en publiant cet écrit, n'est pas une
simple attaque contre les principes de M. de
La Mennais; c'est de plus une véritable abju-
ration. Après avoir long-temps cédé à la puis-
sance magique du génie , apiès s'être associé
aux travaux de l'école qui subissait comme lui
cette influence, le jeune écrivain dont le nom se
trouve au bas de plusieurs pages brillantes de
y Avenir , a solennellement rompu avec ses
amis; il a regardé en face Vinfelligenre supé-
rieure qui le tenait asservi et dont les inspira-
tions ont contribué à ft)inier son talent. C'est
<lireassez que le livre où sont déposées ses pen-
sées nouvellesseradiversement apprécié. Nous
en avons entendu porter des jugcmens contra-
clictoires, et de sévères criti(|ues échappent,
même à des lèvres indifférentes.
On veutbien comprendre qu'après l'avertis-
sement dotuiéparlesaint-siége les Paroiesd'un
cf ayant aient pu rendre nécessaire une sépara-
tion éclatante ; dans une matière aussi grave,
c'est s'exposer que dtî rester solidaire des
opinions d'autrui. MaisM.Lacordaire n'avait-
il pas s ti.fait à ce devoir en donnant, pour
servir d'article à un journal, le chapitre pré-
liminaire de ses Considérations? N'était-ce pas
assez de déclarer puljliquement qu'il avait
« dès long-temps quitté l'école mennaisienne;
«que cette école n'existait plus; que toute com-
»mun uté de travaux était rompue entre ses
«anciens membres, et que chacun d'eux, fidèle
))à ce que son cœur luidemandait d'égards en-
))vers le passé, ne connaissait d'aulie guide que
wi'églisc, d'autre besoin que l'union, d'autre
«ambition que de se presser autour du .Sain t-
«Siége et desévéques, qiiela grâce et la miséri-
wcorde divines ont donnés aux chrétiens de
«France? » Que fallait-il de plus? était-il
donc besoin que cette profession de foi fût
suivie d'une brochure, où l'on vît reproduire
avec chaleur des raisonnemens connus contre
l'homme célèbre qui, après tout, ne fut pas
seulement un oppresseur, mais un maître élo-
quent , dont les leçons n'ont pas été perdues
pour le disciple? Les convenances exigeaient
plus de retenue: le zèle a des bornes qu'il ne
faut jamais fianchir; et l'on doit pt'ut-être
ajouter qu'il est mal de sacrifier les devoirs de
la reconnai sance au désir de faire parler de
soi.
Tels sont les reproches que l'on répète eu
plus d'un lieu : ils sont visiblement exagérés.
Fatigué de l'obsession dont il nous raconte
l'histoire avec tant de naïveté M. Lacordaire
a pu se sentir heureux de secouer un joug
qui pesait à son âme rebelle , quoique vain-
cue. Qu'il ait été enchanté de respirer un
air plus libre, et de voler de ses propres ailes;
qu'il se soit plu à exercer d'aboid son indépen-
dance aux dépens de celui qui l'avait enchaî-
née, cela se conçoit. Il n'est pasdepupille qui,
le lendemain de sa majorité, n'aime à bf>ule-
verscr les plans conçus par nn tuteur incom-
mode et fâcheux. Toutefois, on peut assigner
à la publication de sou ouvrage un plus noble
motif, et y recoimaître l'élan de la conscience,
l'ardent désir de se poser irrévocablement
dans la voie catholique, en détruisant de sa
main les obstacles qu'il croit avoir élevés lui-
même. Pourquoi ne pas s'arrêter à cette pen-
sée, que tout d'ailleurs semble justifier: et Içs
égards de l'auteur envers la personne de M. de
La MennaiSjCt la simplicité de ses aveux, et
son obéissance aux euscignemens dé l'église?
H nous semble d'ailleurs difficile d'accorder
ici quelque part à l'amour-propre. Wous
ne voyons pas comment la vanité peut ame-
ner à dire , même eu style remarquable :
« Voici le fond de mon cœur: un homme m'a
«fasciné au pointde mepersuader que je com-
«preaais sa philosophie , quoique jenela com-
wprisse pas du tout. Oubliez l'enthousiasme
«avec lequel jel'ài défendue. J'avois pris mon
«parti plutôt par lassitude que par une'cntière
Mconviction. Aujourd'hui mon esprit est plus
«libre, et je me propose d'en montrer claire-
^ymeutlaj'rtusselc.v Tel est à peu près le lan-
gage de M. Lacordaire; et certes, il y aurait
bien de la candeur dans l'orgueil qui se for-
mulerait ainsi. A nos yeux, le principe d'une
semblable déclaration est nécessairement l'hu-
milité la plus édifiante. Remarquons du reste
qu'il n'attribue pas aux efforts de sa raison ,
mais à l'assistance du ciel, l'honneur du chan-
gement opéré dans ses idées. « Luttant, dit-il,
«contre une intelligencesupéi'ieureàlamienne,
«et voulant lutter seul contre elle, il éttùt im-
wpossible {ue je ne fusse pas vaincu. Cai-^la vé-
«rite n'est pas un axiliaire toujours suffisant
«pour rétablir l'équilibre des forces 11 faut
«donc qu'il y ail dans le monde une puissance
«qui soutienne les intelligences faibles contre
«les intelligences fortes, et les délivre de l'op-
«prcssion la plus terrible de toutes, celle de
«l'esprit. Cette puissance en effet est venue à
«mon secours; ce n'estpasmoi qui me suisdéli-
«vré, c'est elle. Arrivé à Rome au tombeau des
«saints apôties Pierre etPaul, je me suis age-
«nouillé; j'ai ditàDieu: Seigneur,jecommence
«à sentir ma faiblesse : ma vue se couvrej l'er-
«reur et la vérité m'échappent également; ayez
«pitié de votre serviteur qui^ vient à vous avec
«un cœur sincère; écoutez la prière du pauvre.
«Je ne sais ni le jour ni l'heure; mais j'ai vu ce
«que je ne voyais pas : je suis sorti de Rome
«libre et victorieux.» Enfin on parle de recon-
naissance. Mais elle a des bornes , aussi bien
que le zèle, et doit céder aux exigences de la
conscience. Si donc M. Lacordaire est aussi pro-
fondément convaincu de ses doctrines présentes
qu'il paraissait l'être jadis des doctrines con-
traires ; s'il a vu dans celles-ci un danger im-
minent pour l'église, et pensé que sa voix pour-
rait servir à le conjurer, il a dû peut-être
imposer silence à un sentiment bien cher. Dans
LA DOiîifï^icàLE; 68â
cette question délicate, son cœur était \e seul
juge; personne que lui n'avait le droit de la
résoudre. M. de La Mennais lui-même, malgré
la douleur qu'il a dû ressentir en apprenant
la défection d'un de ses disciples les plus disti j»
gués; M. de La Mennais, disons- nous, a trop
d'élévation dans l'àme, pour imposer à qui
que ce soit l'obligation de tenir ses opinions
captives, quand sa conscience lui cric de les
publier hautement. Mais nous croyons que le
nom du maître ne devait pas se rencontrer
sous la plume du jeune affranchi. Toutefois
nous devons ajouter cpie les convenances ont
été partout respectées. Nous avons cherché
en vain une parole blessante pour l'i.lusti'*
auteur de Y Essai. Les expressions qui semblo-
raient contenir un peu d'amertume sont mêicc
un hommage à son génie , puisqu'elles ea
pioclament la magie invincible.
Mais il est temps d'examiner le mérite in-
trinsèque des considérations.
Pour les apprécier|avec j ustesse, nous devons
en déterminer d'abord le but et la portée. Or,
après les avoir méditées sérieusement , leur
principal objet nous paraît être de fixer la po-
sition de l'auteur envers l'école qu'il aban-
donne, et de faire valoir, contre ses anciens
principes, un argument tiré de son expérience
personnelle. Ce n'est pas là tout son livre,
nous en convenons ; la partie logique y est
même la plus étendue. Cependant la pensée
qui domine est celle que nous venons d'indi-
quer. M Lacordaire a voulu marquer sa
place, se dessiner d'une manière nette, sail-
lante, et instruire ses contemporains par ua
exemple mémorable : le reste est accessoire.
Il ne faut donc pas chercher dans l'ouvrage
qu'il vient de publier uneréfutation détaillée,
complète de la philosophie du sens commun ,
mais seulement quelques réflexions générales
sur son ensemble. On y trouve aussi le déve-
loppement des raisons qui frappent davantage
son esprit « depuis qu'il voit ce qu'il ne
voyait pas. » C'est ce dont , au reste , il
convient lui môme dans son dernier chapitre»
« Ces considérations , dit-il, sont loin d'être
«complètes. Il faudrait encoi'e examiner en
«elle-même, dans sesbases logiques, la philoso-
«phie, dont j'ai montré !a nouveauté, l'inuti-
wlité et le danger. Il faudrait résoudie les di-
» vers argumens sur lesquels son auteur l'a éta-
»blie.» Disons-nous qu'il n'eût pas été inutile
de considérer un peu les travaux de ceux qui
l'ont défendue. M. Lacoidaire n'a effective-
690
ment traité rîen de tout cela. Il a simplement
revêtu de formes brillatiies les principales ob-
jections qui accueillirent immédiatement le
second volume de l'Essai sur V indifférence,
s'efforçant de les considérer sous des points de
vue nouveaux. Sa polémique roule tout en-
tière, comme on pourra s'en convaincre par
la suite de cet article, sur des difficultés que
l'on trouve présentées , avec quelques diffé.
rences il est vrai, dans les écrits que cette con-
troverse a fait naître. Nous ne voulons pas
précisément en faire un reproche à M. Lacor-
daire. Il ne devait à ses lecteurs que l'histoire
de sa Conversion, puisqu'il n'écrit ni pour les
affermir, ni pour les rassurer, ni pour se mon-
trer plus fort et plus grand qu'eux, mais uni-
quement pour /e«r r^/re /e/bn^ Je son cœur.
Si d'ailleurs on fait attention à la servitude
intellectuelle qu'il a subie, on conviendra sans
peine que les raisons le plus souvent répétées
ont pu avoir à ses yeux le méiite de la nou-
veauté.
Mais nous devons lui adresser quelques au-
tres observations.
D'abord, le chapitre qui sert d'introduction
à son livie, et où se trouve exposée la situa-
lion actuelle de l'église en France, ne nous
paraît avoir aucune liaison avec le reste de
l'ouvrage. Après en avoir lu le titre, on s'ima-
gine que l'église y sera considérée dans ses
rapports avec la philosophie ; que l'auteur y
montrera son attitude envers les partis , son
influence sur la marche des discussions, le ré-
sultat des méthodes que l'on a tenté de faire
prévaloir, et la physionomie du camp en-
nemi, au milieu des débats soulevés entre les
catholiques. C'est à peine cependant s'il a
consacré deux pages à traiter cette matière.
Le reste est un hors-d'œuvre dans lequel la
philosophie proprement dite n'obtient pas le
moindiecoup d'œil.
Après avoir exposé fort succinctement les
doctriaes philosophiques de M. de La Men-
uais, M. Lacordaire s'efforce d'en démontrer
la nouveauté, Yinutililé et le danger. Son ar-
gumentation sur quelques points de détail
nous a paru assez pressante; mais l'ensemble est
loin de satisfaire la raison. On cherche en vain
des piincipes arrêtés sur les questions les plus
fondamentales, et nous serions foit embarrassés
s'il fallait par exemple , dire au juste sa pensée
surrautorilédugenrehumainetlacertitudede
l'évidence. Lorsqu'il examine le poids accordé
par l'église au témoignage du sens commun,
LA DOMiniCÂLB.
il convient que les Pères n'ont jamais refusé
d'admettre comme base de la raison les axio-
mes indémontrables qui sont le fond commun
des intelligences. Mais il n'explique pas, et
c'est là cependant la chose essentielle, il n'ex-
plique pas le motif pour lequel ces croyances
étaient réputées inattaquables. Si c'était à cause
de leur universalité, M. de La Mennais ne dit
pas autre chose; si c'était au contraire pour
l'évidence qui les entoure, on ne saurait voir
là une concession faite à l'autorité du genre
humain , comme l'insinue M. Lacordaire.
Même embarrasse manifeste relativement aux
vérités morales, sacrées chez tous les peuples;
on pourrait même signaler ici une espèce de
contradiction. « En défendant les articles de
»la foi sociale, les docteurs chrétiens, est-il dit
«page 49> demandaient qu'est-ce qu'il y avait
«donc de certain et d'auguste sur la terre , s'il
«était permis de mépriser la conscience univer-
«selle, et où était la voix de la nature et de
«Dieu, sinon dans la voix des peuples? Mais,
«est-il ajouté, ils ne concluaient pas de là l'in»
«faillibilité du genre humain. » Nous ne com-
prenons pas comment il était possible d'éviter
cette conséquence. « La voix des peuples, la
conscience universelle, » constituant précisé-
ment ce que M. de La Mennais appelle l'au/o-
rite du genre humain, s'il y faut reconnaître
« la voix de Dieu et de la nature, » on ne
saurait hésiter à la proclamer infaillible. Tout
ceci a évidemment besoin d'explications.
Nous n'avons rien trouvé de plus clair sur
l'évidence. La partie historiqtie des Considé-
rations, celle où l'auteur s'efforce de mettre
ses anciens principes en opposition avec la
marche de la polémique chrétienne, est con-
sacrée à blâmer l'auteur de V Essai de ce qu'il
a jiosé comme première règle certaine une
autre autorité que celle de l'église. L'église
serait donc, suivant M. Lacordaire, le fonde-
ment de toute certitude , même de la certi-
tude naturelle ; car, il ne faut pas l'oublier,
c'est uniquement pour les vérités naturelles
que la théorie du sens commun a été établie.
Alors il ne devrait pas proposer l'évidence
pour dernière raison des choses, puisqu'il n'y
aurait plus rien de logiquement antérieur à la
notion de l'autorité catholique. Cependant
une foule de passages attestent qu'il regarde
comme fondamentale la pensée contraire. Il
dit page 157 : « La question est donc de sa-
»voir si cette substitution ( d'une autorité uni-
«que aux anciennes autorités) a été heureuse et
»légitime, quelle est l'autorité régulatrice de
•la raison humaine, s'il y eu a une, s'il y en a
0plusieui*s, quelles elles sont. Or, comment le
«savoir, sinon à l'aide de l'évidence? Comment
»le savoir sans l'application de cette parole de
vM. de Bonald , traduite de saint Augustin :
1) L'esprit humain ne peut céder qu'à l*autorîtc
»de l'évidence ou à l' évidence de l'autorité ?
«Saint Augustin a dit en effet, et cette maxime
«est fondamentale : La raison et l'autorîté
»ne sont jamais entièrement séparées , parce
«que c'est la raison qui considère à quelle auto -
«rite il faut croire. Voilà pourquoi l'évidence
«est la dernière raison des choses , pourquoi
«aucun système ne place l'homme entre le
«christianisme et la folie , pourquoi enfin il
«n'est pas exact de dire que l'autorité doit être
»crue ou admise sans preuve. Elle doit au con-
«traire être évidente pour être crue. » Et page
i66 : « La question est de savoir sur quoi re-
«poseut cette autorité du genre humainet cette
«autorité de l'église ; car il ne suffit pas d'être
5)une autorité, d'exercer une influence sur les
«esprits, pour être par cela même dépositaire
«de la vérité j il faut, selon les paroles de saint
«Augustin, que la raison considère à quelle au-
«torité elle doit croire. »
Ces paroles sont trop formelles pour ne pas
être l'expression la plus exacte de l'opinion de
M. Lacordaire. Il admet donc un ordre de
vérités qui servent de base dans l'intelligence
à l'autorité de l'église , indispensables pour
y arriver; vérités qui entraîneraient par
conséquent la foi dans leur ruine , si elles
manquaient de certitude , et que le moin-
dre doute ne saurait atteindre sans ren-
verser tout l'édifice du catholicisme. Comme
c'est à l'évidence qu'il confie le soin de diri-
^er les esprits lorsqu'il s'agit de ces connais-
sances premières , il était absolument essen-
tiel d'établir solidement la certitude qu'elle
produit. Malheureusement l'auteur des con-
sidérations a fait tout le contraire. Il »'est con-
sumé en longs efforts pour établir l'impuis-
sance de ce moyen de connaître. Dans un pas-
sage où il met la religion en opposition avec
la philosophie, voici le discoui-s qu'il prête à
celle-ci : « La vérité, c'est ce qui est; l'erreur,
■ce qui n'est pas. Ce qui n'es^ pas est sans fcr-
«mes, sans lumière , insaisissable , ne peut
«jamais présenter à l'esprit aucune idée claire,
»y empreindre aucune image nettement des-
«sinée. Toutes les fois donc que l'esprit voit
«quelque chose clairement et nettement , ce
LA DOMIIflCALS. "^^
«qu'il voit n'est pas l'erreur , c'est la vérité ;
,,1'évidence est le caractère qui distingue le vrai
«du faux. Est-il évident qu'il existe un Dieu
«créateur du ciel et de la terre ? Les sages soot
«partagés : les uns affirment, les autres nicnU
» Est-il évident qu'il existe dans l'homme une -,
«âme spirituelle et immortelle ? Les sages sont
«partagés : les uns affinnent , les autres nient.
«Est-il évident qu'après la mort Pieu punit les
«méchans et récompense les bons? Les sages
«sont partagés ; les uns affirment , les autres
«nient. O homme ! voilà ton sort et ta loi : tu
«passes dans les choses visibles en doutant des
«choses invisibles, et tu emportes au tombeau
«l'énigme insoluble de toi-même. « Il résulte
de ce passage deux choses : la première, que
l'évidence est le moyen de connaître propre à
la philosophie; la deuxième, que la philoso-
phie ne saurait dissiper les ténèbres du doute
sur les questions les plus importantes. Ces
deux points établis, sur quoi reposera l'auto-
rité de l'église, puisque c'est à l'évidence qu'il
appartient de la constater? On répondra peut-
être que la philosophie peut donner des dé-
monstrations certaines, mais que le vice de ces
démonstrations, si belles qu'elles soient, est de
ne pouvoir unir deux hommes entre eux , m
« empêcher les philosophes d'avoir des écoles
où ils ne seront pas d'accord.» On lit page 97 :
« L'impuissance de la philosophie à établir la
«vérité ne venait pas, comme nous l'avons dit,
«dcl'impossibilité d'obtenir, au moyen du rai-
«sonnement, une démonstration suffisante
«d'une partie des choses invisibles, telles que
«l'existence et la nature de Dieu, la spiritualité
«del'âme, la différence du bien et du mal. Loin
«de là, les docteurs chrétiens ont estimé que
«ces principes étaient accessibles à la raison de
«l'homme Quel était donc le vice de la phi-
«losophie? Il consistait en ce qu'elle n'avait pas
«même cherché à unir le peuple dans la vérité
«par le raisonnement, et qu'elle avait en vain
«cherché à unir les sages par la même voie. »
Rien n'empêcherait d'admettre cette réponse,
si M. Lacordaire n'avait pris soin de la ren-
verser d'avance en faisant consister la certi-
tude précisément dans l'union des esprits. Il
la définit ainsi page 4i5 : « L'union des es-
«prits dans les divers ordres de la pensée, sous
«les lois de diverses autorités légitimes etévi-
«dentes. « Ainsi, point de certitude avec l'évi-
dence, puisque avec la philosophie qui la
prend pour règle, il n'y a point d'union des
esprits. On ne conçoit guère après cela le cha-
692
LA DOMINICALE.
pitre dans lequel M. Lacordaire s'efforce d'é-
tablir \i danger de l'opinion qu'il combat. Le
système philosophique de M. de La Mcnnais
renferme, dit-il, le plus vaste protestantisme
^ui ait jamais paru, et la raison qu'il en donne
c'est qu'e le genre humain n'ayant pas de tri-
bunal pour manifester ses pensées et promul-
guer ses croyances, il est libre à chacun d'y
trouver au gré de ses passions la confirmation
de toutes les erreurs. « Oa peut dire du genre
»humain , mais dans un autre sens, ce quia
»étédit deDieu : c'est un cercle dont le centre
westpartout et la circonférence nulle part. Cha-
Dcun de nous, errant dans ce cercle sans limites,
r>se fait centre de l'humanité, salue Sfspropi'es
«penhées du nom d'universelles; et s'il veut en
«effet véiifier leur universalité, il se traîne
«toujours soi-même avec soi dans ses rccher-
»ches laborieuses j il crie, et sa voix, frappant
»les espaces indéterminés qui l'entourent, ne
»Iui rappoite qu'un écho de sa propre in-
»tellig« nce, d'autant plus trompeur qu'il est
«agrandi ; ou si d'autres voix lui répondent,
»il prend le chœur lointain et harmonieux des
«espi its pour la parole universelle. » Mais si
l'évidence est susceptible de se prêter aux exi-
gences des passions, au point de ne pouvoir
unir deux intelligences, nous ne voyons pas
de raison qui puisse détei-miner aucune préfé-
rence en sa faveur. Que l'on s'appuie donc
sur ce raisonnement pour piouver cjue la phi-
losophie du sens commun ne remédie pas aux
inconvéniens de la doctrine opposée, cela se
comprend ; mais lui reprocher ces mômes in-
convéniens, c'est s'exposer à une rétorsion
fort embairassante.
Puisque nous avons cité la définition de la
certitude, c'est ici l'occasion de dire notre
pensée sur une page vraiment prodigieuse qui
lui sert de préambule. Nous ne pouvons nous
expliquer comment elle a trouvé place dans
an livre destiné à combattre les doctrines de
M. de La Meunais ; citons-la tout entière.
«Le moi. d \ intellectuel est assis sur quatre au-
•«torilés diverses, savoir : dans l'ordre fonda-
»mental ou logique, sur l'autorité de la néces-
Dsilé ; di ns 1'. ordre physique, sur l'autorité des
»faits ; dans l'ordre moral, sur l'autorité de la
)>soci(ti; dans jl'ordre philosophique et reli-
»gieux, sur l'autorité de l'Eglise catholique. Et
«ces quatre autorités reposent elles-mêmes sur
aleur évidence, et se vérifient par l'union
«qu'elles engendrent dans les esprits ; car c'est
3) d'elles que naît sur la terre toute union des es-
»prits. L'autorité de la nécessité, dans l'ordre
)îlogique, engendre l'union des esprits, qu'or
».ippellc sens commun; l'autoritédes faits, dam
«l'ordre physique, engendre l'union des es-
«prits, qu'on appelle la science; l'autorité de \i
«société, dans l'ordre moral, engendre Tunior
«des esprits, qu'on appelle l'honnêteté; l'auto-
«rite de l'Eglise catholique, dans l'ordre philo-
«sophique et religieux, engendre l'union de;
«esprits, qu'on appelle la foi. Et ainsi la certi-
«tudesecoinpose de trois élémens : l'évidence,
«l'autorité et l'union des esprits. L'évidence
«discerne l'autorité, et l'autorité produit l'u-
«nion des esprits, qui vérifie à la fois l'autoritt
«d'où elle découle, et l'évidence, où s'appuit
«primitivement l'autorité. » Nous le deman-
dons, ce qu"'oi vient de lire n'est-i! pas le ré-
sumé fidèle de la philosophie qu'abjure M. La-
cordaire; et son illustre maître se sei-ait-il ex-
primé lui-même d'une autre manière? Poui
qui comprend la valeur des termes, existe-t-il
la plus légère différence entre le sens
commun , tel que l'entend M. de La Men-
nais , et Vwiion des esprits, dont il est ici
question? Pour nous, il nous est impossible
d'en apercevoir aucune. Accord des intelli-
gences, raison générale , conscience univer-
selle, autorité du genic humain, toutes ces ex-
pressions peuvent se lésumer exactement par
celle-ci : union des esprits. C'est donc bien là
ce que M. de La Mennais a proclamé comme
la marque, le critérium de la certitude pour
tous les ordres de connaisssances. Avec quel
plaisir il aura vu ce principe reconnu formel-
lement dans le seul endroit peut-être où son
disciple mutin s'est avisé d'être précis et caté-
gorique! M. Lacordaire distingue, comme
nous venons de le voir, quatre espèces de vé-
rités dont la certitude est assise sur quatre au-
torités diverses. On pourrait peut-être contes-
ter la justesse de cette classification ; mais il ne
s'agit pas de cela. L'esprit doit avoir un signe
pour reconnaître si c'est 'à leur empire qu'il
cède en admettant une croyance quelconque,
ou bien s'il est le jouet d'une illusion. Ce
signe, quel sera-t-il ? U union des esprits,
selon M. Lacordaire , puisque les diverses
autorités se vérifient par elle. Voilà donc
évidemment le sens commun établi juge de
toutes les vérités. M. Lacordaire paraît, il
est vrai , limiter un peu cet immense pou-
voir, en affirmant que les quatre autorité»
reposent sur leur évidence ; mais c'est une res-
triction complètement illusoire, car l'évidence
LA DOMINICALE.
695
Jle-même, V évidence où s'appuie primitii'e-
nent l'autorité, est vérifiée, comme l' autorité,
mr l'union des esprits. Il faut une singulière
nobilité d'imagination pour laisser échapper
le semblable aveux en faveur d'une doctrine
:ontre laquelle on fait un livre. Sans doute
ju'en écrivant celte lettre, M. Lacordaire sera
•etombé yiour un instant dans cet état d"ilo-
'wwe philosophique dont le souvenir fait son
lésespoir. On ne quitte pas facilement des
:haînes long temps portées; l'habitude finit
3ar prendre autant d'empire que la nature :
jjcpellasjurcd, tanien usque recurrel.
Nous bornerons ici ces obsei*vations qu'il
serait facile de pousser plus loin, et sur les-
quelles nous espérons que M. Lacordaire vou-
3ra bien s'expliquer pour en finir; car
nous devons, en terminant, déplorer amère-
ment cette étrange fatalité qui condamne de-
puis long-temps la controverse niennaisienne
i rester stationnaire. Il semble que l'on s'en-
tende j)our l'empêcher de faire un pas. On en
estencore aux premières difficultés qu'elle a
soulevées, sans qu'il se trouve personne pour
les exposer d'une manière décisive et péremp-
toire. M. Combalot a échoué; M. Lacordaire,
comme on vient de le voir, n'a pas mieux
réussi. Quand viendra l'homme dont la main
ferme saura choisir au milieu de tant d'idées
incohérentes celles qui peuvent servir à cons-
truire un édifice solide, et se chargera de l'é-
lever? Nous l'appelons de tous nos vœux, car,
en vérité, il est déplorable de voir tous les
écrivains se traîner dans les mêmes voies ,
sans arriver au but.
Après le jugement que nous venons de por-
ter sur le livre des Considérations , il y aurait
injustice à ne pas payer aussi le juste tribut
d'éloges que nous devons à l'auteur. Nous
avons déjà dit qu«. si l'ensemble de sa discus-
sion n'était pas de natine à porter la convic-
tion dans les esprits, il avait montré dans les
détails une logique parfois assez pressante. On
doitsurtout remarquer le chapitre oùil insiste
sur la difficulté de constater les croyances du
genre humain, et sur l'immense clarté qui en-
vironne au contraire les décisions de l'Eglise.
Il % exposé l'une et l'autre avec beaucoup de
taleu; il a pareillement fait ressortir avec
bonheur l'influence delà volontésur les juge-
mens de l'esprit.
Quant a ^^ manière d'écrire, elle est assee
comue pou • nous dispenser de toute réflexion.
M. lacordaire donne toujours à ses paroles
l'accent de conviction qui distinguait les arti-
cles de V Avenir. Il répand à profusion les
comparaisons et les images; avec excès peut-
être, car l'esprit ébloui se fatigue quand cette
écorce brillante n'est pas soutenue par des idées
fortes, saillantes et profondes. Puis , en chei'-
chantavec affectation à produire de l'effet, le
style devient chargé, prétentieux, et cesse
d'être clair et précis. En général, l'auteur des
Considérations a plus d'éclat que de chaleur,
moins d'àme que d'imagination ; c'est cette
dernière faculté qui, chez lui, domine toutes
les autres.
Citons un des morceaux les plus remar-
quables du livre que nous venons d'examiner.
M. Lacordaire paraît avoir eu l'intention d'y
révéler toute son âme. Nous espérons que
cette citation justifiera nos dernières paroles.
« O Rome ! j'ai visité avec un amour in-
fini les reliques toujours jeunes de tes Saints ,
et les reliques admirables aussi de toutes les
grandeurs. Au pied solitaire de]ton Vatican, je
n'ai plus entendu les clameurs de tes ennemis,
que comme une pâle résurrection de ces voix
d'esclaves qui, de lustre en lustre, redisaienx
à ton Capitole que ses triomphateurs étaient
mortels; mais tuas hérité de leur gloii-e, et
non deleur caducité. Après tant de siècles, je
t'ai trouvée debout, toujours vierge, toujours
mère, toujours maîtresse, éternel outrage de
l'erreuy et de l'impuissance humaines. Assise
au milieu des (orages de l'Europe , il n'y avait
en toi aucun doute de toi-même, aucune las-
situde. Ton regard, tourné vers les quatre
faces du monde, suivait avec une lucidité su-
blime le dévelo{)pcment des affaires hu-
maines, dans leur liaison avec les affaires di-
vines : seulement la tempête qui te laissait
calme, parce que l'esprit de Dieu soufflait en
toi, te donnait aux yeux du simple fidèle,
moins accoutumé aux vai-iations des siècles,
quelque chose qui rendait son admiration
compatissante. Lacroix brillait sur ton front
comme une étoile dorée et immortelle ; mais
c'était toujours la croix. O Ptome î Dieu le sait,
je ne taipointméconnue, pour n'avoir point
rencontré des rois prosternés à te* portes ; j'ai
baisé ta poussière avec une joie et un respect
indicibles; tu m'es apparue ce que tu es véri-
tablement , la bienfaitrice du genre humain
dans le passé, l'espérance de son avenir, la
seule grande chose aujourd'hui vivante en Eu-
rope, la captive d'une jalousie universelle, la
leine du monde. Voyageur suppliant, j'ai rap-
69>;
LA DOMINICALE.
porté de toi non <îe Tor et des parfums, ou
des pierres précieuses, mais un bien plus rare,
plus inconnu : la vérité. Une parole prophé-
tique est sortie de ton sein j et lorsque le temps
aura fait un pas, lorsque sera accompli ce qui
doit s'accomplir, cette parole, méconnue du
monde présent, qui ne sait rien, éveillera dans
son tombeau le pontife qui en a été l'organe ,
afin qu'il puisse entendre les acclamations de
la postérité. O Rome! un de tes fils à qui tu
as rendu la paix, de retour dans sa patrie, a
écrit ce livre. Il le dépose à tes pieds, comme
une preuve de sa reconnaissance ; il le soumet
à ton jugement, comme une preuve de sa
foi. »
EXPOSITIO.Y DE L'INDUSTRIE.
L'exposition va bientôt finir, et avec elle ce
Tendez-vous général de toutes les industries qui
sont venues là amonceler leurs produits, jalouses
de mériter l'examen , et surtout l'admiration pu-
blique. Nous avons quelque peu tardé à en parler,
parce que chaque jour voyait apporter des richesses
nouvelles, et que nous voulions, autant que possible,
compléter nos observations , les éclairer par la com-
paraison, et porter un jugement qui fût le résumé
exact des résultais obtenus par les exposans, et des
tendances générales de l'industrie de notre époque.
Placée par son point de vue religieux et catho-
lique au centre de toutes les questions de progrès ,
la Dominicale doit contempler et apprécier de haut
les influences diverses qui peuvent régir l'industrie,
ce point unique où semble se concentrer toute l'ac-
tivité du siècle. Il y a dans la vie des peuples,
comme dans celle des individus, des époques de
lassitude et d'épuisement où l'on se déprend des
idées, pour s'occuper des choses, où les jouissances
de l'imagination sont négligées au profit des jouis-
sances matérielles. Ceci se manifeste lorsque, chez les
peuples comme chez les individus, l'égoîsme, la pas-
sion du moi a pris la place de toutes les affections
sociales : alors le cercle se resserre , l'intelligence
s'obscurcit , et l'on voit les hommes et les sociétés
abdiquer leur perfectionnement moral et intellec-
tuel , s'attacher, comme dit l'Ecriture à la gra isse
de la terre , et diriger toutes leurs facultés , toutes
leurs forces vers un but unique et absorbant , le
bien-être , c'est-à-dire la satisfaction des besoins et
a recherche des jouissances matérielles; ce qui est
absolument la même chose , tout plaisir n'étant au
fond que la satisfaction d'un besoin réel ou factice.
A Dieu ne plaise pourtant que nous veuillons
attribuer à l'industrie une action fatalement abru-
tissante sur l'intelligence et Itjs hautes idées de
l'humanité ; nous disons seulement que, l'industrie
n'étant autre chose que l'activité des facultés so-
ciales appliquée à la matière , elle ne doit passer
qu'après l'aclivité de ces mêmes facultés appliquée
à l'accomplissement des devoirs religieux et intel-
lectuels , en vertu de cette loi organique de notre
nature, qui veut que l'intelligence prinie la matière ;
que, s'il en est autrement , il y a bouleversement
et désordre dans la société, et par conséquent symp-
tôme de dissolution.
Certes , nous sommes loin de proscrire l'indus-
trie et d'en entraver les développemens , nous qui
voyons dans le catholicisme le germe de ses précieux
efforts. Notre siècle qui professe une si haute es-
time pour l'agriculture , et tout ce qui , sons le
rapport industriel , tend à la perfectionner , ne
doitpas oublier que ce fut à la suite de l'Evangile
qu'elle s'introduisit dans toutes les contrées du
Nord. Il fallut la parole du prêtre de Jésus-Christ
pour persuader â ces barbares de convertir en soc
de charrue ce fer qu'ils employaient au meurtre et
à la rapine. Les premiers défrichemens opérés dans
ces pays couverts de forêts et de marécages sont
dus au christianisme; et aujourd'hui encore dans nos
missions de l'Amérique , parmi tous ces peuples
chasseurs , Christianisme et civilisation agricole se
tiennent étroitement; paroisse et hameau sont
synonymes. Au moyen-âge , pendant que la bar-
barie couvrait l'Europe ; en même temps que ce
qui restait de littérature ne subsistait que dans les
couvens, c'était là aussi que l'on trouvait encore
quelques notions des arts mécaniques. Les vas-
saux des seigneurs et hauts barons se voyaient
à chaque instant forcés de suivre leurs princes dans
les combats; les seuls vassaux des monastères
pouvaient, sous l'abri du caractère pacifique
de leurs seigneurs, se livrer en toute sûreté
aux travaux de la campagne. Aujourd'hui en-
fin , et de notre temps , où l'on fait sonner si haut
toute entreprise tant soit peu philanthropique, il
n'y a pas d'usine ni de ferme-modèle qui, ni pour
les travaux de l'intérieur, ni pour l'influence sur
les communes environnantes, puisse être comparée
à la grande maison des Trappistes de la Meilleraye.
Ce n'est pas que le catholicisme proscrivît non
plus toute industrie de luxe ; nous voyons le saint
évêque Eloi monter de son atelier d'orfèvre à la
chaire pastorale; et, dans des temps plus rappro-
chés de nous, la ville de Lyon , si célèbre par ses
soieries , devoir la première renommée de ses pro-
duits à des étoffes fabriquées pour le service des
autels.
On voit donc que le catholicisme, loin d'entraver
le développement de l'indusirie , lui a toujours , et
de lui-même, donné un haut appui. Mais ce qu'.ï
encourageait , ce n'était pas cette industrie de U^c
orgueilleuse et corruptrice , qui multiplie le* be-
soins , réjouit les passions et enivre la vanité • c'était
cette industrie fortifiante , toujours dirk"'* en vu<
de la majesté du culte divin ou de la chaque frater-
nelle , toujours subordonnée à l'hygiène et à la
LA DOMIINICALE.
695
morale , c'esl-à-dire au véritable bien-être île l'in-
dividu et de la société.
Si maintenant , pénétré de ces principes qui ont
toujours mu le calholicisme dans ses rapports avec
l'industrie, vous voulez les prendre pour base de
votre appréciation dans l'examen des objets exposés
place Louis XVI, vous trouverez un grand mé-
compte.
Cherchez-y d'abord à quels besoins s'adresse prin-
cipalement l'industrie , vous trouverez, et ceci n'est
point une exagération, vous trouverez, disons-nous,
qu'elle s'adresse d'une manière à peu près exclusive
à tous les besoins de volupté et d'orgueil. Les be-
soins réels , ceux de l'artisan , n'y ont qu'une très-
faible et très-minime part. Les industriels ont voulu
exploiter les passions et nullement l'utilité publique.
En vain chercheriez- vous dans tout cet amas de
richesses , parmi tous ces meubles précieux , ces
lustres , CCS candélabres ; c'est à peine si vous ren-
contrerez de loin en loin quelques objets qui prou-
vent que l'on s'est occupé des moyens d'améliorer
la condition du pauvre , soit en renflant son travail
plus facile, soit en diminuant les frais journaliers
attachés à la satisfaction de ses besoins.
Tout prouve que l'on a songé à multiplier les
jouissances du riche, et nullement à alléger les
souffrances de l'indigent : rien n'atteste dans l'in-
dustriel la présence d'une pensée charitable et con-
solatrice. Tout y est spéculation, et nous le répétons,
spéculation sur ce que les passions de l'homme
offrent de plus honteux , la vanité et la mollesse.
Ce n'est pas ainsi que le catholicisme entend l'in-
dustrie : il la veut dirigée vers l'amélioration des
masses , vers leur bien-être moral et matériel ; et
c'est à quoi l'on n'a pensé en aucune façon. Sim-
plifier le travail de l'artisan , le rendre plus hygié-
nique pour lui, plus productif pour sa famille,
voilà le fond de l'industrie catholique. Développer
le goût du riche pour le luxe et la vanité , multi-
plier son superflu , le rendre plus magnifique , plus
orgueilleux, et par conséquent moins charitable ,
voila le résumé de l'industrie, telle que l'ont
faite dans notre époque la philosophie sensualiste
et l'absence de toute pensée chrétienne.
Le caractère particulier de cette exposition nous
?(emble donc être le développement du luxe et du
superflu, aux dépens des besoins de la classe pauvre,
dont on n'a en aucune sorte ménagé les intérêts ;
et , celte tendance générale de l'industrie , nous la
retrouvons dans les spécialités , sauf toutefois quel-
ques rares et honorables exceptions.
Parmi ces exceptions , nous citerons les filtres-
eharbon de la manufacture de M. Ducommun , qui
nous semblent offrir un mérite singulier sous le
rapport de la salubrité. La mauvaise qualité de
l'eau , les substances impures et malfaisantes dont
elle est imprégnée , sont pour le peuple la cause ou
l'oecasion d'une infinité de maladies dangereuses.
C'est donc un soin qu'on ne saurait trop louer que
celui qui tend à la dégager de toute solution nui-
sible, pour ne laisser subsister qu'une boisson pure,
limpide, agréable, et avantageuse aux fonctions
digestives. Ce résultat a été parfaitement obtenu
par M. Ducommun : l'action de son filtre est
prompte et complète.
A part ce que nous venons de citer, cl peut-être
encore les procédés d'allaitement artificiel , quel-
ques ustensiles de ménage propres à la cuisson des
alimens, et qui économisent le temps et le combus-
tible, quelques produits de fonte et de menuiserie ,
on chercherait en vain dans toute l'exposition ce
qui a été fait dans l'intérêt de la classe indigente.
Les meubles , assez généralement d'un goût qui
rappelle le papillotage de la régence , sont tous de
nature et de prix à épouvanter l'ouvrier qui gagne
à peine le pain de sa famille. Même chose se remar-
que dans les étoffes et les tissus.
Puisque c'est l'ouvrier qui enrichit le fabricant ,
le fabricant devrait à son tour songer au bien-être
de l'ouvrier, et utiliser son travail de manière à ce
qu'il pût lui procurer les choses nécessaires à la vie.
Point du tout : les étoffes de luxe , voilà son seul
but j les blondes, les voiles de dentelles, les mous-
selines brodées abondent à l'exposition , et l'on y
trouve peu de ces étoffes utiles et modestes qui assu-
reraient à la femme de l'artisan une mise propre et
peu coûteuse. Les satins, les velours, les cachemires
surtout , magnifiques bagatelles auxquelles la va-
nité attache un prix exorbitant, se drapent de-
toutes parts; et l'on n'y voit pas de ces tissus chaudS'
et laineux qui, à peu de frais , garantiraient toute
une famille des rigueurs de la saison.
Nous avons dit pourtant que le catholicisme, dont
la mission est non de proscrire , mais de sanctifier,
suivant ce précepte de saint Paul qui conseille
d'user de tous les biens avec action de grâces, ne
condamnait pas en principe l'industrie de luxe,
quand elle sait élever et ennoblir son but. Tout ce
qui est beau et magnifique n'est qu'une face plus
brillante, plus splendide de la création, et nous
devons en faire hommage à celui dont la main nous
dispense tous ces biens. Jésus-CIirist réprimanda
ses disciples qui blâmaient la femme pénitente
d'avoir épanché sur ses pieds un vase de parfums
précieux : le luxe peut donc être bon et louable en
soi , quand il tourne à la majesté du culte et à la
glorification de l'Eglise. Ce n'est plus alors une
profane vanité, un orgueil cruel et égoïste, qui
cherche à multiplier ses jouissances aux dépens de
la sueur du pauvre; c'est une manifestation du
sentiment religieux, le plus pur, le plus noble
de tous les sentimens qui forment la base morale
de la nature de l'homme ; c'est le sentiment reli-
gieux offrant au Dieu de qui dérive tout bien , les
prémices de l'industrie , comme jadis les patriar-
ches offraient les prémices de leur chasse , de
leurs troupeaux et de leurs moissons.
So(;s ce point de vue du luxe et de l'art consacrés
par l'intention religieuse, nous avons à mentionner
ce qui peut être de bon usage , et contribuer
696
dans les paroisses à la plus grande majesté du ser-
vice divin.
Nous avons d'abord remarqué avec tout le public
l'image en argent de la sainte Vierge, exécnitée
par M. Chanuel; c'est un véritable chef-d'œuvre.
Cette statue est de grandeur naturelle ; elle n'est
pas fondue, mais faite à coups de marteau avec des
feuilles de métal. Il a fallu un admirable talent ,
surtout une patience inouïe, pour mener à bout ce
beau travail; mais l'art isle, M. Clianuel, est de
Marseille, et Marseille est une de ces villes profon-
dément religieuses, où la piété est ardente et
active comme les passions, où la dévotion se traduit
par des faits; et M. Chanuel a donné courageuse-
ment cinq années à l'exécution de son œuvre.
Cependant , quelle qu'eût été l'activité de l'ar-
tiste, l'image n'était pas entièrement terminée aux
premiers jours d'avril; il restait encore quelques
contours à adoucir, quelques plis à draper d'une
manière plus moelleuse; le temps pressait : M. Cha-
nuel se décida à envoyer à Paris son œuvre impar-
faite encore, mais pourtant déjà empreinte de
tout son talent. La statue fut emballée et expédiée
par le roulage.
De Marseille à Lyon, le voyage avait été heu-
reux, et la sainte image avait paisiblement accom-
pli sa roule ; mais à Lyon la scène changea. La ville
était en feu , le tocsin sonnait , le canon grondait
sur les places publiques , la fusillade brisait les fe-
nêtres; tout le peuple en émoi se sjulevait; les cris
de vive la liberté! aux armes! retentissaient de
toutes parts, et roulaient dans les rues avec le sang
qui teignait le pavé : partout l'insurrection déployai!
ses forces, et se dressait ardente et furieuse.
La troupe tirait sans pitié et mettait à sac une des
plus belles villes de France.
De tous côtés s'élevaient des barricades improvi-
sées avec tout ce qui tombait sous la main : des
pavés , des meubles . des voitures , des métiers. Ce
fut en ce moment que le charriot qui portait la
"Vierge déboucha sur la place. En un clin d'œil il
fut dételé, les caisses qui le chargeaient enlevées et
amoncelées en fortifications ; puis les ouvriers se
postèrent à l'abri, et sur ce point la fusillade com-
mença.
Trois jours entiers la pieuse image resta dans la
barricade ; trois jours elle protégea l'ouvrier lyon-
nais contre les balles de la troupe de ligne. Enfin,
le combat cessa : tous les insurgés étaient pris ou
tués. On démolit la barricade , et la brillante statue
fut trouvée parmi les débris. Les balles avaient
troué la caisse , mais l'image était intacte.
Elle reprit sa roule pour Paris, où elle arriva
sans accident.
Le travail de cette statue est plus précieux encore
que la matière. Le visage rayonne d'une expression
tout-à-fait angéli(pie ; la position est franche et
naturelle, et la draperie tombe d'une manière très-
gracieuse.
La fabrique de Lyon a envoyé des ornemens
LA DOMINICALE.
d'église d'une grande magnificence. Nous avon
remarqué une chappe et une chasuble en velours
cramoisi rehaussé de broderies d'or dessinées ave»:
beaucoupde goût. Mais ces ornemens, quelque beaux
qu'ils soient, ne sauraient approcher de ceux que
M. Doderet , de Paris , a exposés. Sur un fond de
velours ou de satin il a trouvé moyen d'enchâsser,
dans un cercle de broderies , des incrustations de
nacre de perie et aussi de ces pierres minérales à
transparence colorée, dont les plus grossières sont
connues par les enfans sous le nom de j^i^rres à
Jésus. On ne saurait imaginer la beauté de ces
reflets pâles de la nacre , qui se teignent de toutes
les nuances fugitives de l'arc-en-ciel. Ces incrus-
tations dessinent des soleils , des croix , des gloires r
ce doitèire une lumière d'un éclat merveilleux.
La verrerie de Ghoisy a mis à l'exposition des
vitraux de couleur dont l'exécution est f )rt belle.
Le fond des couleurs est bien mat, bien plein. Tou-
tefois, elle n'offie encore que des bandes de nuan-
ces et de grandeurs diverses , mais point de ces
belles rosaces que nous admirons dans les vitraux
antiques. Un fabricant a tenté de produire des vi-
traux de couleur à l'aide d'une combinaison de
verre et de porcelaine mélangés dans une certaine
proportion ; ces vitraux, assure-t-on, coûtent moins
cher que les vitraux de verre pur, et résistent aussi
bien à l'action de l'air et de la pluie. Toutefois, leur
transparence ne donne pas un jour d'une belle
clarté.
Une invention à laquelle on ne saurait donner
trop de publicité, et qui peut remplacer avantageu-
sement, par la beauté de l'effet et la modicité du
prix, les vitraux coloriés que l'on n'a pas encore
trouvé le secret de reproduire, nous a paru mériter
une attention toute particulière. Ce sont les stores
de M. Atramblé , admis à l'exposition ; c'est dd
toutes les inventions de luxe celle qui nous a paru
portera un plus haut degré le cachet d'une con-
ception artistique, et dont peut-être il est plus fa-
cile de tirer parti pour l'ornement du sanctuaire.
A force de soins et de travail, M. Atramblé est par-
venu à fixer sur le calicot, la perkale, la soie ou la
gaze, les dessins les plus variés , embellis de tout le
prestige de la coloration.
Rien de plus attrayant que l'aspect de ces pein-
tures transparentes, inondées d'air et de lumière,
qui tempèrent et redètent en même temps , de la
manière la plus pittoresque , les rayons du soleil.
L'effet du jour est ravissant à travers ces riches
tableaux.
Les stores exposés par M. Atramblé n'offrent que
des imitations de fleurs, d'oiseaux, de paysages ;
mais il est constant qu'on trouve dans ses ateliers
des stores de grande dimension, qui imitent jusqu'à
l'illusion la plus complète, les grandes fenêtres go-
thiques que nous admirons dans les ogives de nos
vieilles cathédrales. On y voit des stores à fenêtres
antiques, à rosaces, à sujets religieux, qui peuvent
remplacer dans les églises les vitraux coloriés que
LA DOMlNiCALB.
69T
le temps à détruits. Déjà Nîmes, l'archevêché de
Besançon et quelques maisons religieuses de Paris
ont adoplé ces slores gothiques pour l'ornement de
leurs fenêtres.
Puis(]ue nous parlons du genre gothique , nous
signalerons à nos lecteurs les chaises de M. Cliena-
vard. Les meubles de ce fabricant , frère d'un de
nos premiers artistes , se distinguent tout d'abord
au milieu du mauvais goût de la plupart des objets
d'ameublement que l'on voit à l'exposilion : afféte-
rie et mignardise dans rornement , ou lourdeur
massive de richesse, voilà le double caractère que
l'on remarque dans tous les meubles exposés.
M. Chenavard a su sortir de celle ligne : il n'a
guère exposé que des chaises et des fauteuils ; mais
ces chaises portent la marque d'une imagination
qui s'inspire des plus beaux modèles du moyen-âge,
et non du style maniéré et minutieusement coquet,
ni de la richesse pédante et empesée du XIX^
siècle..
Ces chaises sont de construction gothique ; le
dossier en est à jour, étroit et fort alongé, avec
des colonnes de bois noir ou brun sculpté en tor-
sades. Le fond est en tapisserie, belle tapisserie en
vérité , vraiCj fabrique d'Aubusson; et cette tapis-
serie retombe par-devant, richement bordée d'une
frange ; enfin ces chaises retracent admirablement
les meubles antiques que l'on trouve encore quel-
quefoisdans quelquesvieux châteaux, épars çà et là,
quelevandalisraede la révolution a oubliés. Il nous
a semblé que dans certaines égUses, de ces églises à
colonnades frôles et élancées, à fenêtres en ogives,
avec de longs et ténébreux arceaux , où le jour pé-
nètre comme avec une sorte de crainte mystérieuse,
ces chaises seraient bien plus en harmonie avec le
style de l'édifice que les fauteuils de fabrique mo-
derne, meubles qui ne rappellent aucun souvenir, el
qui sepiblent toujours transportés du salon dans le
temple.
Les instrumens de musique abondent à l'exposi-
tion, et nous semblent mériter quelqu'altenlion de
la part des lecteurs de la Dominicale. Le calhoh-
cisme a toujours puissamment encouragé cet art ,
qui lui doit ses plus belles , ses plus magnificjues
inspirations. De tout temps , le chant des psaumes
et des cantiques a fait partie des plus belles céré-
monies de la religion, el de tout temps aussi l'on
a appelé l'harmonie au secours du simple chant
des voix. Dès les premiers jours du christianisme,
la musique , le plus religieux des arts , a joui
dans l'Eglise d'une faveur méritée. Depuis, l'art
a fait d'immenses progrès, et chacun de ses pas
a été salué par l'approbation des pontifes, qui
n'ont pas dédaigné de faire trêve aux graves pen-
sées du siège épiscopal , pour s'occuper de régler
le chant et les antiphoniers.
L'orgue, cet instrument d'invention toute chré-
tienne, bien qu'elle date du calife Haroun-al-Ras-
child { nous parlons ici de l'orgue à vent, el non de
Forgue hydraulique déjà connu des anciens); l'or-
gue, dès sa naissance, fut adopté par l'église catho-
lique comme essentiellement religieux , et propre
par la majesté grave et sonore de son harmonie à
accompagner dignement le chant des louanges di-
vines.
La Dominicale a déjà parlé de l'orgue de
M. Cabias. Cet orgue a pris place à l'exposition, oîi
il attire les regards du public. Le son en est très-
beau. Avec cet orgue, on peut , à l'aide d'un ta-
bleau chiffré et adapté au clavier, exécuter tous les
airs d'église, sans connaître une note de musique.
Le clavier se compose de deux octaves de sol en sol,
et deux octaves suffisent et au-delà à l*texéculion de
tous les plain-chants possibles, qui ne dépassent
janïais une octave et une quinte. Toutes les louches,
tons et demi-tons sont rangés sur le même plan ,
de même couleur, et très-larges, en raison du peu
d'aplomb et de l'inexpérience de l'exécutant. Un
tableau mouvant à l'aide de deux cylindres cor-
respond par des chiffres avec la note qu'il faut
loucher pour exécuter un chant quelconque. An
moyen d'un mécanisme très-ingénieux et qui a dû
coûter un immense travail à l'auteur , chez lequel
il suppose aussi de profondes connaissances en
harmonie , chaque touche porte son accord , et
en se baissant, tire un triangle qui ouvre deux oii
trois soupapes pour introduire l'air, et rendre ainsi
les deux ou trois sons nécessaires au com[ilément
de l'harmonie plaquée. Au-dessous de ce clavier,
on en trouve un autre construit comme les claviers
ordinaires, et propre à être mis en jeu par un or-
ganiste musicien.
L'orgue de M. Cabias sera d'une grande utilité
dans les paroisses de campagne; car il coûte moins
clier qu'un orgue ordinaire, el son procédé permet
de se passer d'un artiste que souvent on ne pour-
rail payer, dans le cas assez rare du reste où on
pourrait le rencontrer. Cet orgue suffit à la célé-
bration du service divin, puisqu'il renferme tous
les airs d'église ; et enfin, son second clavier en fait
Tui iiîsl rament complet dans les mains d'un musi-
cien. C'est incontestablement de toutes les inven-
tions musicales admises à l'exposition , celle qui se
recommande le plus à l'attention publique.
REVUE
POLITIQUE ET ADMINISTRATIVE.
Les élections de i834 auront un caractère
tout-à-fait distinct de celles qui les ont pré-
cédées. Tandis que, de i8y-5 à i832, elles ont
présenté une profjression ascendante dans le
sens des idées philosophiques et révolution-
naires, cette année elles offi'iront une amélio-
ration sensible, selon les idées d'ordre et de
réformàtioii des lois et des mœurs. On peut
69S
LA DOMINICALE.
dire que la France rétrograde dana les mau-
vaiseï voies où elle a été engagée par le libé-
ralisme. Il y a irès-peu d'années encore que
les hommes de violence et d'anarchie, ceux
qui avaient poi té le plus loin l'exagération de
leurs principes et la tendance anti-religieuse
et anti-monarchique, étaient préférés à leurs
concurrens plus sages ou plus timides. Gré-
goire était porté en raison de sa double oppo-
sition à l'église et à la royauté; Manuel était
un vase d'élection , parce qu'il disait que la
France avait revu les Bourbons avec répu-
gnance ; La Fayette , Foy , Lamarque , Ben-
jamin Constant , Labbey de Pompières , les
adversaires les plus ardens de la restauration ,
étaient les demi-dieux de la religion libérale.
Nous ne parlerons pas des vivansj ils sont
devant leurs juges j mais il est à remarquer
que vivans et morts ont éprouvé dans l'opi-
nion généraleune défaveur, dontles effets sont
en raison delà ligne qu'ils ont suivie, et du
degré de véhémence de leurs opinions.
Ce retour aux idées saines se manifeste par
la grande épuration que la gauche extrême
va subir; tandis que l'opinion religieuse et
monarchique , rencontrant beaucoup moins
de défaveur, sera réhabilitée dans quelques-
uns de ses membres. Il y a eu réaction pendant
quinze ans de droite à gauche ; la réaction de
gauche à droite va commencer. C'est là le
triomphe de l'opinion , de cette opinion
que l'on égare plus ou moins long-temps ,
mais qui revient toujours à sa nature primor-
diale , aux principes , à l'aide desquels cette
société s'est formée. Voyez quel est aujour-
d'hui le langage des candidatures I Ce n'est
qu'un hommage rendu à ce retour de l'esprit
public vers les conditions d'un état de choses
plus conforme à la justice et à la raison.
Toutes les opinions semblent s'être modi-
fiées , pour se rapprocher du caractère na-
tional. Les royalistes, sans se départir du prin-
cipe fondamental de droit héréditaire , en-
trent dans les voies de la liberté , selon l'anti-
que constitution de la France ; les hommes
du juste-milieu n'espèrent être admis qu'en
promettant de se mettre en conformité avec
les vœux du pays ; et déjà , vers la fin de la
session dernière , le vote concernant les cvê-
chés , a prouvé que cette opinion pouvait
recevoir avec docilité une influence que jus-
ques-là elle avait méprisée. Le parti de la
gauche qui se désigne lui-môme sous le titre de
Constitutionnel, ne montre plus de répu-
gnance pour les royalistes , et tempère , dans
ses manifestations la haine qu'il exhalait, il
n'y a pas long-temps encore , contre le prin-
cipe de légitimité. La république même dé-
savoue ses maximes d'anarchie, et ne laisse
plus percer que l'espérance d'un avenir tel-
lement éloigné , qu'on peut le considérer
comme un ajournement indéfini.
Il est impossible de ne pas reconnaître là les
symptômes d'une grande amélioration mo-
rale.
Une des scènes les plus singulières des élec-
tions actuelles, est celle que MM. Thiers et
Salverte viennent de jouer et dont la salle du
Wauxhall a été le théâtre. Ce mot convient
parfaitement à une petite comédie représentée
en un lieu où se donnent des bals publics et
des assauts d'armes. On ne comprend le motif
de ce duel simulé entre deux champions par-
lementaires, dont les principes et la valeur
oratoires sont parfaitemennt connus, que
comme un moyen de donner de la popularité
à un ministre, et de le mettre à même de son-
der le terrain. Tout s'est passé à la satisfaction
des nombreux spectateurs et auditeurs. Mais
qu'est-ce qu'une scène de Hustings ? cela n'est
pas français.
Les seules actes dignes de'quelque attention
depuis la semaine dernière, se lapportent aux
élections générales; ils sont si nombreux et si
variés, qu'il est impossible d'en suivre les dé-
tails. Un fait ressort au milieu de cette mul-
titude d'incidens^: c'est la foule des candida-
tures. Le pouvoir lui-même la déplore comme
une calamité; il a raison, car il y a là un
symptôme alarmant pour lui. Les convictions
n'ont pas cet empressement à se jeter dans le
tourbillon des affaires : les liens de principes
et de sympathie leur suffisent ; ceux de l'inté-
rêt ue sont recherchés que par les dévoùmens
sous condition. Aussi peut-on dire que le
juste-milieu n'est point une religion politique;
ce n'est que l'idolâtrie du veau d'or. Otez ce
but d'intérêt matériel qui fascine tant d'esprits,
le juste-milieu s'évanouit ; il re reste que des
opinions nettes et tranchées, allant, les unes à
droite, les autres à gauche, et toutes prêtes à
briser l'idole devant laquelle elles avaient flé-
chi le genou. Il n'est pas de position plus fâ-
cheuse pour un pouvoir, quel qu'il soit, car il
n'a que des amis avec lesquels il doit agir
comme s'ils devaient être un jour ses en-
nemis.
Un fait ministériel tout nouveau doit avoir
LA OOMUKGiLB.
(m
de l'imporiance puisque le gouvernement pa-
raît y en avoir attaché une assez grande. Par
une ordonnance , M. Legrand , conseiller-
d'état, administrateur suprême des ponts et
chaussées et des mines, a été nommé direc-
teur-général des ponts et chaussées et des
mines. Le premier sentiment que l'on
éprouve est celui de la surprise. On se de-
mande ce que peut faire à la France , aux
ponts et chaussées et à M. Legrand lui-même
qu'un homme s'appelle administrateur en
chef ou directeur-général. Il faut qu'il y ait
dans ces deux derniers mots une magie cachée
sur laquelle on compte beaucoup pour déter-
miner les électeurs de Morlaix à réélire
M. Legrand. C'est une robe plus éclatante
dont le ministère a cru revêtir son candidat.
Directeur-général ! c'est bien le cas de dire :
Où la vanité des titres va-t elle se fourrer?...
Il en est un, cependant, que le ministère a
revêtu, et sous lequel il se présente hardi-
ment à la confiance de la nation : c'est celui
démembre delà quadruple alliance annoncée,
proclamée tout haut par les organes officiels
comme le grand œuvre de la révolution de
juillet élaboré par le génie de M. de Talley-
rand. Ceci est un peu plus sérieux que l'in-
vestiture de M. Legrand, et nous aurons plus
d'une occasion de traiter ce grave sujet. En
ce qui se rapporte aux élections, le ministère
a préludé à son rôle nouveau par de légères
hostilités qui ne sont encore que des escar-
mouches. Une des premières a été dirigée
contre le prince qui gouverne le vaste empire
russe: elle est assez piquante pour mériter
un bulletin.
On a été surpris, il y a quelques jours , en
trouvant dans le journal des Débah une grave
et sérieuse discussion , à propos d'une loi pro-
mulguée le 5 mai par l'empereur de Russie.
On a pu remarquer que, depuis la révolution
de juillet , aucun sujet russe n'habitait la
France , et que toutes ces maisons opulentes
qui , sous la restauration , semblaient s'être
fixées à Paris , avaient disparu successivement,
rappelées par des ordres individuels. 11 ne
restait qu'un i-iche seigneur, connu par son
goût pour le faste et les arts , et une dame
d'un haut rang, qui devait à sa frêle santé le
triste privilège d'une exception. Enfin ,
un oukase impérial a converti en règle
générale ces rappels isolés , et il est si-
gnifié aux sujets moscovites qu'ils ne peuvent
ni voyager, ni s'établir à l'étranger sans la
permission du souverain , sous peine de la
confiscation de leurs biens. Le riche seigneur
est parti, au grand regret de nos marchands et
de nos artistes ; la dame russe persiste dans sa
révolte, protégée par la quadruple alliance
de ses médecins.
Le caractère officiel et diplomatique du
journal des Débals donne de l'intérêt à la
sorte d'opposition qu'il a déployée dans cette
occasion envers une cour qui avait été jus-
qu'ici l'objet des égards les plus empressés.
Le blâme jeté sur l'oukase impérial par une
feuille initiée aux secrets de la haute chan-
cellerie, et ayant l'oreille du ministre des af-
faires étrangères, a une assez haute portée
en politique. Mais ce qui doit surprendre ,
c'est que l'alliance de cette feuille avec le prin-
cipe révolutionnaire, et ses précédcnsdu temps
de l'empire, ne lui aient rappelé ni les lois
rigoureuses portées contre les émigrés , ni les
impitoyables décrets lancés contre les Français
qui se trouvaient à l'étranger , ni les ordres
barbares qui traitaient comme prisonniers
de guerre les étrangers voyageant en France.
En bonne justice, ce n'était pas aux éciùvains
du journal des Débals, ni même à ses protec-
teurs , à jeter la premièi'e pierre à l'empereur
de Russie.
Cette pierre , à la vérité, n'est pas tout-a-
fait un pavé de juillet. Elle est fort légère , et
on a eu soin de l'envelopper de velours et
de soie. On veut bien accorder quelque mé-
rite à l'empereur Nicolas; il soutient avec di-
gnité l'héritage de l'empereur Alexandre ;
il a fait beaucoup pour la grandeur et la civi-
lisation de son pays. Comme , dans un autre
temps, des coraplimens pareils ont été pro-
digués par les mêmes voix à nos princes exilés,
il ne faut pas répondre de la constance et de
la durée de cette justice rendue à un mo-
narque étranger.
Mais enfin l'oukase est un crime de lèse-
civilisation. Les races slaves se civilisent par
leurs relations avec les peuples de l'Occident ,
et l'auguste empereur, dans cette occasion ,
brouille la philosophie avec la politique. Pour
que la Russie ne retombe pas dans la barbarie,
il faut qu'elle entretienne des relations habi-
tueMes avec les Occidentaux , autrement elle
redeviendra la Moscovie des Ivan ; elle se re-
fera tartare, et pis encore.
Il faut croire que cette belle digression pas-
sera sous les yeux de S. M. impériale ; et ,
certes , elle aura sujet d'être fort édifiée ,
700
LA DOMlNfCALE.
en entendant parler de 'civilisation aux or-
ganes avoués d'une autorité qui vient de
traiter une émeute populaire avec toute
la baibarie qui fait frémir dans Pierre-le-
Grand apaisant la révolte des Strélitz par
de sanglantes exécutions. Sans discuter la lé-
galité ou l'opportunité de ces actes, ainsi que
des emprisonnemens. des visites domiciliaires,
des désarmemens, des sévices envers les indi-
vidus, et de tout ce qui afflige journellement
nos regards, on peut dire que, parleur nature,
et quelle qu'en soit l'origine, ces circonstances,
loin d'annoncer uuc civilisation en progrès ,
indiquent des pas rétrogrades fortement mar-
qués.
Depuis le bris des réverbères, le i-j juillet
i83o, le pillage des armes dans les boutiques,
les barricades, les scènes des Tuileries, la dé-
vastation de l'Ârchevcché et de St-Germain-
l'Auxerrois, jusqu'à la mitraillade de Lyon et
le funeste massacre de la rue Transnonain ;
n'a-t-on pas dû croire vers le cercle polaire
que le flambeau de la civilisation était près de
s'éteindre en France ? Et lorsque des coa-
citoyens et des frères s'égorgeaient en Espagne
et en Portugal, que le pillage et l'incendie se
promenaient dans les rues de Bruxelles, que
le Piémoiit inoffensif était attaqué par une
bande irrégulière de prétendus amis de la li-
berté, que la campagne de Baie faisait une ir-
ruption sauvage dans la ville, n'était il pas
permis de penser, sur'les bords de la Newa,
que la lumière de l'Occident avait pâli et que
nous étions redevenus , sinon Tartarcs, du
moins Gaulois et Welclies?
Mais le Journal des Débats, tout en se pro-
posant de ne parler que civilisation , est bien
forcé d'en venir à la véritable question ou à
peu près, c'est-à-dire la question politique j et
le mot de contagion révolutionnaire est pro-
noncé. Il y a quelque franchise dans ce cri de
la conscience; mais ce qui n'en a pas moins,
c'est le raisonnement dont on se sert pour dis-
siper les craintes de l'illustre empereur. Erou-
tez bien ceci, vous qui ne connaissez pas toute
la flexibilité des doctrinaires. Les Russes qui
voyagent, ce ne sont point les serfs, ce ne sont
point les bourgeois ; ce sont les nobles et les
riches. Et l'on sait que dans les salons, la no-
blesse russe est du parti qui fronde la liberté
moderne , plutôt que du parti qui fronde l'an-
cien régime.
Or, quel est le parti qui fronde la liberté?
ce n'est pas l'opinion royaliste qui demande
en ce moment â grands cris, sur tous les points
de la France, le vote de tous les contribuables ,
la décentralisation, l'abolition du serment élec-
toral , l'émancipation des provinces et des
communes. Il y aurait là de quoi gangrener
tout ce qui porte les noms en ojf, en eJJ' et en
ski. Mais la noblesse russe peut venir impu-
nément dans les salons des Tuileries; elle petit
se promener au foyer de l'Opéi'a envahi par
le juste-milieu, fréquenter les cercles diplo-
matiques de M. de Broglie, de M. de Rigny ,
de M. Tliiers, aller aux soirées et aux bals de
M. Dupin, accepter même des invitations chez
lord Granville : elle entendra partout, dans ce
monde-là, fronder la liberté , et ses principes
d'obéissance passive resteront purs et sans
tache. Les snjets du magnanime empereur ap-
prendront comment il s'est formé chez nous
une féodalité nouvelle qui s'est donné une
constitution et un chef; comment l'inégalité
politique s'es.t établie et maintenue ; de quelle
manière les séditions s'apaisent par des or-
dres impitoyables, impitoyablement exécutés;
ils seront à l'école de l'aibitraire et de la sou-
mission aveugle. Au lieu donc d'empêcher ses
sujets nobles et riches de venir à Paris, S M. im-
périale ferait bien de les y envover tous suc-
cessivement comme à un Gymnase , où ils se
fortifieraient dans les habitudes du pouvoir
absolu.
Dans tout ce qu'on vient de voir cependant,
le véritable motif de l'oukase impérial ne se
trouve pas. On ne doit pas l'ignorer dans le
cabinet qui a publié ce petit manifeste; mais
on connaît les détours de la diplomatie , et la
quadruple alli mec a tout simplement voulu
se donner le plaisir défaire passer l'empereur
Nicolas pour un prince qui rétrograde vers la
barbarie en tourmentant les corps et les âmes
soumis à sou sceptre. 11 faut tout dire, cepen-
dant, pour que la question soit bien éclaircie.
Depuis Pierre-lc-Grand, qui a établi la ca-
pitale de son empire , au fond du golfe de
Finlande, sous le 60" degré de latitude , les
souverains de la Russie ont été obligés de res-
treindre pour la noblesse la faculté de voyager
et de s'établir à l'étranger. La civilisation oc-
cidentale n'a malheureusement corrigé et ne
corrigera jamais en Russie l'ûpreté du climat,
la longueur et la tristesse des hivers, ni la n,a-
ture d'un sol dont les productions sont peu
varices. On conçoit donc l'attrait que présen-
tent à l'opulente noblesse russe et polonaise
la douceur des climats chauds ou tempérés, la
L%. DOADmCALE.
70^
suavité et l'abondance de nos fruits, la beauté
de nos sites, la ffrâce et le charme de nos cam-
pagnes. Saint-Pétersbouifj serait bientôt dé-
sert de ses plus riches habitans, si le devoir ,
l'honneur et les lois n'y enchaînaient pas, pour
ainsi dire, des hommes que le perfectionne-
ment même de la civilisation porte vers cet
occident dont ils ont pris les mœurs, les modes,
et jusfpi'au lanjjagc
Il y a donc là une nécessité, et la nécessité
est une loi que des doctrinaires devraient
comprendre mieux que personne. Les monar-
ques russes ont usé sobrement, il faut le dire,
de leur autorité à cet égard ; car nous avons
vu, à diverses époques , les familles les plus
distinguées de ce pays peupler les hôtels de
Paris et des principale,-; villes de l'Italie. Mais
ils n'ont guère uKinqué une occasion de rap-
peler au bercail tous ceux qui s'en étaient
éloignés; car un despotisme civilisé, tout des-
potisme qu'il est, n'agit pas sans d s motifs
approuvés par la raison, le premier despote
de la tfrre. Or, un des fruits de la révolution
de juillet a été l'armement général de l'Eu-
rop(!, et ce fruit prend plus de développement
et de maturité par la quadruple alliance.
Tous les nobles russes, les fils de l'empereur
lui-même, sont soldats en naissant , et appar-
tiennent à l'aimée. On comprend donc que ,
dans cet état d'armement, qui a toujours
la guerre pour expectative , l'empereur de
Bussie ne veuille pas attendre le moment où
il lui faudrait courir après ses généraux et
ses officiers en Angleterre , en France , en
Italie, et où les mois se passeraient avant
que le rappel battu sur les bords de la Newa
eût. réiuii tout son monde. Qu'il se mêle à
cette prévoyance d'un chef d'armée et d'un
souverain quelque rancune contre la quadru-
ple alliance, c'est ce qui est possible et même
très-probable; mais l'auguste empereur a du
sourire en se voyant attribuer la crainte de la
contagion révolutionnaire, lui qui fait insérer
dans la Gazette de Saint- Pe'te/sbourg les plus
beaux discours qui se prononcent dans les
deux chambres, et permet à ses sujets de lire
ie Journal des Débats.
Depnis la publication de notre dernier nu-
méro, le plan de la quadruple alliance a été
développé par les organes officiels, absolu-
ment avec les mômes circonstances et presque
dans les termes qui nous ont servi à caracté-
riser cet acte important. Ainsi, on avoue la
séparation de l'Europe en deux grandes divi-
sions, l'une occidentale et monarchique, l'au-
tre orientale et constitutionnelle à la façon
anglaise. D'un côté, les pouvoirs légitimes, les
vieilles institutions; de l'autre, les trônes
nouveaux et les chartes octroyées. Nous avions
donc bien pressenti la portée des faits et leurs
conséquences , puisque nous nous sommes
trouvés d'accord avec les auteurs mêmes de
cette œuvre politique.
La quadruple alliance n'est pas encore défi-
nitivement constituée, en ce sens qu'elle tend
à attirer dans sa sphèie deux étals qui n'ont
pas encore pris parti pour l'Orient ou pour
l'Occident. 11 y a en Ilelvétie un grand conflit
de notes diplomatiques, et Naples est vive-
ment sollicité d'entrer dans la confédération
orientale, en donnant une charte constitution-
nelle au royaume des Dcux-Siciles. S'assurer
sécurité et même secours du côté de la Pénin-
sule hispano-lusitane , menacer l'Autriche
sur ses flancs du côté d'Ancône, et des provin-
ces napolitaines, tel est le but avoué par le
ministère français qui, ce traité à la main, de-
mande un salaire de votes au corps électoral.
Mais qu'est-ce qu'une alliance de deux
grands états et de trois d'un ordre inférieur,
dont chacun porte en lui des germes de dé'
sunion et de dissolution, en sorte que nul
d'entre eux n'a toute sa force, et ne pourrait se
porter contre l'ennemi [extérieur sans être en
proie à un ennemi intérieur tout aussi ledou-
table?
Le juste-milieu anglais luttî contre l'Ir-
lande catholique, et a à se défendre contre les
Torys et les radicaux également audacieux et
entreprenans.
Le juste-milieu en France est embarrassé
dans ses mouvcmens entre le principe de légi-
timité et la république, qui se réveillerait au
premier coup de cancMi.
Le juste-rail'eu belge est dans la même si-
tuation , entre le parti catholique et la faction
orangiste.
Lejuste-mdieu espagnol doit faire face au
principe de légitimité et à l'esprit révolution-
naire, qui le pressent de deux côtés.
Le juste-milieu portugais a contre lui toute
la nation, qui nbéitcn frémissant à une horde
d'étrangers ; il a également à redouter la lé-
gitimité et la république.
L'alliance est donc celle de cinq corps ma-
lades et débiles, contre un corps^^ sain, robuste
et bien constitué.
702
LA DOMINICALE.
PUBLICATIONS NOUVELLES.
Les cabinets de lecture sont remplis d'une foule
d'opuscules publiés contre les Paroles d'un croijaut.
Ils se recommandent par leur bonne intention , et
assez peu par leur mérite. Nous avons toujours
pensé que le livre de M. de La Mennais ne compor-
tait pas de rcfiitation. Le Croyant ne discute point,
mais agit fortement sur l'âme par une véhémence
toute d'inspiration : on ne réfute pas un poète, à
moins de faire la contre-partie aussi bien que lui ;
et qu'est-ce que la logique et le syllogisme auprès
de la période orientale et biblique de M. de La
Mennais ?
— Nous recommandons aux voyageurs le Pro-
gramme itinéraire (les rôtîtes de France. Dans
les ennuis du voyage, qu'y a-t-il de plus agréable
que de posséder la statistique îles villes , bourgs et
villages qu'on parcourt; des détails historiques,
statistiques, scientifiques, littéraires et industriels
sur tous les endroits remarquables de la route;
l'indication des hôtels où s'arrêtent et descendent
les diligences ? Le livre (pie nous annonçons con-
tient tout cela. On peut se procurer chaque rouie
séparément. Le Programme-itinéraire n'a besoin
que d'être connu pour devenir le vade-mecum
obligé du voyageur en France.
ÉPHÉMÉRIDES.
Le 22 juin -#31 , ouverture du concile d'Ephèse , le
troisième des conciles œcuméniques. Nestorius ,
patriarche de Constantinople , avait imaginé un
singulier moyen de contenter tout le monde ,
même les Ariens et les Païens , au sujet de la di-
vinité de J.-C. Il le supposait avoir été conçu
dans le sein de Marie avec la nature humaine
seulement; puis il admettait une espèce d'union
avec la nature divine qui ressemblait à l'apo-
Ihéose. Aussi , concluait-il de ce beau système
que la sainte Vierge n'était pas mère de Dieu.
D'autres conclusions, pins révoltantes encore,
rendaient douteux les mystères fondamentaux
delà religion. Le pape saint Célestin , prévenu
par saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, aver-
tit et menace Nestorius. Mais le scandale était si
grand et la résistance si forte, que la cause devait
être solennellement discutée, etplusde deux cents
évêques , réunis sous la présidence de saint Cy-
rille, prononcèrent anathème contre Nestorius
et sa doctrine.
Le 25 — < 79 1 , l'assemblée constituante assiste à la
procession du Saint- Sacrement , suivant un dé-
cret qu'elle avait porté la surveille. C'était un
moyen de donner quelque solennité à l'établisse-
ment de l'Eglise constiliuionnelle que l'assem-
blée venait de onstituer en France malgré le
pape et les évêques, et dont l'évêque intrus, le
fameux Gobel , était le représentant dans la ca-
pitale.
Le 24 — i \ 80 , l'ère d'Espagne , qui remontait à la
conquête d'Auguste, 59 ans avant l'ère de l'in-
carnation, est interdite en Catalogne pour les
dates des actes publics, qui ne devront plus être
datés que de l'année de l'Incarnation.
Le 25 — < 789, l'archevêque de Paris, M. de Juigné,
se rend à la séance de l'assemblée nationale , qui ,
deux jours auparavant , avait été présidée par le
roi, et lui avait ouvertement résisté. L'arche-
vêque avait été exposé aux ojitrages de la multi-
tude le soir même et le lendemain , pour avoir ,
dans la chambre de l'ordre du clergé , parlé en
faveur de la soumission au roi. Il fut obligé de
promettre qu'il ?e réunirait au tiers-état.
Le 26 — 678 ou 679 , exaltation du pape saint Aga-
thon , que le grand nombre de ses miracles fil
nommer le Thaumaturge. Il confondit et con-
damna les monolhélites, contre lesquels il assem-
bla le concile général de Constantinople en 680,
d'accord avec l'empereur Constantin Pogonat.
Le 27 — 1789, le roi Louis XVI, essayant, ou
plutôt continuant le système des concessions ,
ordonne à tous les membres du clergé et de la
noblesse de se réunir au Tiers-Etat , qui avait
pris le titre d'assemblée nationale. Il espérait
que la raison contrebalancerait la fougueuse élo-
quence de Mirabeau.
Le 28—1243, le pape Innocent IV, s'étant retiré
à Lyon au milieu de ses débats avec l'empereur
Frédéric II , y assemble un concile général, au-
quel assiste Baudouin , empereur de Constanti-
nople. Il voulait faire excommunier et déposer
Frédéric ; mais les évêques ne se montrèrent pas
disposés , plus que sain. Louis , roi de France , à
• un acte pour lequel ils ne croyaient point avoir de
droit ; et Innocent publia sa sentence en son nom,
disant seu/ement qu'il en avait délibéré avec le
concile.
CHRONIQUE DE LA SEMAINE.
Les évêques anglicans , menacés dans leurs-
immenses revenus par la réforme parlementaire ,
ont pris l'alarme; et plusieurs d'entre eux, con-
duits par les primats d'Angleterre et d'Irlande ,
on! obtenu une audience royale , dans laquelle ils
ont exposé leurs inquiétudes et fait leurs doléances.
Le roi leur a répondu d'une manière vague et éva-
sive. La proposition de lord Altborp, relative à la
nomination d' une commission laïque, chargée d'exa-
miner l'étal du clergé protestant en Irlande et le
montant de ses bénéfices , a été acceptée par 296
voix contre 120.
— Les lettres de Ryme annoncent, comme un
LA DOMINICALE.
bruit généralement répandu, que M.Fngland, évê-
qiie de Charleslon, qui a rempli dernièrement une
mission importante à Saint-Domingue, devait être
nommé cardinal. Le consistoire était indiqué pour
le 25 de mois , et le saint-père devait, disait-on , y
proclamer cardinaux M. Polidori, secrétaire de la
congrégation des conciles . et M. Canali, secrétaire
de la congrégation des évoques et réguliers.
— La religion continue à faire des progrès dans
le canton de Vaud. M. l'évêque de Lausanne, ré-
sidant à Fribourg , a envoyé plusieurs nouveaux
curés : l'un à Vevey, sur le bord du lac de Genève ,
où on s'occupe aussi à bâtir une chapelle ; un autre
à Yverdun; un troisième doit être placé le plus tôt
possible à Nyon, aussi sur le bord du lac de Ge-
nève , à l'ouest de Lausanne. Dans le canton de
Neuchâtel , autre partie protestante du diocèse, les
catholiques font aussi quelques progrès. Un second
prêtre a été envoyé aussi à Neuchâtel comme vicaire.
On établit en ce moment l'exercice de la religion
catholique à la Chaux-de-Fonds. La nouvelle église
de Lausanne doit être consacrée sous l'invocation
de la sainte Vierge, dans le mystère de l'Assomp-
tion. L'ancienne cathédrale était sous l'invocation
de Marie, et il a paru convenable que la première
église catholique élevée à Lausanne depuis la ré-
forme, fût sous la même invocation. On travaille en
ce moment à l'intérieur de l'église , et on espère
pouvoir y faire l'oflice avant la fin de l'année.
M, l'abbé de Progin , qui est toujours en France
pour les intérêts de cette église, recueillait derniè-
rement les dons à Châlons, à Salins, à Gray et
dans d'autres villes.
— Le sacre du nouvel évêque de Mayence ,
M, Humann, frère du ministre des finances de
France , a eu lieu à Mayence le 1 1 juin. Il avait été
précoaisé dans le consistoire du 20 janvier dernier.
On sait que ce prélat, né en Alsace, était depuis
long-temps grand-vicaire à Mayence , et avait déjà
gouverné le diocèse comme grand-vicaire capitu-
laire.
— M. l'archevêque de Malines a adressé, le
{" mars, aux curés de Bruxelles et des environs ,
une lettre pastorale pour les engager à prémunir
leurs paroissiens contre les erreurs de l'abbé
Helsen.
— Nos correspondances particulières et les jour-
naux de province continuent de nous apporter des
détails consolans sur ia manière édifiante avec la-
quelle ont eu lieu les processions de la Fêle-Dieu.
A Lusignan, diocèse de Poitiers, la procession
s'est faite le l*"" juin, avec un concours inaccoutumé.
Le journal libéral de Pau rend témoignage à l'es-
prit religieux dont la ville a donné des preuves.
A Tours , les processions se sont faites au-
dehors avec beaucoup de pompe ; à Chûlons-sur-
Marne , un corps de troupe qui arrivait en même
temps que le Saint -Sacrement sur la place de
l'Hôtel-de- Ville, lui a rendu les honneurs mili-
taires; àPérigueux, un bataillon du 57^ a présenté
703
les armes , mis un genou en terre et reçu la béné-
diction ; à Vire , la garde-nationale a assisté aux
processions , tambours et musique en tête , avec un
ordre, une décence et un respect dignes des
plus grands éloges. Presque partout les autorités
se sont abstenues ; on dit qu'un évêque ayant fait
demandera l'autorité civile si l'on pouvait faire les
processions au dehors, reçut pour réponse qu'il
était libre à cet égard , mais que l'administration
ne serait pas responsable des scandales auxquels la
cérémonie pourrait donner lieu. Voilà ce qu'on fait
en France , tandis que les princes , dans les autres
Etals , s'honorent de paraître aux grandes solen-
nités de la religion. A Vienne , le jeune roi de Hon-
grie, la princesse sa femme, un des archiducs et
l'archiduchesse sa femme , ont assisté à la proces-
sion qui s'est faite le jeudi 29, avec beaucoup de
magnificence. A Lucques, le duc a suivi la pro-
cession le même jour, ainsi que toute la cour, les
autorités , les tribunaux et les officiers de la gar-
nison.
— Nous recevons pareillement de toutes parts
des nouvelles consolantes sur les tournées que font
un grand nombre d'évêques. A Riom, M. l'évêque
de Clermont a confirmé près de onze cents per-
sonnes, enlre lesquelles M. le baron Grenier, pair
de France, premier président de la. cour royale.
« Je sais, disait-il, ce qu'en penseront les mé-
créans ; mais je sais aussi beaucoup mieux qu'eux ce
que je dois faire , et je le ferai. » M. l'arclievêque
de Rouen, dans sa tournée pastorale, qui a duré
plus de deux mois, a donné la confirmation à plus
de 23,000 fidèles. M. l'archevêque de Tours , qui
vient de terminer la visite d'un des arrondissemens
desondiocèse,a vu partout se presser autour de
lui un grand concours de catholiques. A St-George-
sur-Loire, commune qui passe pour être peu favo-
rable aux idées religieuses, la vaste enceinte de
l'église était trop petite pour contenir la foule ja-
louse de contempler M. l'évêque d'Angers.
— M. l'archevêque de Paris a donné cette se-
maine la communion aux jeunes élèves du collège
Louis-le-Grand. L'un d'eux, le jeune Edmond
Lacroix, a lu au vénérable prélat , connu par son
attachement tout particulier pour la jeunesse, une
pièce de vers remarquablement faite , que nous se-
rions heureux de pouvoir citer , si l'espace ne nous
manquait.
NOUVELLES ÉTRANGÈRES ET FAITS DIVERS.
— On a adopté le H en troisième lecture, à la
chambre des communes d'Angleterre , un bill ten-
dant à autoriser les assemblées religieuses hors des
temples consacrés , et quelque nombreuses qu'elles
soient. Le statut de George III, qui défendait les
réunions de plus de vingt personnes, est ainsi
abrogé. Voilà ce qui se passe en Anglelerre , tandis
qu'en France on rend une loi contre les associa-
tions.
:oi
LA DOMINICALE.
— Don Carlos, avec sa famille, s'embarqua le
V^ juin à bord du Domkjal , où il fui reçu avec les
eérémonies d'usage à l'embarquement d'un prince
de sang royal. Il est en ce moment àPorlsmoulb,
où on a voulu lui faire signer par rapport à l'Espagne,
le même engagemenlconlractc par don Miguel pour
la couronne de Portugal; mais il s'y est péremp-
toirement refusé. On ignore absohimenlla conduite
que le gouvernement anglais compte tenir à son
égard. Selon les dernières versions, l'intention de
don Carlos serait de se rendre en Hollande, et non
de s'arrêter en Angleterre. Au reste, son départ
d'Espagne n'a pas mis fiii à la guerre civile.
— Une lettre de Lisbonne , en date du 23 mai ,
porte que lorsque le roi don Miguel , se voyant
abandonné de l'Europe, et trahi par plusieurs gé-
néraux , eut entamé des négociations avec l'ambas-
sadeur d'Angleterre , les soldats portugais se ré-
voltèrent à l'idée d'une capitulation , et deman-
dèrent à grands cris le combat. Don Miguel se
présenta au milieu d'eux, leur dit qu'il avait poié
des conditions honorables à sa retraite. « Si elles
so.;t refusées , ajoula-t-il , je ne me soumettrai ja-
rajis au déshonneur, et je combattrai et mourrai à
votre tête. » Le colonel du régiment , de Chaves
(José de Carvalho) a livré son régiment en lui fai-
sant passer le Tage , et en le conduisant dans un
lieu cOMvemi , où ces malheureux soldats , cernés
par toute la division de Villaflor , ont été obligés de
mettre bas les armes. On les a envoyés à Lisbonne,
où don Pedi 0 les a passés en revue , sans pouvoir
obtenir aucune acclamation des soldais.
Les plus violentes apostrophes lui ont été adres-
sées au théâtre de Lisbonne , à cause de ces pa-
roles prononcées dans un moment d'exaspération
par l'irasc.ble empereur.
« Messieurs, s'est-il écrié, il n'est pas juste que
les paisibles amusemens d'une si respeciable as-
semblée soient troublés par une pareille caniAitle, à
laquelle je dirai : Resp'ctez les lois, ou l'on saura
bien vous contraindre à leur obéir. »
Don M.guel a quitté le Portugal avec une for-
tune privée dans le dernier délabrement; elle a été
presque entièrement dévorée par les sacri lices qu'il
a faits pour soutenir la guerre. Les possessions per-
sonnelles de don Miguel se réduisent aujourd'hui
i une petite maison de plaisance d'une valeur de
4,000 liv- ster. environ (400,000 fr. ) Toutes ses
autres propriétés, telles que l'/ji/ajUarfo et quelques
autres cliâleaux, ont été convertis en valeurs pour
é.re employées aux besoins de l'état. Les bijoux de
la couronne qu'il a remis aux agens de don Pedro,
sont évalués à la somme de 5jO,000 livres sterK
( 9,5J0,000 fr. )
— Malgré une contre-enquête qui a été faîte sur
les désordres de La Flèche et de Saint-Cyr, le
ministre vient d'ordonner des punitions très-sévères
contre leséèves de Sainl-Cyr; 49 sur 300 sont
renvoyés, à la suite d'un long emprisonnement ,
pour servir comme simples soldats dans divers
corps de l'armée : 10 d'entre eux pourront se re-
piTsenter au l*"" novembre 1855, pour être réadmis
à l'école ; mais les 9 autres en sont exclus pour
toujours. Quant à l'école de La Flèche , 10 élèves
ont été renvoyés à leur famille.
— On écrit de Toulon, 11 juin :
« Nous avons vu passer hier vingt sous-ofïiciers
du SO*" de ligne, que le gouvernement condamne à
la déportation à cause de leurs opinions libérales.
Ces malheureux, attachés isolément par une corde
qui les liait au-dessus du coude, étaient escortés par
la gendarmerie. On liit que le neveu de l'infortuné
Labedoyère était parmi eux. »
— On raconte l'anecdote qui suit au sujet de
M. le curé de Montignac, dernièrement décoré de
la légion-d'honneur :
Il voyageait seul dans un endroit écarté : tout à
coup des voleurs se préseulenl à lui, et lui mettant
le pistolet sous la gorge : « La bourse ou la vie, s'é-
crient-ils. — Je vois, dit-il avec calme, M. Noël ,
que vous ne me connaissez pas ; je suis curé de
Montignac. — C'est juste, reprit l'un des voleurs,
nous savons qu'à force d'en donner aux pauvres et
à l'église, il ne vous en reste plus pour les industriels
des grandes routes; mais du moins vous ne nous
refuserez point votre bénédiction : à celte condition
nous vous laisserons passer votre chemin. — A ge-
noux! » reprit riiomme de Dieu, et les voleurs s'in-
clinèrent avec une sorte de recueillement , pour
recevoir cette faveur inattendue.
— M. le docteur Anlo-Marchi, médecin de Bo-
naparte, à l'île Lainle lié ène, vient de solliciter du
roi l'autorisation d'aller recueillir la dépouille mor-
telle de l'empereur.
— Avis aux j)ensionnaires (Je l'ancieuae liste
civile. — La loi du 2i af ril 1834 , en accordant un
secours aux débris des pensionnaires de l'ancieime
listecivile, lesoblige seulementà fournir un certificat
d'indigence. La commission , chargée de la distri-
bution de ces secours , vient d'arrêter qu'il n'en se-
rait accordé aucun aux hommes qui n'auraient pas
AS ans , et aux femmes qui n'auraient pas quarante
ans révolus. Nous espérons que la commission re-
viendra , par pudeur, sur un arrêté qui rendra plus
déplorable encore la position déjà si douloureuse de
tant d'infortunés !
— Le fait que nous avions répété , d'après plu-
sieurs journaux, relatif à r. chat du livre de M. Cou-
sin par M. Guizot , se trouve démenti. Ce trait fait
honneur au rainisUe, mais très-peu au pliilosophe
spéculatif.
— Le roi et la reine ont accordé 400 fr. , et le
gouvernement 2,500 fr. , pour la reconstruction da
presbytère d'Uzerche.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
Imp. de Félix LocQtJUr, r. N.-IX-des-TictoirM , o. gr .
LA DOMIMCALE.
' ' 705
A NOS LECTEURS.
kesumé du premier volume de la domi-
NI8ALE.
Nous sommes arrivés à la fin du premier
volume de la Dominicale ; et huit mois déjà
nous séparent du jour où nous fîmes entendre
à la France catholique , pour la première fois,
une voix qu'elle a comprise au milieu des a{ji-
îations du dehors et de nos troubles inté-
rieurs. Depuis ce jour, nous avons vécu de sa
vie, parta{j;é ses sympathies , ses croyances,
ses douleurs, ses craintes, et ses joies ; et notre
feuille a été le résumé fidèle de l'histoire de
l'Eglise de France pendant cette courte durée.
Aujourd'hui que nous avons achevé de poser
la base de nos travaux à venir, nous sentons
le besoin de jeter un coup d'œil rapide sur
nos travaux passés, non pas dans l'intention
de recueillir une gloire vaine , qu'aucun de
nous n'ambitionne, mais uniquement pour
montrer que nous avons été fidèles à nos pro-
messes, et faire préjuger, par ce que nous
avons fait , ce que nous sommes appelés à
faire.
Dans notre nouveau prospectus que l'épuise-
ment du premier avait rendu nécessaire, nous
avons dit pourquoi la Dominicale , conçue
dès i83o , n'avait paru que trois années après,
et comment les agitations politiques eussent
nui à la manifestation de la pensée régénéra-
trice dont nous nous sommes constitués les
organes. L'événement a merveilleusement jus-
tifié nos prévisions, et nous nous apercevons
chaque jour que notre action s'étend à me-
sure que les idées d'ordre et de conserva-
tion repi'ennent de l'empire sur la société
française , travaillée depuis un siècle par tant
de maximes perverses et de principes désor-
ganisateurs.
En examinant attentivement l'état actuel
de cette société, dont le catholicisme doit
s'emparer pleinement tôt ou tard, nous ue
fûmes pas long-temps sans remarquer qu'il y
avait de sa part, relativement au catholicisme,
plus d'indifférence que d'hostilité, plus d'igno-
rance que de mauvais vouloir, et nous obser-
vâmes que dans la masse intelligente et lettrée,
c'est-à-dire dans la partie puissante et vivace,
l'impiété voltairienne avait presque totale-
ment disparu , qu'il y avait eu un mot réac-
tion dans les sommités intellectuelles, contre
le scepticisme moqueur et matérialiste du dix-
huitième siècle. Tel est le jugement que nous
avons porté dès notre début j et, il faut le
dire , le mouvement religieux que la grande
majorité des organes de l'opinion publique
a signalé avec nous depuis quelques mois
n'est pas de nature à nous faire changer d'opi-
nion : d'autant plus qu'en parlant de ce mou.
vement imprimé et suivi tout à la fois à Paris
par les conférences de la métropole, et de là
répété dans les provinces, nous en assignions
le véritable ct:ractère (i) , pour ne pas donner
aux catlioliques des espérances illusoires, et
que nous faisions eu même temps remar-
quer l'anarchie profonde qui règne encore
dans les doctrines {'ï); réflexions dont s'em-
parait un ecclésiastique de haut mérite (3) ,
pour en faire la base de l'introduction à un
ouvrage tout récent.
C'est donc parce que nous ne désespérâmes
ni du catholicisme, ni de l'avenir chrétien
de la société française , que nous nous pré-
sentâmes hardiment dans le champ des con-
troverses religieuses, acceptant le principe
de l'école moderne sur le progrès de l'hu-
manité (4) , et partant de là pour exposer
ces belles théories chrétiennes qui ne sont
hostiles à aucun progrès , à aucun mode hu-
main , à aucune liberté, mais qui résument
au contraire dans leur sublimité tout ce qu'il
y a de grand , de noble , de puissant dans la
vie sociale et dans les destinées de l'homme.
Le catholicisme a donc été le centre unique
auquel nous avons rattaché toutes nos con-
ceptions j et c'est en vain qu'on chercherait
dans les nombreux articles des huit mois qui
viennent de s'écouler, une autre pensée que
celle-là. Sciences, politique, beaux - arts ,
industrie, littérature, tout est marqué au
même coin et empreint du même caractère.
C'estainsi qu'en commençant nous prîmes pour
point de départ la plus belle organisation ter-
ritoriale qui ait jamais été faite, celle de la
paroisso (5); institution toute chrétienne, et
qui n'a été désorganisée que par les em-
piétemens sur l'ordre religieux de cet ordre,
civil dont nous avons tracé l'histoire (G).
(^) Page 547.
(2) Page 307.
(3) M. l'abbé Carron.
(4) Page 524.
(5) Page *7.
(6) Page9L
55
706
LA DOMINICALE.
Nous montrions en même temps le catholi-
cisme marchant dès sa naissance en tête de la
civilisation moderne (i), et relevant peu à
peu la famille ancienne de son antique abjec-
tion et de son immoralité profonde (2).
C'est ici le lieu de parler de la marche que
nous avons suivie jusqu'ici dans les discussions
qu'un homme célèbre a mises à l'ordre du
jour dans l'église de France. Nous ne pou-
vions pas aller bien avant sans nous y heurter;
car ça été une grande misère de ces derniers
temps, que les catholiques se soient séparés en
deux camps rivaux : les uns se passionnant
pour telle doctrine , les autres se passionnant
pour telle autre doctrine , au lieu de s'unir
pour i-ésister à l'ennemi commun. On nous fera,
nous l'espérons , la justice de croire que nous
vons médité autant que personne ces questions
ébattues si vivement sous la restauration : rien
ne nous eût donc été plus facile que de nous
constituer les organes d'une école au préju-
dice de l'autre, et l'amour propre y eût bien
certainement trouvé son compte. Mais, dans
l'intérêt de la cause que nous avons mission
de défendre, nous avons renoncé à la petite
gloire de voir se ranger autour de nous des
prosélytes , estimant qu'il valait mieux ré-
server pour le catholicisme le peu de forces
intellectuelles que Dieu nous a départies, que
les dépenser en pur^ perte pour des opinions
qui resteront toujours des opinions , et qu'il
sera toujours libre à chacun de rejeter ou
d'admettre. Nous savons que cette méthode ,
dont nous ne nous départirons pas , a dû
trouver des contradicteurrfj mais nous savons
aussi que les gens graves l'ont jugée sage et
prudente (3).
Dans les débats qui viennent de recommen-
cer, nous avons profité de la position neutre
que nous avions prise , pour dire aux défen-
seurs de l'une et l'autre école notre pensée
franche et complète (4) : c'est le meilleur
moyen, nous le croyons, de faire avancer la
solution dernière de ces questions, auxquelles
4)a a donné une trop grande importance.
Mais, si dans les choses systématiques nous
n'avons voulu prendre ostensiblement aucun
;parti , nous ne sommes pas sortis un »eul ins-
(4) Pages 5, 35, 50.
(2) Pages 74, 497.
(3) Pages 605.
i4) Pages 528, 357 et 688.
tant de la ligne catholique que nous nous
étions tracée j et, comme nous le disions il n'y
a qu'un instant, le catholicisme a été le centre
où sont venues se grouper toutes les idées que
nous avons émises. Ainsi, tandis que nous
établissions quelques - uns de ses dogmes ,
et que nous en faisions sortir les théories
les plus sociales , nous en suivions la trace
jusque dans les pensées les plus fragiles et
les plus fugitives de l'homme, la littérature
et les beaux-arts (1). C'est sous ce point de vue
que nous avons examiné les principaux ou-
vrages littéraires que la presse jette chaque
mois par milliers au coiu-ant de la publicité;
dans ce but que nous avions commencé à
explorer les belles pages d'architecture de
la grande école chrétienne (•2); d'après ces
inspirations qu'a été écrite cette Histoire
littéraire où nous avons suivi pas à pas le
mouvement artistique de notre époque (3) ,
et qu'ont été rédigées les Nouvelles offertes
de temps en temps à nos lecteurs, comme
délassement de considérations plus graves (4).
En défendant les idées chrétiennes, nous
ne pouvions négliger ceux qui ont reçu
mission les premiers de les défendre et de les
propager ; et c'est aussi une partie de la tâche
que nous nous étions imposée en commençant,
et à laquelle nous avons été fidèles autant que
nous pouvions l'être. Nous avons cherché à
deviner dans quel ordre d'idées le clergé se
trouvait le moins en rapport, parla nalui*e de
ses études premières , avec cette société ac-
tuelle toute de transition, et qui se précipite
vers la science avec une ardeur incix>yable; et,
suivant les conseils de personiîages tout à la
fois bienveillans pour nous, jaloux de la gloire
du clergé, et comprenant leur temps, nous
avons jeté pour lui les bases d'un long travail
de jurisprudence, d'hygiène et d'économie so-
ciale (5), que nous développerons dans les vo^
lûmes qui vont suivre. Ce n'a pas été tout en-
core : en détruisant chaque jour, autant qu'il
était en nous, l'effet des mauvaises doctrines,
nous ne pûmes nous défendre d'une réflexion
bien naturelle ; c'est que toutes ces erreurs et
toutes ces folies prennent leur source dans les
(4) Pages 482 et 402.
(2) Pages 44 , 445 , 247 , 586 , 628.
(5) Pages 552, 454, 449, 499, 554 ,
(4) Passior.
(5) Pages 262, 268, 654.
LA DOMINICALE.
'or
livres en circulation, sur lesquels se précipite
la jeunesse sans prudence et sans discernement.
D'un côté donc le besoin de piévenir les mau-
vaises doctrines; de l'autre, l'inexpérience des
jeunes gens qui sortent des collèges et même
des séminaires; les travauï du ministère, qui
ne permettent guère aux ecclésiastiques d'avoir
la connaissance de la masse des livres qu'ils
auraient besoin de parcourir, afin d'être en
mesure d'écarter les ouvrages inutiles , de se
défier des mauvais, et d'accueillir les bons :
tontes ces raisons nous déterminèrent à nous
occuper de travaux bibliographiques; et nos
lecteurs se souviennent de la manière dont
nous avons encore cette fois rempli nos pro-
messes (i).
Quant à la partie liturgique, annoncée dans
le premier prospectus, et sur laquelle nous sa-
vons que quelques ecclésiastiques avaient fon-
dé des espérances que nous n'avons pas réali-
sées pleinement, nous reproduirons une expli-
cation, devant laquelle nous ne reculons pas-,
parce que nous avons à l'appui des raisons qui
ne peuvent manquer de faire sur l'esprit de
nos lecteurs l'effet qu'elles ont produit sur le
nôtre. La Dominicale n'étant pas, dans notre
pensée, un journal exclusivement consacré au
clergé, nous devions la combiner de manière
à ce que chacun de nos lecteurs y trouvât ce
qu'il cherche d'ordinaire dans une feuille pu-
blique, de telle façon que l'homme du monde,
comme le prêtre, vit arriver la Dominicale
avec un empressement égal. Or, nous nous
aperçûmes bientôt que l'office de chaque di-
manche ne se prêtait pas à des réflexions reli-
gieuses d'un intérêt assez actuel et assez puis-
sant pour la masse de nos lecteurs laïques, et
même pour celle de nos abonnés ecclésias-
tiques. J>ious pensâmes donc qu'il valait beau-
coup mieux remplir nos colonnes de considé-
rations catholiques d'un autre genre, les ré-
servant pour les époques des principales fêtes
où les sublimes mystères de notre foi inspirent
à tout chrétien de saintes et salutaires pensées.
Tels sont, en résumé, les motifs qui nous ont
portés à supprimer la Semaine religieuse. Ces
motifs, nous les avons long-temps pesés, nous
les avons crus légitimes , et nous n'avons pris
une détermination définitive que dans l'intérêt
de nos lecteurs.
(I) Voir les art. aux pages 257 , ^l , 529 , 408,
475, 667.
Puispie nous en sommes à traiter des di-
verses modifications que les circonstances ou
la réflexion ont fait subira notre œuvre, nous
ne pouvons nous dispenser de parler de la
plus grave de toutes , celle de l'introduction
dans nos colonnes des considérations poli-
tiques.
Nos lecteurs se souviennent que nous
eûmes d'abord l'intention de fonder une tri-
bune exclusivement réservée aux discussions
religieuses, et pendant quelques mois nous
ne sortîmes pas de cette voie que nous nous
étions tracée. Mais nous commencions déjà à
nous apercevoir qu'il nous serait difficile
d'embrasser largement toutes les idées qui
formaient le fais'^eau de noire doctrine sans en
faire l'application à ce qui se passait journel-
lement sous nos yeux, lorsque le fisc vint ren-
dre nécessaire une mesure sur l'oppot tunité de
laquelle nous étions encore occupés à réflé-
chir. Aucun de nos abonnés n'ignore les pe-
tites chicanes dont nous avons été l'objet de la
part du ministère public, relativement au cau-
tionnement, comme les mesures fiscales qui
nous ont interdit la faculté de continuer l'en-
voi de nos gravures, mesures que nous déplo-
rons assurément, mais que nous avons dû subir,
sous peine de voir porter une mortelle atteinte
à !a prospérité matérielle de notre feuille.
Forcés donc par la nécessité d'entrer dans
une voie nouvelle dans laquelle probablement
nous allions être conduits par réflexion, nous
avons abordé les questions politiques les plus
actuelles et les plus vivaces, sous le point de
vue des grandes idées chrétiennes, dont nous
avions jeté la base dans nos premières li-
vraisons ( i), et notre polémique est allée
frapper sans haine, mais aussi avec une éner-
gique franchise, tout ce qui nous a paru at*
tentatoire à la justice et à la liberté. Ainsi,
nous avons élevé une voix indépendante et
fière, lorsque dans l'enceinte de nos assemblées
législatives, quelques hommes attaquaient le
catholicisme dans l'épiscopat (2); nous avons
flétri la proposition anti sociale du divorce (3),
comme nous flétrissions, il n'y a que peu de
jours encore, les mesures sacrilèges d'ua prince;
aventurier (4), et l'effroyable tyrannie qui
{{) Pages < 53, 177.
(2) Voir les pages 521 ,
(3) Pages 549, 575.
(4) Page 685.
524,472,51/
^X0%^
708
LA DO.^HMCALE.
pèse sur la noble et malheureuse Irlande; et,
dans nos revues de chaque semaine, en tenant
nos lecteurs au coiivaut des événemcns princi-
paux, nous avons juge ces événemens dans
leur portée, et fait saillir la gi-anJe figure de
la liberté catholique au milieu des tyrannies
du fait.
"Voilà en résumé ce que nous avons fait dans
l'espace des huit mois qui viennent de se pas-
ser; et, si l'on veut bien réfléchir un moment
aux difficultés de tout genre qui entravent à sa
naissance une publication religieuse, nous
avons la confiance qu'on nous rendi-a cette jus-
tice , que nous avons tracé une bonne route
pour l'avenir; car, dans notre pensée, c'est à
peine si les premières pierres de l'édifice que
nous voulons élever sont posées.
Il nous reste à parler de la manière dont
notre eeuvre a été accueillie. Comme toute
œuvre dont l'opinion est juge en dernier res-
sort, elle est allée se heurtera la critique, et
des jugemens contradictoires ont été portés
sur elle, ceux-ci de telle façon, ceux-là de
telle autre. Nous n'avons pas été surpris de
trouver çà et là quelque peu d'opposition;
car la Dominicale s'était placée, en se fondant,
dans deux conditions d'être qui devaient
amener ce contrôle que nous ne déclinions
pas, d'abord d'avoir une idée à elle, et par
conséquent d'être sujette à tous les jugemens
compétens; ensuite, d'avoir une idée neuve,
et par conséquent de courir les chances de
rencontrer des préjugés sur sa route, c'est-à-
dire d'étonner des hommes auxquels cette
idée n'était pas encore venue, et qui l'accueil-
leraient comme toute chose imprévue, avec
réserve, crainte, et quelque peu de défaveur.
Mais de cette défiance que nous avions pré-
Vue dans sa cause, nous avions aussi aisément
pressenti la durée; et révénemcnt a prouvé
encoi-e que nos calculs avaient été justes, à
savoir que les hi^mmcs les moins favorables à
nos idées, avant que nous eussions eu le temps
de les développer, en deviendraient avant
peu les partisans et les propagateurs. Aujour-
d'hui , le succès de la Dominicale est un fait;
et nous n'avons subi d'autre variation que
celle de voir le cercle de notre action s'agran-
dir, à mesure que les défiances se sont éva-
nouies,
TS'ous devons à la justice un aveu que la re-
connaissance seule nous eût inspiré , et qui
sera^tont à- la fois l'acquit d'une dette bien
chère à notre cœur, et une garantie pour le
petit nombre d'hommes que notre qualité
de laïque eût pu prévenir défavoiablement.
Un auguste prélat que l'église de France est
accoutumée à bénir et à vénérer, Mgr. l'ar-
chevêque de Paris, cédant au désir que nous
lui manifestâmes, lorsque la Dominicale eut
acquis une certaine consistance, voulut bien
nous désigner lui-même des ecclésiastiques,
à l'examen desquels sont soumis avant l'im-
pression tous nos articles religieux. C'est à
cette bienveillance, nous n'en doutons pas,
c[ue nous devons une bonne part dans notre
succès; car, avec cette garantie, personne ne
pouvait plus douter de la précision et de la
pureté de nos doctrines religieuses. Aussi les
encouragemens nous sont-ils venus nombreux
de la part des principaux membres du clergé
français, des clergés étrangers, et de Rome
même.
Maintenant qu'on nous juge. Nous avons
éclairci une partie des secrets de notre inté-
rieur ; les noms seuls de nos collaborateurs
resteront ignorés, parce que nous estimons le
triomphe de noti*e cause bien au-dessus des
petites jouissances de l'amour-propre. Toute-
fois nous serions heureux de penser cjue nos
lecteurs n'ont jamais remarqué la touche par-
ticulière de quelques-unes de nos sommités
littéraires; car ce serait une preuve que tous
nos travaux se sont placés à la mô.aie hauteur.
A. DE St-Priest.
M. CARON ET M. BAUTAIN.
Si la question philosophique soulevée par
M. de La Mennais n'est point encore lésolue ,
ce n'est pas que nous ayons manqué d'écrits
sur cette matière. Nous en avons sous toutes
les formes , sur tous les tons : journaux , re-
vues, brochures, gros volumes, lettres, dia-
logues , dissertations , traités élémentaires ,
ouvrages de longue haleine. Il a fallu tour à
tour supporter les pesans syllogismes de la
scolastique , chercher des pensées dans les
brillantes exagérations du style moderne , et
entendre aussi les injures, qui, de part et
d'autre, ont si souvent tenu lieu de raisons.
Depuis quelques années, la lutte paraissait à
peu près suspendue ; une trêve semblait avoir
été signée de guerre lasse, et, s'il faut l'avouer,
nous étions tentés de nous en réjouir, espérant
LA DOMINICALE.
709
que le repos permettrait aux esprits de se
rasseoir, aux idées de mûrir. Mais la paix n'a
pas été longue; le combat s'est engagé avec
une nouvelle ardeur. Dieu sait s'il a plus de
chances de succès. Déjà nos lecteurs ont été
témoins des efforts de MM. Combalot et La-
cordaire. Nous n'avions rien dit de M. Bau-
tain , parce que ses travaux sont antérieurs
à l'apparition de la Dominicale ; rien de
M. Boyer, parce que nous savions qu'on se
proposait de lui répondre, et qu'il entrait
dans nos vues de mettre les deux adversaires
face à face. Aujourd'liui qu'ils sont attaqués
l'un et l'autre par M. Caron , nous ne laisse-
rons point échapper cette occasion déjuger
leurs doctrines philosophiques , et la manière
dont ils les ont défendues. Parlons d'abord
de M. Bautain.
Le livre qui le combat en passant a pour
titre : Déinonslralion du catholicisme ijondce
sur les lois constilulives de l'intelligence , etc.
Il est précédé d'une profession de foi que les
cœuis catholiques sauront apprécier. « Je sou-
» mets, avec une docilité toute filiale, et sans
» ombre de restriction , selon mon constant
» usage, cet écrit au jugement delà sainte
» Eglise catholique et de son vénérable chef
» Grégoire XVI. »
Voici le plan général de l'auteur : il se
pi'opose de montrer qu'en rejetant l'autorité
enseignante établie per Jésus-Christ, on eît
logiquement conduit à rejeter Jésus-Christ
lui-même; qu'on ne saurait rejeter Jésus-
Christ sans tomber dans l'athéisme, et que
l'athée, s'il est conséquent, ne peut s'arrêter
qu'au doute absolu. Ainsi , point d'Eglise ,
point de Christianisme; point de Christia-
nisme, point de religion; point de religion,
point de certitude : tel est le résumé , telle
sera la conséquence de l'ouvrage entier de
M. Caron, dont nous n'avons encore que le
premier volume. La méthode qu'il suit est
celle àw sens comnuin. Ce plan, bien déve-
loppé, offre assurément unedémonstration fort
rigoureuse du catholiscime. Mais les partisans
de M. de La Mennais ont coutume d'en faire
une arme exclusivement propre à leur école,
et cette prétention ne nous paraît pas fondée.
Il est toujours facile, même en admettant la
théorie cartésienne, de pousser au scepticisme
celui qui nie, non pas seulement l'autorité
catholique, mais la vérité la moins impor-
tante ; car toute proposition vraie est nécessai-
rement renfermée dans un des axiomes ou pre-
miers principes qui sont le fonds commun des
intelligences; et les raisoniiemcns qui servent
à établir un point contesté, n'ont pas d'autre
but que de montrer sa liaison avec quelqu'un
de ces premiers principes. Une démonstration
solide doit donc forcer l'adversaire à admettre
ce qui est en discussion , ou à l'ejcter une des
vérités fondamentales, et \r^v suite la règle de
certitude qui les sanctionne. Or, quelle que
soit cette règle, la raison générale ou la raison
particulière, l'évidence ou l'autorité , ce der-
nier parti est essentiellement sceptique.
M. Caron a consacré son premier volume
au développement de ses opinions sur la certi-
tude, et à la réfutation des systèmes opposés.
C'est dans une brochure sur V Enseignement
de la philo 'Ophie en France au dix-neuvième
siècle, et dans une lettre à la Revue euro-
péenne, qu'il a cherché le système philoso-
phique de jM. Bautain, dont l'idée-nière paraît
être évidemment celle-ci , à savoir, qu'il n'y
a point d'autre critérium de la vérité que
l'Église. « On demande, dit-il, un critérium
» pour distinguer, comme on dit , l'erreur de
)) la vérité.... Nousne le voyons que dans le
» sens de la parole divine, confiée à l'Eglise,
» dans la science profonde, et la vertu de son
» enseignement, dans son témoignage et dans
» sa doctrine. {Rev. europ., ç. G5-2).... Là
» (dans l'autorité de l'Église) est pour nous
» le seul témoignage infaUlible, parce qu'il est.
» divin , et comme tel supérieur aux règles
» de la critique humaine. Là est pour nous
)) la règle première et dernière de nos jugc-
» gemens dans les choses divines comme
» daJis les choses humaines, le principe ab-
w solu delà science, le fondement de la cer-
» titude , le critérium et le sceau de la vérité.
» la vérité tout entière. {Tbid, p. GSg. ) »
Ces paroles sont assez claires pour dispenser
de toute autre citation. M. Caron s'attache à
prouver que donner autant d'extension à l'au-
torité de l'Église, c'est l'anéantir, parce qu'il
ne resterait plus à l'homme aucun moyen de
la ccmiaître. En effet , s'il n'y a point de cer-
titude sans l'Église, comment établir son infail-
libilité , et même son existence, puisque tout
raisonnement devra la supposer ou crouler par
la base ? Il foudra donc s'appuyer sur l'Eglise,
pour démontrer l'Église, c'est-à-dire que
la foi sera nécessairement fondée sur un cercle
vicieux ou sur une démonstration douteuse.
Il ne faut pas oublier que l'autorité catholique
n'est point une vérité première, évidente par
710
LA DOMIJilCAXE.
elle-incnie , admise parions, sons peine de
folie. On a besoin pour la constater du témoi-
gnage de la conscience , des sens , de la raison.
Posez en piincipc que ce témoignage ne peut
êire certain sans elle, il ne reste plus rien qui
mène à sa connaissance. M. Bautain aurait
dû sentir cefe difficulté, d'autant mieux qu'il
en propose une absolument semblable contre
la pbilosophic du sens couiiunn : « La ma-
» nière dont nous sommes obligés de consta-
» ter et d'apprécier le Icmoignagc gênerai,
)) l'infirme et détruit t^a prétendue infuillibi-
» lité; car comment au dehors recueillir les
« suIïVages , sinon ])ar les sens? Et les sens,
n dit on , ne peuvent nous donner la certitude
» d'aucune chose san^ la sanction du consente-
» nient cG/n/iiun; et, au dedans, n'est-ce pas par
)) ce sens intime que nous estimons la valeur
0) et l'autorité du sens commun? Mais le sens
V intime est individuel ; et ainsi la raison de
» chacun , cjui n'a , dit-on , de certitude que
)) par la raison de tous , reste en définitive
» jnge de la raison générale. Donc nos seuls
» moyens de chercher le sens commun et de
» le reconnaître, l'impliquont déjà : nous cher-
» chcrons le sens conimuii avec le sens co/n-
V mun. » Substituez, dans le passage que nous
venons de citer, les mots aulorilé de V Eglise ,
à ceux qui désignent le sens commun, et le
raisonnement qu'il renferme se tournera con-
tre son auteur. Au surplus , M. Bautain , et
sou adversaire fait avec raison ressortir cette
contradiction, M. Bautain, disons-nous , ne
tarde pas à abandonner son principe fonda-
anental , lorsqu'il se demande « à quel signe
5) on reconnaît que Dieu a parlé , ou autre-
11 ment quel est le critérium de la vérité
y> révélée? La preuve irrécusable, à notre
î) avis, cjue Dieu a parlé au premier homme,
y> dit-il ( Rev. eurup., p. (J5o ), c'est que
» celui-ci a parlé ; et la preuve qu'il a parle ,
y> c'est que tous ses descendans parlent, et
» que ce don divin nous est resté — Dieu a
y> parlé au premier homme, et, dans la suite
» des temps, à des hommes choisis, capables
î) d'être les organes de sa parole., Qu'est-ce
î) qui le témoigne? cette parole même, sa
» sublimité, sa vertu! car les hommes qui
î> lui ont servi d'instrument, ont dit et écrit
» des vérités qui surpassent toute raison que
î) nul mortel n'eut jamais pu inventer. Ils ont
î) déposé dans leurs livies les principes de
» métaphysique, de morale, de politique,
» qu'on avoue avoir été nécessairement et
» certainement révélés : le contenu de ces
» livres et l'effet qu'ils ont produit dans le
)> monde, sont la preuve vivante et perma-
» ncnte, le critérium le plus sûr de leur vé-
» rite. » Ainsi , pour arriver à l'autorité en-
seignante , il faut commencer par hs théorie de
M. de Bonald , sur le îangnge, puis examiner
la doctrine des livres saints, afin de s'assurer
qu'.elle est sublime et supérieure a l'humanité,
puis chercher dans l'histoite des faits qui cons-
tatent son action puissante. Reste à savoir s'il
est possible de faire toutes ces recherches sans
se servir de la raison. Nous croyons qu'il
serait abs\irde de le soutenir. « Que la parole
» humaine soit nécessairement un don de
» Dieu , je le pense couime l'auteur , dit
» ^L Caron , et c'est xxnç. vérité que M. de
» Bonald a prouvée par la raison humaine
» d'une manière péremptoii-e à mon avis.
» Mais quelle certitude M. Bautain peut-il
« en avoir, lui qui lejclte l'infailhb lité de
» la raison humaine? I-.a preuve qu'il en
« donne n'est-elie pas fondée sur la laison
» humaine? Comment donc cette preuve,
» fondée sur une raison incertaine , selon l'au-
» leur, peut-elle être irre'cusahle à son avis?
« Aussi, tout en rejetant la raison humaine,
» il ne laisse pas d'y recourir pour établir
» que Dieu a parlé à l'homme. Ce lin qui ne
)> croit pas à rEcriUire, dit-il ( catéchèse
» du i4 juillet i83i), comment lui prouve-
nt rons-nous que Dieu a parlé aux Jiommes ?
» // nous dira que nous nen avons aucune
■>■) certitude. — Nous n'avons quà lui expo-
» ser un fait qui prouve que Dieu s'est révélé
» aux hommes. Ce fait est que nous trouvons
)) le nom de Dieu dans toutes les langues et
■» chez tous les peuples. Mais comment l'au-
» teur sait-il le nom de Dieu? le ti'ouve-t-il
» dans toutes les langues et chez tous les
» peuples , si ce n'est par la raison humaine ?
» Comment, en- outre sait-il, qu'un fait que
» l'on trouve dans toutes les langues et chez
» tous les peuples est un fîiit certain, sinon
» encore par la raison ? Et cependant il rejette
» l'infaillibilité de toute raison humaine quel-
» conque. » Si M. Bautain ne se contredit
pas ici , il faut avouer qu'il est au moins d'une
obscurité Inexcusable j et nous concevons les
plaintes de M. Caron , et l'embarras qu'il
éprouve pour arriver à démêler sa pensée.
Cette difficulté ne vient pas du style : l'expres-
sion de iM. Bautain est fort claire quand il
traite un sujet qu'il conçoit bien ; mais il
LA. DOMINICALE.
7U
manque absolument d'opinions arrêtées et
de doctrines fortement pensées. On le voit
poser un principe, puis un autre entièrement
contraire , avec le même ton d'autorité et de
confiance dans ses paroles.
Ainsi , après avoir établi que c'est la société
qui forme l'homme , et que celui-ci participe,
dès ses premières années, et sans que sa vo-
lonté y soit d'abord pour rien , à l'esprit de
son pays, de son siècle, dont il aspire la civili-
sation , comme il aspire l'air de son lieu natal ,
M. Bautain continue ainsi : « Voilà le destin ,
» le falum auquel chaque homme naissant
» dans le temps est soumis; et c'est de cette
» fatalité, conséquence d'un premier acte illi-
» cite de rh;imatiité, que sa liberté doit se
» dégager. » La conséquence naturelle de ces
paroles serait le doute méthodique de Des-
cartes, qui consiste à rappeler à l'examen les
croyances reçues d'abord, et admises sur l'au-
torité de ceux qui ont entouré notre enfance,
en même temps qu'une foule d'erreurs de tout
genre. Mais à la page suivante, M. Bautain
regai'de comme de vaines hypothèses toutes
ces tentatives de doute méthodique, ces sup-
positions d'ignorance entière, de table rase,
de vide de l'entendement, que la raison mo-
derne y a faites à plaisir.
Quelques lignes plus bas, il reproche aux
écoles de philosophie de démontrer aux in-
crédules , par des argumens de raison , l'exis-
tence de Dieu , l'immortalité de l'âme , etc. ;
puis il ajoute : « Tout homme qui a entendu
» le nom de Dieu, qui a compris le sens de
» ce nom sacré , et qui ne l'a pas repoussé ,
» croit en Dieu: il y croit alors même qu'il
» s'imagine ne pas y croire ; il y croit en
» dépit de sa négation : Dieu est Vélre....
» il est celui qui est, et l'idée de l'être est
w l'idée fondamentale , l'idée-mère de l'en-
» tendemcnt humain, sans laquelle il serait
» incapable de concevoir aucune existence.
» Aussi n'y a-t-il que l'insensé qui puisse dire :
» Dieu {l'être) n'est pas. w M. Bautain pourrait-
il nous dire si cette preuve n'est pas la même
que la fameuic démonstration de Descartes :
J'ai ridée de Dieu, donc Dieu existe ^ et si
cette démonstration n'est pas un argument de
raison.
Autre contradiction encore.
Après avoir proclamé l'autorité , et l'auto-
rité de l'Église, comme base première de la
raison, on trouve dans ses écrits des passages
tels que celui-ci : « Le temps de la foi simple
» est passé; elle est le caractère et le privilège
» des époques de spontanéité; et le monde a
» trop réfléchi , trop raisonné depuis plusieurs
» siècles, pour croire de celte façon. Aujour-
■>■) d'hui ou veut voir et savoir avant de croire.
» La vérité ne s'impose pi as d'autorité; elle
» n'est admise aujourd'hui que par la lumière
» de l'intelligence et la persuasion du cœur. »
{De i Enseignement de la philosophie, ip. "ji.)
Il revient à plusieurs reprises sur ce besoin
du siècle dans ses Réflexions sur l'institution
des Conjérences religieuses à Paris.
Nous ferons remarquer, avec M. Caron,
qu'il y a ici des paroles bien étranges pour une
oreille catholique, et qu'un protestant ne les
désavouerait pas. En vain cherchera-t on a les
excuser, en alléguant que constater les besoins
d'un siècle, ce n'est pas en prendre la respon-
sabilité, ni les légitimer. Notre réponse est fa-
cile. Nous n'hésiterions pas à admettre une
semblable justification, si M. Bautain propo-
sait pour remède à cett.^ maladie des esprits,
de faire rouler la discussion catholique sur la
nécessité d'une autorité enseignante, et sur
l'impossibilité de toutvoir et de tout prouver
par V intelligence; mais il n'en est point ainsi,
a La jeunesse savante du siècle , dit-il (pag. 34
)> des Réflexions sur l'institution des Confé-
» rences), la jeunesse savante du siècle a de la
M science;'elle veut tout justifier, constater, do-
» miner parla science. Au lieu de prétendre
)) lui démontrer la vanité de la science hu-
» maine, au lieu de la prêcher pour l'en désa-
» buser par des discours et des raisonnemens
» qu'elle n'écoutera pas, parce qu'elle est per-
» suadée que vous dénigiez ce que vous ne
)) connaissez pas, il f.iudrait au contraire des-
» cendre avec elle dans les profondeurs du
» moi humain, lui montrer là le besoin fon-
» cier et vital de l'homme, la racine duChris-
» tianisme dans ce besoin , premier anneau
» qui rattache l'homme au ciel ; il faudrait tâ-
» cher de substituer dans leur esprit, à la chi-
» mère d'une religion philosophique la véi'ité
» d'une philosophie chrétienne. » Etplusbas,
pag. S-j, 38 : <i La foi simple ayant disparu
» devant la réflexion, et l'abus de la raison ea
» ayant amené le dégoût, on désire acquérir
» l'intelligence de la vérité, en saisir l'esprit
)) et Vidée : on ne demande plus simplement
» des motifs pour croire , on veut croire ea
» effet, on veut sm'oir. C'est à ce moment, et
» pour les hommes de ce degré, que l'expo-
» sition des vérités religieuses doit revêtir la
712
LA DOMINICALE.
» forme scientifique... Les hommes qui éprou-
« vent ce besoin, demandent plus que des
» mots et des images, plus que des ai-j^umens
» et des raisons, plus même que des affections
1) et du sentiment : ils demandent Vidée dans
» le vrai sens du mot. Ils veulent que chaque
» poinl de la doctrine se rattache à l'idée une
» et nécessaire, que cette idée soit compré-
» hensible à leur intelligence, et qu'elle de
:> vienne le principe des explications, le point
3) de départ des développemeris. C'est donc
)) Yidée^ et non plus le syllogisme, qui devra
» dominer le nouveau mode d'enseignement
» religieux... C'est a^ors que vous pourrez en
» appeler au texte sacré, le poser devant vos
5) auditeurs dans sa simpHcilé, dans sa suhli-
» mité ; une vertu divine en sortira et les pé-
» nétrera... » P. l^-i.. 11 résulte de tout ceci :
T°que M. Bautain propose un nouveau mode
-d'enseignement pour amener au Christianisme
les intelligences égarées; 'j" que cet enseigne-
ment consistera dans l'application de la forme
scientifique, métaphysique, non pas seulement
à la question de l'infaillibilité de l'Eglise, car
il n'y aurait là l'ien qui fût nouveau, mais à
toutes les vcrilc's religieuses, à chaque point
de la doctrine j ce qui embrasse même les mys-
tères^ y que cet enseignement devra par lui-
même, à l'aide de la vérité révélée, mais
indépendamment de l'Eglise, établir suffisam-
ment les vérités religieuses j car s'il ne s'agis-
sait que d'ajouter à la foi produite par l'auto-
rité de l'Eglise, le secours de la science, pour
satisfaire la curiosité de l'esprit , M. Bautain
n'aurait proposé que ce qui se pratique depuis
la naissance du Christianisme. En effet, à au-
cune époque on n'a négligé d'entourer les vé-
rités chrétiennes de toute l'évidence qui peut
naître de la raison. D'ailleurs, il ne suffit plus,
suivant lui, àc^vo^soscv simplement des motifs
de croire , puisque l'homme veut croire en
^ffet, veut savoir. Qu'on nous dise si c' est-là
une autre chose qu'un protestantisme à peine
déguisé. On aura beau exalter de temps à
autre l'autorité de l'Eglise, du moment que
l'on enseigne à s'en passer, ce sont des mots
vides de sens. Les piote-tans, du reste, n'ont
pas manqué d'accueillir avec joie les inexpli-
cables paroles de M. Bautain. Le Semeur,
journal hebdomadaire, en a tiré, dans son nu-
méro du i8juin, les conséquences les plus fâ-
cheuses.
Pour en revenir à M. Caron , il nous semble,
sauf quelques redites et quelques inutilités
rendues inévitables peut-être par l'obscurité
de son adversaire, il nous semble, disons-nous,
qu'il a réfuté d'une manière satisfaisante la
philosophie de M. Bautain, qui ne saurait
échapper avec succès à la plupart de ses rai-
sonnemens. Nous désirons que celui-ci veuille
bien en tenir compte dans la deuxième lettre
promise par lui à ]a Revue européenne, et at-
tendue avec impatience par tous ceux oui,
comme nous, seraient curieux de voir
prouver l'infaillibilité de l'Eglise à l'aide
de l'Ecriture , sans faire usage ni de la
raison individuelle, ni de la raison générale.
Nous désirons surtout, s'il se décide enfin à
exécuter ce véritable tour de force, qu'il ex-
prime ses pensées, et formule ses doctrines
d'une manière nette et facile à saisir.
Nous devons déclarer aussi , l'impartialité
nous en fait un devoir, que M. Caron a posé
dans cette discussion desprincipesdontles con-
séquences pourront l'embarrasser, lorsqu'il
en viendra à édifier la théorie qu'il soutient.
Car, si l'impossibilité de constater l'autorité
de l'Eglise, sans se servir de la raison humaine,
prouve qu'il faut placei' dans celle-ci le fonde-
ment de la certitude, l'impossibilité de cons-
tater l'autorité du genre humain , sans se
servir de la raison particulière, prouvera
inévitablement qu'il faut le placer dans l'in-
dividu. Mais nous reviendrons plus tard sur ce
sujet.
Finissons par une observation générale.
M. Caron cite beaucoup trop. Son livre res-
semble plutôt à une compilation qu'à une
œuvre qui lui appartienne en propre. C'est,
il est vrai, faire preuve de bonne foi, et tout
le monde n'a pas ce courage ; mais une si grande
multitude de citations empruntées à des auteurs
divers, même lorsqu'elles sont ajustées en-
semble avec habileté, nuisent toujours à l'u-
nité du travail. Au reste, nous n'avons point
personnellement à nous plaindre de cette mé-
thode : la Dofninicn le a pris place parmi les
autorités sur lesquelles s'appuie M, Caron;
c'est même après un avertissement donné par
elle, qu'il s'est déterminé à traiter avec plus
d'étendue quelques parties de son ouvrage.
LA DOMIISICALE.
7i3
DE L'IRLA.NDE
ET DE SES MOYENS d'e'mANCIPAÏIOX.
La recomposition récente du ministère an-
■glais, la retraite des honorables Stanley et
Graham , et par-dessus tout l'invincible per-
sévératice de l'illustre O'Connel, amassent plus
d'intérêt qne jamais autour des questions
diverses que soulève la situation présente de
l'Irlande. Il devient donc indispensable que
nous tournions l'attention de nos lecteurs de
ce côté-là : d'abord parce que de grandes
choses s'y débattent; ensuite parce que le ca-
tliolicisnie est au fond de tous ces griefs, et
que la bannière leligieuse y flotte encore plus
haut que la bannière politique. Ce n'est pas,
et sans doute on s'en souvient , que nous eus-
sions attendu jusqu'ici pour signaler cette lutte
singulière, où une nation se targue par-dessus
tout de sa religion, comme d'autres font pres-
que montre de leur indifférence; mais les diffi-
cultés de la question irlandaise sont si diverses
et si nombreuses, que nous sentons le besoin
d'y revenir avec détail j de fouiller par tous
ses recoins ce grand procès de deux peuples,
et de montrer dans ses éléniens primitifs et
complets le pioblème important que la pa-
role d'O'Conuel s'est chargée de résoudre.
La réforme réclamée surtout à la chambre
des communes par les membres de la députa-
tion irlandaise, peut, à la rigueur, se réduire
à deux points , deux points culminans parmi
tous les autres, la suppression de la dîme, et
le rappel de l'union. Ainsi posée dans sa for-
mule abstraite, sans aucun document explica-
tif, et du reste comme elle se présente en
France à la plupart des esprits, la question
de la réforme demeure un texte assez vague
de discussion. Il est bien entendu que nous ne
l'avons pas soulevée pour la laisser ainsi; nous
allons détailler la difficulté pour la rendre plus
claire , et spécialiser les faits , pour les rendre
plus concluans.
11 est bien évident que si le grand agita-
teur de l'Irlande, l'éloquent O'Connel, de-
mande le rappel de Tunion et la suppression
des dîmes , c'est pour effacer les maux intolé-
rables qui accablent tout un pays. Quels sont
ces maux, et comment la séparation de l'Ir-
lande d'avec l'Angleterre et l'extinction des
dîmes, seront-elles des remèdes capables de les
guérir? Toute la question est là. Il s'agit pour
nous de descendre dans le menu de toutes les
réalités actuelles de l'Irlande, et démontrer
jusqu'à quel point elles expliquent et justi-
fient l'opiniâtre lutte d'O'Connel.
Quels sont les maux de l'Irlande? Ici la
question devient complexe, étendue, im-
mense. Il faut, pour la résoudre pleinement,
toucher à une foule de choses diverses^ qui
exigent par-dessus tout un long développe-
ment; mais comme la racine de la difficulté est
là , comme les léclamations de la députation
irlandaise sont fondées sur les calamités et les
droits impérissables de leur pays, il faut bien
ourenoncer àse faire une opinion motivée sur
cette matière , ou consentir à étudier la ré-
forme sous toutes ses faces, et elles sont nom-
breuse».
Ce n'est pas au sein du parlement britanni-
que qu'on a entendu parler pour la première
fois de la séparation politique de deux royau-
mes, précédemment confondus dans la même
unité de législature et d'administration. Nous
vivons au contraire en un temps tout reniplL
de ces idées et de ces tentatives; et ces der-
nières années ont vu de grandes et d'illustres
contrées, l'Egypte, la Grèce, la Pologne, la
Belgique, l'Italie, la Suisse^ l'Amérique du
nord, s'émouvoir ou prendre les armespour se
détacher de leurs vieilles agrégations et se
créer des centres nouveaux. Il faut croire que
la demande de rappeler et d'annuler la réu-
nion parlementaire de l'Irlande et de l'An-
gleterre est une suite de cet esprit général d'in-
dépendance nationale qui tourmente tant et
de si grands pays : esprit noble dans sa source,
irrésistible dans sa persévérance, et fécond
dans son but , quand il est la voix des intérêts
d'un peuple en souffrance.
Toutefois, avant d'affirmer que l'Irlande
réclame sa séparation comme la Grèce, comme
la Pologne, comme les Etats du nord de l'U-
nion, et par conséquent pour jug r, ii cette sé-
paration est réellement utile et inévitable, il
faut examiner soigneusement dans quelles cir-
constances et selon quel mode l'union s'est
produite. La Grèce réclamait pour sa religioa
et sa nationalité, toutes deux tombées sous le
cimeterre de Mahomet II ; la Pologne de-
mandait son rang parmi les peuples ; la Caro-
line du Sud repoussait la solidarité perpé-
tuelle d'une ligue contractée par la force des
circonstances, et pour éviter de plus grands
malheurs. Mais l'Irlande lutte- 1- elle aussi
contre quelque grande calamité passée, sous
7U
laquelle elle aurait été forcée de plier? Y aurait-
t-ii dans son union avec l'Angleterre quelque
chose contre ses besoins, contre ses droits,
contre ses croyances , au point que le rappel
seul de cette union doive lui rendi'e sa force
et sa vie propres , et pour ainsi dire redresser
a«s destinées?
Les premiers rapports de l'Irlande et de
l'Angleterre datent de ii56. Elle était alors
divisée en cinq principautés indépendantes,
véritables royaumes sous le nom de comtés,
ayant leurs lois, leur circonscription, leurs
dynasties. L'une d'elles, plus ambitieuse, plus
puissante, plus heureuse, attaqua et vainquit
les autres; et c'est au moment où Henri II me-
naçait d'intervenir au nom des opprimés ,
que les comtes de Sigur lui offrirent de par-
tager le fruit de leur conquête. L'Irlande fut
soumise féodalement à l'Angleterre, et des
cinq véritables royaumes de Munster, Leins-
1er, Mealh, Ulster et Connaugth, il ne resta
plus que le souvenir et que le nom.
L'Ii lande ne fut donc pas conquise, comme
la Grèce, annexée comme la Pologne, unie
politiquement comme la Caroline du Sud;
elle subit une sorte de protectorat militaire^
comme les duchés de Guienne, de Bourgogne
et de Bretagne le subissaient de la couronne
de France au commencement du treizième
<bcle. Cependant au bout de quatre siècles ,
•rsqu'on aurait pu croire moins que jamais
que l'Irlande attacherait un grand prix à
l'indépendance nationale déjà perdue pour
douze générations, un descendant des anciens
rois de l'Ulster, Shan O'Neale essaya de sous-
traire son pays à la suzeraineté {de l'Angle-
terre, et se fit vaincre en i56'j. Mais les races
dynastiques renoncent péniblement au passé
cre leurs ancêtres : Ilugh O'Néale , comte de
Tyronne et neveu du précédent, se révolta de
nouveau . C'est alors qu'eullieu cette désastreuse
expédition de i594» dans laquelle le brillant
favori d'Elisabeth compromit sa gloire mili-
taire contre la rudesse des races saxonnes. On
sait comment le comte d'Essex fut rappelé;
comment son dépit le conduisit dans la pué-
rile conspiration qui fit tomber sa tête , et
comment l'épée de Montjov ôta toute espé-
rance à ceux qui pensaient relever la royauté
irlandaise. Malgré ces deux chutes consécu-
tives et terribles , le vieux levain saxon
fermentait toujours : Elisabeth avait con-
fisqué à son profit l'Ulster tout entier.
Jacques i", pour placer jusqu'au cœur de
LA DOMINICALE.
l'Irlande les sentinelles anglaises, fit diviser
l'Ulster en petites portions , et il s'organisa
ime compagnie à Londres, en 1612, pour y
transporter et y établir une colonie.
Tjente ans s'étaient à peine écoulés, que
sous Charles 1'^'', en 1641 1 la nationalité irlan-
daise s'était de nouveau trempée, j Toutes les
familles des quatre royaumes saxons qui n'a-
vaient pas été envahis, ourdirent une conspi-
ration immense. Ce même nom des O'Neale,
que nous avons toujours vu pour drapeau aux
insurrections de l'Irlande, se mêle encore à
celui-ci; la colonie transportée dans l'Ulster, est
envahie et détruite; soixante mille Anglais sont
chassés ou égorgés; et alors commencent, se
développent, s'agrandissent ces guerres de
politique et de religion qui gagnent à la fois
l'Irlande, l'Angleterre et l'Ecosse, et au bout
desquelles apparaissent l'échafaud de Charles
P"" et le protectorat d'Olivier Cromwell. A la
restauration des Stuarts , rien ne fut changé
dans la situation de l'Irlande : son union avec
l'Angleterre ne devint ni plus intime, ni plus
relâchée; à vrai dire même il n'y avait ja-
mais eu union réelle, c'est-à-dire union parle-
mentaire et administrative, union qui rend
communs les intérêts, les lois et les mœurs.
A ^''époque de la révolution américaine,
l'Irlande revint énergiquement à ses vieilles
idées de séparation. Elle réclamait surtout
avec instance la création d'un parlement na-
tional siégeant à Dublin, et Foxintervintpour
faire passer l'acte qui faisait droit à cette de-
mande. Mais pour des motifs dont il serait dif-
ficile d'assigner la source , soit que ce commen-
cement de nationalité irlandaise fit ombrage à
l'Angleterre, soit que l'unité de son propre
gouvernement s'y trouvât compromise, la réu-
nion parlementaire des deux pays fut accom-
plie en 1799. Dès lors, au lieu d'un parlement
à Dublin , l'Irlande eut, pour représenter ses
intérêts, trente-deux pairs à la chambre des
lords, et cent députés à la chambre des com-
munes.
La voilà , cette union contre laquelle s'é-
lève aujourd'hui si haut la voix de l'Irlande;
la voilà avec son mode, son époque et son
histoire: elle forme le grief le plus général,
le plus grave qu'elle ait encore fait entendre ,
et au redressement duquel s'attache avec le
plus d'opiniâtreté l'éloquence d'O'Connell.
Il faut dire ici qu'elle est réclamée comme un
remède à plusieurs maux; et même , pour ju-
ger avec connaissance' de cause quelle serait
LA DOMINICALE.
i \d
sa valeur dans le présent et sa portée dans l'a-
venir, il devient indispensable d'examiner en
quoi consistent les deux principales calamités
de rirlaude qu'elle est destinée à soulager, la
dîme et le paupérisme.
Lorsque toute l'Angleterre catholique se
laissa entraîner par Henri VIII à briser son
catholicisme , et à reconnaître son roi comme
centre et pontife de l'Eglise nationale qu'il eut
la prétention de fonder, c'était aussi le temps
où les disciples de Calvin , John Knox eu tète,
bouleversaient l'Ecosse. L'Eglise britannique
■était alors riche des biens de la terre; et l'iiis-
toiie nous apprend que l'appât de ses posses-
sions entra pour une part aussi grande que le
relâchement de ses mœurs dans l'appui que
rencontra partout la réforme. En Ecosse et
en Angleterre, la persécution contie les ca-
tholiques fut atroce; et elle fut longue, car
elle dura depuis le schisme de Henri VIII
jusqu'à la restauration des Stuarts, en excep-
tant le règne de la reine Marie. Cependant,
l'Irlande résista presque en masse aux idées
des novateurs : K: callioliciîme y fut bien aboli
comme en Au.'j;leterre et en Ecosse , en tant
que religion publique et autorisée; maisTim
aneuse majorité des Irlandais resta catholique.
Une grande partie des biens du clergé ca-
tholique périt dans cette révolution reli-
gieuse , et fut donnée à la noblesse réfor-
mée ou confisquée au profit de l'Etat.
Tout ce qui en resta , et la masse en était en-
coj-e considéiable, fut attribué au clergé an-
glican , qui s'Installa dai;s les sièges catholi-
ques, restés vacans par la persécution bien
plutôt que par la réforme. Ainsi , dès le règne
de Henri VIII , l'Irlande présenta le doulou-
reux spectacle d'un pavs où la violence avait
voulu opérer une révolution religieuse, et où
elle n'était presque parvenue à changer que
le clergé. Depuis lors, les choses ont bien
empiré : le catholicisme a réagi contre la
persécution ; et le clergé anglican est toujours
à la tète des paroisses et dans les sièges épis-
copaux, jouissant des revenus de l'aiicienne
Eglise catholique, telle qu'elle était avant la
réforme, conduisant quelques rares ouailles ,
quelquefois même prêchant dans le désert, et
se trouvant pasteur sans brebis.
Nous avons déjà fait connaître l'atroce ri-
gueur des lois irlandaises contre les catho-
liques; mais cotte rigueur se japporte au
temps de la persécution. Depuis la restaura-
tion des Stuarts , les catholiques purent avouer
leur culte, et avoir mi clergé spécial. Mai»
quels sacrifices n'eùt-il pas fallu faire pour do-
ter convenablement ce cleigé? Les biens pri-
mitifs de l'Eglise avaient été dilapidés, con-
fisqués, ou abandonnés aux anglicans; la dîme
elle-même, conservée dans toute sa forme et
dans tous ses résultats, avait été dévolue aux
ministres réformés; les églises avaient été en-
vahies par le calvinisme; et dans le dénue-
ment où se trouvait l'Irlande catholique de
biens-fonds, de reveims, quelquefois même
d'églises , elle se vit forcée d'accepter les cha-
pelles <[ui formaient le superflu des protes-
tans , ou d'en bâtir de nouvelles , et de doter
son clergé si laborieux avec le simple casuel :
tandis que le cleigé anglican, oisif, et ne ré-
sidant pas, dévorait de si immenses revenus ,
que chaque cure anglicane est évaluée , terme
moyen , à la valeur annuelle de 20,000 liv.
Il ne faut pas s'étonner, d'un côté, si l'Ir-
lande et ses organes réclament si énergique-
ment une réforme religieuse; de l'autre, si le
banc des évêques, à la chambre des lords,
s'oppose plus éneigiquement encore à l'en-
qiîête proposée pour vérifier l'état de l'Eglise
a;iglicane en Irlande : car, dans le premier
cas , rien n'est plus criant et plus absurdement
tvrannique , que de faire paver, et d'une
manière exorbitante encore, par six millions
de catholiques, le culte de moiui d'un mil-
lion de jl^rotestans ; et, dans le second, riec
n'est plus évident que l'iuimineuce d'une lé-
forme radicale, et par conséquent ruineuse
pour leurs seigneuries , à la vue d'une ri-
chesse insolente, attribuée sans aucun titre
raisonnable à des prélats sans ouaiîles, qui
ne résident anême pas.
Enfin, et voici la troisième calamité que le
rappel de l'union serait destiné à guérir:
l'Irlande ploie sous un effroyable paupérisme.
Ceci est porté à un point qui passe toutes nos
idées, à nous, hommes du continent, et qui
demande des détails pour être co'^sipris et jugé.
Le dernier relevé cadastral qui soit à notre
connaissance, porte la superficie de l'Irlande ù
18, 44' ,744îicres dctoute terre, Lescinq royau-
mes saxons, main tenant effacés et réduits à qua-
tre comtés, contiennent ensemble 5,389,040
acres déterres labourables, 6,736,240 acres
de pâturages et prairies, 4,900,464 acres de
terres exploitables , mais en friche; enfio,
1,416,000 acres de terres stériles et perdues.
Les derniers recensemens évaluent la popula-
tion à 7,334,5^4 âmes, ainsi réparties : comté
7i6
LA DOMINICALE.
de Leinstcr, 1,671,817 j Munster, 327,747 ^
Connaugth , 2,3i4,o57; Ulster, 2,a85,o3o.
Sur CCS sept millions d'habilans, un peu moins
d'un million sont protestans; tout le reste est
catholique.
Si l'on rapproche le chiffre de la popula-
tion de celui de la superficie, on trouve que
deux acres et demi de terre nourrissent à peu
près un homme. En partant de cette base , on
aurait lieu de s'étonner de l'effroyable misère
des Irlandais; mais elle provient de causes
d'un autre ordre, que nous allons examiner.
Trois classes d'hommes se trouvent en pré-
sence en Irlande: les j)ropriétaires, les fer-
miers et les journalieis. L'industrie y est à
peu près nulle. Les domaines étant d'une
grande étendue, les proprictaires y sont peu
nombreux, les fermiers en majorité considé-
rable, et les journaliers en disproportion
effrayante. Il suit de là que les fermiers se
présentant en grand nombre pour le même
domaine , le prix du fermage se trouve
notablement augmenté par cette concurrence.
Or, cette prime énorme levée par les pro-
priétaires , ne piofite pas à l'Irlande j car ils
résident habituellement en Angleterre. Ordi-
nairement, un seul fermier ou tenancier
prend à bail tout un domaine; il en sous-
afferme une partie à un second , qui sous-
afferme à un troisième , et ainsi de suite; à tel
point qu'une immense et magnifique pro-
priété se U'ouve ainsi morcelée et couverte de
colons innombrables , qui ont quelques cen-
taines de pas carrés pour vivre, et une miséra-
ble hutte povu- s'abriter. Or, la grande concar-
rcçce des tenanciers de troisième, quatrième
et cinquième ordres, tient pareillement les
fermages inférieurs à un prix très-élevé; ce
qui fuit que plus on descend, plus les dépenses
premières augmentent, en môme temps que
diminuent les capitaux consacrés à la culture ,
l'instruction, l'habileté industrielle, l'ordre
domestique, c'est-à-dire, tous les élémens de
production et de prospérité.
Ainsi, tout le revenu des terres d'Irlande se
divise en trois parts : la première, qui est très-
grosse, va aux propriétaires qui sont peu nom-
breux ; la seconde, qui est moyenne, va aux
fermiers qui sont en grande masse; la troi-
sième, qui estchétive, va aux journaliers qui
forment l'immense majorité ; ce qui fait que
les propriétaires sont opulens , les fermiers
gênés, et les journaliers dans la misère et la
mendicité. Et il faut, en effet, que cette mi-
sère soit bien grande, puisqu'à moins d'être
sans feu ni lieu, on trouve toujours en Ir-
lande un coin de terre à affermer. Du i-este,
on en peut juger par la journée moyenne des
ouvriers, qui s'élève à quatre ou cinq sous.
Nous avons examiné darfs leurs détails les
trois calamités dont l'Irlande ne cesse de se
plaindre : l'union avec l'Angleterre, l'opu-
lence dérisoire et spoliatrice du clergé angli-
can, et le paupérisme : nous examinerons in-
cessamment les voies qui nous paraissent lés-
meilleures pour en triompher.
REVUE
rOLITIQrE ET ADMINISTRATIVE.
Le résultat des élections générales qui vien-
nent d'avoir lieu, ne doit pas seulement être
envisagé ct.mme un mouvement d'individua-
lités, ni comme une lutte départis. Il faut
chercher dans les entrailles mêmes de cet évé-
nement sa signification morale. Quoiqu'il ne
soit l'expression des sentimcns et des vœux
que de deux cent n\ilîc citoyens, comme cette
masse représente, par sa position sociale, l'élite
de ce qui possède et travaille en France, et
la double capacité delà fortune et de l'intel-
ligence , ce qu'elle vient de produire peut
servir à constater, du moins en partie, la si-
tuation du pays. Or, cette situation a de quoi
satisfaire les esprits, qui ont la conviction que
les idées d'ordre , la raison, le calme des pas-
sions , l'examen et la force des principes, ra-
mèneront bien plus sûrement cette société
dans ses voies naturelles, que les violences et
les excès par lesquels les factions cherchent
à se faire jour.
Quatre opinions bien distinctes se sont pré-
sentées dans l'arène : 1° la république, ou
l'Iïôtel-de-ville invoquant un trône populaire
entouré d'institutions républicaines ; 2" l'op-
position acceptant une royauté, mais avec des
conditions plus laigcs de représentation et de
liberté; 3° le juste-milieu , ou l'opinion, qui,
à tort ou à raison, se donne connne l'expres-
sion de l'ordre public; 4" les royalistes, se pré-
sentant au pavs comme résumant en eux le
principe d'ordre et le principe de liberté.
Dans l'épreuve que ces quatre opinions
viennent de subir, celle de l'Hôtel de-Ville,
la plus près de l'anarchie et des violences ré-
LA DOMINICALE.
17
volutionnaircs , a été repousséc presque en
masse. Ses membres les plus marquans, et
naguère les plus populaires, ont été frappés;
la mort politique les a atteints ; et , pour sou-
tenir la comparaisou que l'on fait des élec-
tions avec une guerre, on peut dire que la
gauche extrême, presque en entier, est res-
tée sur le champ de bataille.
La gauche a fait aussi des pertes nombreu-
ses. Elle ne sera plus représentée que par une
quarantaine d'hommes environ , qui doivent à
leurs talcns ou à un caractère honorable, et à
l'attitude de sagesse qu'ils ont prise avant les
élections , de n'avoir pas éprouvé une défaite
complète. Ils ont eu une lutte pénible à sou-
tenir; ce n'est que d'un très-petit nombre de
voix qu'ils l'ont emporté, là où une majorité
a décidé en leur faveur.
La chambre comptera près de 36o dépu-
tés du juste- milieu , qui a gagné presque
tout ce que la gauche a perdu. Cela devait
être ainsi après lesévénemens du mois d'avril,
à Lyon et à Paris. II est évident que le pou-
voir a habilement profité de la crainte de la
guerre étrangère, de la république et de l'é-
meute , à laquelle les deux fractions de la
gauche ont malheureusement donné lieu.
Mais cette crainte elle-même , fondée ou non ,
ces vœux pour l'ordre et la paix, alors même
qu'ils seraient dus à une illusion, cet éloigne-
nient presque unanime pour les voies de vio-
lence et d'anarchie, sont les indices favora-
bles d'un retour à des idées plus saines. Ces
idées, quant à présent, peuvent se tromper
d'objet; mais n'est-ce pas un progrès, que la
direction qu'elles ont pi'ise vers un but qui
s'éloigne autant des erremens révolution-
naires ?
Les royalistes ont eu peu de nominations ;
cela devait être , car c'est contre eux que la loi
électorale a été faite. Depuis quatre ans d'ail-
leurs, ils avaient en grande partie abandonné
leurs droits, et, comme on l'a dit, émigré à
l'intérieur. Mais leur rôle dans les élections
n'a pas été sans éclat et sans honneur. En beau-
coup d'endroits, ils ont balancé la fortune et
approché de la majorité; presque partout ils
ont eu des voix assez nombreuses pour consta-
ter queleur opinion etleurs principes ont encore
delà vie dans la société française. Partout leurs
professions de foi, leurs déclarations et leurs
protestations ont été écoutées sans défaveur,
en beaucoup de lieux avec bienveillance. Quels
orages elles eussent soulevés il y a trois années I
Le résultat pour eux n'est pas moins satisfai-
sant, eu égard à ce qui a précédé. De nom-
breuses candidatures ont pi'oduit parmi eux
et porté à la tribune quelques hommes d'un
talent reconnu, et qui suffiront à la noble mis-
sion de rétablir les principes et la vérité, et
de convier la France à rentrer dans ses voies-
nationales.
Ainsi , le sens moral de ces élections est la
destruction presque radicale par les votes de
doux cent mille électeurs , du principe anar-
chique et irréligieux que l'on avait nommé
la pensée de juillet. Dans cette épreuve, ont
succombé presque tous les hommes qui avaient
appelé le peuple à la révolte et au renverse-
ment de l'autorité par la force brutale ; ceux
qui avaient lancé leurs ouvriers dans la rue,
qui leur avaient fourni un salaire et des armes,
qui avaient refusé la paix et des concessions,
établi à l'Hôtel-de-Ville le gouvernement de
l'insurrection, osé dire à la l'oyauté: Il est trop
tard I envoyé contre elle des bandes de prolé-
taires forcenés , et couronné cette lutte funeste
par la déchéance et l'exil de toute une royale
famille.
Ainsi, quatre ans ne sont pas écoulés, que
les instrumens les plus actifs de cette révolu-
tion sont brisés , dispersés et comme foulés-
auxpieds ; l'émeute a étévaincue sur le théâtre
même de son triomphe , et ses chefs apparens
ou cachés ont perdu en bien moins de temps
qu'ils ne les avaient acquis, pouvoir, influence,
honneurs, popularité, considération, fortune
et jusqu'à l'espoir. Pour eux, plus d'avenir,
N'y a-t-il pas là quelque chose de providen-
tiel I
Que l'on ne se hâte pas de ci'oire qu'à nos
yeux le résultat des élections exprime tout ce
que la vérité, la justice et la raison doivent
attendre d'un vœu libre , consciencieux et
éclairé, chez un peuple qui a le sentiment de
sa dignité et de son devoir. Non; mais nous
constatons le mieux, en attendant que la santé
morale scit entièrement revenue à ce peuple.
Non^ certes; il y a encore trop d'illusions, de
préjugés, d'intérêts de parti, d'intrigues et
de terreurs vraies ou fausses. On ne guérit
pas comme par magie un mal qui a couvé pen-
dant quinze ans, ni des esprits si long-temps
saturés de mensonges et d'erreurs. Ce que
nous voulons exprimer, c'est qu'après la grande
aberration de juillet, les intelligences rentrent
dans un cercle d'idées qui est un achemine-
ment vers l'ordre moral. Notre pensée est que
T'fô LA DOMïmCAJ^E
les élections ont maiché , non pas sans doute
du côté de ce qui est, mais du côté de ce que
la majorité des électeurs croit être en ce mo-
ment l'ordre, la paix , la force et !a garantie
des intérêts. En un mot les colléj^es , qui de-
puis huit ans avaient fait de l'anarchie, ont
cru faire de la civilisation et du pouvoir.
Mais venons au paili vainqueur, à ce juste-
milieu étonné lui-mcilic de son triomphe,
et qui vient de se renforcer de tout ce dont sa
partie adverse s'est affaiblie. Là sont les
hommes qui , en i83o , croyaient ne renverser
qu'un ministère, et se sont trouvés avoir dé-
passé le but par pusillanimité, par intérêtou
par mauvaise honte. Là sont ceux, qai accep-
taient les ordonnances de R.imboulilct , un
ministère Moitemart , la royauté d'îîen:i V,
et combattaient, dans les conciliabules de la
rue d'Artois, les moyens de violence, la sou-
veraineté du peuple et les institutions répu-
blicaines. Piévolulionnaires foicés , ce n'est
qu'à la ci-.iinle de l'émeute qu'ils ont cédé
l'hérédité de la pairie, la loi de proscription
et d'exil de la branche aJnéc , la condamna-
tion des anciens ministres, l'abolition de la loi
sur les fêtes et dimanches , celle sur l'anni-
versaire du 'M janvier, l'exclusion du clergé
de la notabilité électorale et de la surveillance
directe de l'enseignement primaire , les pen-
sions à toutes les révoltes, enfin les mesures
et les actes qui leur étaient arrachés au nom
de la pensée de juillet. Un tel parti n'a pas'
plus de principes que de conviction ; il n'existe
que matériellement, retenu par des liens d'in-
térêts. Otcz-lui ces liens , il n'est plus rien; il
se dissout, et se résout eu opinions, dont la
plus grande partie tend à rentrer dans les
voies hors desquelles la frayeur l'a jeté.
Sous ce rapport r il y a encore et il y aura
amélioration, car le préti^xte de la condcscen-
oance à observer pour une opposition ardente
à laquelle des masses populaires obéissaiewt
aveuglément, n'existe plus. Le juste-milieu
n'a désormais nulle excuse du mal qui peut se
faire. Vainqueur dans la rue, vainqueur dans
les élections; le temps des ménagemens pour
le mauvais esprit est pas é. Rien ne peut l'en-
traver que son principe et sa nature.
Mais c'est ptéciscment là qu'est l'embarras:
pour rétablir l'ordre moral , il faut une base ,
et elle lui manque. Ce lien grossier de l'intérêt
•est un arc qui finit par se briser à foixe d'être
lendu. 11 n'y a pas moyen d'aller loin avec des
budgets de douze cents millions , des dettes ,
des arriérés, une armée exorbitante, des ven-
tes de biens qui ne se renouvellent pas , et
toutle mauvais ménage par lequel le système
s'est soutenu artificiellement. Depuis quatre
ans la révolution de juillet semble avoir pris
pour devise, l'épitaphe de Lafontaine :
Jean s'en allnromnie il él;'it venn ,
iManj^eaiit son fi.>nds avec le revenu.
Mais quand le fonds sera mangé, il n'y aura
plus de juste-milieu, car ce svstème a été par-
faitement défini il y a long-temps, parlepoète
latin, dans ces veis :
Douce f-ihx cris mallos niiinerahis amicus.
T'-mpura si Jucriitl itubila
Toutes les existences révolutionnaires ont
succombé à cette épreuve. Essaiera-t-on de
faire demain d'homme de l'honneur, du dé-
voûmcnt, de la fidélité, du désiuléiessement,
des veitus monarchiques ? Mais alors on mar-
chera à la restauration ; car on changera, on
dénatui'crala révolution de juillet, et le ictour
à l'ordre moral emportera avec lui ses consé-
quences jusqu'à la dernière. Voilà comment le
juste-milieu, dégagé du mauvais esprit qui a
été pour lui un démon tentateur, peut devenir,
comme à son insu, un instrument de répara-
tion et de salut.
Les quinze à vingt royalistes qui vont se
trouver à la chand)re auront un beau rôle ù
remplir. Leurs boules seront légères dans
l'urne du scrutin j mais leurs paroles auront
une grave et imposante autorité, si elles sont
inspirées par la sagesse et la raison. C'est un
commencement de réhabilitation que leur
présence dans cette assemblée; il dépend
d'eux qu'elle s'achève dans l'opinion, par la
continuation de l'action salutaire qu'ils vien-
nent d'exercer. Mais que les fautes passées
leur seiveiit de leçon ; qu'ils éviterjt, comme
les plus gi'ands des écueils, l'intrigue, les
finesses, et cette politicjue tortueuse qui caChe
une arrière-pensée. La politique des hommes
nationaux doit être enfermée dans une maison
de cristal.
Ainsi, l'opinion générale s'est améliorée, et
l'opinion, séparée des partis , s'est modifiée
à so:7 tour. On peut dire que l'esprit pu-
blic a fait une contre-marche dans le sens
d'un retour aux idées d'ordre, de civilisation
et de restauration sociales. Voici M. Royer-
Collard, le Nestor de la doctrine, le sept fois
LA DOMINICALE.
719
élu de la coalition ^e 1827, dont la voix se fait
entendre enfin après un long silence. Cette
voix, a toujours eu quelque chose d'obscur et
de mystérieux , comme les anciens oracles;
mais pour qui a su la comprendre, elle a eu
souvent le don de prophétie. Candidat à
Yitry-le-Francais , M. Royer-Collard a dit :
« Nous n"* avons à craindre que nous-mêmes ;
nous avons à nous défier du ressentiment
aveugle qui nous ferait déserter la liberté,
prix de tant d'efforts et de sacrifices, parce
que l'anarchie abuse de son nom. N'oublions
jamais que les plus sévères garanties de l'ordre
doivent laisi;er la liberté intacte, et que le
droit résiste à l'arbitraire. N'oublions pas
que la prudence, la modération, l'humanité
respectée dans les vaincus , sont aussi des
moyens de gouvernement, et qu'à elles seules,
l'histoire l'atteste, est réservé un succès du-
rable. »
Ce langage est noble et digne, parce qu'il
est selon l'esprit du Christianisme. M. Royer-
Collard s'est élevé, avec ce ton de convenance
qui lui est propre, contre la pensée qui pré-
side à l'instruction poursuivie devant la cour
des pairs, relativement aux troubles de Lyon
et de Paris au mois d'avril. Il y a de quoi ef-
fraver l'imagination dans un procès qui anra
trois cents juges , et qui ne compte en ce mo-
ment pas moins de deux mille accusés appar-
tenant à un grand nombre de lieux. C'est une
information qui embrasse en étendue près de
la moitié de la France. On se demande quand
sera-t-elle terminée? A quels hommes est-il
donné d'embrasser toutes les ramifications
d'une affiire aussi étendue? Quelle sera la
place publique assez vaste pour devenir le
prétoire d'un pareil jugement? Et puis ces
nombreuses et éternelles détentions! C'est de
la cruauté survivant à la victoire.
Mais où M. Rover-Collard a été plus expli-
cite, et n'a enveloppé sa pensée que d'un voile
très transparent, c'est dans ses remcrciemeiis
aux électeurs de "Vitry. On a remarqué sur-
tout le passage suivant qui a une grande
portée dans un homme ayant l'âge et l'expé-
rience de cet orateur : « Oserai-je le dire? Le
gouvernement représentatif, ce gouverne-
ment premier besoin de la France, perd tous
les jours de son énergie et de sa vérité, même
dans la surabondance de notre esprit dé-
mocratique, et dans la prépondérance déclarée
de Tordre matériel sur l'ordre moral, qui est
toujours des principes supérieurs aux vicissi-
tudes des gouvernemens et des sociétés, qui
doivent être défendus dans toutes les conjonc-
tures, parce qu'ils sont le patrimoine de l'hu-
manité.... »
Il y a toute une contre- révolution dans
ces paroles; et sans doute M. Royer-Collard l'a
entendu ainsi. Pour faire du pain il faut de la
pâte, or la pâle de l'ordre moral, c'est tout ce
qui le constitue : religion, principes, justice,
logique, vérité, autoi'ité lationnelle et de dé-
duction, tels sont les élémcns de cet ordre-
Mais alors c'est toute vuic démolition à faire
et une rcconstrui.tion» à entreprendre ; car la
révolution de juillet n'a été que le triomphe
de l'ordre matériel sur l'ordre moral , et
de l'esprit démocratique sur cet esprit natio-
nal, qui a toujours suivi si docilement les in-
fluences naturelles des traditions religieuses,
monarchiques et de liberté, sous lesquelles
cette société s'estformée et a grandi. M. R.oyer-
Collard vient de marquer sa place parmi les
hommes dont les efforts tendent à rétablir la
puissance des principes , des vertus et des
3nœnrs. Espérons que ce sera la dernière des
variations de cet esprit original, incisif, mais
qui a été jusqu'ici assez difficile à définir.
Toute la presse est occupée aujourd'hui de
M. Rover-Collard. Ce leniement de la révolu-
lion de juillet et de ses œuvres, de la part de
l'homme qui avait présenté à Charles X
l'adresse des '221, a vivement frappé les espi'its.
M. Royer-Collard a une longue expérience;
il sait qu'il y a dans ce pays des cngouemens et
des antipathies qu'il ne faut pas heurter de
front aussi long-temps qu'il n'y a pas jour à
faire prévaloir d'autres idées. Dans les trois
ou quatre dernières sessions, cet homme sin-
gulier, à qui on ne peut refuser de l'élévation
dans l'esprit, s'était borné à exprimer par un
oJi! ah ! très-sonore, où par de longs bâille-
mens pleins d'indépendanci". , la stupéfaction
ou l'ennui que lui causaient certains discours.
C'est presque à ces démonstrations que s'est
borné son rôle parlementaire. Maintenant il
juge que le moment de parler est venu. Nous
verrons dans quelque temps ce que produira
son réveil; mais c'est un présage heureux que
devoir larévolution accomplie parla coalition
de i8'^7, abandonnée et jnaudite par des
hommes de ce relief.
En dernière analyse, le résultat des élections
est ceci : l' esprit irréligieux et révolutionnaire
la vie des nations. Mais il reste, il survivra t a été vaincu; il n'aura plus pour représentant
7S0
LA DOMINICALE.
que quelques rares oi'ganes , forcés de dlssimu- I
1er leurs principes et de désavouer leurs actes.
Les liomuics de la ^^auclie qui sont sincères
dans leurs vœux de liberté et d'ordre social ,
séparés de cet esprit qui les dominait , et con-
vaincus de l'impossibilité de réaliser leurs
théories, soit par la force populaire, soit par
l'élection, sont contraints de se rendre au
principe qui leur offre la garantie de leurs
vœux et l'accomplissement de leurs espé-
rances.
Le parti qu'on nomme le juste-milieu s'ac-
croît nuaiériquement à la Chambre, mais n'y
gagne rien en foiT.e morale et en influence
politique. Il subit, au contraire , tous les em-
barras qui naissent d'une cohue , n'avant
d'autre raf)bi!e que des intérêts déposition,
et qu'il est impossible de sati-faire. Par la
force des choses une majorité aussi nombreuse
doit se fractionner.
Une droite de vingt-cinq hommes dévoués
au principe de légitimité , se reforme sous la
conduite d'hommes d'un vrai talent. Une
grande lumière peut jaillir de ce fover, et se
répandre sur toute la France. Comme cette
opposition se placera avec fianchise et fermeté
.sur le terrain de la constitution nationale,
elle attirera nécessairement à elle les opinions
indépendantes qui ne sont attachées qu'aux
principes , et ne font point une exclusion abso-
îue des personnes.
Tous ces faits présentent dans leur ensemble
une grande amélioration. Les '.vu sont déci-
més; la révolution est entamée; la majoiité
sera composée d'hommes c[ui n'en voidaicnt
pas; elle sera entraînée avec le pays par la
nécessité que M. E.oyer-Collard a signalée,
celle de remettre l'ordre moral au-dessus de
l'oidre matériel.
Pendant cette lutte la politi([ue extérieure
a été comme suspendue. Lorsque les héros
d'Homère combattent, les dieux de l'Olympe
sont attentifs , les armées suspendent leurs
mouvemons, et les soldats, appuyés sur leurs
armes , restent spectateurs de la lutte. De
mcme l'Europe semble s'être arrêtée, immo-
bile, en présence de l'événement qui peut avoir
-unegrande influence surson avenir. LaFrancc,
comme jadis la terre de Juda et d'Israël, est
le théâtre sur lequel la Providence a noué et
doit dénouer le grand drame des destinées du
monde.
Le seul fait important de la semaine est le
débarquement de don Carlos à Plymouth , en
Angleterre. Les regards curieux se sont tour-
nés vers ce prince , chassé par un décret de
ministres , et comme prisonnier de l'Angle-
terre. Il a soutenu son rôle avec u*e grande
élévation , et s'est montré le digne descendant
de Louis XIV. Il a été roi dans toute la force
de l'expression , en rejetant avec noblesse et
simplicité les offices qui lui étaient faites, et
en repoussant les sugestions par lesquelles on
voulait obtenir sa renonciation à ses droits. Il
a refusé jusqu'aux honneurs extérieurs qu'on
voulait lui rendre, et aux services qui lui
étaient offerts , ne jugeant pas qu'ils convins-
sent à sa position.. Les Bourbons issus en
droite ligne du grand roi ont la véritable
dignité selon le Christianisme; ils ne sont
jamais plus imposans que dans l'infortune.
Des esprits superficiels ont fait un sujet
d'accusation contre ce prince de son éloigne-
ment du théâtre de la guerre pendant que
les pi'ovinces septentrionales de l'Espagne
luttaient pour la défense de ses droits. On
aurait voulu que, nouvel Henri IV, il mît
l'épée à la main , et régnât, selon l'expression
voltairienne , par droit de conquête et par
droit de naissance. Mais, indépendamment de
l'éducation qui peut la'avoir pas fait un prince
guerrier et chef d'armée , il semble qu'il y ait
dans cette race de rois comme une religion
de la patrie qui ne permet pas qu'une main
royale se trempe dans le sang de sujets même
rebelles. Henri IV est un modèle qui n'est
pas à suivre en toutes choses ; ce ne sont pas
les coups d'épée qu'il a portés lui-même à des
Français qui l'ont mis sur le trône. Certes ,
on n'accusera pas Louis XVI de pusillanimité,
ni dans sa prison, ni sur l'échafaud; et ce-
pendant il avait horreur de toute violence ,
de toute effusion de sang commises pour ser-
vir sa cause. Beaucoup de circonstances se-
raient expliquées par là, et on ne se hâterait pas
de condamner sia* de simples apparences des
princes qui n'ont jamais manqué à leur devoir
quand il s'est agi des ennemis de la patrie, ou
de donner au monde l'exemple de la' cons-
tance et de la fermeté dans le malheur.
On est dans l'attente de quelque événe-
ment dont la nature et la portée ne peuvent
pas être encore appréciées. L'Europe est uu
échiquier sur lequel une partie est engagée.
Elle n'en est encore qu'au commencement, et
il n'y a eu j usqu'à ce jour que des pions portés
en avant et des positions prises pour l'attaque
et la défense. La Russie s'est postés à Varso-
LA DOMINICALE.
'21
vie ; il lui a été répondu par la prise de la ci-
tadelle d'Anvers. L'Autriche a occupé les Lé-
gations, la riposte a été l'occupation d' An-
cône. La Prusse et l'Autriche viennent con-
jointement de mettre leurs troupes dans la
ville libre de Francfort ; c'est au cabinet fran-
çais à jouer, et on cherche sur l'échiquier
quelle est la case sur laquelle il avancera un
de ses fantassins. Jusqu'ici, la partie a peu
d'intérêt; elle s'est bornée à faire pièce pour
pièce : nous verrons plus taid.
Sous le titre d'Hisloire secrète du parti et
de l'apostasie de M. de La 31eniiais, M. Ma-
drolle vient de publier un livre où il combat
les doctrines de M. de La Mcnnais, et parti-
culièrement les Paroles d'un Croyant. C'est
un écrivain fort extraordinaire que M. Ma-
drolle; il a pris pour épigraphe de son livre,
ces paroles du Paradis perdu: Le bien ?i'est
plus pour moi que dans l'excès du mal; et la
pensée qui ressort de cet ouvrage, c'est que
M. de La Mennais est un homme sans talent,
sans conviction , sans foi ; qui n'a que des
sens quasi-perclus , une plume ensanglantée ,
et des paroles de glace incendiaire. La glace
qui incendie fait un effet charmant! A en
croire M. Madrolle , M. de La Mennais a volé
jusqu'à son nom, qui d'ailleurs n'est pas très-
beau, puisque les lettres de ce nom peuvent
donner dme damnée des diables ^ ce qui est
fort piquant. Il y a tel endroit où M. Madrolle
appelle M. deLaMennais/ert7>.«o^ Lamennais',
tel autre où il lui applique ce vers de Piron:
Et s'il n'eût pas écrit , il eût assassiné; ce
qui est encore excessivement piquant. Bref,
M. Madrolle se fâche tout rouge contre nous,
qu'il accuse d'être les ajtologistes des Paroles
d'ux croyant, ce qui est toujours prodigieu-
sement piquant, et surtout Ircs-viai , comme
chacun sait. Bravo pour M. Madrolle I
— On lit dans l'Ami fie la Relirjion :
« On nous assure qu'il a été écrit à quelques évé-
qnes, et peut-être même à la plupart de nos prélats,
des lettres de recommandation très-pressantes en
faveur des Etudes relirjieuses. Ces lettres sont si-
gnées, dit-on, d'un savant distingué qui occupe un
des sièges les plus imporlans de l'Afrique, et qui
est en même temps aumônier d'une grande prin-
cesse. Nous félicitons de tout notre cœur l'auteur
des Kluflcs d'un si haut patronage au(|uel nous n'o-
serions aspirer; mais nous le prierons en même
temps, lui ou son patron, de vouloir bien épargner
un [)eu les autres journaux. Ne peut-on louer un
journal sans faire le procès aux autres? Faut-il ab-
solument, pour exaller les Eivdea, dépiimer des
feuilles du même genre? Ces feuilles, dit l'illustre
jirotecteur, jioussent le clergé dans une voie fu-
neste, en l'excitant û la haine contre l'ocf/rcéft; 6/».
Or, ce reproche est injuste pour ce qui nous con-
cerne, car nous n'avons pas écrit une ligue contre
Yonlre élubli à ?.huoc,que nous respectons infini-
ment. S'agirail-il de l'ordre ciabli en France?
Nous n'avons point non plus excité à le haïr ; nous
avons pu blâmer queliiues mesures, nous plaiudre
de quelques vexations, réclamer contre quel(iues
abus ; mais prêcher la haine, jamais. Il est vrai que
nous n'avons peut-être pas le même dévoûment que
les Etudes pour l'ordre actuel ; mais nous ne som-
mes point comme elle, honorés deses faveurs. Nous
ne recevons du ministère ni communications, ni
pensions, ni secours ; on ne nous paie point pour
dire telle ou telle chose, annoncer telle ou telle
nouvelle, soutenir telle ou telle thèse : c'est un
avantage que nous laissons à d'autres. Les Etudes,
dit leur illustre patron , ont le mérite de rester
étrangères à la politique; elles ne sont pas du
moins étrangères à la politique du gouvernement ,
puisqu'elles la soutiennent et la propagent de leur
mieux. Quant à l'éloge qu'on fait de 31. l'abbé
Juin, directeur des Eludes, nous ne prétendons
point le discuter. Nous nous en rapportons là-des-
sus à ses supérieurs ecclésiastiques qui le connais-
sent et l'apprécient; à M. l'évcque de La Rochelle
dont il eslle diocésain, et aux quatre ou cinq évêques
qui l'ont employé tour à tour, enlr'autves à M. l'é-
vêqne de Beauvai^, qui l'a trouvé curé à Verberie,
et ne l'y a pas laissé. Au reste, l'intérêt que le si-
gnataire de la lettre témoigne à M. Juin et à ses
Etudes est tout natiu-el. Ce journal avait naguère
plaidé fortement pour qu'on élevât M. G. à une
haute dignité, et le moins que M. G. pouvait faire,
c'était de recommander à son tour un si excellent
journal. C'est une réciprocité de procéilés et de ser-
vices qui a quelque chose de louchant. »
Nous trouvons très-justes ces réflexions de
l'Ami de la Religion, et nous pensons avec lui
qu'il serait temps de voir finir toutes ces intri-
gues pitoyables, liions aurions pu Kous-même,
il y a quelque temps, nous plaindre person-
nellement de certaines manœuvres employées
contre nous, par une autre feuille que \cs Etu-
des, dans d\ffércns diocèses, et particulière-
ment dans celui du Mans. La gazette du Maine
qualifia dans le temps ces menées comme
elles méritaient de l'être; nous crûmes devoir
garder le silence par délicatesse, pensant que
cette sorte de tactique , qui au reste n'a pas
722 ' LA DOMINICALE.
produit les résultats qu'on s'en était promis,
ne se renouvellerait plus.
— S'il existe un journal qui convienne aux
jeunes gens, c'est celui qui s'intitule avec rai-
son : Journal de la Jeunesse. Aussi , depuis
six mois à peine qu'il paraît , a-t-il trouvé accès,
non-seuienient dans les familles , mais dans les
maisons d'éducation et jusque dans l'asile im-
pénétrable des séminaires. Les sciences natu-
relles surtout, y sont traitées avec un rare
talent et une admirable simplicité. Des con-
cours étant ouverts chaque mois dans le Jour-
nal de la Jeunesse pour les abonnés des deux
sexes , l'illustre auteur du Génie du Christia-
nisme , dont la noble sollicitude ne laisse
échapper aucune occasion de manifester ses
sympathies pour tout ce qui est jcuue et bon ,
a vouulu décerner lui-même la palme au vain-
queur du mois dernier, et c'est mademoiselle
Amélie Limard, élève de l'institut Léturgie , à
Rouen, qui a reçu l'ouvrage de M. de Cha-
teaubriand,signé de sa main.
IVous nous plaisons à signaler ce puissant
moyen d'émulation aux pères de famille et
aux maisons d'éducation.
CHRONIQnt: DE LA. SEMAINE.
Rome. Le jeudi 29 mai, la procession solennelle
de la Fèie-Dicu eiil lieu dans celle capitale. 1 lie
pailit de la cliapelle Sixdiie. S. S. en habils pon-
tificaux porlail le Sainl-Sacremenl -, elle était élevée
sur le Talamo. Les cardinaux, chacim dans l'habit
de leur ordre ; les cvêqiies , les prélats , le clergé
romain, les réguliers formaient le cortège. Après le
Saint-Sacremeni, marchaient le magistrat romain,
les [HOlonolaires apostoliques et les généraux d'or-
dres. Après avoir fait le tour de la colonnade du
Vatican , la procession entra dans l'église Saint-
Pierre, où le saint-père donna la bénédiction du
Saint- Sacrement à un peuple innnense rassemblé
dans labasirupie. Le jeudi suivant, jour de l'octave,
le clergé de la même église fit la procession que le
saint-père suivit avec les cardinaux.
— L'alarme est toujours dans le clergé anglican,
menacé dans ses richesses énormes. Des membres
laïques de l'Eglise d'Angleterre et d'Irlande vien-
nent tie faire une protestation à ce sujet, et quali-
fient la situation du nom de crise meuaranie. Le
chiffre des revenus du clergé anglican est curieux.
Suivant les états apportés au parlement , le nom-
bre des ecclésiastiques anglicans d'Irlande est de
8 1 0, qui jouissent ensemble de 36,000,000 de francs
de revenu annuel. C'est une moyenne d'environ
44,000 fr, par tête. L'évêque de Corck a pour sa
part ^ 25,000 f. de rente; celui de Leighlin 260,000 f.;
l'évêque de Cloyne 200,000 fr. Mais aussi les cha-
pelains et curés chargés du service spirituel n'ont
guère plus de quinze ou vingt guinées. La majeure
partie des bénéficiers des campagnes ne résident
point; ils font administrer ce que M. Conolly nom-
me leurs propriétés, par des gens d'affaires, et prê-
chent pour eux le dimanche , s'il y a des protestans
dans le pays. ( On sait qu'ils ne forment pas le
dixième de la population irlandaise.) A côté de ces
heureux sinécurisles, qui retiennent en prison dans
ce moment plusieurs centaines de leurs redevables,
les prêtres catholiques meurent de faim tout comme
les paysans.
L'Eglise d'Angleterre est moins richement par-
tagée en proportion , bien que son revenu excède
ceux de tous les clergés européens réunis. Ce re-
venu s'élève à environ 240,000,000 fr. pour 7,700
ecclésiastiques de loul rang; ce qui donne à chacun
51 ,000 fr. seulement , au lieu des 44,000 fr. d'Ir-
lande. Sur cette masse , l'évêché de Durham rend
près de 2 millions; Carlisle ])lusd'Hn; Gantorbéry
^ ,600,000 fr. ; mais Pélerborough ne vaut que
440,000 fr., et les doyens, archidiacres, prében-
diers, grands-chantres, chanceliers, secrétaires,
maîtres des canons, etc., reçoivent, pour la plupart,
moins de \ 10,000 fr. Dans les paroisses rurales, et
même dans les villes , les ecclésiastiques qui fout le
senice réel ont en général de 230 à 400 fr.; ce qui
complète toute celle admirable organisation.
— Le docteur Slallery, président du collège de
Maynooth en Irlande, a été nommé par le pape à
l'archevêché de Cashel. Les journaux irlandais font
un grand éloge de ce prélat, (jui est ami du doc-
tour Doyle , évèquede Kildare. Son sacre a eu lieu
à Thurles le 24 février.
— Le saint-siége vient de nommer deux Fran-
çais , BIM. Jeanjean et Brute , évêques dans les
Etals-Unis : le premier à la Nouvelle-Orléans, et
le second à Yincennes.
M. l'abbé Brute appartient à une famille recom-
mandable de Rennes , et en est lui-même un des
enfans les plus distingués. Avant d'enlrer dans les
ordres , le nouveau prélat avait remporté le grand
prix de médecine. Son zèle \mu- le salut des âmes
le conduisit ensuite dans les missions d'Amérique,
où il réside depuis vingt-cin([ ans.
— Les missions de la Chine et des pays voisins
éprouvent en ce moment une traverse tout-à-fait
inattendue de la part fin gouvernement libéral du
Portugal. Le gouverneur de Maeao a exigé des mis-
sionnaires qu'ils reconnussent la suprématie du roi
de Portugal sur lous leurs établissemens. Ils n'ont
point voulu sesoumellrc à cette prétention, qui pour-
rait être un obstacle au succès des missions , et qui
est d'ailleurs d'autant |ilus ridicule, que la puis-
sance des Portugais décline chaque jour dans l'O-
LA DOMirdCALF
725
rient. A lois le gonvernenr de Macao a oidonné
anx procuretirs des diverses missions de (iiiiller
celle ville. Macao est le point ceiilial pour les mis-
sions: c'est là que les missionnaires d'Enrope arri-
vent. Il /j"esl resté dans la ville cpie (]nel(|iies ecclé-
siastiques chinois, aHiliés à la congrej^alion de
Sainl-Lazare.
On cherche en ce moment à ohtenir la révocation
de cette mesure auprès du irouverneuient de Goa :
mais qu'espérer pour la religion avec des créatures
de don Pedro j'
— La comniissioii cliargée de )»roposer les moyens
de réforme du clergé espagnol s'est installée au
couvent delà ïriuilé, à I\l.idrid. Pour la mettre à
même d'acccléier ses travaux, on lui a adjoint six
membres auxiliaires : don de Bedoya, chanoine
d'Orense; don Gisberl, abbé d'Arbas; don Ahu-
mada, chanoine d'Oviedo; don IMelo ; le père de la
Canal, de l'ordre des Auguslins; et don de Olci-
iiellas, religieux du monastère de îii[)oll.
— Une lettre de Madrid annonce qu'il a été
publié le 8 juin un décret qui remet en vigiieur le
décret de Charles III, du \(i juillet I7S4, d'après
lequel les cvè{|Mes doivent soiimellre à l'approbation
royale la noniinalion de leurs vicaires-généraux,
et oblige tous les digiinaires ecclésiasiiques de relie
classe à se pourvoir auprès de l'autorité royale,
pour obtenir rapprol)alion; et nul ne pourra exer-
cer les pouvoirs de juridiction affeclés à la dignité,
sans ladite approbation.
— M. l'évêque de Châlons a adressé, à ia fin du
mois dernier, une lettre circulaire à son clergé,
relativement à la visite pastorale qu'il vient de ter-
miner dans les arrondissemens d'Epernay et de
Vilry-Ie-Français. Le piélal, en déplorant Tindiffé-
rence d'un trop grand nombre de chrétiens , se
félicite pourtant du bon esprit qui règne dans plu-
sieurs paroisses. I! en cite honorablement un cer-
tain nombre : Coole , Sompuis , Chamvoisy, Bou-
cliy-le-Repos , Gourgançon, elc. Ces paroisses ont
accueilli leur évèqiie avec des démonstrationsde joie
et de respect.
— M. lévèque de Monlauban a donné à Lau-
zerte, arrondissement de Moissac , la confirmation
pendant trois jours à plus de douze cents per-
sonnes.
— Le diocèse de Nevers, rétabli depuis dix ans
seulement, n'a point encore d'évèque pour succé-
der aux deux évêques qui n'ont prestpie fait que
passer sur ce siège. Dernièrement, M. l'évêque de
31oulins y faisait une ordination. Elle a eu lieu le
dimanche dans la chapelle du grand séminaire de
Nevers. Il y a eu dix-huit prêtres, quatorze dia-
cres, sept sous-diacres, vingt-deux minorés et dix-
neuf tonsurés. Ces dix-buit prêtres sont une res-
source bien précieuse pour un diocèse qui éprouve
tant de besoins. Le lundi, M. l'évêque de Moulins
a donné la confirmation aux enfans de la ville et
des environs qui avaient fait cette année leur pre-
mière communion. Il a visité le petit séminaire et
l'école des Frères.
— On écrit de Rennes :
« Notre département était en grande souffrance
par suite de la sécheresse. IM1\L les curés, sur la de-
mande des habitans de nos campagnes, ayant solli-
cité l'autorisation de faire des prières i»ub!iques
pour lléchir la colùre céleste, on s'est lendu en pro-
cession aux pèlerinages les pluf^ célèbres : à l'église
de Saint-Yves, près Tréguier, à la chapelle de
Notre-Dame-de-Guyodel. C'était un spectacle ton-
chant que de voir ces [topulalions religieuses accou-
rir en foule dans les vieux lenqiles élevés par la
piété de leius ancêtres, cl inq)lorer la béaédiction
du ciel sur leurs récoltes. Nos vœux ont é;é exaucés,
car depuis deux jours nous avons de la pluie. »
— Les ligueristes, on prêtres de la congrégation
du Rédempteur, fondée par le père Liguori, com-
mencent à se répandre en Belg que. Ils ont com-
nîencé dans le royaume de Naples, il y a précisé-
ment cent ans, et ont été approuvés par Benoît XIV
en 1746. Ils ont formé depuis quinze ou vingt ans
des établissemens en Allemagne et en Suisse. Ils
arrivèrent dans le diocèse de Tournay il y a un an,
et ils ont aujourd'hui deux maisoiiS dans le diocèse
de Liège. L'une est pour le noviciat et les études.
Leur manière de prêcher est simple et apostolique.
lis donnent des missions, des neuvaines, des re-
traites, et on se félifite de leurs soins, qui ne pour-
ront que faire plus de friùts quand les ouvriers
seront plus nombreux. Ces religieux ne vont que
là où les appellent les évêques ou les curés.
NOUVELLES ETRANGERES ET FAITS DIVERS.
— Le roi d'Espagne a débarqué à Portsmontli ,
après avoir rejeté la proposition de lord Palnierston
relativement à une renonciaiion aux droits de la
couronne, proposition transmise par M. Backouse.
A son débarquement, le monarque n'a été reçu ni
par le vice-gouverneur , ni [tar l'amiral. On a
des raisons de croire qu'il ne restera pas long-
temps en Angleterre.
On éprouve un sentiment pénible en voyant
le mot chassé employé dans l'article premier du
traité de la quadruple alliance , à l'égard de don
Carlos. Cromwell, en demandant à Louis XIV que
Charles II ne pût rester sur le territoire français,
se servait du mot éloigner.
Il ne faut pas croire, du reste, que la guerre ci-
vile de îa Pénisule soit terminée par l'absence des
deux rois légitimes. En Portugal , peut-être, où le
.peuple a moins d'énergie qu'en Espagne, la résis-
tance au gouvernement de don Pedro sera moin;?
compacte et moins nombreuse <]He dans les pro-
vinces de la Navarre et de la Biscaye. Mais en Es-
pagne il n'en sera pas de même.
— La reine d'Espagne vient de publier un décret
sur la presse périodique. En voici les principales
dispositions : Nul ne pourra, sans avoir obtenu la
permission, publier un journal qui traite de matiè-
res autres que la llLtôraUire, les sciences et les arls.
Ces permissions ne seront données qu'aux per-
sonnes réunissant les qualités requises pour être
électeurs, el elles verseront un cautionnement qui,
à :\îadrid, sera de 20,090 réaux ( 5,000 fr. ) en es-
pèces et 40,000 réaux en créances sur l'Etat. Dans
les provinces, le caulionnement , sera de moitié.
Tous les journaux et écrits périodiques, à l'excep-
tion de ceux désignés ci-dessus, et même les pros-
pectus, seront soumis à une censure préalable. Les
censeurs rejetteront tout ce qui porterait atteinte à
la religion, aux droits de la couronne , aux lois de
l'Etat; ce qui serait susceptible de provoquer ù la
rébellion, aux troubles ou à la désobéissance aux
loisj ce qui blesseiait les bonnes mœurs, et ce qui
attaquerait les fonctionnaires de l'Etat et les souve-
rains étrangers. Les journaux ne pourront, sous
peine d'amende, laisser en blanc les parties retran-
cbées par la censure. Les gouverneurs des provinces
sont autorisés à suspendre les journaux qui clier-
cberaient à exciter des troubles. L'imprimeur ou le
libraire qui fournirait un journal prohibé, paierait
pour chaque exemplaire vendu une amende égale
au prix de cinq cents exemplaires. Le montant des
amendes sera donné aux établisseraens de charité.
— La cour des pairs a délivré jusqu'à ce jour
plus de quatre cents mandats d'arrestation, de per-
quisition et comuîissions rogatoires. Son greffe est
encombré d'une énorme quantité de dossiers , de
paquets, de brochures, manuscrits et correspon-
dances envoyés des départemens, et dont le triage
demande un temps considérable. Le nombre des
arrestations opérées à Paris ou dans la banlieue,
depuis le ^^ avril, dépasse 960. Le nombre des ar-
restations faites à Lyon, depuis le commencement
de l'insurrection, est de M 50 à 1200.
Toutes les prisons de ville sont encombrées, et la
seule prison de Perrache renferme 460 détenus.
Dimanche dernier, il y a eu quelques nouvelles in-
carcérations, à la suite de la marche dé plusieurs
patrouilles, des doublemens des postes et des bruits
répandus, qu'il devait y avoir émeute pour le 21 , à
l'occasion des élections. En attendant , il émigré
toujours des ouvriers, et ce sont les meilleurs. On
arrête ceux qui sortent de Lyon sans passeport;
mais il ne paraît pas que cette mesure les' retienne,
et ramène du travail à aucjn genre d'industrie.
— Une lettre de Bourbon-Vendée , adressée à
r7/e>»u))c, de Nantes, donne quelques nouveaux
détails sur un vol attribue au secrétaire général de
la préfecture de la Vendée.
« M. le préfet de la Vendée avait plus de
soixante jnille francs dans sa caisse. Ces fonds qui,
dit-on, appartenaient en grande partie à la police
secrète, et qui étaient destinés à travailler lamaix^e
é/edora/e, ont disparu. M. Lasalle, ancien agent
LA DOMINICALE
de police, que M. Paulze d'Ivoy avait pris pour se-
crétaire particulier, a été accusé par ce fonction-
naire, et, à la suite d'une querelle plus que vive
entre ces deux hommes publics, M. Lasalle s'est
donné la mort. »
— On nous écrit de Paris , dit le Journal des
Flandres, que M. Charles Decoux est nommé à une
chaire d'économie politique à la future Université
catholique belge.
— On évalue aux chiffres suivans le débit des
Paroles d'un croyant , de M. de La Mennais :
Paris, éditions ordinaires, 100,000 exemplaires;,
éditions populaires, 200,000 exemplaires ; Bruxelles,
éditions ordinaires, 6,000; éditions populaires,
2,000; Louvain, éditions populaires, 20,000. En
outre, une traduction italienne circule surtout dans
la Lombardie et les Marches ; une traduction polo-
naise dans la Galicie. Il se prépare de plus une
traduction allemande à Paris, une traduction hol-
landaise à Gand , une traduction flamande à
Bruxelles.
Nous croyons ces chiffres bien exagérés ; mais ce
qu'il y a de certain, c'est qu'un très-grand nombre
d'exemplaires ont été débités. On nous assure
(ju'un nouvel ouvrage M. de La ]\Iennais va paraître
dans quelques semaines.
— On lit dans un journal de la Belgique :
Un manuscrit de 1527, portant les noms de trois
ecclésiastiques, vient d'être trouvé parmi d'autres
pièces aussi très-importantes, et semble ne laisser
aucun doute sur la méthode particulière de tirer
les couleurs des métaux, minéraux, herbes, fleurs,
pour peindre sur verre seulement ; ensuite la ma-
nière de peindre sur verre, avec indication de
la qualité du verre, sa préparation préalable et cuis-
son aussitôt peint, imitant les peintures des car-
reaux d'anciennes églises, etc.
Le possesseur G. G. fera paraître incessamment
la méthode de faire les couleurs, avec dessin des-
fours, ustensiles, etc. , dans une brochure de 500
pages. — Quant à celle à peindre sur le verre, il
cherche à entrer en négociation avec un bailleur
de fonds pour en tirer bon parti, voulant avant tout
faire l'expérience.
Le Directeur- Gérant ,
ANGE DE SAINT-PRIEST.
TABLE DES MATIERES (0.
I. DOCTRINES GENERALES.
Pages.
Introduction. — Exposé des questions reli-
gieuses qui seront traitées dans la Domini-
cale 1
De la Paroisse comme unité territoriale 17
Du Catholicisme comme puissance civilisatrice
(1", 2% 3' art.) 3, 33, 50
Histoire du mariage chrétien (1", 2° art.) 74, 197
De nos doctrines (gallicanisme et ultramonta-
nisme) 113
Comment nous voulons défendre le christia-
nisme 133
De nos contradicteurs 399
De la religion naturelle 220
De l'ordre civil et de l'ordre religieux 91
S'il est vrai que le catholicisme soit mort.
(I"et 2* art.) 445, 568
Mouvement religieux 4C8
Caractère du mouvement religieux 547
De l'anarchie dans les doctrines 507
Résumé du premier volume
IL PHILOSOPHIE.
Pages
Réflexions sur la philosophie contemporaine. . 20°
L'homme connu par la révélation. — Sujet
traité en Sorbonne par l'abbé Frère. ( l'^'' et
2* art.) 312, 337
Elémens de philosephic catholique, par l'abbé
Combalot. — ( 1", 2% 3^ art. ) 528, 574, 605
Considérations sur le système de M. de La Mcn-
nais, par M. l'abbé Lacordaire 688
M. Caron et M. Bautain 708
III. POLITIQUE.
Que le christianisme peut servir de fonde-
ment à la politique actuelle 153
Que le christianisme a prévu tous les besoins
des peuples 177
Du {gouvernement philosophique et du gou-
vernement religieux. ( 1", 2', 3° art.) 493, 593, 665
Du Clergé et des Chambres 380
Réflexions à l'occasion d'une pétition prise en 705
(i) Nous avoas preïeré la méthode qui suit à celle qui est ordinairement adoptée, pensant que nos lecteurs aimenucnt niicus
voif tout ce qui a trait au même ordre d'idées réuni par divisions, qu'une repëlitign pure et simple des sommaires.
72G
LA DOMINICALE.
considération par la Chambre des Députés. 491
Projet de supprimer les diocèses créés en 1822.
(]", 2', 3' art.} 321, 42/j, 472
De la Chambre sur la dotation des diocèses. —
Lettre dclM. Isambcrt ^14
Conclusion des tentatives révolutionnaires cou-
les évêchés de 1822 5-0
Proposition de M. Bavoux sur le rétablissement
du divorce. ( r% 2' art.) 349,373
Du mouvement des provinces 565
Le vingt-un Janvier 217
Evénemcns du mois d'Avril 505
Le Clergé et le Constitutionnel 632
Coup d'œil sur la situation présente, (union
des partis. ) 645
Mélanges politiques. ( V', 2* art. ) 521 , 539
Revues politiques et administratives. — 525,
545, 585, 620, 634, 656, 677, 716
Quelques mots à la Gazette 458
De l'Espagne et du Portugal 685
lY. LITURGIE
ET ÉLOQUEINCE SACRÉE.
Semaine religieuse. — 10 Novembre, 24' di-
manche après la Pentecôte, et fête de la
dédicace des églises 12
Delà quête dans les églises ou de l'aumône col-
lective
Semaine religieuse.— 25' dira, après la.Pentec.
— 26' dim.
— l^dim. de l'Avent
— 2* dim.
— 3* dim.
— 4* dim.
23
26
44
64
83
104
118
Noël 137
Historique de la fête de Noël 140
Du jour de l'an dans la religion chrétienne.. . 156
l'été de l'Epiphanie 181
Sera, relig. — La Conversion de St-Paul 224
Le Carême 301
Mandemens pour le Carême 302
Ouverture des Conférences de la Métropole. . . 335
— 1"= conférence. M. l'abbé Dupanloup 345
— 2° conf. M. l'abbé Pctetot 369
— 3* conf. M. l'abbé James 393
— 4' conf. M. l'abbé Annat 417
— 5' conf. M. l'abbé Yeissyére 441
Pagei
— 6* conf. M. l'abbé Dassance 466
— 7* conf. M. Thibault 517
De la Canonisation des Saints. ( 1" art.) 377
La Semaine sainte 420
Pâques 443
La Pentecôte 596
La Fête-Dieu 610
V. LITTÉRATURE.
^■OUVELLES ET LÉGE>DES. MELANGES
LITTERAIRES ET HISTORIQUES
Du Christianisraepar rapport aux arts de l'es-
prit 182
Influence du Christianisme sur la littérature
du XIX siècle 402
Histoire littéraire. — Lettres à l'abbé ***.
— 1' lettre 352
— 2' lettre. ( Salon de 1834) 434
— 3* lettre. ( MM. de Chateaubriand et Lamar-
tine ) 449
— 4' lettre 499
— 5' lettre 531
— 6' lettre 599
Poésie. — Un convoi 459
— A ma sœur 633
Etudes historiques. — 1" Etude. — Société
païenne 188
— 2* étude. — Commencement de la Société
chrétienne 204
— 3' étude. — Martyrs 271
— 4* étude 324
Nouvelle italienne 57
Légende espagnole. — La Ville de la Vierge. . . 120
Le cachot de la Conciergerie 210
Un Régicide 226
Un Souvenir de Bretagne 275
Les Curés français aux colonies 290
La double Absolution 293
Le Crétin 533
Le Clergé de l'église Bonne-Nouvelle . 553
La Mort d'Olivier-le-Diable. (Chronique du
15' siècle.) 673
Etablissemens de charité chez les Turcs 125
LesOrphelins du choléra 191
VI. SCIENCES.
De la Science ( l" art. )
€25^
LA DOMINICALE.
l'agci
Târ
De la Linguistique ou de l'étude des langues
dans ses rapports avec la Bible 157
Des Rapports des sciences naturelles avec la
religion 107
Jurisprudence ecclésiastique. ( 1°', 2% 3' art.)
262, 381, 4jj
Hygiène. (I%2' art.) 2C8, 340
Géologie. (l% 2* art. ) 511, 578
Economie sociale. ( l"", 2', 3<^, 4% 5' art. ) 30
C9, 151, 654, 670
Exposition des Produits de l'industrie 095
VII. BIBLIOGRAPHIE.
Almanach des paroisses, (r, 2*, 3* art.) 85, 123, 168
Voyage à Prague, par le vicomte "VVaish 128
Le Presbytère. — Poème inédit 145
Du Prêtre, et de son ministère dans l'état ac-
tuel de la France, par le comte de Mont-
losier 1 60
Mathildc. — Chronique des Croisades 170
Histoire pittoresque du Mont-St-Michel et de
Tombelène, par Maximilien Raoul 212
La cité de Dieu de St-Augustin translatée en
vulgaire français, par Raoul de Preslcs 229
Bibliographie. — Exposition 237
Sources du droit canon. (T, 2', 3' art.) 257, 281, 329
Livres historiques. — Diverses écoles histo-
riques 408
M. de Sismondi 475
M. Michelet 667
Etudes bibliques. — Traduction de la Bible
en vulgaire français. ( T, 2° art. ) 315, 41 1
Des livres d'heures au moyen-âge 613
(Kuvres de Silvio Pellico 555
OEuvresdeSt-FrançoisdeSales.— Loyau d'Am-
boise 362
Paroles d'un croyant, par M. l'abbé deLaMcn-
nais. ( r et 2' art. ) 57 1 , 607
Education des mères de famille, par L. Aimé-
Martin 651
VIII. STATISTIQUE RELIGIEUSE.
Etat du Protestantisme. — Sociétés bibliques,
jr et 2' art.) 95, 241
Des religions nouvelles.
r art. — St.-Simonicns. — Templiers. —
M. Fourrier 246
2" art. — Chàtcl. — Auzou 264
Etat de 1 église en Irlande. ( 1 ■", T, 3% 4", 5* art. ) 287
350, 496, 648, 713
Fondation d'une université catholique en Bel-
gique /,os
Situation du clergé en France, depuis 1789
jusqu'à nous. ( T et 2* art. ) 485, 588
Documens curieux sur l'église catholique fran-
çaise 537
IX. MONUMENS RELIGIEUX.
GRAVURES (l).
St-Germain-l'Auxcrrois 41
Eglise de St-Etienne à Vienne en .Autriche 1 43
Sainte-Chapelle 247
La Madeleine. ( 1 ■" et 2' art. ) 260, 38&
Notice sur l'église de Fourvièrcs à Lyon 55î>
Abbaye de Marmouticrs 628
X. BIOGRAPHIE.
rORP.AITS.
— Léon XII 8
— Bossuet. (r, 2% 3% 4', 5' art.).. 9, 20, 38, 55; 79
— Mérino co
— Grégoire xvi 1 80
— Saint-Jean Chrysostome. ( 1*" et 2* art.) 116, 186
— Pie VIII 200
— St-François de Sales. ( 1' 2% 3* art.) 250, 283, 309
— Le baron de Géranib 359
— M. L'Archevêque de Paris 479
(l) Nous avons donne dans nos vingt premières livmisons
cinq gravures et sii portr.iits, pirmi lesquels se trouve celui
de M. l'archevêque de Paris.
FIN DU PREMIER VOLUME
Paris. — Imprimerie de Félix LocQUiir, rue NoIie-Dame-des- Victoires, n. iC.
»UE GUÉNÉGAUD, N» 7.
Pour paraître au 15 Juillet :
MAIXl EL DE PFÉTÉ,
AL. "V JEUNESSE.
Ce livre, nourri d'écriture sainte, est destiné à rei..^. >ur la jeunesse chrétienne, les ouvrages
ascétiques qui sont aujourd'hui entre ses mains, et qui nuiii. rien de spécial pour elle. On y trouvera
toutes les prières nécessaires; et nous espérons que ce Manuel, entièrement nouveau , sera accueilli
avec empressement par les collèges et toutes les maisons d'éducation, ainsi que par les petits séminaires.
Un vol 10-52. PrLc : 1 fr. 50 c. broché , 2 fr. 25 c. relié. Par la poste , 25 centimes en sus pour les
exeiDf' *s.
Pour paraître fin de Juillet :
CODE DES PAROISSES,
Recueil des Lois , Ordonnances , Avis du Conseil-d' État , et autres Documens relatifs à la Législation
et à la Jurisprudence en matières Ecclésiastiques y avec Tables chronologique elja.lphabétiqne.
(Un vol. grand in-i2, à deux colonnes. Prix: 3 fr. et 3 fr. 6o c. parla poste.)
Plusieurs ouvrages ont été publiés sur la législation et sur la jurisprudence relatives au clergé; mais il man-
quait un recueil où se trouvâssciît réunis les nombreux documens législatifs rendus sur cette matière,
le plus souvent perdus dans le chaos du bulletin des lois. Le Code des paroisses est destiné à combler cette
lacune qui se faisait vivement sentir au clergé , comme à tous ceux qui s'occupent des affaires de l'Eglise,
et qui ont été à portée d'apprécier combien il importe de pouvoir consulter à volonté le texte de la loi. Ce
recueil sera suivi de deux tables qui rendiont très faciles les recherches. Il se trouvera au bureau de la Domi-
nicale, et chez tous les libraires.
ALMANACH DES PAROISSES POUR 1835.
Cet Almanach, plus étendu, plus complet et pouvant être préparé avec j'ius de soin (jpie celai
le 1834, paraîtra en temps opportun pour réaliser toutes les espérances que le premier a pu
faire concevoir.
H i.«\ t.OVtll^, «m'RXMFUn-